LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE XI. — PENDANT L'ARMISTICE.

 

 

Attitude boudeuse des socialistes. — Les fêtes à Paris en Alsace-Lorraine. — Les régions libérées et le ravitaillement. — Les visites de chefs d'État.

 

LA proclamation de l'armistice donna lieu le jour même (11 novembre) à des manifestations enthousiastes dans la rue et dans les deux Chambres. La Chambre ratifia la motion du Sénat déclarant que « le citoyen Clemenceau et le maréchal Foch ont bien mérité de la Patrie ». Le Sénat décida de placer un buste du président du Conseil à côté des bustes « des grands Français qui ont illustré la Haute Assemblée ».

 

LE PREMIER JOUR DE PAIX

La grandeur des évènements donne à tous les mots qui cherchent à la traduire un caractère d'insuffisance et de banalité. Nous assistons à un des plus beaux spectacles de l'histoire, au triomphe et à la revanche du droit, la seule forme de revanche que doive concevoir l'humanité civilisée. Ce spectacle est trop rare dans le cours de l'histoire, car s'il est vrai que « la justice immanente » finit tôt ou tard par trouver son heure, il est également vrai que la guerre donne trop souvent la preuve que la raison du plus fort est sur le champ de bataille la meilleure. Cette fois, ce qui a triomphé, c'est bien la raison de ceux qui avaient raison, et, même en Allemagne, on n'en trouverait plus beaucoup parmi les 93 intellectuels pour affirmer le contraire. De là le sentiment de satisfaction morale qui donne à la joie des Alliés ce je ne sais quoi d'auguste et de bienfaisant, qui n'a rien de commun avec l'enivrement de la force brutale, et dont il est difficile de n'être pas frappé. Nous ne gâterons pas la légitimité de notre victoire par des rodomontades et des appels de pied. Pas plus dans la rue que dans les assemblées ou dans la presse on n'entend de ces propos agressifs qui traînaient il y a trois mois à peine dans toutes les feuilles germaniques.

M. Clemenceau, M. Deschanel, M. Antonin Dubost, M. René Renoult, tous ceux qui ont hier parlé au nom du pays ont eu la même inspiration. Tous ont commencé par l'éloge de ceux qui furent à la peine et qui ne sont pas à l'honneur, qui ont subi les mauvais jours, qui sont même tombés pour la plupart avant l'aube réparatrice et qui, cependant, n'ont pas désespéré de leur pays ni de ses destinées. On ne pensera jamais assez à ce qu'ils ont souffert, on ne glorifiera jamais trop ce qu'ils ont fait, alors que l'insuffisance de nos moyens matériels doublait le fardeau qui pesait sur leurs épaules. Oui, certes, ils ont bien mérité de la patrie et de l'humanité ces héroïques sacrifiés, à qui, suivant le mot de M. René Renoult, « on ne peut penser sans que les larmes montent aux yeux ». Le Président de la République l'a dit en termes admirables, « ils ont tous apporté leur pierre aux magnifiques arcs de triomphe sous lesquels passeront bientôt les vainqueurs » ; mais parmi ces vainqueurs, les regards éplorés de leurs proches les chercheront en vain. Nous ne pouvons qu'incliner sur leurs tombes les drapeaux chargés de leurs lauriers.

La Chambre a été, dans l'émotion commune, le vibrant écho du pays. Elle a écouté, avec la fierté d'un peuple qui a reconquis ses frontières en même temps que la liberté de ses destinées, les clauses de l'immortel armistice qui met fin à une période maudite de l'histoire du monde. Nous ne qualifions pas de « méprisable » la formidable armée que nous avons battue, nous n'insultons pas l'ennemi à terre comme le grossier Macédonien qui, d'après le mot de l'Athénien vaincu, « jouait le rôle de Thersite quand la fortune lui donnait celui d'Agamemnon ». Nos cœurs ne s'attardent pas à la malédiction, même juste, ils volent de préférence au-devant de nos frères libérés de la geôle et du bâillon. L'hommage rendu à l'Alsace-Lorraine par tous les orateurs, et symbolisé par l'ovation dont deux députés Alsaciens ont été l'objet en séance[1], n'a rien d'impérialiste ni de provocant, à moins de voir dans le cri d'une mère retrouvant son enfant une provocation à l'adresse de ceux qui le lui avaient ravi. Il faut vraiment que le parti pris de bouder la victoire et de se mettre à part du mouvement populaire leur fasse perdre complètement le sens des réalités, pour que certains socialistes, dont quelques-uns furent longtemps mieux inspirés, s'obstinent dans une attitude qui ne les grandit pas personnellement et qui rabaisse, on peut le dire sans acrimonie, l'idéal même dont ils se réclament.

Comme toutes ces petites préoccupations de parti, de tactique internationale, paraissent vieillies et archaïques alors que l'humanité tout entière pressent et appelle quelque chose de nouveau ! L'instinct populaire ne s'y trompe pas ; il suit l'élan de fraternité qui doit vivifier dans la paix l'union sacrée qui nous a permis de gagner la guerre. Nous savons bien que la Terre promise a pour signe particulier de n'être jamais atteinte, mais du moins, tandis que les autres lui tournent le dos, les hommes de bonne volonté s'en rapprochent.

13 novembre 1918.

 

Le même jour l'Académie des Sciences nommait le maréchal Foch membre libre. Le 21, l'Académie française élisait membres le maréchal Foch et M. Clemenceau. L'Académie de médecine faisait le même honneur au « docteur » Clemenceau, le 3 décembre. L'Académie des Sciences morales nommera également membre libre le maréchal Pétain, et l'Académie des Beaux-Arts, le général de Castelnau.

Seuls certains socialistes, tout en se félicitant du triomphe des Alliés, témoignaient encore plus hautement leur satisfaction de la proclamation de la République en Allemagne et manifestaient une bruyante inquiétude de voir les Alliés profiter de leur victoire pour remettre de l'ordre en Russie au détriment des bolcheviks. La commission administrative permanente du parti vota un ordre du jour exprimant ces divers sentiments (12 novembre) :

« L'armistice est signé. Le Parti socialiste se réjouit de la cessation des hostilités, prélude de la paix prochaine.

« Il salue la République allemande et la prise du pouvoir en Prusse et dans les États confédérés par la classe ouvrière.

« Comme dans la Russie des Soviets, c'est le socialisme qui apparaît dans toute l'Europe centrale et partout ailleurs comme le liquidateur qualifié de la situation politique et sociale laissée par la guerre. Le Parti voit ainsi se justifier la confiance qu'il n'a pas cessé d'avoir dans l'action des peuples.

« Considérant que certaines des conditions de l'armistice laissent craindre nettement de la part des gouvernements alliés l'intention de donner à la criminelle intervention militaire contre la Russie révolutionnaire une extension plus grande, le Parti déclare qu'il fera appel à toutes les forces du prolétariat français afin d'empêcher que le socialisme naissant, tant en Russie qu'en Allemagne et en Autriche, ne soit écrasé par des coalitions de capitalismes étrangers.

« Le Parti invite de la façon la plus pressante les travailleurs français à rallier leurs syndicats, leurs groupes socialistes, à soutenir les journaux de leur classe et à se tenir prêts à faire triompher le socialisme en France comme dans les autres pays de l'Europe.

« Le Secrétaire : L.-O. FROSSARD. »

 

SOCIALISME OU BOLCHEVISME

Que les socialistes se réjouissent de voir la république sociale proclamée outre-Rhin, c'est leur droit, encore qu'il soit peut-être prématuré de prendre pour argent comptant la transformation de l'Allemagne. Le Président Wilson traduit plus exactement la situation en constatant que la révolution allemande n'a pas encore pris « une forme finale et ordonnée » et qu'une incertitude préoccupante plane sur les chances de durée comme sur l'étendue de l'autorité de ceux qui se sont, pour le moment, emparés du pouvoir. Certes nous n'avons pas à leur rendre plus difficile leur tâche, notre rôle n'est pas d'ajouter au désarroi de l'Allemagne maintenant qu'elle est battue et débitrice, nous ne nous refusons même pas à l'aider humainement dans la détresse alimentaire à laquelle elle s'est acculée faute d'avoir consenti à traiter avant d'être sur le flanc. Nous savons fort bien que l'Allemagne victorieuse n'aurait pas eu pour nous la moindre parcelle de cette pitié qu'elle invoque aujourd'hui, et nous n'avons pas oublié que la princesse de Bismarck écrivait à son magnanime époux qu'il n'y avait pas lieu de ménager même nos femmes et enfants, parce qu'ils avaient la tare d'être nés de parents français. Mais nous ne sommes pas des Allemands et nous ne nous conduirons pas comme eux. Le bel ordre du jour du général Pétain n'est pas de la même encre que celui du kaiser recommandant à ses troupes en Chine de ne rien épargner. Donc, nous ne chercherons pas de « querelles d'Allemand » aux gouvernants de l'Allemagne.

Les anciens minoritaires socialistes qui parlent maintenant au nom des 34.000 membres du parti, nous demandent davantage : ils nous demandent d'admirer les révolutionnaires de Berlin, quoi qu'ils fassent, de les saluer sympathiquement, et même d'étendre notre infatigable bienveillance à la « Russie des Soviets ». L'ordre du jour de la commission administrative a, sur ce sujet, un mot admirable, un de ces mots dont la beauté apparaît plus sereine à mesure qu'on y réfléchit davantage. Le gouvernement bolchevik est présenté comme le « liquidateur qualifié de la situation politique et sociale laissée par la guerre ». Lénine et ses amis sont, en effet, des « liquidateurs », et qui s'entendent à liquider les situations : ils « liquident » en tout cas sans cérémonie ceux qui ne pensent pas comme eux.

Eh bien ! il n'y a pas à dissimuler que le peuple français n'entend pas être « liquidé » de cette façon, et qu'il se refuse à couvrir de sa complaisance ceux qui auraient, même chez nos ennemis d'hier, la prétention de pratiquer cette forme de socialisme. On peut même dire sans paradoxe que nous montrons plus de respect pour l'Allemagne et pour le socialisme, en déniant toute sympathie aux bolcheviks possibles de l'empire, que ceux qui, au nom du socialisme français, favorisent de leurs encouragements de pareilles éventualités. Il y aura du « sang répandu », dit M. Cachin, mais « l'adaptation sera courte ». Nous prenons moins allègrement notre parti de voir couler le sang, même chez un voisin qui est encore officiellement un ennemi : nous estimons que « l'adaptation » dure un peu trop en Russie, et nous trouvons que la restauration de nos pays détruits ne peut se faire, aux frais des coupables, que si les coupables se remettent au travail dans l'ordre et sans autre « adaptation » que celle de toutes leurs facultés à une production économique intensive. Il n'y a dans cette manière pratique d'envisager les choses ni esprit de vengeance ni convoitise impérialiste, il y a simplement une conception équitable des droits, des devoirs et du rôle de chacun. M. Longuet appelle le prolétariat français au secours du socialisme naissant chez l'ennemi. Nul n'empêche le socialisme allemand ou autre de naître, c'est l'anarchie destructive qu'il s'agit de ne pas laisser se propager sous cette étiquette. Le prolétariat français, dont le bon sens naturel a su discerner quel était son devoir en temps de guerre, ne se trompera pas sur celui qui lui reste à accomplir en temps de paix : ne pas permettre que le fruit de la victoire, après tant de deuils et de ruines, soit remis en question parce que le « camarade » d'en face a troqué, pour les besoins de sa cause, l'uniforme contre la carmagnole.

14 novembre 1918.

 

Il est manifeste, et il est heureux, qu'un grand courant de fraternité et de générosité entraîne actuellement l'humanité. Ce mouvement vient du cœur, mais ce n'est pas un motif pour qu'il ne réponde pas à la raison. Le besoin d'union, de paix sociale, de travail en commun pour améliorer le sort de tous est ressenti dans tous les milieux. Les socialistes officiels n'en ont pas le monopole ; ce qu'on leur reproche, c'est de l'exploiter à leur profit et de retarder souvent par des surenchères démagogiques le progrès possible et légitime. Hier encore, M. Lloyd George a exprimé en quelques phrases, qui n'ont rien d'une simple précaution oratoire, la tâche de demain en matière sociale. Il n'y a pas à combattre le naturel désir de mieux être au nom duquel le monde ouvrier se groupe et s'organise ; ce qu'il faut combattre, ce sont les idées fausses sur la façon dont ce mieux être peut être obtenu. C'est à ce point de vue, au point de vue même de l'intérêt des vrais travailleurs, que le bolchevisme est haïssable autant que vain. Ce n'est pas en détruisant la richesse publique et privée qu'on peut préparer un progrès quelconque dans l'ordre matériel ou moral ; « les excès n'accomplissent rien », comme le disait hier le président Wilson. Ce n'est pas non plus en désagrégeant les nations qu'on peut espérer aboutir à une Société des Nations, car tout organisme international a pour condition première des nations constituées et conscientes. C'est une trahison à l'égard de ce que le socialisme peut avoir de justifié que de prôner, ou simplement d'excuser, un régime de terreur et de sauvagerie, qui est un simple et grossier retour à l'animalité primitive, à l'époque où régnait la sombre loi du plus fort ou du moins scrupuleux.

Il faut que chacun comprenne et envisage ses devoirs de paix, comme chacun a rempli ses devoirs de guerre. Le devoir social exige des sacrifices, mais ne doivent-ils pas, surtout après la victoire, paraître bien légers auprès de ceux qu'a réclamés de nous tous le devoir militaire ? Nous avons instauré l'union sacrée devant l'ennemi ; elle est plus facile à maintenir entre amis des mauvais jours. « Je ne crains pas la révolution, je ne crains pas le bolchevisme », disait hier M. Lloyd George. Et, en effet, rien de tel n'est à craindre si l'esprit de guerre se perpétue au service des œuvres de paix. L'Angleterre l'a compris, puisque l'entente féconde entre les deux grands partis gouvernementaux va continuer pour le plus grand bien de tous.

Un tel effort de conciliation est-il impossible chez nous ? Nous n'en croyons rien. Ce sont des malentendus plus ou moins verbaux, des rancunes archaïques, des préoccupations sans écho dans le pays, qui, le plus souvent, divisent ou paraissent diviser les hommes de bonne volonté et de bon sens, lesquels sont la majorité dans tous les anciens partis. Si seulement chacun voulait écouter et discuter les arguments du voisin, au lieu de les travestir ou d'affecter de ne pas les comprendre, un grand pas serait déjà fait. L'esprit est chez nous surabondant, nous ne savons pas assez nous abstenir d'en mettre où un peu de réflexion vaudrait mieux. C'est ce qui donne à tant de nos polémiques un ton assurément piquant et littéraire, mais c'est aussi ce qui les empêche d'être efficaces et persuasives. Une épigramme n'a jamais convaincu personne.

Certes, il est des questions vitales sur lesquelles aucune transaction n'est possible. Mais n'en augmentons pas le nombre par des fins de non-recevoir a priori. Ne craignons pas de discuter même ce qui nous paraît indiscutable, car il y a bien des idées qui ont paru indiscutables à une époque, et qui sont maintenant des lieux communs. La vérité sociologique évolue, elle évolue avec le progrès de la moralité, ce qui est le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'humanité en marche vers la civilisation. A l'heure où tous les peuples sont disposés à faire un effort souverain pour empêcher le retour des luttes entre Etats, qui oserait marchander sa loyale collaboration à tout ce qui est de nature à mettre un terme, ou tout au moins un obstacle, aux luttes fratricides entre classes ?

15 novembre 1918.

 

Un certain nombre de membres de la commission administrative permanente, ceux qui représentaient l'ancienne majorité — Bracke, Dubreuil, Renaudel, Albert Thomas, etc. —, publièrent, de leur côté, une protestation contre l'ordre du jour imposé par la nouvelle majorité.

« Les soussignés, membres de la Commission administrative, ne s'associent pas à l'ordre du jour voté dans la séance du 12 novembre.

« Ils font cette déclaration publique parce qu'ils veulent écarter les fausses interprétations résultant d'une publication faite, malgré leur protestation, de façon à laisser croire qu'il n'a été opposé ni réserves, ni autre ordre du jour de leur part.

« Or, il avait été proposé, qu'une commission fût chargée de rédiger un ordre du jour mieux étudié et mieux approprié aux circonstances, et que cette commission se donnât le temps matériel de cet examen.

« La proposition a été rejetée.

« D'autre part, sur le fond même de l'ordre du jour qui a été proposé par les citoyens Loriot, Verfeuil, Paul Faure et Frossard, les soussignés sont obligés de regretter que la majorité de la commission, obéissant aux idées les plus extrêmes, ait fait siennes des formules qui tendent à amener notre parti à une solidarité de plus en plus grande avec les méthodes du bolchevisme.

« Les socialistes doivent être résolus à écarter de l'action socialiste en France, et à ne pas laisser confondre avec les méthodes du socialisme, même révolutionnaire, les pratiques bolchevistes qui ne laissent pas subsister le fonctionnement du suffrage universel ni de la démocratie soucieuse de la liberté politique des citoyens.

« Les soussignés regrettent que la C. A. P. procède ainsi par ordres du jour hâtifs, desquels se trouvent éliminés les problèmes les plus urgents, tels que la réorganisation politique et économique du pays, et qui ne donnent, par conséquent, aucun aliment positif à la propagande et à l'action socialistes. »

 

SOCIALISME OU BOLCHEVISME

La minorité actuelle de la commission administrative permanente du parti socialiste, — qui est le reste de l'ancienne majorité, — proteste contre l'ordre du jour voté ces jours-ci par la nouvelle majorité. Elle constate que les nouveaux chefs du parti adoptent des formules et une attitude tendant « à une solidarité de plus en plus grande avec les méthodes du bolchevisme ». Et elle tient à se dégager de cette politique en disant nettement pourquoi. C'est que les pratiques bolchevistes ne respectent ni les droits du suffrage universel ni les libertés démocratiques. On ne saurait mieux dire. M. Renaudel et ses amis auraient pu le dire plus tôt, comme l'ont fait les Quarante, mais c'est déjà quelque chose de le dire aujourd'hui. Les néo-majoritaires eux-mêmes, sauf M. Longuet, n'osent pas trop défendre le bolchevisme. Ils plaident les circonstances atténuantes, ils excipent de l'ignorance où nous sommes de ce qui se passe en Russie pour éviter de prononcer un jugement catégorique. Sage prudence, mais à qui la faute si nous ne savons pas mieux ce qui se passe en Russie ? Qui censure le télégraphe ? Qui empêche les nouvelles de nous arriver ? N'est-ce point précisément ceux qui ont en mains le pouvoir absolu ? Et s'ils suppriment les communications, il faut bien croire qu'ils ne tiennent pas à ce qu'on connaisse ce qu'ils font. Si on les calomnie, que ne laissent-ils passer la vérité ?

Nous ne sommes pas de ceux qui s'exagèrent le péril bolcheviste en France. Le bolchevisme est le contre-pied de la déclaration des droits de l'homme ; le régime des Soviets, c'est un régime qui substitue aux mandataires du peuple, élus par le peuple, de pseudo-mandataires de certaines fractions du peuple, et qui se délèguent eux-mêmes. Dans les pays comme le nôtre, qui ont une tradition démocratique, qui ont dans le sang les principes de 89, une telle tyrannie a peu de chances de réussir. Elle ne pourrait que s'imposer par la force et se maintenir par la terreur. Comme nous sommes moins fatalistes que les Russes, moins façonnés à l'obéissance passive que les Allemands, notre instinct national réagirait plus vite contre quiconque aspirerait à nous commander sans nous consulter. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas voir la menace, et surtout pour faire confiance à ceux qui ne la voient pas. Le bolchevisme est une forme de socialisme qui est la caricature du socialisme, dit-on volontiers. Ce n'est pas si sûr. C'est une négation du socialisme français de Proudhon ou de Blanqui, mais ce n'est nullement une négation du collectivisme de Karl Marx. Lénine et ses amis sont des marxistes intégraux, et il est à remarquer qu'en France ils sont justement soutenus par M. Longuet, qui a la prétention après tout assez naturelle d'être l'interprète le plus qualifié des idées de son aïeul. La protestation des anciens majoritaires n'est donc pas inutile. Ils parlent en socialistes, mais, — ce n'est pas leur faire injure de le souligner, — en socialistes français.

16 novembre 1918.

 

Les socialistes et la Confédération générale du Travail n'en continuèrent pas moins leur agitation. Une délégation vint soumettre à M. Clemenceau un double désir dont le président du Conseil ne put que leur donner acte.

 

DOUBLE PRÉTENTION

Les socialistes et la C. G. T. demandent deux privilèges pour la « classe ouvrière ». Le premier, c'est d'être officiellement représentés au Congrès de la paix, le second c'est de tenir une conférence internationale concomitante à la Conférence de la paix. De cette façon la classe ouvrière exercerait un double contrôle sur les négociations. Ses représentants surveilleraient le travail des diplomates au Congrès, et ils seraient eux-mêmes surveillés par la Conférence internationale. Naturellement aucune autre classe n'aurait pareil droit. Nous retournons aux ordres privilégiés. Le simple citoyen, qu'il soit avocat, médecin, agriculteur, professeur ou intellectuel, se contenterait d'être représenté par les représentants qualifiés du pays tout entier ; l'ouvrier aurait seul voix particulière au chapitre. Pourquoi ? En quoi est-il supérieur à ses compatriotes ? Le fait d'avoir travaillé aux usines de guerre et d'avoir ainsi fourni les munitions indispensables à ceux qui se battaient sur le front mérite-t-il une extension des droits de citoyen ? Il ne s'agit pas de régler des questions ouvrières, mais des questions nationales, au sujet desquelles une partie de la nation ne saurait parler à la place de l'ensemble. Mais il y aura des répercussions économiques ? Sans doute, mais les questions économiques ne sont pas non plus le monopole de la classe ouvrière. Qu'un ouvrier puisse être appelé à figurer au Congrès, cela peut se concevoir et peut même, en certains cas, être utile, comme la présence d'un juriste, d'un militaire ou d'un négociant peut l'être d'autre part ; mais c'est toujours au nom du pays et non d'une catégorie d'intéressés que de telles interventions doivent se produire s'il y a lieu.

Quant à la Conférence internationale d'à-côté, elle se heurte aux mêmes objections de principe. Pourquoi pas aussi bien une Conférence internationale de catholiques, de protestants, de propriétaires, d'hommes de lettres, d'entrepreneurs de publicité, d'armateurs, etc. ? L'égalité n'est pas pour nous un vain mot, nous nous en tenons à la nuit du 4 août. Une telle parlotte, dira-t-on, serait inoffensive ? Pour l'Allemagne, assurément. Elle y trouverait un admirable terrain d'intrigues, de chicanes, de récriminations, celui qu'elle cherche en vain par la voie diplomatique On verrait là en belle posture, non seulement les camarades d'outre-Rhin, mais aussi leurs excellents instruments bolcheviks. Ils nous enseigneraient l'art d'aller à Brest-Litovsk quand on est parti pour la paix du droit. Le danger n'est nullement imaginaire. Nos socialistes et cégétistes ont entendu hier des socialistes russes bon teint leur exposer les exploits des bolcheviks. A ce récit, d'une véracité difficile à contester, M. Longuet a opposé — qui l'eût cru ? — des allégations contenues dans des lettres privées d'un correspondant en Russie du Figaro. C'est bien la première fois qu'un témoignage « bourgeois » a cet honneur d'être préféré à un témoignage socialiste par le chef officiel[2] de notre parti socialiste. Cela permet de mesurer le degré de parti pris bolchevisant dont sont capables certains de nos révolutionnaires. Nous savons bien que M. Longuet n'est pas tout le socialisme français, et que ses préjugés ataviques le condamnent à admirer envers et contre tous des marxistes intégraux comme Lénine et Trotsky. Tout le monde ne raisonne pas comme lui, mais enfin, ce n'est pas notre faute s'il a une majorité derrière lui. Il nous faut bien tenir compte des faits, et les faits prouvent que le bon sens, l'esprit critique et l'instinct national ne sont pas, qu'on nous pardonne cette remarque, l'apanage caractéristique de « la classe » qui demande à compter double.

24 novembre 1918.

 

L'attitude boudeuse ou tout au moins réservée des socialistes se perdait dans l'enthousiasme universel.

Dès le 14 novembre, le gouvernement avait donné à l'Alsace-Lorraine un commencement de réorganisation. Trois commissaires ayant en réalité des attributions de préfets furent nommés : M. Georges Maranger à Strasbourg, M. Henri Poulet à Colmar et M. Mirman à Metz, Le 17, un Te Deum solennel fut célébré à Notre-Dame avec un éclat extraordinaire. Le même jour avait lieu une immense démonstration en l'honneur de l'Alsace-Lorraine devant la statue de Strasbourg Le gouvernement et le président de la République y prirent part.

 

LA FÊTE DE LA DÉLIVRANCE

Aujourd'hui Paris célèbre le jour où nos provinces perdues rentrent au foyer familial. La tache noire qui marquait d'un crêpe la carte de France disparaît de la carte comme elle disparaît de nos cœurs. Les peuples sont éternels, ils peuvent attendre les réparations de l'histoire, leurs amputations ne sont jamais définitives, tant qu'ils ne s'abandonnent pas à la désespérance. La Pologne sort du tombeau, l'Alsace-Lorraine sort de la geôle, la « justice immanente » sort de son silence. Ce qui donne à la restitution de l'Alsace-Lorraine un caractère particulièrement émouvant, c'est que le monde entier partage aujourd'hui notre joie. Le monde entier comprend qu'il ne s'agit pas ici d'une question d'amour-propre national, de vain prestige militaire. La réintégration de l'Alsace-Lorraine, c'est l'hommage le plus solennel qui ait été rendu au droit dans le cours des âges, du moins depuis qu'il y a une histoire, et qui se préoccupe d'autre chose que des succès éphémères de la force. C'est, on peut le dire sans trop d'optimisme, la fin de l'ère des violences et des souverainetés imposées. Le plus monstrueux appareil de domination universelle qui ait jamais opprimé le monde est disloqué ; ses projets sont réduits au néant, ses œuvres passées frappées de déchéance. L'entente des peuples libres, qui a brisé ce formidable obstacle jeté en travers de la route du progrès, ne permettra pas qu'on en relève les débris. La statue de Strasbourg dépouille ses emblèmes de deuil, et le souffle de la liberté emporte le faisceau des drapeaux alliés vers des horizons nouveaux.

C'est l'heure des Te Deum. La France n'en a pas abusé. Elle a attendu la victoire finale et complète pour faire sonner les vieilles cloches qui, depuis plus d'un demi-siècle, avaient désappris les carillons glorieux. Toutes ne sonneront pas. Beaucoup ont été emportées par l'envahisseur et converties en engins de mort, mais les engins de mort seront fondus et redeviendront des instruments de vie et de consolation. C'est ainsi que du sacrifice d'aujourd'hui naîtra la résurrection de demain. Ceux qui sont tombés n'auraient pas tous su exprimer la grandeur de l'idéal dont ils furent les serviteurs obscurs mais conscients ; beaucoup n'avaient jamais vu, ne connaissaient que confusément la ligne bleue des Vosges et le drame qui se passait derrière ; tous sentaient néanmoins que notre cause était sainte, et qu'ils combattaient pour que leurs enfants n'eussent ni à subir ni à réparer de nouvelles iniquités. Ils savaient, suivant le mot ardent de M. Poincaré, qu'il « manquait à la patrie un morceau de sa chair et une étincelle de son âme », et ils savaient aussi que, malgré tout, jamais nous n'aurions pris l'initiative d'une guerre vengeresse si le spoliateur lui-même ne l'avait déchaînée, comme viennent se faire prendre sur le lieu du crime ceux qui l'ont commis.

C'est bien l'âme nationale, avec tous ses scrupules, avec toutes ses grandeurs, avec tous ses élans contenus par le sens de la justice, que vient de traduire en une page d'histoire déjà sereine la sobre éloquence du Président de la République. Même lorsque « le jour de gloire est arrivé », suivant la parole ailée du chant prophétique, nous n'oublions pas que la gloire n'est digne de nos morts que si elle est dégagée de toute arrière-pensée d'étroit égoïsme. Ceux chez qui l'union sacrée ne ferait pas taire les suggestions de l'intérêt personnel, ceux qui marchanderaient leur concours à l'œuvre matérielle et morale de la France à restaurer, ceux-là se déroberaient à l'impérieux appel qui s'élève des tombes du front. Pour que s'épanouisse la moisson des épis après la moisson des lauriers, il suffit d'entendre le cri des morts, « immortels conseillers des vivants ».

18 novembre 1918.

 

Le même jour avait lieu l'entrée des troupes françaises à Mulhouse au milieu d'une intense émotion. Le 19, la même cérémonie se renouvelle à Metz où le général Pétain reçoit son titre de maréchal. Le 22, le général de Castelnau entrait à Colmar ; le 25 enfin, le maréchal Pétain et le général de Castelnau entraient dans Strasbourg au milieu d'ovations qui dépassaient tout ce qu'on aurait pu imaginer.

Pendant ce temps, l'évacuation de la Belgique s'était également poursuivie et le roi Albert était entré à Bruxelles le 23. Par contre, le désarroi dans les empires centraux était inextricable. L'empereur Charles avait abdiqué pour l'Autriche le 12, et pour la Hongrie le 15. Partout les vieilles dynasties s'écroulaient et étaient remplacées par des républiques locales dont la plus importante, celle de Bavière, ayant pour chef Kurt Eisner, publia des documents diplomatiques — notamment un rapport du ministre de Bavière à Berlin en juillet 1914, M. de Lerchenfeld —, établissant la responsabilité du gouvernement allemand à l'origine de la guerre, particulièrement dans l'affaire de l'ultimatum autrichien à la Serbie. « Il est évident, écrivait M. de Lerchenfeld, que la Serbie ne peut pas souscrire à ces exigences qui sont inconciliables avec sa dignité d'État indépendant. A Berlin, on approuve absolument l'Autriche de profiter de l'heure favorable, même au risque de complications ultérieures. » Un passage d'une lettre (18 juillet 1914) indiquait en outre la mise en scène préparée à Berlin pour dissimuler la connivence avec Vienne. « Le gouvernement de l'empire allemand, en faisant ressortir que le kaiser est en voyage dans le Nord et que le chef du grand état-major, ainsi que le ministre de la Guerre sont en congé, prétendra qu'il a été surpris autant que les autres puissances par l'action de l'Autriche. » On sait que c'est en effet ainsi que les choses se sont passées.

A travers tout cela, les clauses de l'armistice s'exécutaient plus ou moins bien. La livraison de wagons et de locomotives allait très lentement, tandis que la reddition de la flotte de guerre à l'Angleterre eut lieu à l'heure dite, le 21, dans le golfe du Forth[3].

En France, beaucoup de difficultés subsistaient au sujet du ravitaillement des pays envahis, des prisonniers de guerre et de la démobilisation.

 

SITUATION DÉPLORABLE

Il y a des difficultés, nous ne les ignorons pas, quand il s'agit de réorganiser, de remettre sur pied et de ravitailler de vastes régions qui nous reviennent dans un état de dénuement absolu. Mais il ne faut tout de même pas que l'art d'administrer se borne à constater les difficultés. Ce qui importe, c'est de les résoudre. On les étudie, ce qui est une façon de les ajourner, mais la faim n'attend pas, et il n'y a pas à cacher qu'on meurt de faim dans nos régions libérées du Nord. Les détails que nous recevons sont à la fois précis et inquiétants. L'État ne permet pas aux initiatives privées de fonctionner, et il est lui-même incapable d'accomplir efficacement la tâche qu'il interdit aux autres. On nous dit : ce ne sont pas les denrées qui manquent, ce sont les moyens de communication pour en assurer l'arrivée régulière aux points de distribution. Evidemment les chemins de fer sont encore insuffisamment rétablis, mais, en attendant mieux, que n'emploie-t-on les innombrables automobiles et camions qui restent oisifs ? Faut-il indiquer où il s'en trouve des sections entières d'immobilisés ? Les conducteurs eux-mêmes sont confus de se sentir inutiles alors qu'on aurait tant besoin d'eux. On ne manque pas d'essence, car on la gaspille surabondamment dans une foule de, dépôts où l'on n'a rien d'autre à faire que de se promener. Il nous serait facile de mettre les points sur les i.

Tout cela fait peu d'honneur à qui de droit. « On ne s'en fait pas » dans les bureaux compétents, mais il serait vraiment grand temps de prendre le taureau par les cornes. Le système de l'inertie et du moindre effort n'est pas de saison. Comment veut-on que des gens à qui tout continue à manquer, comme du temps des Allemands, prennent patience ? Alors surtout que, pour augmenter leurs souffrances, on ne permet pas à ceux que les Allemands avaient évacués loin de leurs villages d'y retourner, même quand leur pays natal est moins détruit que celui où ils se trouvent parqués, ce dont on nous cite des exemples : « Les évacués, entassés dans des locaux ouverts à tous les vents, y meurent comme des mouches », nous écrit-on. C'est la faute des Allemands. Sans doute, mais, cette faute, nous la continuons. Ici encore, les camions pourraient jouer un rôle utile. Nous ne nous excuserons pas d'insister aussi vivement. Ce n'est pas dans un mois, dans une semaine, ni même demain qu'il faut s'occuper de tout cela, c'est aujourd'hui même, et ceux qui ne le comprennent pas, ceux qui ne font pas en cette affaire tout leur devoir, devraient y être rappelés sans ménagement pour personne, ou remplacés, si c'est nécessaire, par de plus zélés.

25 novembre 1918.

 

LE RAVITAILLEMENT DES RÉGIONS LIBÉRÉES

La situation de Lille est mauvaise, et si le Conseil municipal a repris sa démission, ce n'est pas qu'elle soit devenue bonne, c'est dans l'espoir qu'elle va s'améliorer à bref délai. Mais il y a pire que Lille. Il y a, par exemple, Roubaix. Le journal local donne le tableau des quantités de denrées allouées à chaque habitant pour la quinzaine du 25 novembre au 7 décembre. C'est la famine pure et simple, au bout de six semaines de libération. Au cours de toute cette période, du 21 octobre au 29 novembre, il n'a pu être mis à la disposition de chaque habitant que trois livres de viande. Les heureux en découvrent parfois un supplément, mais à raison de 6 à 12 francs le kilo. Ce qui aggrave la misère, c'est que les « bons de villes » ne sont plus admis en payement et que, d'autre part, ils ne sont remboursés en monnaie légale qu'avec la plus extrême parcimonie. « Pour acheter un kilogramme de savon, qui coûte de 8 à 10 francs, il faut, nous écrit-on, économiser pendant deux quinzaines. » Quant au pétrole et à l'essence, il n'en est plus question. On en est réduit à s'éclairer « avec du saindoux fondu dans des boîtes à. conserves avec de la corde à broche comme mèche ». Le charbon manque aussi ; du moins on peut espérer que celui qui vient d'arriver en gare sera distribué un jour ou l'autre, sans quoi les Roubaisiens en seront pour leur quatrième hiver sans feu. Nous pourrions multiplier les exemples ; on nous en cite de la Ferté-Milon, même d'Amiens, mais à quoi bon ? Le mal n'est pas contesté, c'est sur le remède qu'on discute.

Nous continuons à croire que l'Etat, en se chargeant de tout, complique tout et n'arrive à rien. Les ministères se multiplient, les sous-secrétariats pullulent, les hauts commissariats sont si nombreux qu'aucun statisticien n'oserait se flatter d'en dresser la liste, et naturellement la machine administrative n'en est qu'alourdie et paralysée. Chacun tire à soi. Quand l'initiative privée essaye de se manifester, on la décourage par les formalités inextricables qu'engendre la prolifération des bureaux, directions, offices et autres organes coincés les uns dans les autres. Ce ne sont pas les automobiles qui manquent, c'est la permission de s'en servir pour quelque chose d'utile. On est parvenu pourtant à assurer le ravitaillement en vivres et en munitions de millions d'hommes en marche, les « quatrièmes bureaux » ont fait leurs preuves. N'y a-t-il pas là des compétences, actuellement sans emploi, auxquelles on pourrait avoir recours ? La nomination d'un contrôleur général au nouveau poste de commissaire général des régions libérées est-elle un pas dans cette voie ? Ce qui est certain, en tout cas, c'est que le spectacle actuel ne peut se prolonger, qu'il provoque des sentiments dont il est puéril de dissimuler l'âpreté, et que nous avons conscience de faire œuvre nécessaire en le criant à qui de droit.

4 décembre 1918.

 

DANS LES RÉGIONS DU NORD

La situation du ravitaillement dans la région du Nord ne s'améliore pas assez vite. Ce n'est pourtant pas l'essence qui manque, puisque les restrictions sur le pétrole et l'essence ont pris fin depuis hier, grâce à l'activité de M. Henry Bérenger. Ce ne sont pas non plus les autos militaires qui font défaut, car leur chiffre fait grand effet sur le papier. Ce qui cloche, ce n'est pas non plus la bonne volonté des pouvoirs publics, qui font de leur mieux, et qui seraient évidemment très heureux de mieux réussir. Le défaut du système, c'est le système même. L'automobilisme militaire n'est en rien organisé pour le service qu'on lui demande, et, ce qui est plus grave, il ne permet pas à des organisations civiles de se créer. Les autos militaires ont une proportion d'indisponibles invraisemblable à cause de la défectuosité du service des réparations. Toute initiative est interdite, tout doit passer par les ateliers, ce qui, naturellement, exige dix fois le temps nécessaire pour remédier au moindre accident. Ces ateliers, qui pis est, on les déplace parfois pour convenances administratives, sans souci du retard causé ni de la dépense inutile. Mais ce n'est pas tout. Il faut bien l'avouer, certains chauffeurs en prennent à leur aise avec le devoir professionnel. Ils transportent, de par leur bon plaisir personnel, tel produit qui n'est pas de première nécessité, mais qui leur est très demandé, l'alcool, par exemple. Cette complaisance a « l'excuse » de n'être pas gratuite, mais est-ce une excuse ? Le contrôle est difficile, certes, mais il se résigne peut-être trop volontiers à être impuissant. Nous ne révélons pas un mystère, du moins pour les initiés.

Le remède ? C'est surtout de s'adresser à l'initiative privée, ou, plus simplement, de ne pas l'entraver. Il y a de l'essence, il y a des camions, on pourrait s'en procurer chez les constructeurs ; pourquoi accabler de formalités insurmontables, ou tout au moins dilatoires, les bonnes volontés ? Est-ce trop demander à l'État que de le prier de se laisser au moins aider dans une tâche où il se montre si manifestement inférieur à ce qu'on est en droit d'attendre de lui ? Nous ne sommes pas de ceux qui attendent de lui des miracles ; qu'il n'empêche pas au moins les gens dans l'embarras de se débrouiller. On manque du nécessaire dans le Nord, et il n'y a pas de raison pour que les choses aillent mieux demain. On ravitaille mal, et on n'aide en rien les intéressés à remettre sur pied leurs exploitations. Dans le Cambrésis, là où le sol n'est pas retourné par les obus, les cultivateurs ne demandent qu'à reprendre leurs labours et leurs semailles. Telle exploitation, avec deux ou trois chevaux, pourrait marcher presque normalement. Il ne manque pas de chevaux à réformer ; néanmoins, on ne peut rien obtenir. Nous ne prenons pas ici un exemple en l'air, non plus que pour les autres faits précités. Si disposé qu'on puisse être à faire la part des difficultés d'une situation sans précédent, on ne saurait admettre que cette situation soit sans issue ni se résigner à croire que le gouvernement la considère comme telle.

3 janvier 1919.

 

L'ENSEIGNE DU BARBIER

Il est temps de décrocher la légendaire enseigne du barbier : « Demain on rasera gratis. » On nous répète chaque jour : « Demain le ravitaillement des régions libérées s'améliorera. » Le malheur est que certains besoins ne peuvent attendre. On peut remettre au lendemain la satisfaction de se faire raser, on ne peut renvoyer à un lendemain problématique le souci du pain quotidien.

D'où vient ce pitoyable spectacle ? Il vient d'abord et avant tout de la multiplicité des organismes dits « compétents », sans doute par antiphrase. C'est la classique machine de Marly. Chaque fois qu'on constatait un rendement insuffisant, on ajoutait un rouage à ceux qui marchaient mal. Ils n'en marchaient pas mieux, le nouveau alourdissait l'ensemble, et le tout grinçait plus que jamais. Nous avons créé un ministère des régions libérées, nous y avons superposé ou juxtaposé un sous-secrétaire d'État du ravitaillement, un autre pour la reconstitution industrielle, sans préjudice du ministre des Transports, qui lui-même double celui des Travaux publics. Nous ne parlons pas des hauts commissaires spéciaux, qui brochent sur le tout, du ministre de l'Intérieur de qui dépendent les préfets, et de celui des Finances qui tient les clefs de la caisse. Naturellement, comme les régions libérées sont encore dans la zone de la guerre, le ministre de la Guerre y garde la haute main, sans d'ailleurs être lui-même indépendant de tous ceux dont nous venons de parler, et nous en oublions certainement. Toute l'activité administrative, ou du moins une bonne partie, a été consacrée à installer ces innombrables « offices », à leur trouver des locaux, à les meubler, à les équiper, pourvoir de personnel, de téléphones, machines à écrire, sans compter les tapis. Pendant ce temps, les régions libérées attendent. Elles ont d'abord attendu patiemment, nous ne tromperions personne en prétendant que leur patience, au bout de deux mois, n'est pas épuisée.

Que faire ? D'abord et avant tout, simplifier le travail et concentrer la responsabilité. Qu'une seule administration soit chargée de la besogne et qu'on nous débarrasse des « cinquièmes roues », si l'on veut que les camions roulent. On peut concevoir que ce service soit assumé par un régime civil, et c'est même ce qui paraîtrait naturel, mais alors que ce régime ne soit pas entravé. Que la zone des armées soit reportée à la frontière. Si, au contraire, on en reste au régime militaire, que ce régime fonctionne franchement et normalement. L'intendance a parfaitement réussi, durant la guerre, à ravitailler des millions d'hommes en mouvement. Il y a eu des accrocs, c'est inévitable, mais dans l'ensemble tout le monde reconnaît que le ravitaillement a été réussi. Si le même organisme était chargé de ravitailler provisoirement les populations civiles en même temps que l'armée, il y parviendrait, et sans rien créer de nouveau. Disons mieux : il y parvient déjà spontanément et officieusement sur certains points On nous en cite des exemples. Un fonctionnaire en mission (pour un autre objet) dans les régions libérées, ému des souffrances des populations, se permet d'en parler à un général. Ce n'était pas son affaire, mais il y a des moments où l'on a peut-être une excuse, voire du mérite à se mêler de ce qui ne vous regarde pas. « Combien de bouches à nourrir ? » demande le général. Et au chiffre qu'on lui indique, il constate que c'est un supplément insignifiant et qu'il lui sera très facile de nourrir, outre ses troupes, la population civile. Et, en fait, on nous signale un village où quatre compagnies cantonnées ont pris en subsistance les trente-deux rapatriés, qui, autrement, seraient morts d'inanition. Bien entendu, il s'agit là d'initiatives généreuses, mais irrégulières, et qui ne sauraient, même en se généralisant, résoudre le problème. Elles montrent du moins que le ravitaillement militaire est au large, et qu'il pourrait à lui seul faire ce que le ravitaillement civil n'arrive pas à faire avec le concours discordant de l'armée.

Une autorité et une responsabilité, c'est ce qu'il faut tout d'abord, mais c'est à quoi nul ne pense bien que tout le monde en parle. Cette incapacité administrative fait non seulement le désespoir de nos compatriotes du Nord, elle est une humiliation pour le pays tout entier. Quand le bruit a couru — à tort, paraît-il — que les autorités américaines allaient prendre en main la question, un soupir de soulagement s'est échappé de toutes les poitrines. C'est la condamnation de nos méthodes administratives et gouvernementales — si l'on peut donner le nom de « méthodes » à un système de tâtonnements, de complications, de paperasseries, qui est tout le contraire d'une méthode. Il n'y a pas à méconnaître les difficultés de la tâche qui nous incombe, l'envahisseur a fait de la plus grande partie de nos régions envahies un chaos et un désert, mais c'est justement en face des difficultés que le sens de l'organisation et de l'ordre, — qu'on s'accordait à nous attribuer autrefois, — doit se révéler, et il ne l'a guère fait jusqu'ici.

11 janvier 1919.

 

LA SITUATION DES RÉGIONS LIBÉRÉES

Non seulement la situation des régions libérées est déplorable, mais elle le restera encore longtemps. M. Loucheur, au Sénat, a tenu à ne laisser aucune illusion aux optimistes qui espèrent toujours qu'une amélioration miraculeuse se produira à la suite d'une interpellation. La bonne volonté de tous n'est pas douteuse, mais, suivant un mot de M. Lucien Hubert, « la bonne volonté ne re construit pas, ne transporte pas. Elle engendre des circulaires, et c'est tout. »

Comment sortir de cette mortelle stagnation ? C'est le cas ou jamais de « sérier les questions ». La première à résoudre, celle dont dépendent toutes les autres, c'est la crise des transports. Quoi qu'on fasse ou qu'on projette, rien d'efficace et de durable ne sera obtenu tant que les voies ferrées ne seront pas capables de jouer leur rôle. Nous en sommes bien loin, si loin que le ministre de la Reconstitution industrielle a même laissé prévoir que le nombre actuel des trains sur le réseau du Nord « ne pourrait pas être maintenu. Presque partout il n'y a qu'une voie unique et les trains circulent sans signaux. On est obligé de passer par Béthune où un accroc peut se produire, et, s'il arrivait, arrêterait tout ». Le tableau des destructions accomplies par les Allemands dépasse tout ce qu'on peut imaginer comme intensité et comme perfection. On a beau les décrire, s'en indigner éloquemment, il semble qu'on n'arrive pas à en concevoir entièrement le caractère pour longtemps irréparable. Il y a pour 75 milliards de dégâts ; les puits de mines, dont 101 ont été absolument détruits, exigeront à eux seuls 2 milliards de dépenses et dix ans de travail. La population de ces pays, naguère si laborieuse, si active, si entreprenante, a perdu son ressort. Elle est, en présence de tant de ruines, une ruine humaine. Certes, elle se relèvera ; mais comment s'étonner qu'elle ne sache pour ainsi dire par quel bout commencer, manquant de tout, même de travail, alors que tout est à faire ?

Est-ce à dire qu'il n'y ait plus qu'à désespérer en face d'une telle désolation ? Les sénateurs des régions libérées ont raison de ne pas accepter cette sorte de suicide. M. Boudenoot, qui a apporté à la tribune des détails à la fois précis et navrants sur ce qui se passe là-bas, a rappelé avec émotion que son interpellation était la première qu'il eût déposée en trente ans d'une vie parlementaire des plus actives. Lui et ses collègues voudraient bien n'avoir pas parlé pour ne rien dire. Ils ont relevé d'innombrables erreurs de méthode, dont aucune évidemment n'est responsable de la misérable situation générale, mais dont l'accumulation n'a pas peu contribué à aggraver l'inévitable. On ne sait ni utiliser, ni faire travailler les prisonniers allemands. « A Arras ils jettent les déblais des rues dans les caves. Quand les réfugiés rentreront, ils nettoieront leurs caves et rejetteront les déblais dans la rue. » C'est un petit jeu de société qui peut durer longtemps. Les camions militaires — sur lesquels nos lecteurs savent déjà à quoi s'en tenir — sont le plus souvent indisponibles. Sur 58 en service, M. Boudenoot a constaté 41 indisponibles le 30 janvier, 43 indisponibles le 31 janvier. Dans ces conditions, on voit ce qu'il en faudrait pour suffire à la tâche. « Dans la zone des étapes, a remarqué M. Debierre, il y a 3.000 trains sanitaires qui ne servent à rien. »

A quoi bon insister ? Il y a déjà, au moins pour les villes comme Lille, une amélioration en ce qui concerne le ravitaillement alimentaire. Mais à Cambrai, au Cateau, à Saint-Quentin, etc., tout manque. Un éclairage de fortune promis à Cambrai n'a pu être retrouvé. « On ne s'est pas adressé à la bonne porte », a expliqué M. Loucheur. Soit, mais pourquoi y a-t-il tant de portes, tant d'administrations concurrentes, tant de paperasseries contradictoires ? Des bois pour baraquements pourrissent à Lisieux, et on manque d'abris dans le Nord. Le charbon encombre le carreau de la mine de Bruay : c'est pour les voisins comme si elle était détruite, car ils n'en ont pas un kilogramme de plus. On nous explique fort bien pourquoi il en est ainsi, mais toute l'habileté d'un service public consiste-t-elle à démontrer des impossibilités d'agir ? Le Pas-de-Calais et le Nord sont encore « zone de guerre », les soldats français et alliés, en l'absence de gardes-champêtres et de gendarmes, y font la maraude, et, sans mauvaise intention, « comme de grands enfants », a dit M. Boudenoot, achèvent de tout gâcher. Cette zone de guerre sur l'Escaut est-elle encore nécessaire quand le front est sur le Rhin ?

Le débat n'est pas terminé et il est possible qu'il se termine sans conclusion pratique. Mais il en restera au moins l'impression que les dévastations savantes et systématiques de l'Allemagne ont tué pour de longues années une des plus riches régions de la France et de l'Europe. L'Allemagne doit réparer, c'est entendu, mais elle n'a pas l'air de comprendre encore l'étendue des réparations qui lui incombent, comme nous-mêmes hésitons parfois à « réaliser » toute l'horreur des dégâts que nous avons subis. Des témoignages comme ceux qui ont été, une fois de plus, apportés devant le Sénat, contribueront, chez nous comme au dehors, à fixer les idées.

15 février 1919.

 

AU SÉNAT

Le débat sur les régions libérées a pris fin par un ordre du jour qui insiste sur la nécessité d'établir « l'unité effective de direction et d'action », seule capable d'améliorer une situation qu'il ne suffit pas de déplorer. Cet ordre du jour a été voté à l'unanimité, et personne, en effet, n'en saurait contester la justesse. M. Lebrun, ministre des Régions libérées, a exposé ce qui avait été fait jusqu'ici et appuyé avec optimisme sur ce qui allait se faire à bref délai. Nul ne marchande à ses efforts la sympathie qu'ils méritent ; mais M. Ribot a traduit l'impression du Sénat tout entier en constatant que le ministre avait « trop parlé au futur et pas assez au présent ». Tout ira bien au printemps, nous affirme-t-on. On en serait plus sûr si l'on avait le sentiment qu'une méthode et une volonté président à cet effrayant travail de résurrection d'un pays. M. Ribot n'est pas de ceux qui se complaisent à la critique vaine. Il a montré, avec la clarté souveraine qui est une des formes les plus précieuses de l'éloquence politique, que le ministre des Régions libérées n'a pas l'autorité de décision et de direction qui devrait lui appartenir. Trop de rouages, trop d'administrations, trop de ministres, collaborent à une œuvre qui aurait besoin, avant tout, de la concentration des efforts et des responsabilités. On n'use pas de toutes les ressources disponibles. On n'a su en trois mois ni doubler les voies ni élargir les ponts provisoires. A-t-on demandé le concours du « génie » anglais ? L'unité d'action entre Alliés doit continuer en temps d'armistice et même au-delà. Ne la laisse-t-on pas se desserrer ? En matière de finances — ce qui est aussi une restauration à effectuer d'urgence — avons-nous seulement chiffré ce que l'Allemagne peut payer, et surtout payer immédiatement ? La répartition entre Alliés se fera ensuite, l'essentiel est de ne pas laisser se creuser indéfiniment le déficit.

Abondant dans le même sens, M. Touron a demandé qu'une distinction fût établie entre créances alliées. Le remboursement des réquisitions doit passer tout d'abord, puis le payement des meubles volés, et la réparation des immeubles détruits. Ceux des Alliés qui n'ont pas été envahis ne sauraient contester qu'il y a là des créances privilégiées. C'est seulement quand elles auront reçu satisfaction qu'on pourra envisager avec justice une répartition proportionnelle de ce qui restera. « Il n'est pas possible, a confirmé M. Ribot, que ceux qui n'ont pas souffert dans leurs propriétés, dans leur terre, viennent réclamer au marc le franc avec nous. » La France ne cherche pas à esquiver sa part du fardeau, elle sait que de lourds sacrifices l'attendent, et elle aura le courage d'y faire face, mais, après tout ce qu'elle a perdu, elle n'est pas à égalité de ressources avec les pays non directement éprouvés. Tout cela est rigoureusement juste, d'une justice qui n'est pas seulement comprise au Sénat, mais par le monde entier.

16 février 1919.

 

La question revint encore à la Chambre, quelques jours plus tard.

 

ENCORE UN

La Chambre a clos l’interpellation sur la reconstitution des régions libérées par un ordre du jour qui ne pouvait, comme les précédents, qu'exprimer le désir universel de voir les pays dévastés — et les autres — revenir le plus vite possible à la vie normale. Pour apporter un peu de nouveau, au moins dans la rédaction, on y a ajouté la suggestion de créer « un Conseil national économique où seront représentés à la fois les intérêts du capital et du travail sous toutes leurs formes[4] ». Ce rouage supplémentaire est-il de nature à hâter beaucoup le travail de réorganisation des transports, de la main-d'œuvre et du matériel dont tout le monde déplore la lenteur ? Est-il capable de supprimer les complications bureaucratiques et paperassières qu'on s'accorde à déplorer ?

Il est peu probable que la Chambre ait eu cette illusion, alors que M. de Monzie venait de tracer devant elle le tableau des complications administratives déjà existantes. Il citait le cas d'un entrepreneur chargé de remettre en état les corons d'une mine. Quel calvaire ! Il lui faut d'abord obtenir de la main-d'œuvre, ce qui dépend soit du ministère de la Guerre, soit de celui de l'Intérieur, soit de celui de la reconstitution industrielle. Pour transporter cette main-d'œuvre, il doit ensuite s'adresser au ministère des Travaux publics. Pour la loger, il a à s'entendre avec l'inspection générale des cantonnements. Les matières premières sont, suivant l'occurrence, du ressort du ministère de la Reconstitution industrielle ou de celui des Régions libérées. Qu'il se garde de se tromper de porte s'il veut aboutir. Reste à subvenir aux besoins de ces ouvriers enfin mis au travail : cette fois, c'est l'affaire du commissaire aux régions libérées, comme nul ne l'ignore puisque tout le monde est censé connaître le décret ad hoc du 29 décembre dernier. C'est de ce fonctionnaire aussi que relève l'autorisation de construire. Toutefois, si des machines électriques sont nécessaires, allez sonner chez M. Cels, sous-secrétaire d'Etat aux transports. La commande une fois finie, commande faite par le ministre des régions libérées, ce n'est pas ce dernier qui payera, ou plutôt il n'est pas sûr que ce soit lui, car M. Loucheur, sur ce point spécial, n'est pas d'accord avec M. de Monzie. M. Loucheur a reconnu que tout cela était un peu compliqué, et devait être simplifié, mais, par suite d'une fatalité congénitale aux œuvres d'État, chaque simplification ajoute toujours une surcharge. C'est pourquoi la création d'un futur « conseil national économique » — quelle qu'en puisse être la bonne volonté — ne nous cause et ne causera chez les intéressés qu'une joie mitigée. Au lieu de superposer les organes réparateurs, mieux vaudrait, disent les gens pratiques, « sérier » une fois pour toutes les tâches à accomplir : rétablissement des voies de communication, remise en culture des terres, réparation des usines relativement moins détruites, reconstruction des autres au fur et à mesure des possibilités.

2 mars 1919.

 

LA RÉORGANISATION DES RÉGIONS LIBÉRÉES

Elle n'avance pas. Le travail ne reprend pas et rien ne se fait de ce qui pourrait lui permettre de reprendre. Nous ne parlons même pas du travail des usines et des mines. Il y a là une destruction de matériel et d'outillage qui ne saurait être réparée en un jour. Mais le travail agricole, celui par lequel il faut commencer, parce qu'il est la base de tout relèvement économique, ne sort pas davantage de la période des tâtonnements et de la stagnation. Ce qui est le plus triste, c'est que la bonne volonté des pouvoirs publics n'est pas douteuse : c'est leur faculté d'agir utilement qui n'apparaît pas. On s'agite, on crée, les uns sur les autres, des organismes qui se contrarient sans le vouloir et qui s'enchevêtrent au lieu de se renforcer. On comprend qu'au premier moment, dans le désarroi d'une situation sans précédent, on ait essayé de parer au plus pressé par l'improvisation de services nouveaux, mais la preuve n'est-elle pas surabondante aujourd'hui que tout cet appareil bureaucratique est stérile et paralysant ? Le nombre des ministères, sous-secrétariats et commissariats « compétents » s'accroît sans cesse, mais leur « compétence décroît concurremment, car chacun est obligé de compter avec le voisin, de faire la part à la bureaucratie d'en-face, et la moindre affaire exige des démarches et des contremarches qui font désespérer d'une solution. On nous en cite qui demandent l'accord de dix-sept services. Le résultat, dans ces conditions, ne peut être que ce qu'il est. C'est le gâchis du temps et des ressources. Au bout de cinq mois, sauf en matière de ravitaillement, où le progrès est réel sans être général, on se retrouve à peu de chose près au même point. Les populations sinistrées ne réclamaient pourtant pas des prodiges ; elles ne réclamaient que les moyens nécessaires pour se remettre à l'œuvre. Elles savent bien que les matières premières manquent, que les transports sont difficultueux, que la main-d'œuvre est rare et coûteuse, et qu'il n'en saurait être autrement du jour au lendemain. Mais, du moins, en coordonnant les moyens d'action existants, en utilisant sur place ce qui reste, en assumant sans atermoiements les initiatives qui s'imposent, on arriverait à débrouiller peu à peu et méthodiquement l'écheveau des difficultés. Les pratiques actuelles ne le permettent pas : il est temps d'y renoncer absolument. On l'a compris pour l'Alsace-Lorraine. On s'est aperçu que l'éparpillement de l'autorité et de la responsabilité ne menait à rien. On a délibérément rompu avec un système qui n'avait plus à faire ses preuves d'impuissance, pour y substituer un régime adapté aux circonstances. Il faut un pouvoir exécutif pour prendre des décisions promptes et pour les faire exécuter promptement. L'Alsace-Lorraine a aujourd'hui un gouverneur général[5]. Qu'on l'appelle haut-commissaire ou autrement — le mot importe peu — il en faut un également pour les régions libérées. Si jamais décentralisation s'impose, c'est dans un cas pareil. Les rouages classiques de la vieille machine administrative, qui ne fonctionnent déjà pas merveilleusement dans les situations ordinaires, ne répondent en rien à une situation exceptionnelle. Les paperasseries tutélaires, les enquêtes superposées, les tractations savantes entre défenseurs de règlements contradictoires, tout cela est purement odieux quand la vie de toute une région effroyablement éprouvée en dépend. Qu'on nomme un chef, qu'on crée « l'unité de commandement » pour la réorganisation des régions libérées, et que disparaissent du même coup tous les organes parasitaires qui s'interposent présentement entre les maux à réparer et les moyens de les réparer. C'est le vœu unanime et parfaitement fondé de toutes les régions intéressées.

Est-ce à dire que le dictateur tranchera à tort et à travers, sans consulter personne, les nombreuses et délicates questions qui se posent à la fois ? Si autorisé qu'il puisse être, si intelligent qu'on le suppose, un homme ne peut tout savoir ni tout apprendre. Ce qu'on demande, c'est qu'il n'ait pas à prendre l'avis de bureaux parisiens incapables par définition d'en avoir un sur des problèmes qui leur sont complètement étrangers. Les seuls conseillers utiles en la matière, ce sont les intéressés eux-mêmes, non pas, sauf exceptions, à titre individuel, mais sous forme d'associations professionnelles. Les groupements de cet ordre sont les meilleurs interprètes des besoins réels des populations. Par leur intermédiaire, le chef responsable sera renseigné sur ce qu'il convient de faire et renseignera inversement les intéressés sur ce qu'on peut faire pour eux et sur ce qu'on attend de leur initiative. Il trouvera là des collaborateurs plus actifs que des fonctionnaires et plus écoutés puisqu'ils sont ou seront choisis par leurs pairs pour diriger au mieux les affaires communes et pour mettre au service des efforts individuels les instruments de travail mis à la disposition de la collectivité.

Il ne s'agit plus de tergiverser. Le mécontentement et le découragement assiègent toute une région qui fut et qui ne demande qu'à redevenir la plus laborieuse et la plus productive de la France. Ce n'est ni d'un miracle ni d'un heureux hasard qu'on peut attendre une amélioration de notre régime de centralisation bureaucratique. La décentralisation, dont on parle toujours sans y songer sérieusement, ne saurait mieux commencer que par ces régions où tout est à reprendre par la base. Puisque la barbarie en a fait à beaucoup d'égards une table rase, cherchons au moins, sur cette table rase, à reconstruire un édifice économique et administratif mieux aménagé, plus rationnel, plus conforme aux lois de l'hygiène sociale et politique. Le profit immédiat sera pour les régions libérées, et le pays tout entier y trouvera le sien plus tard.

9 avril 1919.

 

LES PRISONNIERS DE GUERRE

L'interpellation d'hier sur le sort lamentable de nos prisonniers de guerre, lâchés sur les routes par le gouvernement allemand sans vivres et presque sans vêtements, n'a pas été inutile. C'est sans surprise, mais avec indignation, qu'on a vu l'Allemagne, celle d'aujourd'hui comme celle d'hier, manquer à la fois à ses engagements et aux principes les plus élémentaires de l'humanité. Ce n'est pas libérer des prisonniers que de les évacuer ainsi, comme des mendiants de grand chemin. Et, comme il s'agit de 844.000 prisonniers alliés, dont 464.000 Français[6], on conçoit l'émotion qui s'est répandue dans tout le pays. A l'heure même où la joie de revoir des êtres chers, depuis si longtemps éprouvés, paraissait ne devoir plus être troublée par aucune inquiétude grave, toutes les angoisses reparaissent. On apprend que leur situation n'a jamais été si misérable, que le vol des colis a pris des proportions telles (80 %) qu'il a fallu renoncer à en expédier. Et nos premières lignes, devant cet afflux imprévu, se sont trouvées dans l'impossibilité d'assurer suffisamment à ces « rescapés » des bagnes allemands les secours matériels immédiatement nécessaires.

Les explications de M. Ignace donnent l'espoir que, sur ce dernier point au moins, une amélioration ne va pas se faire attendre. Mais il en est temps, d'autant plus que ces infortunés, pour comble de malheur, n'ont en poche, bien malgré eux, que du papier monnaie allemand que personne en France n'accepte, et dont l'introduction vient même d'être formellement interdite. On nous en cite des exemples lamentables. Il faut donc, dès le front, leur échanger cette monnaie, comme il va falloir songer — et tout de suite — à ne pas laisser exploiter notre corps d'occupation par les changeurs allemands ou simplement par les mercantis de Mayence et d'ailleurs. C'est à nous de procéder à l'échange des francs contre les marks et inversement, pour nos soldats. Ce ne sont pas là des détails, ou, si l'on préfère, ce sont des détails sont l'insouci serait une erreur capitale. Naturellement nous aurons beau faire tout ce qui dépend de nous pour atténuer les souffrances de nos prisonniers, elles resteront encore intolérables si l'Allemagne continue à manquer à sa parole et à sa signature. Heureusement il nous est permis de parler maintenant haut et ferme. Les Alliés ont en main les moyens d'exercer des représailles pratiques : l'Allemagne ne l'ignore pas, il faut qu'elle le sente. Il est triste d'avoir encore à le répéter, mais nous sommes bien forcés de constater que l'Allemagne démocratique, qui réclame à cor et à cri des atténuations aux clauses de l'armistice, ne montre pas plus de bonne foi, de sincérité et de loyauté que l'Allemagne impérialiste, qu'elle désavoue du bout des lèvres. Les paroles changent, mais l'esprit demeure.

29 novembre 1918.

 

La démobilisation soulevait des problèmes encore plus complexes. Deux idées directrices étaient en présence, la libération par classes et la libération par catégories, d'après l'utilité sociale plus ou moins grande de telle ou telle catégorie de mobilisés.

Pour étudier toutes ces questions, un nouveau sous-secrétaire d'État fut créé à la Guerre (6 décembre) et spécialement affecté à la démobilisation : c'est M. Louis Deschamps. Interpellé le 11 décembre sur ses intentions, il les fit connaître le 13. A la classé 1891 déjà renvoyée depuis l'armistice s'ajoutera, du 25 décembre au 5 février, la démobilisation de toutes les classes de la réserve de l'armée territoriale ainsi que des pères de familles nombreuses ou veufs chargés d'enfants, assimilés par leur situation même aux R. A. T. Au total, c'est environ 1.200.000 hommes qui se trouvaient à la veille d'être libérés. Pour éviter les abus, le gouvernement et la Chambre adoptèrent le principe égalitaire du « renvoi classe par classe, compte tenu des charges de famille ».

D'après des déclarations postérieures de M. Clemenceau, au cours de la séance du 16 janvier, la démobilisation des 1.200.000 R. A. T. ou assimilés ne devait être terminée qu'au 15 février. En outre, du 15 février au 31 mars devaient être démobilisées toute la territoriale et deux classes de réserve de l'active, ce qui ferait au total 2 millions d'hommes. On en était là, au 5 avril, sans compter les mises en sursis individuelles, mais la démobilisation s'arrête alors jusqu'à la signature de la paix. Elle ne reprendra que le 7 juillet.

 

A ce moment se succèdent plusieurs visites de souverains à Paris, entremêlées de visites à Londres et à Rome. La première est celle du roi d'Angleterre George V, accompagné du prince de Galles (28-30 novembre). Elle fut suivie immédiatement d'une Conférence interalliée tenue à Londres (1er décembre) à laquelle prirent part, pour la France : M. Clemenceau et le maréchal Foch, et pour l'Italie : MM. Orlando, président du Conseil, et Sonnino, ministre des Affaires étrangères.

La seconde visite de souverains est celle du roi Albert et de la reine de Belgique (5-6 décembre). Ces différentes réceptions furent extrêmement chaleureuses et donnèrent lieu à des manifestations populaires d'une particulière cordialité.

Dès le lendemain, le président de la République, accompagné du président du Conseil, de plusieurs membres du gouvernement et de délégations importantes des deux Chambres, partait pour le premier voyage officiel en Alsace-Lorraine. Metz, Strasbourg, Colmar et Mulhouse accueillirent par des démonstrations enthousiastes les représentants des pouvoirs publics. Les troupes alliées prenaient en même temps possession de la rive gauche du Rhin. C'est le 10 décembre que les troupes françaises entrèrent à Mayence, capitale du secteur qui leur était réservé.

Parmi les questions alsaciennes déjà à l'étude, celle de l'enseignement apparaissait au premier rang.

 

L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG

Une mission composée de représentants particulièrement qualifiés du monde universitaire et académique est chargée d'aller sur place étudier l'organisation de l'Université de Strasbourg, et sans doute le fonctionnement de l'enseignement à tous les degrés dans les provinces désannexées. C'est une question dont l'importance n'a pas besoin d'être démontrée. L'Allemagne s'était flattée de dénationaliser l'Alsace-Lorraine par l'action du pédagogue allemand ; nous n'avons à entreprendre rien de pareil, nous avons seulement à transformer en un instrument de progrès et de liberté un organisme conçu dans un tout autre esprit.

Comme cadre les Allemands avaient conservé le nôtre. La division des trois enseignements est la même. L'Université compte une Faculté de plus, celle de théologie (protestante et catholique), mais nous étions dans le même cas, à l'époque où fut créée, ou mieux rétablie l'Université de Strasbourg, en 1872. L'Allemagne a fait grandement les choses au point de vue matériel. Les bâtiments de l'Université de Strasbourg ont coûté, — sans la bibliothèque, — 38 millions de marks, à une époque où le mark valait 1 fr. 25. Le budget annuel dépasse 2 millions de marks, dont une subvention du gouvernement impérial de 400.000. Le chiffre des étudiants, en 1914, était de 2.285, dont 1.091 originaires du Reichsland ; celui des professeurs était de 177. Il est certain qu'il y a là un foyer à ne pas laisser éteindre. D'ores et déjà l'Université de Strasbourg est appelée à compter parmi nos plus prospères. Seules celles de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux, avaient plus d'étudiants avant la guerre. Nous ne parlons pas de Paris, naturellement, dont les 17 à 18.000 étudiants (en temps normal) forment une armée intellectuelle sans égale au monde.

La question qui se pose n'est donc pas de savoir si l'Université de Strasbourg doit être maintenue. C'est de savoir ce qu'on en peut faire de plus utile pour la France entière et même pour la science internationale. En fera-t-on une Université comme les autres, d'intérêt régional, dans la mesure où elles le sont toutes, mais sans physionomie particulière ? Rayonnera-t-elle uniquement sur l'Alsace, ou sur l'Alsace-Lorraine, ou sur un domaine plus étendu ? Conservera-t-elle ses Facultés de théologie ? Tout cela est à examiner de près, en tenant un compte très particulier du sentiment des Alsaciens eux-mêmes. Mais dès maintenant, certaines constatations s'imposent. Si l'Université de Strasbourg est purement alsacienne, elle ne pourra garder son éclat. Y adjoindre le département de la Moselle — ou tout au moins la Lorraine annexée actuelle —, c'est aller contre la nature, qui fait évidemment de Nancy le centre d'attraction de toute la Lorraine. Mieux vaudrait peut-être profiter de l'occasion pour supprimer non pas Nancy, qui est très vivace, mais Besançon, université incomplète, sans avenir, dont les crédits et le personnel trouveraient un emploi plus judicieux à Strasbourg. Ceci ne suffirait pas d'ailleurs. Si l'on veut que Strasbourg joue son rôle, son rôle d'Université frontière, lien entre diverses civilisations comme elle le fut autrefois, il convient qu'elle soit constituée de manière à attirer à la fois les étudiants de Suisse ou d'Allemagne désireux de s'initier comme Gœthe à la culture française et aussi les étudiants français désireux de s'initier à la langue et à la littérature d'outre-Rhin, sans franchir le Rhin. Certains cours gagneraient à être professés en allemand, car nous n'aurons pas comme l'ont eu les usurpateurs de 1870, la puérile phobie de la langue étrangère. Nous nous sentons trop bien chez nous pour ne pas nous permettre de dédaigner les moyens grossiers de l'affirmer.

Quant aux Facultés de théologie, il semble dès maintenant que le maintien de la Faculté catholique ne réponde pas au désir de la population catholique. Les Allemands y avaient vu un instrument de germanisation du clergé alsacien. Ils en ont été pour leurs frais. Les catholiques autorisés diront s'ils croient utile de conserver leur Faculté ou s'ils préfèrent la remplacer par quelque autre Institut de haut enseignement théologique, comme en France. Leur désir à cet égard fera loi. Il en va de même pour les protestants, qui probablement préféreraient le maintien du régime actuel. L'essentiel est que, sous une forme ou sous une autre, sous quelque nom que ce soit, avec ou sans l'estampille officielle, les deux confessions aient égale satisfaction, et trouvent auprès du gouvernement français toutes les facilités administratives, budgétaires et autres dont elles croiront avoir besoin, et pas seulement à titre transitoire. La réinstallation de l'Alsace-Lorraine ne doit pas avoir l'allure d'un déménagement. C'est pour la même raison que les « certificats de maturité » des établissements secondaires d'Alsace-Lorraine devront être admis sur le même pied que le baccalauréat pour l'entrée des Facultés jusqu'à ce que le régime de l'enseignement secondaire soit redevenu complètement le nôtre. L'application du principe demande du doigté, mais le principe est immuable et simple : respecter les droits acquis, les études en cours, les habitudes prises, et ne revenir à l'uniformité administrative que dans la mesure où les intéressés le réclameront et à mesure qu'ils le réclameront.

C'est du reste ce que nous avons promis de faire et nous pouvons compter sur l'impatience des Alsaciens-Lorrains pour abréger les délais et les transitions. Ils ne demandent pas à être des Français à part, et ils seront les premiers à souhaiter qu'on ne prolonge pas inutilement même des faveurs qui les mettraient comme en dehors de leurs compatriotes. Pour ce qui touche l'enseignement, ce sont des Alsaciens et des plus illustres qui sont chargés de mettre au point tous les détails ; il n'y a donc à craindre aucun malentendu.

12 décembre 1918.

 

L'éclat des réceptions antérieures fut encore dépassé par celle dont fut l'objet le président Wilson. Débarqué à Brest le 13 décembre, le Président fit son entrée triomphale à Paris, le samedi 14, par la voie classique de l'avenue du Bois de Boulogne. Parmi tous les hommages qui lui furent rendus, il en est un qui convenait plus particulièrement à sa personne et à sa situation d'ancien professeur. L'Université de Paris lui décerna, en séance solennelle à la Sorbonne, le titre de docteur honoris causa (21 décembre).

 

LE PRÉSIDENT WILSON DOCTEUR EN SORBONNE

Pour la première fois l'Université de Paris a usé du privilège récemment accordé à nos Universités de conférer le doctorat honoris causa « aux personnalités étrangères qui ont rendu à la science et à la France des services éminents ». Il faut espérer qu'on gravera sur une plaque de marbre le nom de ces illustres fils adoptifs de notre antique Sorbonne. La liste ne pouvait s'ouvrir plus glorieusement. Le président Wilson a tous les titres universitaires en même temps que tous les autres : ce n'est pas seulement l'homme d'État qui a été acclamé par l'élite intellectuelle de la France, c'est aussi le professeur captivant, le juriste hors de pair, l'écrivain national que la science américaine est fière d'avoir si magnifiquement conduit à la plus resplendissante des carrières politiques. La cérémonie de la Sorbonne avait sa raison d'être, même après tant d'autres encore plus retentissantes, et le président Wilson n'a pas cherché à dissimuler qu'il en appréciait la particulière signification. Les éloges qu'il a entendus n'étaient pas des phrases vides de substance. C'est bien au nom du droit, de la morale et de l'histoire que les porte-paroles de l'Université de Paris ont rendu hommage à l'incorruptible serviteur de la justice, de la vérité et de l'humanité qui domine aujourd'hui le monde par la simple grandeur de la pensée. Il était bon, il était salutaire de rappeler ou d'apprendre à tous ceux qui se tournent aujourd'hui vers le chef de la toute-puissante démocratie américaine que la forte culture antique, l'étude scientifique du passé, la méditation méthodique des conditions d'un meilleur avenir sont et resteront la meilleure école de l'homme d'Etat.

Le public français ne connaît pas assez jusqu'ici l'œuvre la plus populaire du président Wilson, celle qu'il a écrite pour l'éducation civique et patriotique de ses compatriotes, son Histoire du peuple américain. Un grand peuple neuf comme les États-Unis, formé d'un amalgame vigoureux mais hétérogène de populations venues de tous les vieux pays, a besoin plus que tout autre de développer cette conscience collective, cette personnalité morale qui constitue une nation et qui est devenue instinctive par suite d'une longue hérédité dans des peuples deux fois millénaires comme le nôtre. C'est à ce travail de formation d'une âme commune que le futur président Wilson entendait collaborer quand il écrivait l'histoire du peuple américain. M. Alfred Croiset a montré comment cette noble ambition s'était réalisée, et il l'a montré en termes d'une rare pénétration, qui ont dû donner au président Wilson la satisfaction sans égale de se sentir intégralement compris. « Rien de plus saisissant que de le suivre dans son beau et large récit de la formation graduelle et régulière de l'âme même des États-Unis, de cet ensemble de sentiments, d'idées, de règles de conduite, produit de l'expérience et de la réflexion qui, peu à peu, chez les grands peuples civilisés, se cristallisent en habitude profonde de l'action et de la pensée et donnent ainsi à toute leur démarche une physionomie propre, un caractère faisant d'eux une personne morale reconnaissable entre toutes. »

Il n'y a rien à ajouter à un tel jugement, mais il n'est pas inutile de dire ce qu'est matériellement cette grande œuvre de M. Wilson (5 volumes dans le texte anglais) dont tout le monde parle aujourd'hui, et que tout le monde heureusement pourra lire désormais puisqu'une traduction française est en cours de publication[7]. Elle comprend le récit suivi de toute l'histoire des États-Unis, même avant l'indépendance, car elle commence avec les fabuleuses découvertes des grands explorateurs et colonisateurs du XVe et du XVIe siècle, et elle ne se termine qu'au début du XXe siècle, après la guerre hispano-américaine et la participation américaine à l'expédition contre les boxers de Chine. L'ouvrage n'affecte pas l'appareil de l'érudition, il cherche plutôt à l'éviter, pour ne pas perdre le caractère « vivant » qui en fait un des principaux charmes. Mais il repose sur un fond extraordinairement solide de lectures et de références, comme le prouvent à ceux qui veulent en savoir plus long les riches bibliographies placées à la fin de chaque chapitre. M. Wilson est de la race des historiens hommes d'État qui, de Thucydide à Guizot, pour ne pas parler des vivants, ont montré que la connaissance, la pratique et le goût des affaires publiques donnent à l'historien des clartés supplémentaires, des aperçus suggestifs, des rapprochements d'idées qui ajoutent à la valeur de son œuvre, quand cette œuvre, d'autre part, sait conserver les qualités de l'historien professionnel : la sérénité, le détachement des querelles de parti, le souci exclusif de la vérité.

23 décembre 1918.

 

Entre temps, le roi d'Italie avait également fait, accompagné de son fils le prince de Piémont, sa visite officielle (19 et 20 décembre), et malgré un temps particulièrement affreux, la population avait tenu à témoigner toutes ses sympathies aux représentants de la grande sœur latine qui, la première des puissances neutres, avait adhéré à l'Entente.

Les négociations pour la paix n'ayant pas encore commencé officiellement, l'armistice, qui expirait le 17 décembre, fut prolongé (à Trèves, le 13 décembre) jusqu'au 17 janvier. Les clauses en avaient été à peu près exécutées, sauf celles qui concernaient la livraison du matériel de chemin de fer. Aux précautions prises déjà par les Alliés s'en ajouta une nouvelle : ils se réservaient d'occuper, de Cologne à la frontière hollandaise, la zone neutre de 10 kilomètres sur la rive droite du Rhin, fixée par l'armistice de Rethondes.

L'armistice fut renouvelé une seconde fois, le 16 janvier, également à Trèves, et également pour un mois, moyennant certaines garanties supplémentaires. Les livraisons de matériel de chemin de fer étant incomplètes, le maréchal Foch accepta, en place de 500 locomotives et de 19.000 wagons détournés du matériel alsacien, un certain nombre de machines et instruments agricoles, un tiers livrable avant le 1er mars, le reste avant le 1er juin. En outre, une commission d'officiers alliés devait, en Allemagne, régler l'évacuation des prisonniers de guerre, y compris ceux de la Russie. Tous les sous-marins restant en Allemagne, capables de tenir la mer, devaient être livrés. Ceux qui ne seraient pas en état d'affronter la traversée devaient être détruits ou démontés et toute nouvelle construction de ce genre était interdite. Tout l'outillage industriel ou agricole enlevé par les Allemands dans les territoires occupés sur le front occidental devait être restitué et réexpédié au lieu d'origine. Enfin, les Alliés occuperaient la tête de pont de Strasbourg, c'est-à-dire Kehl et les forts de la rive droite du Rhin avec une bande de terrain de 5 à 10 kilomètres en avant.

 

Cependant l'opposition ne désarmait pas à la Chambre. A propos de la discussion de trois douzièmes provisoires pour le premier trimestre de l'exercice 1919, le parti socialiste souleva un grand débat qui se termina, d'ailleurs, par un nouveau succès pour le ministère.

 

VOTE DE CONFIANCE

Le parti socialiste est de plus en plus entraîné à une politique d'opposition systématique et permanente à laquelle le pays a cessé depuis longtemps de s'intéresser. C'est ce que l'Humanité appelle ce matin « soulever avec ampleur tous les grands problèmes ». Si « l'ampleur » consiste à accumuler sans limite les discours, les amendements, les incidents, nul parti ne saurait, en effet, rivaliser « d'ampleur » avec le parti socialiste. Mais ce n'est pas de « soulever les problèmes » qu'il s'agit, c'est de les résoudre, ou tout au moins d'apporter à leur solution un concours utile. A cet égard l'action du parti socialiste a moins « d'ampleur », elle apparaît même singulièrement étriquée. On pourrait mettre bout à bout tout ce qu'ont ressassé au cours des séances d'hier tous les orateurs du parti, on n'en tirerait pas la moindre indication pratique. Le plus mauvais tour qu'on pourrait jouer à ces intarissables parleurs serait d'afficher leurs discours. Les intrépides qui essayeraient de les lire seraient édifiés à fond. Que réclamaient hier de si important ces hommes d'État qui se plaignent si amèrement de n'être pas écoutés ? M. Renaudel demandait qu'on ne votât qu'un seul douzième provisoire au lieu de trois. Voilà une idée qui a de « l'ampleur ». Si elle avait prévalu, nous aurions eu la bonne fortune d'assister, à la fin du mois prochain et à chaque fin de mois à perpétuité à un débat aussi fécond que celui d'hier. M. Renaudel n'a réuni que 93 voix contre 398, qui ont fait confiance au gouvernement. « Il faut qu'à cette heure de la paix comme à celle de la guerre vous ayez derrière vous l'immense majorité du pays », a dit M. Albert Thomas à M. Clemenceau. C'est fait, une fois de plus, mais cette nouvelle expérience guérira-t-elle les socialistes de leur manie d'interpellations vaines ?

Nous n'osons pas l'espérer. L'essence du bolchevisme est de ne pas tenir compte des majorités. Or, le bolchevisme a maintenant des représentants avoués dans les rangs des unifiés. Il en a même dans leur état-major. « C'est abominable », s'est exclamé M. Longuet à la seule pensée qu'on pourrait agir contre les bolcheviks russes par « l'encerclement économique ». C'est pourtant une arme bien humaine à côté de celles dont ils se servent. Mais le vertige gagne les cerveaux qui s'habituent à tourner à vide. N'a-t-on pas vu hier à la Ligue des Droits de l'Homme des énergumènes refuser le salut « aux morts pour la France et la liberté » ? Ces folies n'ont pas à être prises au tragique, mais elles devraient être un avertissement pour les braves gens qui, dans les groupes avancés, font naïvement le jeu de ceux qui les mettront demain à la porte, — comme l'ont vu récemment les anciens majoritaires socialistes. M. Clemenceau a, entre autres mérites, celui de profiter de l'expérience, et c'est peut-être le plus rare et celui dont le pays lui sait instinctivement le plus de gré. « Je ne puis me plaindre qu'on soit injuste envers moi, a-t-il confessé hier soir, parce que j'ai été injuste envers d'autres, mais c'est quelque chose d'arriver à cette conscience. » Certes, et cela suppose d'abord qu'on a une conscience. Tous ceux qui ont voté hier l'ordre du jour de confiance ont ce trait commun d'être capables de sacrifier à l'intérêt général les vieilles rancunes, même celles qui auraient la meilleure excuse. A défaut « d'ampleur », c'est un sentiment qui ne manque pas de grandeur.

31 décembre 1918.

 

Cette agitation stérile répondait peu au vœu de l'opinion qui souhaitait, au contraire, le maintien de l'union sacrée en vue d'un progrès méthodique et suivi. Cet état d'esprit venait de se manifester à la Chambre même par la formation d'un nouveau groupe, dit « l'Entente républicaine démocratique », sous la présidence de M. Arago.

 

LA POLITIQUE DE DEMAIN

La politique de demain sera-t-elle celle d'hier ? Allons-nous retourner aux querelles de groupes, aux tracasseries religieuses, aux crises ministérielles à jet continu, à toute cette pratique électorale et parlementaire dont le pays était excédé avant la guerre et dont la seule image provoque aujourd'hui une répulsion unanime ? Les soldats qui reviennent du front, où ils ont pratiqué depuis quatre ans l'égalité, la fraternité et l'union sacrée sans phrases, seront-ils enrégimentés à nouveau dans les cadres vermoulus des anciens partis, fondés sur la défiance civique savamment organisée, et entretenue par de vulgaires arrivistes ? S'il en devait être ainsi, la victoire même ne nous sauverait ni de la décadence ni de la désorganisation. Elle marquerait simplement le dernier sursaut d'une race capable d'héroïsme, mais incapable de réflexion ce qui ne saurait être le cas d'un peuple dont le bon sens, la sociabilité et la générosité instinctive ont toujours été les caractéristiques nationales. Cette guerre a fourni à la masse de ceux qu'elle a arrachés à leur milieu et à leurs occupations bien des sujets de méditation avec le temps de les méditer. C'est un fait dont ne se rendent pas assez compte les politiciens de l'arrière qui pensent n'avoir qu'à reprendre leur vieux fonds de commerce. Il y a autre chose de changé en France que la frontière, ou, pour mieux dire, il y a d'autres frontières déplacées que celle de l'Est, il y a celles des opinions.

La formation du nouveau groupe de l'entente républicaine et démocratique, concentration de deux groupes voisins d'hier, est une preuve que le besoin de fusion, de simplification, de travail ordonné est compris dès maintenant par les esprits éclairés. Le programme général des républicains démocrates répond certainement au vœu intime du pays. L'œuvre de l'après-guerre doit, au point de vue intérieur, être menée dans le même esprit de libération et de justice que la guerre elle-même. Le monde se transforme, les peuples vont disposer d'eux-mêmes, ce qui est l'essence de la liberté. L'état social, politique et économique doit suivre la même évolution. Les droits de l'homme doivent devenir chaque jour davantage une réalité. Toute restriction, toute limitation de la liberté de conscience, de la liberté d'enseignement, de la liberté de pensée, de la liberté d'association, de la liberté de la presse et de la parole est injustifiable, « sauf la nécessité de sauvegarder l'ordre public ». C'est la formule même employée par les auteurs de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. »

Il est une catégorie d'entraves à la liberté individuelle que nos ancêtres n'avaient pu prévoir, ou du moins dont ils n'avaient pu prévoir la proliférante extension. Ce sont les entraves administratives. C'est de cela aujourd'hui que nous souffrons le plus, et c'est un fléau croissant, car tout progrès de l'étatisme aboutit à une mainmise supplémentaire de la bureaucratie sur l'initiative de chacun de nous. C'est là qu'il faut porter la hache. Malheureusement, tout le monde se plaint du formalisme paralysant de nos administrations et personne ne paraît se douter que tout recours nouveau à l'État-providence resserre le ligotage dont on ne s'aperçoit que le lendemain, et sans vouloir une bonne fois remonter de l'effet à la cause. L'entente républicaine démocratique a le mérite de dénoncer le mal et d'en indiquer le remède.

Elle n'est pas moins bien inspirée en proclamant la solidarité du travail et du capital. Il ne s'agit pas de réclamer pour le capital la part du lion et de réduire le travail à la portion congrue. Chacun a le droit de défendre ses intérêts et même le devoir de chercher à améliorer sa condition, car c'est de l'aisance individuelle qu'est faite la prospérité générale. L'action syndicaliste, quand elle se place sur le terrain pratique, ne doit être ni condamnée, ni même suspectée. Ce qui est détestable, et ce qui crée malheureusement trop de confusions, c'est la tendance des Syndicats à confondre leurs revendications professionnelles avec l'agitation politicienne. C'est une tendance dont doivent triompher la raison, l'éducation, l'expérience. Le bolchevisme, c'est justement l'action ouvrière telle qu'elle peut devenir conduite par l'ignorance et l'illuminisme. Le bolchevisme, c'est une maladie de peuple enfant.

Ce n'est pas en quelques mots qu'on peut tracer et justifier un programme entier de réformes. Un excellent symptôme, c'est la multiplication des brochures, des articles de revues, des tracts populaires ayant pour objet d'étudier la réalisation des réformes dont la nécessité n'a plus besoin d'être démontrée. La « Ligue civique », composée surtout d'intellectuels, de bons citoyens sans rôle politique et sans ambition d'en jouer un, annoncé une campagne de propagande à laquelle on ne peut que souhaiter tout le succès qu'elle mérite. Tous les efforts des hommes de bonne volonté sont à encourager, et il est à espérer qu'ils seront convergents, car trop souvent, dans le passé, nous avons eu le regret de constater que ce ne sont pas les défenseurs qui manquent aux idées justes, mais que c'est la coordination qui leur fait défaut. Les libéraux, les défenseurs des droits de l'individu sont naturellement individualistes ; n'oublions pas que l'individualisme cesse d'être une vertu, et devient un incurable principe de faiblesse, quand, dans les matières d'intérêt général, il ne sait pas s'effacer.

25 décembre 1918.

 

LES VŒUX DE LA VOLONTÉ

Il dépend de nous tous que les souhaits échangés en ce jour se réalisent. Il suffit de vouloir qu'il en soit ainsi. Nos souhaits de l'an dernier sont maintenant accomplis parce que nous avons fait le nécessaire pour atteindre le but. Nous avons voulu gagner la guerre, nous avons sacrifié ce que nous avions de plus précieux pour arriver vainqueurs au quart d'heure final ; nous avons, nous et nos alliés, compris que les plus belles vertus restent stériles sans la méthode, sans l'unité de commandement, sans la discipline militaire et civique. Nous en sommes aujourd'hui récompensés, et nous pouvons d'autant plus goûter les fières satisfactions de la victoire que nous les avons pleinement méritées. Ce n'est ni un heureux hasard ni un fait imprévu qui a incliné définitivement en notre faveur le plateau de la balance ; l'histoire n'est pas écrite par un destin aveugle et irresponsable : tout au contraire, le destin, c'est le nom que donnent après coup les esprits légers ou paresseux au résultat d'une œuvre de logique et de préparation qui leur a échappé.

Il en sera de l'œuvre de paix comme de l'œuvre de guerre. Il dépend de nous qu'elle soit bonne et régénératrice. L'écueil, ce serait de la croire plus facile. Il n'est pas facile, il n'est pas séduisant, de prêcher les vertus prosaïques qui conviennent à l'état de paix. La guerre, — bien qu'elle ait perdu beaucoup de son panache depuis qu'elle revêt une forme scientifique et souterraine dans tous les sens du mot, — reste une crise qui provoque une vigoureuse surexcitation avant-courrière de l'héroïsme. L'égoïsme n'ose s'avouer en face d'un danger mortel pour la collectivité. Mais il reparaît, — on dirait presque qu'il reprend ses droits, — quand il s'agit de subordonner simplement au bien public nos convenances, nos intérêts, nos ambitions. Nous avons pris l'habitude, par exemple, de dépenser sans compter, de jongler avec les milliards, de faire du budget le grand dispensateur du bien-être universel. C'est la destruction de tout esprit de travail et d'économie II s'agit maintenant de regarder en face le doit et avoir, de mettre des recettes en face des dépenses, de fermer le robinet des emprunts. La défense de nos finances demande moins d'héroïsme que celle de Verdun, mais il n'en faut pas conclure qu'elle en sera plus aisée. Le courage civique, remarquait déjà le cardinal de Retz, est le plus rare et le cardinal de Retz ne connaissait pas l'état d'âme d'un député en mal de réélection.

Le vrai coupable est-ce même ce malheureux candidat, qui glisse à la surenchère pour ne pas être distancé par un concurrent ? Que chacun fasse son examen de conscience. Chacun réclame des économies, des réformes, de l'ordre dans l'administration, d'une façon générale et abstraite, mais chacun réclame, d'autre part, des augmentations de traitements, le respect des « situations acquises », — euphémisme qui couvre plus d'un abus, — et parfois des passe-droits qui sont la négation de toute discipline politique et sociale. Nous ne faisons ici le procès de personne. Sans doute, il y a des partis plus spécialement enclins au gaspillage, parce qu'ils s'appuient sur une clientèle plus ignorante, mais ces partis eux-mêmes parlent raison comme les autres tant qu'il ne s'agit que de déclarations de principes. C'est donc l'éducation démocratique du pays qui doit être la première préoccupation de demain. La multiplicité des tentatives qui s'annoncent prouve au moins que cette nécessité primordiale éclate à tous les yeux. Notre régime parlementaire est faussé parce que le député est aux pieds de l'électeur et le ministre aux pieds du député. Il y a là une mentalité — et tout d'abord un système électoral — à changer.

Citons un ancien, ce qui est toujours plus commode — et aussi instructif — que de citer un contemporain. « Tu sais vaincre, mais tu ne sais pas profiter de la victoire », disait-on à Annibal. Puisse ce reproche ne pas s'adresser à notre démocratie. Il n'est pas question de « profiter de la victoire » pour réclamer des injustices. Il s'agit simplement d'en « profiter » pour ne plus être à la merci d'une surprise extérieure, et pour améliorer à l'intérieur les rouages et les mœurs qui ont montré à l'épreuve leur défectuosité. Voilà ce que l'année nouvelle pourrait et devrait nous apporter pour être digne de celle qui s'achève. La France a la parole, à elle de dicter son avenir.

2 janvier 1919.

 

La rentrée des Chambres eut lieu le mardi 14.

Les présidents sortants furent réélus. M. Deschanel n'eut pas de concurrent ; M. Antonin Dubost, sur 189 votants, fut élu par 98 voix contre 66 qui se portèrent sur M. de Selves.

 

LA RENTRÉE DE LA CHAMBRE

M. Paul Deschanel a fait au régime parlementaire en général et à la Chambre en particulier, d'éloquents compliments auxquels tout le monde serait heureux de s'associer sans réserve. Il a eu pleinement raison de dire que la guerre actuelle a montré la vitalité et la force de résistance des « institutions libres », mais il a eu soin lui-même de rappeler que le fonctionnement des régimes démocratiques a, en bien des cas, attesté un besoin de perfectionnement. Certes les démocraties ont triomphé des impérialismes, et ce n'est pas au lendemain de leur victoire qu'il serait juste de faire leur procès. Nous avons connu autrefois des régimes autocratiques, et ils ont été cause des désastres que la guerre actuelle a réparés. Au cours de cette guerre elle-même le rôle des Parlements n'a pas été sans utilité. Le travail des commissions mérite le plus souvent les éloges que nul d'ailleurs ne lui refuse ; les séances publiques ont revêtu dans les graves occasions un caractère de grandeur dont le souvenir n'est pas évanoui. Mais il serait puéril de dissimuler d'autre part que l'activité de la Chambre a donné trop souvent l'impression d'une agitation brouillonne et désordonnée ; le travail parlementaire est pour le moins décousu, toutes les discussions s'enchevêtrent et se retardent réciproquement, et les efforts honorables du plus grand nombre sont trop fréquemment paralysés par l'obstruction et le vain verbiage des opposants systématiques. Le pays a tort, sans doute, de faire passer sur la Chambre entière l'impopularité que fomentent de pareilles pratiques, mais les braves gens qui peinent, qui besognent dans leur coin à des œuvres sans gloire, ou qui dans les tranchées ont affronté quotidiennement le danger, ont une excuse s'ils ne parviennent pas à juger, aussi favorablement que le président de la Chambre, l'œuvre confuse qui, à travers tant de heurts, se poursuit péniblement au Palais-Bourbon.

Croit-on que la séance d'hier soit de nature à faire revenir sur leurs préventions ceux qui en liront le récit ? A peine M. Deschanel avait-il fini de féliciter ses collègues de leur sagesse, qu'ils ont donné un spectacle ressemblant bien imparfaitement au tableau édifiant dont les couleurs riantes étaient encore toutes fraîches à leur mémoire. Le président du Conseil a été l'objet de violentes et constantes interruptions malgré son désir manifeste de n'en provoquer aucune. On lui a fait un crime de parler « d'esprit nouveau », alors qu'il entendait par cette expression — déjà célèbre dans les annales parlementaires — l'abandon des vieilles querelles. L'extrême-gauche socialiste l'a traité comme un simple Spuller. M. Dalbiez lui a jeté M. Caillaux à la tête, ce qui trahit une préoccupation dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne répond guère à celle du pays. M. Raffin-Dugens a fait des siennes. On objectera que M. Raffin-Dugens ne représente que lui, ce qui n'est pas énorme, mais M. Renaudel, M. Marcel Cachin, qui ont la prétention de représenter quelque chose de plus, et qui sont en effet de plus de conséquence, ont eu une attitude tout aussi illogique. On a entendu M. Renaudel se plaindre de ce qu'on mêle sans cesse toutes les questions ; mais qui se complaît à ce méli-mélo, sinon les coreligionnaires de M. Renaudel ? Comment s'empêcher de sourire quand on entend M. Renaudel attester que pendant trois ans son parti a « consenti à la tactique du silence » ? Il faut croire qu'il y a des silences bien bruyants.

La vérité a été dite, sans phrase ni recherche oratoire, par un ami politique de M. Renaudel, un député des régions envahies. « Il y a là-bas, s'est écrié M. Goniaux, des milliers de chômeurs qui ne s'intéressent pas à nos discours. » Certes, et c'est pourquoi la Chambre a été bien inspirée de mettre à son ordre du jour immédiat la fin de la discussion sur les dommages de guerre, avec engagement de la poursuivre désormais sans interruption. Puisse-t-elle s'en tenir à cette sage résolution, et procéder de même pour toutes les grandes lois urgentes dont elle est saisie ! Voilà qui intéresserait, non seulement les chômeurs du Nord, mais tous les travailleurs de partout. La déconsidération des assemblées parlementaires n'est jamais due aux adversaires du régime parlementaire : le régime parlementaire n'a à craindre que les parlementaires. Il est vrai que beaucoup de socialistes ne sont parlementaires que transitoirement. Ceux qui bolchévisent feraient sans doute du Parlement, le jour où ils seraient les maîtres, ce que les bolcheviks ont fait de la Constituante russe. Raison de plus pour que tous les partisans et défenseurs de notre régime de libre discussion ne laissent pas avilir ce régime — notre patrimoine commun et notre commune sauvegarde — par les énergumènes qui croient servir la « Société des nations » en rendant inhabitable la société de leur propre pays.

18 janvier 1919.

 

 

 



[1] L'abbé Wetterlé et M. Weill.

[2] Les Débats avaient imprimé « nominal ».

[3] Ce sont ces navires, internés à Scapa Flow (îles Orcades), que leurs équipages allemands coulèrent le 21 juin. On s'en consola moins facilement en France qu'en Angleterre, où l'on avait proposé de les détruire pour éviter la difficulté de les partager entre alliés.

[4] Ordre du jour de M. Bénazet, accepté par le gouvernement : « Confiance dans le gouvernement pour assurer la prompte réalisation des réformes économiques et sociales et bâter le retour à la vie normale du pays, notamment par l'organisation d'un conseil national économique où seront représentés à la fois les intérêts du capital et du travail sous toutes leurs formes. »

[5] Pour mettre fin aux lenteurs et aux tiraillements qui entravaient la réorganisation de l'Alsace-Lorraine, un décret du 21 mars avait nommé M. Millerand commissaire général, avec pleins pouvoirs et entrée au Conseil des ministres.

[6] Les chiffres officiels des pertes françaises à la date du 1er novembre 1918 ont été communiqués à la Chambre par M. Abrami, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, dans la séance du 26 décembre. Les voici :

Décédés : 31.300 officiers, 1.040.000 hommes de troupe ;

Disparus : 3.000 officiers, 311.000 hommes de troupe ;

Prisonniers : 8.300 officiers, 438.000 hommes de troupe.

[7] Traduction de M. Désiré Rouslan, en deux volumes (Éditions Bossard) dont le premier vient de paraître.