HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE XVI. — LA NORMANDIE AU DÉBUT DES TEMPS MODERNES.

 

 

De Louis XI à François Ier. - Le commerce. — Part des Normands dans les découvertes maritimes. — Dieppe. — Fondation du Havre. — La Renaissance.

 

La Normandie, en entrant dans l'unité française, ne perd pas son originalité ni son activité propre. L'unité n'est pas l'uniformité. Au contraire, l'esprit français est fait de la combinaison harmonieuse des caractères provinciaux. « L'unité d'une nation, dit un historien normand contemporain, M. Gabriel Monod, n'est pas celle d'un amas de grains de sable, tous égaux, tous semblables, et qu'un coup de vent emporte, mais celle d'un corps vivant où chaque organe doit jouer son rôle original, accomplir ses fonctions particulières, en se subordonnant à l'ensemble mais sans se sacrifier à lui. » Les Normands ont toujours conservé le goût des entreprises tempéré par le sens pratique. Aucun peuple n'a su mieux réagir contre la mauvaise fortune et profiter de la bonne.

On s'en aperçut tout de suite. Nulle part les désastres de la Guerre de Cent Ans ne furent réparés plus vite qu'en Normandie. Les bandes de malandrins, de gueux, de bohémiens, qui traînaient partout, y sont moins nombreuses qu'ailleurs et vite découragées. La petite propriété est déjà très répandue. Les salaires agricoles étant très élevés vu la rareté de la population, les grandes propriétés ont avantage à se morceler en petites exploitations où chacun travaille pour soi. Le Normand est d'ailleurs individualiste de son naturel. On commence à s'intéresser à la culture du pommier. Nous voyons par les comptes de l'abbaye de Valmont, près de Fécamp, que la bière était encore la boisson ordinaire des religieux vers 1500 ; néanmoins le prieur fait greffer et éplucher « les pommiers de l'enclos et du dehors ».

L'industrie, quoique bien entravée par les privilèges, des corporations, reprend de l'importance. Les mines de fer et les forges de Normandie, « les ferrières », comme on les appelle, sont connues. Les draps, surtout ceux de Louviers, sont très réputés. « Louviers, dit Froissart au commencement de la Guerre de Cent Ans, était une des villes de Normandie où l'on faisait la plus grande plenté (quantité) de draperie, et était grosse, riche et marchande. » Elle le redevient. La navigation fluviale est encouragée par la suppression de nombreux péages abusivement créés à la faveur des troubles ; la vieille querelle pour la navigation de la Seine entre les armateurs de Paris et ceux de Rouen est tranchée par la liberté donnée aux uns et aux autres d'en user concurremment, des travaux d'approfondissement sont même entrepris dans la rivière d'Eure dès la fin du règne de Charles VII.

Sous le règne de Louis XI, la Normandie fut l'enjeu d'une longue série d'intrigues et de guerres entre le roi et son frère, appuyé par le duc de Bourgogne. Louis XI avait dû la donner en apanage à son frère Charles par les traités de Conflans et de Saint-Maur, à la suite de la guerre féodale soulevée par la soi-disant Ligue du Bien public (1465). Mais il sentait le danger de laisser à un personnage aussi peu sûr une province qui faisait le trait d'union entre la Bretagne et la Flandre, étant donné surtout que la Flandre appartenait au duc de Bourgogne et s'étendait jusqu'à la Somme. C'était revenir à la situation des premiers Capétiens, isolés de la mer. Il disait lui-même qu'il considérait la Normandie comme « le principal fleuron de la couronne, la tierce partie du royaume de France ». Il n'attendait qu'une occasion de la reprendre.

Elle se présenta bientôt. Le duc de Bretagne prétendait mener à sa guise le jeune prince, chétif adolescent de dix-huit ans, laid et disgracieux comme son père et son frère, en outre peu intelligent, efféminé et vaniteux, un simple instrument aux mains des intrigants. Il y eut jalousie entre les favoris du duc de Bretagne auxquels ce dernier entendait réserver toutes les charges, et un certain nombre de notables seigneurs normands qui avaient l'intention de se les partager. Ces derniers enlevèrent leur nouveau suzerain, l'amenèrent à Rouen où la cérémonie de l'investiture eut lieu dans la cathédrale. Charles reçut au doigt l'anneau ducal, signe du mariage conclu avec son duché.

Ce mariage ne fut pas indissoluble. Louis XI, sous prétexte d'aider son frère contre le duc de Bretagne, accourut en Normandie, reprit les places fortes non sans quelque résistance, et offrit à son frère le Roussillon à la place de la Normandie. Pour mieux asseoir son autorité, il fit exécuter ou exiler plusieurs de ceux qui avaient trop bien servi son frère, lequel s'était réfugié chez le duc de Bretagne. Il ne manqua pas du reste de confirmer une fois de plus l'antique Charte aux Normands (1467). Enfin il fit déclarer par les Etats Généraux, réunis à Tours en 1468, que la Normandie ne pouvait être donnée en apanage en aucun cas.

C'était une nouvelle guerre civile en perspective. Elle avait même déjà commencé, car le duc de Bretagne était entré en Normandie. La mort du vieux et' pacifique duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et l'avènement de son turbulent fils, Charles le Téméraire, aggravent la situation. Louis XI, comptant sur ses talents diplomatiques, commet l'imprudence d'aller trouver le nouveau duc de Bourgogne à Péronne. Malgré son sauf-conduit, il faillit bien n'en pas revenir. Il dut signer un traité donnant toute satisfaction à ses adversaires. Cependant son frère ne recouvrait pas la Normandie. C'est la Champagne qui lui était promise, et finalement c'est la Guyenne que Louis XI lui fit accepter. Il renonça solennellement à tout droit sur la Normandie et rendit l'anneau de mariage, qui fut, en séance de l'Echiquier de Rouen, brisé sur une enclume (9 nov. 1469). Il n'y aura plus de duché de Normandie. Après quoi, la Normandie fut tranquille jusqu'à la fin du règne, sauf une incursion des Bourguignons qui en 1472 brûlent Neuchâtel, Longueville où Dunois avait fait faire de grands travaux, et les faubourgs de Dieppe.

Sous Charles VIII, la Normandie ne se trouve particulièrement mêlée à rien d'important. Le roi vient présider en personne le vieil Echiquier de Normandie (1485) et par la même occasion il confirme la Charte aux Normands, mais les guerres d'Italie le détournent des affaires de France pendant que les Normands se portent de plus en plus vers la mer. La Normandie a pour gouverneur, durant sept ans, Louis d'Orléans, petit-fils de celui qui avait été assassiné par Jean sans Peur. Devenu roi lui-même sous le nom de Louis XII, il témoigne beaucoup d'intérêt à cette province. Il fait son ami et premier ministre, le cardinal d'Amboise, archevêque de Rouen. Il érige l'Echiquier en cour souveraine et sédentaire (1499), dont l'assentiment est nécessaire pour la levée des nouveaux impôts et la mise en vigueur des édits et ordonnances. Se défiant de sa faiblesse ou de celle de ses successeurs, il invite les magistrats à « ne suivre toujours que la loi, malgré les ordres contraires à la loi que l'importunité pourrait arracher du monarque ». François d'Angoulême est nommé gouverneur jusqu'à son avènement sous le nom de François Ier (1515).

 

C'est l'époque des grandes découvertes maritimes : découverte de l'Amérique par Christophe Colomb (1492) et de la route des Indes par Vasco de Gama (1498). Les Normands avaient pris les devants. Les Dieppois notamment avaient frayé la route aux Portugais sur les côtes de l'Afrique. Dès 1360, une chaire d'hydrographie avait été créée à Dieppe par l'abbé Descaillers. C'est la première fois qu'on se préoccupait de donner au public des connaissances nautiques. Elles ne furent pas perdues.

Au commencement du règne de Charles V, en 1364, des marins dieppois arment deux navires de cent tonneaux, longent les côtes de l'Afrique, dépassent les Canaries déjà connues, et arrivent au cap Vert pour la fête de Noël. Poursuivant leur exploration, ils longent la côte du Sierra Leone actuel, s'arrêtent à un mouillage qu'ils appellent le Petit Dieppe, échangeant leurs marchandises contre l'or, le poivre, l'ivoire des indigènes. Le profit qu'ils tirèrent de ce premier voyage le leur fit recommencer l'année suivante, d'accord avec des marchands de Rouen. Cette fois quatre vaisseaux sont frétés et visitent toute la côte de la malaguette (poivre). Ces relations se poursuivent un certain temps ; des loges ou comptoirs s'organisent, comme le poste de la Mine (aujourd'hui Elmina). Mais les désastres qui assaillirent la France et la Normandie durant la minorité et la folie de Charles VI firent négliger le commerce et oublier la route de ces lointains parages. Quand les Portugais arrivèrent, près d'un siècle après les Dieppois, sur les côtes du golfe de Guinée, ils eurent la surprise d'y constater la trace de leur passage.

D'autres expéditions eurent des effets plus durables. Tel est le cas du fameux Jean de Béthencourt, gentilhomme normand de Grainville-en-Caux et chambellan du roi Charles VI, un type d'aventurier digne des vieux Normands. Les Anglais avaient pillé son château et ravagé ses terres. Ruiné en Europe, il part pour un nouveau monde afin de refaire sa fortune. Il s'embarque à la Rochelle (1402) avec « le bon et honnête chevalier Gadifer de la Sale » et quelques autres coureurs de risques, et ils abordent aux îles Canaries, les îles Fortunées des anciens, qu'un Français nommé Lancelot Maloisel avait déjà reconnues vers 1275. Il débarque à l'île Lanzarote, ainsi appelée de Lancelot, y construit un fort, visite ensuite Fortaventura où il fonde Betencuria, qui existe encore, y laisse ses compagnons et revient en Espagne demander des secours au roi de Castille Henri III. De retour en 1404 avec le titre de seigneur des Canaries, il convertit et baptise les indigènes, soumet les îlots de Palma et Hierro et s'attaque au continent. Il prend possession du littoral au sud du cap Bojador, que les Portugais n'avaient pas encore franchi. Il fit plusieurs voyages en Normandie pour en ramener des colons, et installa son neveu comme gouverneur de ce petit royaume de famille. Revenu définitivement dans ses foyers, il y mourut (1426). Les Espagnols s'emparèrent de cet archipel à la faveur de la Guerre de Cent Ans et ils l'ont gardé depuis.

Après la Guerre de Cent Ans l'esprit d'entreprise se réveille. Le pavillon français reparaît en Guinée avec Cousin (1488). La tradition dieppoise veut même que Cousin ait touché le continent américain dans les parages du Brésil actuel, et qu'il ait eu sous ses ordres Vincent Pinçon, qui sera un des compagnons de Christophe Colomb, quatre ans plus tard. Nous serions peut-être plus exactement fixés sur ce point si les archives du port de Dieppe n'avaient été détruites dans un bombardement en 1694. Un marin de Honfleur, Paulmier de Gonneville, parti pour le cap de Bonne-Espérance et les Indes (1503), est jeté par la tempête au Brésil. Après un séjour de six mois, il revient en France ramenant le fils d'un chef indigène. D'autres pendant ce temps avaient découvert — ou retrouvé — la baie du Saint-Laurent. Un marin d'Honfleur, Jean Denis, servi par un pilote rouennais du nom de Canart, en trace une première carte (1506) et deux ans plus tard, Thomas Aubert, un pilote de Jean Ango de Dieppe, le père du fameux armateur, remontait le fleuve sur son navire, la Pensée, jusqu'à 80 lieues et déposait sur ses rives les premiers colons normands du Canada. D'autres Dieppois, les frères Parmentier, touchent à Sumatra et Madagascar (1529). Déjà la pêche à la morue se pratique sur le Banc de Terre-Neuve.

Le plus connu des grands armateurs de cette époque c'est Jean Ango, « marchand de Rouen et vicomte de Dieppe », qui promena sur toutes les mers le pavillon français et en imposa le respect au besoin. Il faisait le commerce jusque dans l'Inde, et un bas-relief de l'église Saint-Jacques de Dieppe, où se trouve son tombeau, représente les naturels des pays avec lesquels il était en relations. On y reconnaît des Africains, des Brésiliens, des Hindous. Les Portugais ayant capturé un de ses vaisseaux, il arma en guerre une flotte de dix-sept bâtiments qui bloqua l'embouchure du Tage, menaça le port de Lisbonne et obligea le roi de Portugal à venir à résipiscence. Le roi de Portugal ayant envoyé un ambassadeur à François Ier pour régler l'incident, François Ier l'adressa à Jean Ango lui-même (1531). Les risques de ces expéditions étaient énormes du fait de la piraterie et de la jalousie des concurrents étrangers. Il fallait en outre obtenir l'autorisation de l'amiral de Normandie et il se la faisait payer. Ango finit par se ruiner, mais François Ier, auquel il avait avancé de l'argent et qu'il avait reçu magnifiquement dans son manoir, le nomma gouverneur de Dieppe, où il mourut en 1551. Son très gracieux manoir de Varengeville, près de Dieppe, qui existe encore, est un des plus précieux monuments de l'architecture civile de cette époque.

François Ier s'intéresse à ces découvertes. Pour ne pas en laisser perdre tout le fruit, il essaye de faire une part à la France entre le Portugal et l'Espagne qui prétendaient se partager la planète. « Je voudrais bien voir, disait-il, l'article du testament d'Adam qui leur lègue ce vaste héritage. » Il fait prendre officiellement possession de Terre-Neuve par le Florentin Verazzano (1524) ; mais celui-ci, dans un second voyage, est pris, rôti et mangé par des anthropophages au Brésil. D'autres expéditions sont confiées à Jacques Cartier, qui est de Saint-Malo, mais qui a des équipages en grande partie normands. Il remonte le Saint-Laurent jusqu'à l'emplacement futur de Montréal (1534-1536). La carcasse d'un de ses vaisseaux, abandonné par lui, a été retrouvée dans la vase à Québec en 1843. Un gentilhomme picard, Roberval, fait même une tentative officielle de colonisation (1541) sans résultat. Les guerres contre Charles-Quint détournent l'attention de ce pays pour plusieurs années.

 

Les visées coloniales de François Ier avaient eu un autre effet, c'est la création du port du Havre. Harfleur, après avoir joué un rôle éclatant, se trouvait déchu vers la fin du XVe siècle par suite des atterrissements qui avaient peu à peu rétréci et envahi l'embouchure de la rivière la Lézarde, qui lui servait de port. On créa, pour y suppléer, le port de Leure, au confluent même de la Lézarde et de la Seine, mais ce n'était qu'un expédient tout à fait insuffisant, d'autant plus que le séculaire abri du Chef-de-Caux, protégé par le cap de la Hève, avait à peu près disparu, par suite du recul de la falaise sous l'action des vagues. On estime que le cap de la Hève a reculé d'un kilomètre du XIIe siècle jusqu'à nos jours. François Ier décida de fonder une ville qui fût à la fois un arsenal, une forteresse et un port de commerce à l'entrée de l'estuaire.

L'amiral Bonnivet, bien conseillé, choisit comme emplacement la plaine d'alluvions, encore imparfaitement consolidée, qui s'étendait au pied de la côte d'Ingouville. Les cordons de galets formaient des espèces de digues naturelles derrière lesquelles restaient par endroits des criques ou des étangs propres à l'établissement des premiers bassins. Un autre avantage du Havre, c'est que la haute mer y reste étale plus de deux heures, par suite du jeu des courants et des marées. La marée y arrive en effet en deux flots successifs, l'un qui vient du cap d'Antifer, l'autre qui longe la côte du Calvados. Arrive ensuite le flot descendant de la Seine, qui maintient encore le niveau quelque temps. Ce phénomène était jadis plus marqué qu'aujourd'hui parce que la quantité d'eau qui remonte la Seine est moindre, vu le développement des atterrissements et la construction des digues.

Les travaux de construction du port, commencés en 1517, furent menés activement. En six ans ils furent terminés. La crique naturelle et le chenal d'accès furent protégés par des digues et munis de quais. C'est le Vieux-Bassin ou Bassin-du-Roi. Une grosse tour en défendait l'entrée. Un ingénieur italien, Bellarmato, traça les premières rues et la première enceinte. Pour attirer les habitants, François Ier les exempta d'impôts et leur permit d'établir des taxes locales au profit de leur cité. Malgré l'opposition du Parlement de Normandie, qui venait de remplacer le vieil Echiquier (1520), ces avantages furent maintenus et accrus par les successeurs de François I. Les Havrais perçurent, par exemple, un droit d'ancrage sur tous les bâtiments mouillant en rade, quelle que fût leur destination, et eurent le privilège d'acheter, à l'exclusion de tous autres enchérisseurs, durant trente-six heures, toutes les marchandises débarquées dans leur port. La nouvelle ville s'appela d'abord Franciscopolis, en l'honneur de son fondateur, mais ce nom artificiel n'a pas prévalu.

La ville primitive était assez petite, 450 mètres sur 700. Elle répondait au quartier Notre-Darne, avec une partie du quartier Saint-François. François Ier visita sa filleule dès 1520. Bien qu'elle eût été fort éprouvée par une grosse marée (1525), elle se développa vite. François I" voulut illustrer le nouveau port par la construction d'un navire colossal, la Grande Nau Françoise (nau, navire), qui portait une chapelle, un moulin à vent, un château de bois. On n'avait jamais rien vu de pareil. Malheureusement le bâtiment, trop surchargé, ne put sortir du port, vu son tirant d'eau. Pendant qu'on attendait une forte marée, une tempête, qui eut beau jeu dans cette immense superstructure, le fit chasser sur ses ancres et le mit en pièces. De ses débris on bâtit quelques maisons du quai de la Barre.

 

Toute cette période est celle où se propage, au contact de l'Italie, la Renaissance, c'est-à-dire le goût et l'imitation de l'antiquité. Comme constructions civiles, outre le manoir Ango, on peut citer le gracieux hôtel du Bourgtheroulde à Rouen, tout plein du souvenir de François Ier qui y séjourna en 1540, et l'hôtel de Valois ou d'Ecoville, où est installée la Bourse de Commerce de Caen.

Comme château, le plus célèbre est celui de Gaillon, construit pour le cardinal Georges d'Amboise (1500-1510), dont l'architecte est incertain, bien qu'on ait les noms et les comptes de ceux qui y ont travaillé. Il n'en subsiste qu'une partie, et le portique orne la cour de l'Ecole des Beaux-Arts. Le rez-de-chaussée est gothique, le premier étage à l'italienne indique la Renaissance. Le château de Mesnières près de Neuchâtel, celui de Fontaine-Henri près de Caen, ceux d'Ô près de Sées et de Tourlaville près de Cherbourg, sont des spécimens non moins intéressants du style Renaissance. N'oublions pas non plus les pittoresques maisons à charpente de bois plus ou moins sculpté, avec étages en surplomb, qui sont si nombreuses en Normandie et qui datent des XVe et XVIe siècles.

Toutefois c'est encore l'architecture religieuse qui est au premier rang. Il y a lutte et mélange entre le gothique flamboyant et le style antique. Ainsi, l'église de la Trinité, à Falaise, offre le spectacle d'un bâtiment gothique dont le couronnement est décoré d'arabesques. L'église de Gisors, gothique dans son ensemble, est alourdie à cette date d'une grosse tour à pilastres d'un effet disparate. Le résultat est parfois beaucoup plus heureux, pour l'abside de Saint-Pierre de Caen, par exemple, un des chefs-d'œuvre de l'époque de François Ier. On en peut dire autant de la façade septentrionale de la cathédrale d'Evreux, et de la Tour de Beurre de la cathédrale de Rouen, érigée en 1506 avec les offrandes des fidèles autorisés à se servir de beurre durant le carême. Il en existe une autre à Verneuil, tout aussi belle, de la même époque et bâtie dans les mêmes conditions, celle de la Madeleine. Au reste, le plus souvent le gothique flamboyant règne encore à peu près sans partage comme à Pont-de-l'Arche, à Pont-Audemer, à Caudebec, à Harfleur, à Saint-Pierre de Coutances, à Notre-Darne de Saint-Lô, aux deux églises de Bernay et d'Argentan.

Il faut mettre à part le monument le plus célèbre peut-être de la Normandie, le Palais de Justice de Rouen, commencé dès la fin du XVe siècle sur l'ordre de Louis XII. Rouland le Roux en fut le maître machon et l'architecte fut Roger Ango, qu'on croit de la famille du grand armateur dieppois. C'est le dernier épanouissement du style gothique dans toute sa flamboyante exubérance.

La sculpture atteint un haut degré de perfection. Le tombeau du cardinal d'Amboise dans la cathédrale de Rouen est une œuvre considérable et savante, dont l'auteur est peut-être Rouland le Roux, celui qui se qualifiait modestement de maître maçon. On prétend même qu'une des petites figures de moines qui décorent les pilastres est son portrait. Légèrement postérieur, le tombeau de Louis de Brézé, grand maréchal de Normandie et mari de Diane de Poitiers, est un exemple encore plus sensible du mélange des deux styles. L'ordonnance générale en est toute classique, les statues ont un accent profond de vérité et même de réalisme.

Ce qui rend difficile l'attribution des œuvres de cette é poque à un artiste déterminé, c'est que l'art n'est pas encore bien distinct du métier. Un maitre maçon peut parfaitement être un architecte, de même qu'un ouvrier imagier n'est autre chose qu'un statuaire. Quant au titre d'architecte, il est donné aussi souvent à des dessinateurs ou à de purs théoriciens qu'à des constructeurs. Les comptes de dépenses ne prouvent pas grand'chose, car ceux qui touchent les plus fortes sommes peuvent n'avoir été que de simples entrepreneurs exécutant la conception d'autrui.