Attitude boudeuse des
socialistes. — Les fêtes à Paris en Alsace-Lorraine. — Les régions libérées
et le ravitaillement. — Les visites de chefs d'État.
LA proclamation de l'armistice
donna lieu le jour même (11 novembre) à des manifestations enthousiastes dans la rue et
dans les deux Chambres. La Chambre ratifia la motion du Sénat déclarant que «
le citoyen Clemenceau et le maréchal Foch ont bien mérité de la Patrie ». Le
Sénat décida de placer un buste du président du Conseil à côté des bustes «
des grands Français qui ont illustré la Haute Assemblée ». LE PREMIER JOUR DE PAIX
La
grandeur des évènements donne à tous les mots qui cherchent à la traduire un
caractère d'insuffisance et de banalité. Nous assistons à un des plus beaux
spectacles de l'histoire, au triomphe et à la revanche du droit, la seule
forme de revanche que doive concevoir l'humanité civilisée. Ce spectacle est
trop rare dans le cours de l'histoire, car s'il est vrai que « la justice
immanente » finit tôt ou tard par trouver son heure, il est également vrai
que la guerre donne trop souvent la preuve que la raison du plus fort est sur
le champ de bataille la meilleure. Cette fois, ce qui a triomphé, c'est bien
la raison de ceux qui avaient raison, et, même en Allemagne, on n'en
trouverait plus beaucoup parmi les 93 intellectuels pour affirmer le
contraire. De là le sentiment de satisfaction morale qui donne à la joie des
Alliés ce je ne sais quoi d'auguste et de bienfaisant, qui n'a rien de commun
avec l'enivrement de la force brutale, et dont il est difficile de n'être pas
frappé. Nous ne gâterons pas la légitimité de notre victoire par des
rodomontades et des appels de pied. Pas plus dans la rue que dans les
assemblées ou dans la presse on n'entend de ces propos agressifs qui
traînaient il y a trois mois à peine dans toutes les feuilles germaniques. M.
Clemenceau, M. Deschanel, M. Antonin Dubost, M. René Renoult, tous ceux qui
ont hier parlé au nom du pays ont eu la même inspiration. Tous ont commencé
par l'éloge de ceux qui furent à la peine et qui ne sont pas à l'honneur, qui
ont subi les mauvais jours, qui sont même tombés pour la plupart avant l'aube
réparatrice et qui, cependant, n'ont pas désespéré de leur pays ni de ses
destinées. On ne pensera jamais assez à ce qu'ils ont souffert, on ne
glorifiera jamais trop ce qu'ils ont fait, alors que l'insuffisance de nos
moyens matériels doublait le fardeau qui pesait sur leurs épaules. Oui,
certes, ils ont bien mérité de la patrie et de l'humanité ces héroïques
sacrifiés, à qui, suivant le mot de M. René Renoult, « on ne peut penser
sans que les larmes montent aux yeux ». Le Président de la République
l'a dit en termes admirables, « ils ont tous apporté leur pierre aux
magnifiques arcs de triomphe sous lesquels passeront bientôt les vainqueurs »
; mais parmi ces vainqueurs, les regards éplorés de leurs proches les
chercheront en vain. Nous ne pouvons qu'incliner sur leurs tombes les
drapeaux chargés de leurs lauriers. La
Chambre a été, dans l'émotion commune, le vibrant écho du pays. Elle a
écouté, avec la fierté d'un peuple qui a reconquis ses frontières en même
temps que la liberté de ses destinées, les clauses de l'immortel armistice
qui met fin à une période maudite de l'histoire du monde. Nous ne qualifions
pas de « méprisable » la formidable armée que nous avons battue, nous
n'insultons pas l'ennemi à terre comme le grossier Macédonien qui, d'après le
mot de l'Athénien vaincu, « jouait le rôle de Thersite quand la fortune
lui donnait celui d'Agamemnon ». Nos cœurs ne s'attardent pas à la
malédiction, même juste, ils volent de préférence au-devant de nos frères
libérés de la geôle et du bâillon. L'hommage rendu à l'Alsace-Lorraine par
tous les orateurs, et symbolisé par l'ovation dont deux députés Alsaciens ont
été l'objet en séance[1], n'a rien d'impérialiste ni de
provocant, à moins de voir dans le cri d'une mère retrouvant son enfant une
provocation à l'adresse de ceux qui le lui avaient ravi. Il faut vraiment que
le parti pris de bouder la victoire et de se mettre à part du mouvement
populaire leur fasse perdre complètement le sens des réalités, pour que
certains socialistes, dont quelques-uns furent longtemps mieux inspirés,
s'obstinent dans une attitude qui ne les grandit pas personnellement et qui
rabaisse, on peut le dire sans acrimonie, l'idéal même dont ils se réclament. Comme
toutes ces petites préoccupations de parti, de tactique internationale,
paraissent vieillies et archaïques alors que l'humanité tout entière pressent
et appelle quelque chose de nouveau ! L'instinct populaire ne s'y trompe pas
; il suit l'élan de fraternité qui doit vivifier dans la paix l'union sacrée
qui nous a permis de gagner la guerre. Nous savons bien que la Terre promise
a pour signe particulier de n'être jamais atteinte, mais du moins, tandis que
les autres lui tournent le dos, les hommes de bonne volonté s'en rapprochent. 13 novembre 1918. Le même
jour l'Académie des Sciences nommait le maréchal Foch membre libre. Le 21,
l'Académie française élisait membres le maréchal Foch et M. Clemenceau.
L'Académie de médecine faisait le même honneur au « docteur » Clemenceau, le
3 décembre. L'Académie des Sciences morales nommera également membre libre le
maréchal Pétain, et l'Académie des Beaux-Arts, le général de Castelnau. Seuls
certains socialistes, tout en se félicitant du triomphe des Alliés,
témoignaient encore plus hautement leur satisfaction de la proclamation de la
République en Allemagne et manifestaient une bruyante inquiétude de voir les
Alliés profiter de leur victoire pour remettre de l'ordre en Russie au
détriment des bolcheviks. La commission administrative permanente du parti
vota un ordre du jour exprimant ces divers sentiments (12 novembre) : « L'armistice
est signé. Le Parti socialiste se réjouit de la cessation des hostilités,
prélude de la paix prochaine. « Il
salue la République allemande et la prise du pouvoir en Prusse et dans les
États confédérés par la classe ouvrière. « Comme
dans la Russie des Soviets, c'est le socialisme qui apparaît dans toute
l'Europe centrale et partout ailleurs comme le liquidateur qualifié de la
situation politique et sociale laissée par la guerre. Le Parti voit ainsi se
justifier la confiance qu'il n'a pas cessé d'avoir dans l'action des peuples. « Considérant
que certaines des conditions de l'armistice laissent craindre nettement de la
part des gouvernements alliés l'intention de donner à la criminelle
intervention militaire contre la Russie révolutionnaire une extension plus
grande, le Parti déclare qu'il fera appel à toutes les forces du prolétariat
français afin d'empêcher que le socialisme naissant, tant en Russie qu'en
Allemagne et en Autriche, ne soit écrasé par des coalitions de capitalismes
étrangers. « Le
Parti invite de la façon la plus pressante les travailleurs français à
rallier leurs syndicats, leurs groupes socialistes, à soutenir les journaux
de leur classe et à se tenir prêts à faire triompher le socialisme en France
comme dans les autres pays de l'Europe. « Le Secrétaire : L.-O. FROSSARD. » SOCIALISME OU BOLCHEVISME
Que les
socialistes se réjouissent de voir la république sociale proclamée
outre-Rhin, c'est leur droit, encore qu'il soit peut-être prématuré de
prendre pour argent comptant la transformation de l'Allemagne. Le Président
Wilson traduit plus exactement la situation en constatant que la révolution
allemande n'a pas encore pris « une forme finale et ordonnée » et qu'une
incertitude préoccupante plane sur les chances de durée comme sur l'étendue
de l'autorité de ceux qui se sont, pour le moment, emparés du pouvoir. Certes
nous n'avons pas à leur rendre plus difficile leur tâche, notre rôle n'est
pas d'ajouter au désarroi de l'Allemagne maintenant qu'elle est battue et
débitrice, nous ne nous refusons même pas à l'aider humainement dans la
détresse alimentaire à laquelle elle s'est acculée faute d'avoir consenti à
traiter avant d'être sur le flanc. Nous savons fort bien que l'Allemagne
victorieuse n'aurait pas eu pour nous la moindre parcelle de cette pitié
qu'elle invoque aujourd'hui, et nous n'avons pas oublié que la princesse de
Bismarck écrivait à son magnanime époux qu'il n'y avait pas lieu de ménager
même nos femmes et enfants, parce qu'ils avaient la tare d'être nés de
parents français. Mais nous ne sommes pas des Allemands et nous ne nous
conduirons pas comme eux. Le bel ordre du jour du général Pétain n'est pas de
la même encre que celui du kaiser recommandant à ses troupes en Chine de ne
rien épargner. Donc, nous ne chercherons pas de « querelles d'Allemand » aux
gouvernants de l'Allemagne. Les
anciens minoritaires socialistes qui parlent maintenant au nom des 34.000
membres du parti, nous demandent davantage : ils nous demandent d'admirer les
révolutionnaires de Berlin, quoi qu'ils fassent, de les saluer
sympathiquement, et même d'étendre notre infatigable bienveillance à la «
Russie des Soviets ». L'ordre du jour de la commission administrative a, sur
ce sujet, un mot admirable, un de ces mots dont la beauté apparaît plus
sereine à mesure qu'on y réfléchit davantage. Le gouvernement bolchevik est
présenté comme le « liquidateur qualifié de la situation politique et sociale
laissée par la guerre ». Lénine et ses amis sont, en effet, des «
liquidateurs », et qui s'entendent à liquider les situations : ils «
liquident » en tout cas sans cérémonie ceux qui ne pensent pas comme
eux. Eh bien
! il n'y a pas à dissimuler que le peuple français n'entend pas être
« liquidé » de cette façon, et qu'il se refuse à couvrir de sa
complaisance ceux qui auraient, même chez nos ennemis d'hier, la prétention
de pratiquer cette forme de socialisme. On peut même dire sans paradoxe que
nous montrons plus de respect pour l'Allemagne et pour le socialisme, en
déniant toute sympathie aux bolcheviks possibles de l'empire, que ceux qui,
au nom du socialisme français, favorisent de leurs encouragements de pareilles
éventualités. Il y aura du « sang répandu », dit M. Cachin, mais «
l'adaptation sera courte ». Nous prenons moins allègrement notre parti de
voir couler le sang, même chez un voisin qui est encore officiellement un
ennemi : nous estimons que « l'adaptation » dure un peu trop en
Russie, et nous trouvons que la restauration de nos pays détruits ne peut se
faire, aux frais des coupables, que si les coupables se remettent au travail
dans l'ordre et sans autre « adaptation » que celle de toutes leurs facultés
à une production économique intensive. Il n'y a dans cette manière pratique
d'envisager les choses ni esprit de vengeance ni convoitise impérialiste, il
y a simplement une conception équitable des droits, des devoirs et du rôle de
chacun. M. Longuet appelle le prolétariat français au secours du socialisme
naissant chez l'ennemi. Nul n'empêche le socialisme allemand ou autre de
naître, c'est l'anarchie destructive qu'il s'agit de ne pas laisser se
propager sous cette étiquette. Le prolétariat français, dont le bon sens
naturel a su discerner quel était son devoir en temps de guerre, ne se
trompera pas sur celui qui lui reste à accomplir en temps de paix : ne pas
permettre que le fruit de la victoire, après tant de deuils et de ruines,
soit remis en question parce que le « camarade » d'en face a troqué, pour les
besoins de sa cause, l'uniforme contre la carmagnole. 14 novembre 1918. Il est
manifeste, et il est heureux, qu'un grand courant de fraternité et de
générosité entraîne actuellement l'humanité. Ce mouvement vient du cœur, mais
ce n'est pas un motif pour qu'il ne réponde pas à la raison. Le besoin
d'union, de paix sociale, de travail en commun pour améliorer le sort de tous
est ressenti dans tous les milieux. Les socialistes officiels n'en ont pas le
monopole ; ce qu'on leur reproche, c'est de l'exploiter à leur profit et de
retarder souvent par des surenchères démagogiques le progrès possible et
légitime. Hier encore, M. Lloyd George a exprimé en quelques phrases, qui
n'ont rien d'une simple précaution oratoire, la tâche de demain en matière
sociale. Il n'y a pas à combattre le naturel désir de mieux être au nom
duquel le monde ouvrier se groupe et s'organise ; ce qu'il faut combattre, ce
sont les idées fausses sur la façon dont ce mieux être peut être obtenu.
C'est à ce point de vue, au point de vue même de l'intérêt des vrais
travailleurs, que le bolchevisme est haïssable autant que vain. Ce n'est pas
en détruisant la richesse publique et privée qu'on peut préparer un progrès
quelconque dans l'ordre matériel ou moral ; « les excès n'accomplissent rien
», comme le disait hier le président Wilson. Ce n'est pas non plus en désagrégeant
les nations qu'on peut espérer aboutir à une Société des Nations, car tout
organisme international a pour condition première des nations constituées et
conscientes. C'est une trahison à l'égard de ce que le socialisme peut avoir
de justifié que de prôner, ou simplement d'excuser, un régime de terreur et
de sauvagerie, qui est un simple et grossier retour à l'animalité primitive,
à l'époque où régnait la sombre loi du plus fort ou du moins scrupuleux. Il faut
que chacun comprenne et envisage ses devoirs de paix, comme chacun a rempli
ses devoirs de guerre. Le devoir social exige des sacrifices, mais ne
doivent-ils pas, surtout après la victoire, paraître bien légers auprès de
ceux qu'a réclamés de nous tous le devoir militaire ? Nous avons instauré
l'union sacrée devant l'ennemi ; elle est plus facile à maintenir entre amis
des mauvais jours. « Je ne crains pas la révolution, je ne crains pas le
bolchevisme », disait hier M. Lloyd George. Et, en effet, rien de tel n'est à
craindre si l'esprit de guerre se perpétue au service des œuvres de paix.
L'Angleterre l'a compris, puisque l'entente féconde entre les deux grands
partis gouvernementaux va continuer pour le plus grand bien de tous. Un tel
effort de conciliation est-il impossible chez nous ? Nous n'en croyons rien.
Ce sont des malentendus plus ou moins verbaux, des rancunes archaïques, des
préoccupations sans écho dans le pays, qui, le plus souvent, divisent ou
paraissent diviser les hommes de bonne volonté et de bon sens, lesquels sont
la majorité dans tous les anciens partis. Si seulement chacun voulait écouter
et discuter les arguments du voisin, au lieu de les travestir ou d'affecter
de ne pas les comprendre, un grand pas serait déjà fait. L'esprit est chez
nous surabondant, nous ne savons pas assez nous abstenir d'en mettre où un
peu de réflexion vaudrait mieux. C'est ce qui donne à tant de nos polémiques
un ton assurément piquant et littéraire, mais c'est aussi ce qui les empêche
d'être efficaces et persuasives. Une épigramme n'a jamais convaincu personne. Certes,
il est des questions vitales sur lesquelles aucune transaction n'est
possible. Mais n'en augmentons pas le nombre par des fins de non-recevoir a
priori. Ne craignons pas de discuter même ce qui nous paraît indiscutable,
car il y a bien des idées qui ont paru indiscutables à une époque, et qui
sont maintenant des lieux communs. La vérité sociologique évolue, elle évolue
avec le progrès de la moralité, ce qui est le meilleur éloge qu'on puisse
faire de l'humanité en marche vers la civilisation. A l'heure où tous les
peuples sont disposés à faire un effort souverain pour empêcher le retour des
luttes entre Etats, qui oserait marchander sa loyale collaboration à tout ce
qui est de nature à mettre un terme, ou tout au moins un obstacle, aux luttes
fratricides entre classes ? 15 novembre 1918. Un
certain nombre de membres de la commission administrative permanente, ceux
qui représentaient l'ancienne majorité — Bracke, Dubreuil, Renaudel, Albert
Thomas, etc. —, publièrent, de leur côté, une protestation contre l'ordre du
jour imposé par la nouvelle majorité. « Les
soussignés, membres de la Commission administrative, ne s'associent pas à
l'ordre du jour voté dans la séance du 12 novembre. « Ils
font cette déclaration publique parce qu'ils veulent écarter les fausses
interprétations résultant d'une publication faite, malgré leur protestation,
de façon à laisser croire qu'il n'a été opposé ni réserves, ni autre ordre du
jour de leur part. « Or,
il avait été proposé, qu'une commission fût chargée de rédiger un ordre du
jour mieux étudié et mieux approprié aux circonstances, et que cette
commission se donnât le temps matériel de cet examen. « La
proposition a été rejetée. « D'autre
part, sur le fond même de l'ordre du jour qui a été proposé par les citoyens
Loriot, Verfeuil, Paul Faure et Frossard, les soussignés sont obligés de
regretter que la majorité de la commission, obéissant aux idées les plus
extrêmes, ait fait siennes des formules qui tendent à amener notre parti à
une solidarité de plus en plus grande avec les méthodes du bolchevisme. « Les
socialistes doivent être résolus à écarter de l'action socialiste en France,
et à ne pas laisser confondre avec les méthodes du socialisme, même
révolutionnaire, les pratiques bolchevistes qui ne laissent pas subsister le
fonctionnement du suffrage universel ni de la démocratie soucieuse de la
liberté politique des citoyens. « Les
soussignés regrettent que la C. A. P. procède ainsi par ordres du jour
hâtifs, desquels se trouvent éliminés les problèmes les plus urgents, tels
que la réorganisation politique et économique du pays, et qui ne donnent, par
conséquent, aucun aliment positif à la propagande et à l'action
socialistes. » SOCIALISME OU BOLCHEVISME
La
minorité actuelle de la commission administrative permanente du parti
socialiste, — qui est le reste de l'ancienne majorité, — proteste contre
l'ordre du jour voté ces jours-ci par la nouvelle majorité. Elle constate que
les nouveaux chefs du parti adoptent des formules et une attitude tendant « à
une solidarité de plus en plus grande avec les méthodes du bolchevisme ». Et
elle tient à se dégager de cette politique en disant nettement pourquoi.
C'est que les pratiques bolchevistes ne respectent ni les droits du suffrage
universel ni les libertés démocratiques. On ne saurait mieux dire. M.
Renaudel et ses amis auraient pu le dire plus tôt, comme l'ont fait les
Quarante, mais c'est déjà quelque chose de le dire aujourd'hui. Les
néo-majoritaires eux-mêmes, sauf M. Longuet, n'osent pas trop défendre le
bolchevisme. Ils plaident les circonstances atténuantes, ils excipent de
l'ignorance où nous sommes de ce qui se passe en Russie pour éviter de
prononcer un jugement catégorique. Sage prudence, mais à qui la faute si nous
ne savons pas mieux ce qui se passe en Russie ? Qui censure le télégraphe ?
Qui empêche les nouvelles de nous arriver ? N'est-ce point précisément ceux
qui ont en mains le pouvoir absolu ? Et s'ils suppriment les communications,
il faut bien croire qu'ils ne tiennent pas à ce qu'on connaisse ce qu'ils
font. Si on les calomnie, que ne laissent-ils passer la vérité ? Nous ne
sommes pas de ceux qui s'exagèrent le péril bolcheviste en France. Le
bolchevisme est le contre-pied de la déclaration des droits de l'homme ; le
régime des Soviets, c'est un régime qui substitue aux mandataires du peuple,
élus par le peuple, de pseudo-mandataires de certaines fractions du peuple,
et qui se délèguent eux-mêmes. Dans les pays comme le nôtre, qui ont une
tradition démocratique, qui ont dans le sang les principes de 89, une telle
tyrannie a peu de chances de réussir. Elle ne pourrait que s'imposer par la
force et se maintenir par la terreur. Comme nous sommes moins fatalistes que
les Russes, moins façonnés à l'obéissance passive que les Allemands, notre
instinct national réagirait plus vite contre quiconque aspirerait à nous
commander sans nous consulter. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas voir
la menace, et surtout pour faire confiance à ceux qui ne la voient pas. Le
bolchevisme est une forme de socialisme qui est la caricature du socialisme,
dit-on volontiers. Ce n'est pas si sûr. C'est une négation du socialisme
français de Proudhon ou de Blanqui, mais ce n'est nullement une négation du
collectivisme de Karl Marx. Lénine et ses amis sont des marxistes intégraux,
et il est à remarquer qu'en France ils sont justement soutenus par M.
Longuet, qui a la prétention — après tout assez naturelle — d'être l'interprète le plus qualifié des idées de son aïeul. La protestation des anciens
majoritaires n'est donc pas inutile. Ils parlent en socialistes, mais, — ce
n'est pas leur faire injure de le souligner, — en socialistes français. 16 novembre 1918. Les
socialistes et la Confédération générale du Travail n'en continuèrent pas
moins leur agitation. Une délégation vint soumettre à M. Clemenceau un double
désir dont le président du Conseil ne put que leur donner acte. DOUBLE PRÉTENTION
Les
socialistes et la C. G. T. demandent deux privilèges pour la « classe
ouvrière ». Le premier, c'est d'être officiellement représentés au
Congrès de la paix, le second c'est de tenir une conférence internationale
concomitante à la Conférence de la paix. De cette façon la classe ouvrière
exercerait un double contrôle sur les négociations. Ses représentants
surveilleraient le travail des diplomates au Congrès, et ils seraient
eux-mêmes surveillés par la Conférence internationale. Naturellement aucune
autre classe n'aurait pareil droit. Nous retournons aux ordres privilégiés.
Le simple citoyen, qu'il soit avocat, médecin, agriculteur, professeur ou
intellectuel, se contenterait d'être représenté par les représentants
qualifiés du pays tout entier ; l'ouvrier aurait seul voix particulière au
chapitre. Pourquoi ? En quoi est-il supérieur à ses compatriotes ? Le fait
d'avoir travaillé aux usines de guerre et d'avoir ainsi fourni les munitions
indispensables à ceux qui se battaient sur le front mérite-t-il une extension
des droits de citoyen ? Il ne s'agit pas de régler des questions ouvrières,
mais des questions nationales, au sujet desquelles une partie de la nation ne
saurait parler à la place de l'ensemble. Mais il y aura des répercussions
économiques ? Sans doute, mais les questions économiques ne sont pas non plus
le monopole de la classe ouvrière. Qu'un ouvrier puisse être appelé à figurer
au Congrès, cela peut se concevoir et peut même, en certains cas, être utile,
comme la présence d'un juriste, d'un militaire ou d'un négociant peut l'être
d'autre part ; mais c'est toujours au nom du pays et non d'une catégorie
d'intéressés que de telles interventions doivent se produire s'il y a lieu. Quant à
la Conférence internationale d'à-côté, elle se heurte aux mêmes objections de
principe. Pourquoi pas aussi bien une Conférence internationale de
catholiques, de protestants, de propriétaires, d'hommes de lettres,
d'entrepreneurs de publicité, d'armateurs, etc. ? L'égalité n'est pas pour
nous un vain mot, nous nous en tenons à la nuit du 4 août. Une telle
parlotte, dira-t-on, serait inoffensive ? Pour l'Allemagne, assurément. Elle
y trouverait un admirable terrain d'intrigues, de chicanes, de récriminations,
celui qu'elle cherche en vain par la voie diplomatique On verrait là en belle
posture, non seulement les camarades d'outre-Rhin, mais aussi leurs
excellents instruments bolcheviks. Ils nous enseigneraient l'art d'aller à
Brest-Litovsk quand on est parti pour la paix du droit. Le danger n'est
nullement imaginaire. Nos socialistes et cégétistes ont entendu hier des
socialistes russes bon teint leur exposer les exploits des bolcheviks. A ce
récit, d'une véracité difficile à contester, M. Longuet a opposé — qui l'eût
cru ? — des allégations contenues dans des lettres privées d'un correspondant
en Russie du Figaro. C'est bien la première fois qu'un témoignage « bourgeois
» a cet honneur d'être préféré à un témoignage socialiste par le chef
officiel[2] de notre parti socialiste. Cela
permet de mesurer le degré de parti pris bolchevisant dont sont capables
certains de nos révolutionnaires. Nous savons bien que M. Longuet n'est pas
tout le socialisme français, et que ses préjugés ataviques le condamnent à
admirer envers et contre tous des marxistes intégraux comme Lénine et
Trotsky. Tout le monde ne raisonne pas comme lui, mais enfin, ce n'est pas
notre faute s'il a une majorité derrière lui. Il nous faut bien tenir compte
des faits, et les faits prouvent que le bon sens, l'esprit critique et
l'instinct national ne sont pas, qu'on nous pardonne cette remarque,
l'apanage caractéristique de « la classe » qui demande à compter double. 24 novembre 1918. L'attitude
boudeuse ou tout au moins réservée des socialistes se perdait dans
l'enthousiasme universel. Dès le
14 novembre, le gouvernement avait donné à l'Alsace-Lorraine un commencement
de réorganisation. Trois commissaires ayant en réalité des attributions de
préfets furent nommés : M. Georges Maranger à Strasbourg, M. Henri Poulet à
Colmar et M. Mirman à Metz, Le 17, un Te Deum solennel fut célébré à
Notre-Dame avec un éclat extraordinaire. Le même jour avait lieu une immense
démonstration en l'honneur de l'Alsace-Lorraine devant la statue de
Strasbourg Le gouvernement et le président de la République y prirent part. LA FÊTE DE LA DÉLIVRANCE
Aujourd'hui
Paris célèbre le jour où nos provinces perdues rentrent au foyer familial. La
tache noire qui marquait d'un crêpe la carte de France disparaît de la carte
comme elle disparaît de nos cœurs. Les peuples sont éternels, ils peuvent
attendre les réparations de l'histoire, leurs amputations ne sont jamais
définitives, tant qu'ils ne s'abandonnent pas à la désespérance. La Pologne
sort du tombeau, l'Alsace-Lorraine sort de la geôle, la « justice immanente »
sort de son silence. Ce qui donne à la restitution de l'Alsace-Lorraine un
caractère particulièrement émouvant, c'est que le monde entier partage
aujourd'hui notre joie. Le monde entier comprend qu'il ne s'agit pas ici
d'une question d'amour-propre national, de vain prestige militaire. La
réintégration de l'Alsace-Lorraine, c'est l'hommage le plus solennel qui ait
été rendu au droit dans le cours des âges, du moins depuis qu'il y a une
histoire, et qui se préoccupe d'autre chose que des succès éphémères de la
force. C'est, on peut le dire sans trop d'optimisme, la fin de l'ère des
violences et des souverainetés imposées. Le plus monstrueux appareil de
domination universelle qui ait jamais opprimé le monde est disloqué ; ses
projets sont réduits au néant, ses œuvres passées frappées de déchéance. L'entente
des peuples libres, qui a brisé ce formidable obstacle jeté en travers de la
route du progrès, ne permettra pas qu'on en relève les débris. La statue de
Strasbourg dépouille ses emblèmes de deuil, et le souffle de la liberté
emporte le faisceau des drapeaux alliés vers des horizons nouveaux. C'est
l'heure des Te Deum. La France n'en a pas abusé. Elle a attendu la
victoire finale et complète pour faire sonner les vieilles cloches qui,
depuis plus d'un demi-siècle, avaient désappris les carillons glorieux.
Toutes ne sonneront pas. Beaucoup ont été emportées par l'envahisseur et
converties en engins de mort, mais les engins de mort seront fondus et
redeviendront des instruments de vie et de consolation. C'est ainsi que du
sacrifice d'aujourd'hui naîtra la résurrection de demain. Ceux qui sont tombés
n'auraient pas tous su exprimer la grandeur de l'idéal dont ils furent les
serviteurs obscurs mais conscients ; beaucoup n'avaient jamais vu, ne
connaissaient que confusément la ligne bleue des Vosges et le drame qui se
passait derrière ; tous sentaient néanmoins que notre cause était sainte, et
qu'ils combattaient pour que leurs enfants n'eussent ni à subir ni à réparer
de nouvelles iniquités. Ils savaient, suivant le mot ardent de M. Poincaré,
qu'il « manquait à la patrie un morceau de sa chair et une étincelle de
son âme », et ils savaient aussi que, malgré tout, jamais nous n'aurions
pris l'initiative d'une guerre vengeresse si le spoliateur lui-même ne
l'avait déchaînée, comme viennent se faire prendre sur le lieu du crime ceux
qui l'ont commis. C'est
bien l'âme nationale, avec tous ses scrupules, avec toutes ses grandeurs,
avec tous ses élans contenus par le sens de la justice, que vient de traduire
en une page d'histoire déjà sereine la sobre éloquence du Président de la
République. Même lorsque « le jour de gloire est arrivé », suivant la parole
ailée du chant prophétique, nous n'oublions pas que la gloire n'est digne de
nos morts que si elle est dégagée de toute arrière-pensée d'étroit égoïsme.
Ceux chez qui l'union sacrée ne ferait pas taire les suggestions de l'intérêt
personnel, ceux qui marchanderaient leur concours à l'œuvre matérielle et
morale de la France à restaurer, ceux-là se déroberaient à l'impérieux appel
qui s'élève des tombes du front. Pour que s'épanouisse la moisson des épis après
la moisson des lauriers, il suffit d'entendre le cri des morts, « immortels
conseillers des vivants ». 18 novembre 1918. Le même
jour avait lieu l'entrée des troupes françaises à Mulhouse au milieu d'une
intense émotion. Le 19, la même cérémonie se renouvelle à Metz où le général
Pétain reçoit son titre de maréchal. Le 22, le général de Castelnau entrait à
Colmar ; le 25 enfin, le maréchal Pétain et le général de Castelnau entraient
dans Strasbourg au milieu d'ovations qui dépassaient tout ce qu'on aurait pu
imaginer. Pendant
ce temps, l'évacuation de la Belgique s'était également poursuivie et le roi
Albert était entré à Bruxelles le 23. Par contre, le désarroi dans les
empires centraux était inextricable. L'empereur Charles avait abdiqué pour
l'Autriche le 12, et pour la Hongrie le 15. Partout les vieilles dynasties
s'écroulaient et étaient remplacées par des républiques locales dont la plus
importante, celle de Bavière, ayant pour chef Kurt Eisner, publia des
documents diplomatiques — notamment un rapport du ministre de Bavière à
Berlin en juillet 1914, M. de Lerchenfeld —, établissant la responsabilité du
gouvernement allemand à l'origine de la guerre, particulièrement dans
l'affaire de l'ultimatum autrichien à la Serbie. « Il est évident, écrivait
M. de Lerchenfeld, que la Serbie ne peut pas souscrire à ces exigences qui
sont inconciliables avec sa dignité d'État indépendant. A Berlin, on approuve
absolument l'Autriche de profiter de l'heure favorable, même au risque de
complications ultérieures. » Un passage d'une lettre (18 juillet
1914) indiquait en
outre la mise en scène préparée à Berlin pour dissimuler la connivence avec
Vienne. « Le gouvernement de l'empire allemand, en faisant ressortir que le
kaiser est en voyage dans le Nord et que le chef du grand état-major, ainsi
que le ministre de la Guerre sont en congé, prétendra qu'il a été surpris
autant que les autres puissances par l'action de l'Autriche. » On sait que
c'est en effet ainsi que les choses se sont passées. A
travers tout cela, les clauses de l'armistice s'exécutaient plus ou moins
bien. La livraison de wagons et de locomotives allait très lentement, tandis
que la reddition de la flotte de guerre à l'Angleterre eut lieu à l'heure
dite, le 21, dans le golfe du Forth[3]. En
France, beaucoup de difficultés subsistaient au sujet du ravitaillement des
pays envahis, des prisonniers de guerre et de la démobilisation. SITUATION DÉPLORABLE
Il y a
des difficultés, nous ne les ignorons pas, quand il s'agit de réorganiser, de
remettre sur pied et de ravitailler de vastes régions qui nous reviennent
dans un état de dénuement absolu. Mais il ne faut tout de même pas que l'art
d'administrer se borne à constater les difficultés. Ce qui importe, c'est de
les résoudre. On les étudie, ce qui est une façon de les ajourner, mais la
faim n'attend pas, et il n'y a pas à cacher qu'on meurt de faim dans nos
régions libérées du Nord. Les détails que nous recevons sont à la fois précis
et inquiétants. L'État ne permet pas aux initiatives privées de fonctionner,
et il est lui-même incapable d'accomplir efficacement la tâche qu'il interdit
aux autres. On nous dit : ce ne sont pas les denrées qui manquent, ce sont
les moyens de communication pour en assurer l'arrivée régulière aux points de
distribution. Evidemment les chemins de fer sont encore insuffisamment
rétablis, mais, en attendant mieux, que n'emploie-t-on les innombrables
automobiles et camions qui restent oisifs ? Faut-il indiquer où il s'en
trouve des sections entières d'immobilisés ? Les conducteurs eux-mêmes sont
confus de se sentir inutiles alors qu'on aurait tant besoin d'eux. On ne
manque pas d'essence, car on la gaspille surabondamment dans une foule de,
dépôts où l'on n'a rien d'autre à faire que de se promener. Il nous serait
facile de mettre les points sur les i. Tout
cela fait peu d'honneur à qui de droit. « On ne s'en fait pas » dans les
bureaux compétents, mais il serait vraiment grand temps de prendre le taureau
par les cornes. Le système de l'inertie et du moindre effort n'est pas de
saison. Comment veut-on que des gens à qui tout continue à manquer, comme du
temps des Allemands, prennent patience ? Alors surtout que, pour augmenter
leurs souffrances, on ne permet pas à ceux que les Allemands avaient évacués
loin de leurs villages d'y retourner, même quand leur pays natal est moins
détruit que celui où ils se trouvent parqués, ce dont on nous cite des
exemples : « Les évacués, entassés dans des locaux ouverts à tous les vents,
y meurent comme des mouches », nous écrit-on. C'est la faute des Allemands.
Sans doute, mais, cette faute, nous la continuons. Ici encore, les camions
pourraient jouer un rôle utile. Nous ne nous excuserons pas d'insister aussi
vivement. Ce n'est pas dans un mois, dans une semaine, ni même demain qu'il
faut s'occuper de tout cela, c'est aujourd'hui même, et ceux qui ne le
comprennent pas, ceux qui ne font pas en cette affaire tout leur devoir,
devraient y être rappelés sans ménagement pour personne, ou remplacés, si
c'est nécessaire, par de plus zélés. 25 novembre 1918. LE RAVITAILLEMENT DES RÉGIONS LIBÉRÉES
La
situation de Lille est mauvaise, et si le Conseil municipal a repris sa
démission, ce n'est pas qu'elle soit devenue bonne, c'est dans l'espoir
qu'elle va s'améliorer à bref délai. Mais il y a pire que Lille. Il y a, par
exemple, Roubaix. Le journal local donne le tableau des quantités de denrées
allouées à chaque habitant pour la quinzaine du 25 novembre au 7 décembre.
C'est la famine pure et simple, au bout de six semaines de libération. Au
cours de toute cette période, du 21 octobre au 29 novembre, il n'a pu être
mis à la disposition de chaque habitant que trois livres de viande. Les
heureux en découvrent parfois un supplément, mais à raison de 6 à 12 francs
le kilo. Ce qui aggrave la misère, c'est que les « bons de villes » ne sont
plus admis en payement et que, d'autre part, ils ne sont remboursés en
monnaie légale qu'avec la plus extrême parcimonie. « Pour acheter un
kilogramme de savon, qui coûte de 8 à 10 francs, il faut, nous écrit-on,
économiser pendant deux quinzaines. » Quant au pétrole et à l'essence, il
n'en est plus question. On en est réduit à s'éclairer « avec du saindoux
fondu dans des boîtes à. conserves avec de la corde à broche comme mèche ».
Le charbon manque aussi ; du moins on peut espérer que celui qui vient
d'arriver en gare sera distribué un jour ou l'autre, sans quoi les
Roubaisiens en seront pour leur quatrième hiver sans feu. Nous pourrions
multiplier les exemples ; on nous en cite de la Ferté-Milon, même d'Amiens,
mais à quoi bon ? Le mal n'est pas contesté, c'est sur le remède qu'on
discute. Nous
continuons à croire que l'Etat, en se chargeant de tout, complique tout et
n'arrive à rien. Les ministères se multiplient, les sous-secrétariats
pullulent, les hauts commissariats sont si nombreux qu'aucun statisticien
n'oserait se flatter d'en dresser la liste, et naturellement la machine
administrative n'en est qu'alourdie et paralysée. Chacun tire à soi. Quand
l'initiative privée essaye de se manifester, on la décourage par les
formalités inextricables qu'engendre la prolifération des bureaux, directions,
offices et autres organes coincés les uns dans les autres. Ce ne sont pas les
automobiles qui manquent, c'est la permission de s'en servir pour quelque
chose d'utile. On est parvenu pourtant à assurer le ravitaillement en vivres
et en munitions de millions d'hommes en marche, les « quatrièmes bureaux »
ont fait leurs preuves. N'y a-t-il pas là des compétences, actuellement sans
emploi, auxquelles on pourrait avoir recours ? La nomination d'un contrôleur
général au nouveau poste de commissaire général des régions libérées est-elle
un pas dans cette voie ? Ce qui est certain, en tout cas, c'est que le
spectacle actuel ne peut se prolonger, qu'il provoque des sentiments dont il
est puéril de dissimuler l'âpreté, et que nous avons conscience de faire œuvre
nécessaire en le criant à qui de droit. 4 décembre 1918. DANS LES RÉGIONS DU NORD
La
situation du ravitaillement dans la région du Nord ne s'améliore pas assez
vite. Ce n'est pourtant pas l'essence qui manque, puisque les restrictions
sur le pétrole et l'essence ont pris fin depuis hier, grâce à l'activité de
M. Henry Bérenger. Ce ne sont pas non plus les autos militaires qui font
défaut, car leur chiffre fait grand effet sur le papier. Ce qui cloche, ce
n'est pas non plus la bonne volonté des pouvoirs publics, qui font de leur
mieux, et qui seraient évidemment très heureux de mieux réussir. Le défaut du
système, c'est le système même. L'automobilisme militaire n'est en rien
organisé pour le service qu'on lui demande, et, ce qui est plus grave, il ne
permet pas à des organisations civiles de se créer. Les autos militaires ont
une proportion d'indisponibles invraisemblable à cause de la défectuosité du
service des réparations. Toute initiative est interdite, tout doit passer par
les ateliers, ce qui, naturellement, exige dix fois le temps nécessaire pour
remédier au moindre accident. Ces ateliers, qui pis est, on les déplace
parfois pour convenances administratives, sans souci du retard causé ni de la
dépense inutile. Mais ce n'est pas tout. Il faut bien l'avouer, certains
chauffeurs en prennent à leur aise avec le devoir professionnel. Ils
transportent, de par leur bon plaisir personnel, tel produit qui n'est pas de
première nécessité, mais qui leur est très demandé, l'alcool, par exemple.
Cette complaisance a « l'excuse » de n'être pas gratuite, mais est-ce une
excuse ? Le contrôle est difficile, certes, mais il se résigne peut-être trop
volontiers à être impuissant. Nous ne révélons pas un mystère, du moins pour
les initiés. Le
remède ? C'est surtout de s'adresser à l'initiative privée, ou, plus
simplement, de ne pas l'entraver. Il y a de l'essence, il y a des camions, on
pourrait s'en procurer chez les constructeurs ; pourquoi accabler de
formalités insurmontables, ou tout au moins dilatoires, les bonnes volontés ?
Est-ce trop demander à l'État que de le prier de se laisser au moins aider
dans une tâche où il se montre si manifestement inférieur à ce qu'on est en
droit d'attendre de lui ? Nous ne sommes pas de ceux qui attendent de lui des
miracles ; qu'il n'empêche pas au moins les gens dans l'embarras de se
débrouiller. On manque du nécessaire dans le Nord, et il n'y a pas de raison
pour que les choses aillent mieux demain. On ravitaille mal, et on n'aide en
rien les intéressés à remettre sur pied leurs exploitations. Dans le
Cambrésis, là où le sol n'est pas retourné par les obus, les cultivateurs ne
demandent qu'à reprendre leurs labours et leurs semailles. Telle
exploitation, avec deux ou trois chevaux, pourrait marcher presque
normalement. Il ne manque pas de chevaux à réformer ; néanmoins, on ne peut
rien obtenir. Nous ne prenons pas ici un exemple en l'air, non plus que pour
les autres faits précités. Si disposé qu'on puisse être à faire la part des
difficultés d'une situation sans précédent, on ne saurait admettre que cette
situation soit sans issue ni se résigner à croire que le gouvernement la
considère comme telle. 3 janvier 1919. L'ENSEIGNE DU BARBIER
Il est
temps de décrocher la légendaire enseigne du barbier : « Demain on rasera
gratis. » On nous répète chaque jour : « Demain le ravitaillement des régions
libérées s'améliorera. » Le malheur est que certains besoins ne peuvent
attendre. On peut remettre au lendemain la satisfaction de se faire raser, on
ne peut renvoyer à un lendemain problématique le souci du pain quotidien. D'où
vient ce pitoyable spectacle ? Il vient d'abord et avant tout de la
multiplicité des organismes dits « compétents », sans doute par antiphrase.
C'est la classique machine de Marly. Chaque fois qu'on constatait un
rendement insuffisant, on ajoutait un rouage à ceux qui marchaient mal. Ils
n'en marchaient pas mieux, le nouveau alourdissait l'ensemble, et le tout
grinçait plus que jamais. Nous avons créé un ministère des régions libérées,
nous y avons superposé ou juxtaposé un sous-secrétaire d'État du ravitaillement,
un autre pour la reconstitution industrielle, sans préjudice du ministre des
Transports, qui lui-même double celui des Travaux publics. Nous ne parlons
pas des hauts commissaires spéciaux, qui brochent sur le tout, du ministre de
l'Intérieur de qui dépendent les préfets, et de celui des Finances qui tient
les clefs de la caisse. Naturellement, comme les régions libérées sont encore
dans la zone de la guerre, le ministre de la Guerre y garde la haute main,
sans d'ailleurs être lui-même indépendant de tous ceux dont nous venons de
parler, et nous en oublions certainement. Toute l'activité administrative, ou
du moins une bonne partie, a été consacrée à installer ces innombrables «
offices », à leur trouver des locaux, à les meubler, à les équiper, pourvoir
de personnel, de téléphones, machines à écrire, sans compter les tapis.
Pendant ce temps, les régions libérées attendent. Elles ont d'abord attendu
patiemment, nous ne tromperions personne en prétendant que leur patience, au
bout de deux mois, n'est pas épuisée. Que
faire ? D'abord et avant tout, simplifier le travail et concentrer la
responsabilité. Qu'une seule administration soit chargée de la besogne et
qu'on nous débarrasse des « cinquièmes roues », si l'on veut que les camions
roulent. On peut concevoir que ce service soit assumé par un régime civil, et
c'est même ce qui paraîtrait naturel, mais alors que ce régime ne soit pas
entravé. Que la zone des armées soit reportée à la frontière. Si, au
contraire, on en reste au régime militaire, que ce régime fonctionne
franchement et normalement. L'intendance a parfaitement réussi, durant la
guerre, à ravitailler des millions d'hommes en mouvement. Il y a eu des
accrocs, c'est inévitable, mais dans l'ensemble tout le monde reconnaît que
le ravitaillement a été réussi. Si le même organisme était chargé de
ravitailler provisoirement les populations civiles en même temps que l'armée,
il y parviendrait, et sans rien créer de nouveau. Disons mieux : il y
parvient déjà spontanément et officieusement sur certains points On nous en
cite des exemples. Un fonctionnaire en mission (pour un autre objet) dans les
régions libérées, ému des souffrances des populations, se permet d'en parler
à un général. Ce n'était pas son affaire, mais il y a des moments où l'on a
peut-être une excuse, voire du mérite à se mêler de ce qui ne vous regarde
pas. « Combien de bouches à nourrir ? » demande le général. Et au chiffre
qu'on lui indique, il constate que c'est un supplément insignifiant et qu'il
lui sera très facile de nourrir, outre ses troupes, la population civile. Et,
en fait, on nous signale un village où quatre compagnies cantonnées ont pris
en subsistance les trente-deux rapatriés, qui, autrement, seraient morts
d'inanition. Bien entendu, il s'agit là d'initiatives généreuses, mais irrégulières,
et qui ne sauraient, même en se généralisant, résoudre le problème. Elles
montrent du moins que le ravitaillement militaire est au large, et qu'il
pourrait à lui seul faire ce que le ravitaillement civil n'arrive pas à faire
avec le concours discordant de l'armée. Une
autorité et une responsabilité, c'est ce qu'il faut tout d'abord, mais c'est
à quoi nul ne pense bien que tout le monde en parle. Cette incapacité
administrative fait non seulement le désespoir de nos compatriotes du Nord,
elle est une humiliation pour le pays tout entier. Quand le bruit a couru — à
tort, paraît-il — que les autorités américaines allaient prendre en main la
question, un soupir de soulagement s'est échappé de toutes les poitrines.
C'est la condamnation de nos méthodes administratives et gouvernementales —
si l'on peut donner le nom de « méthodes » à un système de tâtonnements, de
complications, de paperasseries, qui est tout le contraire d'une méthode. Il
n'y a pas à méconnaître les difficultés de la tâche qui nous incombe,
l'envahisseur a fait de la plus grande partie de nos régions envahies un
chaos et un désert, mais c'est justement en face des difficultés que le sens
de l'organisation et de l'ordre, — qu'on s'accordait à nous attribuer
autrefois, — doit se révéler, et il ne l'a guère fait jusqu'ici. 11 janvier 1919. LA SITUATION DES RÉGIONS LIBÉRÉES
Non
seulement la situation des régions libérées est déplorable, mais elle le
restera encore longtemps. M. Loucheur, au Sénat, a tenu à ne laisser aucune
illusion aux optimistes qui espèrent toujours qu'une amélioration miraculeuse
se produira à la suite d'une interpellation. La bonne volonté de tous n'est
pas douteuse, mais, suivant un mot de M. Lucien Hubert, « la bonne volonté ne
re construit pas, ne transporte pas. Elle engendre des circulaires, et c'est
tout. » Comment
sortir de cette mortelle stagnation ? C'est le cas ou jamais de « sérier les
questions ». La première à résoudre, celle dont dépendent toutes les autres,
c'est la crise des transports. Quoi qu'on fasse ou qu'on projette, rien
d'efficace et de durable ne sera obtenu tant que les voies ferrées ne seront
pas capables de jouer leur rôle. Nous en sommes bien loin, si loin que le
ministre de la Reconstitution industrielle a même laissé prévoir que le
nombre actuel des trains sur le réseau du Nord « ne pourrait pas être
maintenu. Presque partout il n'y a qu'une voie unique et les trains circulent
sans signaux. On est obligé de passer par Béthune où un accroc peut se
produire, et, s'il arrivait, arrêterait tout ». Le tableau des destructions
accomplies par les Allemands dépasse tout ce qu'on peut imaginer comme
intensité et comme perfection. On a beau les décrire, s'en indigner
éloquemment, il semble qu'on n'arrive pas à en concevoir entièrement le
caractère pour longtemps irréparable. Il y a pour 75 milliards de dégâts ;
les puits de mines, dont 101 ont été absolument détruits, exigeront à eux
seuls 2 milliards de dépenses et dix ans de travail. La population de ces
pays, naguère si laborieuse, si active, si entreprenante, a perdu son
ressort. Elle est, en présence de tant de ruines, une ruine humaine. Certes,
elle se relèvera ; mais comment s'étonner qu'elle ne sache pour ainsi dire
par quel bout commencer, manquant de tout, même de travail, alors que tout
est à faire ? Est-ce
à dire qu'il n'y ait plus qu'à désespérer en face d'une telle désolation ?
Les sénateurs des régions libérées ont raison de ne pas accepter cette sorte
de suicide. M. Boudenoot, qui a apporté à la tribune des détails à la fois
précis et navrants sur ce qui se passe là-bas, a rappelé avec émotion que son
interpellation était la première qu'il eût déposée en trente ans d'une vie
parlementaire des plus actives. Lui et ses collègues voudraient bien n'avoir
pas parlé pour ne rien dire. Ils ont relevé d'innombrables erreurs de
méthode, dont aucune évidemment n'est responsable de la misérable situation
générale, mais dont l'accumulation n'a pas peu contribué à aggraver
l'inévitable. On ne sait ni utiliser, ni faire travailler les prisonniers
allemands. « A Arras ils jettent les déblais des rues dans les caves. Quand
les réfugiés rentreront, ils nettoieront leurs caves et rejetteront les
déblais dans la rue. » C'est un petit jeu de société qui peut durer
longtemps. Les camions militaires — sur lesquels nos lecteurs savent déjà à
quoi s'en tenir — sont le plus souvent indisponibles. Sur 58 en service, M.
Boudenoot a constaté 41 indisponibles le 30 janvier, 43 indisponibles le 31
janvier. Dans ces conditions, on voit ce qu'il en faudrait pour suffire à la
tâche. « Dans la zone des étapes, a remarqué M. Debierre, il y a 3.000 trains
sanitaires qui ne servent à rien. » A quoi
bon insister ? Il y a déjà, au moins pour les villes comme Lille, une
amélioration en ce qui concerne le ravitaillement alimentaire. Mais à
Cambrai, au Cateau, à Saint-Quentin, etc., tout manque. Un éclairage de
fortune promis à Cambrai n'a pu être retrouvé. « On ne s'est pas adressé à la
bonne porte », a expliqué M. Loucheur. Soit, mais pourquoi y a-t-il tant de
portes, tant d'administrations concurrentes, tant de paperasseries
contradictoires ? Des bois pour baraquements pourrissent à Lisieux, et on
manque d'abris dans le Nord. Le charbon encombre le carreau de la mine de
Bruay : c'est pour les voisins comme si elle était détruite, car ils n'en ont
pas un kilogramme de plus. On nous explique fort bien pourquoi il en est
ainsi, mais toute l'habileté d'un service public consiste-t-elle à démontrer
des impossibilités d'agir ? Le Pas-de-Calais et le Nord sont encore « zone de
guerre », les soldats français et alliés, en l'absence de gardes-champêtres
et de gendarmes, y font la maraude, et, sans mauvaise intention, « comme de
grands enfants », a dit M. Boudenoot, achèvent de tout gâcher. Cette zone de
guerre sur l'Escaut est-elle encore nécessaire quand le front est sur le Rhin
? Le
débat n'est pas terminé et il est possible qu'il se termine sans conclusion
pratique. Mais il en restera au moins l'impression que les dévastations
savantes et systématiques de l'Allemagne ont tué pour de longues années une
des plus riches régions de la France et de l'Europe. L'Allemagne doit
réparer, c'est entendu, mais elle n'a pas l'air de comprendre encore
l'étendue des réparations qui lui incombent, comme nous-mêmes hésitons
parfois à « réaliser » toute l'horreur des dégâts que nous avons subis. Des
témoignages comme ceux qui ont été, une fois de plus, apportés devant le
Sénat, contribueront, chez nous comme au dehors, à fixer les idées. 15 février 1919. AU SÉNAT
Le
débat sur les régions libérées a pris fin par un ordre du jour qui insiste
sur la nécessité d'établir « l'unité effective de direction et d'action »,
seule capable d'améliorer une situation qu'il ne suffit pas de déplorer. Cet
ordre du jour a été voté à l'unanimité, et personne, en effet, n'en saurait
contester la justesse. M. Lebrun, ministre des Régions libérées, a exposé ce
qui avait été fait jusqu'ici et appuyé avec optimisme sur ce qui allait se
faire à bref délai. Nul ne marchande à ses efforts la sympathie qu'ils
méritent ; mais M. Ribot a traduit l'impression du Sénat tout entier en
constatant que le ministre avait « trop parlé au futur et pas assez au
présent ». Tout ira bien au printemps, nous affirme-t-on. On en serait plus
sûr si l'on avait le sentiment qu'une méthode et une volonté président à cet
effrayant travail de résurrection d'un pays. M. Ribot n'est pas de ceux qui
se complaisent à la critique vaine. Il a montré, avec la clarté souveraine
qui est une des formes les plus précieuses de l'éloquence politique, que le
ministre des Régions libérées n'a pas l'autorité de décision et de direction
qui devrait lui appartenir. Trop de rouages, trop d'administrations, trop de
ministres, collaborent à une œuvre qui aurait besoin, avant tout, de la concentration
des efforts et des responsabilités. On n'use pas de toutes les ressources
disponibles. On n'a su en trois mois ni doubler les voies ni élargir les
ponts provisoires. A-t-on demandé le concours du « génie » anglais ? L'unité
d'action entre Alliés doit continuer en temps d'armistice et même au-delà. Ne
la laisse-t-on pas se desserrer ? En matière de finances — ce qui est aussi
une restauration à effectuer d'urgence — avons-nous seulement chiffré ce que
l'Allemagne peut payer, et surtout payer immédiatement ? La répartition entre
Alliés se fera ensuite, l'essentiel est de ne pas laisser se creuser
indéfiniment le déficit. Abondant
dans le même sens, M. Touron a demandé qu'une distinction fût établie entre
créances alliées. Le remboursement des réquisitions doit passer tout d'abord,
puis le payement des meubles volés, et la réparation des immeubles détruits.
Ceux des Alliés qui n'ont pas été envahis ne sauraient contester qu'il y a là
des créances privilégiées. C'est seulement quand elles auront reçu
satisfaction qu'on pourra envisager avec justice une répartition
proportionnelle de ce qui restera. « Il n'est pas possible, a confirmé M.
Ribot, que ceux qui n'ont pas souffert dans leurs propriétés, dans leur
terre, viennent réclamer au marc le franc avec nous. » La France ne cherche
pas à esquiver sa part du fardeau, elle sait que de lourds sacrifices
l'attendent, et elle aura le courage d'y faire face, mais, après tout ce
qu'elle a perdu, elle n'est pas à égalité de ressources avec les pays non
directement éprouvés. Tout cela est rigoureusement juste, d'une justice qui
n'est pas seulement comprise au Sénat, mais par le monde entier. 16 février 1919. La
question revint encore à la Chambre, quelques jours plus tard. ENCORE UN
La
Chambre a clos l’interpellation sur la reconstitution des régions libérées
par un ordre du jour qui ne pouvait, comme les précédents, qu'exprimer le
désir universel de voir les pays dévastés — et les autres — revenir le plus
vite possible à la vie normale. Pour apporter un peu de nouveau, au moins
dans la rédaction, on y a ajouté la suggestion de créer « un Conseil national
économique où seront représentés à la fois les intérêts du capital et du
travail sous toutes leurs formes[4] ». Ce rouage
supplémentaire est-il de nature à hâter beaucoup le travail de réorganisation
des transports, de la main-d'œuvre et du matériel dont tout le monde déplore
la lenteur ? Est-il capable de supprimer les complications bureaucratiques et
paperassières qu'on s'accorde à déplorer ? Il est
peu probable que la Chambre ait eu cette illusion, alors que M. de Monzie
venait de tracer devant elle le tableau des complications administratives
déjà existantes. Il citait le cas d'un entrepreneur chargé de remettre en
état les corons d'une mine. Quel calvaire ! Il lui faut d'abord obtenir de la
main-d'œuvre, ce qui dépend soit du ministère de la Guerre, soit de celui de
l'Intérieur, soit de celui de la reconstitution industrielle. Pour
transporter cette main-d'œuvre, il doit ensuite s'adresser au ministère des
Travaux publics. Pour la loger, il a à s'entendre avec l'inspection générale
des cantonnements. Les matières premières sont, suivant l'occurrence, du
ressort du ministère de la Reconstitution industrielle ou de celui des
Régions libérées. Qu'il se garde de se tromper de porte s'il veut aboutir.
Reste à subvenir aux besoins de ces ouvriers enfin mis au travail : cette
fois, c'est l'affaire du commissaire aux régions libérées, comme nul ne
l'ignore puisque tout le monde est censé connaître le décret ad hoc du
29 décembre dernier. C'est de ce fonctionnaire aussi que relève
l'autorisation de construire. Toutefois, si des machines électriques sont
nécessaires, allez sonner chez M. Cels, sous-secrétaire d'Etat aux
transports. La commande une fois finie, commande faite par le ministre des
régions libérées, ce n'est pas ce dernier qui payera, ou plutôt il n'est pas
sûr que ce soit lui, car M. Loucheur, sur ce point spécial, n'est pas
d'accord avec M. de Monzie. M. Loucheur a reconnu que tout cela était un peu
compliqué, et devait être simplifié, mais, par suite d'une fatalité
congénitale aux œuvres d'État, chaque simplification ajoute toujours une
surcharge. C'est pourquoi la création d'un futur « conseil national
économique » — quelle qu'en puisse être la bonne volonté — ne nous cause et
ne causera chez les intéressés qu'une joie mitigée. Au lieu de superposer les
organes réparateurs, mieux vaudrait, disent les gens pratiques, « sérier »
une fois pour toutes les tâches à accomplir : rétablissement des voies de
communication, remise en culture des terres, réparation des usines
relativement moins détruites, reconstruction des autres au fur et à mesure
des possibilités. 2 mars 1919. LA RÉORGANISATION DES RÉGIONS LIBÉRÉES
Elle
n'avance pas. Le travail ne reprend pas et rien ne se fait de ce qui pourrait
lui permettre de reprendre. Nous ne parlons même pas du travail des usines et
des mines. Il y a là une destruction de matériel et d'outillage qui ne
saurait être réparée en un jour. Mais le travail agricole, celui par lequel
il faut commencer, parce qu'il est la base de tout relèvement économique, ne
sort pas davantage de la période des tâtonnements et de la stagnation. Ce qui
est le plus triste, c'est que la bonne volonté des pouvoirs publics n'est pas
douteuse : c'est leur faculté d'agir utilement qui n'apparaît pas. On
s'agite, on crée, les uns sur les autres, des organismes qui se contrarient
sans le vouloir et qui s'enchevêtrent au lieu de se renforcer. On comprend
qu'au premier moment, dans le désarroi d'une situation sans précédent, on ait
essayé de parer au plus pressé par l'improvisation de services nouveaux, mais
la preuve n'est-elle pas surabondante aujourd'hui que tout cet appareil
bureaucratique est stérile et paralysant ? Le nombre des ministères,
sous-secrétariats et commissariats « compétents » s'accroît sans
cesse, mais leur « compétence décroît concurremment, car chacun est obligé de
compter avec le voisin, de faire la part à la bureaucratie d'en-face, et la
moindre affaire exige des démarches et des contremarches qui font désespérer
d'une solution. On nous en cite qui demandent l'accord de dix-sept services.
Le résultat, dans ces conditions, ne peut être que ce qu'il est. C'est le
gâchis du temps et des ressources. Au bout de cinq mois, sauf en matière de
ravitaillement, où le progrès est réel sans être général, on se retrouve à
peu de chose près au même point. Les populations sinistrées ne réclamaient
pourtant pas des prodiges ; elles ne réclamaient que les moyens nécessaires
pour se remettre à l'œuvre. Elles savent bien que les matières premières
manquent, que les transports sont difficultueux, que la main-d'œuvre est rare
et coûteuse, et qu'il n'en saurait être autrement du jour au lendemain. Mais,
du moins, en coordonnant les moyens d'action existants, en utilisant sur
place ce qui reste, en assumant sans atermoiements les initiatives qui
s'imposent, on arriverait à débrouiller peu à peu et méthodiquement
l'écheveau des difficultés. Les pratiques actuelles ne le permettent pas : il
est temps d'y renoncer absolument. On l'a compris pour l'Alsace-Lorraine. On
s'est aperçu que l'éparpillement de l'autorité et de la responsabilité ne
menait à rien. On a délibérément rompu avec un système qui n'avait plus à
faire ses preuves d'impuissance, pour y substituer un régime adapté aux
circonstances. Il faut un pouvoir exécutif pour prendre des décisions
promptes et pour les faire exécuter promptement. L'Alsace-Lorraine a
aujourd'hui un gouverneur général[5]. Qu'on l'appelle
haut-commissaire ou autrement — le mot importe peu — il en faut un également
pour les régions libérées. Si jamais décentralisation s'impose, c'est dans un
cas pareil. Les rouages classiques de la vieille machine administrative, qui
ne fonctionnent déjà pas merveilleusement dans les situations ordinaires, ne
répondent en rien à une situation exceptionnelle. Les paperasseries
tutélaires, les enquêtes superposées, les tractations savantes entre
défenseurs de règlements contradictoires, tout cela est purement odieux quand
la vie de toute une région effroyablement éprouvée en dépend. Qu'on nomme un
chef, qu'on crée « l'unité de commandement » pour la réorganisation des
régions libérées, et que disparaissent du même coup tous les organes parasitaires
qui s'interposent présentement entre les maux à réparer et les moyens de les
réparer. C'est le vœu unanime et parfaitement fondé de toutes les régions
intéressées. Est-ce
à dire que le dictateur tranchera à tort et à travers, sans consulter
personne, les nombreuses et délicates questions qui se posent à la fois ? Si
autorisé qu'il puisse être, si intelligent qu'on le suppose, un homme ne peut
tout savoir ni tout apprendre. Ce qu'on demande, c'est qu'il n'ait pas à
prendre l'avis de bureaux parisiens incapables par définition d'en avoir un
sur des problèmes qui leur sont complètement étrangers. Les seuls conseillers
utiles en la matière, ce sont les intéressés eux-mêmes, non pas, sauf
exceptions, à titre individuel, mais sous forme d'associations
professionnelles. Les groupements de cet ordre sont les meilleurs interprètes
des besoins réels des populations. Par leur intermédiaire, le chef
responsable sera renseigné sur ce qu'il convient de faire et renseignera
inversement les intéressés sur ce qu'on peut faire pour eux et sur ce qu'on
attend de leur initiative. Il trouvera là des collaborateurs plus actifs que
des fonctionnaires et plus écoutés puisqu'ils sont ou seront choisis par
leurs pairs pour diriger au mieux les affaires communes et pour mettre au
service des efforts individuels les instruments de travail mis à la
disposition de la collectivité. Il ne
s'agit plus de tergiverser. Le mécontentement et le découragement assiègent
toute une région qui fut et qui ne demande qu'à redevenir la plus laborieuse
et la plus productive de la France. Ce n'est ni d'un miracle ni d'un heureux
hasard qu'on peut attendre une amélioration de notre régime de centralisation
bureaucratique. La décentralisation, dont on parle toujours sans y songer
sérieusement, ne saurait mieux commencer que par ces régions où tout est à
reprendre par la base. Puisque la barbarie en a fait à beaucoup d'égards une
table rase, cherchons au moins, sur cette table rase, à reconstruire un
édifice économique et administratif mieux aménagé, plus rationnel, plus
conforme aux lois de l'hygiène sociale et politique. Le profit immédiat sera
pour les régions libérées, et le pays tout entier y trouvera le sien plus
tard. 9 avril 1919. LES PRISONNIERS DE GUERRE
L'interpellation
d'hier sur le sort lamentable de nos prisonniers de guerre, lâchés sur les
routes par le gouvernement allemand sans vivres et presque sans vêtements, n'a
pas été inutile. C'est sans surprise, mais avec indignation, qu'on a vu
l'Allemagne, celle d'aujourd'hui comme celle d'hier, manquer à la fois à ses
engagements et aux principes les plus élémentaires de l'humanité. Ce n'est
pas libérer des prisonniers que de les évacuer ainsi, comme des mendiants de
grand chemin. Et, comme il s'agit de 844.000 prisonniers alliés, dont 464.000
Français[6], on conçoit l'émotion qui s'est
répandue dans tout le pays. A l'heure même où la joie de revoir des êtres
chers, depuis si longtemps éprouvés, paraissait ne devoir plus être troublée
par aucune inquiétude grave, toutes les angoisses reparaissent. On apprend
que leur situation n'a jamais été si misérable, que le vol des colis a pris
des proportions telles (80 %) qu'il a fallu renoncer à en expédier. Et nos premières lignes,
devant cet afflux imprévu, se sont trouvées dans l'impossibilité d'assurer
suffisamment à ces « rescapés » des bagnes allemands les secours matériels
immédiatement nécessaires. Les
explications de M. Ignace donnent l'espoir que, sur ce dernier point au
moins, une amélioration ne va pas se faire attendre. Mais il en est temps,
d'autant plus que ces infortunés, pour comble de malheur, n'ont en poche,
bien malgré eux, que du papier monnaie allemand que personne en France
n'accepte, et dont l'introduction vient même d'être formellement interdite.
On nous en cite des exemples lamentables. Il faut donc, dès le front, leur
échanger cette monnaie, comme il va falloir songer — et tout de suite — à ne
pas laisser exploiter notre corps d'occupation par les changeurs allemands ou
simplement par les mercantis de Mayence et d'ailleurs. C'est à nous de
procéder à l'échange des francs contre les marks et inversement, pour nos
soldats. Ce ne sont pas là des détails, ou, si l'on préfère, ce sont des
détails sont l'insouci serait une erreur capitale. Naturellement nous aurons
beau faire tout ce qui dépend de nous pour atténuer les souffrances de nos
prisonniers, elles resteront encore intolérables si l'Allemagne continue à
manquer à sa parole et à sa signature. Heureusement il nous est permis de
parler maintenant haut et ferme. Les Alliés ont en main les moyens d'exercer
des représailles pratiques : l'Allemagne ne l'ignore pas, il faut qu'elle le
sente. Il est triste d'avoir encore à le répéter, mais nous sommes bien
forcés de constater que l'Allemagne démocratique, qui réclame à cor et à cri
des atténuations aux clauses de l'armistice, ne montre pas plus de bonne foi,
de sincérité et de loyauté que l'Allemagne impérialiste, qu'elle désavoue du
bout des lèvres. Les paroles changent, mais l'esprit demeure. 29 novembre 1918. La
démobilisation soulevait des problèmes encore plus complexes. Deux idées
directrices étaient en présence, la libération par classes et la libération
par catégories, d'après l'utilité sociale plus ou moins grande de telle ou
telle catégorie de mobilisés. Pour
étudier toutes ces questions, un nouveau sous-secrétaire d'État fut créé à la
Guerre (6
décembre) et
spécialement affecté à la démobilisation : c'est M. Louis Deschamps.
Interpellé le 11 décembre sur ses intentions, il les fit connaître le 13. A
la classé 1891 déjà renvoyée depuis l'armistice s'ajoutera, du 25 décembre au
5 février, la démobilisation de toutes les classes de la réserve de l'armée
territoriale ainsi que des pères de familles nombreuses ou veufs chargés
d'enfants, assimilés par leur situation même aux R. A. T. Au total, c'est
environ 1.200.000 hommes qui se trouvaient à la veille d'être libérés. Pour
éviter les abus, le gouvernement et la Chambre adoptèrent le principe
égalitaire du « renvoi classe par classe, compte tenu des charges de
famille ». D'après
des déclarations postérieures de M. Clemenceau, au cours de la séance du 16
janvier, la démobilisation des 1.200.000 R. A. T. ou assimilés ne devait être
terminée qu'au 15 février. En outre, du 15 février au 31 mars devaient être
démobilisées toute la territoriale et deux classes de réserve de l'active, ce
qui ferait au total 2 millions d'hommes. On en était là, au 5 avril, sans
compter les mises en sursis individuelles, mais la démobilisation s'arrête
alors jusqu'à la signature de la paix. Elle ne reprendra que le 7 juillet. A ce
moment se succèdent plusieurs visites de souverains à Paris, entremêlées de
visites à Londres et à Rome. La première est celle du roi d'Angleterre George
V, accompagné du prince de Galles (28-30 novembre). Elle fut suivie immédiatement
d'une Conférence interalliée tenue à Londres (1er décembre) à laquelle prirent part, pour
la France : M. Clemenceau et le maréchal Foch, et pour l'Italie : MM.
Orlando, président du Conseil, et Sonnino, ministre des Affaires étrangères. La
seconde visite de souverains est celle du roi Albert et de la reine de
Belgique (5-6
décembre). Ces
différentes réceptions furent extrêmement chaleureuses et donnèrent lieu à
des manifestations populaires d'une particulière cordialité. Dès le
lendemain, le président de la République, accompagné du président du Conseil,
de plusieurs membres du gouvernement et de délégations importantes des deux
Chambres, partait pour le premier voyage officiel en Alsace-Lorraine. Metz,
Strasbourg, Colmar et Mulhouse accueillirent par des démonstrations
enthousiastes les représentants des pouvoirs publics. Les troupes alliées
prenaient en même temps possession de la rive gauche du Rhin. C'est le 10
décembre que les troupes françaises entrèrent à Mayence, capitale du secteur
qui leur était réservé. Parmi
les questions alsaciennes déjà à l'étude, celle de l'enseignement
apparaissait au premier rang. L'UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
Une
mission composée de représentants particulièrement qualifiés du monde
universitaire et académique est chargée d'aller sur place étudier
l'organisation de l'Université de Strasbourg, et sans doute le fonctionnement
de l'enseignement à tous les degrés dans les provinces désannexées. C'est une
question dont l'importance n'a pas besoin d'être démontrée. L'Allemagne
s'était flattée de dénationaliser l'Alsace-Lorraine par l'action du pédagogue
allemand ; nous n'avons à entreprendre rien de pareil, nous avons seulement à
transformer en un instrument de progrès et de liberté un organisme conçu dans
un tout autre esprit. Comme
cadre les Allemands avaient conservé le nôtre. La division des trois
enseignements est la même. L'Université compte une Faculté de plus, celle de
théologie (protestante et catholique), mais nous étions dans le même cas, à l'époque où
fut créée, ou mieux rétablie l'Université de Strasbourg, en 1872. L'Allemagne
a fait grandement les choses au point de vue matériel. Les bâtiments de
l'Université de Strasbourg ont coûté, — sans la bibliothèque, — 38 millions
de marks, à une époque où le mark valait 1 fr. 25. Le budget annuel dépasse 2
millions de marks, dont une subvention du gouvernement impérial de 400.000.
Le chiffre des étudiants, en 1914, était de 2.285, dont 1.091 originaires du
Reichsland ; celui des professeurs était de 177. Il est certain qu'il y a là
un foyer à ne pas laisser éteindre. D'ores et déjà l'Université de Strasbourg
est appelée à compter parmi nos plus prospères. Seules celles de Lyon, de
Toulouse, de Bordeaux, avaient plus d'étudiants avant la guerre. Nous ne
parlons pas de Paris, naturellement, dont les 17 à 18.000 étudiants (en temps
normal) forment une
armée intellectuelle sans égale au monde. La
question qui se pose n'est donc pas de savoir si l'Université de Strasbourg
doit être maintenue. C'est de savoir ce qu'on en peut faire de plus utile
pour la France entière et même pour la science internationale. En fera-t-on
une Université comme les autres, d'intérêt régional, dans la mesure où elles
le sont toutes, mais sans physionomie particulière ? Rayonnera-t-elle
uniquement sur l'Alsace, ou sur l'Alsace-Lorraine, ou sur un domaine plus
étendu ? Conservera-t-elle ses Facultés de théologie ? Tout cela est à
examiner de près, en tenant un compte très particulier du sentiment des
Alsaciens eux-mêmes. Mais dès maintenant, certaines constatations s'imposent.
Si l'Université de Strasbourg est purement alsacienne, elle ne pourra garder
son éclat. Y adjoindre le département de la Moselle — ou tout au moins la
Lorraine annexée actuelle —, c'est aller contre la nature, qui fait
évidemment de Nancy le centre d'attraction de toute la Lorraine. Mieux
vaudrait peut-être profiter de l'occasion pour supprimer non pas Nancy, qui
est très vivace, mais Besançon, université incomplète, sans avenir, dont les
crédits et le personnel trouveraient un emploi plus judicieux à Strasbourg.
Ceci ne suffirait pas d'ailleurs. Si l'on veut que Strasbourg joue son rôle,
son rôle d'Université frontière, lien entre diverses civilisations comme elle
le fut autrefois, il convient qu'elle soit constituée de manière à attirer à
la fois les étudiants de Suisse ou d'Allemagne désireux de s'initier comme
Gœthe à la culture française et aussi les étudiants français désireux de
s'initier à la langue et à la littérature d'outre-Rhin, sans franchir le
Rhin. Certains cours gagneraient à être professés en allemand, car nous
n'aurons pas comme l'ont eu les usurpateurs de 1870, la puérile phobie de la
langue étrangère. Nous nous sentons trop bien chez nous pour ne pas nous
permettre de dédaigner les moyens grossiers de l'affirmer. Quant
aux Facultés de théologie, il semble dès maintenant que le maintien de la
Faculté catholique ne réponde pas au désir de la population catholique. Les
Allemands y avaient vu un instrument de germanisation du clergé alsacien. Ils
en ont été pour leurs frais. Les catholiques autorisés diront s'ils croient
utile de conserver leur Faculté ou s'ils préfèrent la remplacer par quelque
autre Institut de haut enseignement théologique, comme en France. Leur désir
à cet égard fera loi. Il en va de même pour les protestants, qui probablement
préféreraient le maintien du régime actuel. L'essentiel est que, sous une
forme ou sous une autre, sous quelque nom que ce soit, avec ou sans
l'estampille officielle, les deux confessions aient égale satisfaction, et
trouvent auprès du gouvernement français toutes les facilités
administratives, budgétaires et autres dont elles croiront avoir besoin, et
pas seulement à titre transitoire. La réinstallation de l'Alsace-Lorraine ne
doit pas avoir l'allure d'un déménagement. C'est pour la même raison que les
« certificats de maturité » des établissements secondaires d'Alsace-Lorraine
devront être admis sur le même pied que le baccalauréat pour l'entrée des Facultés
jusqu'à ce que le régime de l'enseignement secondaire soit redevenu
complètement le nôtre. L'application du principe demande du doigté, mais le
principe est immuable et simple : respecter les droits acquis, les études en
cours, les habitudes prises, et ne revenir à l'uniformité administrative que
dans la mesure où les intéressés le réclameront et à mesure qu'ils le
réclameront. C'est
du reste ce que nous avons promis de faire et nous pouvons compter sur
l'impatience des Alsaciens-Lorrains pour abréger les délais et les
transitions. Ils ne demandent pas à être des Français à part, et ils seront
les premiers à souhaiter qu'on ne prolonge pas inutilement même des faveurs
qui les mettraient comme en dehors de leurs compatriotes. Pour ce qui touche
l'enseignement, ce sont des Alsaciens et des plus illustres qui sont chargés
de mettre au point tous les détails ; il n'y a donc à craindre aucun
malentendu. 12 décembre 1918. L'éclat
des réceptions antérieures fut encore dépassé par celle dont fut l'objet le
président Wilson. Débarqué à Brest le 13 décembre, le Président fit son
entrée triomphale à Paris, le samedi 14, par la voie classique de l'avenue du
Bois de Boulogne. Parmi tous les hommages qui lui furent rendus, il en est un
qui convenait plus particulièrement à sa personne et à sa situation d'ancien
professeur. L'Université de Paris lui décerna, en séance solennelle à la
Sorbonne, le titre de docteur honoris causa (21 décembre). LE PRÉSIDENT WILSON DOCTEUR EN SORBONNE
Pour la
première fois l'Université de Paris a usé du privilège récemment accordé à
nos Universités de conférer le doctorat honoris causa « aux
personnalités étrangères qui ont rendu à la science et à la France des
services éminents ». Il faut espérer qu'on gravera sur une plaque de marbre
le nom de ces illustres fils adoptifs de notre antique Sorbonne. La liste ne
pouvait s'ouvrir plus glorieusement. Le président Wilson a tous les titres
universitaires en même temps que tous les autres : ce n'est pas seulement
l'homme d'État qui a été acclamé par l'élite intellectuelle de la France,
c'est aussi le professeur captivant, le juriste hors de pair, l'écrivain
national que la science américaine est fière d'avoir si magnifiquement
conduit à la plus resplendissante des carrières politiques. La cérémonie de
la Sorbonne avait sa raison d'être, même après tant d'autres encore plus
retentissantes, et le président Wilson n'a pas cherché à dissimuler qu'il en
appréciait la particulière signification. Les éloges qu'il a entendus
n'étaient pas des phrases vides de substance. C'est bien au nom du droit, de
la morale et de l'histoire que les porte-paroles de l'Université de Paris ont
rendu hommage à l'incorruptible serviteur de la justice, de la vérité et de
l'humanité qui domine aujourd'hui le monde par la simple grandeur de la
pensée. Il était bon, il était salutaire de rappeler ou d'apprendre à tous
ceux qui se tournent aujourd'hui vers le chef de la toute-puissante
démocratie américaine que la forte culture antique, l'étude scientifique du
passé, la méditation méthodique des conditions d'un meilleur avenir sont et
resteront la meilleure école de l'homme d'Etat. Le
public français ne connaît pas assez jusqu'ici l'œuvre la plus populaire du
président Wilson, celle qu'il a écrite pour l'éducation civique et
patriotique de ses compatriotes, son Histoire du peuple américain. Un
grand peuple neuf comme les États-Unis, formé d'un amalgame vigoureux mais
hétérogène de populations venues de tous les vieux pays, a besoin plus que
tout autre de développer cette conscience collective, cette personnalité
morale qui constitue une nation et qui est devenue instinctive par suite d'une
longue hérédité dans des peuples deux fois millénaires comme le nôtre. C'est
à ce travail de formation d'une âme commune que le futur président Wilson
entendait collaborer quand il écrivait l'histoire du peuple américain. M.
Alfred Croiset a montré comment cette noble ambition s'était réalisée, et il
l'a montré en termes d'une rare pénétration, qui ont dû donner au président
Wilson la satisfaction sans égale de se sentir intégralement compris. « Rien
de plus saisissant que de le suivre dans son beau et large récit de la
formation graduelle et régulière de l'âme même des États-Unis, de cet
ensemble de sentiments, d'idées, de règles de conduite, produit de
l'expérience et de la réflexion qui, peu à peu, chez les grands peuples
civilisés, se cristallisent en habitude profonde de l'action et de la pensée
et donnent ainsi à toute leur démarche une physionomie propre, un caractère
faisant d'eux une personne morale reconnaissable entre toutes. » Il n'y
a rien à ajouter à un tel jugement, mais il n'est pas inutile de dire ce
qu'est matériellement cette grande œuvre de M. Wilson (5 volumes dans
le texte anglais)
dont tout le monde parle aujourd'hui, et que tout le monde heureusement
pourra lire désormais puisqu'une traduction française est en cours de
publication[7]. Elle comprend le récit suivi
de toute l'histoire des États-Unis, même avant l'indépendance, car elle
commence avec les fabuleuses découvertes des grands explorateurs et
colonisateurs du XVe et du XVIe siècle, et elle ne se termine qu'au début du
XXe siècle, après la guerre hispano-américaine et la participation américaine
à l'expédition contre les boxers de Chine. L'ouvrage n'affecte pas l'appareil
de l'érudition, il cherche plutôt à l'éviter, pour ne pas perdre le caractère
« vivant » qui en fait un des principaux charmes. Mais il repose sur un fond
extraordinairement solide de lectures et de références, comme le prouvent à
ceux qui veulent en savoir plus long les riches bibliographies placées à la
fin de chaque chapitre. M. Wilson est de la race des historiens hommes d'État
qui, de Thucydide à Guizot, pour ne pas parler des vivants, ont montré que la
connaissance, la pratique et le goût des affaires publiques donnent à
l'historien des clartés supplémentaires, des aperçus suggestifs, des
rapprochements d'idées qui ajoutent à la valeur de son œuvre, quand cette
œuvre, d'autre part, sait conserver les qualités de l'historien professionnel
: la sérénité, le détachement des querelles de parti, le souci exclusif de la
vérité. 23 décembre 1918. Entre
temps, le roi d'Italie avait également fait, accompagné de son fils le prince
de Piémont, sa visite officielle (19 et 20 décembre), et malgré un temps
particulièrement affreux, la population avait tenu à témoigner toutes ses
sympathies aux représentants de la grande sœur latine qui, la première des
puissances neutres, avait adhéré à l'Entente. Les
négociations pour la paix n'ayant pas encore commencé officiellement,
l'armistice, qui expirait le 17 décembre, fut prolongé (à Trèves, le
13 décembre)
jusqu'au 17 janvier. Les clauses en avaient été à peu près exécutées, sauf
celles qui concernaient la livraison du matériel de chemin de fer. Aux
précautions prises déjà par les Alliés s'en ajouta une nouvelle : ils se
réservaient d'occuper, de Cologne à la frontière hollandaise, la zone neutre
de 10 kilomètres sur la rive droite du Rhin, fixée par l'armistice de Rethondes. L'armistice
fut renouvelé une seconde fois, le 16 janvier, également à Trèves, et
également pour un mois, moyennant certaines garanties supplémentaires. Les
livraisons de matériel de chemin de fer étant incomplètes, le maréchal Foch
accepta, en place de 500 locomotives et de 19.000 wagons détournés du
matériel alsacien, un certain nombre de machines et instruments agricoles, un
tiers livrable avant le 1er mars, le reste avant le 1er juin. En outre, une
commission d'officiers alliés devait, en Allemagne, régler l'évacuation des
prisonniers de guerre, y compris ceux de la Russie. Tous les sous-marins
restant en Allemagne, capables de tenir la mer, devaient être livrés. Ceux
qui ne seraient pas en état d'affronter la traversée devaient être détruits
ou démontés et toute nouvelle construction de ce genre était interdite. Tout
l'outillage industriel ou agricole enlevé par les Allemands dans les
territoires occupés sur le front occidental devait être restitué et réexpédié
au lieu d'origine. Enfin, les Alliés occuperaient la tête de pont de
Strasbourg, c'est-à-dire Kehl et les forts de la rive droite du Rhin avec une
bande de terrain de 5 à 10 kilomètres en avant. Cependant
l'opposition ne désarmait pas à la Chambre. A propos de la discussion de
trois douzièmes provisoires pour le premier trimestre de l'exercice 1919, le
parti socialiste souleva un grand débat qui se termina, d'ailleurs, par un
nouveau succès pour le ministère. VOTE DE CONFIANCE
Le
parti socialiste est de plus en plus entraîné à une politique d'opposition
systématique et permanente à laquelle le pays a cessé depuis longtemps de
s'intéresser. C'est ce que l'Humanité appelle ce matin « soulever avec
ampleur tous les grands problèmes ». Si « l'ampleur » consiste à accumuler
sans limite les discours, les amendements, les incidents, nul parti ne
saurait, en effet, rivaliser « d'ampleur » avec le parti socialiste. Mais ce
n'est pas de « soulever les problèmes » qu'il s'agit, c'est de les résoudre,
ou tout au moins d'apporter à leur solution un concours utile. A cet égard
l'action du parti socialiste a moins « d'ampleur », elle apparaît
même singulièrement étriquée. On pourrait mettre bout à bout tout ce qu'ont
ressassé au cours des séances d'hier tous les orateurs du parti, on n'en
tirerait pas la moindre indication pratique. Le plus mauvais tour qu'on
pourrait jouer à ces intarissables parleurs serait d'afficher leurs discours.
Les intrépides qui essayeraient de les lire seraient édifiés à fond. Que
réclamaient hier de si important ces hommes d'État qui se plaignent si
amèrement de n'être pas écoutés ? M. Renaudel demandait qu'on ne votât qu'un
seul douzième provisoire au lieu de trois. Voilà une idée qui a de « l'ampleur
». Si elle avait prévalu, nous aurions eu la bonne fortune d'assister, à la
fin du mois prochain et à chaque fin de mois à perpétuité à un débat aussi
fécond que celui d'hier. M. Renaudel n'a réuni que 93 voix contre 398, qui
ont fait confiance au gouvernement. « Il faut qu'à cette heure de la paix
comme à celle de la guerre vous ayez derrière vous l'immense majorité du pays
», a dit M. Albert Thomas à M. Clemenceau. C'est fait, une fois de plus, mais
cette nouvelle expérience guérira-t-elle les socialistes de leur manie d'interpellations
vaines ? Nous
n'osons pas l'espérer. L'essence du bolchevisme est de ne pas tenir compte
des majorités. Or, le bolchevisme a maintenant des représentants avoués dans
les rangs des unifiés. Il en a même dans leur état-major. « C'est abominable
», s'est exclamé M. Longuet à la seule pensée qu'on pourrait agir contre les
bolcheviks russes par « l'encerclement économique ». C'est pourtant une arme
bien humaine à côté de celles dont ils se servent. Mais le vertige gagne les
cerveaux qui s'habituent à tourner à vide. N'a-t-on pas vu hier à la Ligue
des Droits de l'Homme des énergumènes refuser le salut « aux morts pour la
France et la liberté » ? Ces folies n'ont pas à être prises au tragique, mais
elles devraient être un avertissement pour les braves gens qui, dans les groupes
avancés, font naïvement le jeu de ceux qui les mettront demain à la porte, —
comme l'ont vu récemment les anciens majoritaires socialistes. M. Clemenceau
a, entre autres mérites, celui de profiter de l'expérience, et c'est
peut-être le plus rare et celui dont le pays lui sait instinctivement le plus
de gré. « Je ne puis me plaindre qu'on soit injuste envers moi, a-t-il
confessé hier soir, parce que j'ai été injuste envers d'autres, mais c'est
quelque chose d'arriver à cette conscience. » Certes, et cela suppose d'abord
qu'on a une conscience. Tous ceux qui ont voté hier l'ordre du jour de
confiance ont ce trait commun d'être capables de sacrifier à l'intérêt
général les vieilles rancunes, même celles qui auraient la meilleure excuse.
A défaut « d'ampleur », c'est un sentiment qui ne manque pas de
grandeur. 31 décembre 1918. Cette
agitation stérile répondait peu au vœu de l'opinion qui souhaitait, au
contraire, le maintien de l'union sacrée en vue d'un progrès méthodique et
suivi. Cet état d'esprit venait de se manifester à la Chambre même par la
formation d'un nouveau groupe, dit « l'Entente républicaine démocratique »,
sous la présidence de M. Arago. LA POLITIQUE DE DEMAIN
La
politique de demain sera-t-elle celle d'hier ? Allons-nous retourner aux
querelles de groupes, aux tracasseries religieuses, aux crises ministérielles
à jet continu, à toute cette pratique électorale et parlementaire dont le
pays était excédé avant la guerre et dont la seule image provoque aujourd'hui
une répulsion unanime ? Les soldats qui reviennent du front, où ils ont
pratiqué depuis quatre ans l'égalité, la fraternité et l'union sacrée sans
phrases, seront-ils enrégimentés à nouveau dans les cadres vermoulus des
anciens partis, fondés sur la défiance civique savamment organisée, et
entretenue par de vulgaires arrivistes ? S'il en devait être ainsi, la
victoire même ne nous sauverait ni de la décadence ni de la désorganisation.
Elle marquerait simplement le dernier sursaut d'une race capable d'héroïsme,
mais incapable de réflexion ce qui ne saurait être le cas d'un peuple dont le
bon sens, la sociabilité et la générosité instinctive ont toujours été les
caractéristiques nationales. Cette guerre a fourni à la masse de ceux qu'elle
a arrachés à leur milieu et à leurs occupations bien des sujets de méditation
avec le temps de les méditer. C'est un fait dont ne se rendent pas assez
compte les politiciens de l'arrière qui pensent n'avoir qu'à reprendre leur
vieux fonds de commerce. Il y a autre chose de changé en France que la
frontière, ou, pour mieux dire, il y a d'autres frontières déplacées que
celle de l'Est, il y a celles des opinions. La
formation du nouveau groupe de l'entente républicaine et démocratique,
concentration de deux groupes voisins d'hier, est une preuve que le besoin de
fusion, de simplification, de travail ordonné est compris dès maintenant par
les esprits éclairés. Le programme général des républicains démocrates répond
certainement au vœu intime du pays. L'œuvre de l'après-guerre doit, au point
de vue intérieur, être menée dans le même esprit de libération et de justice
que la guerre elle-même. Le monde se transforme, les peuples vont disposer
d'eux-mêmes, ce qui est l'essence de la liberté. L'état social, politique et
économique doit suivre la même évolution. Les droits de l'homme doivent
devenir chaque jour davantage une réalité. Toute restriction, toute
limitation de la liberté de conscience, de la liberté d'enseignement, de la
liberté de pensée, de la liberté d'association, de la liberté de la presse et
de la parole est injustifiable, « sauf la nécessité de sauvegarder l'ordre
public ». C'est la formule même employée par les auteurs de la Déclaration
des Droits de l'Homme de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses
opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas
l'ordre public établi par la loi. » Il est
une catégorie d'entraves à la liberté individuelle que nos ancêtres n'avaient
pu prévoir, ou du moins dont ils n'avaient pu prévoir la proliférante
extension. Ce sont les entraves administratives. C'est de cela aujourd'hui
que nous souffrons le plus, et c'est un fléau croissant, car tout progrès de
l'étatisme aboutit à une mainmise supplémentaire de la bureaucratie sur
l'initiative de chacun de nous. C'est là qu'il faut porter la hache.
Malheureusement, tout le monde se plaint du formalisme paralysant de nos
administrations et personne ne paraît se douter que tout recours nouveau à
l'État-providence resserre le ligotage dont on ne s'aperçoit que le
lendemain, et sans vouloir une bonne fois remonter de l'effet à la cause.
L'entente républicaine démocratique a le mérite de dénoncer le mal et d'en
indiquer le remède. Elle
n'est pas moins bien inspirée en proclamant la solidarité du travail et du
capital. Il ne s'agit pas de réclamer pour le capital la part du lion et de
réduire le travail à la portion congrue. Chacun a le droit de défendre ses
intérêts et même le devoir de chercher à améliorer sa condition, car c'est de
l'aisance individuelle qu'est faite la prospérité générale. L'action
syndicaliste, quand elle se place sur le terrain pratique, ne doit être ni
condamnée, ni même suspectée. Ce qui est détestable, et ce qui crée
malheureusement trop de confusions, c'est la tendance des Syndicats à
confondre leurs revendications professionnelles avec l'agitation
politicienne. C'est une tendance dont doivent triompher la raison,
l'éducation, l'expérience. Le bolchevisme, c'est justement l'action ouvrière
telle qu'elle peut devenir conduite par l'ignorance et l'illuminisme. Le
bolchevisme, c'est une maladie de peuple enfant. Ce
n'est pas en quelques mots qu'on peut tracer et justifier un programme entier
de réformes. Un excellent symptôme, c'est la multiplication des brochures,
des articles de revues, des tracts populaires ayant pour objet d'étudier la
réalisation des réformes dont la nécessité n'a plus besoin d'être démontrée.
La « Ligue civique », composée surtout d'intellectuels, de bons citoyens sans
rôle politique et sans ambition d'en jouer un, annoncé une campagne de
propagande à laquelle on ne peut que souhaiter tout le succès qu'elle mérite.
Tous les efforts des hommes de bonne volonté sont à encourager, et il est à
espérer qu'ils seront convergents, car trop souvent, dans le passé, nous
avons eu le regret de constater que ce ne sont pas les défenseurs qui
manquent aux idées justes, mais que c'est la coordination qui leur fait
défaut. Les libéraux, les défenseurs des droits de l'individu sont
naturellement individualistes ; n'oublions pas que l'individualisme cesse
d'être une vertu, et devient un incurable principe de faiblesse, quand, dans
les matières d'intérêt général, il ne sait pas s'effacer. 25 décembre 1918. LES VŒUX DE LA VOLONTÉ
Il
dépend de nous tous que les souhaits échangés en ce jour se réalisent. Il
suffit de vouloir qu'il en soit ainsi. Nos souhaits de l'an dernier sont
maintenant accomplis parce que nous avons fait le nécessaire pour atteindre
le but. Nous avons voulu gagner la guerre, nous avons sacrifié ce que nous
avions de plus précieux pour arriver vainqueurs au quart d'heure final ; nous
avons, nous et nos alliés, compris que les plus belles vertus restent
stériles sans la méthode, sans l'unité de commandement, sans la discipline
militaire et civique. Nous en sommes aujourd'hui récompensés, et nous pouvons
d'autant plus goûter les fières satisfactions de la victoire que nous les
avons pleinement méritées. Ce n'est ni un heureux hasard ni un fait imprévu
qui a incliné définitivement en notre faveur le plateau de la balance ;
l'histoire n'est pas écrite par un destin aveugle et irresponsable : tout au
contraire, le destin, c'est le nom que donnent après coup les esprits légers
ou paresseux au résultat d'une œuvre de logique et de préparation qui leur a
échappé. Il en
sera de l'œuvre de paix comme de l'œuvre de guerre. Il dépend de nous qu'elle
soit bonne et régénératrice. L'écueil, ce serait de la croire plus facile. Il
n'est pas facile, il n'est pas séduisant, de prêcher les vertus prosaïques
qui conviennent à l'état de paix. La guerre, — bien qu'elle ait perdu
beaucoup de son panache depuis qu'elle revêt une forme scientifique et
souterraine dans tous les sens du mot, — reste une crise qui provoque une
vigoureuse surexcitation avant-courrière de l'héroïsme. L'égoïsme n'ose
s'avouer en face d'un danger mortel pour la collectivité. Mais il reparaît, —
on dirait presque qu'il reprend ses droits, — quand il s'agit de subordonner
simplement au bien public nos convenances, nos intérêts, nos ambitions. Nous
avons pris l'habitude, par exemple, de dépenser sans compter, de jongler avec
les milliards, de faire du budget le grand dispensateur du bien-être
universel. C'est la destruction de tout esprit de travail et d'économie II
s'agit maintenant de regarder en face le doit et avoir, de mettre des
recettes en face des dépenses, de fermer le robinet des emprunts. La défense
de nos finances demande moins d'héroïsme que celle de Verdun, mais il n'en
faut pas conclure qu'elle en sera plus aisée. Le courage civique, remarquait
déjà le cardinal de Retz, est le plus rare et le cardinal de Retz ne
connaissait pas l'état d'âme d'un député en mal de réélection. Le vrai
coupable est-ce même ce malheureux candidat, qui glisse à la surenchère pour
ne pas être distancé par un concurrent ? Que chacun fasse son examen de
conscience. Chacun réclame des économies, des réformes, de l'ordre dans
l'administration, d'une façon générale et abstraite, mais chacun réclame,
d'autre part, des augmentations de traitements, le respect des « situations
acquises », — euphémisme qui couvre plus d'un abus, — et parfois des
passe-droits qui sont la négation de toute discipline politique et sociale.
Nous ne faisons ici le procès de personne. Sans doute, il y a des partis plus
spécialement enclins au gaspillage, parce qu'ils s'appuient sur une clientèle
plus ignorante, mais ces partis eux-mêmes parlent raison comme les autres
tant qu'il ne s'agit que de déclarations de principes. C'est donc l'éducation
démocratique du pays qui doit être la première préoccupation de demain. La
multiplicité des tentatives qui s'annoncent prouve au moins que cette
nécessité primordiale éclate à tous les yeux. Notre régime parlementaire est
faussé parce que le député est aux pieds de l'électeur et le ministre aux
pieds du député. Il y a là une mentalité — et tout d'abord un système
électoral — à changer. Citons
un ancien, ce qui est toujours plus commode — et aussi instructif — que de
citer un contemporain. « Tu sais vaincre, mais tu ne sais pas profiter de la
victoire », disait-on à Annibal. Puisse ce reproche ne pas s'adresser à notre
démocratie. Il n'est pas question de « profiter de la victoire » pour
réclamer des injustices. Il s'agit simplement d'en « profiter » pour ne plus
être à la merci d'une surprise extérieure, et pour améliorer à l'intérieur
les rouages et les mœurs qui ont montré à l'épreuve leur défectuosité. Voilà
ce que l'année nouvelle pourrait et devrait nous apporter pour être digne de
celle qui s'achève. La France a la parole, à elle de dicter son avenir. 2 janvier 1919. La
rentrée des Chambres eut lieu le mardi 14. Les
présidents sortants furent réélus. M. Deschanel n'eut pas de concurrent ; M.
Antonin Dubost, sur 189 votants, fut élu par 98 voix contre 66 qui se
portèrent sur M. de Selves. LA RENTRÉE DE LA CHAMBRE
M. Paul
Deschanel a fait au régime parlementaire en général et à la Chambre en
particulier, d'éloquents compliments auxquels tout le monde serait heureux de
s'associer sans réserve. Il a eu pleinement raison de dire que la guerre
actuelle a montré la vitalité et la force de résistance des « institutions
libres », mais il a eu soin lui-même de rappeler que le fonctionnement des
régimes démocratiques a, en bien des cas, attesté un besoin de
perfectionnement. Certes les démocraties ont triomphé des impérialismes, et
ce n'est pas au lendemain de leur victoire qu'il serait juste de faire leur
procès. Nous avons connu autrefois des régimes autocratiques, et ils ont été
cause des désastres que la guerre actuelle a réparés. Au cours de cette
guerre elle-même le rôle des Parlements n'a pas été sans utilité. Le travail
des commissions mérite le plus souvent les éloges que nul d'ailleurs ne lui
refuse ; les séances publiques ont revêtu dans les graves occasions un
caractère de grandeur dont le souvenir n'est pas évanoui. Mais il serait
puéril de dissimuler d'autre part que l'activité de la Chambre a donné trop
souvent l'impression d'une agitation brouillonne et désordonnée ; le travail
parlementaire est pour le moins décousu, toutes les discussions
s'enchevêtrent et se retardent réciproquement, et les efforts honorables du
plus grand nombre sont trop fréquemment paralysés par l'obstruction et le
vain verbiage des opposants systématiques. Le pays a tort, sans doute, de
faire passer sur la Chambre entière l'impopularité que fomentent de pareilles
pratiques, mais les braves gens qui peinent, qui besognent dans leur coin à
des œuvres sans gloire, ou qui dans les tranchées ont affronté
quotidiennement le danger, ont une excuse s'ils ne parviennent pas à juger,
aussi favorablement que le président de la Chambre, l'œuvre confuse qui, à
travers tant de heurts, se poursuit péniblement au Palais-Bourbon. Croit-on
que la séance d'hier soit de nature à faire revenir sur leurs préventions
ceux qui en liront le récit ? A peine M. Deschanel avait-il fini de féliciter
ses collègues de leur sagesse, qu'ils ont donné un spectacle ressemblant bien
imparfaitement au tableau édifiant dont les couleurs riantes étaient encore
toutes fraîches à leur mémoire. Le président du Conseil a été l'objet de
violentes et constantes interruptions malgré son désir manifeste de n'en
provoquer aucune. On lui a fait un crime de parler « d'esprit nouveau »,
alors qu'il entendait par cette expression — déjà célèbre dans les annales
parlementaires — l'abandon des vieilles querelles. L'extrême-gauche
socialiste l'a traité comme un simple Spuller. M. Dalbiez lui a jeté M.
Caillaux à la tête, ce qui trahit une préoccupation dont le moins qu'on
puisse dire est qu'elle ne répond guère à celle du pays. M. Raffin-Dugens a
fait des siennes. On objectera que M. Raffin-Dugens ne représente que lui, ce
qui n'est pas énorme, mais M. Renaudel, M. Marcel Cachin, qui ont la
prétention de représenter quelque chose de plus, et qui sont en effet de plus
de conséquence, ont eu une attitude tout aussi illogique. On a entendu M.
Renaudel se plaindre de ce qu'on mêle sans cesse toutes les questions ; mais
qui se complaît à ce méli-mélo, sinon les coreligionnaires de M. Renaudel ?
Comment s'empêcher de sourire quand on entend M. Renaudel attester que
pendant trois ans son parti a « consenti à la tactique du silence » ? Il faut
croire qu'il y a des silences bien bruyants. La
vérité a été dite, sans phrase ni recherche oratoire, par un ami politique de
M. Renaudel, un député des régions envahies. « Il y a là-bas, s'est écrié M.
Goniaux, des milliers de chômeurs qui ne s'intéressent pas à nos discours. »
Certes, et c'est pourquoi la Chambre a été bien inspirée de mettre à son
ordre du jour immédiat la fin de la discussion sur les dommages de guerre,
avec engagement de la poursuivre désormais sans interruption. Puisse-t-elle
s'en tenir à cette sage résolution, et procéder de même pour toutes les
grandes lois urgentes dont elle est saisie ! Voilà qui intéresserait, non
seulement les chômeurs du Nord, mais tous les travailleurs de partout. La
déconsidération des assemblées parlementaires n'est jamais due aux
adversaires du régime parlementaire : le régime parlementaire n'a à craindre
que les parlementaires. Il est vrai que beaucoup de socialistes ne sont
parlementaires que transitoirement. Ceux qui bolchévisent feraient sans doute
du Parlement, le jour où ils seraient les maîtres, ce que les bolcheviks ont
fait de la Constituante russe. Raison de plus pour que tous les partisans et
défenseurs de notre régime de libre discussion ne laissent pas avilir ce
régime — notre patrimoine commun et notre commune sauvegarde — par les
énergumènes qui croient servir la « Société des nations » en rendant
inhabitable la société de leur propre pays. 18 janvier 1919. |
[1]
L'abbé Wetterlé et M. Weill.
[2]
Les Débats avaient imprimé « nominal ».
[3]
Ce sont ces navires, internés à Scapa Flow (îles Orcades), que leurs équipages
allemands coulèrent le 21 juin. On s'en consola moins facilement en France
qu'en Angleterre, où l'on avait proposé de les détruire pour éviter la
difficulté de les partager entre alliés.
[4]
Ordre du jour de M. Bénazet, accepté par le gouvernement : « Confiance dans le
gouvernement pour assurer la prompte réalisation des réformes économiques et
sociales et bâter le retour à la vie normale du pays, notamment par
l'organisation d'un conseil national économique où seront représentés à la fois
les intérêts du capital et du travail sous toutes leurs formes. »
[5]
Pour mettre fin aux lenteurs et aux tiraillements qui entravaient la
réorganisation de l'Alsace-Lorraine, un décret du 21 mars avait nommé M.
Millerand commissaire général, avec pleins pouvoirs et entrée au Conseil des
ministres.
[6]
Les chiffres officiels des pertes françaises à la date du 1er novembre 1918 ont
été communiqués à la Chambre par M. Abrami, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre,
dans la séance du 26 décembre. Les voici :
Décédés : 31.300 officiers, 1.040.000 hommes de troupe
;
Disparus : 3.000 officiers, 311.000 hommes de troupe ;
Prisonniers : 8.300 officiers, 438.000 hommes de
troupe.
[7]
Traduction de M. Désiré Rouslan, en deux volumes (Éditions Bossard) dont le
premier vient de paraître.