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S’il
est vrai de dire qu’un peuple heureux n'a pas d'histoire, les Corses doivent
avoir été très malheureux depuis l'antiquité la plus reculée jusqu’à nos
jours. Aucun peuple ne peut revendiquer une existence plus troublée, plus
complexe que la sienne. Tour à tour les différentes races qui ont occupé le
bassin de la Méditerranée l’ont envahie et conquise ; quelques-unes d’entre
elles l’ont prise pour champ de bataille, et sa destinée, semble-t-il, fut
d’être un enjeu qu’on se disputa pendant des siècles. C’est
que la position géographique de la Corse est particulièrement favorable. Elle
est avec la Sardaigne un véritable pont qui facilite le passage entre
l’Afrique du Nord (ancienne Lybie) et la France du midi ou pays des Celtico-Ligures.
Elle est un point d’escale pour tout navigateur qui vient du sud et se dirige
vers le nord ou qui de l'ouest va vers l'est. Elle est une étape maritime sur
la route qui conduit de la Méditerranée orientale à l’embouchure du Rhône et
jusqu’aux pays de l’étain et de l’ambre. A l’époque où la navigation privée
de boussole devait longer les côtes et éviter la pleine mer, le marin
audacieux qui s’éloignait de Sicile se voyait obligé de suivre le littoral
sardo-corse, qui le rapprochait de ceux de l’Italie septentrionale et de la
Gaule. Comment
s’étonner que notre île ait été, bien avant l'époque historique, peuplée par
une race sur laquelle nous n'avons que des documents très épars. Y eut-il un
homme quaternaire ou paléolithique ? On peut le supposer, mais non l’affirmer
; si les vestiges en sont nombreux dans toute l'Europe occidentale, en Corse
ils sont encore incertains. L’existence d’une race néolithique, vieille de
plusieurs millénaires avant Jésus- Christ, est, au contraire, indéniable. Ses
instruments de pierre polie, ses flèches, ses polissoirs, ses racloirs, ses
objets d’ornement ou d’utilité domestique ont été découverts récemment dans
le sol. Ils prouvent que cette race a dû posséder une civilisation, vivre en
société, pratiquer l'industrie, se servir d’animaux domestiques. Mais il
serait impossible de déterminer son origine. Il faut attendre que les savants
palethnologues et anthropologistes aient plus de données et de matériaux pour
savoir d’eux quels furent nos premiers parents. Toutefois, si l'on s’en tient
aux enseignements de la géographie, il faut bien admettre que l’homme
paléolithique, s’il a jamais vécu dans l’île, a dû venir du sud, puisque les
invasions glaciaires rendaient le nord inhabitable. Une vaste civilisation
primitive, qui dut avoir pour centre l’Afrique, étendit ses tentacules à
l’ouest jusqu’aux Pyrénées, à l’est jusqu’à la Corse et l’Italie du nord[1]. Quant à
en dire plus long, cela semble impossible[2]. La vérité nous oblige à
confesser notre ignorance. Mais il n’est pas défendu, bien qu’il faille en
user avec une certaine réserve, de faire une hypothèse sur l’existence de
Corses à l’époque de la pierre taillée ou paléolithique et sur leur
survivance jusqu’au jour où apparurent les peuples de l’âge classique.
Remarquons tout d’abord que l’originalité de notre préhistoire insulaire,
dont un coin du voile commence à se soulever, réside dans ce fait que les
matériaux du paléolithique et du néolithique se trouvent mélangés, tandis que
sur le continent ils se rencontrent la plupart du temps dans des couches
isolées. Les populations primitives ont dû, ici, semble-t-il, se superposer
sans arrêt ou se mélanger ; ailleurs elles se sont succédé, quelquefois à des
milliers d’années d’intervalle. Le néolithique lui-même se prolonge très
tard, se mêle au protohistorique, et celui-ci au Hallstatien qui, vers le Ve
siècle, ne se sépare pas de la civilisation classique[3]. De sorte que les peuples
historiques ont vraisemblablement trouvé une île très peuplée déjà par une ou
plusieurs races. D’où
venaient-elles ? nous en sommes réduits à des hypothèses. La plus séduisante
est assurément celle-ci. A l’époque quaternaire ancienne ou paléolithique,
une migration d’hommes serait venue du sud, des régions africaines qu'un
climat humide rendait plus habitables que de nos jours, et elle aurait gagné
peu à peu vers le nord, en suivant une double voie, celle du Maroc-Espagne et
celle de la Tunisie-Sicile-Sardaigne. Ces deux routes humaines étaient
d'autant plus faciles que l’Afrique se trouvait géographiquement reliée à
l'Europe ; le détroit de Gibraltar et le canal de Tunis n'existaient pas
encore. La faune des petits animaux, dont le déplacement est difficile,
offrait des ressemblances en Corse, Sardaigne, Espagne, Provence, où l’on a
découvert des débris fossiles de Musaraignes et de petits lièvres ou lagomys
; la communication entre les deux continents et les îles tyrrhéniennes à des
époques relativement récentes serait ainsi prouvée. Cette
colonisation d’Africains se dirigea donc lentement vers les Pyrénées d’une
part, vers la Sardaigne et la Corse de l’autre. Les premiers venus
s’installaient aux abords mêmes de leur pairie d'origine, Espagne et
Sardaigne, et on peut admettre que ce furent les hommes beaucoup plus tard
appelés les Ibères. Les derniers arrivés, au contraire, poussaient vers le
nord pour trouver des régions vides, et, franchissant les Pyrénées, se
cantonnaient dans toute la France méridionale et l'Italie septentrionale où
ils devaient être connus, des milliers d’années après, sous le nom de
Ligures. Ibères et Ligures seraient donc les rameaux d'une même race
africaine, ce qui paraît admis par la grande majorité des anthropologistes,
et c’est à leur localisation dans des régions différentes que seraient dues
leurs différences de civilisation postérieure. Du reste on s’accorde à
reconnaître que tous sont des types d’une dolichocéphalie accentuée, et dans
la Corse elle-même, où seraient venus les ancêtres des Ibères, les mensurations
de crânes ont généralement donné pour les habitants des cantons reculés un
indice voisin de 74 ou 75. On doit
se demander à quelle époque se serait produite cette migration. Il est
probable qu’au début du quaternaire, au temps dit chelléen, toute la région
méditerranéenne jouissait du même climat doux et humide. Comme peuvent le
faire supposer les traces de l’éléphant antique, du rhinocéros et de
l’hippopotame, découvertes dans le diluvium de l’Espagne et de l’Italie, les
Africains purent eux-mêmes être séduits par ces contrées nouvelles dont la
flore[4] et la faune rappelaient celles
de leur continent d’origine. Les forêts aussi abondantes que celles des
tropiques actuels leur permettaient de conserver leurs goûts alimentaires,
leur genre de vie dans les arbres et leurs coutumes de grimpeurs. Or,
pendant des centaines de siècles, ces envahisseurs se modifièrent forcément,
se développèrent sur place et créèrent cette civilisation de la pierre
taillée, dont les vestiges, en Corse même, ont été découverts par le Dr
Forsyth Major. Mais ils eurent à supporter le refroidissement considérable de
la température due à l’extension des glaciers du pôle et à des causes encore
mal déterminées. Ils se réfugièrent dans les grottes et les cavernes, ou,
abandonnant les montagnes et les plateaux, ils se rapprochèrent du littoral,
comme les espèces animales ou végétales. Ils y trouvaient en effet un climat
adouci par la mer. Des dizaines de milliers d’années environ avant l’époque
historique, à l’époque moustérienne, le climat devait être aussi rigoureux
que celui de la Sibérie orientale actuelle, et s’il était plus humide, cela
contribuait à rendre les terres continentales encore plus inhabitables. Le
recul et le progrès des glaciers dans les temps qui suivirent durent être
accompagnés par celui des hommes et des animaux. Et quant au Magdalanéen, à
la fin du cycle paléolithique, le froid redevint assez sec pour que le renne
et le mammouth[5] d’une part, les mousses
polaires de l’autre gagnassent l’Europe centrale, sans excepter la France,
tous les versants septentrionaux des montagnes durent être désertés par leurs
habitants. Il en
fut sans doute de même en Corse. Les stations paléolithiques de la région
centrale, telles que Southwell Cave ou l’abri de Selonia, furent couvertes
par les glaces, en particulier les pentes des grands massifs, qui faisaient
face aux Alpes ou aux Apennins d’où venaient les vents glacés, virent fuir
leurs habitants. Ceux-ci se logèrent, à cette époque-là, dans la partie
méridionale, la région de Sartène, où les débris de leur industrie et les
particularités ethniques ou philologiques ont frappé fréquemment l’attention
des savants. La civilisation de ces « Ibères » corses semble avoir été
particulièrement grossière ; on n’a encore trouvé aucun de ces débris d’os ou
d’ivoire travaillé, aucune de ces sculptures, aucun de ces dessins,
caractéristiques du Magdalanéen continental, mais cela s’expliquerait par
l’isolement d’une race insulaire, qui, loin des grands groupements du nord et
de l’est, aurait ignoré leurs découvertes ou leurs progrès et n’aurait pu en
profiter. Quoi
qu'il en soit, telle était la situation des peuples du bassin méditerranéen,
quand le réchauffement du climat vint étendre à nouveau faire de leur
dispersion. Les Africains, sortis des grottes, imaginèrent le polissage delà
pierre et pour marquer ce progrès, les palethnologues en ont fait la
caractéristique de l’âge néolithique. Les hommes se déplacèrent à de grandes
distances et surtout vers le nord, jusqu’en Grande- Bretagne, grâce à leurs
découvertes, que les longs séjours dans les grottes avaient dû faciliter, à
leur habitude de vivre désormais en société, à leurs connaissances de la
chasse, de la pêche, de la domestication des animaux, tels que le bœuf et le
chien. Alors
se fit sans doute la construction de ces monuments attribués longtemps aux
druides, dolmens, menhirs, cromlechs[6], que nous retrouvons sur le
passage des races néolithiques et partout où elles ont stationné,
c’est-à-dire dans toute l'Europe occidentale. Une civilisation nouvelle,
enfantée par les mêmes peuples, et sans qu’il soit besoin d’introduire des
éléments ethniques nouveaux, succédait à l'ancienne, comme fruit des longues
souffrances endurées dans les cavernes. Elle conduisait l'humanité jusqu’aux
temps protohistoriques. C’est ici que se placerait une invasion de peuples
brachycéphales, sortis de l’orient, s’avançant vers l'ouest avec une
civilisation différente et des mœurs plus belliqueuses. A leur contact les
habitants installés en France, Espagne ou Italie durent être refoulés,
massacrés ou assimilés. Les uns se réfugièrent dans les montagnes de la
Ligurie ou s’échappèrent vers le sud, les autres se cantonnèrent sur le
double versant des Pyrénées occidentales. Un grand déplacement de peuples se
produisit. Les néolithiques appelés Sicules, qui habitaient la Latium actuel,
descendirent vers Messine ; ils se logèrent ensuite dans la Sicile orientale
jusqu’à l’époque classique, à côté des Sicanes de la partie occidentale qui
étaient eux- mêmes venus directement d’Afrique dans des temps très reculés.
Ainsi se rejoignaient, après des centaines de siècles, des frères d’origine
dont certains avaient fait tout le tour du bassin de la Méditerranée. Une
même rencontre se produisit en Corse. La tribu qui avait pris le surnom de
Ligure et dont l’habitat allait jusqu’en Toscane se trouva la première
pressée par l’invasion ; menacée par le nord, elle était contenue au sud par
ces Sicules dont le déplacement n’était pas encore accompli. Une issue lui
restait vers les îles de la côte, et par Elbe et Capraia, elle se sauva en
Corse. Les nouveaux immigrés s’établirent au nord-est, après avoir accompli
par l’ouest le périple de la mer ; ils retrouvèrent leurs frères, arrivés
jadis du sud et dont ils se distinguaient par une civilisation plus
brillante. Ils connaissaient probablement l’art de travailler le bronze et de
produire ces objets curieux dont les localités de Cagnano, de Murato, de
Belgodère et de Prunelli nous ont donné beaucoup de spécimens. Une vie plus
agitée et des voyages lointains les avaient différenciés de ceux qui
n’avaient pas, depuis des millénaires, quitté l’île de leurs ancêtres. Très
probablement leur langage différait et cela n’était qu’une conséquence d'un
mode d’existence qui avait été distinct. Le peuplement de la Corse aurait
donc été fait par une même race africaine, dont un rameau ibère, apparenté
aux Sardes, serait venu du sud-ouest et un rameau ligure, au nord-est, aurait
débarqué d'Italie. Les dolmens de l’arrondissement de Sartène, comme ceux de
la région du Cap ou de la Balagne, seraient dus à cette race, de sorte que la
préhistoire ne ferait que confirmer les données de l’histoire ou de la
philologie. Celles-ci
en effet remontent peut-être moins haut, mais conduisent presque au même
résultat. Pour découvrir les origines de la civilisation corse, elles font
appel à certaines sciences auxiliaires et en premier lieu à la toponymie.
C’est elle qui, en Grèce, a rendu tant de services aux historiens ; elle
pourrait nous aider dans nos recherches sur les antiquités insulaires.
L’étymologie de certains noms de lieux peut parfois mettre sur les traces de
la vérité. Et d’abord qu’est-ce que ce nom de « Corse[7] » qui semble avoir été le
seul connu des anciens ? Faisons définitivement justice de cette appellation
de Kallisté, « la très belle », empruntée à Hérodote et que des
commentateurs inexpérimentés avaient attribuée à nôtre île. Comment les
marins auraient-ils donné jadis un tel qualificatif à une terre qui leur
apparaissait comme un rocher couvert de forêts impénétrables, c’est-à-dire
sauvage et inculte ? Beaucoup
d’hypothèses ont été construites pour expliquer ces noms de Cyrnos et de
Corsica ; trois méritent d’être retenues, parce qu’elles prouvent les efforts
de l’imagination des historiens qui nous ont précédé. Un fils d’Hercule, dit
l’un, du nom de Cyrnos, aurait émigré en Corse et donné son nom à l’île, au
temps où son père pourchassait les monstres de l’Italie et où son frère
Sardus allait fonder la race des Sardes. Quel peuple pourrait revendiquer de
plus glorieuses origines ? Un autre prétend que Cor, neveu d'Enée, aurait
ravi Sica, nièce de Didon, reine de Carthage, et se serait réfugié dans l’île
que nous habitons ; le peuplement de la Corse serait ainsi la conséquence
d'un rapt. Enfin d’autres affirment qu’une femme de Ligurie, Corsa,
poursuivit un jour jusqu’en Corse un taureau de son troupeau qui s’était
échappé ; elle se serait installée sur cette terre pour y devenir la première
mère des habitants. Ces
trois légendes paraissent sans doute invraisemblables ; elles nous font
sourire. Mais les esprits graves auraient tort de les rejeter entièrement.
Dans l'antiquité une légende traduit toujours un fond de vérité et si les
Grecs, avec leur imagination ardente, embellissaient beaucoup, ils
inventaient fort peu. Les deux premiers de ces récits semblent prouver que
les anciens habitants de la Corse étaient d’origine orientale, phénicienne
peut-être, presque sûrement africaine et retenons ce premier point. Toutefois
ce n'est pas à de telles observations qu'il faut recourir pour expliquer le
nom de « Corse ». Celui-ci doit avoir été vraisemblablement donné à l’île par
des marins que sa forme curieuse a frappés. Or les premiers navigateurs qui
fréquentèrent ces parages, à l’époque préclassique, les premiers qui
s’aventurèrent hardiment sur la mer, jusqu’aux colonnes d’Hercule, ou détroit
de Gibraltar, étaient les citoyens de Tyr, ceux de Sidon qui fondèrent
Carthage. La langue des Phéniciens, habitants de ces deux villes, a un
radical « Ker » ou « Kir » qui signifie « promontoire » et celui de
Cic qui se traduit par « mince, effilé »[8]. La Ker-sica serait donc l’île
au promontoire effilé. Ceci ne semble- t-il pas plus plausible que les
explications de nos romantiques devanciers[9] ? Le fait
incontestable est donc celui de la visite et de la colonisation phéniciennes
sur la côte orientale de l’île ; du reste la mer Tyrrhénienne était le
domaine de ces hardis marins de Tyr dont il serait facile, mais trop long, de
signaler ici les traces nombreuses de leur passage. Les noms de lieux ont
souvent une physionomie gréco- latine qui les rattache à l’influence
orientale ; celle-ci a été prépondérante pendant plusieurs siècles, à
l’époque classique, et a dû faire disparaître les noms antérieurs. Mais
comparons-leur les noms de la côte occidentale et de toute la région appelée
Banda di Fuori, qui ont été plus rebelles, parce que plus lointaines, à la
langue d'Homère ou de Cicéron. On est frappé par la dissonance de leurs
radicaux. On y trouve des localités appelées Zonza, Zoza, Zicavo, Bastelica,
qu'un Grec ou un Romain n'hésiterait pas à qualifier de noms barbares, mais
que certains philologistes ont apparentés au berbère. D'autres ont signalé
les ressemblances curieuses qui existent dans la toponymie corse et basque.
Ils ont rapproché les mots de Aïtone (grand-père), d'Asco (nombreux), de Ersa (bord), de Ghisoni (homme), de Ota, qui se trouvent dans
l’un et l'autre dialecte ; de même ceux de Lama, Tavera, Nebbio, etc. On
pourrait multiplier les exemples, mais il suffit de savoir que près de deux
cents noms de lieux corses se retrouvent intégralement ou dans leurs racines
sur les deux versants pyrénéens. Tous ou presque tous sont localisés dans les
montagnes insulaires. Il résulte de cela que la partie occidentale aurait été
peuplée par une race d’hommes, appelés les Ibères et dont un rameau, sous le
nom de Basque, a survécu au milieu des Pyrénées. Tels
sont les renseignements que nous fournit la philologie. Demandons à
l’histoire de nous renseigner à son tour sur les premiers habitants de l'île.
La colonisation de la Sardaigne par des tribus venues d’Afrique et détachées
de ce peuple que les historiens désignent sous le nom de Libyens (peut-être les
Ibères) ne saurait
être niée. L’une de ces tribus se serait avancée jusqu’au nord de l'île et
aurait envahi le sud même de la Corse ; les deux îles sont si voisines qu'un
même peuplement devait les réunir. Cette opinion était déjà celle de Varron,
au temps d’Auguste. La parenté des Corses méridionaux et des Sardes
septentrionaux est prouvée du reste par beaucoup de faits : par le dialecte
de Sassari qui se rapproche de celui de Sartène, voire d'Ajaccio ; par les
coutumes locales qui ont de fréquents rapports ; par la ressemblance des noms
de lieux, comme Sardo et Sardeggia, Sartène et Sardaigne. Un voyageur
observait que les gens de Sassari, au nord-ouest, méprisaient ceux du sud-est
et se considéraient d’une race distincte. Après lui nous remarquons que les
Corses du Sud-Ouest se croient différents de ceux du Nord-Est. La
colonisation africaine est affirmée par les écrivains de l'antiquité. Les
Grecs avec Pausanias[10], les Latins avec Pline le Jeune
déclaraient que les Libyens, dont la marine était puissante au xvi c siècle
avant notre ère, avaient occupé la Sardaigne. Dans le Pro Scauro,
Cicéron traite les Corses et les Sardes de « sales Africains ». Ibères et
Libyens, Basques et Sardes-Corses étaient, pour les anciens, les membres
d’une même famille dont l'aire de dispersion couvrait l'Europe occidentale et
l’Afrique septentrionale. Or la
plupart des mêmes auteurs admettaient une autre migration qui, partie du
golfe de Gênes, était venue jusqu'en Corse, dans la partie nord. Le Cap tend
en effet son promontoire vers l’Italie alpestre pour en attirer les
habitants. Les témoignages de cette invasion ne manquent pas. Sans recourir à
la légende indiquée plus haut et vouloir considérer la dame Corsa, qui
poursuivait un taureau, comme la conductrice d’un peuple qui vint mêler ses
destinées à celles des Sardo-Corses, rappelons-nous que les écrivains latins,
même les plus sérieux, comme Salluste, s’accordaient à dire que les premiers
hommes de l’île avaient été Ligures. À ce sujet encore la toponymie pourrait
nous rendre des services. De l’aveu de presque tous les philologues, le
suffixe en ascus est d’origine ligure ; on le trouve fréquemment dans
la nomenclature géographique de la Corse, en particulier sur la côte
orientale. Dans les arrondissements de Bastia et de Corte, les mots de
Venzolasca, Grillasca, Asco, Palasca sont significatifs. Sans doute on les
rencontre autour de Calvi et de Sartène, mais comme des exceptions. Il en est
de même du suffixe inco, qu’il convient de signaler dans Bevinco et
Casinca. Pour que ces deux exemples soient plus saisissants, usons d'un
procédé classique : pointons à l'encre rouge sur la carte d’état-major tous
les noms se rattachant à ces deux terminaisons. On sera frappé de voir (pie
les mots ligures se rencontrent au nord-est de la Corse, jusqu’à la vallée du
Tavignano, et par Vizzavona descendent jusqu'à la vallée de la Gravone, pour
ne pas dépasser celle du Prunelli. Nous
avons ainsi la limite d’extension de ce peuple, au nord-est[11]. Cette répartition est
caractéristique, pour ne pas dire probante. Il faut regretter que
l’anthropologie ne puisse pas, en cette matière, nous convaincre par ses
preuves. S’il est à peu près admis aujourd'hui que les anciens Ligures
étaient dolichocéphales, les mensurations craniologiques, en Corse, sont
encore contradictoires ou trop insuffisantes pour pouvoir affirmer que les
Corses le sont aussi. Il faut se contenter des données que la légende et
l’histoire nous transmettent et résumer ainsi nos connaissances sur l’origine
des Corses : leur pays a été envahi par deux peuples au nom distinct : les
Ibères ou Libyens, venus au sud-ouest, par la Sardaigne ; les Ligures, au
nord-est, venus par l’Italie. Plus tard, les Phéniciens qui donnèrent son nom
à file, nouèrent des relations avec ces deux groupes ethniques, issus peut-
être d’une même race. Ces conclusions sont celles que la préhistoire, la
philologie, la légende et l’histoire nous fournissent en même temps. C’est
donc avec cette dualité d’origine que nos ancêtres pénètrent dans l'histoire. A
partir du Xe siècle avant Jésus-Christ, en effet, l’Italie et par suite la
Corse, sa voisine, va devenir le champ de bataille des peuples qui
jusqu’alors avaient été confinés dans la Méditerranée orientale. Les
Phéniciens d’abord qui, suivant Thucydide et Diodore, ont occupé les îles
voisines de l'Italie, vers le XVe siècle avant Jésus-Christ, et par suite ont
eu sur les côtes de Corse les comptoirs nécessaires à leur commerce et à
leurs communications avec la Gaule[12]. Ensuite les Etrusques, ce
peuple dont les origines restent encore obscures, mais dont nous connaissons
les brillantes destinées en Italie du Xe au Ve siècle, vinrent occuper la
Corse. Maîtres de la Toscane et de la Campanie depuis le Pô jusqu'au Volturne,
ils furent attirés sur le littoral d’une île qui était riche en mines, en
forêts et en cire et à laquelle les reliait l’île d’Elbe. Peut-être même ces
hommes industrieux exploitèrent- ils le sous-sol du cap Corse et
fondèrent-ils sur la côte des établissements durables ! En tout cas, tout
vestige en a disparu ; l’épaisseur des alluvions qui s’étalent de ce côté et
dont le dépôt est récent nous cache toute trace de leur séjour. Quoi
qu’il en soit, ils s’en considéraient si bien les maîtres qu’ils s’opposaient
à toute tentative étrangère de débarquement. Leur puissante marine faisait la
police d’une mer dite par eux Tyrrhénienne et ils la considéraient comme une
propriété inviolable. Malheur à l’audacieux qui s’aventurait jusque-là ! Les
infortunés Phocéens s’en aperçurent au vi e siècle avant notre ère. Phocée,
ville d’Asie Mineure, dont les habitants d'origine grecque avaient déjà fondé
des colonies lointaines, fut un jour assaillie par l’armée perse de Cyrus.
Ses défenseurs étaient sur le point de succomber quand ils se décidèrent à
fuir l'esclavage imminent pour fonder au loin une patrie nouvelle. Ils
embarquèrent sur leurs vaisseaux les femmes, les enfants, les statues de leurs
dieux, s’élancèrent sur la mer et vinrent jusqu'en Corse, vers 537, retrouver
des compatriotes qui s'y étaient établis quelques années auparavant à Alalia,
à Nicea, à Morsiglia. L’établissement de ces rivaux, dont la marine, en peu
de temps, devenait redoutable, inquiéta les Etrusques[13]. Avec l'aide des Carthaginois,
déjà puissants dans ces parages, ils infligèrent aux Grecs un désastre naval
décisif. Les Phocéens s’enfuirent, pour la seconde fois, devant leurs
ennemis, se dirigèrent vers la Gaule et y fondèrent quelques comptoirs dont
les noms présentent de grandes ressemblances avec ceux de la Corse : Massilia
(Marseille) rappelle Morsiglia ; Rotanos (Tavignano) a quelque analogie avec Rotanos
Rhône : ; Nicea avec Nice, etc. Ce
succès des Etrusques devait être éphémère. Leur puissance déclinait déjà.
Incapables de fonder une nation unie, organisés en une confédération de douze
villes entre lesquelles n'existait aucune solidarité, ils étaient, au Ve
siècle, assaillis par les Grecs en Campanie, par les Romains au sud, par les
Gaulois au nord et ils perdaient lentement toutes leurs possessions. Les
Syracusains leur portent les premiers coups, remportent une victoire sur mer
et ravagent les côtes de Corse. Le souvenir de leur débarquement s’est
maintenu dans le nom de Portus Syracusanus (golfe de Santa-Manza). Les Carthaginois leur avaient
déjà enlevé la Sardaigne ; ils leur prennent la Corse (fin du Ve
siècle). Si bien
que, vers 270 avant Jésus-Christ, il n’est plus question des Etrusques.
Carthage est installée en Corse ; elle y a fondé des établissements de
commerce ou des ports de relâche. Tite-Live[14] prétend qu’ils la ravagèrent ;
mais cette affirmation s’accorde mal avec l’instinct commercial d’un peuple
qui devait y recruter des mercenaires, s’y procurer du bois pour ses trirèmes
et en retirer des produits d’échange ou des métaux. Du
reste ils la possédèrent pendant fort peu de temps. Lors de la première
guerre punique (260),
les Romains, comprenant la nécessité de s’établir et ses difficultés, dans
une île dont la position stratégique était de premier ordre, y avaient envoyé
le consul L. Cornélius Scipio qui, suivant une très vieille inscription[15], avait conquis la Corse et fait
capituler la ville d'Aleria, place fortifiée. Ses succès furent assez grands
pour que le Sénat lui accordât les honneurs du triomphe. Mais le traité qui
mit fin aux hostilités rendit l’île à Carthage (241). Rome profita des embarras
intérieurs de sa rivale pour violer sa parole. En 238, Tiberius Gracchus
reparut en vainqueur sur le littoral insulaire ; il fit un tel butin
d’esclaves qu’on les vendit à vil prix. En 236, une nouvelle révolte
nécessite une nouvelle expédition conduite par le consul Varus ; il refuse
d’approuver un traité qu’a signé son lieutenant Glycias et le livre aux
ennemis. Ceux-ci, plus humains que le chef romain, renvoient le prisonnier
qui est exécuté. En 234, 233, 231, 227, 223, les mêmes événements se
répètent, grâce aux excitations des Carthaginois ; le vainqueur paie très
cher ses succès et avoue que la conquête est pénible. Quoi qu'il fasse, il
lui est impossible de pénétrer dans l’intérieur. La réduction de la Corse et
de la Sardaigne en province (227) et leur administration par un prêteur ne diminuent pas les
difficultés. Les Romains occupent bien le rivage oriental, mais l’ile
proprement dite leur échappe toujours, comme on le voit par les révoltes
postérieures. En 212, un soulèvement terrible éclate qui exige douze ans
d’efforts et une armée de 5.000 légionnaires. En 198, le célèbre Caton y
vient comme préteur ; son gouvernement intègre et réparateur contribue à
calmer l’agitation. Son départ ramène de nouveaux fonctionnaires cupides et
exigeants, comme étaient tous ces gouverneurs que Cicéron devait flétrir en
Verrès. Le soulèvement recommence : Pinarius le réprime, en 181, avec 8.300
hommes. En 174, le préteur Attilius doit à nouveau guerroyer pendant deux
ans. C’est lui ou son successeur Cicereius qui livra le combat le plus
sanglant de cette conquête. Ce fut une vraie bataille rangée ; 7.000 morts et
1.700 prisonniers, telles furent les pertes des Corses. Les Romains rendirent
grâces à la divinité et élevèrent un temple à Junon, tant l’affaire avait été
chaude. Les vaincus durent payer un tribut de 200.000 livres de cire, mais
ils ne furent pas soumis. Une dernière révolte est encore signalée en 115, de
sorte qu’ils ne se résignèrent à faire partie de l’empire romain qu’après
avoir opposé une résistance de plus d’un siècle à la plus grande cité
militaire de l’antiquité. Rome avait subi de nombreux revers, sans jamais
réussir à occuper tout le pays. Du moins la Corse faisait nominalement partie
de la province de Sardaigne. Cette
difficulté de la conquête nous est expliquée par la géographie. Mais pour se
faire une idée de file à cette époque, il faut réunir et commenter
soigneusement les renseignements épars dans les œuvres des écrivains latins
ou grecs. Elle n'a malheureusement pas eu un César comme la Gaule ou un
Salluste comme l’Afrique. Strabon, Pline et Sénèque au Ier siècle après
Jésus-Christ, chez les Latins, Diodore de Sicile, Pausanias, Ptolémée chez
les Grecs nous ont seulement laissé quelques phrases dans leurs écrits. Nous
y voyons que la Cyrnè des uns, la Corsica des autres est baignée au nord par
la mer Ligurienne (mare Ligusticum) à l’ouest par la mer Ibérique et séparée au
sud de la Sardinia par le Taphros (détroit de Bonifacio). Elle renferme de hautes
montagnes, le mons Aureus (mont d’Or) et le mons Nigheunus (mont San
Petrone), d'où
descendent des torrents impétueux. Deux grands fleuves s’en échappent, le
Gaula (Golo) et le Rhotanus (Tavignano). L’intérieur est
particulièrement sauvage et impénétrable ; partout s’étend une forêt vierge
de pins et de sapins ou un maquis de myrtes, de buis et de lauriers ; là se
cachent des bêtes sauvages, telles que fours, le mouflon et le cerf que les
riches Romains venaient chasser pour les envoyer dans la capitale et les faire
servir aux jeux du cirque. La population indigène, en laissant de côté les
colons de la côte, était évaluée par quelques-uns à 30.000 âmes ; mais, si
l’on tient compte de l’impossibilité d'un recensement à l'intérieur et du
nombre d'hommes mis en ligne contre les Romains, il faudrait presque doubler
ce chiffre. Nous connaissons le nom de douze peuples principaux : les
Vanacini, au nord ; les Cilebenses, au nord-ouest ; les Mariani et les
Licnini, au nord-est ; les Opini, les Syrbi et les Comasini, au sud-est ; les
Subasani, au sud ; enfin, les Tarra- béni, les Balaconi et les Cervini, au
sud-ouest. Le nom de leurs villages nous est inconnu ; les quatre noms que
donne Strabon par ouï-dire : Blesinon, Eniconiæ, Charax et Vapanes, sont
d’une identification très difficile ; tout au plus pourrait-on rapprocher
Blesinon de Lavasina, Eniconiæ de Venaco. Les deux villes les plus
importantes étaient situées sur la côte orientale et d’origine grecque :
Alalia (Aleria) et Nicea (au sud de
l’étang de Biguglia). Les
connaissances les plus précises que nous ayons concernent les mœurs de ces
peuples. Presque tous les géographes ou voyageurs nous les présentent comme
des sauvages farouches, ennemis de toute civilisation, vêtus de peaux de
bêtes, courageux à la guerre et résistants à la fatigue. « De toutes leurs
coutumes, dit Sénèque, la première consiste à se venger, la seconde à voler,
la troisième à mentir, la quatrième à nier les dieux. » Strabon leur attribue
une haine farouche pour l’esclavage auquel ils préfèrent la mort. Cependant
Diodore leur accorde beaucoup de goût pour la justice et un grand respect de
la propriété. Leur costume se rapproche de celui des Sardes, leurs voisins,
ou des Cantabres en Espagne : le bonnet est le même, la chaussure également,
ainsi que la veste de peau qu’ils portent accrochée à l’épaule. Quant au
langage, il est incompréhensible pour des civilisés : c’est un jargon qui
rappelle parfois celui des mêmes Cantabres et dont un seul mot, celui de Ba-
lari, signifiant exilés, nous a été conservé par Pausa- nias ; nous le
retrouvons dans Balagne et Baléares. C’est un fait significatif et très
important pour la préhistoire que celte ressemblance du costume et du langage
entre les Ibères et les Corses. Au
moment de la conquête romaine, le développement économique a été à peine
ébauché par les anciens possesseurs. Pas ou peu d’agriculture, si l'on en
croit Sénèque, qui exagère peut-être l’âpreté d'une terre qui est celle de
l’exil. Aucune industrie, aucune trace d’exploitation minière. Les plaines
elles-mêmes sont insalubres ou en friche. L’élevage du bétail constitue seul
une ressource importante. Les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs
errent à l’aventure, marqués d'un signe particulier, comme de nos jours, ce
qui prouve l'antiquité de notre régime pastoral et du respect de la propriété
immobilière. Le lait et la viande forment donc la base de la nourriture et,
si l’on y ajoute le miel un peu amer que produisaient les nombreux essaims
d’abeilles du maquis, on aura les ressources essentielles de ces montagnes.
Le conquérant ne pouvait donc en tirer que le bois de construction, la résine
du pin, la cire, un peu de gibier, quelques poissons, parmi lesquels le mulet
était le plus recherché. On peut ainsi s’expliquer que Rome, après ses
victoires, n’ait pu exiger des vaincus que des milliers de livres de cire et
de résine : on aurait par suite tort de répéter que la Corse était un grenier
d’abondance pour les Romains. Cette
pauvreté est confirmée par presque tous les écrivains. Aussi lui
témoignèrent-ils un sentiment de mépris parfois exagéré. Depuis Cicéron
jusqu’à Sénèque, ils en parlent en mauvais termes ou feignent de l’ignorer.
Comme l'a fort bien dit un historien[16], l’annexion de la Corse
s’imposait au point de vue militaire, mais que pouvait-elle donner en
compensation des sacrifices d'hommes et d’argent ? Rien ou peu de chose. Les
Romains de la République n’étaient pas des colonisateurs, au sens que nous
donnons aujourd’hui à ce mot, mais des vainqueurs qui dépouillaient le vaincu
et prétendaient s’enrichir à ses dépens. Ils se contentèrent donc de réunir
la Corse à la Sardaigne pour ne former de ces deux îles qu’une seule province
; elle fut administrée par un préteur, résidant à Calaris (Cagliari), assisté d'un légat pour la
petite « Corsica ». Toute la côte orientale dut être déclarée
suivant la méthode romaine : ager publicus, c’est-à-dire propriété du
peuple romain, et c’est là que Marius d’abord, Sylla ensuite fondèrent chacun
un établissement militaire au profit de leurs vétérans, qui reçut le nom de
colonie et s’appela Mariana, près de l’endroit où était Nicea, Aleria près
d’Alalia[17]. Les habitants, riverains de la
mer, durent payer le tribut et la dîme (tributum et stipendium), mais il est probable que ceux
de l’intérieur échappèrent en partie à ces lourds impôts et aux exactions
scandaleuses dont se rendirent coupables certains préteurs tels que
Megaboccus et Scaurus. Ce dernier s’était enrichi dans sa province par le vol
et les réquisitions arbitraires ; il fut incapable de trouver parmi tous ses
administrés les 120 témoins à décharge que réclamait l'accusation. Mais il
eut le bonheur d’être défendu par Cicéron et d’appartenir à une illustre
famille, ce qui lui valut un acquittement scandaleux. Comment les Romains an
raient-ils du reste condamné un des leurs pour venger quelques malheureux que
Cicéron appelait « un ramassis d’Africains » ? De sorte que la République ne
donna à la Corse qu’un gouvernement presque toujours indigne et deux colonies
de soldats brutaux qui dépouillaient les habitants de leurs meilleures terres
et sans doute aussi de leur bétail. La
fondation impériale de César et l'avènement d’Auguste furent un bienfait pour
les provinces. Les empereurs s’efforcèrent d’introduire un peu d’ordre et
quelques améliorations dans le régime administratif. C’est alors que la
romanisation de la Corse s’étendit vers l’intérieur et, si elle ne pénétra
pas dans les cantons reculés, plusieurs contrées, telles que la Balagne, le
cap Corse, la Castagniccia, les environs de Sartène furent occupés et mis en
culture, comme le prouvent les vestiges de quelques monuments ou la
découverte de certains objets domestiques. La province de Sardaigne subsista
jusqu’à Dioclétien et fut gouvernée tantôt par un propréteur sénatorial,
tantôt par un procurateur impérial[18]. Plus tard, avec Dioclétien (293 ap. J.-C.), elle fut détachée de la
Sardaigne et eut son præses ou président distinct. Désormais ces
fonctionnaires n’eurent plus qu’une compétence politique ou militaire ; les
questions financières dépendirent du quæstor. Cette séparation des
pouvoirs rendit les exactions plus difficiles ; elle permit aux provinces de
respirer. La
Corse romaine comprit alors, suivant Pline, 33 cités ou circonscriptions.
Dans chacune d’elles se trouvait un centre administratif ou urbs, des
bourgs ou vici, des villages ou pagi, des sites fortifiés ou castella
et oppida, des villæ et præsa ou fermes[19]. Citons, par exemple, la cité
de Lurinum, chez les Vanacini ; l’urbs Balaconia, chez les
Balaconi (Urbalacone) ; le pagus Aurelianus (Rogliano) ; le vicus de Vico ;
celui de Case Romane, au débouché du col de Prato, dans le Rostino ; l’oppidum
du Mont Oppido, près de Chiatra, ou le castellum de Mutola, près de
Belgodère, en Balagne[20]. Chaque civitas (arrondissement) fut gouvernée avec le concours
de trois éléments : le peuple, le sénat ou curie, les magistrats. On voit en
effet le procurator consulter quelquefois la masse des cives ou
convoquer les principaux personnages. On peut admettre l'existence d'une
assemblée provinciale qui, comme en Gaule ou en Afrique, se réunissait pour
célébrer le culte de Rome et d’Auguste et rendre grâces à l’empereur qui
protégeait et enrichissait la province. Elle se tenait peut-être à Mariana,
près de laquelle existait l'Ara tutelæ ou autel de la divinité
tutélaire ; le nom semble s’en être conservé dans le lieu dit Ordetella.
Enfin les inscriptions qui nous ont fait connaître l'existence du sénat ou
curie d’Aleria nous ont aussi révélé celle des magistrats chez les Vanacini.
La Corse est donc rentrée dans le cadre administratif de l’Empire et, si les
deux colonies anciennes subsistent, le reste du territoire est maintenant
habité par une population corso-romaine. Au IIe
siècle, c’est-à-dire au siècle d'or des Antonins, qui fut une ère de
prospérité inoubliable pour tous les peuples de l’empire, la Corse, laissée à
l’écart par les Césars et les Flaviens[21], dut se développer également.
Alors les premières routes furent construites ; l’une d’entre elles, qui est
encore visible, allait de Mariana à Palla (Bonifacio). Il dut y en avoir d’autres,
comme peut en témoigner la description de Ptolémée, avec tous ces bourgs et
oppida, construits au fond des golfes de la côte occidentale ; il serait
inadmissible que les Romains, grands bâtisseurs, aient négligé de relier Mariana
à la Balagne ou n’aient pas remonté le Tavignano, d’Aleria à Venaco[22]. Des thermes, dont on a cru
trouver des vestiges près de Ville de Paraso, des cirques, dont Mérimée
croyait voir des ruines à Aleria, des temples, des portiques furent
construits. La plaine fut desséchée, irriguée, cultivée, de sorte que la
malaria, dont Sénèque parlait au temps de Néron, disparut ; l’agriculture
prospéra. Des mines de fer, de cuivre, durent être exploitées ; des hauts
fourneaux existaient dans le Cap pour traiter le fer de l’île d’Elbe. Le
commerce, l’industrie naquirent. Attirés par l’éclat de la civilisation, les
insulaires de l’intérieur refluèrent vers les côtes ; ils y trouvaient
d’ailleurs à s’engager dans les légions, depuis que le recrutement militaire
s’étendait à tout l’empire et remplaçait les citoyens par des provinciaux.
Alors les Corses s’adonnèrent à ce métier des armes qui leur a toujours souri
et qui, à toutes les époques, dépeupla leur patrie des citoyens les plus
vigoureux. Les volontaires furent tellement nombreux que les empereurs purent
en former deux cohortes ; elles prirent le nom de Prima et secunda gemina
Corsorum et Sardorum[23]. Le service militaire avait
l’avantage de donner, après la libération, le titre de citoyen romain dans
les deux premiers siècles, ensuite une gratification (donativum) et une concession de terre. De
nombreux textes épigraphiques nous signalent aussi que les insulaires ne
détestaient pas la mer et qu’ils servaient comme matelots dans la Hotte de
Misène ou de Ravenne. On peut donc dire que, pour la première fois, la Corse
était entraînée par le courant de la civilisation méditerranéenne. L’empire
romain n’en fit sans doute pas un territoire aussi riche que la Sicile ou la
Tunisie, mais il fit connaître à la plupart de ses habitants une vie plus
tranquille et meilleure que celle de jadis. Il est
un autre bienfait dont les conséquences furent considérables pour l’île : ce
fut le christianisme qui lui vint d'Italie. Les périodes les plus heureuses
de son histoire seront généralement en effet celles où la papauté la
gouverna. À quelle époque les premiers disciples du Christ y parurent-ils ?
Les documents actuels ne le disent pas. Il n’est pas possible d’affirmer que
saint Paul, le grand prédicateur romain, s’arrêta en Corse en se rendant en
Espagne ; l’île, si dédaignée des Romains, ne devait guère attirer
l’attention d’un homme qui, élevé à la romaine, recherchait les grands
centres où son éloquence pouvait produire le plus de résultats. Il est
infiniment probable que l’évangélisation commença au IIe siècle, alors que
l’île était vraiment reliée par le commerce à la péninsule et que dans ses
ports arrivaient des soldats et des marins déjà convertis aux idées d’égalité
et au mépris des richesses. On sait que le christianisme gagna surtout les
pauvres gens des classes inférieures et qu’il se propagea rapidement dans
l’armée et les ports à grand trafic. Les Corses, qui s’enrôlèrent en grand
nombre au second siècle de notre ère, durent être séduits par une religion
qui préconisait la solidarité et la justice sociales ; à leur retour dans
leur patrie, ils se firent les propagateurs des idées qu'ils avaient
adoptées. On
comprend alors qu’au début du IIIe siècle deux prêtres naufragés sur la côte
de l’île se soient trouvés en présence d’une population chrétienne.
L'histoire ne nous dit pas s’il y eut ou non un apôtre tel que saint Martin
en Gaule ou saint Patrick en Irlande. La liste des martyrs connus est même
assez réduite ; leurs noms n’ont même pas un caractère d’authenticité
absolue. Il est certain cependant que la grande persécution de Dioclétien,
commencée en 303, s'étendit aussi à la Corse et y fit des victimes. Le
martyre de sainte Dévote, qui refusa de sacrifier aux idoles ou à la statue
de l’empereur et qui fut pieusement ensevelie par un infidèle que cet acte de
piété convertit, est peut-être bien de cette époque. Une persécution non
moins générale avait été ordonnée en 202, par Septime Sévère et continuée par
Caracalla, jusqu’en 217 ; elle coûta sûrement la vie à beaucoup de martyrs[24]. Les saints patrons de la Corse
seraient donc ceux dont le sang chrétien aurait arrosé, dès les premiers
siècles, la terre insulaire. Ils eurent, sans aucun doute, des compagnons ;
les noms de saint Parthée, saint Florent, sauta Amanza, sainte Laurine sont
peut-être les leurs. Mais nous n’avons aucun fait précis susceptible de
corroborer ces légendes respectables, même pas le nom d’un évêque, quoiqu’un
tel pasteur ait certainement existé parmi les premiers chrétiens en qualité
de protecteur et de conseiller. Il est seulement possible d’affirmer que la
Corse était évangélisée dès le IIIe siècle ; à la chute de l’empire romain et
particulièrement au Ve siècle, nous verrons que les papes la considérèrent
comme digne de leur attention. En
résumé donc, quand Théodose meurt, en 393, après avoir ruiné l’unité de
l’empire, la Corse a reçu une double civilisation romaine et chrétienne. Mais
elle a vu aussi se suivre quatre invasions : celles des Étrusques, des
Phocéens, des Carthaginois et des Romains[25]. Les Ibéro-Ligures, qui
constituaient le peuple autochtone, avaient été décimés, pressurés, refoulés
sur les hautes montagnes ou soumis au vainqueur. Bien avant Jésus-Christ nos
ancêtres avaient connu l’horreur des conquêtes ; ils n’avaient respiré un moment
qu’au temps des Antonins. Ce fut un court répit, car avec les persécutions,
leurs malheurs ne faisaient que commencer. Bien d'autres peuples allaient se
jeter sur cette malheureuse île dont les populations n’échappèrent à la
destruction totale que grâce à leurs montagnes et à leur farouche énergie. RÉSUMÉ L’histoire
des Corses est celle d’un peuple qui a subi d’innombrables vicissitudes. I. La
civilisation préhistorique. — La position de leur patrie sur le passage
des routes maritimes de la Méditerranée y appelait les hommes dès les temps
les plus reculés. Nous ne savons pas qui ils étaient, mais nous connaissons
leur civilisation par des instruments en pierre, haches, racloirs, flèches,
etc. trouvés dans le sol. Ils ont élevé des monuments appelés dolmens,
menhirs ; peut- être venaient-ils à la fois du sud et de l’Afrique, du nord
et de la région alpestre. II. Le
peuplement ibéro-ligure. — Les légendes donnent pour ancêtres aux Corses
des Ligures, des Grecs ou des Phéniciens. Le nom de Corse, Corsica des Latins
ou Cyrnos des Grecs, semble tiré de la langue phénicienne. Le peuple
phénicien aurait donc colonisé la partie orientale, déjà occupée par les
Ligures du nord, tandis qu'à l’ouest les noms de lieux révèlent une race
ibérique parente des Basques. Les historiens latins sont à ce sujet d’accord
avec la légende et la toponymie. III. La
conquête romaine. — La Corse fut ensuite colonisée par les Etrusques,
puis par les Phocéens. Les Carthaginois expulsèrent ces derniers et le furent
à leur tour par les Romains dès 260 avant Jésus-Christ. Ils luttèrent pendant
un siècle et demi avant de soumettre les Corses, et encore n’occupèrent-ils
d’abord que le littoral. En 227, la Corse et la Sardaigne furent réduites en
province et administrées ensemble par un préteur. IV. La
civilisation corse avant l’ère chrétienne. — A ce moment, la Corse était
une région sauvage, couverte de forêts impénétrables, habitées par douze
peuples ; Lavasina et Venaco étaient deux de leurs villes. La population
dépassait au moins 30.000 âmes ; elle était grossière et barbare, courageuse
et éprise de liberté. Sa langue était un jargon incompréhensible pour des
Romains ; ses ressources principales consistaient dans les produits de
l'élevage, le miel et la cire. L'île n’était en aucune manière un grenier
d’abondance. V. La
romanisation. — La République romaine l’a d’abord méprisée et tyrannisée
; l’Empire seul l’a romanisée, c’est-à-dire développée économiquement. Des
centres populeux ont été fondés, comme Lurinum, Mariana, Aleria ; Pline cite
33 cités ; leur administration était romaine. Des monuments, des routes
furent construits ; l’agriculture, comme l’industrie, prospéra ; les
insulaires servirent dans l’armée et sur la flotte. Le christianisme pénétra,
vers le ne siècle, et du in e au iv e les persécutions y firent les premiers
martyrs : sainte Dévote est populaire. La Corse a ainsi connu une double
civilisation romaine et chrétienne avant d'être plongée dans l’anarchie du
moyen âge. LECTURES 1° DESCRIPTION DE LA CORSE PAR SÉNÈQUE
Le
philosophe Sénèque a fait de la Corse, où il était exilé par l’empereur
Claude, un tableau affreux : « Viens sur ces rives désertes, dans ces îles
sauvages, Gyare et la Corse. Où trouver un lieu plus désolé, plus
inaccessible de toutes parts que ce rocher ? plus dépourvu de ressources,
habité par des hordes plus barbares, hérissé d’aspérités plus menaçantes et
sous un ciel plus funeste ? Et cependant on y rencontre plus d’étrangers que
de citoyens. Il est si vrai que le changement de lieu n'a rien en soi de
pénible qu'on s’arrache à sa patrie pour venir dans cette île. « Elle
a souvent changé d'habitants. Pour ne pas remonter aux âges que le temps
couvre de son voile, quittant la Phocide, les Grecs, qui maintenant habitent
Marseille, s’établirent d’abord dans cette île. Qui les en a chassés ? On
l’ignore. Est-ce l’air insalubre, l'aspect formidable de l’Italie, ou la
violence d’une mer sans rade ? On doit croire que la cause de leur départ ne
fut pas la férocité des indigènes, puisqu’ils vinrent se mêler aux peuples
alors les plus barbares et les plus sauvages de la Gaule. Ensuite les Ligures
descendirent dans cette île ; les Espagnols descendirent après eux, comme
l’atteste la ressemblance des usages. Les Corses ont du Gantabre le bonnet
dont il couvre la tête, sa chaussure et quelques mots de sa langue ; car tout
leur idiome primitif s’est altéré dans le commerce des Grecs et des Ligures.
Ensuite deux colonies de citoyens romains furent amenées, l’une par Marius,
l’autre par Sylla. Tant de fois on vit changer le peuple de cette roche
épineuse et inféconde. » Œuvres, traduction Nisard, p. 69 et 70. 2° MARTYRE DE SAINTE DEVOTE
Le
gouverneur Barbarus vint avec une flotte dans l’île de Corse et voulut
sacrifier aux dieux. Tous les nobles de la ville de Mariana se réunirent
autour de lui, le sénateur Eutychius était avec eux, et ils commencèrent à
immoler des victimes aux idoles. Sainte Dévote, à cette nouvelle, poussa sur
ces erreurs de profonds soupirs arrachés de son âme par la pitié. Et comme
ils étaient assis dans un repas et que le gouverneur Barbarus parlait de la
persécution à exercer contre les chrétiens, ses satellites vinrent lui
annoncer que, dans la maison d’Eutychius, il y avait une jeune fille qui se
riait de leurs dieux et refusait de sacrifier. Alors le gouverneur,
s’adressant à Eutychius, lui dit : «
J'apprends que dans ta maison tu as une jeune fille qui déserte nos dieux et
honore je ne sais quel Christ qui a été crucifié par les Juifs. » Eutychius
répondit : « Cette
jeune fille dont tu parles, jamais je n'ai pu lui faire courber la tête
devant nos dieux. » Le
gouverneur lui dit : «
Donne-la-moi et je lui enseignerai le culte de nos dieux. » Eutychius
refusa ; mais, comme il était un sénateur honorable, le gouverneur, n'osant
lui faire une injure en public, le fit secrètement empoisonner avec ordre
d’enlever ensuite la jeune fille pour qu’on la conduisit en sa présence. Or,
pendant qu’on la menait, elle psalmodiait, disant : « Ô
Dieu, donnez-moi votre aide. Seigneur, hâtez-vous de me secourir ! » Le
gouverneur lui dit : «
Vierge du Christ, sacrifie aux dieux. » Dévote
répondit : «
Chaque jour avec un esprit pur, je sens le vrai Dieu, mais les dieux de cire,
les dieux de pierre et d’airain, je les repousse, parce qu’ils sont une image
de l’homme incapables de voir et d'entendre. » Alors
Barbarus, ému de colère, lui fit frapper la bouche avec une pierre, disant : « Ne
blasphème pas les dieux et les déesses. » Ensuite
il donna l’ordre qu’on lui liât les mains et les pieds et qu’on la traînât au
milieu de pierres aiguës... qu’on la mit sur le chevalet. Pendant qu'on lui
inflige cette torture, elle s’écrie : «
Seigneur Jésus-Christ, recevez mon esprit, parce que je souffre pour votre
nom, » Et une
voix secrète répondit : « Ta
prière a été exaucée, car tout ce que tu as demandé ou que tu demanderas, tu
l’obtiendras. » Et
aussitôt une colombe sortant de sa bouche s’éleva d'un vol rapide vers le
ciel, et la vierge couronna son martyre dans la paix. Le
cruel gouverneur ordonna que, le lendemain, son corps fut brûlé. Or, dans ce
temps, à cause de la persécution des païens, Benenatus, prêtre savoyard,
vivait caché dans les grottes et les cavernes, ainsi que le diacre
Apollinaire, et tous deux furent avertis par une vision qu’ils devaient
enlever le corps de la bienheureuse Vierge du lieu où il était. Alors,
s’étant concertés avec le pilote Gratien, ils vinrent de nuit avec une foule
de vierges, enlevèrent le corps et le portèrent dans une barque où ils l’embaumèrent
avec des aromates ; puis ils prirent la mer, se dirigeant vers l’Afrique. D’après les Bollandistes. Monaco et Sainte
Dévote, de M. de TRENQUALÉON, Amat, Paris. BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
Corpus
inscriptionum latinarum. TITE-LIVE. POLYBE. STRABON. TACITE. SÉNÈQUE. — Consolalio ad Helviam. PLINE. — Histoire naturelle. PTOLÉMÉE. VALÈRE MAXIME. Acta
sanctorum des
Bollandistes (pour les premiers temps du christianisme). OUVRAGES PARTICULIERS :
Histoires
romaines de MOMMSEN et de DURUY. AD. de MORTILLET. — Rapport sur les monuments
mégalithiques de la Corse à M. le Ministre (1883). E. ESPÉRANDIEU. — Inscriptions antiques de
la Corse (Bastia, Ollagnier, 1893). MICHON. — Administration de la
Corse sous la domination romaine (Mélanges d'archéologie et
d’histoire de l'école d'Athènes, 1888). Mgr de
la FOATA. — Recherches et notes sur
l’histoire de l'Église en Corse (Bulletin de la Société des Sc.
corses, Bastia, 1895). X. POLI. — La Corse dans l'antiquité
et le Haut Moyen Âge (Fontemoing, Paris, 1907). Abbé LETTERON. — Notice historique sur Vile de Corse jusqu'à l'établissement de l'Empire romain (Bulletin de la Société des Sc. corses, 1911). |
[1]
Cf. VIDAL-LABLACHE, Tableau de
la géographie de la France, p. 28 (Hachette, 1903).
[2]
Si l'on songe à la difficulté qu’ont éprouvée les Niebuhr, les Duruy, les
Mommsen à déchiffrer les origines de l’histoire de Rome, pour laquelle
cependant les monuments abondent, quand on se souvient des erreurs multiples
qui ont été commises à propos de ce peuple étrusque dont la civilisation nous
est révélée par des milliers de tombeaux, il ne faut pas s’étonner de
l’impossibilité où nous nous trouvons de dire : les premiers Corses étaient
Africains, Européens, Espagnols, Français ou Italiens.
[3]
Les époques du bronze et du fer sont, en Corse, plus abondamment représentées
qu'on ne le supposait naguère. Les découvertes du Dr F. Major le prouvent fort
bien. Nous souhaitons vivement que cet infatigable savant publie au plus tôt
les résultats de ses intéressantes fouilles.
[4]
La flore des pays chauds se retrouve jusque dans le bassin de la Seine (Cf. G.
de MORTILLET, la
Préhistoire, passim. Nouvelle édition, 1910. Schleicher, Paris.)
[5]
On en a découvert récemment un squelette dans les alluvions de la Somme.
[6]
La Corse en possède un grand nombre. M. l'abbé Letteron, dans sa Notice
historique, en a fait le recensement presque complet.
Les dolmens sont généralement appelés, en Corse, stazzone,
et les menhirs ou pierres levées : stantare. En voici la liste :
Commune de Sartène : un dolmen à Fontanaccia, quatre
menhirs, deux alignements ; Commune de Grossa : dolmen et menhirs de Vacil
Vecchio ;
Commune de Belvedere Campo-Moro : un dolmen, deux
menhirs ;
Commune de Viggianello : un dolmen ;
Commune de Sollacar : un dolmen et menhirs ;
Commune d’Olmiccia : menhir de la Polmona ;
Dans l'arrondissement de Bastia : dolmens et menhirs au
mont Revinco, un dolmen à Oletta, deux menhirs à Lama, un cromlech à Pinzu à
Vergine, près de Luri.
Dans l'arrondissement de Calvi, on connaissait un
dolmen à Palasca et un à Olmi-Cappella. M. le Dr Forsyth Major a découvert sur
la colline de Mutola, près de Belgodére, quatre cromlechs.
Enfin nous avons nous-même remarqué un dolmen affaissé
dans la commune de Pruno.
[7]
Ce nom ne doit pas être celui que les insulaires ibéro-ligures donnaient à leur
habitat. Les géographes adoptent rarement pour désigner une contrée le nom
qu’auraient forgé les autochtones, ils se servent au contraire de celui que des
peuples navigateurs ou plus civilisés ont imaginé. Il en fut ainsi pour
l’Amérique et l’Australie ; il en fut sans doute de même pour la Corse.
[8]
Le sanscrit a le mot « Kârcia », d'où pourrait être sorti le nom de Corse ; il
signifierait la petite île, par rapport à la Sardaigne, qui serait la grande
(cf. X. POLI, p.
13).
[9]
Une remarque s’impose ici : c'est l'analogie curieuse du nom de Kersica avec
ceux des tribus Sicules ou Sicanes, qui habitaient la Sicile.
[10]
Liv. X, chap. XVII.
[11]
POLI, ouvrage
cité, p. 28 et suiv.
[12]
On leur a attribué les villes d’Asteria et Alonia, sans qu’aucune importante
découverte ait corroboré ces hypothèses.
[13]
HÉRODOTE, liv.
I, chap. CLXVI.
[14]
V. liv. XVII, chap. XVI.
[15]
L. CORNELIUS L.
F. SCIPIO HIC CEPIT CORSICAM ALERIAMQUE URBEM DEDIT
TEMPESTATIBUS AEDEM MERITO (Corpus incriptionum latin., I, 18).
[16]
POLI, ouvrage
cité, p. 84.
[17]
Le nom d’Alalia s’est conservé dans le marais de Balalia, sur la rive droite du
Tavignano, aux environs d’Aleria.
[18]
L’empereur laissait au Sénat les provinces inermes, c’est-à-dire
pacifiées, et se réservait celles où l'agitation nécessitait la présence des
légions. C’est là une preuve que les Corses eurent à maintes reprises recours
aux armes contre les envahisseurs et que la soumission ne fut jamais
définitive.
[19]
Le mot presa signifie toujours territoire cultivé. Il est employé
couramment par le paysan pour désigner des territoires mis en culture au milieu
de la forêt ou du maquis et qui semblent avoir appartenu jadis à l’Eglise,
comme à Morosaglia.
[20]
Les ruines d’un fort romain sont encore visibles sur la colline. Le Dr Forsyth
Major y a trouvé une monnaie d’Hadrien ; aux environs d’Algaiola, M. Allegrini
a découvert, dans un tombeau, deux petites plaques de bronze relatant la
carrière de deux soldats devenus colons corses, après leur libération du
service militaire.
[21]
Ils en firent une terre d’exil. Claude y relégua Sénèque, qui nous a laissé de
son séjour une triste description.
[22]
Ces routes, pavées de pierres plates, correspondent à ce que nos paysans
appellent une chiappata, de chiappa, pierre (Poli). Les chiappate
sont nombreuses en Balagne et nous croyons que la vieille route de Bastia à
Saint-Florent, le long du cimetière, a utilisé une chiappata romaine :
l’appareil en est caractéristique.
[23]
Cf. inscription militaire de Sorgone et congé militaire de Nerva, cités par X.
Poli, p. 100, d'après Corpus Inscr. Lat., X.
[24]
L’édit de 202 fut appliqué à Rome, à Lyon où périt saint Irénée, à l’Afrique
qui compta ses martyrs les plus glorieux, Perpétue, Félicité et Léonidas. Celui
de 303 considéra les chrétiens comme des adversaires politiques et leur
appliqua, jusqu’en 311, la terrible loi qui punissait les crimes de
lèse-majesté : on rechercha même tous ceux qui appartenaient en secret au culte
condamné ; on brûla partout les livres religieux, les Actes des Martyrs,
même le De divinatione de Cicéron. Pourquoi la Corse aurait-elle échappé
à ces mesures de répression universelle ? (Cf. PEYRE, Histoire ancienne.)
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Nous comptons sur les travaux prochains et sur les fouilles que nous vaudra
l’assainissement de la plaine orientale pour nous renseigner définitivement sur
cette quadruple occupation.