Le roi de Bourges. —
Le sentiment national. — Jeanne d'Arc. — La réconciliation des Bourguignons
et des Armagnacs. — La Normandie reconquise.
Après
le traité de Troyes, le parti Armagnac devenait, sans avoir mérité cet
honneur, le parti français. Le dauphin, quoique désavoué et mal entouré,
conservait encore son autorité au sud de la Loire, et ses chefs de bandes
tenaient campagne sur les confins de la Normandie et de l'Ile-de-France.
Henri V s'apprêtait à pousser une pointe vers le Nivernais lorsqu'il tomba
malade et mourut inopinément. Il laissait pour héritier un enfant de quelques
mois, Henri VI, lequel aura pour régent le duc de Bedford, frère d'Henri V (31 août 1422). Quelques semaines plus tard,
le pauvre roi fou, Charles VI, le suivait dans la tombe, et Henri VI était
proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre. La France du Midi
reconnaissait le dauphin, Charles VII, qui se trouvait alors au château de
Mehun-sur-Yèvre, près de Bourges, et que ses ennemis appellent par dérision
le roi de Bourges. La
Normandie avait son organisation particulière depuis qu'elle avait été
reprise par Henri V. Elle était administrée par un conseil spécial et une
chambre des comptes siégeant à Caen. C'est l'Echiquier des Comptes,
démembré de l'Echiquier des Causes resté à Rouen. A l'avènement
d'Henri VI, il semblait que cette organisation à part n'eût plus de raison
d'être puisque le jeune roi était proclamé à la fois roi de France et
d'Angleterre. Néanmoins le régent maintint le conseil de Normandie. Il voulait
se garder contre un retour de fortune et ne pas lier la possession de la
Normandie à la possession de la France. Du reste Henri V à son lit de mort
avait donné pour mot d'ordre à ses conseillers intimes de ne jamais
abandonner la Normandie. Le conseil de Normandie, sauf deux ou trois Anglais,
n'était composé que de Normands ralliés. Bedford tenait à ménager cette
province susceptible : il respecta les vieilles institutions et coutumes, fit
remise aux Rouennais d'une partie de leur rançon, et fonda à Caen une Faculté
de droit (1432), qui fut complétée quelques
années plus tard (1437-1439),
malgré les réclamations de l'Université de Paris. Enfin il renonça au système
l'introduction de colons anglais, qui était odieux lux Normands et peu
agréable aux Anglais, obligés le vivre dans un milieu hostile. Malheureusement
Bedford ne peut assurer l'ordre et la sécurité. Les bandes armées sont le
fléau du pays. Les bandes d'Armagnacs dévastent ce que les bandes anglaises
ont respecté. Même la Normandie, qui est relativement favorisée, se dépeuple.
Partout on a le spectacle d'églises effondrées, de couvents abandonnés, de
villages en ruines que personne ne veut habiter ni reconstruire. Le pays de Caux
est infesté de loups. En parlant de Pontorson, un acte dit « la feue ville de
Pontorson ». Et avec cela les impôts augmentent. Chaque année les Etats
de Normandie sont convoqués pour voter de nouveaux subsides. Comme beaucoup
de provinces ne peuvent plus rien payer, parce qu'elles n'ont plus rien, le
fardeau retombe sur celles qui sont encore comparativement solvables, comme
la Normandie. La
misère n'était pas moins grande dans les pays qui avaient reconnu Charles
VII, et en outre l'administration y était plus chaotique. La cour du faible
souverain était déchirée par les intrigues de ses favoris ; ses chefs
militaires ne s'entendaient pas entre eux. Leurs jalousies amenèrent un
désastre sous les murs de Verneuil (17 août 1424). Les Anglais, commandés par
Bedford, s'étaient retranchés derrière une ceinture de pieux. Les Français
attaquèrent à l'aveuglette, une partie ne suivit pas, une autre pilla les
bagages de l'ennemi au lieu de le tourner. Ce fut un nouvel Azincourt. Les
Français perdirent 7.000 hommes, la moitié de leur armée, et se retirèrent
vers la Loire. La
guerre languit dès lors jusqu'au siège d'Orléans (1428). La ville, mollement bloquée
par une faible armée anglaise, fut délivrée par Jeanne d'Arc, la
miraculeuse paysanne qui incarne le sentiment national, plus vivace chez le
peuple constamment pillé par l'étranger que chez beaucoup de seigneurs pour
qui la guerre est un métier plein d'attrait et de profit. Les soulèvements
ruraux éclataient partout. En Normandie, il y a des guérillas dans toutes les
forêts, et les pires supplices ne découragent personne. Le matin de la
bataille de Verneuil, une partie du contingent normand avait déserté le camp
anglais. Bien mieux, le bruit que les Français étaient vainqueurs ayant
couru, les paysans se soulevèrent de toutes parts et massacrèrent les soldats
anglais débandés au début de l'action. Cet état d'esprit explique
l'enthousiasme soulevé par les succès de Jeanne d'Arc. Chaque étape,
délivrance d'Orléans (8 mai 1429), victoire de Patay (18 juin), sacre du roi à Reims (17 juillet), avait un retentissement
profond. En Normandie, on escomptait déjà l'entrée du roi Charles VII à Paris
et à Rouen. Un pauvre musicien ambulant, Philippe le Cat, complota pour
livrer Cherbourg aux Français. Il fut exécuté au moment du sacre. Les
choses n'allèrent pas si vite par l'inertie du roi et l'incohérence de son
entourage. Jeanne n'est pas soutenue dans un coup de main sur Paris, et elle
est prise l'année suivante à Compiègne, dans une sortie. Charles VII ne tenta
rien pour la sauver, ne proposa ni rançon ni échange. Le peuple partout pria
pour elle, la cour s'empressa de l'oublier. Le
procès de « la bonne Lorraine » eut lieu à Rouen. C'était un procès d'hérésie
et de sorcellerie. Jeanne, prise à Compiègne, dans le diocèse de Beauvais,
était justiciable de l'évêque de cette ville, Pierre Cauchon. Il était
réfugié à Rouen parce que la ville de Beauvais avait passé à Charles VII
C'était un ambitieux sans scrupules, qui convoitait l'archevêché de Rouen
alors vacant. Il avait été recteur de l'Université de Paris et très mêlé au
mouvement cabochien. Il prit pour procureur général son grand vicaire, exilé
comme lui, et pour assesseurs des ecclésiastiques parisiens et normands
inféodés à la cause anglaise. Il s'agissait de détruire l'effet moral de
l'œuvre (le la Pucelle en l'attribuant à une influence diabolique. Le procès
est conduit avec une mauvaise foi éclatante, mais avec un respect extérieur
des règles canoniques. Cauchon était ter procédurier très expert. Jeanne
d'Arc, malgré l'abattement d'une atroce captivité qui durait depuis près d'un
an, malgré les conseils perfides que lui donnait son confesseur, un chanoine
de Rouen nommé Loyseleur, malgré l'absence de tout
secours humain, montra une fermeté et une présence d'esprit véritablement
merveilleuses chez une villageoise ignorante de dix-neuf ans. Durant son
séjour à la cour, elle avait pourtant appris à signer, peut-être même à lire
et à écrire. Elle
avait été enfermée dans une des tours du vieux château de Philippe Auguste,
qui n'est pas celle qui porte son nom. La « tour Jeanne d'Arc » était le
donjon ; c'est là que le tribunal siégera dans la chapelle ou dans la salle
du Parlement. Le cachot de Jeanne, à peine éclairé, occupait l'étage
intermédiaire. Elle était étroitement enchaînée jour et nuit et gardée à vue.
On avait même fait à son intention une cage de fer, mais il n'est pas prouvé
qu'elle ait servi. Jeanne avait encore ses habits d'homme et comparut ainsi
devant le tribunal. Le procès dura trois mois, du 21 février au 23 mai.
Plusieurs des interrogatoires eurent lieu au secret, dans la prison même, en
présence d'un petit nombre d'assesseurs. Du moins l'accusée ne fut pas mise à
la torture, bien qu'elle en eût été menacée. Proclamée
hérétique, elle devait être brûlée vive si elle ne rétractait pas ses
prétendues erreurs. Elle céda momentanément ou fit mine de céder, au cours
d'une suprême admonestation au cimetière Saint-Ouen, et fut condamnée à la
prison perpétuelle (24 mai 1431). Les Anglais voulaient davantage. « Nous la
rattraperons », dit Cauchon. On l'avait laissée aux mains des Anglais au lieu
de la mettre en prison d'Eglise, comme elle y comptait. Trois jours plus
tard, on la retrouva vêtue d'habits masculins, qu'on avait laissés exprès à
sa portée, et elle déclara que « ses voix » lui avaient fait honte de sa
faiblesse. Elle rétracta sa rétractation et fut brûlée vive sur la place du
Vieux-Marché comme étant retombée dans son péché, c'est-à-dire comme «
relapse ». Sa mort fut à la fois héroïque et touchante (30 mai 1431). Elle comprit en mourant, dit
un historien contemporain, que ses voix, dont elle avait douté un moment, ne
l'avaient pas trompée, mais que « la délivrance promise par elles c'était la
mort » (Petit-Dutaillis). Elle arracha des larmes, même
à ses juges : « Ah ! Rouen, s'écria-t-elle en montant sur le
bûcher, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort. » Ce
furent plutôt les Anglais qui en souffrirent. Le supplice de Jeanne d'Arc ne
releva pas leurs affaires. Malgré l'inaction de Charles VII, la France se
libère elle-même. La Normandie est en pleine fermentation. Dans le Perche,
dans le Cotentin, c'est une vraie chasse aux « Godons », comme on appelait
familièrement les Anglais. Même un nommé Ricarville, avec une centaine de
compagnons, réussit un coup de main sur le château de Rouen. Il fut massacré
avec les siens, mais il eût suffi de peu pour que la ville fût prise.
Bedford, ne sachant que faire pour arrêter cette « chouannerie » avant la
lettre, donne ordre aux habitants de s'armer et de s'exercer au tir de l'arc
le dimanche. Les soldats de profession, jaloux de ces miliciens rustiques, en
massacrent quelques centaines. C'est le signal d'un véritable soulèvement.
Une armée de 12.000 paysans commandée par un gentilhomme et un roturier, le
sire de Marville et un certain Cantepie, vint
assiéger Caen. Elle tomba dans une embuscade et fut à moitié détruite (1434). Une surprise sur Harfleur fut
plus heureuse. Une troupe de 104 exilés, sous la conduite du sire de Grouchy,
escalada les murs et reprit la place. Une cérémonie, dite la « fête des
Cent-Quatre », commémore encore chaque année cet exploit. Rien de
tout cela n'était décisif. Il fallait un fait nouveau pour que la balance
vînt à pencher définitivement en faveur de l'un des deux belligérants. Ce
fait nouveau va se produire à l'avantage de Charles VII, c'est sa
réconciliation avec le duc de Bourgogne. Philippe le Bon n'avait jamais
beaucoup aimé les Anglais. Au siège d'Orléans, il avait rappelé ses troupes ;
il n'avait assisté ni aux funérailles d'Henri V ni au sacre d'Henri VI à
Paris (1431). Sauf le serment qu'il avait
fait de venger son père, il n'avait aucune raison de continuer une guerre qui
ruinait la Bourgogne comme le reste de la France. Un congrès tenu à Arras
sous la médiation du légat du pape ne put amener la paix entre la France et
l'Angleterre, mais il amena du moins la réconciliation des Armagnacs et des
Bourguignons (1435).
Charles VII désavoua le meurtre de Jean sans Peur, dispensa Philippe le Bon
de tout hommage féodal, lui céda les forteresses de la Somme, moyennant quoi
tous les Français se retrouvèrent unis contre l'étranger. Le
mécontentement fut extrême en Angleterre, mais la mort du duc de Bedford
paralysa les effets de ce mécontentement. Le duc de Bedford mourut à Rouen et
fut enterré dans la cathédrale, avant même la conclusion définitive du traité
d'Arras. Un soulèvement populaire eut lieu presque aussitôt dans le pays de
Caux. Les paysans conduits par un des leurs, Le Caruyer,
chassèrent les Anglais de partout, sauf de Caudebec. Dieppe même fut enlevée
par surprise. Quelques troupes royales vinrent les rejoindre avec le brave La
Hire, mais la mésintelligence se mit entre hommes d'armes et paysans, et les
Anglais reprirent le dessus. Il en
fut à peu près de même dans le Val-de-Vire. Paysans et nobles firent cause
commune pour courir sus aux Anglais. Ils sont commandés par un certain Boschier et quelques hobereaux. Des chansons populaires,
mises sous le nom d'Olivier Basselin ou Bachelin, foulonnier près de Vire,
célèbrent les exploits des compagnons du Val-de-Vire. C'est le même Basselin
auquel on attribue faussement des chansons à boire ou « vaudevires » plus
jeunes d'un siècle et demi. Les Anglais finirent pourtant par être vainqueurs
à Saint-Sever, près de Vire, où périrent un millier de Normands et parmi eux peut-être Basselin lui-même. Il fut
plus facile de chasser les Anglais de Paris. La ville était gouvernée par un
quatuor peu sympathique mi nous retrouvons Pierre Cauchon, devenu évêque de
Lisieux. Elle est assiégée par le connétable Richemont, frère du duc de
Bretagne. Un complot en ouvrit les portes (13 avril 1436). La garnison anglaise, réfugiée
à la Bastille, obtint, de se retirer et s'embarqua pour Rouen sous les huées
de la foule. Charles VII lui-même se pique d'honneur ; il prend part au siège
de Montereau et fait son entrée triomphale à Paris (1437). Il ne restait guère aux
Anglais que la Guyenne et la Normandie, cette dernière toujours frémissante.
On en peut juger par les sentiments patriotiques qu'on trouve dans les œuvres
d'Alain Chartier, secrétaire de Charles VII, qui est de Bayeux. Pour surveiller
le Mont Saint-Michel, qui jamais n'avait pu être pris, les Anglais fondèrent
Granville, mais le capitaine du Mont Saint-Michel, Louis d'Estouteville,
s'empara de la nouvelle forteresse avant même qu'elle ne fût achevée. Bien
plus, la ville d'Evreux est enlevée par surprise par un des chefs de bandes
de Charles VII, Robert Floquet (1440). En outre les corsaires de Dieppe, que les Anglais
n'avaient pu reconquérir, barraient l'estuaire de la Seine. Une
trêve (1444) ajourna le retour de la
Normandie à la France, qui dès lors apparaissait comme inévitable, mais
l'épuisement général ne permettait guère de continuer une guerre qui ne
profitait qu'aux bandes qu'on appelait les Ecorcheurs. Tout le pays
retournait au désert et à la sauvagerie. Les malandrins eux-mêmes ne
trouvaient plus à y vivre. La dépopulation était effrayante. Dans le diocèse
de Rouen, nous voyons que la population de 221 paroisses est tombée de 14.992
âmes à 5.976 depuis le début de la guerre. Dans le Cotentin on cite une
terre, celle de la Roche-Tesson, qui de 80 habitants est tombée à « trois
pauvres hommes ». Et la Normandie n'est pas particulièrement à plaindre.
Croirait-on que la ville de Limoges n'a plus en 1435
que cinq habitants ? La
trêve n'avait rien résolu, mais avait montré combien les Anglais avaient
rabattu de leurs prétentions. Il n'était plus question de la couronne de
France. Henri VI demandait seulement la Guyenne et la Normandie en toute
souveraineté. On les lui refusa. Il se contenta d'épouser Marguerite d'Anjou,
qui était de la famille royale, mais qui n'apportait en : dot que de vaines
prétentions sur le royaume de... Majorque. Cette trêve signée en 1444 pour
deux ans se prolongea, de prorogation en prorogation, jusqu'en 1449,
tellement des deux côtés on en avait besoin. Ce
délai fut employé par Charles VII à réorganiser l'armée et à débarrasser la
France des Ecorcheurs. Une amnistie générale permit à beaucoup d'entre eux de
reprendre un métier dans leur pays ; les autres entrèrent dans l'armée
nouvelle, composée de compagnies d'ordonnance régulièrement payées et dont
les capitaines étaient nommés par le roi. L'infanterie formée de francs
archers de village ou de milices communales resta médiocre, faute d'exercice,
mais l'artillerie des frères Bureau n'avait pas d'égale. Au contraire en
Angleterre tout se désorganise. Le roi Henri VI, lettré, dévot et pacifique,
n'a aucune fermeté. Il a du reste l'esprit faible de son grand-père Charles
VI. La reine Marguerite d'Anjou a toutes les qualités qui manquent à son
époux, mais elle est détestée comme Française et on ne lui pardonne pas
d'avoir fait rendre à son père, René d'Anjou, le Maine et l'Anjou occupés
depuis un quart de siècle par l'Angleterre. Quand
la guerre recommencera par la faute des Anglais qui avaient enlevé Fougères
par surprise, la partie ne sera plus égale. Tout l'effort des Français se
porte sur la Normandie. Pont-de-l'Arche est enlevé dès le mois de mai 1449.
La province ne pouvait ni ne voulait se défendre. Les places étaient
dégarnies, le trésor vide, et les États s'enhardissaient à refuser les
subsides qu'on leur demandait. La conquête se fit en un an (août 1449-août
1450). Il n'y avait
presque plus d'Anglais dans la province et une amnistie générale était
promise aux « Français reniés », c'est=à-dire à ceux qui avaient servi
les Anglais. Les
soldats français, bien payés et bien disciplinés, grâce aux 40.000 écus
prêtés par Jacques Cœur, n'étaient plus reconnaissables. Ils furent
accueillis en libérateurs. Au contraire les Anglais, se sentant perdus, se
permettent tous les excès. Ils n'osent pas affronter la bataille et se
confinent dans les villes où ils ne peuvent tenir contre les nouveaux canons.
Le connétable Richemont et son neveu le duc de Bretagne enlevèrent le
Cotentin en deux mois. Pendant ce temps, le fameux bâtard d'Orléans, Dunois,
occupait la Haute-Normandie, qui était un peu son pays, car il avait pour
mère une « dame » de Cany, et, il recevra comme récompense le comté de
Longueville, comme l'avaient reçu avant lui du Guesclin et La Hire. Rouen se
délivra lui-même. Les bourgeois traitèrent avec le roi. Les Anglais furent
assiégés dans le château, bombardés, et durent se rendre (29 oct. 1449). Le gouverneur, Somerset, se
retira à Caen et Charles VII fit son entrée triomphale dans la vieille
capitale normande le 10 novembre. La cour l'avait suivi, et Agnès Sorel, la «
dame de Beauté », mourut au château d'Anneville,
près de Jumièges, au cours de ce voyage. Ces
mauvaises nouvelles provoquèrent en Angleterre des troubles, précurseurs de
la terrible Guerre des Deux Roses. Suffolk, le favori du roi, fut tué.
Pourtant un dernier effort fut tenté. Une armée anglaise, commandée par
Kyriel, débarqua à Cherbourg, le dernier port normand qui fût encore à
l'Angleterre, prit Valognes, traversa le Cotentin, franchit la Vire, et se
dirigea sur Bayeux. Elle fut arrêtée au passage près de Formigny (15 avril
1450) par le comte de Clermont. Les Anglais, fidèles à leur vieille tactique,
s'étaient retranchés derrière une palissade de pieux. En arrière ils étaient
couverts par un ruisseau. Une première attaque échoua. Alors, les deux
couleuvrines du génois Giribault, maître de
l'artillerie, qui avait inventé une sorte d'affût mobile, ouvrirent le feu
sur les Anglais. Ceux-ci réussirent à s'en emparer, mais ne purent les
garder. Au moment critique, l'armée du connétable Richemont, qui prit les
Anglais à revers, décida de la victoire. La bataille fut livrée en réalité
sur le territoire d'Aignerville, où le souvenir en est resté dans les
dénominations locales : Pré-aux-Anglais, Pièce-aux-Anglais,
Tombeau-aux-Anglais. On a même retrouvé dernièrement (1905) dans un fossé du
Pré-aux-Anglais un fer de pique avec un squelette d'homme et un de cheval.
Les Anglais perdirent 3.774 hommes et 1.200 prisonniers, dont leur général,
chiffres considérables pour l'époque. Les Français étaient presque indemnes ;
ils n'avouent qu'une douzaine de morts. Les Anglais furent enterrés dans
quatorze fosses : on a retrouvé plusieurs de ces ossuaires, un notamment au
bout du jardin de l'école d'Aignerville. L'Angleterre
ne pouvait renouveler un pareil effort. Somerset capitule à Caen devant les
terribles effets de l'artillerie et regagne l'Angleterre. Tout le reste suit.
Cherbourg, qui se rendit la dernière, fut bombardée de la grève par les
frères Bureau. Les batteries étaient submergées à chaque marée, mais les
canons avaient des gaines de cuir. On a retrouvé la trace de ces batteries en
creusant le port (1739).
La Normandie, cette fois, était française pour toujours. La conquête de la
Guyenne fut plus difficile : tout était cependant fini en 1453 et les Anglais
ne conservaient sur le continent que la place de Calais. La réhabilitation de
Jeanne d'Arc, qui fut solennellement proclamée dans le palais archiépiscopal
de Rouen (7
juillet 1456) après
un long procès de révision, achevait d'effacer les douloureux souvenirs du
passé. Du reste les antiques privilèges de la province furent maintenus, la
Charte aux Normands fut confirmée (1458), et le travail de relèvement du pays commença
aussitôt. Il est à noter que cette interminable Guerre de Cent Ans finissait
sans qu'aucun traité en eût marqué le terme. Elle finit faute de combattants. Cette longue période de destruction n'a pu laisser beaucoup de monuments. On a plus détruit que construit pendant ce siècle. Le monument le plus remarquable du XIVe siècle normand, un des chefs-d'œuvre classique de l'architecture gothique, l'église Saint-Ouen de Rouen, était à peu près terminée lorsque commença la guerre de Cent Ans. Elle date de 1318-1338. Il en est de même de la belle tour de Saint-Pierre de Caen. Mais tous les monuments, anciens ou récents, menaçaient ruine au commencement du XVe siècle, faute d'entretien. On n'attendit même pas la fin de la guerre et l'expulsion des Anglais pour se mettre à l'œuvre de réparation. Alexandre de Berneval refait, à partir de 1419, la nef de Saint-Ouen dans le style primitif. Jean Salvart répare le chœur de la cathédrale, et un architecte venu de Paris, Jean Robin, commence en 1433 l'église Saint-Maclou pour remplacer celle qui venait de s'écrouler. Ici apparaît et triomphe le gothique flamboyant, de même qu'au porche de l'église de Louviers. Dans un autre ordre d'idées il convient de citer, comme œuvres du XIVe siècle, l'aqueduc de Coutances, qui prouve la persistance de la tradition romaine, et la fontaine de Saint-Marcouf (Manche) avec arcades. |