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ARRIGO BEL MESSERE Depuis
la chute de l’empire romain, au IVe jusqu’au XIe siècle, la Corse, en dehors
de quelques courtes périodes, n’a pour ainsi dire pas été gouvernée. Elle a
subi tour à tour la domination des Vandales, des Byzantins et des Lombards.
En 774, elle semble des- tinée à faire partie de l’empire carolingien ; les
papes se la font céder par Charlemagne. Va-t-elle connaître enfin la
tranquillité et la civilisation que Grégoire le Grand avait essayé, au début
du VIe siècle, d’y faire pénétrer ? Nullement. La décadence de l’empire
d’Occident, l’affaiblissement des pontifes romains en font une proie facile
pour le nouvel envahisseur venu du sud : le Sarrasin. Du IXe au XIIe siècle,
l’anarchie reparaît. Cette
période sarrasine allait avoir pour l’île des conséquences pour ainsi dire
définitives, puisque le caractère corse a dû se former sans doute au milieu
du désordre qu’elle a provoqué et dans un isolement complet de l’Europe.
L’empreinte que les Romains y avaient laissée après quatre siècles
d’occupation, la civilisation que le christianisme avait commencé à y
implanter s’effacent. Les coutumes païennes reparaissent et avec elles
l’esprit de cruauté et de barbarie ; l’islamisme triomphe et avec lui l’amour
de la vendetta, le mépris de la femme, le culte de la force, l'horreur du
travail agricole. Les habitants se retirent dans leurs montagnes,
s’établissent sur les rochers inaccessibles et delà surveillent les vallées
où ils descendent à la fois pour piller et pour massacrer. L’individu
s’isole, constitue des groupements purement familiaux, retourne à
l'organisation primitive et patriarcale du clan. Il ignore la société et
s’accoutume à ne vouloir d’autre juge que lui-même. Dans ce pays dont Strabon
disait que le sentiment par excellence était celui de la justice, l’homme
apprend à se faire justice lui-même. Isolé sur la crête ou dans la caverne de
ses massifs, il finit par ne connaître que ses propres dangers et ses propres
souffrances. La configuration des vallées se prêtait du reste à ce
morcellement. Jamais le Corse ne s’éleva à l’idée d’une patrie commune, et
tandis que la position méditerranéenne de son île la prédisposait à devenir
très vite un État ou à tirer parti delà mer, l’habitant ne connut que
l’éparpillement territorial. Il évita la côte qui aurait été pour lui une
source de profits, il devint un montagnard farouche, un berger épris de
liberté, le membre d’une communauté locale et restreinte. Le haut moyen âge
fut ici le triomphe de l’individualisme. C’est
dans un tel milieu que le régime féodal devait naître et se développer à
loisir. Les populations, qui fuyaient le rivage et n’osaient pas, comme tant
d’autres, déserter la patrie pour se retirer à Rome, se groupèrent dans
l’intérieur à la base des châteaux et des tours que certains hommes avaient
construites et qui, par leur position inaccessible ou inexpugnable, leur
offraient un lieu de retraite en cas de danger. La nécessité d’avoir un
protecteur naturel dut enfanter une première féodalité, issue des
fonctionnaires byzantins ou carolingiens, puis une féodalité purement
indigène qui dirigea la résistance contre les Sarrasins ou Maures. Plus tard
des aventuriers romains, toscans, pisans, génoise ! même provençaux
débarquèrent dans l’île, bannis de leur patrie ou en quête d'aventures. Ils
se taillèrent des domaines surtout dans le cap Corse, commandèrent au plat
pays et s’y conduisirent comme en une terre de conquête. C’est vers le XIe
siècle, quand le christianisme reprit l’offensive contre l'islamisme et
chercha à l’expulser des îles qui lui servaient de boulevard ou d’asile,
qu'eurent lieu ces expéditions continentales dirigées par les comtes de
Provence, les républiques de Gênes et de Pise, dont les textes nous gardent
le souvenir ; grâce à elles, une troisième féodalité s’établit à côté des
deux premières ou les supplanta et, à mesure que la croisade contre les
musulmans continuait, refoulant peu à peu vers le sud les Maures dont
l’installation n’avait jamais été définitive, les chrétiens vainqueurs s’installaient
à leur place[1]. Tels
sont les quelques faits certains qui surnagent au-dessus des légendes et des
récits épiques que Giovanni, notre chroniqueur national, a conservés. Il est
impossible à la lecture de reconnaître dans son œuvre la trame de l’histoire
de ces Xe et XIe siècles, et ce n’est pas le lieu de faire une critique des
textes longue et ennuyeuse. Ce qui ressort bien de l’entassement des faits,
c’est l’anarchie de la société, l’instabilité des dominations, la grossièreté
des mœurs. Les barons corses sont aussi belliqueux, aussi cruels que sur le
continent ; on y parle d’enfants égorgés comme des poulets, de pères qui
massacrent leurs fils, de femmes maltraitées ou violées, de rivalités
familiales et locales, de campagnes ravagées et de châteaux détruits,
aussitôt que bâtis. Les meurtres et les ruines s'accumulent pendant quelque
deux cents ans au moins. En d'autres termes, la Corse n’a pas échappé aux
calamités de ce Xe siècle que les peuples, effrayés par leurs malheurs, par
les pestes, les famines et les guerres, considérèrent comme l’époque de la
fin du monde. Sans
doute quelques hommes parurent qui s’efforcèrent, ici comme ailleurs, de
ramener un peu d’ordre et surtout un peu de justice dans leur domaine. Mais
leur action fut éphémère ; trop d’obstacles les contrariaient. La légende
nous a conservé leur nom ; mais elle n'a pas oublié non plus celui de
quelques aventuriers dont le gouvernement fut particulièrement cruel. Dans le
grand nombre de personnages qui sont cités par les chroniqueurs, deux nous
semblent aujourd’hui particulièrement caractéristiques. L’un est le type du
justicier regretté et date peut-être du commencement du XIe siècle ; l’autre
est l’ogre des contes pour petits-enfants, et on peut le localiser au début
du XIIe siècle. Ce sont Arrigo bel Messere et Orso Alamanno. Arrigo,
d’après Giovanni, était le descendant du comte Bianco qui avait chassé les
Maures de Corse. Sa figure très agréable lui avait valu le nom de Bel
Messere, mais il était aussi renommé pour son équité. L’Empereur l’avait armé
chevalier et lui avait conféré des pouvoirs tels qu’il se conduisait comme un
souverain. Il distribua les comtés à ses parents, nomma des juges dans toute
la partie occidentale de la Corse, se réserva le droit de réviser leurs
sentences et entretint avec les évêques insulaires d’excellentes relations.
Il épousa une jeune fille de la noblesse romaine des Torquali et en eut sept
fils et une fille ; celle-ci se maria à son tour avec le descendant des
seigneurs de Cinarca, qui avaient commandé à tout l’Au-delà des Monts. Ainsi
l'île entière se trouva gouvernée par le comte Arrigo bel Messere. Mais une
révolte de ses vassaux lui coûta la vie et ceux qu’il avait domptés donnèrent
libre cours à leurs ambitions et à leurs cruautés. De tous
ces petits tyrans, le plus impopulaire fut peut-être Orso Alamanno, dont
l’ancêtre avait été nommé juge de Freto[2] par Bel Messere. Les habitants
de cette ville, qu'il avait défendus contre les Bonifaciens, le
récompensèrent en lui laissant toute l’autorité dans leur cité. Mais il était
avare, brutal et dissolu, il abusa de son pouvoir. Il accabla ses concitoyens
d’impôts, exigea les dimes les plus iniques, se conduisit enfin en despote
jusqu'au jour où un de ses sujets lui tendit un guet-apens et l'étrangla. Sa
mort fut le signal d'une révolte générale. La population prit le château
d'assaut, le rasa, accabla d'outrages le cadavre de son ancien seigneur et
organisa un gouvernement populaire. Mais les luttes intestines ne cessèrent
pas, la guerre avec les Bonifaciens recommença et la peste ayant éclaté,
toute la région fut dévastée et désertée. Ces
deux hommes tels qu’ils nous sont dépeints personnifient les deux noblesses
distinctes qui ont dû exister dans l'île. Le premier est un membre de la
grande féodalité, apparentée aux plus vieilles et plus grandes familles du
pays, descendant probablement des marquis de Toscane qui, à l’époque des
Carolingiens, furent chargés de défendre la Corse et prirent le nom de tutor
Corsicae. L’autre est un simple aventurier dont un ancêtre appelé juge,
c’est-à-dire fonctionnaire, a proclamé son indépendance à Freto et soumis le
plat pays. De ces deux féodalités, l’une revendique la tutelle de toute la
Corse en rattachant ses droits à Charlemagne, l’autre est sans cesse en
révolte, refuse d’obéir au suzerain, pille et massacre, disparaît et renaît,
aussi tôt remplacée que détruite, et dans ce conflit perpétuel entre l’ordre
et le désordre, l’île eut une histoire obscure et inextricable dont la
Chronique de Giovanni donne bien l'idée. Toutefois
la lecture attentive de son œuvre permet d’y démêler trois faits essentiels :
en premier lieu, la survivance de la poésie lyrique et épique, qui mêle
Charlemagne à tous les événements et fait de la chronique une chanson de
gestes ; en second lieu, un écho de la lutte des Corses contre les Sarrasins
; enfin le souvenir de la rivalité des Pisans et des Génois. Ces IXe, Xe et
XIe siècles furent assez troublés pour que, trois siècles plus tard, Giovanni
mêlât ces trois choses et les rattachât à l'histoire de cet Ugo della Colonna
que les papes avaient chassé de Rome et qui, par son alliance avec la fa-
mille des Cinarchesi, aurait à la fois combattu contre les derniers musulmans
et les Génois nouveaux- venus[3]. Il est
cependant possible de détacher les noms des principales dynasties
seigneuriales qui, aux XIe et XIIe siècles, se partagèrent le pays. Les
chartes et les testaments, conservés par les annalistes ou par les archives
de Pise et de Gênes, viennent heureusement éclairer les légendes des
chroniqueurs. C’est ainsi que deux familles puissantes semblent se partager
file, suivant ses divisions géographiques : Au
nord, la famille des Obertenghi ; Au sud,
celle des Cinarchesi. La
première descend d’un certain Oberto, Toscan d’origine, qui se serait appelé
marquis de Corse, peut- être parce qu'il était issu de Boniface, marquis de
Toscane ; il aurait eu pour descendants les marquis de Massa et de Parodi.
Sans connaître exactement l’époque où ils s’installèrent en Corse, nous
savons d’une manière presque certaine qu’ils possédaient des fiefs indivis
entre tous les membres de la même famille, suivant la coutume lombarde, avant
1077. Leur domaine comprenait les territoires de Giussani, d’Ostriconi, de
Gaccia, de Rostino, de Piétra di Verde et de Pietra Pola, c’est-à-dire une
grande partie de l’En-Deçà des Monts. L’autre,
celle des Cinarchesi, dont le domaine[4] était au sud-ouest, tire
peut-être son origine d’un ancien fonctionnaire byzantin, le Kurnou Archon
ou Juge de Corse. Il serait devenu indépendant après la décadence de l’empire
d’Orient, dont il se trouva séparé, et il aurait gardé, à titre héréditaire,
ses fonctions judiciaires. C’est un cas très fréquent, au milieu de la
décomposition carolingienne et byzantine : les fonctionnaires usurpent
partout, aux dépens du pouvoir central, une parcelle de la souveraineté et la
transmettent, avec le territoire de leur juridiction, à leurs enfants.
Giovanni déclare que cette famille règne en Corse depuis Charlemagne, et sans
prendre son affirmation au pied de la lettre, il est certain que la souche
des Cinarchesi doit être très ancienne. Plusieurs faits le confirment ; les
insulaires lui ont toujours témoigné un certain respect, comme le prouve
l’histoire de Giudice de Cinarca, un de ses plus illustres héritiers, au
XIIIe siècle[5]. En face
de ces deux grandes familles que les alliances matrimoniales ont apparentées
et au milieu de leurs fiefs qui s’étendent à presque toute la Corse, se sont
constituées de petites seigneuries turbulentes et rivales qui se battent
entre elles et essaient de résister aux plus puissantes. Les principales sont
: La
seigneurie de Bagnaja, toscane d’origine et dont la loi semble s’inspirer du
code lombard ; elle revendique, en 1248, les territoires de Biguglia, de
Borgo, de Furiani, de Croce, de Patrimonio, c’est-à- dire une partie de la
région entre le Golo et Saint- Florent, qu’elle possède, dit-elle, depuis
longtemps. Elle a
pour adversaires les seigneurs de Loreto, qui l’ont en apparence presque
dépossédée en 1289 ; leur ancêtre était un juge qui s’était proclamé seigneur
et dont le patrimoine comprenait les territoires de Tenda, de San Damiano et
de Loreto. Une
troisième famille, celle des Cortinchi, a joué un rôle important pendant les
XIIIe et XIVe siècles. Elle dut sa notoriété à un autre juge qui, vers la fin
du XIIe siècle ou au commencement du XIIIe affirma son indépendance. Ses
membres très remuants eurent beaucoup de domaines dont les limites flottèrent
au gré de leurs voisins. Ils s’étendirent sur les terres de Lumito (Castel
d’Acqua), de
Pietrellerata, dans les cantons de la Porta et de Gaggio (Piedicorte). Ils eurent la bonne fortune de
remplir les fonctions d’avoué du monastère de Monte-Cristo, gros propriétaire
foncier dans l’île, ainsi que celles de Podestat du tribunal de Biguglia (podestà della
Ragione), puis
ils donnèrent un évêque à Aleria et un à Mariana. Aussi leur rôle historique
fut-il parfois capital. Au
nord-ouest de la Casinca, il y avait enfin les seigneurs de Lasco Saut’
Angelo ; à l'ouest, ceux d’Orezza, au sud ceux de Covasina. Dans la partie
méridionale de la Corse, sur le territoire Cinarchese, se trouvaient les
fiefs de la Bocca de Cauro (Bastelica), de Sala (Bocognano), d'Attallà (Tallano), tantôt vassaux, tantôt
indépendants ; et pour terminer, la ville de Bonifacio, fondée vers 830 par
Boniface, marquis de Toscane, à son retour de l’expédition contre les Maures
d’Afrique et qui, au début du XIIe siècle, appartenait à la République de
Pise. Au même
moment apparaît dans le cap Corse une féodalité, dite ligurienne, et connue
sous les noms de Gentile, Avogari, Pevere et da Mare. Elle aurait eu pour
fondateur un vicomte Ido que le marquis de Toscane, Oberto, de la famille des
Obertenghi, aurait chargé, vers 952, de percevoir les taxes en Ligurie. Ce
vicomte et ses descendants avaient peu à peu rendu leurs fonctions
héréditaires et ils avaient fini par admettre, en 1052, la suzeraineté de
l’évêque de Gênes, le jour où celui-ci, devenu tout-puissant, émancipa la
ville de la domination toscane. Or parmi les fiefs qu’ils détenaient en
qualité de vassaux, se trouvaient des propriétés dans le Cap ; une partie de
celles-ci finit même par être vendue, en 1246, à Ansaldo da Mare, citoyen
Génois. La
Corse était donc divisée en trois parties : au nord, elle subissait
l’influence de la Ligurie ; dans l'En-Deçà des Monts, celle de la Toscane ;
l’Au-Delà reconnaissait l’autorité des Cinarchesi. A ces
trois groupes de possesseurs, il faut joindre une féodalité ecclésiastique
très riche Féodalité et très respectée : d’abord les ecclésiastiques cinq
évêques de Nebbio, Aleria, Mariana, Accia et Sagone, puis les monastères de
Montecristo, de Gorgone et de Porto Venere, voisins de la Corse. Pendant tout
le moyen âge couvents et évêchés ne cessaient de recevoir des legs ; chaque
testament d’homme riche comportait une part pour l'église ou le monastère[6]. Cette féodalité n’est du reste
pas très différente de l’autre, car moines et prélats ont les mœurs de leur
temps ; ceux-ci sont mariés et se préoccupent uniquement du soin d’assurer un
bon revenu à leurs enfants ; ceux-là sont « complètement dépravés et souillés
de tous les crimes » d'après Grégoire IX lui-même. L’isolement dans lequel se
trouvait l’ile et le relâchement de l’autorité pontificale ont agi sur le
clergé corse ; il est devenu barbare et ne se distingue des laïcs que par les
fonctions. Doit-on
dire maintenant que les habitants de la Corse étaient considérés par leurs
seigneurs comme des serfs et qu’ils étaient attachés à la glèbe de père en
fils. Cela est peu probable. Le servage ne semble pas avoir été introduit
dans l’île. Au milieu de l’instabilité féodale, il était facile à l'homme
robuste et épris d'indépendance, comme Pavaient toujours été les Corses et
comme les dépeint Strabon, de s’isoler dans la montagne ou dans les forêts
épaisses, d’y garder sa liberté. Les seigneurs n’étaient du reste forts que
s’ils avaient beaucoup de clients ou de partisans ; ils avaient donc intérêt
à ménager leurs sujets. Le chroniqueur nous a conservé les noms de ces juges
populaires qui, grâce à leur équité, firent accepter par tous leur
domination, les Arrigo bel Messere, les Arriguccio de Cinarca, les Arrigo de
la Rocca, les Giudice de Cinarca. D’après cela, il est permis de dire que
jamais le despotisme n’y fut établi comme une coutume ; si le fief se
transmettait de père en fils, il n’en était pas de même de la fonction ; les
juges, en Corse comme en Sardaigne, sont, quoique héréditaires, reconnus par
le peuple assemblé. Giovanni de la Grossa est formel à ce sujet, ce qui
prouve l’existence d’une classe d'hommes libres. Est-il
exact de prétendre, comme l’a fait Pierre Cyrnée, écrivain de la fin du XVe
siècle, que la Corse connut au XIe l’émancipation communale et que, sous la
direction de Sambucuccio d’Alando, tout l'En-Deçà des Monts se donna un
gouvernement populaire ? Cyrnée et ceux qui ont répété son affirmation
n’inspirent malheureusement pas assez de confiance. Giovanni, plus digne de
foi, ne parle pas de cet événement ; il dit simplement, à différentes
reprises, que les habitants, refusant de se soumettre à une nouvelle
tyrannie, établirent un gouvernement populaire. Le fait est possible, même
probable. Certaines localités durent obtenir par la force des armes ou la
séduction de l’argent le droit de se constituer en commune, c’est-à-dire
d’élire leurs magistrats et de fixer une fois pour toutes les redevances
féodales. Mais il paraît difficile d’admettre qu'en 1007 toute la région,
depuis Aleria jusqu’à Saint-Florent, se soit constituée en une république
indépendante appelée Terre du Commun. Il dut n’y avoir, comme en
Italie, que fédération communale entre des communes rurales. En tout
cas les tentatives d’autonomie locale se comprennent et s’expliquent. La
noblesse, isolée du continent, sortie parfois du peuple, dut se mêler à lui
très souvent par le mariage et le code lombard, qui paraît en usage dans
l’île, fait à la coutume une grande part. Or la coutume par excellence c'est,
en Corse, l’indépendance. Indépendance facile à obtenir dans un pays où le
suzerain est faible, obligé de lutter contre des voisins, qui sont ses égaux,
sans espérance de recevoir quelque secours d'un pouvoir central qui n’existe
pas, obligé, jusque vers le XIIe siècle, de combattre le Maure qui ne renonce
pas facilement à sa conquête. Sans doute, la croisade d’une part, la guerre
civile de l’autre ont perpétué l'anarchie en Corse, mais l'anarchie a sauvegardé
l’individualisme. C’est pourquoi l'insulaire s’est élevé difficilement
jusqu’à la compréhension de l'intérêt national. Le particularisme a été la
conséquence de notre histoire ; il a tué l’unité et le progrès. Or,
c’est au moment où l’anarchie féodale est peut-être à son comble
qu’intervient un autre élément qui, à son corps défendant, va augmenter le
désordre : C’est la papauté. Depuis Charlemagne, elle avait été obligée de
renoncer à jouer un rôle actif et efficace en Corse. Réduite à une situation
précaire, menacée dans les murs mêmes de Rome par une noblesse indisciplinée
et hostile, amoindrie au dehors par les Sarrasins, elle avait connu trois
siècles de misères et de faiblesses. Ce que l’Italie avait souffert à cette
époque, aucune langue ne saurait le dire. Suivant les mots d'un historien de
l’Église, « le Christ semble dormir profondément dans la barque de saint
Pierre ; Rome est un cimetière abandonné, visité par des hyènes ». Les
empereurs germaniques disposent en maîtres du Saint-Siège et nomment eux-
mêmes les papes. Mais à partir de 1050, le trône pontifical est défendu ou
occupé par un moine énergique de Cluny, Hildebrand, qui, en 1073, fut choisi
par les cardinaux pour succéder à Alexandre II. Il allait, avec une ténacité
inébranlable, rendre son prestige à l’évêché de Rome et se montrer le digne
continuateur de Grégoire le Grand en convoitant simplement la souveraineté
temporelle et spirituelle sur le monde. Il
n’est donc pas étonnant de le voir revendiquer hautement les domaines qu’il
croit lui appartenir, en particulier ceux de la donation de Charlemagne, dans
laquelle la Corse était comprise. En 1077, il écrivit aux nobles et à tous
les habitants de l'île une lettre où il leur signifiait son intention de
faire prévaloir les droits de suzeraineté du Saint-Siège : « Il y a des
étrangers, disait-il, qui se sont emparés des domaines du Pontife, mais ils
n’y ont aucun droit ; aucune nation, aucune famille ne possède un droit
quelconque sur vous ; moi seul suis votre Suzerain. Vos conquérants actuels,
qui ne me rendent pas hommage, ont commis un sacrilège et gravement compromis
le salut de leur âme, vous ne leur devez ni fidélité, ni obéissance. Si donc
vous voulez des seigneurs, j'ai assez de comtes et de marquis en Toscane pour
vous défendre[7]. » Il terminait en leur disant
: « Je vous envoie l’évêque de Pise, Landolphe, mon légat, pour vous faire
connaître mes volontés. » C’était
donc au profit de la ville de Pise que Grégoire VII semblait agir, et on peut
supposer, en effet, que des seigneurs toscans s’étaient offerts pour défendre
et reconquérir file. Quels étaient-ils ? Il est assez facile de le deviner :
probablement les Oberlenghi qui, en leur qualité de descendants des anciens
marquis de Toscane, Boni- face et Adalbert, se croyaient des droits à la
domination de la Corse entière où ils avaient déjà des terres, comme le
prouvent quelques chartes et testaments des archives de Pise. De plus, la
République pisane avait déjà noué des relations commerciales avec l’île. Les
historiens de la cité font remonter à 1030 la date de la soumission des
Corses à leur patrie, et Cyrnée lui-même déclare qu’un plébéien du nom
d’Alessio s’étant mis à la tête d’une flotte la conduisit à Saint-Florent (qui n'existait
pas encore), exalta
le courage de ses soldats en coulant, tous ses navires, attaqua les Maures et
les vainquit dans une grande bataille qui valut à Pise la possession de la
Corse. Ce fait, qui est peut-être antérieur à 1030, prouve moins l'ancienneté
des droits des Pisans que leurs relations avec les insulaires voisins. Si nous
sommes ainsi renseignés par le pape sur le compte des seigneurs qui avaient
sollicité son appui, on doit se demander quels étaient les autres, ceux qu'il
traitait « d'usurpateurs » et menaçait d'excommunication. Sans doute les
ennemis des Pisans et on pense de suite aux Génois. L’histoire nous apprend,
en effet, qu’ils étaient intervenus déjà à différentes reprises en Corse,
d’accord avec les comtes de Provence et les marchands de Pise, pour enchâsser
les Sarrasins. En 999, ils leur avaient livré une grande bataille. Ils
avaient donc très tôt jeté les yeux sur l’île et noué avec elle des relations
commerciales. Gènes venait y chercher delà cire, du bois et du blé ; l’église
Sainte-Julie de Lavagna ne pouvait, au XIIe siècle, brûler que de la cire corse,
et une charte nous dit que les marchandises venues de Corse devaient
acquitter à Gênes une taxe de douane. Mais ce n’est pas tout : il y avait
domination génoise sur le cap Corse, au temps de Grégoire, depuis que les
vicomtes de Ligurie s’étaient révoltés contre leur suzerain de Toscane et
avaient accepté la tutelle de l’évêque. On peut s’imaginer la haine des
Obertenghi, héritiers des marquis, pour ces vassaux émancipés. C’est de
ceux-ci probablement que Grégoire veut parler quand il signale des usurpateurs
qui n’ont aucun droit sur la Corse. Il
reste à expliquer pourquoi il intervenait dans ce conflit et prenait parti
pour Pise contre Gênes. Il faudrait connaître et mettre en valeur ici le rôle
d'une femme, la comtesse Mathilde, originaire de la Toscane, qui avait voué
au Pontife un culte respectueux et lui rendit service en maintes
circonstances. En retour, elle exerça sur son esprit une grande influence. Il
n’est pas étonnant qu’elle ait décidé Grégoire à intervenir en faveur de ses
compatriotes les Obertenghi et que ce soit là une des raisons pour lesquelles
le pape choisit l’archevêque de Pise comme légat. La lettre qu’il écrivait
aux habitants de Corse est maintenant très claire : elle revendique pour le
Saint-Siège la suzeraineté de l’ile, à l’instigation des Pisans, et ceux-ci
agissent autant dans leur propre intérêt que contre des vassaux révoltés. La
légende, qui reflète toujours une partie de la vérité, nous dit, d’après
Giovanni, que les Avogari et les Peverelli, apparentés aux vicomtés de
Ligurie s'étaient rendus les maîtres absolus des territoires qu’ils
gouvernaient en qualité de fonctionnaires et qu’ils avaient élevé leur
château seigneurial à Nonza. Mais les habitants se révoltèrent bientôt et
envoyèrent demander du secours au pape Grégoire, qui leur adressa le marquis
Massa de Maremme. L’erreur est évidente, car l’envoyé était d’une façon certaine
le légat Landolphe : il devait administrer l’île au nom du Saint- Siège et
partager avec ce dernier tous les revenus. Les seigneurs et les barons
resteraient vassaux du Pontife et les évêques seraient consacrés par lui.
Celte mission ne rencontra pas de grandes difficultés. Il y avait en Corse
une féodalité ecclésiastique très puissante qui ne demandait qu’à reconnaître
l’autorité pontificale. D'autre part le peuple, chez lequel la tradition de
la suzeraineté romaine et des services qu’elle avait rendus jadis restait
vivace, ne pouvait que bien accueillir le retour d'une domination qui savait
ramener partout l’ordre et la tranquillité avec la trêve de Dieu et la
chevalerie. Enfin les Pisans devaient trop de reconnaissance au pape pour
entraver son action. Pour toutes ces raisons, dès 1078, l’administration
romaine était après six siècles rétablie en Corse. Ce
nouveau gouvernement allait en réalité durer très peu de temps, car Pascal II
le remplaça par celui de Pise, au début du XIIe siècle. Malgré sa brièveté,
il inaugura une ère de prospérité que la République toscane dans la suite
perpétua ; tous les écrivains, chroniqueurs et annalistes, sont d’accord pour
affirmer que pendant cette période les insulaires faillirent oublier leurs
malheurs des siècles précédents. Au milieu de la paix, sous l’influence de
l’Église, on commença à élever les seuls monuments dignes de quelque intérêt
que la Corse ait connus. Leur architecture est à coup sûr d'origine pisane.
Toutes les églises restaurées ou en ruines qui se dressent encore dans la
région du Nord-Est présentent le même style et la même décoration. Leur
richesse artistique est généralement médiocre : en dehors d’une modeste
abside de forme circulaire et de quelques bas-reliefs originaux ou grossiers
qui ornent les façades, ces édifices n’offrent rien de remarquable. Les murs
sont formés par un simple blocage revêtu au dedans, parfois même au dehors,
par des dalles blanchâtres de grain très fin et semblables à du marbre. Cette
pierre doit provenir des carrières du cap Corse. Presque jamais de colonnes ;
rarement des piliers détachés de l’ensemble, mais souvent des pilastres
encastrés dans le mur et surmontés de chapiteaux corinthiens, avec
bas-reliefs creusés dans la pierre et figurant des têtes d’animaux ou des
signes symboliques. Enfin les fenêtres sont toujours étroites et ressemblent
à des meurtrières taillées en biseau et la plupart du temps évasées du dehors
en dedans. Tels
sont les caractères principaux de ces constructions religieuses. On les
retrouve en Toscane où les architectes corses ont dû les copier. Mais tandis
que les églises du continent sont parfois somptueuses, celles de Corse
conviennent mieux à la modicité des ressources insulaires. Il est vrai de
dire que les destructions et reconstructions successives ont pu faire
disparaître quelques traces de leur ancienne beauté, ont mêlé les styles et
la décoration, effacé toutes les fresques à la détrempe qu’on retrouve par
hasard sur les murs de Sainte-Christine de Cervione ou sur ceux de
Saint-Pantaléon de Gavignano. Tenons compte également de ce vandalisme
artistique qui, même au XXe siècle, dédaigne ou méconnaît les rares vestiges
sculpturaux de ces époques lointaines. Les traces malheureusement en sont
innombrables, et il suffit de parcourir quelque temps les campagnes pour s'en
apercevoir. De sorte qu’il nous reste trop peu de spécimens pour apprécier
justement l’activité artistique de ce haut Moyen Age. Deux de
nos monuments méritent toutefois une attention particulière. L’un est devenu
classique parce qu’il nous apparaît, à tort ou à raison, comme le
chef-d'œuvre de l’architecture insulaire. C’est la Canonica, ancienne église
de Mariana. « Sa simplicité, a dit Mérimée, n’exclut pas l'élégance. C’est
une basilique de 32 mètres sur 12 mètres, divisée en trois nefs par des
piliers carrés qui portent des arcades en plein cintre, un peu moindres qu'un
demi-cercle. L’apparence générale est d’une extrême légèreté ; pas de voûte,
une ornementation médiocre et timidement exécutée. La Canonica a
malheureusement subi de nombreuses déprédations historiques ou contemporaines
et perdu quelque peu de son caractère ancien. » Un
autre monument mérite de nous arrêter un instant. Unique en Corse par sa
destination et sa construction, il mérite d’être considéré comme une copie
sans prétention des baptistères toscans. Sa forme octogonale, sa maçonnerie
massive revêtue de belles dalles grises, sa large porte encore visible, sa
cuve baptismale transformée actuellement en auge, sa colonne centrale de
pierre blanche, dont un morceau se trouve dans l’écurie d’une maison voisine
; enfin les sculptures, les pilastres, les fenêtres en biseau en font à la
fois un édifice pisan du XIIe siècle et le seul baptistère que nous
connaissions en Corse. Si bien que l’esprit se rappelle involontairement le
monument que le pape Grégoire ordonnait de construire, au VIIe siècle, dans
cette même région, et il est tenté d’assimiler celui- ci à celui-là.
Assurément le style du monument actuel ne date pas de cette époque, mais rien
n’empêche de supposer que le plus ancien ait été détruit par les Sarrasins et
le second rebâti sur le même emplacement, lors de la réoccupation
pontificale. On peut en trouver la preuve dans cette énorme pierre
semi-circulaire et plate qui ornait le fronton de la porte principale et sur
laquelle avait été sculptée en relief cette scène biblique de nos premiers
parents dévalisant l'arbre chargé des fruits de la science. L'artiste n’avait
aucune notion des principes de son art ; incapable de représenter en
perspective les mains ou les pieds de ses personnages, le nez ou les parties
saillantes de la figure, il les a écrasés sur la pierre, à la manière de ces
naïfs sculpteurs du centre africain. La grossièreté du travail atteste son
ancienneté et l’origine insulaire de l’ouvrier ; aucune sculpture corse ne
nous semble plus ancienne[8]. Cette
floraison des églises dans l’île est caractéristique. Elle atteste une
renaissance réelle de la foi chrétienne et de l’influence pontificale, mais
ce n'est pas le seul bienfait que ce XIIe siècle ait apporté à la Corse. Il
est à peu près certain que la culture de la terre fut activement poussée et
que la population augmenta. Aleria et Mariana furent rebâties, si l’on en
croit les récits contemporains et le style des basiliques. Le clergé, qui
jouissait d’un grand prestige, reçut en donation de nombreuses terres, bois,
vignes, maisons, dont la mise en valeur fut immédiate, suivant l’habitude
déjà ancienne des moines qui, dans les siècles antérieurs, avaient été les
grands défricheurs de la terre. De nos jours encore la tradition ou la
toponymie distinguent les anciens biens ecclésiastiques des propriétés
laïques ; le dénombrement de ces biens de mainmorte, signalés par les chartes
et par les donations, attesterait que la féodalité religieuse fut le
véritable grand propriétaire de l’île. L’origine de cette richesse remonte
sans doute à la prédication épiscopale, qui dut convertir les derniers
Sarrasins ou Maures, réfugiés dans les cantons reculés, comme le prouvent
tous ces patronymiques tirés du nom de maure qui abondent dans les
cinq pièves limitrophes du San Pétrone[9], mais il ne faut pas oublier
les nombreux legs que les seigneurs insulaires, à leur départ pour la
croisade ou à leur lit de mort, faisaient au clergé régulier et séculier.
L’inventaire, qui a été dressé au XIXe siècle, des registres et papiers
relatifs aux propriétés possédées en Corse par le monastère de la Gorgone,
nous en donne la preuve. Les marquis de Toscane, possesseurs d’une grande
partie du sol, se montrèrent généreux ; les chartes que nous a conservées
Muratori renferment les traces de leurs libéralités envers le couvent de
Montecristo[10]. Celui de Portovenere n'était
pas moins favorisé. Si on y ajoute les innombrables domaines rattachés aux
églises ou aux évêchés, on comprendra que le clergé ait désormais joué dans
File le rôle politique et social que lui réservaient son influence civilisatrice
et sa richesse foncière. Ainsi, au XIIe siècle, protégée par une puissance
que tous les Etats respectaient et craignaient, par une autorité qui avait
été assez forte pour imposer la Trêve de Dieu et la Chevalerie ou pour lancer
les chrétiens contre l'Orient musulman, la Corse participait de nouveau à la
vie de l’Europe. Pacifiée, cultivée, repeuplée, avec des habitants moins
asservis que sur le continent, elle voua toute sa reconnaissance à la
papauté. Ce n’était, hélas ! qu’un court répit, qui lui permit de se
recueillir avant de traverser les terribles épreuves de la période suivante. RÉSUMÉ Après
avoir connu tour à tour plusieurs dominations et subi pendant trois siècles
les incursions sarrasines, la civilisation corse disparaît dans le
morcellement féodal. I. La
féodalité. — Les habitants évitent la mer, se réfugient sur leurs
montagnes où ils s'habituent à ne compter que sur leurs propres forces. Les
plus forts construisent des châteaux et des tours ; les plus faibles leur
demandent asile ou protection. L’individualisme triomphe et la féodalité naît
du IXe au XIIe siècle. Les seigneurs sont d'abord les fonctionnaires
carolingiens, puis des aventuriers du continent, enfin des croisés chrétiens
qui expulsent les Sarrasins. Cette
féodalité a été aussi grossière et barbare que celle du continent ; elle a eu
les mêmes vices, a commis les mêmes cruautés. Le type des seigneurs
malfaisants est Orso Alamanno. Mais il y en eut qui aimèrent l’ordre et la
justice, comme Arrigo bel Messere ; il fut assassiné par ses vassaux
révoltés. L’histoire féodale est obscure et compliquée ; on peut y découvrir
les deux grandes familles des Cinarchesi au sud-ouest, des Obertenghi au
nord-est, tandis que de nombreux petits fiefs sont partout disséminés. Les
Corses cependant ne furent jamais des serfs ; il y eut même quelques
tentatives d'émancipation communale dès le XIe siècle. Mais l’anarchie
maintint le particularisme et celui-ci empêcha l’unité et le progrès. II. L’intervention
pontificale. — Au milieu de cette anarchie, le pape Grégoire VII
intervient et revendique les domaines donnés à ses prédécesseurs jadis par
Charlemagne. Il invite les Corses à accepter sa protection, et il menace les
usurpateurs, probablement génois, installés dans le cap Corse. En 1077, il
envoie le légat Landolphe, évêque de Pise, qui place sans résistance le pays
sous la domination pontificale ; il y perçoit les revenus, investit les
seigneurs de leurs biens, se conduit comme un suzerain. Grâce au pape, la
première moitié du XIIe siècle fut une période de tranquillité et de progrès.
La foi se répandit, le sol se couvrit d’églises, dont la plus belle est la
Canonica de Mariana, la terre fut cultivée, les villages repeuplés. Le clergé
s’enrichit par des dons et des legs ; il devint le plus grand propriétaire. Cette
belle époque dura peu, car, dès 1150, la Corse fut de nouveau déchirée par
les rivalités de Pise et de Gênes. LECTURES 1° LE MONDE FÉODAL EN CORSE
La
Corse resta fermée aux demi-civilisations qui avaient institué le duel et le
jugement de Dieu. Aucune hiérarchie, aucun ordre social ne faisant de la
féodalité un corps constitué, la Corse échappe aux progrès et nourrit
uniquement le sentiment de l’indépendance. Relisons les chroniques, nous y
verrons que le vassal, à la fois soldat et pasteur, ignore la glèbe, car le
seigneur est rarement assez puissant pour l’y maintenir. Dès qu'il se sent
opprimé, il se révolte ; s’il ne peut espérer se faire seigneur lui-même, il
sait qu’un homme robuste et sachant manier le fer trouvera toujours bon
accueil ; les inimitiés des chefs lui procureront un appui et un soutien. Le
pouvoir natif du feudataire est très limité ; trop de frères, trop de bâtards
surtout, partagent son patrimoine et ses ambitions. Le vassal, ne l’oublions
pas, est souvent apparenté au seigneur, il vit de la même existence que lui
et, comme lui, porte des armes offensives et défensives ; il trouvera
toujours asile dans les villages libres qu’administrent leurs consuls ou
leurs gonfalonniers (Pisans). La seule loi est la force qui se manifeste surtout par le
nombre des clients accourus volontairement ou attachés au chef par les liens
du sang. Encore cette loi n’est-elle pas absolue ; la nature du pays, hérissé
de montagnes, couvert de maquis, protège l’isolé contre la masse, réfrène et
limite l'autorité, encourage les rébellions et maintient la Corse dans un
état d’anarchie plus désastreux pour son progrès que les pires tyrannies. Origine de la rivalité des Pisans et des Génois en
Corse 1014-1174,
par COLONNA DE CESARI ROCCA. 2° UNE RÉVOLTE FÉODALE
Le
comte Arrigo, surnommé Bel Messere, appartenait à la famille des Biancolacci,
issue delà race des Colonna. Il eut sept fils et une fille qu’il maria au
comte Antonio fils du comte Forte de Cinarca. Arrigo était un seigneur plein
d'équité. Il allait souvent à cheval dans l'île, réformant les excès et
corrigeant les abus qu’il rencontrait. Mais un différend surgit entre le
comte Forte et les seigneurs de Tralaveto, qui troubla pour de longues années
le repos dont jouissait la Corse. Le comte prétendait que le château de
Tralaveto était dans un lieu soumis à sa juridiction, et il en appela au
comte Arrigo, qui cita les parties à comparaître sur une colline de Cauro,
appelée la Foce d’Aregno. Pendant
les débats du procès, un Sarde aposté par les seigneurs de Tralaveto, qui
craignaient beaucoup une sentence défavorable, se retira à l’écart, lança un
javelot au comte Arrigo et le tua. Il avait à peine pris la fuite pour
échapper au châtiment que le comte Forte, rempli d’indignation et de colère à
la vue d’un pareil attentat, l’atteignit aussitôt et le tua, bien que les
seigneurs de Tralaveto, avec de nombreux partisans qui avaient le mot
d’ordre, le poursuivissent lui-même et l’obligeassent à fuir à son tour pour
échapper à leur fureur. Les sept fils du comte Arrigo, faibles et
inexpérimentés, furent pris ; les seigneurs de Tralaveto n’écoulant que leur
rage, les noyèrent comme autant de poulets (polli) sous le pont de Tralaveto, ce
qui fit toujours appeler cet endroit pozzo de'sette polli. On entendit
alors dans l’air par toute l’île (c’était en l’an mille) une voix qui disait : È
morto il conte Arrigo Bel Messere E
Corsica sarà di male in peggio. Alors
un grand nombre de seigneurs aspiraient à la souveraineté les uns de file
entière, les autres d’une partie, chacun suivant ses forces et ses droits, et
le pays fut ainsi désolé par les troubles et les dissensions. Chacun ne
prétendait céder à aucun autre. D’après GIOVANNI DE LA GROSSA, Histoire
dite de Filippini, t. I. 3° UNE RÉVOLUTION POPULAIRE, D'APRÈS LA LÉGENDE
Un
homme de Freto, appelé Piobbetta, résolut de mourir ou de délivrer ses
concitoyens. Il savait à merveille prendre les animaux au lacet, usage qui,
se pratique encore de ce côté de file. Il harnacha, comme pour le faire
parader, un cheval très beau et très agile, qu’il voulait, disait-il, donner
au seigneur (Orso Alamanno) le lendemain matin. Il avait attaché solidement au bois de la
selle une longue corde formant lacet. Il s’approcha d’Orso et, pendant que
celui-ci était occupé à examiner la bête, il lui mit le lacet au cou, puis
donnant de l’éperon, il l'étrangla en le traînant sur le sol. A cette
vue, la population accourut pleine de joie, ne sachant comment remercier son
libérateur ; afin d'assouvir la haine furieuse qu’elle nourrissait contre le
tyran, elle prit tout à coup les armes, et ce jour même elle emporta d'assaut
et rasa le château d'Alamanno, appelé Montalto. Son corps fut enterré après
avoir été l’objet des plus grands outrages, et ses gens furent mis à mort
sans pitié. La population adopta le régime populaire. Au bout
d’un an, on alla ouvrir le tombeau d’Orso Alamanno pour voir s'il y avait
quelque chose dedans — car on le prenait pour un vrai diable de l’enfer —. Il
sortit du tombeau une mouche laquelle devint avec le temps si grosse qu’au
bout de dix ans elle avait la taille d’un bœuf ; elle tuait tous ceux qui
s'approchaient non seulement avec ses ongles cruels, mais encore avec son
haleine fétide ; car la puanteur de son souffle était si infecte que, quand
le vent la portait de quelque côté, elle desséchait jusqu'aux arbres. Ceux
qui avaient abandonné leurs maisons mouraient dans les cavernes malgré leur
éloignement. Freto resta alors à peu près désert ; et les Bonifaciens, avec
les populations voisines firent aux hommes qui restaient une guerre si rude
qu'ils les obligèrent à quitter le pays. Conca fut le seul village où il
resta des habitants. Histoire de la Corse, t. I, trad. Letteron, p. 148
et 149. BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
GIOVANNI DE LA GROSSA. — Chronique originale,
publiée par la Société des Sciences corses. FILIPPINI. — Histoire de la Corse,
d’après les Chroniques de Giovanni et Monteggiani, remaniées et continuées
par Ceccaldi et Filippini, jusqu'en 1590. — Traduction Letteron, 3
volumes. PIERRE CYRNÉE. — Chronique corse. BULLETIN SOCIÉTÉ SC. CORSES. — Donations faites en Corse à l'abbaye de Monte-Cristo.
— Inventaire des papiers du monastère de la Gorgone, fait en 1809. OUVRAGES PARTICULIERS :
P. MÉRIMÉE. — Notes d'un voyage en
Corse. Mgr DE LA FOATA. — Recherches sur l'histoire
de l'Église en Corse (1895). COLONNA DE CESARI ROCCA. — Origine de la rivalité des Pisans et des Génois en Corse
1014-1174 (1901).
— Notes critiques sur Gênes et la Corse. — La réunion de la Corse à
la commune de Gênes. X. POLI. — La Corse dans l’Antiquité
et le Haut Moyen Age (1907). C. ARU. — Chiese pisane in Corsica
(Rome,
Loescher 1903). A. SORBELLI. — Il comune rurale dell'Apennino emiliano nei secoli XIV et XV (Bologne, Zanichelli, 1910). |
[1]
Ainsi avait-on vu, sur le continent, les comtes carolingiens devenir les
premiers seigneurs, puis les aventuriers normands fonder des royaumes et des
duchés à travers toute l’Europe, en attendant que les croisades donnassent aux
chrétiens des terres en Palestine ou dans l’empire d’Orient.
[2]
Entre Porto-Vecchio et Bonifacio.
[3]
Giovanni dit en effet lui-même que les Maures tentèrent une descente en Corse
au temps de Ugo della Colonna.
[4]
Il s'étendait sur une partie des territoires d’Ajaccio et de Sartène et
constituait la Cinarca.
[5]
Voir le chapitre suivant.
[6]
Voir à ce sujet les pièces très instructives que le Bulletin de la Société
des Sciences corses a publiées en 1887 sous le titre : Donations faites
en Corse à l'abbaye de Saint-Mamiliano de Montecristo.
[7]
Cf. la lecture du chapitre précédent.
[8]
Mgr de la Foata rapporte qu'un vieux paysan lui aurait affirmé avoir lu sur la
base de la colonne la date de 630 ou de 650. Celle-ci confirmerait notre
supposition. Quoi qu'il en soit, il faut déplorer le vandalisme sacrilège des
populations voisines, qui n’ont pas hésité à compléter l'action destructive du
temps en arrachant les sculptures et les dalles, en abattant les colonnes et
les chapiteaux pour construire ou orner leurs maisons, leurs fontaines, leurs
écuries, leurs paillers. La Canonica est devenue une étable où les bergers
parquent leurs troupeaux ; le Baptistère, une carrière de pierres. Nous devons
le déplorer et souhaiter que l'intervention officielle protège enfin les
reliques de notre passé.
[9]
Moretti, Morucci, Moroni, Moracchini, Morazzani, etc.
[10]
Cf. Bulletin de la Société des Sciences Corses : année 1887 ;
Donation faite, en 1209, par Arnaud, seigneur de Corse, dans l'église de San
Pellegrino du Castellàre de Casinca, avec le concours de Marc, notaire impérial
: elle est confirmée par les nombreux actes authentiques des archives de Pise :
« Le seigneur Arnaud donne à l’abbé de Montecristo tous ses biens allodiaux de
la piève d’Ampugnani et de celle d’Orezza, en Corse ; le Poggio à Giugno avec
ses maisons, bâtisses, jardins, vignes, olivettes, terres cultivées et
incultes, châtaigneraies : le Poggio, au-dessus du chemin public, qui confine
d'un côté à Monaccia, de l’autre au Cevagio, avec toutes ses dépendances ;
Campile avec toutes ses dépendances et ses vassaux ; la Porta. Bruisco,
Griccina avec toutes leurs dépendances, leurs confins et leurs vassaux, etc.,
etc. » La liste en est encore longue et comprend une page et demie du Bulletin.