LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE XII. — LA PAIX.

 

 

La conférence de la paix. — Essais d'une nouvelle internationale. — Attentat contre M. Clemenceau. — L'acquittement de l'assassin de Jaurès et les protestations socialistes. — Le 1er mai. — Épidémie de grèves. — La signature des préliminaires de Versailles.

 

LA Conférence interalliée chargée de régler les conditions des préliminaires de paix se réunit à Paris. Tous les Alliés devaient y prendre part. Les grandes puissances y furent représentées par leurs présidents du Conseil, leurs ministres des Affaires étrangères et les spécialistes les plus qualifiés en toutes matières. M. Wilson, à la fois chef d'État et chef de gouvernement, fut à la tête de la délégation des États-Unis. La délégation française, désignée le 9 janvier, fut ainsi composée :

MM. GEORGES CLEMENCEAU, président du Conseil, ministre de la Guerre ;

STEPHEN PICHON, ministre des Affaires étrangères ;

L.-L. KLOTZ, ministre des Finances ;

ANDRÉ TARDIEU, haut-commissaire, délégué aux affaires franco-américaines ;

JULES CAMBON, ancien ambassadeur à Berlin ;

M. DUTASTA, ambassadeur à Berne, remplira les fonctions de chef du Secrétariat de la Délégation française ;

Le maréchal FOCH fera naturellement partie de la Conférence comme généralissime des armées alliées.

 

La première séance préparatoire eut lieu le 12, mais la séance solennelle d'ouverture n'eut lieu que le 18 janvier, anniversaire de la proclamation de l'empire allemand en 1871, et du couronnement du premier roi de Prusse à Kœnigsberg, en 1701. Elle s'ouvrit à 3 heures au ministère des Affaires étrangères et fut inaugurée par M. Poincaré, dont le discours résuma une fois de plus l'historique de la guerre, ainsi que les conditions d'une paix juste et durable répondant aux aspirations de l'humanité et capable d'établir un ordre nouveau. Le bureau de la Conférence fut ainsi composé :

Président : M. GEORGES CLEMENCEAU (France).

Vice-présidents : MM. ROBERT LANSING (Amérique) ; LLOYD GEORGE (Empire britannique) ; ORLANDO (Italie) ; marquis SAIONJI (Japon).

 

Les séances plénières et publiques devaient être l'exception. Des commissions furent chargées d'étudier les diverses questions, et les représentants des cinq grandes puissances — le Conseil des Dix — se réservaient la décision, sauf ratification par les réunions plénières.

Les socialistes et les syndicalistes avaient décidé, dès longtemps, de tenir parallèlement à la Conférence officielle de la paix une Conférence socialiste et ouvrière chargée en quelque sorte d'en contrôler les travaux. Les syndicats ouvriers ne se montrèrent pas disposés à. confondre leur action avec celle des partis socialistes. Il en résulta la nécessité d'organiser dieux Conférences distinctes et il ! fut impossible de les tenir à Paris ou en tout autre pays allié, car les socialistes et syndicalistes avancés exigèrent que leurs « camarades » allemands fussent conviés à cette reprise de l'ancienne Internationale. L'organisation de ces deux conférences n'alla pas sans difficulté.

 

LA CONFÉRENCE DE LAUSANNE

Ajournée une première fois, la Conférence socialiste-travailliste de Lausanne s'ouvrira-t-elle le 13 janvier ? S'il ne s'agissait que d'une conférence interalliée, ou même d'une Conférence interalliée avec adjonction de neutres plus ou moins suspects, on pourrait la trouver plus ou moins opportune, plus ou moins utile, mais elle ne soulèverait pas d'opposition bien ardente. Il est plus probable qu'on n'y ferait pas grande attention. Les socialistes ont un goût pour les discours, les délibérations, les manifestes, qui n'est jamais assouvi. On n'entend qu'eux dans les Parlements ; ils tiennent, en outre, à tout propos des Congrès, des Conseils, des Comités ; il n'est pas désobligeant pour eux ; de constater que ce débordement de verbalisme finit par laisser l'opinion pour le moins indifférente. Mais cette fois, il s'agit de se rencontrer avec les camarades allemands, précieux interlocuteurs dont les socialistes de l'Entente sont privés depuis près de cinq ans. Tant que la paix n'est pas signée, ces excellents amis sont officiellement des ennemis. Cette situation n'est pas sans gêner quelques consciences. Déjà on annonce qu'un des délégués anglais s'est récusé, et on ne voit pas que les Américains soient prêts à « marcher ». Même si l'on tient, pour la forme, deux conférences, l'une entre alliés, l'autre entre neutres et Allemands, il est clair que le but est de causer avec ces derniers. Ce besoin n'est pas partagé par tout le monde. Les électeurs anglais ont blackboulé les plus illustres amateurs de ce genre de conversation.

Et d'ailleurs, avec qui causer ? Les socialistes allemands qui viendront seront principalement des émissaires du groupe Scheidemann-Ebert, c'est-à-dire du « gouvernement impérial », comme on dit encore là-bas. Une conversation avec eux, c'est, pour appeler les choses par leur nom, nouer des « intelligences avec l'ennemi », et même avec le gouvernement ennemi. C'est tout de même un peu voyant. Il y aura bien aussi des délégués bolcheviks, mais les bolcheviks étant eux-mêmes à la solde de l'Allemagne, ainsi que le déclarent à l'unanimité tous les socialistes russes non bolcheviks, leur présence ne serait pas une circonstance atténuante. Au surplus, la Suisse a dû congédier les agitateurs bolcheviks qui troublaient l'ordre public, va-t-elle laisser rentrer ceux qui vont se présenter comme délégués à Lausanne ? La population de Lausanne proteste déjà contre ces hôtes indésirables, et on ne voit pas bien au nom de quel principe on pourrait l'obliger à les recevoir. Enfin, les organisations syndicalistes, comme la C. G. T., qui montrent un certain souci de ne pas se compromettre dans des aventures et des compagnies trop uniquement politiques, suivront-elles aveuglément M. Longuet, et jusqu'au bout ?

6 janvier 1919.

 

Finalement, la Conférence n'eut pas lieu le 13 janvier, ni à Lausanne, et elle se dédoubla en conférence proprement socialiste et conférence proprement ouvrière. Les syndicalistes avaient d'abord eu, à Paris, une réunion préparatoire où les Américains et les Belges signifièrent leur résolution de ne pas se rencontrer avant la paix avec les Allemands.

 

CEUX QUI N'IRONT PAS

Il n'y a qu'une différence, mais elle est essentielle, entre nos ouvriers et ceux d'Amérique et de Belgique. Les uns et les autres ont été trompés avant la guerre sur les véritables dispositions des camarades allemands ; mais les nôtres se croient capables de ne plus l'être ou résignés à l'être de nouveau, tandis que les Américains et les Belges sont bien résolus à ne plus se laisser « berner », comme on va dire beaucoup ces jours-ci. Nous savons bien que M. Jouhaux et ses compagnons de voyage se flattent de remporter là-bas un grand succès : ils espèrent enlever à Berlin son privilège d'être le siège du secrétariat international syndicaliste, et déposséder Legien de son titre de secrétaire général. Cet espoir se réalisera, car les Allemands ont intérêt, jusqu'à nouvel ordre, à se montrer bons apôtres. Leurs syndicalistes, comme leurs socialistes, jouent patriotiquement leur rôle dans la grande mise en scène démocratique et pacifique organisée par leur gouvernement. M. Gompers voit là du « maquillage », et les Belges n'ont aucune confiance dans ce bloc enfariné, mais comment s'en étonner ? Nos ouvriers ont-ils déjà oublié l'angoissant appel de leurs camarades belges, adressé à eux personnellement, au moment des immenses déportations d'ouvriers belges en Allemagne ? Ce tragique cri de détresse du début de décembre 1916, si les nôtres en ont perdu le souvenir, les Belges, eux, ont des raisons de se le rappeler.

Et M. Jouhaux, faut-il lui remettre sous les yeux le récit fait par lui-même, dans la Bataille Syndicaliste du 27 septembre 1914, de son entrevue du 25 juillet à Bruxelles avec Legien, en présence de M. Mertens, qui justement a exposé hier les raisons du refus opposé par les Belges à toute conversation actuelle avec Legien et ses succédanés ?

« Que comptez-vous faire, demanda M. Jouhaux, pour éviter la guerre qui se prépare ? Etes-vous résolus à faire un mouvement ? » Et M. Jouhaux ajouta que les Syndicats français étaient prêts à agir « en même temps » que les Syndicats allemands. A la question ainsi posée, et posée à plusieurs reprises, « le député Legien, constate M. Jouhaux, ne fit aucune réponse ». M. Jouhaux dit qu'il comprit ce jour-là ; a-t-il cessé de comprendre ? « Nous étions, conclut-il, en présence d'un pays qui prenait la responsabilité de la guerre. Nous devions donc, et nous l'avons fait, accepter le combat imposé. Et c'est avec la certitude de lutter pour la civilisation et le progrès que nous avons agi. » Très bien, mais aujourd'hui, la responsabilité de l'Allemagne, y compris ses ouvriers, apparaît-elle amoindrie ?

Il n'est pas dans nos habitudes de suspecter a priori les intentions et la bonne foi de ceux qui nous paraissent se tromper. Nous sommes persuadés que M. Jouhaux et ses compagnons pensent faire œuvre utile à Berne. Mais comment n'être pas inquiet de ce qui les y attend quand on se rappelle les naïvetés dont ils ont donné tant de preuves dans le passé ? Ils n'ont pas changé, les Allemands non plus. Ils offrent à ces derniers une satisfaction inestimable, et presque inespérée, en les admettant à traiter avec eux sur le pied d'égalité. C'est de cela que M. Gompers, avec son esprit avisé et pratique, ne veut à aucun prix. Passer l'éponge alors que rien n'est réparé, — ni même sérieusement regretté par les coupables, — c'est les engager à recommencer, c'est en tout cas effacer la plus élémentaire notion du bien et du mal, du vrai et du faux. Est-ce à nous de nous prêter à ce blanchissage complaisant et gratuit du linge sale ennemi ? Les Alliés, en appelant à participer aux négociations sur la législation ouvrière internationale les représentants des Associations ouvrières, comme MM. Gompers et Jouhaux, attestent une bonne volonté agissante et fraternelle. En quoi un mandat conféré par les Allemands donnera-t-il à M. Jouhaux une autorité plus haute ? Est-il même possible qu'il n'en éprouve pas quelque gêne ? En tout cas, M. Mertens et M. Gompers ont eu ce scrupule et on ne peut que comprendre et approuver, si large que puisse être le point de vue d'où l'on se place, leur attitude négative.

3 février 1919.

 

LA CONFÉRENCE SOCIALISTE DE BERNE

Il n'est pas facile, mais il est nécessaire de ne pas commettre de confusion. La conférence qui s'est ouverte hier à Berne est la conférence socialiste, la conférence des partis politiques ; elle n'a rien de commun, au moins comme recrutement, avec la conférence ouvrière, qui va se tenir concurremment, mais qui n'a pas encore commencé. A la conférence socialiste tous les pays sont représentés, sauf la Suisse et la Belgique ; mais plusieurs ne le sont que partiellement, comme les Etats-Unis et la Russie. Les bolcheviks se sont abstenus, vu le caractère trop bourgeois, à leurs yeux, de cette résurrection de l'Internationale, et les Suisses ont partagé cette manière de voir. Quant aux Belges, ils n'ont pas cru devoir tendre la main aux camarades allemands, qui n'ont pas trouvé un mot de protestation, en quatre ans, contre la violation et l'oppression prolongée d'un pays garanti neutre et irréprochablement neutre. Les Allemands sont venus en rangs serrés, appuyés par leurs contingents auxiliaires de l'Europe centrale et par les concours bénévoles de certains neutres bien connus. M. Branting lui-même, dans son discours présidentiel, a insisté d'une manière significative sur' la nécessité pour les vainqueurs de ne pas abuser de la victoire. M. Branting n'a rien d'un germanophile intempérant ; il a même eu, au cours de ces quatre années, une attitude qui a souvent gêné les combinaisons de la propagande germanique ; néanmoins son langage d'hier atteste un souci marqué de ne pas déplaire aux gouvernants de l'Allemagne actuelle. Ce qui leur déplaira encore moins, c'est l'ordre dans lequel M. Huysmans — qui abuse de sa qualité de Belge pour germaniser plus à l'aise — propose de discuter les questions à examiner. Comme par hasard les commissions préparatoires ont terminé leurs travaux sur la Ligue des nations, sur les questions territoriales, et sur la législation internationale du travail. Voilà ce qu'il convient de discuter. Il n'est pas trace des responsabilités de la guerre, ni des bolcheviks. En outre, les délégués alsaciens ne sont pas comptés comme Français. La muscade est escamotée.

Mais le sera-t-elle ? Quatre des délégués français, ceux qui représentent les anciens majoritaires, sont venus avec un programme qui n'est pas celui de M. Huysmans et ils ont la prétention, paraît-il, de ne pas se laisser jouer. Ce programme, nous en connaissons déjà les trois points fondamentaux : responsabilités, conditions de paix conformes au mémorandum de Londres — qui est en somme celui des 14 articles de M. Wilson, y compris l'Alsace-Lorraine —, condamnation du bolchevisme. M. Albert Thomas l'a développé avec une netteté, une dignité et une logique qui ont fait impression. Comme sanction, il a déposé un ordre du jour qui demande que la Conférence commence par le commencement, c'est-à-dire par le jugement des chefs des partis socialistes qui se sont faits les complices de leurs gouvernements de proie et qu'elle continue par la répudiation des tendances bolchevistes qui sont la négation de la démocratie et la caricature du socialisme. Nous ne doutons pas que les Allemands ne cherchent à noyer ces idées claires et directes dans un océan de considérations troubles et fuyantes. Peu importe ; le tout est de savoir ce que votera la Conférence. Si elle se prête aux manœuvres dilatoires et discursives, comme c'est assez généralement le cas dans les « assises » socialistes, elle donnera raison à ceux qui ne croient pas qu'une Internationale fondée sur le droit puisse sortir des palabres de Berne, et M. Branting a laissé entendre qu'il ne l'espère pas beaucoup.

En ce cas, ceux des socialistes français dont M. Albert Thomas a été le porte-parole auront à voir s'il leur convient de se prêter plus longtemps à une comédie d'intrigue au lendemain de la plus sanglante tragédie que le monde civilisé ait jamais connue. Dès maintenant, la France libre, organe des Quarante, — dont M. Albert Thomas est le quarante-et-unième, — annonce que ce groupe « est déterminé à ne pas suivre l'Internationale si les trois résolutions ci-dessus ne sont pas votées par la Conférence de Berne ».

5 février 1919.

 

LES SOCIALISTES À BERNE

Il est vraiment facile de prédire ce que feront et diront les Allemands dans un cas donné. Les majoritaires impériaux ont tenu le langage attendu. Leur orateur, Wells, qui a moins d'imagination que son homonyme anglais, a ressassé toutes les vieilleries sur lesquelles le kaiser et toute la série des chanceliers ont vécu pendant quatre ans. C'est « le péril russe » qui a fait marcher l'Allemagne. La Prusse a eu peur de l'irrésistible colosse, — dont elle connaissait pourtant mieux que personne la débilité et la corruption. A quoi bon d'ailleurs s'étendre sur le passé ? On serait si heureux de « voir tomber le mur d'airain » qui sépare les camarades allemands des camarades français ! Cette pauvre argumentation n'a pas fait grand effet. M. Renaudel a rappelé les fallacieuses assurances données encore à la veille de la guerre, à Paris même, par l'Allemand Muller, à ceux qui s'inquiétaient de la fureur pangermaniste. « Nous repousserons les crédits de guerre », clamait Muller. Et les crédits, comme toujours, furent votés par les socialistes. Muller, présent à Berne, n'a pu contester les faits. L'excuse qu'il a donnée, c'est que les majoritaires ont été approuvés par le peuple allemand, puisque les dernières élections leur sont favorables. Sans doute, mais est-ce bien le peuple allemand dont l'avis importe, si l'on veut un jugement impartial et éclairé sur les responsabilités de l'Allemagne, aussi bien socialiste qu'impériale ?

Les minoritaires allemands ont eu le mérite de parler plus franchement. M. Kurt Eisner n'a pas mâché leurs vérités à ses compatriotes. Il a proclamé la nécessité d'assainir « l'atmosphère de mensonge » qui empoisonne l'Allemagne depuis quatre ans. Il a reconnu les responsabilités des gouvernants et même des gouvernés, il a montré que le refus de les reconnaître empêche la révolution allemande d'être prise au sérieux à l'étranger. « Nous nous sommes trompés, nous avons été trompés », et le fait que des millions d'Allemands ferment encore les yeux à l'aveuglante vérité n'empêche pas cette vérité d'exister. M. Kautsky qui, comme Eisner, a eu. les pièces sous les yeux, défend la même thèse, et il faut que cette thèse ait paru bien incontestable pour que, ni M. Troelstra, ni M. Longuet, n'aient osé défendre les Scheidemann et autres amis. Les majoritaires eux-mêmes ont senti la nécessité de jeter du lest. Ne pouvant esquiver le débat, comme ils l'auraient préféré, ils ont essayé de le circonscrire, de l'étouffer dans le sein d'une commission mixte. Mais cette commission ne pourra pas enterrer la question, car M. Renaudel a fait décider qu'elle devrait travailler de nuit et déposer son rapport dès ce matin.

Ce rapport, nous ne le connaissons pas encore, mais nous connaissons déjà l'ordre du jour des majoritaires opposé à celui de M. Albert Thomas. La part du feu y est plus large que dans les discours de MM. Wells et Muller. Il y a même un point sur lequel les majoritaires passent pleine condamnation. Ils n'essayent plus de justifier l'invasion de la Belgique, ils admettent qu'elle ne comporte aucune excuse, et que toutes celles qui ont été données après coup ne soutiennent pas l'examen. La Belgique est innocente et doit être restaurée. L'ordre du jour verse même un pleur sur les souffrances qu'elle a endurées.

Mais, après ce grand effort de justice, les majoritaires allemands se trouvent en règle avec leur conscience. Les causes de la guerre sont pour eux : l'ultimatum autrichien à la Serbie, la mobilisation générale russe, la déclaration de guerre à la Russie et à la France qui en résulta. Mais qui a poussé l'Autriche à lancer son ultimatum ? Les socialistes autrichiens le savent et ne se privent plus de le dire : c'est l'Allemagne au fameux conseil de Potsdam. Quant à la mobilisation russe, répondant à l'hypocrite « état de danger de guerre » allemand, qui n'était qu'une mobilisation sous un faux-nez, on sait ce qu'il en faut penser. Ce n'était pas une menace, et l'état-major allemand était payé — ou plutôt payait assez — pour le savoir. C'est pourtant cette terrible menace, — dont on a vu depuis la foudroyante gravité, — qui a provoqué la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie et à la France. C'est là-dessus qu'on nous a demandé de livrer Toul et Verdun si nous voulions rester neutres, détail qui paraît avoir échappé aux majoritaires allemands. « Ils n'ont pas voulu la guerre ! » Nous connaissons ce refrain. Les socialistes allemands tournent le même phonographe que le kaiser. Naturellement, n'ayant pas voulu la guerre, ils ne nous doivent rien. Ils parlent de restaurer la Belgique, mais nos départements envahis, — et qui plus est, envahis à travers la Belgique, — il n'est question de rien pour eux. Et l'Alsace-Lorraine, on ne lui doit rien non plus, pas même la liberté.

Entre l'ordre du jour de M. Albert Thomas et celui des socialistes impériaux, la Conférence aura à se prononcer. Elle en cherchera sans doute un troisième propice à l'identification des contraires, mais des artifices de rédaction ne suffiront pas à réconcilier les deux tendances. Il ne s'agit pas, au surplus, de prononcer entre les Français et les Allemands, comme l'a très bien fait remarquer M. Renaudel, mais entre les minoritaires allemands et les majoritaires allemands, ce qui met plus à l'aise les internationalistes. L'opinion du monde civilisé est faite ; c'est au socialisme à voir s'il en veut décréter une autre, à base d'hypocrisie ou de mensonge, comme préface à son action dans la future Société des nations.

6 février 1919.

 

LES TRADITIONALISTES DE L'INTERNATIONALE

Il n'y a pas de parti plus traditionaliste que le parti socialiste. Le scenario des Congrès, qu'ils soient nationaux ou internationaux, est réglé d'avance par le régisseur, suivant le mot d'ordre de Berlin. Nous le voyons une fois de plus à Berne, sans aucune surprise, et c'est parce que le résultat en est connu d'avance que ce genre de réunions est toujours imposé par les Allemands aux camarades des pays ennemis. « Que ne sommes-nous allés à Stockholm ! » gémit encore M. Longuet. Et, en effet, si le Congrès de Stockholm avait eu lieu, ou si nous avions seulement été à Brest-Litovsk, comme nous y conviaient les camarades allemands, nous ne serions pas au bord du Rhin, et le kaiser ne serait pas en Hollande. Il serait plutôt à l'hôtel Astoria. Même aujourd'hui, après la défaite, l'Allemagne compte encore sur les socialistes alliés pour sauver ses bagages, et, depuis que le Congrès de Berne est ouvert, l'espoir renaît visiblement outre-Rhin, comme on en peut juger par le retour de popularité dont l'empereur et le militarisme sont l'objet.

Cette confiance n'est pas absolument sans raison. On disait à nos socialistes : « Allez là-bas pour mettre les Allemands au pied du mur, pour leur faire entendre la vérité, pour établir leurs responsabilités. » Et qu'est-il arrivé ? Il est arrivé que l'ordre du jour catégorique de MM. Albert Thomas et Renaudel a été jeté au panier, et que la Conférence en a voté un autre qui passe l'éponge sur le passé et qui donne d'avance un satisfecit à la Révolution allemande. La muscade a passé. M. Renaudel a même voté ce quitus général et M. Albert Thomas s'est borné à traduire sa désapprobation par une simple abstention.

Evidemment les majoritaires allemands ont fait des concessions verbales. La Conférence enregistre avec componction leur « entière rupture avec le vieux système responsable de la guerre », cette rupture qui se manifeste par le maintien à leur poste de tous les dignitaires militaires et diplomatiques de l'empire. Elle signale de même à l'admiration du monde leur promesse de consacrer désormais toutes leurs forces « à empêcher la naissance de tout militarisme et toutes tentatives d'anéantir la démocratie internationale ». Voilà une bonne garantie. On peut être sûr, en effet, que M. Scheidemann et ses amis travailleront à détruire le militarisme chez les autres, car chez eux, c'est chose faite, nous avons là-dessus la parole du camarade Muller. C'est même sa seconde parole, car il nous avait déjà promis quelque chose de pareil huit jours avant la guerre. Cette fois, ce sera plus sérieux, pourquoi ? N'avons-nous pas vu Haase, le 28 juillet 1914, tenir à Berlin des meetings en faveur de la paix pour répondre à l'appel de Jaurès ? Il y était même encouragé par le ministre de la Guerre, et le coq n'avait pas eu le temps de chanter trois fois que les crédits de guerre étaient votés par Haase lui-même qui est pourtant un minoritaire de là-bas. Nous avons déjà oublié cette histoire d'hier, sauf les Belges, qui d'ailleurs s'en sont bien trouvés, car leur refus de venir à Berne leur a valu, — et à eux seuls, — un certificat de bonne conduite de la part des camarades allemands.

Comme conclusion, la question des responsabilités, dont M. Albert Thomas et ses amis entendaient faire le prélude de toute la Conférence, est « renvoyée à un futur Congrès international ». La victoire des majoritaires allemands est éclatante. Muller est plus fort que Ludendorff. Comment, dira-t-on, s'explique cet ascendant immuable des Allemands dans les congrès socialistes ? D'abord par l'habitude : les socialistes non allemands ont toujours été de petits garçons devant les compatriotes du prophète Karl Marx. Ensuite par la discipline allemande qui en impose aux bonnes volontés dispersées des gens d'humeur indépendante. Enfin par la domestication savante de certains neutres, comme Troelstra, qui a eu hier un mot admirable, trop beau peut-être pour être tout à fait vrai. Il voit dans la Société des Nations, garante de la paix future, « une armée sans armes ». Voilà qui ferait bien l'affaire des pangermanistes. Chez les Anglais, le même esprit de soumission à Berlin n'est pas rare. Rappelons-nous que le 5 août 1914, après la violation de la Belgique, le bureau exécutif du Labour Party déclarait encore que ce fait nouveau ne constituait pas une raison suffisante d'intervention. M. Ramsay Macdonald disait mieux, le 3 août. Il prétendait que « l'honneur de la nation », invoqué par Sir Edward Grey, exigeait non l'intervention, mais la neutralité. Le Thomas britannique d'hier, que Muller remerciait de « tendre la main » aux Allemands, est de la même école. Reste à savoir si c'est aussi l'école française, et jusqu'à quel point.

7 février 1919.

 

LE PALAIS DES ILLUSIONS À BERNE

La Conférence socialiste a voté une résolution favorable à la Ligue des nations. Cette résolution contient une partie théorique sur laquelle tout le monde est d'accord, mais, comme il était facile de le prévoir, les Allemands y ont glissé quelques ambiguïtés dont ils espèrent faire leur profit. Il n'y a pas de mot plus allemand que le verbe : profitieren. La paix durable ne peut naître que d'une paix de droit, c'est bien évident, et les Alliés ont été longtemps seuls à le proclamer. L'Allemagne ne parlait pas d'une « paix de droit », quand elle se croyait victorieuse ; les Scheidemann et les Muller trouvaient à leur goût des paix comme celles de Brest-Litovsk et de Bucarest, de même qu'ils jugeaient excellente celle de Francfort. L'Allemagne a changé, nous dit-on. Elle a changé en ce sens qu'elle est battue au lieu d'être victorieuse, mais la mentalité que révèle un discours comme celui de M. Ebert à Weimar est exactement celle d'un prince Max de Bade, ou d'un prince de Bulow. Même les indépendants, ceux qui admettent que l'Allemagne a la responsabilité du conflit actuel, conservent l'idée d'abuser de notre crédulité. Kurt Eisner souhaitait hier à Berne que chaque pays insérât dans sa constitution un article déclarant que tout citoyen serait dégagé de ses obligations militaires en cas de guerre, si un arbitrage n'avait pas eu lieu. Ce serait bien commode en effet pour l'Allemagne. Nos socialistes — candides ou autres — se croiseraient les bras en attendant l'arbitrage, tandis que les camarades allemands recommenceraient froidement le coup de l'attaque brusquée.

On nous dira que nous sommes bien méfiants. Nous avons payé assez cher le droit de l'être. Nous croyons à la possibilité et à l'efficacité d'une Ligue des nations pour le maintien de la paix, mais à condition qu'elle dispose, contre les peuples agressifs, d'une autre artillerie que l'éloquence prolétarienne. « L'armée sans armes » de Troelstra ne nous rassure pas. La grève militaire des citoyens conscients ne nous rassurerait pas davantage, car le passé nous éclaire sur la réciprocité à laquelle il faudrait nous attendre. La franchise seule peut créer la confiance, et, quand elle manque pour reconnaître les crimes du passé, comment espérer qu'elle sera plus scrupuleuse dans l'avenir ? M. Albert Thomas l'a constaté, avec une surprise que nous ne partageons pas : « la confiance n'est pas rétablie » entre ceux qui ont déchaîné la guerre et ceux qui l'ont subie. Même M. Ramsay Macdonald, dont l'aveuglement pro-germain est sans limites, a exprimé sa déception de ne pas trouver plus de netteté dans les déclarations des majoritaires allemands : « Il faudra d'autres précisions de leur part. » Il est très facile de proclamer que l'impérialisme est mort, que le militarisme est aboli, mais les faits observés ne répondent pas aux mots, et c'est toujours l'état-major d'hier qui mène l'Allemagne. On a changé quelques figurants sur le devant de l'estrade, mais la direction reste la même ; comme disait Guillaume : der Kurs bleibt der alte. Tant que les socialistes alliés ne s'en rendront pas compte, comme s'en rendent compte déjà les Belges et les Américains, ils feront — inconsciemment pour la plupart d'entre eux — le jeu de l'ennemi, et ils ne pourront s'en prendre qu'à eux-mêmes si l'opinion considère leur activité avec inquiétude. On se défie d'eux parce qu'ils ne se défient pas assez de partenaires qui les ont trop souvent pris au piège.

8 février 1919.

 

LA FIN DE LA CONFÉRENCE SOCIALISTE

Il est difficile de ne pas voir que la Conférence internationale des partis socialistes s'est terminée sans éclat. L'attention du public s'en est détournée dès qu'il a été acquis que l'influence allemande y restait prépondérante. Les Belges et la plupart des Américains, en refusant d'y participer, ont fait preuve d'une psychologie qui les honore. Nos socialistes ex-majoritaires ont été moins bien inspirés, mais M. Albert Thomas n'a pas été longtemps à s'en apercevoir et à reprendre le chemin de Paris. M. Renaudel, plus fluide, a tenu bon jusqu'au bout, et a fait entendre aux majoritaires allemands quelques vérités, qui ont glissé d'ailleurs sur l'épaisse carapace d'incompréhension sous laquelle s'abrite leur impérialisme impénitent. Tout cela ne valait certes pas le voyage. Les socialistes, au moment même où ils se targuent de reconstituer l'Internationale, se montrent incapables d'avoir une doctrine même sur les points les plus essentiels. La conférence, après un débat interminable et vain, n'a pu émettre aucune opinion nette sur le bolchevisme. Elle a adopté une motion Branting qui ne tranche rien et qui, malgré son caractère académique, n'a pu rallier tout le monde. Tout jugement clair est réservé. On s'informera, on enquêtera, on verra plus tard. Est-ce la peine de se réunir à grand fracas pour aboutir à un tel néant ? Quand M. Branting, après cet aveu d'impuissance, salue dans ce Congrès amorphe « le commencement d'une ère nouvelle pour le socialisme », il abuse tout de même un peu de l'optimisme présidentiel. Le seul résultat appréciable de la conférence de Berne a été de lever, en ce qui concerne du moins les socialistes, l'ostracisme vengeur que les Allemands sentent peser sur eux. Les Académies, les corps savants, les milieux mondains, le monde de l'industrie et du commerce leur tournent le dos ; mais ils ont la consolation de serrer la main amie de M. Longuet. C'est toujours cela.

 

On peut considérer comme un épilogue du Congrès de Berne l'affaire du rapport Guilbeaux dans le procès par contumace intenté à ce défaitiste, d'abord embusqué en Suisse, puis expulsé et envoyé en Russie. L'avocat général donna connaissance d'un rapport adressé par Guilbeaux, le 19 mai 1918, au bureau bolchevik de Berne. Ce rapport fut reproduit par la Démocratie nouvelle : en voici les deux passages essentiels :

« Le camarade Péricat m'a fait parvenir le programme de la conférence qui va se tenir à Saint-Étienne et qui sera organisée par le Comité de défense syndicaliste. Les frais d'organisation lui sont parvenus et il remercie chaleureusement les camarades russes du Bureau international pour leur fraternel appui.

« Merrheim, de la Fédération des métaux, est hésitant, ne voulant pas suivre Péricat, mais si notre mouvement a de nouvelles chances de succès, il s'y ralliera sans doute. Bourderon nous a donné son appui tacite, ainsi que Henri Fabre du Journal du Peuple, qui est sûr de sa rédaction.....

« J'ai reçu du délégué social-démocrate allemand les indications se rapportant au mouvement qui se préparait à Essen et à Cologne, mais je déduis de sa longue lettre qu'il y aurait de grandes difficultés dans l'organisation pratique d'un mouvement, pendant que l'offensive allemande se poursuit en France.

« Le Bureau international pourrait employer toute son autorité et ses propagandistes secrets dans le but d'esquisser simplement un mouvement gréviste dans les centres métallurgistes allemands.

« L'annonce de ce mouvement, transmise en France le plus rapidement possible, nous aiderait puissamment et précipiterait les événements.

« Effervescence dans les milieux ouvriers français et grèves probables que notre propagande intensifiera dans un sens nettement révolutionnaire. Appui des députés Brizon, Alexandre Blanc et Raffin-Dugens, appui tacite et incertain mais qui s'affirmera péremptoirement, dès que nous pourrons envisager une réussite de notre action. Appui de plusieurs journaux socialistes révolutionnaires et zimmerwaldiens, tels que la Vague, le Journal du peuple, le Droit du peuple, etc. »

 

AUTOUR D'UN DOCUMENT

Il est difficile de ne pas attacher d'importance au document cité par l'avocat général Mornet dans son réquisitoire contre le défaitiste Guilbeaux. Il est impossible que ceux qui sont personnellement nommés n'éprouvent pas le besoin de donner au moins une explication. Il s'agit de d'un rapport de Guilbeaux lui-même, adressé le 19 mai au bureau bolchevik de Berne. Il faut lire ce texte, que nous reproduisons plus loin, et il n'y a même pas à le lire entre les lignes, car Guilbeaux, écrivant à des amis sûrs, n'avait à prendre aucune précaution oratoire. On y voit à découvert l'abominable propagande faite en France pour provoquer chez nous un mouvement révolutionnaire, à la veille même de l'attaque du Chemin des Dames. Les journaux créés à cet effet y sont appelés par leur nom, et Guilbeaux fait même remarquer pour l'un d'entre eux que la situation de fortune du camarade gérant donne à espérer que l'origine des fonds ne sera pas suspectée. Pour une conférence syndicaliste à Saint-Etienne, il indique que le camarade organisateur, — et il le nomme, — a reçu les fonds destinés à en couvrir les frais. Il insiste sur la nécessité « d'esquisser » un mouvement gréviste en Westphalie pour que la nouvelle, aussitôt transmise et commentée en France, permette de faire mieux chez nous. Il énumère les hommes politiques, les kienthaliens, dont l'appui, d'abord « tacite et incertain », s'affirmera péremptoirement si le coup réussit.

Nous ne disons pas que Guilbeaux doive nécessairement être pris à la lettre, nous disons seulement que ses affirmations méritent une réponse. Il n'est pas dans nos habitudes de condamner qui que ce soit a priori, mais les intéressés comprendront qu'on attend d'eux quelques éclaircissements. Dès ce matin, le Journal du Peuple taxe de « faux » le document et le reproduit intégralement. Son directeur, personnellement mis en cause, déclare qu'à la date indiquée lui et ses amis « ont fait taire leurs sentiments pacifistes, tant ils sentaient que c'en était fait de notre pays si nous n'avions point réalisé l'union devant le danger. » Que vaut la réponse ? Nous n'avons pas la prétention d'en juger sans plus ample informé, mais elle prouve au moins que la nécessité de répondre est manifeste. Le public ne croit pas tout ce qu'on raconte, mais d'autres affaires ont montré que ce qu'on raconte n'est pas toujours imaginaire. Hier encore, on saisissait cinq millions de roubles sur des bolcheviks débarqués à Dunkerque. Ces fonds étaient-ils destinés innocemment à la Croix-Rouge russe ? Même en se gardant des jugements téméraires, il est permis d'avoir un doute. Et quand on voit combien factices et dociles étaient les agitations socialistes en Allemagne, l'idée qu'elles étaient « esquissées » simplement pour en déclencher de réelles chez nous ne paraît pas aventurée. La déclaration de l'Alliance Camot, communiquée ce matin même, exprime le même scepticisme : « La lutte de classes n'est pour les Allemands qu'un article d'exportation destiné à ruiner le commerce étranger et à désorganiser les autres nations. »

Ce que le public reproche surtout aux socialistes, c'est justement de ne pas vouloir voir de pareilles vérités, qui crèvent les yeux. Et ce n'est pas seulement le public non socialiste qui s'étonne et s'inquiète de cet aveuglement. Le groupe des Quarante — actuellement quarante-trois — exprime ce sentiment avec la même franchise que nous tous. Il proteste contre certaines promiscuités, contre certaines complaisances qui tournent plus ou moins vite à la complicité. Hier encore, M. Alexandre Varenne, dans son nouveau journal, la Politique, enregistrait sans regret la scission qui sépare chaque jour un peu plus les socialistes patriotes des socialistes bolchévisants. « Nous ne la désirions pas, dit-il, mais si ces messieurs y tiennent... » Et il est bien certain que ceux qui rompent avec les Quarante pour n'avoir pas à rompre avec les bolchévisants ne peuvent s'étonner d'être jugés, — sommairement peut-être, mais non sans apparence de raison, — comme étant à la suite des Guilbeaux. Sur tous ces points, l'affaire du document Guilbeaux crée une occasion, voire une nécessité, de préciser les positions et les responsabilités de chacun. Le Journal du Peuple a fourni, bonne ou mauvaise, son explication. Il reste d'autres personnages, et plus notables, qui estimeront sans doute qu'ils ont aussi à donner la leur.

12 février 1919.

 

La Conférence syndicaliste fit moins de bruit. Sa caractéristique la plus intéressante est d'avoir su se garder de toute confusion avec la conférence socialiste. Elle vota « une charte du travail » réglant dans le monde entier les principales questions concernant les heures de travail, les conditions de salaire, la protection des femmes et des enfants, etc. Elle ajourna les questions délicates à un futur congrès qui serait convoqué à Amsterdam ou ailleurs dans des conditions plus normales.

 

La cherté de la vie continuait à préoccuper le public. La société coopérative d'achats en commun, « les hôteliers français », publia un tableau comparatif du coût de la vie dans les quatre dernières années. Voici ce tableau qui fit grande impression. On y remarquera qu'à partir de 1918 certains produits sont taxés, ce qui, théoriquement, devait en arrêter la hausse. Le résultat, le plus souvent, fut de les rendre introuvables.

Le gouvernement, pour donner à l'opinion une satisfaction, fût-elle illusoire, déposa et fit discuter d'urgence une loi tendant à châtier les accapareurs et les mercantis. Cette loi fut votée à la Chambre, le 7 février, mais avec peu d'illusions et elle restera en panne au Sénat. Elle entendait frapper « tous les auteurs de manœuvres illicites ayant pour but d'opérer la hausse ou la baisse du prix des denrées ou marchandises au-dessus ou au-dessous des prix qu'aurait déterminés la concurrence naturelle et libre du commerce ». On excepta les producteurs agricoles en maintenant cependant que la loi devait s'appliquer à « tous » les spéculateurs. Ces procédés un peu enfantins et contradictoires ne paraissant pas de nature à réduire le coût de la vie, le ministre du Ravitaillement, M. Vilgrain, songea à mettre à la disposition de la ville un certain nombre de denrées qui devaient être livrées au public à des prix modérés. La construction de baraquements fut décidée dans les différents quartiers. Beaucoup doutèrent — et l'avenir leur donnera raison, — que ce procédé fût le meilleur et le plus simple.

 

UTILISER CE QUI EXISTE

L'abaissement du prix de la vie ne peut résulter que de la production et de la concurrence. C'est courir à des échecs inévitables et mérités que de le chercher ailleurs. Il est curieux que chacun s'en rende compte en ce qui concerne son petit cercle et qu'il soit si difficile de le faire comprendre au public pris dans son ensemble. L'inefficacité de la taxation a tout de même fini par sauter à tous les yeux. La seule chose dont on parle aujourd'hui, c'est d'amener le produit à la portée du consommateur et en assez grande quantité pour donner à réfléchir à l'accapareur. Rien de mieux. Mais est-il nécessaire pour cela de créer de nouveaux organismes ? On nous parle de baraquements à édifier, de personnel à embaucher. Ce serait une aberration, et onéreuse, contraire par conséquent à l'abaissement des prix. Nous avons toujours ce travers de faire de nouvelles lois au lieu d'appliquer les anciennes, et de forger de nouveaux rouages au lieu de nous servir de ceux qui attendent qu'on les fasse fonctionner. Pour vendre à des prix raisonnables les denrées essentielles sur lesquelles la spéculation s'exerce abusivement, servons-nous d'abord des coopératives. Il n'en manque pas, de toutes prêtes, ayant leur personnel, leur clientèle, leurs magasins, leurs moyens de livraison. On en a, depuis la guerre, installé de nouvelles, souvent officieuses, patronnées par les municipalités ; il ne leur manque que des marchandises. Si le ministre du Ravitaillement en a à leur fournir, inutile de chercher autre chose : qu'on les approvisionne. Les prix légitimes se rétabliront par elles et s'imposeront aux mercantis, sans aucuns risques ni dépenses de premier établissement.

10 février 1919.

 

La première séance de la Constituante allemande s'ouvrit à Weimar, le 6 février. Le 11, Ebert était élu président de la république allemande et Scheidemann lui succéda comme chancelier.

Durant ce temps, la Conférence de la paix poursuivait ses travaux à Paris. Le président Wilson, obligé de retourner en Amérique, donna lui-même connaissance du projet de pacte (covenant) de la Société des Nations, le 14 février, et partit le soir même pour les États-Unis. Débarqué à Boston, il prononça le même jour (25 février) un premier discours pour faire accepter à l'opinion américaine encore hésitante, l'idée qui lui était chère.

Les polémiques de la presse révolutionnaire contre « l'impérialisme » de M. Clemenceau eurent pour conséquence un attentat dont fut victime le président du Conseil à la sortie de son domicile, rue Franklin.

 

L'ATTENTAT CONTRE M. CLEMENCEAU

L'attentat odieux qui a menacé la vie de M. Clemenceau a soulevé l'indignation de tous en France et chez nos alliés. Des témoignages innombrables de sympathie sont venus au président du Conseil. Il en est dans le nombre d'illustres ; il en est de simples et de touchants. Tous ils attestent la même pensée, le même vœu : la reconnaissance envers l'homme qui a été le ministre de la victoire, l'espérance qu'une prompte guérison lui permettra de continuer bientôt son œuvre.

Les sentiments du pays ont été exprimés tout de suite dans la presse et au Parlement. Hier et ce matin les journaux de toutes les opinions flétrissent la tentative criminelle, aussi abominable qu'absurde, et traduisent les sentiments de respect, de gratitude et d'attachement qui environnent le chef du gouvernement français. A la Chambre, le président s'est fait l'interprète de l'émotion générale en disant que l'acte odieux dont M. Clemenceau avait été victime atteignait la France elle-même. Au nom des socialistes, M. Renaudel a eu la louable pensée de s'associer aux paroles prononcées par le président de la Chambre et aux vœux formés pour le prompt rétablissement de M. Clemenceau. Cet hommage unanime de la Chambre est l'expression du sentiment du pays. C'est, selon le mot de M. Leygues, la citation à l'ordre du jour de la Patrie.

Ce que les témoignages officiels ne traduisent pas, et ce que tout le monde peut constater, c'est la manifestation spontanée de tous les instants, c'est l'accord de la reconnaissance admirative et de la confiance généreuse des citoyens. Dès que le public a pu espérer que la vie de M. Clemenceau n'était pas en danger, il a été recueilli et paisible. Mais il a mieux mesuré pendant un instant d'inquiétude ce que représentait pour lui dans les circonstances présentes le vieil homme politique dont l'ardent patriotisme a animé la victoire. Il a compris aussi que le principal de cette victoire étant obtenu, il restait à en poursuivre l'achèvement. Il a mieux senti enfin ce qu'il pouvait encore attendre de la flamme, de la volonté et du prestige de M. Clemenceau.

Comment dans un pays tout pénétré de ces sentiments, ayant tant de sens politique et tant d'instincts de ses intérêts, la doctrine anarchiste qui arme les criminels peut-elle poursuivre sa propagande empoisonnée ? C'est une question qui se présente nécessairement à l'esprit au lendemain du jour où M. Clemenceau a failli périr. Sans doute il y a des fous, des fanatiques et des isolés. Mais il y a aussi des milieux anarchistes où se cultivent méthodiquement les haines, où s'exaspèrent les ressentiments, où se construit l'esprit de révolte et de destruction. A la suite des événements qui ont secoué le monde, ces éléments de trouble et de folie demeurent un péril, et la manière dont est ravagé depuis un an en Europe un grand pays est un enseignement net. L'Allemagne vaincue n'a qu'à gagner à répandre l'anarchie chez les autres. Là où ses armes ne suffisent pas, elle suscite Trotsky ou d'autres, elle entretient le défaitisme ; elle cherche à créer le désordre. Le monde civilisé n'a pas triomphé de la barbarie allemande pour sombrer dans la barbarie anarchiste. Les gouvernements qui ont su abattre l'une ne faibliront pas devant l'autre.

Toute la France fait les vœux les plus ardents pour le rétablissement du président du Conseil. Tous les Alliés s'y associent. M. Clemenceau, grand serviteur de son pays, n'est pas seulement le chef du gouvernement français : il est aussi le président de la Conférence. Il doit donc aujourd'hui ménager ses forces pour les mettre mieux demain au service du grand travail qui s'élabore. Il est entouré des souhaits unanimes de ceux qui, sachant ce qu'il a fait, savent aussi quelle part il doit prendre dans l'achèvement de la victoire.

21 février 1919.

 

Les inquiétudes inspirées par cet attentat furent heureusement vaines. Au bout d'une semaine, le président put reprendre ses occupations. Le meurtrier, Cottin, ouvrier anarchiste, fut jugé par un conseil de guerre, le 14 mars, et condamné à mort le même jour. La peine fut commuée (8 avril) en dix ans de réclusion.

Le président de la république bavaroise, Kurt Eisner, fut moins heureux : il fut assassiné, le 21 février, par un lieutenant de la garde, le comte d'Arco-Valley. Il s'y attendait, semble-t-il, depuis le discours courageux qu'il avait prononcé à la Conférence socialiste de Berne où il avait reconnu la culpabilité de l'Allemagne à l'origine de la guerre. « J'ai, disait-il à ceux qui le félicitaient de sa franchise, signé mon arrêt de mort. » La Bavière a passé depuis par une période de trouble extrêmement confuse. Une république à la bolchevik avec conseil des soviets a essayé de se constituer à Munich (23 février), mais le reste du pays n'a pas suivi. Le gouvernement régulier s'est transporté à Bamberg, et la ville de Munich, isolée, non ravitaillée, n'a pu tenir longtemps devant les troupes du gouvernement bavarois Hoffmann soutenu par des contingents prussiens.

Plus durable sera la république bolchevik de Hongrie, proclamée le 22 mars à la suite de la démission du comte Karolyi, qui ne disparaîtra qu'au mois d'août, par la fuite de son président Bela-Kun, devant l'avance des Roumains.

A travers tout cela, les travaux de la Conférence de la paix se poursuivaient avec une lenteur décevante. Le Conseil des Dix, puis le Conseil des Quatre — Wilson, Clemenceau, Lloyd George, Orlando — continuait à procéder dans le plus grand mystère, mais sans méthode apparente. La situation intérieure s'en trouva affectée. L'arrêt de la démobilisation à partir du 5 avril, le maintien des restrictions, des interventions de l'État, de la censure, le renchérissement de la vie, enfin l'aggravation de la situation financière qui ne pouvait s'améliorer tant que les dépenses restaient presque les mêmes, tout cela avait assombri les esprits au Parlement et même au dehors. On avait vu avec inquiétude la faculté d'émission de la banque portée à 36 milliards par le vote de la Chambre du 5 mars. Les socialistes essayent d'exploiter ce mécontentement à la Chambre sans beaucoup de succès. La C. G. T. l'exploite dans le public avec plus de résultat. Elle eut même un commencement d'adhésion fort significatif d'un certain nombre d'associations de fonctionnaires.

 

LES FONCTIONNAIRES À LA BOURSE DU TRAVAIL

Ce n'est pas un événement sans signification que le meeting tenu par les fonctionnaires et cheminots à la Bourse du travail, avec le concours de la C. G. T. Certes, tous les fonctionnaires n'étaient pas là, beaucoup n'étaient ni présents, ni représentés, et le fait que la réunion se soit tenue à la Bourse du travail, ou que le secrétaire général de la C. G. T. y ait pris la parole, n'implique pas dès maintenant une adhésion à la C. G. T. elle-même, ainsi qu'à tous les principes professés par certains de ses dirigeants. Toutefois, s'il est sage de ne rien exagérer, il est sage également de ne pas se dissimuler la réalité. On a laissé se propager parmi les corps de fonctionnaires les plus respectueux de la discipline sociale un état d'esprit qui n'équivaut pas encore à une déclaration de guerre contre l'État, mais qui confine pour le moins au fameux Kriegsgefahrzustand, imaginé par le gouvernement allemand pour cacher sa mobilisation. Les fonctionnaires sont persuadés qu'on n'obtient satisfaction qu'en désertant la voie hiérarchique, qu'en faisant du bruit, qu'en forçant la main aux pouvoirs publics. Ils ont vu depuis des années le succès continu de ceux d'entre eux qui ne se gênaient pas pour recourir à la menace, sinon au sabotage. Ils ont constaté que la fréquentation des milieux révolutionnaires était souvent plus rémunératrice que l'assiduité au travail professionnel. Les indemnités de vie chère, les augmentations de traitements ont plu sur ceux qui tendaient le poing au lieu de tendre la main. A ces derniers, on accordait des bons points, des prix de bonne conduite, mais à l'heure du berger — en l'espèce, l'heure du budget — ils étaient régulièrement renvoyés au lendemain.

Aujourd'hui, les gens calmes se découragent, ils se mettent à l'école des autres, et l'ordre du jour voté hier par la Fédération des cheminots, l'Union fédérative des employés de l'État et la Fédération des employés des départements et communes proclame le dessein de « faire la propagande nécessaire pour que le prolétariat administratif adhère à bref délai dans son ensemble à la C. G. T. et vienne participer ainsi à l'organisation d'une société plus humaine et plus juste. » Sans prendre au tragique cette phraséologie, oh admettra tout de même que ce n'est pas celle dont use d'ordinaire M. Lebureau. Nous souffrons ici comme partout de l'indécision des pouvoirs publics, de leur tendance à vivre au jour le jour, à prodiguer des promesses inconsidérées sans se soucier du lendemain. Après avoir fait miroiter aux yeux des fonctionnaires des augmentations immédiates, on leur parle aujourd'hui de les lier à une vaste réforme administrative. Ce serait, en effet, on ne peut plus naturel, mais, connaissant mieux que personne la lenteur et l'incapacité d'aboutir de ce qu'on appelle le travail parlementaire, les fonctionnaires prennent pour une fin de non-recevoir ironique la réponse dilatoire qui leur est donnée. Ils pensent mieux réussir en cassant les carreaux, et il est malheureusement probable que leur calcul est juste. C'est cela qui est grave.

10 mars 1919.

 

Le vote d'une loi concédant à tous les fonctionnaires le droit syndical absolu ne pouvait que favoriser le mouvement qui en entraînait déjà un certain nombre vers les opinions extrêmes. Il convient d'ajouter que le relèvement des traitements réclamé depuis longtemps par le personnel des grands services publics, notamment par le personnel enseignant, se faisait longuement désirer.

 

LE TRAITEMENT DES PROFESSEURS

On sait que la question des traitements universitaires est à l'étude depuis plusieurs mois. Nul ne conteste que les traitements actuels soient insuffisants. L'augmentation du coût de la vie a rendu plus aiguë une crise qui existait déjà avant la guerre. Le recrutement se faisait déjà avec peine, et le niveau du personnel ne peut se maintenir que si les examens et concours attirent un nombre de candidats permettant vraiment une sélection. Cette sélection n'est plus possible dans l'enseignement primaire, où l'on est réduit à faire flèche de tout bois ; la marge de même est fort rétrécie pour l'enseignement secondaire, et par suite pour l'enseignement supérieur, qui puise au même réservoir. Cette difficulté de recrutement a d'autres causes que la question d'appointements. Beaucoup de vocations sont découragées pour l'enseignement primaire par le rôle que joue la politique dans les nominations, par les services extraprofessionnels qu'on demande aux instituteurs, et par l'inquisition qui s'exerce trop souvent sur leurs opinions. Dans l'enseignement secondaire, l'indépendance du professeur est mieux respectée, sans qu'on puisse affirmer qu'elle le soit toujours et partout, mais d'une façon générale l'évolution des mœurs, des programmes et des méthodes semble avoir amoindri la séduction de la fonction et le prestige du titre. Toutefois, si large qu'on puisse faire la place de cet ordre de considérations, il reste vrai que la raison déterminante et immédiate qui éloigne de la carrière universitaire un grand nombre de jeunes gens est bien la médiocrité de la situation matérielle.

Va-t-on y porter remède ? M. Lintilhac, bien placé pour savoir ce qu'il en est, a donné hier, dans la Lanterne, des indications rassurantes. Les chiffres qu'il publie ne concernent que l'enseignement secondaire, mais il est évident que le barème adopté ne saurait être très différent comme résultats pour les deux autres ordres. Le projet sur lequel le ministre des Finances et celui de l'Instruction publique se sont enfin mis d'accord — projet qui sera déposé à la Chambre cette semaine, — se résume ainsi : 1.200 francs d'augmentation uniforme, plus un quart du traitement antérieur, et, pour les agrégés, 1.500 francs d'indemnité au lieu de 500. En gros l'augmentation ainsi calculée ressort à 50 %. La réforme ainsi limitée coûtera une quarantaine de millions pour l'enseignement secondaire[1]. Il va sans dire qu'elle coûtera beaucoup plus pour l'enseignement primaire, vu le nombre des parties prenantes. Est-ce trop ? Ce n'est pas trop, dit M. Lintilhac, si l'on veut garder à notre enseignement secondaire son éclat et son originalité, dus à la qualité de ceux qui le donnent. Vaudrait-il autant si les professeurs étaient d'un savoir et d'un goût moins affinés ? Ceux qui pensent qu'une sorte d'enseignement primaire supérieur suffirait à former une élite intellectuelle sont peut-être d'avis que le maintien de notre vieille culture nationale et classique ne mérite pas tant d'égards ni de sacrifices. Mais ceux qui tiennent à garder à la France son renom littéraire, artistique et scientifique, ne prennent pas à la légère la perspective du découronnement que serait pour elle la décadence des fortes études. L'enseignement secondaire a perdu aux armées 452 tués, 97 disparus, et 84 grands blessés incapables de remonter dans leur chaire. Ce vide sera difficile à combler, quoi qu'il arrive ; il ne sera pas comblé du tout si la condition des professeurs ne devient pas suffisante pour attirer de bons candidats et aussi pour retenir les titulaires enclins à chercher une autre voie.

M. Lintilhac constate qu'il y a du mécontentement. Il craint même que ce mécontentement ne se traduise dès maintenant par un relâchement du devoir professionnel. Il parle même d'un mot d'ordre de « grève perlée » qui circulerait jusque dans les lycées de Paris. M. Lintilhac connaît trop bien un corps auquel il a si longtemps appartenu pour croire sérieusement que des hommes, à la conscience desquels on a tant de fois rendu hommage, puissent être vraiment capables de faire payer à leurs élèves la lenteur des pouvoirs publics à leur donner toute satisfaction, mais il a pleinement raison de penser qu'il ne faut pas même qu'un pareil soupçon puisse les effleurer. Aucun professeur ne saurait oublier le caractère sacré de la mission de confiance qui lui est assignée, mais n'est-ce pas Bossuet qui a écrit, ou à peu près : « Je serais incapable de tout travail intellectuel si j'étais à la gêne dans mon privé » ?

17 mars 1919.

 

Les socialistes essayèrent de tourner en apologie de Jaurès et de leur parti le procès de l'assassin de Jaurès qui eut lieu devant le jury de la Seine et qui se termina, le 29 mars, par l'acquittement de l'accusé.

 

LE VERDICT

Le verdict du jury acquittant purement et simplement l'assassin de Jaurès ne saurait être approuvé. Un assassinat avec préméditation, même inspiré par la passion politique, reste un assassinat. Il peut bénéficier de circonstances atténuantes, justifier un appel à la clémence, — et la partie civile n'y faisait aucune objection, — mais aller au-delà, c'est s'engager dans une voie qui n'est plus celle de la justice.

Est-ce à dire que la décision du jury soit inexplicable, ou ne s'explique que par un parti pris de classe ou d'opinion, comme l'écrivent les amis et disciples de Jaurès ? Cette façon simpliste de voir les choses est précisément celle qu'on reproche au jury. Le jury a eu ses raisons, qu'il nous est permis de ne pas trouver bonnes, mais qu'il n'est pas possible de feindre d'ignorer. D'abord le jury a été frappé de la durée de la détention préventive. Même acquitté, Villain a subi près de cinq ans de prison. C'est une peine que les juges ont sans doute estimée suffisante, sans se rendre compte probablement qu'une condamnation, même si elle n'avait rien ajouté à la matérialité de l'expiation, lui aurait au moins donné le caractère de sanction qu'elle devait avoir. La condamnation, n'eût-elle été qu'un mot au point de vue pratique, devait être prononcée au point de vue moral. Mais les jurés n'entrent guère dans des considérations de nuances. Toutes les fois qu'un crime a une excuse passionnelle, ils résistent difficilement à la tentation de l'absoudre sans se préoccuper des conséquences que ces absolutions irréfléchies ne manquent pas de produire. Nous avons souvent déploré cette faiblesse du jury dans des causes d'ordre privé, nous ne la déplorons pas moins quand il s'agit d'une affaire d'ordre politique. Ceci dit, il faut bien avouer que la principale raison de l'acquittement de Villain, c'est la manière dont les amis de Jaurès ont cru devoir défendre sa mémoire. On a eu l'impression d'assister au procès de Jaurès et non à celui de son meurtrier. Il était naturel que les amis et la famille de la victime voulussent rendre un dernier hommage au talent, à la générosité, au savoir de celui qu'une balle imbécile autant que criminelle leur avait ravi. Tout le monde, au lendemain même de l'attentat, avait exprimé les mêmes sentiments, et personne ne songerait à les désavouer aujourd'hui. Tout a été dit et redit sur la puissance de travail, la faculté d'assimilation et les qualités privées de Jaurès. On ne saurait vraiment prétendre qu'il y eût besoin d'une semaine de dépositions et de débats pour éclairer le jury sur ces points incontestés. Le jury a eu l'impression qu'on cherchait à faire davantage, qu'on cherchait à faire décerner à l'ancien tribun une sorte d'apothéose, et que le verdict qu'on attendait de lui serait exploité dans un autre intérêt que celui de l'accusation ou de la défense. Certains témoins ont paru moins préoccupés de faire proclamer par la Cour d'assises la culpabilité de Villain que l'infaillibilité de Jaurès et de son parti. Nous ne voulons pas discuter aujourd'hui le rôle de Jaurès avant la guerre, non plus que celui des socialistes au cours de la guerre ; nous n'avons aucun goût pour les hypothèses sur ce qu'aurait fait ou dit Jaurès dans telle ou telle circonstance, il nous suffira de constater que la question posée au jury était tout autre, et que, si le jury l'a perdue de vue, c'est en partie la faute de ceux qui lui en font grief aujourd'hui.

Nous serions bien surpris si l'opinion, dans son ensemble, ne jugeait pas les choses avec le sang-froid et l'objectivité qui sont les meilleures bases de l'union sacrée. Le procès n'a pas passionné le public, il ne se passionnera pas davantage au sujet du verdict. Ce serait l'interpréter faussement que d'y voir des intentions que le jury ne peut avoir eues, et que personne n'a intérêt à lui prêter.

31 mars 1919.

 

En protestation contre ce verdict, les amis et partisans de Jaurès organisèrent une manifestation qui eut lieu le 6 avril, avenue Henri-Martin. Une foule, qu'on peut évaluer raisonnablement à 30.000 personnes, défila devant le buste du tribun avec assez de calme, sauf un incident provoqué par une bande d'anarchistes bolchevisants qui avaient arboré un drapeau noir que la police voulut leur enlever.

Les revendications des ouvriers obtinrent un succès considérable par la loi limitant à 8 heures la durée de la journée de travail, votée à la Chambre après trois séances (17 avril) et par le Sénat le 23. Néanmoins, l'union des syndicats de la Seine organisa pour le 1er mai une manifestation qui devait consister en une grève générale et en une démonstration sur la voie publique.

 

LE PREMIER MAI

Le 1er mai aurait pu avoir — et aura quand même dans une certaine mesure — un caractère de fête nationale. Outre la victoire du droit et des démocraties sur le militarisme et l'autocratie, le monde du travail célébrera, sans que personne refuse de s'y associer, l'amélioration des conditions de vie dont le vote de la loi de huit heures et les stipulations de la Société des nations apportent la réalisation, non plus lointaine, mais immédiate. La Confédération générale du Travail, qui, dans un appel aux paysans, déclare avec insistance qu'elle est « professionnelle, mais non politique », a certainement le désir de donner à cette manifestation une signification d'ordre et de discipline. Sans doute il est sous-entendu, et même exprimé que cette exhibition de la force prolétarienne est une sorte d'avertissement à la classe bourgeoise — un tir de barrage avant l'attaque, dit un des chefs de la C. G. T., — mais, malgré tout, l'idée générale est bien de ne pas provoquer de désordres utiles uniquement aux amateurs de bolchevisme.

Seulement la discipline syndicaliste est comme beaucoup d'autres : elle est plus facile à prescrire sur le papier qu'à imposer dans la réalité. Au dernier moment, l'Union des Syndicats de la Seine a décidé, contrairement au programme arrêté au-dessus d'elle, d'organiser un cortège sur les boulevards. Cette résolution, due à l'initiative des terrassiers, n'a été prise qu'à une faible majorité, mais elle n'en crée pas moins une complication, d'autant plus que le gouvernement a décidé, par une précaution assez naturelle, d'interdire toute manifestation sur la voie publique. Alors que tout le monde était d'accord pour éviter toute occasion de conflit, le cortège — s'il cherche à se constituer quand même — en amènera une fatalement. Il est permis de croire que la C. G. T., qui est la première intéressée à faire respecter ses impératives instructions par les organisations qui se réclament d'elle, réussira à rappeler à la réflexion ceux qui prétendent lui forcer la main. On ne peut que le souhaiter, non pas que l'ordre puisse être sérieusement compromis quoi qu'il arrive, mais parce qu'il est pour le moins inutile de donner à la délégation allemande, débarquée tout à point, l'impression, — si illusoire fût-elle, — qu'il y a des troubles possibles à Paris comme à Berlin. Elle ne manquerait pas d'en tirer des conclusions qui ne seraient pas de nature à hâter la signature de la paix.

1er mai 1919.

 

Ceux qui ont organisé le Ier mai sont d'accord avec ceux qui n'en voyaient pas l'utilité pour regretter que leur manifestation n'ait pas conservé jusqu'au bout le caractère pacifique et académique qu'ils se flattaient de lui donner. A qui la faute ? Nous n'avons pas mis en doute les intentions de la Confédération générale du travail, mais ceux qui la dirigent sont mieux placés que personne pour savoir qu'on n'est jamais sûr de maintenir la discipline — même syndicale — quand on convoque dans la rue des foules où se glissent forcément des éléments qui se soucient du syndicalisme comme du capitalisme, et pour qui toute occasion, est bonne de faire un mauvais coup. La C. G. T. l'ignorait si peu qu'elle n'avait inscrit à son programme primitif — celui que le public avait accueilli sans aucune hostilité préconçue — ni cortège ni défilé sur la voie publique. Elle a été débordée par quelques syndicats plus particulièrement acquis aux idées de violence et qu'elle n'a pas su ramener à l'obéissance. La responsabilité des troubles d'hier est là, et non ailleurs ; personne ne s'y trompe, et les gros mots des uns, non plus que les malices envenimées de quelques autres, ne donneront pas le change au pays.

Le gouvernement a eu sa journée ; M. Clemenceau a voulu avoir sa victoire, écrit l'Humanité. Il y a quelque part, en effet, un gouvernement qui sera tenté de considérer la journée d'hier comme une victoire, ou tout au moins comme un réconfort, mais ce n'est pas celui qui siège à Paris. Il est triste, dit-on, de voir le poilu occupé à sauver la patrie sur les boulevards. Sans doute, mais comment dissimuler cette vérité éclatante qu'il dépendait de ceux-mêmes qui s'en plaignent le plus d'épargner aux dompteurs du militarisme allemand la tâche, assurément plus ingrate à tous égards, dont ils ont eu à s'acquitter hier ? Il faut singulièrement mépriser le bon sens public pour le croire capable de ne pas comprendre une question aussi simple.

Cette journée du 1er mai, à laquelle la bonne volonté générale ne demandait qu'à donner un caractère de fête nationale, a failli prendre un air d'émeute. C'est une humiliation que la France n'a pas méritée. Les énergumènes ou les intrigants qui ne se rendraient pas compte du vrai sentiment populaire en face de pareilles tentatives, sous l'œil de l'ennemi, à la veille d'une paix si longtemps attendue et si chèrement payée, commettraient une criminelle erreur. Ceux qui ont toujours subordonné leurs préférences au maintien de l'union sacrée, ceux qui se refuseront toujours à croire que les réactions puissent être salutaires, ont le droit de dire que la classe ouvrière n'a vraiment pas lieu actuellement de se prétendre sacrifiée. Elle vient de bénéficier, avec l'assentiment unanime de ceux-mêmes qui en payeront les frais, d'améliorations de travail et de salaires dont aucune mauvaise foi ne saurait contester l'importance. Nous savons parfaitement que la masse du prolétariat s'en rend compte et qu'elle se rend compte aussi de la nécessité, pour que les réformes sociales soient autre chose qu'un chiffon de papier, d'un travail régulier et d'une production intense.

La C. G. T. l'a proclamé plus d'une fois : pour arriver au maximum de salaire avec un minimum d'heures de travail, ce qui est le rêve naturel et légitime de tout travailleur, il faut que l'ordre, la discipline, la conciliation règnent dans la rue comme dans les esprits. Le bolchevisme, qui est juste le contre-pied de toute organisation économique, n'amène que la ruine, la tyrannie, la lutte pour la vie comme à l'âge des cavernes. Est-ce là l'idéal qu'on oserait proposer au peuple qui a formulé les Droits de l'Homme, y compris celui d'avoir et d'exprimer toutes les opinions, « pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi » ? Chacun a sa responsabilité. Le gouvernement a pris la sienne en maintenant le premier des biens, qui est « l'ordre public établi par la loi ». Il en eût pris une plus lourde en faisant le champ libre aux fauteurs d'anarchie. Nous voulons espérer que ceux qui se targuent de parler au nom du monde ouvrier, en dehors de toute ingérence politicienne, ne se laisseront pas détourner de la voie qu'ils déclarent être la leur par ceux qui cherchent visiblement à leur faire perdre tout sang-froid. Qu'ils pèsent, eux aussi, en conscience, leur responsabilité.

2 et 3 mai 1919[2].

 

Les socialistes protestèrent vivement, et deux d'entre eux, M. Compère-Morel, commissaire à l'Agriculture, et M. Bouisson, commissaire à la Marine, marchande, durent donner leur démission. En même temps commença une courte grève des employés de banque et de bourse (5 mai). La vie reprenait pourtant son cours, car la première journée des courses eut lieu précisément ce même 5 mai, à Maisons-Laffitte.

Une interpellation fut discutée à la Chambre le 5 mai. Malgré la véhémence des socialistes qui sortirent de la Chambre à grand fracas, cette interpellation eut le même sort que les précédentes. M. Pams, ministre de l'Intérieur, qui défendit la politique du gouvernement, obtint un ordre du jour de confiance par 338 voix contre une (6 mai).

C'est le lendemain (7 mai) que les délégués allemands reçurent, à Versailles, dans la grande salle du Trianon-Palace, les conditions de paix établies par les Alliés.

Le 8, après trente-quatre audiences, le Conseil de guerre rendait son verdict dans le procès Humbert, Lenoir, Desouches, etc. M. Humbert était acquitté, Lenoir condamné à mort et Desouches à cinq ans de prison. Lenoir se pourvut en conseil de révision, mais le jugement fut confirmé le 18 juin.

 

Au point de vue économique, les deux grosses préoccupations restaient la vie chère et la hausse du change. Le 13 mai, le gouvernement décida de supprimer la plupart des restrictions à l'exportation. Peu après il agissait de même à l'égard des importations, mais en surélevant les droits de douane au moyen d'une surtaxe provisoire qui tenait compte de la valeur nouvelle des produits importés.

Les négociations de la paix, bien qu'on ne connût pas le texte entier du projet des Alliés, soulevaient chez les socialistes une campagne dont l'Allemagne ne pouvait que bénéficier. Une nuance existait d'ailleurs entre l'attitude des politiciens socialistes et celle des ouvriers syndicalistes.

 

LES SOCIALISTES ET LA PAIX

La Conférence socialiste internationale de Berne avait nommé une commission d'action, dont le président est M. Branting, et qui avait pour mission de convoquer un nouveau congrès du même genre dès que les circonstances le permettraient. Cette commission vient, en attendant ce futur congrès, de faire connaître son opinion sur les préliminaires de paix. Il est utile de rappeler qu'il y a eu simultanément deux conférences de Berne, l'une proprement socialiste, l'autre proprement ouvrière. C'est la première seulement que représente la commission d'action, bien que la note communiquée tende à créer une confusion en parlant d'une conférence internationale « socialiste et ouvrière ». On a remarqué depuis quelque temps que les partis socialistes mettent autant de soin à tâcher de se confondre avec les syndicats ouvriers que ces derniers en mettent à garder leur « quant à soi ».

Les déclarations du socialisme international sont d'ailleurs d'un ton beaucoup plus mesuré et modéré que celles dont beaucoup de socialistes « français » ont été les auteurs depuis quelques jours. Il est probable que l'effet produit par une campagne trop manifestement parallèle à celle des négociateurs allemands a donné à réfléchir. La déclaration de la commission d'action ne méconnaît pas les satisfactions accordées par le traité à l'esprit de justice et à la libération des peuples. Ses principales critiques portent sur l'insuffisance du rôle dévolu à la Société des nations, sur le désarmement qui n'est imposé qu'en Allemagne, sur le tracé des frontières de la Pologne, sur l'exclusion de l'Allemagne de tout mandat aux colonies. Les socialistes voient là des germes de nouvelles guerres. Tout le monde partage leur généreux désir de voir cette paix définitive, mais d'où vient le danger d'une nouvelle guerre, sinon de la nation qui nous a imposé celle-ci ? L'Allemagne atteste qu'elle ne se considérera pas comme liée par une paix qui ne tiendra pas compte de ses doléances ; mais comment oublier qu'après avoir dicté à son gré, sans contrôle ni frein socialiste quelconque, le traité de Francfort, loyalement exécuté par nous, elle a quand même repris les armes ? Certes il faut que la paix soit juste, mais jamais l'Allemagne ne considérera comme juste toute paix qui ne sera pas un tissu d'injustices à son profit. L'idée de la désarmer à force de générosité est vaine : ce serait le plus sûr moyen de la remettre dans l'état d'esprit de conquête et d'envahissement qui a pesé sur le monde depuis un demi-siècle. Plus on tient à la paix, plus on doit craindre une paix qui ferait plaisir à l'Allemagne.

14 mai 1919.

 

LA POLITIQUE DE DEMAIN

A l'heure même où nous insistions hier sur la nécessité de rétablir la liberté du commerce, nécessité dont l'Union des intérêts économiques fait une des bases de son programme électoral, le banquet du Comité Mascuraud donnait à M. Mascuraud lui-même et au garde des sceaux qui présidait cette solennité, l'occasion d'exprimer fortement les mêmes vérités. Ainsi, tous ceux qui ont l'expérience des grandes affaires, tous ceux qui se sont formés au contact des réalités, sont d'accord, quelles que soient leurs opinions politiques ou sociales, quel que soit leur point de départ dans le passé, pour réclamer la suppression de l'étatisme industriel et commercial, dont la guerre a été la raison d'être et dont la fin de la guerre doit marquer le terme irrévocable. Sans vouloir triompher de la manière pour le moins médiocre dont l'État s'est acquitté de sa tâche, il est permis de constater que la preuve a été faite une fois de plus de l'incompétence, du gaspillage et de l'imprévoyance qui ont, de tout temps, caractérisé l'État commerçant ou industriel. Pour panser nos blessures, pour alimenter un budget dont personne n'aurait osé naguère envisager la phénoménale progression, pour rétablir notre crédit financier dans le monde de demain, où la Société des nations n'empêchera pas le fonctionnement inexorable des lois naturelles de l'offre et de la demande, il faut du travail, du travail libre, du travail stimulé par le jeu normal de la concurrence et du progrès.

M. Nail, qui parlait au nom du gouvernement, a abondé dans le même sens. Il a même donné plus que des promesses : il a donné une bonne nouvelle. Il a annoncé que l'ère des taxations était close et que la liberté du commerce, même pour les importations, allait renaître « sous certaines conditions légitimes de réciprocité ». C'est un pas de plus dans la voie du salut. Hier, c'est la liberté des exportations qui était à peu de chose près rétablie, mais, comme nous aurons peu à exporter tant que nous n'importerons pas préalablement les matières premières nécessaires à notre production, il nous faut la liberté des importations pour que celle des exportations ne soit pas un vain mot. Il y a une difficulté que nous n'ignorons pas : les traités de commerce d'avant la guerre ont été dénoncés l'an dernier, et n'ont encore été remplacés par rien. C'est pourquoi M. Nail parle des « conditions légitimes de réciprocité », qu'il convient d'obtenir avant de reprendre en grand les échanges internationaux. Son langage indique que ce travail préliminaire a pu être mené à bon terme. Espérons qu'il a été entrepris et accompli dans le même esprit de liberté que tout le monde réclame pour notre politique économique intérieure. « En cinq ans, nous avons vieilli d'un demi-siècle », dit M. Nail. En effet. Nous avons acquis une expérience chèrement payée, dont nous sommes résolus à ne pas perdre le fruit.

Sur le terrain intérieur comme sur le terrain extérieur, « le pays a une vision très claire de l'heure unique qui passe, et de ses nécessités ». Il veut la justice pour tous, la sécurité du lendemain, le respect du droit de chacun ; il a horreur des phrases convenues, des arrière-pensées égoïstes, du désordre considéré comme moyen d'action ou de chantage. Il n'est pas sensible aux doléances du pangermanisme vaincu, il sait que des sûretés sont nécessaires pour garder la frontière du droit et de la civilisation, et, sans dédaigner l'appui moral de la Société des nations, il apprécie à toute sa valeur le « projet d'alliance défensive » dont le Sénat américain et le Parlement anglais vont être saisis pour nous assurer contre une nouvelle attaque brusquée. D'autre part, si notre bon sens national fait justice de la saturnale bolchevik, notre instinct généreux nous pousse à réclamer chaque jour plus de solidarité, plus de garanties pour les faibles, une part plus large du bien-être universel pour ceux que le sort a désavantagés. Il faut aborder les problèmes de demain « avec un esprit débarrassé de certaines formules désuètes d'hier ». Mais qu'on ne s'y trompe pas : ces formules désuètes ne sont pas la spécialité d'un parti. Ceux qui se croient les plus avancés, les plus novateurs, sont bien souvent les plus doctrinaires, ceux dont les fenêtres sont le plus fermées au souffle des temps nouveaux. Lutte de classes, antagonisme du capital et du travail, haine de toute discipline sociale ou civique, tout cela est un résidu d'avant-guerre, que la fermentation a pu aigrir, mais non vivifier. Ce n'est pas pour aboutir à cette politique de misère et de négation que le peuple de France s'est battu plus de quatre ans. Il y a des gens à courte vue dans tous les milieux : ceux-là ne sont pas les hommes de la politique de demain.

16 mai 1919.

 

L'ÉVOLUTION DU TRAVAIL

Nous assistons sans aucun doute à une évolution considérable des conditions du travail et des relations entre le capital et la main-d'œuvre. Tous ceux qui réfléchissent sans parti pris à la situation du monde actuel arrivent à la conclusion qu'il y a des habitudes et des traditions qui ne peuvent plus se perpétuer telles quelles, même si elles ont eu leur rôle, leur raison d'être et leur légitimité dans le passé. Le monde ouvrier, dans son ensemble, est plus raisonnable que certaines manifestations tapageuses, entachées d'ailleurs de politique, voudraient le faire croire. Malheureusement, le despotisme ouvrier a ses flatteurs, comme tous les despotismes ; ceux qui savent la vérité et qui pourraient la faire entendre à leurs « camarades » sont, ou se croient, obligés à des précautions oratoires qui affaiblissent l'effet de leurs conseils ; ils prennent le masque du courtisan comme étaient forcés de le prendre auprès d'un roi absolu ceux qui cherchaient à le rappeler à la modération. C'est ce qui s'est vu au congrès des cheminots, dont la majorité est formée d'hommes de bon sens, ayant le sentiment du devoir professionnel, parfaitement convaincus que la vieille méthode de la lutte de classes ne peut amener que la ruine universelle, ce qui n'empêche pas qu'il a fallu faire, à la minorité des brouillons et des énergumènes, la politesse de dire qu'il n'y avait entre leurs conceptions enfantines et les méthodes rationnelles des gens sérieux qu'une différence de mots.

Il faut voir les choses comme elles sont, et le très grand mérite d'un remarquable discours que vient de prononcer, au cours d'un banquet au Guildhall, M. Schneider, est justement de n'avoir pas biaisé avec la difficulté. L'ouvrier est défiant. Il l'est à l'égard du patron, il l'est aussi, et plus qu'on ne croit, à l'égard des utopistes qui cherchent à l'illusionner. Il a, au fond, — du moins dans les pays qui ont un long passé de travail et de prospérité, — le désir de voir le progrès social s'accomplir sans coups de force et sans guerres civiles. La procédure bolcheviste ne lui dit rien qui vaille, et ce n'est pas lui qui s'étonne qu'elle n'ait produit que la ruine universelle. Mais ce bon sens pratique, qui défend l'ouvrier anglais, français et américain contre les commis-voyageurs en miracles sociaux, ne l'empêche pas de croire a priori que l'employeur est nécessairement un ennemi, ou tout au moins un adversaire dont les intérêts sont inconciliables avec ceux de ses employés. Le patron le mieux disposé se heurte à cette idée, même quand elle ne s'exprime pas crûment. On en pourrait beaucoup citer que cette méconnaissance de leurs meilleures intentions a découragés. Ils ont passé de l'enthousiasme à la lassitude, et on ne saurait leur refuser les circonstances atténuantes s'ils sont retombés dans une sorte de routine désabusée.

Il y a pourtant mieux à faire. Pour être compris du monde ouvrier, il faut d'abord s'appliquer à le comprendre et lui montrer qu'on l'a compris. Il y a dans l'humanité, épuisée par un effort terrible auquel la paix ne nous avait pas préparés, une véritable dépression morale. La guerre a exigé de nous des vertus et des sacrifices dont nous ne nous jugions pas capables. L'égoïsme a été dompté chez des millions d'hommes, et durant des années, mais comment s'indigner si beaucoup ont aujourd'hui l'héroïsme courbaturé ? « On se lassait du sublime », dit Anatole France dans les Dieux ont soif. Nous en sommes un peu là. Le désir de vivre moins dangereusement, moins magnifiquement, se fait jour. L'homme moderne, sauf de glorieuses exceptions, ne vit dans l'idéal que par accès. Et, après chaque accès, il éprouve du surmenage. Il aime les gâteries de la convalescence. M. Schneider, qui analyse très finement cet état, en conclut que le devoir présent est « d'assurer, au plus grand nombre d'individus, des ressources tout au moins adéquates, ou, si possible, supérieures à leurs besoins, de façon que ce surplus, si faible soit-il, leur permette de pratiquer l'épargne et de sentir qu'ils sont les conducteurs de leur propre barque ».

Mais pour que cette amélioration de la condition matérielle des travailleurs produise tous ses fruits, il est nécessaire que ces travailleurs aient conscience de ce que sont et de ce que doivent être, en réalité, les rapports du capital et du travail. C'est aux vrais chefs, aux vrais conducteurs d'hommes, de le faire comprendre, mais comment y parvenir si le fossé des préjugés réciproques continue à séparer l'employeur de l'employé ? « La liaison nécessaire entre la foule ouvrière et leurs patrons ne peut être assurée, dit M. Schneider, qu'en instruisant parallèlement les deux classes. Les futurs chefs d'industrie doivent apprendre à connaître leurs subordonnés, et les ouvriers doivent être rendus capables de juger leurs patrons autrement que par ouï-dire. » Et c'est par en haut que la liaison doit être assurée. M. Schneider envisage comme une nécessité que les jeunes ingénieurs fassent désormais « un stage effectif dans les ateliers au titre de simples ouvriers ». Ainsi ils connaîtront la vraie pensée, les besoins légitimes, la mentalité intime des ouvriers, et ils devront ensuite conserver le contact, un contact direct et personnel, avec leurs subordonnés. Les ouvriers ne se fieront pas à eux ? C'est une question de tact et de loyauté. C'est en ayant confiance qu'on mérite la confiance, et c'est en instruisant les autres qu'on s'instruit soi-même. Les révolutionnaires s'appliquent à combattre toute « collaboration de classes », parce que leur calcul est d'empêcher tout progrès pacifique. Cette collaboration, au contraire, est voulue par tous ceux qui croient que les transformations sociales ne peuvent être durables et fécondes que si elles sont l'œuvre commune de tous ceux qui ont de communes destinées.

19 mai 1919.

 

Cette attitude résolument hostile des socialistes, non pas seulement à l'égard du ministère, mais à l'égard de la paix proposée par les Alliés, ne fit que s'accentuer après le dépôt des contre-propositions du comte de Brockdorff-Rantzau (29 mai). Une épidémie de grèves éclata au début de juin.

 

LA SITUATION ET LES GRÈVES

Nous assistons à une floraison de grèves dont les causes économiques n'apparaissent pas toujours, mais dont le but politique n'est pas dissimulé. Certes, parmi les milliers de travailleurs de toute profession qui suivent le mouvement, il en est beaucoup qui ne pensent qu'aux préoccupations pratiques de salaires ou d'heures de travail. Mais ceux qui les dirigent visent beaucoup plus loin. Les revendications corporatives sont si peu la raison profonde de cette fermentation que toutes les satisfactions accordées ne l'empêchent pas de continuer sous un autre prétexte, ou même sans aucun prétexte. La brusque conquête de la journée de huit heures n'a en rien calmé les mécontents, parce qu'il s'agit de mécontents systématiques. Que demain la semaine anglaise s'ajoute à la journée de huit heures, et rien ne sera résolu. Les avantages et salaires réclamés ne sont plus regardés comme suffisants dès qu'ils sont acquis. Les arrangements solennellement conclus comme celui des métallurgistes, sont lettre morte à peine signés, et l'on sent qu'il en sera ainsi tant que certains intérêts voudront qu'il en soit ainsi.

L'heure est aux franches explications. Ceux qui savent réfléchir et qui n'ont pas peur de prévoir n'espéraient pas que le monde retrouverait son assiette et reprendrait sa marche sans à-coups au lendemain d'une crise qui a détruit les produits du travail d'un demi-siècle, plus l'habitude du travail chez beaucoup de ceux qui n'en avaient pas très fortement le goût. Il n'y aurait donc pas lieu de s'émouvoir outre mesure de l'agitation qui règne dans les milieux ouvriers si cette agitation était celle d'une fourmilière qui essaye de se reconstituer après un cataclysme. Malheureusement certains symptômes ne donnent pas cette impression. L'agitation présente obéit à des mots d'ordre qui ne sont pas de chez nous. Elle sert des intérêts qui, volontairement ou non, sont ceux de l'ennemi aux abois. Nous ne croyons calomnier personne en constatant des sentiments qui sont hautement avoués, développés dans des campagnes de presse, répandus par des journaux dont les ressources ont été, même chez les socialistes, l'objet de questions pressantes non encore éclaircies.

Nous n'avons pas à nous faire l'écho de tous les bruits qui courent. Mais nous avons déjà appelé l'attention sur les dépenses énormes faites par la propagande bolchevik : ce n'est pas en Allemagne que va le plus clair de cet argent. En Angleterre, en Amérique, les pro-germains ont repris leur activité ; nous avons aussi les nôtres, dont la grande pensée, — ils le disent et l'écrivent sans se faire prier, — est d'empêcher l'Allemagne d'être traitée comme elle nous aurait traités nous-mêmes. Pour arriver à ce résultat, pour éviter à « l'empire » allemand la banqueroute en y condamnant la république française, il faut paralyser toute confiance chez nous, relever celle de l'ennemi, lui donner l'idée qu'il peut rejeter nos conditions, ou tout au moins ne pas les respecter une fois acceptées. L'Allemagne a toujours compté sur un mouvement bolchevik en France pour nous achever durant la guerre ; elle y compte aujourd'hui pour échapper aux justes conséquences de sa défaite. L'opinion en France a parfaitement vu la manœuvre durant la guerre, et les socialistes eux-mêmes ont, pendant trois ans, déjoué les espérances fondées sur leur naïveté. Aujourd'hui encore, beaucoup d'entre eux se refusent à sauter le pas, mais les autres, consciemment ou non, n'hésitent plus à prêter leur concours à Lénine ouvertement, et indirectement à ceux qui se servent de Lénine.

Ce n'est pas une œuvre facile que l'éducation d'une démocratie. Les sophismes, les appels aux bas instincts, voire l'attrait badaud de l'inconnu, ont plus de force sur une foule que la froide raison. Nous savons bien que le monde ouvrier compte des chefs capables de réflexion et de jugement ; on les entend parfois donner à leurs camarades de salutaires avertissements, mais le souci de sauvegarder leur situation syndicale ou confédérale les entraîne à suivre quand le courant de folie est déchaîné. Nous sommes et resterons plus ou moins, jusqu'à la signature de la paix, dans un de ces moments où le bon sens perd non pas ses droits, mais une partie de son action. Tout ce qu'on peut espérer, et à quoi chacun doit s'efforcer de collaborer, c'est que la majorité de braves gens qui se trouve partout, mais qui ne sait pas toujours s'affirmer, s'apercevra, avant qu'elles ne soient irréparables, des erreurs où on la pousse, sous des prétextes dont le peu de valeur saute aux yeux pour qui n'a pas de lunettes made in Germany.

4 juin 1919.

 

Le mouvement gréviste s'étend par contagion ou par suggestion appuyée. Les tramways et autobus ont suivi l'exemple du métro, avec un certain embarras, car les employés de la Compagnie des omnibus se sont trouvés dans la situation singulière de grévistes qui n'ont aucune revendication à formuler. C'est maintenant, une fois la grève déclarée, qu'un comité s'occupe en hâte d'improviser une liste de réclamations. La méthode est nouvelle, autant que l'incident est significatif. La grève, jusqu'ici, était considérée comme un moyen extrême, auquel on n'avait recours qu'après avoir épuisé toutes les ressources de la diplomatie. Celles d'aujourd'hui sont un point de départ, une déclaration de guerre préméditée. Ce ne sont plus les autorités syndicales qui dirigent les actes et inspirent les résolutions de chaque Syndicat ; la discipline ouvrière n'est même plus une apparence ; les mouvements éclatent sur des mots d'ordre dont la source reste vague : Taine appellerait cela de « l'anarchie spontanée ». Les socialistes se vantent, quand ils prennent des airs de dictateurs du prolétariat. Le prolétariat se soucie assez peu des politiciens ; on a remarqué qu'aucune délégation n'a songé à s'adresser au Palais-Bourbon. Bien plus : les Syndicats achèvent d'exclure de leur sein les parlementaires, comme on a pu le voir pour les vieux Syndicats de mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, d'où de vieux militants, comme M. Basly, ont dû sortir uniquement parce qu'ils sont députés.

Ce symptôme en soi n'est ni bon ni mauvais. Nous ne sommes pas de ceux qui se sont jamais réjouis du discrédit des institutions et des assemblées parlementaires. De même, sans avoir jamais cru que le syndicalisme était une panacée, nous avons toujours reconnu la légitimité du mouvement qui pousse les travailleurs à s'associer pour améliorer leur condition. Mais ce n'est pas en refusant de travailler, et en accroissant ainsi le coût de la vie, qu'on arrivera à donner plus de bien-être à qui que ce soit. Les ouvriers intelligents, et nous savons fort bien qu'ils sont la majorité, notamment dans les transports et autres industries où le recrutement suppose une certaine sélection, se rendent parfaitement compte du cercle vicieux où l'on prétend enfermer les travailleurs en les poussant à réclamer sans cesse davantage pour moins de production. Ils suivent le courant sans croire qu'il mène à la terre promise. Ils le suivent parce qu'il est prudent de crier avec les loups quand on ne veut pas être dévoré par eux ; ils le suivent aussi parce qu'ils n'ont rien à y perdre puisque les jours de grève, en vertu d'une sorte de tradition, sont payés aux grévistes comme à ceux qui sont restés à leur tâche.

Malgré tout, il n'y a pas lieu de désespérer à la légère du bon sens dans un pays de vieille démocratie comme le nôtre. Les grèves actuelles finiront comme les autres au moins provisoirement, et des symptômes d'amélioration se manifestent dès ce matin. Ce qui rend plus grave la situation, et ce qui fait que le public s'en émeut plus qu'en d'autres temps, c'est que toute cette agitation se produit à une heure où les destinées de la France et du monde sont en suspens. Il est impossible de contester que le seul atout qui reste à l'Allemagne, c'est le développement de l'anarchie dans les pays alliés. Si, depuis quelques jours, le gouvernement allemand insiste, sincèrement ou non, sur sa résolution de ne pas signer la paix, c'est qu'il escompte des troubles bolchevistes dans les États de l'Entente. Que ces troubles soient dus plus ou moins directement à l'action de la propagande ennemie, il faudrait, pour en douter a priori, avoir déjà oublié tout ce qui s'est passé depuis la guerre en Italie, aux États-Unis et chez nous.

Ces réflexions sont trop naturelles pour qu'elles ne se présentent pas à l'esprit du public. Il n'y a ni phrases, ni sophismes qui puissent déguiser ce fait brutal que tout ce qui tend à désorganiser la France est au profit de l'Allemagne. L'agitation bolcheviste, dont on faisait tant de bruit en Allemagne, y est complètement calmée depuis qu'elle cherche à s'implanter en France. Le contraste est-il fortuit ? Les agitateurs ont la prétention de travailler pour la paix, mais leur agitation est justement le seul obstacle à la signature immédiate de la paix. D'autre part, ils agitent le spectre de la vie chère, et leur agitation est une nouvelle cause de surélévation des prix. Il ne faut qu'un peu de réflexion et jugement pour dépister sur ces deux points fondamentaux l'erreur, consciente ou non, de ceux qui prêchent délibérément la guerre sociale comme remède aux maux de la guerre étrangère.

5 juin 1919.

 

Certains indices permettent de croire que la majorité des ouvriers, même parmi ceux qui sont en grève, commence à s'apercevoir de l'extraordinaire inopportunité, pour ne pas dire plus, d'une agitation révolutionnaire à l'heure où l'Allemand guette de Versailles tous les symptômes d'affaiblissement national chez les Alliés. Le public est patient, il subit avec une philosophie résignée toutes les incommodités que la fantaisie de tel ou tel corps de métier se plaît à lui infliger. Les Syndicats abusent de leur pouvoir pour opprimer leurs sujets, comme le faisaient les mauvais despotes. Le monde est habitué à être brimé par quiconque détient, si peu que ce soit, le moyen de faire un peu enrager son prochain. On s'est plaint bien souvent de la malignité du bureaucrate qui oblige à faire queue, devant son guichet fermé, les administrés soumis à son bon plaisir. C'est la même satisfaction que s'offrent les employés du métro ou des tramways. Elle n'est pas d'un ordre très relevé, raison de plus pour qu'elle flatte le tyranneau qui sommeille chez beaucoup de braves gens dans la vie ordinaire. Nous nous habituons, et c'est probablement fort heureux, à être mal gouvernés, mal administrés, mal servis au point de vue privé comme au point de vue général. A mesure que la conscience professionnelle s'oblitère, le travail n'est plus considéré que comme une odieuse corvée, à laquelle les débrouillards se dérobent le plus souvent possible, sans nul souci des répercussions pour autrui. Le bolchevisme n'est pas, comme on le dit, — on le dit d'ailleurs de moins en moins, — une caricature de l'étatisme, il en est simplement l'aboutissant naturel. On n'est pas forcé d'aller jusque-là, parce que la Russie est pour certaines folies un terrain d'élection heureusement sans égal ; mais un bolchevisme larvé, insidieux, avec des éclats intermittents, est dans l'air malsain que nous respirons depuis quelques mois.

Il n'y a pas très longtemps que les meneurs révolutionnaires s'estimaient calomniés quand on les soupçonnait de complaisance pour le bolchevisme. Aujourd'hui ils ne s'en cachent plus. Hier encore, un communiqué du Comité des grévistes de la métallurgie, tout en protestant de la volonté de conserver à la grève un caractère corporatif, indiquait comme revendication finale « la fin de l'intervention en Russie ». Quand on voit en quoi consiste notre intervention, on n'a pas à se demander quel est le but poursuivi : sauver le bolchevisme de la catastrophe qui le menace et le conserver comme instrument de propagande pour démoraliser les pays de l'Entente. Au profit de qui ? Au profit des vaincus d'hier, fatalement, et même cette arrière-pensée n'est guère déguisée puisque nos bolchevistes français n'ont plus assez de larmes à verser sur les rigueurs de l'Entente envers « l'empire » allemand. C'est ici que l'opinion regimbe, même chez beaucoup de travailleurs. Démolir la République française au profit de la social-démocratie de M. de Brockdorff et autres Excellences, c'est faire une besogne difficile à justifier pour un socialiste français, si peu français et si peu socialiste qu'il puisse être. Pour peu qu'on y réfléchisse, on ne peut s'empêcher d'éprouver, çà et là, des scrupules. Nous en sommes là.

6 juin 1919.

 

Il faut d'abord tâcher de voir clair. Ce n'est pas facile, car, plus il y a de manifestes sur les murs et plus il est difficile à ceux qui les lisent côte à côte de se faire une opinion. Pourtant, la même note se retrouve partout, et cette note est d'ailleurs contradictoire. Tous les grévistes attestent le caractère corporatif de leurs revendications, et ils formulent en même temps des exigences d'une nature purement politique. La proclamation de la C. G. T. est le modèle du genre. Elle commence par déclarer que les grèves présentes ont leur origine dans « les résistances rencontrées pour l'application de la journée de huit heures ». On pourrait contester ce point de départ, car la journée de huit heures était déjà appliquée dans beaucoup des Sociétés frappées par la grève, comme les Omnibus et le Métro, et tout était prévu pour son application extrêmement rapprochée dans les industries où le travail de réorganisation nécessité par cette brusque réforme avait réclamé quelque délai. Mais passons. Faisons comme la C. G. T. elle-même, qui n'insiste pas sur ce point, qui est manifestement un des points faibles de son argumentation. Elle appuie davantage sur la vie chère, cause des incessantes demandes d'augmentation de salaires auxquelles nous assistons. Mais parmi les raisons du renchérissement de la vie, elle en indique elle-même deux que les grèves ne peuvent qu'aggraver : « la faiblesse des productions, les moyens de transport réduits ». En effet. Mais la cessation du travail, l'arrêt des moyens de locomotion, qui les a provoqués ? Et si la vie augmente de nouveau, à la suite de la crise où l'on cherche à nous plonger, à qui incombera la faute ? Quel ouvrier de bon sens prétendra que les salaires actuels sont des « salaires de famine » ? Il faut des politiciens étrangers au monde du travail, et plats courtisans de l'électeur ouvrier qui les dédaigne, pour écrire ce qu'on peut lire ce matin dans l'Humanité, que les grévistes ne réclament que « la possibilité de vivre » pour eux et leurs familles. Ceux qui ont peine à vivre aujourd'hui et qui n'y arrivent qu'à force de privations et de restrictions inconnues dans le monde des métallurgistes, ce sont les petits retraités, les petits rentiers, les fonctionnaires de beaucoup d'administrations, qui ne font ni grèves ni désordres, qui n'ont même pas le moyen de se payer des affiches et qui sont les victimes de toutes les brimades imaginées par la dictature naissante du prolétariat. « Le travail seul, dit la C. G. T., est capable de remédier au déséquilibre présent et à ses menaces. » Voilà une phrase qu'il faudrait graver au fronton de chaque usine et au seuil de la Bourse du travail. Mais ce n'est qu'une phrase, et la C. G. T. n'ose la risquer que sous forme d'incidente.

Pourquoi ? Parce que la C. G. T. elle-même, pour n'être pas débordée, se croit obligée de faire dans son propre manifeste, soi-disant non politique, une part prépondérante à la politique. Elle demande en grâce aux grèves actuelles de s'en tenir à des revendications professionnelles, mais elle le demande parce qu'elle entend se réserver à elle-même de déclencher à son heure l'action relative aux « revendications d'ordre social ». Elle essaye, comme on le voit, de « sérier » les questions. Son plan suppose un drame en deux actes. Le premier, auquel nous assistons, et qui est dû à des collaborateurs dont on peut dire qu'elle se serait passée bien volontiers, c'est l'acte des revendications soulevées par des meneurs plus ou moins occasionnels, suspects de favoriser, ne fût-ce que par le moment choisi, des intérêts dont les défenseurs naturels sont à Berlin. Cet acte, les dirigeants de la rue Grange-aux-Belles voudraient le clore le plus tôt possible. Leur tour viendrait alors ; ils dicteraient leur volonté aux gouvernements, et supplanteraient les parlements, attendu que la C. G. T. est « la représentation naturelle des travailleurs ». On reconnaît dans ces projets l'idée de la dictature du prolétariat lequel ne se contenterait plus, dans le monde de demain, de l'égalité des droits entre citoyens, mais exigerait pour lui seul l'exercice souverain des droits qu'une démocratie se pique d'assurer à tous.

Il n'y a pas à s'y tromper. La lutte qu'on nous promet, que les chefs les plus réfléchis de la C. G. T. déclarent préparer, c'est la lutte entre la souveraineté du peuple et la souveraineté du prolétariat. Ceux qu'on traite aujourd'hui de réactionnaires, ce sont ceux qui tiennent pour la Déclaration des droits de l'homme, pour les principes de 89, pour le suffrage universel, pour les assemblées nationales. Ce qu'on nous prédit pour demain, c'est un régime où l'État sera seul maître des libertés et des biens de tous, et où l'État sera lui-même sous la coupe exclusive de ceux qui se seront décerné le titre privilégié de prolétaires. Que la Russie, ignorante et amorphe, ait subi dix-huit mois ce régime tyrannique, il faut bien croire que c'était possible, puisque c'est réel, mais n'est-ce pas faire une injure au peuple de. France dont on a célébré tant de fois le bon sens, l'esprit de mesure, la soif de justice et d'égalité, que de lui proposer un idéal de ce niveau ?

8 juin 1919.

 

Que la grande majorité des ouvriers syndiqués ou non, n'ait aucun désir de faire le jeu de l'Allemagne, nous n'en avons jamais douté. Mais il n'en est pas moins vrai que les grèves présentes et l'agitation systématique dont elles s'entourent sont devenues le seul espoir de l'Allemagne. Ce n'est pas nous qui le disons, ce sont les Allemands eux-mêmes, et, parmi eux, ceux qui comptent et dont la parole a du poids. La Frankfurter Zeitung, qui se pique, avec raison, d'être un journal sérieux, rédigé et lu par des gens réfléchis, n'hésite pas à exprimer sur ce point son sentiment, et avec une absence de précautions oratoires non moins remarquable que le fond même de la pensée. Elle donne comme probable une révision des conditions de paix posées par les Alliés, « non pas tant par des considérations de justice qu'en raison de l'état intérieur qui existe dans les pays de l'Entente ». C'est ce qu'elle appelle en termes dont on appréciera la discrétion « les fortes influences qui s'exercent à Paris ». Un papier confidentiel de M. Erzberger donnait la même note, il y a quelques jours, et c'est le fond du sac de la mentalité allemande depuis le début de la guerre. La bonne Prusse d'hier, qui est la bonne Prusse d'aujourd'hui, a toujours escompté une révolution en France, et il est naturel qu'elle se raccroche à tout ce qui paraît donner corps à cette illusion.

Ce n'est pas faire un grand compliment au public français que de constater qu'il saisit sans effort cette particularité de la situation. Si les révolutionnaires de l'Humanité se fâchent tout rouge, — c'est le cas de le dire, — dès qu'on laisse entrevoir la main de l'Allemagne dans tout ce qui se passe, c'est qu'ils sentent fort bien que l'opinion n'entend pas raillerie sur ce sujet. Nous avons supporté plus de quatre ans d'épreuves sans exemple, nous avons subi sans fléchir des pertes humaines et matérielles dont l'immensité est telle que l'ennemi se console de sa défaite en supposant que nous ne nous en relèverons jamais, et c'est après tout cela, à l'heure où il n'y a plus qu'à recueillir les déjà maigres compensations de la victoire, qu'on les remet en question par une agitation où l'ennemi ne peut voir qu'un encouragement à nous les refuser. Comment veut-on que l'opinion ne soit pas péniblement affectée en face d'une pareille inconscience, qui équivaut à une complicité ? Nous ne prétendons pas sonder le secret des cœurs et discerner le degré de sincérité de ceux qui se défendent de travailler pour le roi de Prusse, mais, à moins de nous crever les yeux, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir ce qui est malheureusement trop éclatant, ce que les Allemands voient comme nous, ce qu'ils ne se gênent pas pour proclamer, ce qui leur rend le sourire, à mesure qu'il disparaît de chez nous.

L'Humanité qualifie « d'infâmes rumeurs » les racontars sur les millions allemands entrés en France pour stipendier la gréviculture opportune de ces jours-ci. Mais elle ne saurait contester que les événements actuels — avec ou sans la participation matérielle de l'or du Rhin — sont uniquement au profit de l'Allemagne. La signature de la paix se fait trop attendre. La démobilisation subit de ce chef des retards déplorables à tous égards, soit ; mais se figure-t-on que c'est en réveillant chez un ennemi incorrigible la confiance et les illusions qu'on hâtera le dénouement ? Toutes les affiches du monde n'arrivent pas à obscurcir ce trait de lumière dont le premier venu est frappé. Les revendications d'ordre professionnel mises en avant pour justifier les grèves, — parfois après coup comme pour les omnibus, — n'apparaissent pas de celles qui exigeaient une cessation de travail sans délai, sans explications, sans ménagement aucun pour les intérêts de la collectivité. Les patrons, depuis cinq ans, ne se sont pas montrés irréductibles ; eux aussi donnent au public leurs raisons, et elles paraissent plus claires, plus probantes que celles de certaines corporations en grève. On y trouve des chiffres, et ces chiffres, chacun peut en contrôler l'exactitude. Ils rendent rêveurs bien des braves gens qui n'ont jamais envisagé, même en rêve, de pareils salaires, et qu'il est vraiment difficile d'apitoyer sur des exploités à 25 francs par jour.

Nous ne voulons pas ici discuter tel ou tel détail. Nous disons seulement, et tout le monde dit avec nous, et on commence à le dire beaucoup parmi ceux qu'on a mis en grève plutôt qu'ils ne s'y sont mis eux-mêmes, que le moment a été pour le moins singulièrement choisi par ceux qui ont sorti pour si peu un si formidable appareil' de guerre sociale. S'ils sont si indignés de se voir traités par les Allemands en collaborateurs dont les « fortes influences » ne peuvent que favoriser les desseins de M. de Brockdorff, à qui la faute ? « Nous sommes de bonne foi », disent-ils. Ils ont un moyen bien simple et bien expéditif de le prouver. Qu'ils reprennent le travail, ce qui n'empêchera pas du reste les conversations de continuer et leurs revendications d'aboutir en ce qu'elles pourront avoir de légitime. Mais qu'ils ne confondent pas, volontairement : ou non, leur cause avec celle des Allemands. Traitons entre nous nos affaires, et laissons les Allemands défendre leurs intérêts par leurs propres moyens. La paix en sera meilleure et la vie moins chère.

9 juin 1919.

 

C'est le grand jeu. Tous les organismes qui se superposent ou s'entrecroisent dans le monde syndicaliste entrent en scène. Le public a de la peine à s'y reconnaître, d'autant plus que les mêmes personnages se retrouvent parfois sous des « raisons sociales » différentes ; mais l'essentiel est de voir à quoi tend toute cette agitation, brouillonne à la surface, plus coordonnée au fond qu'elle n'en a l'air. Aujourd'hui, nous voyons apparaître le « cartel interfédéral ». A première vue, on ne s'explique pas en quoi il diffère de la Confédération générale du travail, qui est le groupement suprême de toutes les Fédérations de métiers. Il en est, en réalité, un extrait plus condensé. Il ne groupe que les grandes puissances de la France ouvrière, au nombre de sept : mineurs, marins, cheminots, ports et docks, transports, métaux, bâtiment. Ces grandes Fédérations, d'où dépend plus particulièrement la vie économique du pays, sont dans la C. G. T. comme « les Quatre » parmi les peuples de l'Entente au Congrès de la paix. Elles pèsent plus que les autres et prétendent décider au nom des autres en vertu de leur prépondérance. Au dernier moment, la Fédération des forces motrices vient d'être ajoutée aux sept primitives, et il n'est pas difficile de deviner pourquoi. En cas de grève générale, alors qu'il s'agirait de paralyser toute activité, la suppression de la force motrice serait une des premières choses à obtenir.

En sommes-nous là ? Assistons-nous à une veillée des armes ? La menace n'est encore que conditionnelle, mais nettement formulée. Le cartel et la commission administrative de la C. G. T. posent leurs conditions. Il leur faut d'abord, avant le 16 juin, satisfaction pour les revendications des mineurs et des inscrits maritimes. Et ceci n'est qu'un modeste acompte. Il restera ensuite à accepter un double programme : un programme économique et un programme politique. Le programme économique peut se résumer en une formule d'une grande simplicité : le gouvernement doit diminuer le coût de la vie en assurant aux travailleurs des salaires plus élevés pour un moindre travail. Ce n'est ni plus ni moins difficile à faire que la pierre philosophale. En fait de sciences, les penseurs révolutionnaires en sont encore à l'alchimie. Quant à leur programme politique, il concorde admirablement avec l'autre. Il s'agit de défendre contre toute tentative d'étranglement les révolutions russe et hongroise. C'est logique. Lénine et Bela Kun ont essayé, avec le succès que l'on sait, d'appliquer le programme économique du parti, il faut donc sauver de l'inexorable catastrophe cette précieuse initiative.

Les déclarations du cartel et de la C. G. T. sont à retenir, d'autant plus qu'on nous annonce pour le 14 « une rencontre des organisations syndicales française, anglaise, italienne et belge ». Le plan se déroule, au moins sur le papier. La fiction de simples grèves d'ordre professionnel n'est plus soutenue : l'arrière-pensée politique est avouée et apparaît au premier rang. Pourquoi cette précipitation ? Parce que l'insuccès dès maintenant probable des grèves actuelles des Omnibus et du Métro surexcite, comme il arrive fatalement en pareil cas, les esprits des meneurs. Les violences apparaissent — on l'a vu par l'incendie de deux tramways à Courbevoie, — et la presse spéciale n'a pas assez d'injures à l'adresse des jeunes ingénieurs des grandes écoles qui commettent le crime d'assurer bravement un service public déserté par son personnel. D'ordinaire ces colères et ces gros mots annoncent et accompagnent les agonies de grèves. C'est pour tâcher de conjurer cette éventualité fatale que les bolcheviks français songent à généraliser le fléau, de manière qu'il ne puisse être ni circonscrit, ni efficacement combattu. Nous sommes, d'autre part, au moment décisif de la conclusion de la paix. La propagande allemande fait flèche de tout bois. Le bois qu'elle trouve ici n'est pas le moins bon, même s'il ne lui coûte rien. Le manifeste du cartel se plaint de l'attente démesurée de la paix, qui se prolonge depuis sept mois. Il a raison sur ce point, mais comment ses auteurs ne voient-ils pas que cette paix démesurément attendue est remise en question, et risque d'être encore ajournée par suite de l'espoir que leurs agissements redonnent en Allemagne ? Ou bien, s'ils le voient, comment expliquer qu'ils passent outre ?

12 juin 1919.

 

Les grèves en cours sont en train de se résorber. Il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour constater que les services des omnibus et du métro se réorganisent depuis deux jours avec une significative rapidité. Les journaux grévicoles ont beau répéter que le nombre des assistants aux réunions ne diminue pas ; le nombre de ceux qui ont repris le travail augmente d'heure en d'heure. Les Compagnies n'ont pas voulu, dans un sentiment que chacun approuve, remplacer du jour au lendemain des agents dont beaucoup sont méritants à tous les égards et ne se sont associés au mouvement que faute de pouvoir l'empêcher. La population parisienne, malgré la gêne et la fatigue qu'elle a dû subir, sera heureuse de revoir à leur poste la plupart de ceux qui l'ont quitté plus ou moins spontanément, mais il ne faut pas croire qu'elle ait une sympathie quelconque pour les meneurs qui prétendent, dans l'intérêt de leurs petites ou grandes ambitions, disposer à leur gré de nos grands services d'utilité publique. Si ceux-ci ne rentrent pas, s'ils attendent qu'on ait été obligé de les remplacer, ce ne sera pas une perte. Une société organisée ne peut vivre sous le coup de la menace constante. Il y a des gens qui travaillent, qui n'ont pas les moyens de se mettre en grève, et dont le droit est aussi sacré pour le moins que le droit de ceux qui veulent se croiser les bras. Ajoutons que le côté politique de l'agitation actuelle, à mesure qu'il apparaît plus évident ou plus avoué, n'est pas du goût de tout le monde. La paix honorable est notre bien commun, et ceux qui tendent à la reculer ou à la « saboter », dans un intérêt qu'ils déclarent n'être pas celui de l'Allemagne, mais qui n'est pourtant pas celui de la France, offensent dans leurs sentiments, dans leurs morts, dans leurs droits à une réparation la masse des innombrables victimes de la guerre.

C'est parce qu'ils se rendent compte du désaveu que leur inflige l'opinion que les défenseurs de la grève multiplient leurs affiches et leurs appels à la population. Mais celle-ci sait lire et juger. Tout n'est pas faux dans les plaintes qu'exprime la C. G. T. dans son dernier manifeste. L'État a fait preuve d'un désordre et d'une imprévoyance qui sont une des causes des gaspillages d'argent et de denrées tant de fois dénoncés par nous-mêmes. Mais il faut au moins savoir ce qu'on veut. Quand on réclame sans cesse des interventions de l'État, quand on réclame la nationalisation des services publics qui appartiennent encore à des sociétés privées, quand on prépare la socialisation de tous les instruments de travail, on est mal qualifié pour gémir ensuite sur les résultats désastreux produits par l'étatisme. « L'augmentation du coût de la vie est effrayante », déclare la C. G. T. Assurément, mais se figure-t-elle qu'on y remédiera par des grèves, des réductions de la journée de travail, et des accroissements de salaires toutes les semaines ? On ne peut consommer que ce qu'on produit ; or nous produisons de moins en moins. M. Loucheur a rappelé hier que la production de nos houillères, en mars 1919, avait été de 800.000 tonnes de moins qu'en mars 1918. Elle sera encore moindre fatalement avec la loi de huit heures, et moindre encore avec les huit heures telles que les conçoivent les amateurs de surenchères. Une affiche de la Confédération nationale du travail, que tout le monde a pu lire ce matin, répond sur ce point en termes irréfutables à l'argumentation de la Confédération générale du travail. Qui d'ailleurs a besoin d'explications savantes pour comprendre que tout se vend cher quand tout coûte cher à produire ? Qu'il y ait des abus de spéculation, nul n'y contredit, mais plus on bouleversera les conditions normales du commerce et de l'industrie honnêtes, plus on favorisera le mercanti, qui ne pêche bien qu'en eau trouble. Ceux qui la troublent font donc ses affaires, et sont les derniers à avoir ensuite le droit de s'en plaindre.

Ces idées font leur chemin. Mais elles en ont encore beaucoup à faire pour pénétrer dans des cerveaux troublés par les sophismes, grisés par les flagorneries des politiciens et chez qui l'égoïsme naturel à l'homme a été soigneusement cultivé. On nous annonce pour le 16, pour lundi prochain, une grève de marins et une grève de mineurs. La grève des mineurs est tellement injustifiée qu'on peut à peine croire qu'elle éclate, ou en tout cas qu'elle soit générale. Elle invoque comme cause l'insuffisance de la loi de huit heures votée hier à la Chambre. Or, cette loi accorde aux mineurs exactement ce que leur Congrès de Marseille réclamait il y a quinze jours. La Fédération est un peu embarrassée après cela pour déclarer qu'on accule les mineurs à la grève, malgré leur souci des intérêts de la nation. Que le pays en soit juge, dit-elle. Nous ne demandons pas autre chose. Le cas des inscrits maritimes est un peu différent. Ils sont moins avancés que les mineurs. Ils demandent qu'une loi rende applicable pour eux la loi de huit heures. Ils semblent même reconnaître — et il est impossible qu'il en soit autrement — que la navigation ne se prête pas à une application aussi rectiligne de la durée de travail que les autres métiers. La commission de la marine marchande a entendu hier leurs délégués et, d'ici la fin de la semaine, satisfaction peut leur être donnée. Espérons seulement que si on leur accorde le samedi ce qu'ils réclamaient le mercredi, ils n'auront pas changé d'exigences. C'est à ce signe qu'on reconnaît l'arrière-pensée, et c'est sur des signes de ce genre, — faut-il le rappeler à nos mineurs du Nord ? — que l'Allemagne réglera son attitude.

13 juin 1919.

 

DERRIÈRE LE RIDEAU

Qu'y a-t-il derrière le rideau ? C'est la question que chacun se pose, et il est bien difficile de ne pas se la poser, quand on constate l'absence de proportion qui existe entre les raisons invoquées par les mécontents et les moyens révolutionnaires auxquels ils n'hésitent pas à faire appel. Les organisations ouvrières et socialistes ont beau multiplier les manifestes, les proclamations, les appels au public, la lumière ne se fait pas sur leurs intentions, et surtout sur les intentions de ceux qui dirigent la manœuvre. Ce qu'on nous dit n'explique pas ce que nous voyons. La vie est chère pour tout le monde, et ce ne sont sûrement pas les travailleurs des usines qui en souffrent le plus, au taux actuel de leurs salaires. Le mécontentement est général, dit la C. G. T., mais les autres mécontents cherchent à améliorer les choses, pourquoi certains ne songent-ils qu'à les aggraver ? Dans quel intérêt ? Qui leur donne le mot d'ordre ?

A en juger par ce qu'on nous montre, c'est la C. G. T., et le parti socialiste qui mènent le mouvement. Mais il ne faudrait exagérer ni leur influence, ni surtout leur entente. La C. G. T. n'a pas déchaîné les grèves actuelles ; elle suit le mouvement pour n'être pas débordée ; ceux qui la dirigent sentent mieux que personne le danger que court la classe ouvrière à s'aliéner les sympathies dont elle a si abondamment profité. Elle n'ignore pas à quel point les travailleurs de la terre sont excédés d'entendre toujours parler des huit heures de l'ouvrier d'usine, des 25 francs que réclame le moindre manœuvre, des amnisties qu'on réclame pour ceux qui ont déserté la tranchée où le paysan a tenu jusqu'au bout. Des grèves d'allure révolutionnaire, à la veille de la conclusion de la paix, sont sévèrement jugées par ceux dont elle peut encore reculer la démobilisation. C'est se moquer trop outrageusement du soldat que de réclamer à grands cris la démobilisation en faisant tout le possible pour que l'Allemagne ne signe pas le traité qui la permettra aussitôt. Le parti socialiste lui-même, sauf les énergumènes du dernier bateau, celui qui arbore hautement le pavillon bolchevik, ne saurait considérer comme une affaire de tout repos un mouvement brutalement ouvrier, qui fait ouvertement fi des politiciens, surtout de ceux qui courent après les électeurs sans se laisser décourager par aucune rebuffade.

La C. G. T. et le parti socialiste savent à quoi s'en tenir sur tout cela, et n'ont pas l'espoir de se faire réciproquement illusion. Le communiqué officiel de la conférence commune qu'ils ont tenue hier atteste le ferme propos de la part de la C. G. T., de ne pas se laisser exploiter par les députés ou candidats députés. Les deux organisations réservent leur autonomie. Elles ne siégeront pas ensemble demain, avec les camarades syndicalistes et socialistes d'Angleterre, d'Italie et de Belgique. Il y aura deux conférences, deux conférences parallèles, pour savoir quelle « démonstration internationale » on décidera. Mais, en tout cas, et ceci est caractéristique, c'est la conférence syndicaliste qui aura l'initiative des résolutions à prendre. Cette double réunion internationale n'est pas faite assurément pour calmer les esprits, et il est fâcheux que les révolutionnaires étrangers, et parmi eux des hommes dont le dévouement à l'Allemagne a toujours été notoire, soient autorisés à venir ici donner un coup de main — ou plus exactement forcer la main — à nos éléments de trouble. Les passeports autrefois ne se délivraient pas si facilement. C'est à Berne qu'il fallait se transporter pour comploter contre les pays de l'Entente. Nos socialistes et syndicalistes se plaindraient bien fort si on refusait l'entrée aux camarades, mais ils n'en seraient peut-être pas si fâchés que les convenances les forceraient à le paraître.

Est-ce ce double concile international qui est le maître de la situation ? Les vrais révolutionnaires se montrent moins ouvertement. Il se tient, sans publicité ni communiqués, des conciliabules où ne sont conviés ni M. Jouhaux ni M. Longuet, et où l'on se flatte de préparer le fameux « grand soir ». Ceux qui viennent là sont moins connus du public, mais qui connaissait Lénine et consorts, en dehors des initiés, six mois avant leur avènement ? Il y a aussi, dans maintes usines, — et pas seulement dans les usines — des « hommes de confiance », préposés à la propagande et encore plus à la surveillance. Il en est venu près de 200 à une récente réunion secrète il y a huit jours. C'est dans ces milieux mystérieux que la grève des métaux a été fomentée, sans même que le secrétaire général de la Fédération, qui passe pourtant pour un bon, mais qui avait signé l'accord sur les 8 heures avec les patrons, en eût été d'avance informé. Même depuis la grève, derrière le Comité de la grève, n'existe-t-il pas un petit Conseil des Dix, un Comité de vigilance, discrètement effacé dans la coulisse, mais qui, le cas échéant, surgirait comme un diable d'une boîte à surprises ? C'est dans ces parages, des parages que nous n'avons pas à préciser, que se trament les réelles menaces, un peu en dehors de ceux qui jouent les premiers rôles sur la scène, et à l'insu de ceux qui croient bonnement qu'il s'agit d'améliorer leurs conditions de travail et de salaires. Ils ne le savent pas, mais ils commencent à s'en douter un peu, et la grève générale sera moins à craindre du jour où ils en seront sûrs.

14 juin 1919.

 

TENDANCE À L'ACCALMIE

Il semble bien que la gravité des résolutions à prendre fait réfléchir tous ceux qui ont une part de responsabilité. En dehors des bolcheviks, qui ne reculent devant rien parce qu'aucune considération nationale ou simplement humaine ne peut les arracher à leur démence, il y a une tendance générale à chercher une solution amiable aux conflits engagés ou prochains. La réflexion fait son œuvre. Il est impossible, à moins d'une mauvaise foi qui ne ferait illusion à personne, de contester que toute grève importante, à l'heure où nous sommes, est un atout pour l'Allemagne. « Nous ne sommes pas vendus à l'Allemagne », s'écrie M. Cachin. Là n'est pas la question ou, pour parler plus exactement, ce n'est qu'un côté de la question. Faire le jeu de l'Allemagne gracieusement ou le faire moyennant finances, ce n'est pas la même chose au point de vue moral, mais c'est identique au point de vue du résultat. Et c'est ce que tout le monde comprend, dans les milieux ouvriers comme dans les autres, car nous avons toujours été persuadés que les métallurgistes, mineurs ou marins sont tout aussi soucieux que nous de ne pas laisser perdre le fruit de cinq ans de deuils, de ruines et de souffrances sans nom. Qui pourrait fermer l'oreille et le cœur aux émouvantes adjurations de l'Union nationale des combattants, apposées aujourd'hui sur nos murs ? On ne demande pas aux travailleurs de renoncer à leurs revendications professionnelles ; ce qu'on leur demande, « au nom des morts, au nom de la nation, au nom de l'humanité », c'est de « ne pas désarmer la France, justicière, mais toujours généreuse, en face d'un ennemi dont nous connaissons l'énergie et la perfidie ». Que répondre à ce pathétique appel à la conscience et à la raison ? « Prenez garde : la grève générale pourrait anéantir en quelques heures les sacrifices de cinq années. » Qui en doute ? Et, le sachant, qui oserait, le cœur léger, provoquer une pareille catastrophe ?

Ce n'est pas seulement en France que la réflexion fait son œuvre. Nous apprenons ce matin que les travaillistes anglais ne seront pas représentés à la Conférence ouvrière annoncée pour aujourd'hui. C'est le contraire d'un encouragement aux résolutions extrêmes. Cette abstention ne peut qu'affermir dans leurs dispositions conciliantes ceux qui n'ont pas encore renoncé à tout espoir d'accord amiable. Les syndicats des métaux se sont prononcés contre toute généralisation de la grève qui sévit dans la région parisienne, et ce n'est pas l'acte de sauvagerie lamentable commis hier à Billancourt qui ralliera des sympathies aux solutions violentes. La Fédération des cheminots insiste sur son ferme propos « de repousser toute ingérence politique ou philosophique ayant pour but de se substituer à l'action de la C. G. T. ». C'est assez clair, et même passablement dédaigneux pour les idéologues, qui voient dans la grève un phénomène messianique, capable d'engendrer par une opération surnaturelle la société future. Les délégués des Omnibus et du Métro ont fait auprès du président du Conseil des démarches qui amorcent les pour parlers réguliers avec les Compagnies. C'est un pas vers la solution, d'autant plus que la grève, pratiquement, est aux trois quarts terminée. Le préfet de la Seine et le bureau du Conseil municipal ont également été priés de s'interposer, et tout cet ensemble de symptômes et d'échanges d'idées ne peut manquer d'aboutir à bref délai. Même en ce qui concerne les inscrits et les mineurs, les ponts sont loin d'être coupés. Satisfaction paraît devoir être accordée aux marins à bref délai, et les mineurs ne sauraient répondre par une fin de non recevoir à la lettre de M. Colliard et de M. Loucheur, qui prépare un terrain pour de nouvelles négociations. Ils ont leur loi de huit heures, telle qu'ils l'avaient d'abord réclamée, et, sans même attendre le vote du Sénat, les Compagnies ont accepté de la mettre en vigueur dès lundi prochain. Est-ce là une preuve de bonne volonté ? Les mineurs peuvent-ils y répondre par un refus de rentrer en conversation ? Que penserait l'opinion d'une pareille attitude ? Et qu'en penseraient les mineurs eux-mêmes, dont l'immense majorité s'honore d'être composée d'hommes sérieux, pénétrés de l'intérêt public ?

Nous devions enregistrer ces perspectives rassurantes. Ce ne sont pas des certitudes, et il faut s'attendre à voir des efforts, désespérés s'exercer pour empêcher la paix sociale de renaître. Mais c'est déjà beaucoup, surtout dans un pays d'opinion comme le nôtre, que d'arriver à des explications publiques. Il est impossible, en public, de contester certaines vérités. Il est impossible également d'avouer, en public, certaines arrière-pensées. Les patrons ne se tiennent pas enfermés dans la tour d'ivoire, ils donnent leurs raisons, leurs chiffres. On ne demande pas aux ouvriers de les accepter sans examen ; ils ont le droit de débattre leurs affaires et de défendre leurs intérêts, comme ils ont le droit d'user de leur bulletin de vote en toute liberté. Mais leur droit n'est pas le seul, comme n'existe pas seule leur liberté. Le pays est l'arbitre suprême, et l'intérêt du pays est que le capital et le travail collaborent intelligemment à l'œuvre immense et urgente du relèvement national. La vie chère est l'ennemi commun. On n'en triomphera pas par des grèves ou des lock out, par des exigences croissantes et contradictoires. On ne la combattra que par la production, c'est-à-dire par le travail ordonné dans la paix civile, qui ne doit pas être la « paix armée ».

15 juin 1919.

 

D'UNE GRÈVE À L'AUTRE

Il y a les grèves qui finissent. Celle des transports parisiens agonisait depuis quelques jours. On peut dire sans exagération que les employés du Métro et des Omnibus aspiraient autant que le public à en voir la fin. Les raisons pour lesquelles ils l'avaient proclamée n'ont jamais paru bien sérieuses, et même, en ce qui concerne les Omnibus. la seule raison invoquée avait été la solidarité. La population a souffert une fois de plus de la tyrannie syndicaliste. C'est toujours le consommateur qui fait les frais et qui subit les contre-coups des conflits entre le capital et le travail : il a donc le droit de critique, et son opinion, dans le cas présent, n'est pas douteuse. Il a parfaitement vu que l'intransigeance, et une intransigeance préméditée, était du côté des employés, qui avaient obtenu gain de cause pour toutes leurs demandes jusqu'alors, et en particulier des augmentations de salaires dont l'augmentation des tarifs avait été la conséquence inéluctable. Les Compagnies exploitent à perte et la Ville en sait quelque chose, puisque c'est elle qui couvre le déficit, du moins pour le Métro et le Nord-Sud, en vertu des conventions provisoires signées le 8 mai dernier. Le Parisien paye donc doublement les avantages consentis au personnel, d'abord comme voyageur, ensuite comme contribuable. Le Parisien est comme le commissaire de Courteline, il est « bon enfant ». Mais il a tout de même le droit de réfléchir, et quand on lui impose, outre une double charge, des brimades sans motif et l'obligation de passer, pour comble d'agrément, sous les fourches caudines des taxis, il est vraiment tenté de refréner sa naturelle sympathie. Les camarades ont célébré le geste généreux des conducteurs de taxis versant 1.000 francs par jour à la grève, mais ils ne leur coûtent pas cher, ces 1.000 francs ; c'est toujours le même qui paye : le client, lequel n'a ni syndicat, ni fédération, ni C. G. T., ni droit quelconque, que celui de peiner pour tout le monde. Les employés du Métro et des transports savent tout cela, ils entendent du reste ce qu'on dit autour d'eux, et ils sont, au fond, trop raisonnables pour n'être pas un peu confus du rôle qu'on leur a fait jouer. Et encore ne parlons-nous pas du caractère politique et fatalement favorable à l'Allemagne de toute agitation présente. Nous n'en parlons pas, parce que c'est un point qui n'est plus contesté, mais ce n'en est pas moins un point douloureux.

A cette grève heureusement finie va en succéder une autre qui pourrait être plus grave, parce que sa prolongation entraînerait un véritable arrêt dans la vie nationale. C'est la grève des mineurs. Nul ne refuse justice à des hommes dont le travail est pénible, parfois dangereux, et qui sont, en très grande majorité, d'excellents pères de famille, serviables entré eux, et attachés à leur foyer. On n'oublie pas non plus que ceux du Nord et du Pas-de-Calais ont passé des années terribles sous la botte allemande, et ils ne sont pas de ceux qu'on songerait à soupçonner de faire sciemment le jeu de l'ennemi. Néanmoins leur attitude a quelque chose de déconcertant. La nuance sur laquelle porte le désaccord ne paraît pas justifier une grève, dont les conséquences leur échappent moins qu'à personne. Après avoir obtenu pour les huit heures ce qu'ils estimaient suffisant il y a un mois, ils veulent davantage aujourd'hui. Ils renient la signature de leurs délégués. Et s'ils obtiennent gain de cause sur leur interprétation des huit heures, ils annoncent déjà qu'ils ne se tiendront pas pour contents. Ils soulèvent de nouvelles exigences de salaires. Comment veut-on que ces revendications en caoutchouc, qui s'allongent à mesure qu'on croit les satisfaire, ne donnent pas une impression défavorable ? Nous ne voulons pas de politique, disent les mineurs, et, en effet, ils n'en parlent pas. Mais peut-il leur échapper qu'ils travaillent pour des hommes et pour des intérêts qui ne sont pas les leurs ? Leur secrétaire général, M. Bartuel, explique dans la France libre, organe des socialistes non bolchevisants, que le quart d'heure en litige n'a aucune importance. Mais alors, pourquoi ne pas causer ? Si le désaccord est pratiquement sans importance, va-t-on rompre et jeter le pays dans l'inconnu pour une question d'amour-propre ?

La C. G. T. promet à la Fédération du sous-sol la solidarité de toute la classe ouvrière. Elle annonce pour mardi une réunion du cartel des sept (maintenant huit) grandes fédérations ouvrières, « en vue de fixer les modalités de l'action à intervenir ». Les mineurs entendent-ils faire de leur grève corporative une grande machine de guerre antisociale et antinationale au service de ceux qui guettent nos moindres signes de défaillance ? Le monde ouvrier ne nous paraît pas résolu à jouer sur un coup de dés une pareille partie. Hier, non seulement les Anglais ne sont pas venus à la conférence ouvrière, mais les Belges non plus, et à plus forte raison les Américains. Seuls, deux Italiens ont représenté l'étranger. Ce qui se passe en Italie est-il si séduisant qu'il y ait lieu d'en faire l'expérience chez nous ? La Conférence a tourné à la simple « conversation », suivant les termes mêmes du communiqué. On a décidé d'envoyer une délégation en Angleterre, et d'attendre son retour pour fixer la date du mouvement d'ensemble envisagé, — une grève de vingt-quatre heures, paraît-il[3]. Tout cela n'exclut pas le temps de la réflexion, sans compter qu'un « mouvement d'ensemble » borné à l'Italie ne serait pas très démonstratif. La Conférence socialiste parallèle, tenue à la même heure, n'a pas été plus imposante. Elle n'a attiré, elle aussi, que deux Italiens. Et quand elle a voulu savoir ce qu'avait décidé la Conférence syndicaliste, sa délégation n'a même pas été reçue. Lasse de faire antichambre, elle s'est repliée en bon ordre, On nous expliquera que cet incident n'indique aucune mauvaise volonté, et nous le croyons d'avance ; on nous permettra seulement d'y voir un manque d'empressement. Le monde ouvrier ne court pas après le monde politique ; il ne fait même pas la moitié du chemin ; hier, il n'a même pas ouvert sa porte. Alors, pourquoi faire des grèves d'où la politique en ce moment ne saurait être complètement absente ?

16 juin 1919.

 

Le Sénat vota, le 17, le projet de la Chambre, légèrement modifié, et les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais reprirent le travail. Les autres, au contraire, se mirent en grève, réclamant le vote pur et simple du projet Durafour. Le gouvernement céda, prétextant un malentendu. La Chambre vota le 19 et le Sénat le 24 ce qu'on leur demandait. Néanmoins, la grève continua, sauf dans la région du Nord, pour des questions de salaire. Du moins celle des métallurgistes cessa le lundi 30.

 

LES GRÈVES ET LA VIE CHÈRE

La grève des métallurgistes est terminée. Les grévistes n'obtiennent pas tout ce qu'ils avaient demandé, mais il est difficile de dire qu'ils n'ont pas obtenu tout ce qu'il était possible de leur accorder sans ruiner irrémédiablement ce qui reste de notre industrie. Ceux qui considèrent les grèves actuelles comme des épisodes courants du marchandage inévitable entre l'employeur et l'employé ne se rendent pas compte suffisamment de l'enjeu qui est en cause. Il s'agit de savoir si, par des exagérations de prix ininterrompues, nous n'arriverons pas, en fin de compte, à une telle cherté de toutes choses, que l'équilibre sera rompu irrévocablement entre la production et la consommation. Cette course des salaires à la poursuite d'un bienêtre qui se recule dès qu'on croit l'avoir saisi est proprement la course à l'abîme. L'ordre du jour voté par les « typos » exprime excellemment cette vérité : « les augmentations de salaires, quelles qu'elles soient, ne sauraient apporter une solution aux difficultés de l'existence actuelle ». Ce qu'il faut, c'est s'attaquer à la racine du mal, c'est-à-dire à la vie chère en elle-même, et le Syndicat de la presse, en appelant instamment l'attention du gouvernement sur cette question, s'est placé, lui aussi, sur le vrai terrain.

Mais, dira-t-on, le gouvernement a pris des mesures ! En effet, il n'a même fait que cela depuis au moins quatre ans. Il a pris des mesures, d'ailleurs incohérentes, contradictoires et invariablement inefficaces, qui toutes ont eu pour caractère commun d'être des mesures empruntées au vieil arsenal étatiste. Elles ont échoué, comme il était sûr qu'elles échoueraient et comme échoueront toutes celles qui s'inspireront du même esprit. La guillotine elle-même n'a pu rendre viables les lois du maximum ; il n'y a que la liberté du commerce, de l'industrie, des transactions intérieures et extérieures qui puisse, par la concurrence, amener une baisse des prix dans la proportion où elle est réalisable. Est-ce à dire que le gouvernement n'ait rien à faire ? Il a une chose à faire, et qu'il fait mal : son métier, et non pas celui d'autrui. Son métier, c'est d'assurer le fonctionnement des services publics qui dépendent de lui, et de ne pas entraver par des restrictions, réquisitions et réglementations vaines le fonctionnement de ceux dont il n'a pas la charge. N'est-il pas pitoyable qu'on puisse invoquer, après sept mois d'armistice, comme cause de la hausse des pommes de terre, le manque de wagons sur les lignes de Bretagne, les lignes de l'État ?

L'état de guerre a justifié — ou excusé — bien des fausses manœuvres. L'état de paix né leur laisse même plus l'ombre d'une excuse. Il est temps que la méthode reprenne ses droits, que tous les organismes parasites qui ont bourgeonné autour des ministères disparaissent sans remerciement, et que chacun recouvre la faculté d'acheter et de vendre à ses risques et périls ce qu'il lui conviendra d'acheter et de vendre. L'Amérique, l'Angleterre, la Belgique sont, dès l'armistice, entrées dans cette voie, et la vie y est moins chère que chez nous. Qu'attendons-nous pour en faire autant ? L'État négocie depuis des semaines pour acheter le matériel américain, et on célébrera comme un exploit sans égal le fait d'aboutir à un accord, si jamais on y arrive. Croit-on que l'initiative privée n'aurait pas été plus vite ? Et si l'État achète ces fameux stocks, combien de temps, de démarches, de formalités, de protections faudra-t-il encore pour qu'il en parvienne quelques bribes au consommateur ! Les empiriques nous ont coûté assez cher ; qu'on donne la parole à Turgot !

30 juin 1919.

 

A travers toute cette agitation dont le caractère tendancieux apparaissait chaque jour plus évident, le travail de la Conférence de la paix s'était enfin achevé. Une délégation allemande, présidée par le comte de Brockdorff-Rantzau, ministre des Affaires étrangères, avait été convoquée à Versailles et, le 7 mai, en une séance plénière et publique, les conditions de paix lui furent enfin remises. L'Allemagne avait quinze jours pour présenter ses observations. Un supplément de huit jours lui fut accordé et c'est le 29 mai que les contre-propositions allemandes furent transmises au Conseil des Quatre. La réponse faite le 16 juin contenait un certain nombre de concessions, mais cette fois c'était le dernier mot. Les Allemands devaient répondre par oui ou par non avant le 23. Le ministère Scheidemann, qui s'était posé en irréductible, démissionna le 20. Le nouveau gouvernement, présidé par M. Gustave Bauer, essaya de gagner du temps. Un délai supplémentaire de 48 heures qu'il réclamait lui fut refusé. Il envoya alors son acceptation formelle et une nouvelle délégation vint à Versailles, composée de deux ministres, Hermann Muller et Bell, qui signèrent les préliminaires dans une séance solennelle à la Galerie des Glaces, au château de Versailles, le 28 juin. C'était le cinquième anniversaire de l'assassinat de l'archiduc d'Autriche, prétexte initial de la guerre. Le lundi 30, M. Clemenceau déposait enfin le texte sur le bureau de la Chambre. La guerre était finie.

 

LE TRAITÉ DE PAIX À LA CHAMBRE

M. Clemenceau a déposé hier le texte des préliminaires de paix à la Chambre. A cette occasion, M. Deschanel au Palais-Bourbon et M. Antonin Dubost au Luxembourg ont exprimé les sentiments du pays tout entier. Nous ne cherchons nullement à nous élever au-dessus des autres peuples ; nous avons réparé l'iniquité de 1870 ; nous espérons que, de la paix actuelle pourra sortir une ère de paix définitive fondée sur le droit, sur le respect des intérêts mutuels et sur la stricte observation des traités. Nulle part plus qu'en France ne règne l'ardent désir de voir la Société des nations s'organiser, se fortifier et devenir capable de jouer le rôle arbitral qu'elle ambitionne. Notre sentiment, au lendemain de la signature de la paix, n'est pas une joie sans mélange, car le souvenir de nos morts nous étreint le cœur, et la pensée des ruines à réparer hante tous les esprits. Mais à chaque jour suffit sa peine, comme à chaque jour suffit sa tâche. La fierté grave, que nous donne la victoire n'a pas à se cacher, car elle n'a rien de la présomption et de l'adoration de soi-même dont les vainqueurs de 1870 ont donné au monde le lourd spectacle durant un demi-siècle.

Le président du Conseil n'a pas cru pouvoir déposer le traité de paix sur le bureau de la Chambre comme un projet de loi quelconque. Au surplus, l'accueil que la Chambre lui a ménagé ne le lui permettait pas. M. Clemenceau a peu parlé pendant la guerre, et nous ne sommes pas de ceux qui le lui ont reproché. Hier, il lui était difficile de ne rien dire, et il avait quelque chose à dire. Il semble même qu'il aurait pu dire plus. Mais il ne s'agissait pas d'une déclaration ministérielle, et ce n'est pas devant une Chambre appelée à un très prochain renouvellement qu'il conviendrait de tracer un programme encyclopédique. M. Clemenceau ne l'a pas fait, et a eu raison. On aurait aimé néanmoins à entendre quelques mots plus précis sur la démobilisation, sur la vie chère et sur quelques problèmes d'ordre immédiat. « Qu'on ne nous demande pas de coups de théâtre », a dit M. Clemenceau. C'est parfaitement juste : rien de bon, rien de solide ne se fait par un coup de théâtre. Mais, puisque théâtre il y a, n'oublions pas tout de même que la première qualité d'une pièce bien faite, c'est l'action.

M. Clemenceau nous y convie. Il a montré, en un raccourci saisissant, l'immensité des désastres que nous avons à réparer. La tâche paraît surhumaine ; elle n'est pourtant pas supérieure à nos moyens si nous l'abordons avec union et méthode. « L'union sociale, a-t-il dit, demeure le fondement même de la patrie, que nous n'aurons pas sauvée des barbares pour la déchirer de nos mains parricides. » Voilà un langage qui paraît banal, et qui devrait l'être, mais nous commençons depuis quelques mois à en entendre un autre ; on nous parle de guerre de classes, de la grève générale, de dictature du prolétariat, comme si la France de demain, après avoir été le champ de bataille des nations, devait devenir le champ de bataille des révolutions. La conscience nationale, le bon sens atavique, l'instinct de la conservation ont réagi jusqu'ici contre ces excitations au suicide, mais ce n'est pas une raison pour leur laisser le champ libre. Dans un pays où tout se discute en public, il ne faut pas se lasser de discuter même ce qui paraît au-dessous de la discussion.

Avec l'union sociale, ce qui est la condition du salut, c'est la méthode. Nous avons fait la guerre comme nous avons pu, parce que la surprise ne nous laissait pas le choix des moyens. Notre défense a été « éperdue », mais être « éperdu » n'est pas une situation à prolonger chez un peuple. Il nous faut maintenant « faire succéder progressivement un ordre rationnel de paix à l'empirisme subsistant des pratiques du temps de paix ». C'est le programme à réaliser, et M. Clemenceau a donné l'impression qu'il ne songeait pas à en transmettre le soin à d'autres. Certes, son gouvernement n'a pas, malgré tous ses efforts, réussi à enrayer la vie chère, ni à rétablir les pays envahis, ni à réorganiser les transports aussi heureusement qu'on l'aurait souhaité. Il a eu recours, en bien des cas, à des remèdes empiriques qui n'ont pas atteint la source du mal. La déclaration d'hier en fait implicitement l'aveu, plus la promesse explicite d'agir désormais avec plus d'esprit de suite et de réflexion. Il est difficile de ne pas commettre de fautes, plus difficile encore de reconnaître qu'on en a commis. C'est au pays, aux représentants du pays, de juger dans son ensemble l'œuvre accomplie. Elle a ses faiblesses, elle a aussi sa grandeur. Nous saurons bientôt ce qu'en pense la Chambre, et nous saurons peu après ce que penseront, du jugement de la Chambre, ceux qui élisent la Chambre.

2 juillet 1919.

 

FIN DU TROISIÈME ET DERNIER VOLUME

 

 

 



[1] Le total pour les trois ordres de l'enseignement approchait de 221 millions. Le texte remanié et voté à la Chambre, le 16 juillet, arrivera à plus de 418 millions.

[2] Vu la grève générale, les journaux ne parurent pas le 1er mai.

[3] C'est la grève du 21 juillet, qui, finalement, n'aura pas lieu.