PARIS - LIBRAIRIE BLOUD ET Cie - 1904
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CHAPITRE PREMIER. — Une nouvelle théorie sur l'incendie de Rome au temps de Néron. CHAPITRE II. — Le récit de Tacite. CHAPITRE III. — Les sentiments des premiers chrétiens de Rome. CHAPITRE IV. — Les deux hypothèses de Tacite. CHAPITRE V. — Tacite et les chrétiens. CHAPITRE VI. — Le silence des adversaires du christianisme. CHAPITRE VII. — Le silence des apologistes. CHAPITRE VIII. — L'opinion des historiens antiques. CHAPITRE PREMIER. — Une nouvelle théorie sur l'incendie de Rome au temps de Néron.Un problème historique, posé il y a quelque temps en
Italie, a soulevé dans ce pays des discussions nombreuses et passionnées.
Tout le monde connaît le célèbre roman de Sienkiewicz, Quo vadis ? Les
opinions peuvent varier sur la valeur de cet essai de reconstitution de On comprend l'émotion causée par une assertion de cette nature. Aux uns, elle a paru un paradoxe ; d'autres se sont sentis blessés par elle dans leurs sentiments les plus intimes. Je me hâte de dire que rien, dans le mémoire de M. Pascal, ne marque l'intention de porter le débat sur un terrain autre que celui de la pure science. J'ajoute même que son opinion parût-elle démontrée, les âmes les plus jalouses du bon renom du christianisme n'auraient pas lieu de s'en alarmer outre mesure. Comme l'a dit M. Boissier, avec la sûreté habituelle de son jugement, quelques insensés, quelques anarchistes se seraient glissés parmi les premiers disciples du Maître, qu'il n'en faudrait pas être trop surpris, ni en rendre le christianisme responsable[3]. Et le P. Semeria écrit de son côté : Sans doute il pourrait nous déplaire que quelques chrétiens se soient rendus coupables de ce méfait ; mais cela ne pourrait en faire rejaillir la tache sur le christianisme lui-même[4]. Rien de plus juste, et c'est dans ces sentiments que j'entreprends, à mon tour, d'examiner la thèse du professeur de Catane. La polémique à laquelle elle a donné lieu a été si peu dominée, dans son ensemble, par les préoccupations religieuses, que parmi les adversaires les plus déclarés et les plus redoutables de son opinion se sont rencontrés des hommes comme M. Negri[5] et M. Coen[6], dont le jugement n'a, certes, pas été faussé, en cette matière, par une partialité préconçue en faveur des idées chrétiennes[7]. CHAPITRE II. — Le récit de Tacite.Bien que d'autres écrivains des premiers siècles aient parlé de l'incendie de Rome, la question, telle que la pose M. Pascal, dépend du récit de Tacite. C'est donc celui-ci qu'il nous faut résumer, et citer même en partie, avant d'examiner les arguments proposés par le critique et les objections qu'ils soulèvent. Tacite raconte que, le 19 juillet 64, éclata dans Rome un incendie qui fit plus de victimes et de ravages qu'aucun fléau semblable n'en avait encore fait dans la ville éternelle. Le feu prit dans le voisinage du Grand Cirque, au pied du Palatin. Dans cette partie de la onzième région, il y avait, dit Tacite, des boutiques pleines de marchandises, qui offrirent à la flamme un aliment facile : aussi l'embrasement fut-il rapide, et, poussées par le vent, les flammes enveloppèrent bientôt l'immense ovale du Cirque. Le feu, qui avait commencé dans une des parties basses de la ville, gagna ensuite les collines, redescendit dans les vallées et les espaces planes, et, suivant les ondulations du terrain, courut pendant six jours à travers Rome épouvantée. Sans doute, le dégât ne fut pas le même partout : là où la vieille Rome offrait ses rues tortueuses, ses énormes entassements de maisons, l'incendie n'épargnait rien : au contraire, dans les lieux non peuplés, où existaient de nombreux vides laissés entre eux par les monuments publics, comme au Forum, il fit relativement peu de mal. Pendant ce temps, le peuple, affolé, s'était enfui dans la vaste plaine, alors inhabitée, du Champ de Mars, et avait cherché un abri dans les édifices publics qu'elle contenait. Tacite peint à larges traits la foule des fugitifs ! emportant ses meubles, ses malades, parmi les cris des femmes, les lamentations dé tous : les uns se sauvent en toute hâte, les autres hésitent, s'arrêtent, ne peuvent se décider à quitter le lieu où fut leur maison : beaucoup périssent victimes de ces retards, ou, pouvant s'échapper, meurent pour ne pas survivre à des êtres chers. Personne, ajoute l'historien, n'osait se défendre contre le fléau, parce que beaucoup de gens faisaient entendre des menaces contre quiconque essayait, d'éteindre le feu, ou jetaient même des brandons pour l'exciter, criant qu'ils avaient des ordres : soit qu'ils en eussent en effet, soit qu'ils parlassent ainsi pour n'être pas empêchés de piller[8]. Néron était à Antium, quand l'incendie commença. Il ne rentra dans Rome qu'après que le feu eut atteint sa demeure, située entre le Palatin et l'Esquilin. Néron fit de grands efforts pour venir en aide à la détresse du peuple : il donna, dans ses jardins du Transtévère, asile a la foule : il fit venir des meubles d'Ostie et des municipes voisins : il vendit du blé à vil prix. Mais ces soins, qui l'eussent dû rendre populaire, n'eurent point cet effet, dit Tacite, parce que le bruit s'était répandu que, pendant que brûlait la ville, il était monté sur son théâtre domestique, et avait chanté la ruine de Troie, comparant le malheur présent aux infortunes célèbres de l'antiquité[9]. Après six jours, cependant, le fléau semblait conjuré. Le feu avait cessé au pied de l'Esquilin. Tout à coup, il se rallume dans un des quartiers les plus riants de Rome, au milieu des jardins et des maisons de plaisance dont le Pincio était couvert dès cette époque. Ce nouvel incendie, qui dévora beaucoup de beaux édifices, fit cependant moins de victimes que le premier, parce que dans cette région aristocratique, pleine d'espaces et de verdure, les maisons n'étaient point pressées comme dans les quartiers populaires. Mais, il porta au comble l'indignation de la foule, parce qu'il avait eu son origine dans les jardins de Tigellin, le plus intime confident de Néron. Néron semblait avoir cherché la gloire de bâtir une ville nouvelle, à qui il donnerait son nom[10]. En résumé selon Tacite, sur les quatorze régions de Rome, quatre n'avaient pas été touchées par le feu, trois étaient entièrement détruites, dans les sept autres restaient quelques maisons, menaçant ruine et à demi brûlées. Tacite raconte ensuite les mesures prises par Néron pour
rebâtir une nouvelle Rome. Il parle des cérémonies expiatoires ordonnées pour
conjurer la colère des dieux[11]. Mais, ajoute-t-il, ni les
secours humains, ni les largesses du prince, ni les expiations ne pouvaient
effacer le soupçon infamant, que l'incendie avait eu lieu par ordre. Pour
faire taire cette rumeur, Néron produisit des accusés, et soumit aux
supplices les plus raffinés les hommes odieux à cause de leurs crimes que le
vulgaire appelait chrétiens. Celui dont ils tiraient ce nom, Christ, avait
été, sous le règne de Tibère, supplicié par le procurateur Ponce Pilate.
L'exécrable superstition, réprimée d'abord, faisait irruption de nouveau, non
seulement dans CHAPITRE III. — Les sentiments des premiers chrétiens de Rome.Sur ce récit de Tacite, étudié au point de vue historique dans son ensemble et au point de vue philologique dans le détail de quelques expressions, M. Pascal appuie la démonstration de la culpabilité des chrétiens. Mais avant de commencer cette démonstration, et comme préface à celle-ci, il essaie de peindre les sentiments qui, selon lui, ont pu conduire à un forfait tel que l'incendie de Rome les membres de la communauté chrétienne. Se proposant de prouver qu'ils en furent coupables, il tente de démontrer d'abord qu'ils en étaient capables. M. Pascal fait remarquer que tous les chrétiens étaient loin d'être parfaits. Il y avait parmi eux beaucoup d'hommes mal pénétrés de l'idéal évangélique, se faisant un dieu de leur ventre, comme le dit énergiquement saint Paul[13], attachés aux choses terrestres[14], et dont la conscience ne répugnait pas aux pires forfaits. Rien, assurément, n'est plus conforme à l'histoire ; il suffit de parcourir les écrits apostoliques pour voir les premiers prédicateurs de l'Évangile occupés a corriger ou même à expulser ces éléments inférieurs. Qu'ils n'y soient pas toujours parvenus, et que l'Église naissante, comme toute agglomération d'hommes, ait possédé des mauvais à côté des bons, il faudrait être bien naïf pour le contester. M. Pascal est donc porté à voir dans ces chrétiens grossiers, gens du peuple animés d'une basse envie ou esclaves encore remplis de ressentiments et de rancunes, les misérables avides de vengeance, de violence et de pillage[15], les scélérats affranchis de tout frein humain ou divin[16], qui allumèrent l'incendie. Mais, ce qui paraît moins logique, il prête en même temps à ces incendiaires des sentiments du plus extrême mysticisme. Selon lui, les gens qui brûlèrent Rome crurent par là avancer le règne de Dieu et hâter l'avènement du Christ. Les premiers chrétiens pensaient que cet avènement était prochain. Ils s'attendaient à voir la fin du monde, et avec elle le renouvellement de toutes choses. Le moyen de précipiter cette fin, c'était, leur sembla-t-il, d'amener par la destruction de Rome la fin de l'Empire[17]. Tertullien n'a-t-il pas dit que la durée du monde est liée à celle de l'Empire romain[18] ? Je laisse de côté l'anachronisme qu'il peut y avoir à expliquer par des paroles de Tertullien l'état d'esprit de contemporains de Néron. Il se trouve précisément que le mot du célèbre apologiste africain, comme tant d'autres mots des apologistes de l'époque antonine et de la période suivante, est une expression de loyalisme politique, bien loin de traduire le sentiment d'hommes qui aspireraient à la destruction de l'ordre de choses existant. Ceci dit, il convient de se demander comment des gens qu'on nous représente comme constituant l'élément mauvais indocile, réfractaire, la lie de la communauté chrétienne, et capables ainsi de commettre un crime tel que l'incendie de Rome, auraient été en même temps des spiritualistes assez exaltés pour chercher dans ce crime non l'assouvissement de basses passions, mais l'établissement du royaume de Dieu[19]. L'hypothèse est assurément peu logique ; mais j'ajoute que, à un autre point de vue, elle me paraît tout à fait fausse. Rien, dans l'enseignement évangélique, n'était de nature à donner, même aux esprits les plus mal faits, l'idée bizarre que de la destruction de Rome pouvait dépendre l'avènement du Christ, l'accomplissement intégral des promesses divines. Quand le Sauveur parle de son second avènement, c'est pour dire que le jour en est inconnu de tous, excepté du Père céleste[20] ; c'est pour ordonner à ses fidèles de l'attendre dans la patience et les bonnes œuvres. Toujours il s'efforce de les prévenir contre ce qui serait hâtif et violent : aux serviteurs de la parabole, qui voulaient arracher l'ivraie dans le champ du père de famille, celui-ci commande de laisser croître l'ivraie jusqu'à la moisson, de peur qu'ils n'arrachent en même temps le bon grain[21]. M. Pascal a eu l'idée, qui me paraît un peu étrange, de chercher dans l'Évangile un mot ayant pu suggérer l'incendie. Il croit le trouver dans cette parole de Jésus : Je suis venu apporter le feu sur la terre[22]. Mais qui ne voit là une métaphore, où il est question de tout autre chose que du feu matériel ? Et ne serait-ce pas plutôt le cas de rappeler ce bel épisode évangélique, où aux disciples qui demandaient au Seigneur de faire descendre le feu du ciel sur une ville qui avait refusé de les recevoir, Jésus répond : Vous ne savez de quel esprit vous êtes, nescitis cujus spirites estis[23] ? Les récits de la vie du Maître et ses discours recueillis ou résumés par les Évangiles ne contenaient donc rien qui pût former dans la communauté chrétienne le courant d'idées d'un anarchisme ou d'un nihilisme mystique qu'y a cru voir M. Pascal ; et à coup sûr le Sauveur, en recommandant à ses fidèles de rendre à César ce qui est à César, ne soufflait pas en eux l'esprit de révolte. Le commentaire que les apôtres ont donné de la doctrine du Christ n'est pas moins conservateur, si l'on peut employer ici une expression moderne. Sans doute, ils disent à leurs disciples que la figure de ce monde passe, et qu'il n'y faut pas attacher son espérance ; ils enseignent que le chrétien n'a pas ici-bas de cité permanente[24] ; et eux aussi, comme toute la première génération chrétienne, paraissent croire que le second avènement du Christ est prochain. Mais c'est pour dire aux fidèles : Que votre douceur soit connue de tous les hommes. Le Seigneur est près de nous[25]. En attendant, ils leur déconseillent énergiquement toute action qui ébranlerait les bases de l'ordre social. Ils leur recommandent de bénir ceux qui les persécutent, et de s'abstenir de maudire personne,... de ne rendre à personne le mal pour le mal[26],... de marcher en pleine lumière[27], obéissant aux autorités, car toute puissance vient de Dieu, et quiconque y résiste, résiste à Dieu[28], se faisant de cette soumission un devoir de conscience, payant exactement l'impôt, sous quelque forme qu'il soit exigé. C'est aux chrétiens de Rome, vers l'an 58, six ans avant l'incendie, que saint Paul adresse ces paroles : l'état d'âme qu'elles devaient entretenir en eux ne ressemble guère à celui que décrit M. Pascal. Dans ses lettres aux autres communautés chrétiennes, saint Paul tient toujours le même langage : c'est à la société organisée qu'il s'adresse, et c'est elle qu'il veut maintenir : il rappelle aux gens mariés leurs obligations réciproques, aux enfants la soumission et l'honneur dus aux parents, aux parents le devoir d'éducation envers leurs enfants, aux esclaves l'obéissance vis-à-vis des maîtres, aux maîtres la douceur vis-à-vis des esclaves[29] ; il enseigne même aux fidèles à prier pour les rois et pour tous les dépositaires de l'autorité[30]. Il ne cherche point à hâter la fin du monde, car il déclare que c'est par la génération des enfants que la femme sera sauvée[31]. Il veut que les femmes aient soin de leur maison[32]. Il pense peut-être que le dernier jour ne se fera pas longtemps attendre ; mais sa parole inspirée trace pour la postérité chrétienne les règles que devra suivre une société destinée à durer. Saint Pierre, dans une épître écrite de Rome même, et dont un récent critique fait remarquer le caractère tout romain[33], s'exprime dans le même sens, avec plus de force encore, s'il est possible. Soyez soumis, au nom de Dieu, à toute créature, écrit-il aux chrétiens orientaux, soit au roi, parce qu'il est le premier, soit aux gouverneurs, parce qu'ils ont été envoyés pour le châtiment des méchants et la louange des bons[34]. Et il continue : Craignez Dieu, honorez le roi. Esclaves, soyez soumis à vos maîtres en toute révérence, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais à ceux mêmes qui sont durs. Car il est selon la grâce de Dieu, de supporter la tristesse et de souffrir injustement[35]. Les femmes sont exhortées à demeurer soumises à leurs maris, même païens[36], les hommes à avoir pour leurs femmes amour et respect[37]. Tous les chrétiens, en général, reçoivent de l'apôtre la recommandation d'éviter les fautes que punit la justice des hommes, de n'être ni homicides, ni voleurs, ni médisants, ni avides des biens d'autrui ; que s'ils doivent être poursuivis, que ce soit comme chrétiens seulement et non comme suspects de quelque délit prévu par les lois[38]. Au jugement du plus grand nombre des critiques, cette épître est postérieure à l'incendie de Rome[39] ; mais nul doute qu'elle ne résume les enseignements habituels du chef des apôtres, et que ces enseignements n'aient été aussi conservateurs de l'ordre établi que ne le furent ceux de saint Paul. Quand on n'a point oublié leurs leçons, on n'est pas tenté
de transporter de l'avenir dans le présent d'autres paroles des écrits apostoliques,
où il est dit que les éléments du monde seront
un jour détruits par le feu[40] : cela n'a aucun
rapport avec la question qui nous occupe, et avec les sentiments dont purent
être animés les premiers chrétiens à l'égard de la civilisation romaine. On
sent même qu'il y aurait un trop grand anachronisme à juger de ces sentiments
par les images de châtiment et de ruine dont sont remplis certains chapitres
de l'Apocalypse : ce livre est postérieur à l'année 64, probablement
même en est-il séparé par le long intervalle de trente ans[41] : Aussi ne peut-on s'empêcher de reconnaître que le paragraphe par lequel M. Pascal conclut la première partie de sa démonstration ne trouve aucun appui dans les documents et dans les faits. Si donc, écrit-il, la destruction de l'Empire, l'anéantissement de l'Antéchrist, était le commencement de la divine justice, on aura besoin, je crois, d'une volonté bien solide pour nier encore que les pauvres fanatiques, peut-être poussés par des excitations malveillantes, aient voulu en finir avec l'Empire et avec Rome. Le feu, le feu dévastateur avait mis fin à l'abomination et régénéré l'humanité dans l'innocence. Comme la puissance de la lumière était précédée de celle des ténèbres, et le règne de Dieu de celui du monstre, ainsi le feu divin devait être précédé du feu humain, qui anéantirait le siège même de l'Empire[45]. Malgré la conviction sincère, et même éloquente, dont sont animées ces paroles, il me semble impossible de voir dans les sentiments prêtés ainsi aux premiers chrétiens de Rome autre chose qu'une imagination toute gratuite de l'auteur, du roman historique, non de l'histoire. CHAPITRE IV. — Les deux hypothèses de Tacite.J'ai hâte de me trouver sur un terrain plus solide, et d'arriver à la partie positive de la thèse de M. Pascal. L'examen qu'il fait, avec beaucoup de dextérité et de science, du récit de Tacite, va nous permettre enfin de serrer la question de plus près, et de cesser de nous battre contre des fantômes. La première observation de l'érudit critique est relative aux sources du récit de Tacite. D'après l'historien antique, ces sources étaient de deux sortes : les unes, qui attribuaient au hasard l'incendie de Rome, les autres qui l'attribuaient à Néron : forte, an dolo principis, incertum : nam utrumque auctores prodidere[46]. A en croire M. Pascal, le grand historien se serait maladroitement servi de ces documents de provenance et d'inspiration diverses. Il ne paraît pas s'étudier à rendre cohérent son récit ; mais, empruntant tour à tour à l'un et à l'autre auteur, il arrive à donner au lecteur tantôt une conviction, tantôt l'autre[47]... Tacite ne semble pas avoir réduit à l'unité de pensée cette partie de son ouvrage, mais s'être contenté d'une ébauche d'après des sources divergentes[48]... Il n'a pas ramené le fait historique à une même conception : il a seulement juxtaposé des notions discordantes et de différente origine[49]. Je sais que depuis quelques années il est fort à la mode d'en prendre à son aise avec l'autorité de Tacite. Peu s'en faut qu'on ne le transforme en un historien tout à fait médiocre, incapable de s'assimiler les documents dont il se sert, et, sous l'ardent et sombre coloris de son style, voilant imparfaitement des fautes de composition dont rougirait un débutant. Je n'ai pas besoin de dire que les anciens le jugeaient tout autrement, et ils avaient sans doute de bonnes raisons pour cela. En ce qui concerne l'accès des sources, il ne faut pas oublier que Tacite était un grand personnage, qui avait passé par les charges les plus importantes de l'État, et devant qui s'ouvraient facilement toutes les archives. Relativement aux événements de 64, on ne saurait oublier davantage que Tacite avait environ dix ans quand ils se passèrent, qu'il grandit et vécut avec des contemporains plus âgés, avec des témoins des faits qu'il raconte, et que, par conséquent, il est presque un témoin lui-même. Qu'il n'ait pas donné plus d'unité et de cohérence à son récit, qu'il ait indiqué tantôt les circonstances qui pouvaient faire croire à un incendie fortuit, tantôt celles qui semblaient accuser Néron, cela ne prouve pas qu'il ait été un maladroit écrivain, assemblant sans aucun choix des matériaux disparates : cela indique que, sur un événement encore mal éclairci, les contemporains variaient, prenant parti les uns pour, les autres contre Néron, et que Tacite, en historien sincère, n'ayant pu se faire à ce sujet une conviction personnelle, a voulu laisser paraître dans son récit les hésitations de l'opinion publique. S'il avait, comme M. Pascal semble regretter qu'il ne l'ait pas fait, pris résolument parti dans un sens ou dans un autre et, selon l'expression de l'érudit italien, ramené le fait historique à une même conception, c'est alors que ses lecteurs auraient pu avoir de sérieux motifs de douter de son témoignage. Soit la partialité, soit le sentiment de l'art, eussent paru l'emporter sur l'absolue sincérité historique. Mais c'est tout le contraire qui est arrivé. Tacite dit nettement qu'il s'est servi de sources divergentes : en empruntant à l'une et à l'autre, il a voulu mettre les lecteurs en état de se former une opinion, sans prétendre leur imposer un jugement tout fait. Dès lors, il semble qu'il y ait tout lieu de le suivre avec confiance, pourvu qu'on lui demande seulement ce qu'il peut et veut donner[50]. Tacite indique d'abord les motifs de croire à un cas
fortuit. Le feu a pris dans les environs du Grand Cirque, parmi les boutiques
remplies de marchandises , : la flamme a trouvé dans ces marchandises un
facile aliment, et précisément à cette heure soufflait un vent violent, qui
la projeta sur le Cirque. Les rues étroites et tortueuses, l'énormité des
pâtés de maisons, rendirent facile la propagation de l'incendie :
l'encombrement, les hésitations, les remous de la foule, paralysèrent tout
secours, cuncta impediebant. Mais
Tacite indique ensuite les motifs qui firent croire à une intention
criminelle. On avait vu des gens empêcher ceux qui essayèrent d'éteindre le
feu, y jeter même des matières propres à l'activer, en déclarant qu'ils
avaient des ordres. Tacite, cependant, ne peut dire si ces misérables étaient
des émissaires de Néron, ou des voleurs qui se faisaient passer pour tels
afin de piller librement : sive ut raptus licentius
exercerent seu jussu. Racontant plus loin les efforts de Néron
pour venir au secours de la foule laissée sans asile et sans ressources,
l'historien ajoute que ces efforts ne parvinrent pas à rendre l'empereur
populaire, et rapporte, sans rien affirmer, les bruits qui couraient alors, pervaserat rumor, sur Néron chantant la ruine
de Troie pendant que Rome brûlait. De même, quand il parle de la reprise de
l'incendie, après 1 accalmie du sixième jour, il dit que le peuple était
indigné parce que cette fois le feu partit de la villa de Tigellin, et que
l'on crut que Néron avait cherché l'occasion de bâtir une ville nouvelle, qui
porterait son nom. Tacite n'affirme rien, parce qu'il n'est sûr de rien :
mais il note les circonstances suspectes, les bruits qui couraient, les
mouvements de l'opinion, parce qu'il est historien et que cela appartient à
l'histoire. Tout, cependant, est-il vague et incertain dans son récit ? Non, car il en sort précisément une constatation très nette. Cette constatation, c'est que les sources écrites que Tacite eut sous les yeux, les témoignages oraux qu'il put recueillir, n'indiquent, pour expliquer l'incendie, que deux hypothèses : le cas fortuit, l'ordre de Néron. Utrumque auctores prodidere. Une affirmation aussi formelle et aussi complètement limitative exclut l'existence d'une troisième hypothèse, celle de la culpabilité des chrétiens. S'il en eût été question, Tacite n'eût point dit utrumque, mais tria auctores prodidere. Aussi, quand M. Pascal, après avoir reproché au grand historien d'avoir puisé à des sources discordantes, ajouta : Nous verrons qu'une de ces sources accusait explicitement les chrétiens[51], il me paraît se mettre en contradiction avec le texte de Tacite, lequel, en disant que tout se réduit à la question de savoir qui, du hasard ou de Néron, brûla Rome, parle seulement de deux opinions, et par là même nie qu'il y en ait une troisième. CHAPITRE V. — Tacite et les chrétiens.J'arrive à la partie la plus importante du récit de Tacites celle où il décrit la conduite de Néron vis-à-vis des chrétiens. L'historien a rappelé les sacrifices, les expiations : mais il a dit aussitôt que les démonstrations religieuses, pas plus que les largesses de l'empereur, ne parvinrent à écarter de celui-ci les soupçons infamants. C'est alors que Néron eut la pensée de présenter les chrétiens comme coupables de l'incendie. L'expression employée par Tacite est très remarquable : subdidit reos. La traduction qui se présente tout de suite à l'esprit est : Il substitua des accusés. Mais elle équivaudrait à dire : Il accusa faussement. Aussi, dans un intéressant appendice, joint à la dernière édition de son mémoire[52], M. Pascal conteste-t-il l'exactitude de cette traduction. Comme il le reconnaît très franchement, si elle était admise, contre cet écueil se briserait toute sa thèse[53]. A l'appui de son opinion, il cite plusieurs passages de Tacite où subdere a un sens différent de substituer[54]. Mais sa parfaite bonne foi l'oblige à en citer d'autres, dont le sens se rapproche au contraire de celui-ci et suppose l'introduction frauduleuse de quelqu'un ou de quelque chose[55]. Ce qui paraît lui avoir échappé, ce sont des phrases de la meilleure latinité, dans lesquelles subdere a le sens évident de substituer, et ne peut en avoir un autre. Quis in meum, locum judicem subdidit ? demande Cicéron[56]. Pline le Jeune, le contemporain et l'ami de Tacite, emploie deux fois subdere dans le même sens : Liberum est nobis Silvanum in locum ejus subdere[57] ; qui post edictum tuum in locum erasorum subditi fuerant[58]. Du verbe subdere est venu l'adjectif subditivus, substitué, dont se sert Suétone[59]. Dira-t-on que, dans les exemples que j'emprunte à Cicéron et au second Pline, le sens du mot subdere est éclairé par le contexte, et que cela n'a pas lieu dans le passage de Tacite qu'il s'agit d'interpréter ? C'est le contraire qui me semble vrai. Le contexte, ici encore, aide à fixer la signification du mot, et, selon moi, la rend tout à fait certaine. La phrase complète de Tacite est : Ergo abolendo rumori subdidit reos. Il paraît naturel de la traduire : Donc, à un bruit qu'il fallait faire cesser Néron substitua des accusés.... Subdere in locum alicujus ou subdere abolendo rumori[60] sont ici des équivalents. Tacite ne pouvait dire plus clairement que Néron, voulant détourner de lui les soupçons, eut l'idée infernale[61] de chercher dans les chrétiens non de vrais criminels, mais des boucs émissaires à mettre en sa place. Tacite indique le motif qui fit pour cet emploi choisir les chrétiens. Tous ceux qui partageaient leur exécrable superstition, exitialis superstitio, étaient, dit l'historien, haïs à cause de leurs forfaits, per flagitia invisos, et l'impopularité qui pesait sur eux rendait facile de les accuser, au besoin tiendrait contre eux lieu de preuves. M. Pascal voudrait entendre ici le mot flagitia dans le sens le plus étroit, c'est-à-dire de crimes proprement dits, prévus et réprimés par la loi, parmi lesquels se placerait naturellement celui d'incendie. Mais il ne peut nier que l'acception la plus. fréquente de flagitium, dans le latin de cette époque, ait été plus large et plus vague, et signifie action déshonorante, honteuse, contraire à la morale, plutôt que crime punissable[62]. C'est ce qu'a soutenu, par les meilleurs arguments et par les exemples les plus convaincants, M. Coen[63], et ce que répète M. Boissier[64]. Dans ce sens, Pline le Jeune, qui parle la même langue que Tacite, étant du même temps et du même monde, fait, à propos des chrétiens de Bithynie, allusion aux forfaits inhérents à leur nom, flagitia cohærentia nomini[65], c'est-à-dire aux actes honteux ou bas que l'opinion populaire leur attribuait, non à quelque délit particulier pour lequel ils auraient été déférés au tribunal du légat. Les chrétiens, objet depuis leur origine d'atroces calomnies, avaient très mauvaise réputation, et c'est contre cette réputation que ne cesseront de les défendre les apologistes. A elle se rapporte le mot flagitium, employé par Tacite et par Pline. Il n'y a point à tirer argument de cette expression en faveur de la thèse de M. Pascal. Tacite raconte le procès. Il nous dit comment celui-ci fut
engagé. On arrêta d'abord ceux qui avouaient,
correpti qui fatebantur. Ceux qui
avouaient quoi ? Là est le nœud du débat. Le plus grand nombre des
interprètes a entendu : Ceux qui avouaient être
chrétiens. C'est ainsi que traduit Burnouf. On
arrêta d'abord, dit M. Renan, un certain
nombre de personnes soupçonnées de faire partie de la secte nouvelle....
Elles confessèrent leur foi, ce qui put être
considéré comme un aveu du crime qu'on en jugeait inséparable[66]. M. Aubé dit
avec plus de précision encore : Quand il (Tacite) note qu'on
arrêta beaucoup de chrétiens sur leur aveu (qui fatebantur), il entend évidemment par ces mots, non la confession du
crime qu'on leur imputait, c'est-à-dire d'avoir incendié Rome, mais la
profession de la foi chrétienne, qu'au mépris du danger ils professaient
hautement[67]. Cette
interprétation, d'apparence si naturelle, était généralement admise aussi en
Allemagne, quand elle lut contestée par Hermann Schiller dans l'article d'allures
assez paradoxales qu'il inséra, en 1877, dans le recueil publié en l'honneur
du soixantième anniversaire de Mommsen[68]. D'après lui,
comme Néron n'intentait pas aux chrétiens un procès pour cause de religion,
le premier interrogatoire qu'on fit subir à quelques-uns d'entre eux ne
pouvait porter que sur le fait de l'incendie ; par conséquent, s'ils
avouaient quelque chose, c'est leur participation à cet incendie, sur
laquelle ils étaient interrogés, non leur religion, qui n'était pas en cause[69]. Ce raisonnement[70], que s'approprie
M. Pascal, ne me paraît fondé ni en droit ni
en fait. Puisqu'on incriminait les chrétiens, à l'exclusion de tous autres,
d'avoir mis le feu à Rome, il fallait d'abord s'assurer que ceux qu'on
arrêtait comme coupables d'incendie faisaient partie de la secte chrétienne :
c'était la première question à leur poser, et de leur aveu sur ce point
dépendait leur maintien au procès ou leur mise hors de cause. Selon la juste
remarque de Hardy[71], aucun signe
extérieur ne distinguait les chrétiens : parmi les gens sur lesquels on avait
mis la main, rapidement sans doute et un peu au hasard, il pouvait s'en
rencontrer qu'on eût retenus par erreur, et qui ne professaient pas le
christianisme : c'est l'aveu ou le désaveu de celui-ci qui pouvait seul
désigner ceux que la police romaine devait garder, ceux qu'elle devait
relâcher. Ce n'est que contre les prisonniers qui avaient avoué être
chrétiens, et après qu'ils avaient avoué, que pouvaient être engagées les
poursuites. L'information préalable sur le fait de christianisme devait «
donc précéder l'instruction régulière sur le chef d'incendie, puisque Néron
avait résolu d'incriminer de ce chef les seuls chrétiens. Comme le fait très
bien observer M. Boissier[72], la construction
même de la phrase et le temps des deux verbes marquent clairement cet ordre
logique. Correpti qui fatebantur[73] : ceux qui
avouaient furent mis en cause, et devinrent l'objet d'un mandat d'arrêt dans
les formes légales : l'aveu a précédé l'acte
judiciaire : cet aveu préliminaire n'a pu porter que sur la qualité de
chrétiens[74]. Une considération générale me paraît, d'ailleurs, dominer ce débat. Supposons que les gens arrêtés comme-chrétiens aient avoué avoir incendié Rome : il n'y aurait pas de doute sur leur culpabilité. Personne, dans ce cas, ne songerait à chercher ailleurs l'auteur responsable de ce grand forfait. L'histoire n'hésiterait pas. Aucun des contemporains qui ont parlé de l'incendie ne désignerait un autre coupable. Les écrivains de l'âge suivant ne chercheraient point, dans les circonstances du fléau, des indications plus ou moins claires sur sa véritable cause. Or, c'est tout le contraire qui est arrivé. Tacite a consulté les sources contemporaines : il n'y a trouvé que deux hypothèses, le cas fortuit ou le crime de Néron. Eût-il, comme M. Pascal le veut, sans preuve, et contrairement au .texte de l'historien, connu une troisième source, incriminant les chrétiens, il serait extraordinaire que des explications différentes eussent eu cours, si ceux-ci s'étaient reconnus incendiaires. Leur aveu eût levé tous les doutes. Chose surprenante ! personne ne connaît cet aveu, ou n'en tient compte. Pline l'Ancien, Stace, Suétone, Dion Cassius, parlent de l'incendie de Rome : pas un d'eux ne l'attribue aux chrétiens. C'est un auteur différent que tous lui désignent. Il faut reconnaître que la situation est absolument sans précédent. Un crime épouvantable a été commis : les gens arrêtés s'en déclarent coupables : tous les contemporains, tous les historiens, se bouchent les oreilles pour ne pas entendre ce Me, me adsum qui feci, et vont chercher ailleurs qui accuser ! Si je ne me trompe, cette observation suffit à rendre évident le sens de qui fatebantur. Après avoir parlé des premiers arrêtés, et de leur aveu, Tacite ajoute que, sur leurs indications, l'autorité romaine emprisonna une grande multitude d'autres chrétiens. Le mot indicio eorum — qui n'a d'ailleurs aucun rapport à la thèse de M. Pascal — m'a toujours embarrassé. Tacite veut-il dire que ceux sur lesquels l'autorité romaine avait d'abord mis la main trahirent leurs frères, et furent cause de l'arrestation d'un nombre considérable de ceux-ci ? La trahison n'est pas vraisemblable de la part de gens qui, sachant probablement qu'ils pouvaient se sauver en déclarant qu'ils n'étaient pas chrétiens, avaient eu le courage d'avouer leur religion. C'est encore avec raison, selon moi, que M. Renan interprète ainsi cette expression de Tacite : Il n'est pas admissible que de vrais chrétiens aient dénoncé leurs frères ; mais on put saisir des papiers ; quelques néophytes, à peines initiés, purent céder à la torture[75]. Des indications obtenues ainsi, d'une manière ou de l'autre, par la police romaine résulta la capture d'une grande multitude de chrétiens, multitudo ingens. Encore une expression qui a été très commentée. Bien qu'il soit naturel de l'entendre dans un sens relatif, et que, même à l'état de multitude, les chrétiens de l'an 64 n'aient probablement représenté qu'une minorité presque imperceptible dans la population totale de Rome, cependant on ne peut douter qu'ils ne fussent déjà fort nombreux. Quand un contemporain parle d'eux, c'est dans ce sens. Une grande foule d'élus, dit Clément de Rome, à propos des fidèles massacrés en 64[76]. Si, comme cela est vraisemblable, neuf cent soixante-dix-sept ou neuf cent quatre-vingt-dix-huit martyrs que commémore le martyrologe hiéronymien à la date du 29 juin[77] représentent les victimes romaines de la persécution de Néron, on peut voir là une précieuse indication de nombre : la chrétienté de Rome survécut facilement aux massacres de 61, l'histoire ne montre pas que sa vie et même sa croissance en aient été entravées, et, pour qu'elle ait pu perdre ce nombre de personnes sans s'affaiblir, il faut qu'elle ait été déjà fortement enracinée. Mais l'absence de toute preuve ne permit pas à l'accusation de se tenir longtemps sur le terrain d'abord choisi, et, pour ne pas paraître absurde, ou n'être pas obligée de se terminer par un non-lieu, celle-ci dut promptement dévier. La grande multitude dont parle Tacite fut, finalement, convaincue non tant du crime d'incendie que de haine du genre humain, ou, comme porte le plus ancien et probablement le meilleur des manuscrits[78], fut englobée dans l'accusation non tant du crime d'incendie que de haine du genre humain, haud perinde in crimine incendii quam odio generis humani convicti sunt ou conjuncti sunt[79]. Ici, nous sortons de la répression légale d'un crime de droit commun pour entrer en plein dans la persécution religieuse. « La haine du genre humain » n'est pas un délit prévu par les lois ou les ordonnances : en l'imputant aux chrétiens, on déclare qu'ils sont devenus, par leur religion, réfractaires à la civilisation romaine, car genus humanum ne saurait avoir ici un autre sens ; on leur fait un procès de tendance, et on les poursuit désormais non comme incendiaires, mais comme chrétiens. La conduite de Néron envers ces condamnés d'un genre nouveau achève de révéler ce qu'il s'est proposé en les poursuivant : non châtier de vrais malfaiteurs, mais détourner et occuper l'attention de la foule, faire taire la populace en jetant un aliment à sa malveillance d'abord, bientôt à sa cruelle et malsaine curiosité. De là ces supplices changés en spectacles, pereuntibus addita ludibria, dont parle Tacite, ces chasses aux chiens courants après des hommes déguisés en bêtes, ces jardins éclairés de flambeaux vivants, où le peuple circule à travers les avenues douloureuses, partageant son attention entre le râle des mourants et le char que mène l'empereur vêtu en cocher. Cependant Néron, pour n'avoir pas su, même dans ses cruautés, garder la mesure, avait manqué le but. La populace romaine n'était pas facile à émouvoir, et la vue des supplices ne l'attendrissait guère. Mais elle n'aimait pas à être trompées et, comme toute masse populaire, elle avait un sens inné de la justice. Aussi, dit Tacite, bien qu'il s'agît de coupables dignes des dernières rigueurs, la pitié naquit à la pensée qu'ils périssaient, non pour l'utilité publique, mais pour satisfaire à la cruauté d'un seul. Ces derniers mots corrigent ce que le commencement de la phrase semble avoir d'équivoque. Sontes, novissima exempta merites, eût pu faire croire que Tacite désigne, cette fois, les chrétiens comme ayant brûlé Rome ; et c'est ici que M. Pascal pense qu'il a suivi une troisième source, celle qui les accusait. Sans doute, il serait étrange de voir un tel écrivain oublier, après un petit nombre de pages, ce qu'il avait écrit en commençant le récit de l'incendie, alors qu'il posait, à la suite de ses auteurs, deux hypothèses seulement, le hasard ou le fait de Néron. Mais on s'en tirera aux dépens de Tacite, en avouant qu'il est un médiocre historien, et qu'il ne sait pas très bien ce qu'il dit. Cependant, il restera à expliquer la fin de la phrase que nous analysons. Le peuple est pris de pitié, parce que les chrétiens ont été sacrifiés, non à l'utilité publique, mais à la cruauté d'un seul, tanquam non in utilitate publica, sed in sævitiam unius, absumerentur. S'ils avaient été vraiment des incendiaires, leur supplice eût servi à l'utilité publique, car c'est l'utilité publique qui rend juste la peine de mort. Pour avoir été immolés à la cruauté d'un seul, il faut qu'ils n'aient point commis un crime pour lequel, s'ils l'avaient commis, ils eussent dû satisfaction à la société tout entière. Sans doute ils sont coupables, sontes, sans doute ils méritent les plus extrêmes rigueurs, novissima exempla meritos ; mais c'est à cause des flagitia qu'on leur impute, à cause de l'odium generis humani qui commence à les mettre hors la loi, ce n'est pas à cause de l'incendie, qu'un peuple exaspéré par la souffrance, comme était alors le peuple romain, ne leur eût pas si facilement pardonné, s'il les en avait rendus responsables. |
[1] Studi di antichita e mitologia, Milan, 1896.
[2] Première édition. Milan, 1900 ; 2e éd., Turin, 1900 ; 3e éd. (française), Paris, 1902 ; 4e éd. (italienne). dans un recueil de mélanges publié par M. Pascal sous ce titre : Fatti e Leggende di Roma antica, 1903, p. 117-185.
[3] Boissier, L'incendie de Rome et la première persécution chrétienne, dans le Journal des savants, mars 1902, p. 161.
[4] Semeria, Il primo sangue cristiano, Rome, 1901, p. 55.
[5] Negri, Nerone e il cristianesimo, dans Revista d'Italia, n° 8-9, 1899 ; et tirage à part, Rome, Soc. éd. Dante Alighieri, 1899.
[6]
Coen,
[7] On trouvera l'indication des principales publications auxquelles a donné lieu celle de M. Pascal, dans un article bibliographique de M. Profumo, Nuovo Bullettino di archeologia cristiana, 1900, p. 344-352.
[8] Tacite, Ann., XV, 38.
[9] Tacite, Ann., XV, 39.
[10] Tacite, Ann., XV, 40 — Pour suivre dans tous les détails le récit de Tacite, on s'aidera utilement du grand plan de Rome, essai de restauration archéologique de la ville ancienne, publié par Paul Aucler, chez Delagrave, 1809.
[11] Tacite, Ann., XV, 43, 44.
[12] Tacite, Ann., XV, 44.
[13] Saint Paul, Philipp., III, 19. Cf. Rom., XVI, 18.
[14] Saint Paul, Philipp., III, 19.
[15] Pascal, Fatti e Leggende, p. 136.
[16] Pascal, Fatti e Leggende, p. 145.
[17] Pascal, Fatti e Leggende, p. 143.
[18] Tertullien, Apologétique, 32. Cf. Ad Scapulam, 2.
[19] Pascal, Fatti e Leggende, p. 149, 152.
[20] Matthieu, XXIV, 36 ; Marc, XIII, 32.
[21] Matthieu, XIII, 24-30.
[22] Luc, XII, 49.
[23] Luc, IX, 51-55.
[24] Hebr., XIII, 14.
[25] Saint Paul, Rom., XII,
14, 17.
[26] Saint Paul, Rom.,
XIII, 12-13.
[27] Saint Paul, Rom., 1-4.
[28] Saint Paul, Rom., 6-7.
[29] Ephes., V, 22-32 ; VI, 1-9 ; Coloss., III, 18-22 ; IV, 1 ; I Tim.,
XV, 1-2 ; Tit., II, 9.
[30] I Tim., VI, 2.
[31] I Tim., II, 15.
[32] Tit., IV, 5.
[33] Ramsay, The Church and the roman
Empire, p. 287.
[34] I Petr., II, 13-14.
[35] I Petr., III, 17-19.
[36] I Petr., III, 1.
[37] I Petr., III, 7.
[38] I Petr., IV, 15-16.
[39] Sur la date de la première épître de saint Pierre, voir mon Histoire des persécutions pendant les cieux premiers siècles, 3e éd., p. 67.
[40] II Petr., III, 7, 10.
[41] L'opinion traditionnelle (saint Irénée, Adv. Hæres., V , 30), qui place à la fin du règne de Domitien la composition de l'Apocalypse, est aujourd'hui acceptée par le plus grand nombre des critiques. Voir Hist. des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3e éd., p. 120, note.
[42] Apocalypse, VI, 9-11.
[43] Apocalypse, XVII, 6.
[44] Saint Clément, Ad Cor., 61. Cf. Hist. des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3e éd., p. 140.
[45] Pascal, Fatti e Leggende di Roma antica, p. 147-148.
[46] Voici la phrase entière : Sequitur clades, forte, an dolo principis, incertum : nam utrumque auctores prodidere : sed omnibus, quæ huic urbi per violentiam ignium acciderunt, gravior atque atrocior. Tacite, Ann., XV, 38.
[47] Fatti e Leggende, p. 125.
[48] Fatti e Leggende, p. 127.
[49] Fatti e Leggende, p. 127.
[50] Voir dans Boissier, Tacite, p. 68-79, le chapitre intitulé : La conception de l'histoire dans Tacite.
[51] Fatti e Leggende, p. 127.
[52] Fatti e Leggende, p. 182-185.
[53] Fatti e Leggende, p. 181.
[54] Neque
fundamenta per solidum subdidit. Ann., IV,
62. — Subdito rumore. Ann., VI,
36. — Aratro subditur, Ann., XII,
21. — Imperio subderentur. Ann.,
XII, 40. — Capiti subdidit. Hist.,
II, 49. — Subditus rumor. Hist.,
III, 35.
[55] Ne quis
necessariorum juvaret periclitantem, majestatis crimina subdebantur, vinclum et
necessuas silendi. Ann., III, 67. — ... Subditis qui terrore carceris, ad voluntariam mortem
propellerent. Ann., XI, 2. — Subdidit
testamentum. Ann., XIV, 40.
[56] Cicéron, Ad. div., X,
21.
[57] Pline le Jeune, Ép., III, 8.
[58] Pline le Jeune, Panégyrique, 25.
[59] Suétone, Nero, 7.
[60] Subdere gouverne le datif : subdere testamentum alicui, supposer un testament à quelqu'un. Tacite, Ann., XIV, 40.
[61] L'expression est de M. Renan, L'Antéchrist, p. 153.
[62] La différence entre le crime, scelus, et l'acte simplement déshonorant, flagitium, est faite nettement dans cette phrase du De moribus Germaniæ de Tacite, 12 : Distinctio pœnarum ex delicto : proditores et transfuges arboribus suspendant ; ignavos, et imbelles, et corpore internes, cœno ac palude, injecta insuper crate, mergunt. Diversitas supplicii illuc respicit, tanquam scelera ostendi oporteat, dura puniuntur, flagitia abscondi.
[63]
Coen,
[64] Boissier, dans le Journal des savants, mars 1902, p. 163.
[65] Pline, Ép., X, 97.
[66] Renan, L'Antéchrist, p. 162.
[67] Aubé, Histoire des persécutions de l'Église jusqu'à la fin des Antonins, p. 91.
[68] Hermann Schiller, Ein Problem
der Tacituserklärung, dans Commentationes philologæ in honorem
[69] L. c., p. 43.
[70] Schiller avait déjà soutenu cette opinion en 1872, dans sa Geschichte des römischen Kaiserreiches unter der Regierung Nero's, p. 435. Voir à ce sujet une note dans Keim, Rom und das Christeathum, Berlin, 1881, p. 188-189, et l'article Nero, dans le Dict. of christian biography, t. IV, p. 25.
[71] Hardy, Christianity and the
roman Government, Londres, 1881, p. 66.
[72] Journal des savants, mars 1902, p. 164.
[73] Corripere, avec le sens d'accusation légale, de poursuites régulières, dans Tacite, Ann., III, 49, 66 ; XII, 42.
[74] Correpti, from a comparison of its use in Tacitus, certainly meaus, not arrested, but put upon their trial . Hardy, Christianity and the roman Government, p. 65. — Per Tacito la confessione preceda la correptio, non la segue. Semeria, Il primo sangue cristiano, Rome, 1901, p. 41.
[75] Renan, L'Antéchrist, p. 62. — Cette explication me parait celle qui concilie le mieux les vraisemblances avec le sens du mot indicium, qui, en d'autres passages de Tacite (par exemple, Ann., XV, 67), veut bien dire dénonciation.
[76] Πολύ πλήθος έκλεκτών. Saint Clément, Ad Cor., 6. The roman historian's (Tacitus) expression multitudo ingens is the exact counterpart to Clement's πολύ πλήθος, dit Lightfoot, S. Clement of Rome, t. II, p. 32, note 2. — Je ne suis pas sûr que l'όχλος πολύς dont parle l'Apocalypse, VII, 9, doive s'entendre des martyrs de Rome, ou au moins d'eux seuls.
[77] Martyrologium hieronynianum, éd. De Rossi-Duchesne, p. 81.
[78] Le Mediceus II. Voir Codices græci et latini photographice depicti duce Scatone de Vries, Tacitus (Leyde, 1902).
[79] D'après Vindex, Difesa dei priori cristiani e martiri di Roma accusati di acere incendiata la citta (Rome, 1902), l'expression haud perinde in crimine incendii quam odio generis humani... n'est pas absolument l'équivalent de non tam... quam, comme le croit M. Boissier, (p. 165), ni de haud perinde... atque, comme le pense M. Arnold (Die Neronische Christenverfolgung, p. 21) ; elle semble être propre à Tacite, et si elle peut avoir parfois le sens de non tanto... quanto, elle signifie le plus souvent : non, non jam... sed. Au cours du procès, l'accusation d'incendie aurait donc été complètement ou presque complètement abandonnée. Cf. Callewaert, Revue d'histoire ecclésiastique, Louvain, 1903, p. 477.
[80] Origène, Contra Celsum, III, 59.
[81] Origène, Contra Celsum, V, 14.
[82] Voir Neumann, Juliani imperatoris librorum contra Christianos quæ supersunt, Leipzig, 1880. Cf. mon livre sur Julien l'Apostat, t. III, p. 103-129.
[83]
Julien, Ép. 7, 9, 43, 63 ; Fragm. d'une lettre, in fine ;
éd. Hertlein, p. 391, 392,
485, 488, 553, 588.
[84] Misopogon ; Hertlein, p. 446, 466.
[85] Misopogon ; Hertlein, p. 461.
[86] Sozomène, Hist. ecclés., V, 20.
[87] Fragment d'une lettre ; Hertlein, p. 379-380.
[88] Code Justinien, I, I, 3. — Il se peut que l'expression aut quivis alius, ή έτερός τις, n'appartienne pas au texte original. Haenel ne la donne pas dans son édition (Corpus legum ab imp. rom. ante Justinianum latarum, p. 247, 248).
[89] Voir Bidez et Cumont, Recherches sur la tradition manuscrite des lettres de l'empereur Julien, Bruxelles, 1893, p. 132.
[90] Il m'est impossible de comprendre M. Pascal insinuant (Fatti e Leggende, p. 121) que les paroles d'Octavius, au chapitre XXXV du dialogue, sur la conflagration cosmique et le châtiment des damnés par le feu dans une autre vie, sont une réponse aux accusations et aux terreurs que l'on nourrissait contre les chrétiens, et montrent que l'on ne peut dire que tout écho de l'accusation primitive soit évanoui pour toujours. Il n'y a, ni dans la lettre ni dans l'esprit de ce passage, ombre d'une allusion, si détournée qu'elle puisse être, à l'accusa generica, c'est-à-dire à l'inculpation d'incendie.
[91] Ép. à Diognète, 6.
[92] Saint Justin, I Apol., 4.
[93] Saint Justin, I Apol., 4.
[94] II Apol., 4.
[95] Sur l'Apologie d'Athénagore, voir l'excellente thèse de M. Louis Arnould, professeur à l'Université de Poitiers, De apologia Athenagoræ, 1898.
[96] Tertullien, Apologétique, 3.
[97] Tertullien, Apologétique, 40.
[98] Tertullien, Apologétique, 39.
[99] Un difensore di Nerone, par le professeur Vincenzo di Crescenzo, Naples, 1900.
[100] Pascal, Fatti e Leggende, p. 133.
[101] Tacite, Ann., XV, 50.
[102] Journal des savants, mars 1902, p. 167.
[103] Journal des savants, mars 1902, p. 167.
[104] Quelques-unes peuvent même, à la rigueur, être retournées contre Néron. Il n'était pas à Rome quand commença l'incendie mais Tigellin y était, confident et instrument de ses desseins. Il ne pouvait s'offrir d'Antium le spectacle de l'incendie : mais il rentra à Rome à temps encore pour le voir.
[105]
Tacite, Ann., XV, 42 ; Suétone, Nero, 31 ; Pline, Nat. hist.,
XXX, 3. — Le palais reconstruit par Néron après l'incendie s'appela
[106]
Se rappeler aussi que
[107] Tacite, Ann., XV, 67.
[108] Tacite, Ann., XV, 67.
[109] Tacite, Ann., XV, 67.
[110] Pline, Nat. hist., XVII, 4.
[111] Quod C. Plinius memorat. Tacite, Ann., XV, 53. Tacite renvoie encore à l'ouvrage historique de Pline, dans Ann., I, 69 ; XIII, 20 ; Hist., III, 28.
[112] Stace, I, Silv., VII,
60-61.
[113] Suétone, Nero, 38.
[114] A propos de ce bruit, rapporté différemment par Tacite et par Suétone, M. Pascal émet une hypothèse très plausible : Néron, qui avait été témoin d'une partie de l'incendie de Rome, s'en inspira pour écrire un poème sur la ruine de Troie, que peut-être il chanta un jour sur le théâtre de son nouveau palais. De là se serait répandue, dans le peuple, l'idée qu'il avait chanté la ruine de Troie pendant l'incendie. Fatti e Leggende, p. 120.
[115] Ne pas oublier que saint Paul donne à ces chrétiens le nom de saints, et parait avoir d'eux une estime toute particulière.
[116] Pascal, Fatti e Leegende, p. 130, 131, note 10. — Il convient de faire observer ici que rien, dans le passage de saint Paul cité à la note précédente, n'indique que les convertis de la maison de César aient été nombreux : c'est le contraire qui est vraisemblable.
[117] C'est cependant ce que, d'après M. Pascal, aurait cru Tacite : L'interpretazione mia... fu, sempre, appunto questa : che, nella mente di Tacito, i colpevoli di avere appiccato le fiamme fossero i Cristiani, il colpevole di averlo ordinato fosse Nerone. Fatti e Leggende, p. 185 ; cf. p. 119, 168. — M. Pascal (p. 141) parait joindre, comme complices de l'incendie, aux esclaves chrétiens de Néron les prétoriens convertis par saint Paul (Philipp., I, 13). Les mêmes objections s'appliquent, et à plus forte raison encore, à ces soldats.
[118] Suétone, Nero, 16. Voir, sur ce passage, mon Hist. des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3e éd., p. 61.
[119] Dion Cassius, LXII, 16-18.