Capitulation de la
Bulgarie. — La reconquête des régions envahies— Décisives ouvertures de paix.
— Capitulation de la Turquie. — Capitulation de l'Autriche-Hongrie. —
Armistice avec l'Allemagne. — La fuite et l'abdication du kaiser.
LE succès des armées alliées se
développa avec une rapidité particulièrement impressionnante en Palestine et
dans les Balkans. Sur ce dernier théâtre, les succès du général Franchet
d'Esperey décidèrent la Bulgarie à formuler, dès le 27 septembre, une demande
d'armistice en vue de discuter les conditions d'une paix séparée. Deux jours
après, les parlementaires bulgares étaient reçus à Salonique et recevaient
communication de nos conditions, qui furent acceptées sur-le-champ, mais
gardées secrètes, à la demande même de la Bulgarie. Le roi de Bulgarie,
Ferdinand de Cobourg, abdiqua le 4 octobre et son fils lui succéda sous le
nom de Boris III. L'effet de la capitulation de la Bulgarie eut un contrecoup
immédiat : l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie adressèrent, le 5 octobre,
au président Wilson une proposition d'armistice général immédiat en vue de
l'ouverture de négociations de paix. C'est l'Autriche qui prit l'initiative
de cette démarche, dans les termes suivants : « La
monarchie austro-hongroise, qui n'a jamais fait qu'une guerre défensive et
qui a témoigné à maintes reprises de son désir de mettre fin à l'effusion de
sang et de conclure une paix honorable et équitable, propose, par la
présente, au président des États-Unis d'Amérique de conclure immédiatement
avec lui et avec ses alliés un armistice général sur terre, sur mer et dans
les airs, et d'entamer sans délai des négociations de paix. « Ces
négociations auraient pour base les quatorze points du message adressé le 8
Janvier 1918 par le président Wilson au Congrès et les quatre points de son
discours du 12 février 1918. On tiendrait compte également des déclarations
faites par le président Wilson le 27 septembre 1918. » En même
temps, l'Allemagne changeait de chancelier (3 octobre). Le comte Hertling était
remplacé par le prince Max de Bade, héritier présomptif du grand-duché,
réputé libéral à peu de frais, lequel aussitôt (6 octobre) adressait au président Wilson
une note analogue à celle du gouvernement autrichien : En
attendant l'effet produit par ces « offensives de paix », les Allemands
continuaient à dévaster les pays qu'ils étaient forcés d'évacuer. UN COMPTE OUVERT
L'Allemagne
se démocratise. L'Allemagne se prépare à entrer dans la Société fraternelle
des nations. Et pour que nul ne se trompe sur l'état d'esprit dans lequel
elle aborde cette phase humanitaire de son, histoire, elle l'inaugure par
l'incendie systématique et sans prétexte militaire des villes martyres
qu'elle est obligée d'abandonner. On annonce officiellement l'incendie de
Cambrai. La même menace plane sur Lille, si même il n'y a pas déjà un
commencement d'exécution. Aucune considération stratégique n'est invoquée et
ne s'aurait l'être, puisque les Alliés n'ont pas attaqué directement les
cités à libérer Les Allemands sont contraints de les évacuer par suite de
mouvements tournants de large envergure qui ont précisément pour but d'éviter
les bombardements et les destructions d'un siège proprement dit. Il n'y a
donc ni équivoque ni incertitude sur les auteurs du dégât, mais il est bon
que tout cela soit constaté, établi d'une façon solennelle et juridique, par
les autorités compétentes et par des enquêtes interalliées. Et
après ? Peut-on, doit-on s'en tenir à une protestation de plus, à des
articles de journaux, ou à des flétrissures à la tribune ? Ce serait une
préface d'une sanglante ironie aux statuts de la Société des nations. Il faut
que la réparation des atrocités et des ravages prémédités soit la première
œuvre du monde de demain, et que cette réparation par les coupables soit la
première condition de tout traité de paix. On ne l'a pas assez dit, et
surtout dit assez haut et assez solennellement II ne s'agit pas de répliquer
à la barbarie par la barbarie, à l'incendie par l'incendie, aux ruines par
d'autres ruines. Ce sont là des sanctions qui ne répondent ni à nos mœurs, ni
à notre caractère, ni à notre conception de la justice internationale.
Détruire n'est pas reconstruire, et c'est de reconstruire qu'il doit être
question, L'Allemagne est coupable, elle doit être châtiée, mais châtiée de
façon pratique. Rendra-t-on spécialement responsable telle ville allemande
pour les dégâts subis par telle ville française ? C'est simple, mais
peut-être peu efficace et médiocrement équitable. Le système des otages n'est
qu'un expédient, à peine défendable quand on ne peut saisir les vrais
criminels. Mais ici on connaît les criminels ; c'est l'Allemagne entière qui
a commis le crime, c'est l'Allemagne entière qui doit le payer. Tout au plus
pourrait-on concevoir que les musées pillés, les collections volées, eussent
comme une hypothèque sur les musées et collections comparables d'Allemagne.
Ce sont là des détails d'application secondaires ; ce qui importe, c'est
qu'aucun doute ne subsiste sur la résolution unanime des Alliés d'exiger
satisfaction, jusqu'au dernier pfennig, pour les destructions causées par une
méchanceté qu'on peut qualifier de « gratuite », mais qui ne le sera pas
jusqu'au bout. On n'entre pas dans la Société des nations avec une pareille
dette. Qu'on le dise donc, au lieu de se contenter de penser que cela va sans
dire. Nous avons affaire à des gens qui n'ont rien de fin, pas même
l'oreille. 3 octobre 1918. Le
gouvernement français protesta par une note officielle. UN COMPTE OUVERT
La
déclaration du gouvernement français à propos des dévastations systématiques
commises par l'Allemagne répond exactement à ce que nous avions demandé. « Le
compte à régler est ouvert, il sera soldé. » Ce sont nos propres expressions.
Mais cette manifestation ne suffit pas. Il faut que les Alliés en augmentent
le poids et la portée en solidarisant leur action — comme leur indignation —
avec la nôtre. Tel est assurément leur ferme propos et, dès hier, lord Robert
Cecil a fait savoir que la question « est en ce moment examinée avec soin par
les gouvernements alliés ». Ce sur quoi on peut hésiter, ce n'est pas sur le
principe, mais sur les meilleurs moyens d'arriver à un résultat pratique. La
formule simpliste — « une ville détruite pour toute ville détruite » — paraît
séduire beaucoup de monde. En Allemagne, elle risque de ne pas faire grand
effet tant que la guerre se passe loin des frontières. Sans doute notre
aviation de bombardement pourrait, dès maintenant, donner une certaine
réalité à nos menaces et rien ne serait plus légitime, mais l'idée de
désigner d'avance les villes responsables serait, en tout cas, une naïveté,
puisqu'elle leur permettrait de se prémunir. Quelles que soient les mesures
adoptées, l'essentiel est qu'elles le soient au nom de tous les Alliés et que
l'Allemagne sache pertinemment qu'elle payera ses crimes, d'une manière ou
d'une autre, sinon d'une manière et de l'autre. D'une façon générale, nous
n'avons aucun goût pour les destructions systématiques, alors que tant de
richesses ont déjà été anéanties. Les représailles ne valent pas les
indemnités. Un traité de paix, préface de la Société des nations, ne saurait
être conçu en dehors d'une réparation complète des incendies, des pillages et
des vols. Tant que cette réparation n'aura pas été effectuée les
gouvernements dévastateurs ne doivent avoir ni place parmi les Sociétés
civilisées, ni relations économiques ou intellectuelles avec elles sur le
pied d'égalité. De telles sanctions ne sont pas des mots, bien qu'elles
paraissent dénuées de panache, et les intéressés ne s'y tromperont pas dès
qu'un accord unanime les aura décrétées. 6 octobre 1918. C'est
au milieu de ces circonstances favorables que fut annoncé le quatrième
emprunt de la défense nationale. LE QUATRIÈME EMPRUNT DE LA DÉFENSE
On peut
dire sans optimisme que le prochain emprunt de la Défense nationale se
présente dans des conditions particulièrement favorables. La confiance du
public se manifeste par le succès des Bons et des Obligations de la Défense
qui, au bout de quatre ans de guerre, ne fait que s'accentuer. Elle se
manifeste aussi par la hausse des emprunts précédents, et notamment du 4 %,
dont la plus-value depuis un an est la récompense méritée des souscripteurs
de la première heure. C'est pourquoi le ministre s'en tient à ce type qui a
trop bien réussi pour qu'il y ait Heu de le changer. L'abondance des
disponibilités permet cette fois de ne pas limiter d'avance le montant de
l'emprunt, comme on l'avait fait pour éviter l'épuisement momentané des
ressources financières du pays. Le prix d'émission ne sera naturellement fixé
qu'au dernier moment, mais, dès maintenant, on peut affirmer qu'il sera
supérieur à celui de l'an dernier. Ceux qui ont hésité à souscrire au
précédent emprunt, escomptant des conditions plus avantageuses pour le
suivant ont donc fait un mauvais calcul, et ils n'en feraient pas un meilleur
en se réservant de nouveau. Il est
presque superflu d'insister sur les avantages de l'emprunt de demain. Non
seulement les titres jouiront des mêmes immunités et avantages que ceux de
l'emprunt précédent, mais ils sont inconvertibles avant vingt-cinq ans. Non
seulement les Obligations et Bons seront admis en libération, comme toujours,
mais ils bénéficieront d'une prime de 0,50 % — de 0,25 seulement pour les
Bons de moins de six mois. Les coupons de nos emprunts 4 et 5 % à échéance de
novembre et de décembre seront également acceptés comme numéraire. Enfin, et
c'est là un point qui intéresse une foule de petits épargnants, les coupons
des titres émis ou garantis par l'État russe, échus ou à échoir au cours de
1918, seront également acceptés en payement, mais à concurrence de moitié au
maximum de la souscription, c'est-à-dire que le porteur devra souscrire au
moins le double de la somme représentée par ses coupons russes. Cette
combinaison est un avantage dont les possesseurs de valeurs russes n'ont pas
besoin qu'on leur fasse ressortir le haut intérêt. En attendant que leur
situation soit réglée, ils touchent au moins leurs coupons de cette année
sous forme d'un titre de rentes françaises. Quant à l'Etat, on ne trouvera
pas excessif qu'il exige, en retour de cette gracieuseté équitable, mais
toute volontaire, un effort parallèle du porteur sous forme de souscription
égale au moins à la faveur qui lui est consentie. Il y
aura lieu de revenir sur les détails de l'emprunt, mais dès maintenant on
peut tenir pour assuré qu'il obtiendra un succès digne du moment où nous
sommes. Ceux qui souscriront par patriotisme, les yeux fermés, feront une
bonne affaire ; ceux que les considérations matérielles touchent davantage
n'auront pas besoin d'un long examen pour comprendre que leur intérêt est de
répondre, eux aussi, à l'appel de M. Klotz. 18 septembre 1918. L'ouverture
de l'emprunt eut lieu le dimanche 20 octobre, au cours d'une cérémonie dont
l'exposition d'innombrables canons, avions, et autres trophées allemands sur
la place de la Concorde fut la grande attraction. L'EMPRUNT DE LA LIBÉRATION
Nous
avons eu les emprunts de la Victoire, nous ouvrons aujourd'hui l'emprunt de
la Libération, et ce dernier justifiera son nom comme l'ont justifié les
premiers. Il le justifiera même plus vite, car, si la victoire est venue à
pas lents, la libération du territoire a chaussé les bottes du Petit Poucet.
L'ogre est battu, sa vilaine silhouette disparaît à l'horizon. Elle
disparaît, affaissée, courbée vers le sol qu'elle a si longtemps souillé,
balayée par le souffle vengeur des drapeaux alliés, comme la représente la
magistrale affiche — déjà populaire — d'Abel Faivre. C'est
au milieu des innombrables trophées de la victoire, en présence de l'élite de
la nouvelle classe, prête à suivre ses glorieux aînés si leurs exploits lui
en laissent le temps, que s'ouvre la souscription. Le temps en assombrit le
décor, mais le décor intime, celui que chacun de nous porte au fond du cœur,
reste quand même illuminé d'un feu de joie inextinguible. Il ne s'agit plus
de forcer la victoire, il s'agit d'en recueillir le fruit. Tout ce qu'on nous
demande, c'est de hâter cette heure bénie où les nôtres nous seront rendus,
ceux d'il y a quatre ans et ceux d'il y a quarante-huit ans, ceux du front
comme ceux des foyers envahis. Nous la hâterons en versant notre obole, et
sous une forme qui n'a rien d'un sacrifice. Comme le dit en une formule saisissante
et juste l'appel des maires de France, « nous aurons le mérite sans avoir
même le sacrifice ». Le taux auquel l'emprunt est émis ne répond plus à la
situation présente ; c'est la dernière fois que de pareilles conditions
pourront être offertes, et ceux qui n'en auront pas bénéficié ne les
retrouveront pas. Souscrire à l'emprunt de la Libération est « un profit en
même temps qu'un honneur » ; ceux qui attendraient une meilleure occasion ne
seraient ni à l'honneur ni au profit. Insister
serait, non seulement inutile, mais presque désobligeant. Depuis plus de
quatre ans nous avons donné le meilleur de nous-mêmes, nos enfants, notre
avenir. Nous ne les avons pas donnés « sans compter », comme on le dit
parfois à la légère, nous les avons au contraire donnés en pleine conscience,
en pleine angoisse. Mais nous les avons donnés quand même, parce qu'une
nécessité inexorable nous commandait de le faire, parce qu'il fallait sauver
la France et l'humanité d'une rechute sans exemple dans la barbarie. Après ce
sacrifice, qui, à force d'être répété, n'a pas été vain, que pèse le prêt,
largement rémunéré, d'une part de nos ressources ; grandes ou petites ?
L'ennemi nous en aurait pris davantage, et à d'autres conditions, des
conditions que connaissent nos frères reconquis de Lille et d'ailleurs. Les
plus égoïstes savent à présent que le meilleur placement est de sauver son
pays. Les autres n'en ont jamais douté[1]. 21 octobre 1918. L'ouverture
de l'emprunt fut marquée par une cérémonie patriotique à l'Hôtel-de-Ville en
l'honneur de la classe 1920, cérémonie présidée par M. Poincaré (20 octobre). Elle eut d'autant plus d'éclat
qu'elle avait lieu au lendemain de la reprise de Lille, Roubaix, Tourcoing en
France, et d'Ostende, Bruges en Belgique (17-18 octobre). Ces glorieux événements
donnèrent à la Chambre l'occasion d'une magnifique manifestation où les
discours de M. Deschanel et de M. Clemenceau reçurent les honneurs de
l'affichage. Voici la conclusion du discours de M. Clemenceau : « Nous
avons combattu pour notre droit. Nous voulons notre droit tout entier, avec
les garanties nécessaires contre le retour offensif de la barbarie. « De
ce droit, nous ne ferons pas à notre tour une revanche des oppressions du
passé. « C'est
toute la liberté qui vient de terrasser, dans la personne de nos soldats,
toute la tyrannie. « Ce
que nous ferons de ce droit, un mot suffit à le dire : d'abord, la
reconstitution nouvelle de toute la vie française dans tous les domaines, et,
au-dessus de tout, il faut que la libération de la France soit la libération
de l'humanité. » DEUX CONCEPTIONS
Ce ne
sont pas seulement des paroles de joie et d'espoir qui ont été prononcées
hier à la Chambre, ce sont des paroles de bon sens et de haute raison. Elles
vont être affichées en France ; il faut souhaiter qu'elles soient lues en
Allemagne. Le président du Conseil a rappelé en quelques mots le caractère de
la guerre que nous avons subie et le caractère de la paix que nous voulons
faire. Nous avons été attaqués, malgré toutes nos concessions pour conjurer
la guerre ; nous luttons depuis quatre ans pour la défense de notre droit ;
nous exigerons toutes les satisfactions que comporte ce droit, avec toutes
les garanties sans lesquelles la paix du droit ne serait qu'un vain mot et
une odieuse duperie. Mais, a ajouté M. Clemenceau, « de ce droit nous ne
ferons pas à notre tour une revanche des oppressions du passé, il faut que la
libération de la France soit la libération de l'humanité ». On n'accuse pas
en général M. Clemenceau de manquer d'énergie et d'être un « pacifiste bêlant
». C'est pourquoi son langage mérite d'être souligné. Ceux qui affectent de
croire que les vues de M. Wilson et celles de notre gouvernement ne sont pas
exactement les mêmes, se donnent gratuitement bien de la peine pour chercher
des sujets d'inquiétude. Le pays, d'instinct, comprend mieux ce qui se passe
parce qu'il ne met dans ses jugements aucune arrière-pensée. Nous voulons la
paix, et nous allons à la paix d'un pas assuré, bien résolus à ne rien
sacrifier de ce qui en est la substance nécessaire comme aussi à ne
poursuivre aucun but chimérique ou injustifié. Ceux qui songeraient à la
gloriole après une pareille moisson de gloire du meilleur a loi se
montreraient vraiment bien inférieurs à la grandeur des événements. Malheureusement
on en est encore là chez l'ennemi. Les questions d'amour-propre, le besoin de
sauver la face sont la grande affaire, non seulement, comme il est naturel,
pour les hobereaux et les pangermanistes, mais pour ceux mêmes qui sont
chargés de jouer à notre intention le rôle démocratique. L'appel que vient de
publier le Comité directeur du parti socialiste allemand n'a pas un mot qui
convienne à la situation, pas un qui réponde à la vérité et à la justice. Ces
gens, avec qui nos stockholmistes ne se consolent pas de ne pouvoir
s'aboucher, en sont encore à rabâcher les piteux mensonges de leur impérial «
seigneur de guerre ». Ils ressassent que le 4 août 1914 leur pays était « en
danger », de même qu'il est aujourd'hui en butte à « la soif de conquêtes des
chauvins et des politiciens tant anglais que français ». Ils en sont encore à
apprendre — ou tout au moins à avouer — que l'Allemagne n'avait qu'à ne pas
déclarer la guerre pour n'avoir pas à la faire ; ils n'ont même pas encore,
eux socialdémocrates au moins par l'étiquette, la franchise ou l'intelligence
d'un magnat comme le comte Karolyi. Ce n'est pas une raison assurément pour
que nous sortions des justes limites de notre droit, car nous n'avons pas à
prendre pour modèle un état d'esprit que nous voulons détruire pour le
bonheur de l'humanité future. Nous montrerons la même sagesse dans les bons
jours que dans les mauvais, mais nous sommes bien forcés de constater que le
grand obstacle à la paix, ce ne sont pas nos prétentions impérialistes, n'en déplaise
à M. Longuet, c'est l'incapacité des peuples germaniques à entrer jusqu'ici
dans la voie de la franchise et des légitimes réparations. 20 octobre 1918. Quelques
jours plus tard, la rentrée à leur banc des députés de Lille restés enfermés
dans leur cité depuis quatre ans fut l'occasion d'une séance encore plus
émouvante. SENTIMENT UNANIME
A
l'heure même où le chancelier et le Reichstag protestaient contre les
accusations d'inhumanité portées contre leur armée — accusations, disent les
catholiques du centre, « qui ne répondent ni aux mœurs ni au caractère
allemand » — la Chambre entendait le récit de quelques-unes des
atrocités infligées de gaieté de cœur aux populations envahies. Les Allemands
affectent de demander des enquêtes ; les éléments n'en sont pas difficiles à
recueillir, les témoignages les plus authentiques surabondent dans les rapports
officiels publiés par le gouvernement belge et le gouvernement français. Mais
les textes écrits, même les plus accablants, ne font pas l'effet de la parole
directe, c'est pourquoi la Chambre a été — et le pays sera comme elle —
positivement bouleversée par les récits sans apprêt des députés de Lille,
reprenant, après quatre ans de séquestration, place à leur banc. Et tous ne
sont pas revenus, un est mort sous le joug à la veille même de la libération,
un autre est encore dans les prisons allemandes pour avoir trop hautement
manifesté sa réprobation en face d'abominations dont le chancelier nous
permettra de dire qu'elles « ne répondent ni aux mœurs ni au caractère
français ». Les
députés de Lille ne sont pas suspects d'impérialisme et de nationalisme. Ce
sont des socialistes bon teint, des gens qui, avant la guerre, ne croyaient
pas au péril allemand, qui prenaient pour argent comptant les tirades
humanitaires des camarades d'outre-Rhin, qui n'avaient de suspicion qu'à
l'égard des armements français, si même ils n'allaient pas tous jusqu'à
déclarer avec M. Brizon que « les armements allemands n'étaient pas dirigés
contre nous ». Aujourd'hui, leurs yeux sont ouverts ; ils ont vu, ils ont
senti la pointe de « l'épée aiguisée » ; la « poudre sèche » a fait
sauter leurs foyers. Ils n'ont peut-être pas encore perdu toutes leurs
illusions, mais ils en ont, pour le moins, laissé un bon nombre sur les
grandes routes de l'invasion. Leurs coreligionnaires des régions moins
éprouvées, qui affectaient encore ces jours derniers de voir le danger
impérialiste et militariste de notre côté, et qui sont toujours prêts à
accueillir sans examen tout ce qui vient d'outre-Rhin, resteront difficilement
sourds aux cris de détresse et d'horreur dont ils perçoivent aujourd'hui, non
pas l'écho, mais la vibration immédiate. En fait, la Chambre entière a frémi
d'un même cœur et d'une même indignation en entendant Delory et Ragheboom
exhaler la plainte vengeresse des martyrs. Elle a vu défiler le long cortège
des jeunes femmes et des jeunes filles arrachées de leur lit par la
soldatesque allemande ; obligées de s'habiller devant elle, réquisitionnées
pour des servitudes qu'on n'ose pas indiquer, et soumises « toutes, sans
distinction de classes, à la visite sanitaire », une visite sanitaire dont
nous connaissions déjà, par le témoignage des victimes, les scandaleuses et
dégradantes modalités. Et le
défilé des hommes enlevés n'est pas moins lamentable : enfants et vieillards
forcés de travailler aux lignes allemandes sous le feu de leurs compatriotes,
et par quelle contrainte ! « Des enfants de quinze ans, a témoigné M.
Ragheboom, ont été pendus par les poignets, puis enfermés trois jours sans
nourriture parce qu'ils refusaient de travailler pour l'ennemi. » Nous ne
parlons même pas des amendes et des sévices pour crimes fantaisistes. « Pour
avoir parlé à une de ses cousines, ma femme, dit M. Ragheboom, a vu un Boche
lever la main sur elle et s'est entendue traiter de grande salope. » Il
aurait pu lui arriver pis. Ne cite-t-on pas une jeune fille à qui un gardien
brûle la cervelle parce qu'elle donne du pain à son frère, employé à une
corvée allemande ? Sont-ce des cas isolés ? « Lors de la dernière rafle, dit
encore M. Ragheboom, 20.000 hommes ont été enlevés, de 15 à 55 ans. Ils ont
dû marcher trois jours et trois nuits. Beaucoup sont morts. » L'avenir même
est tué. « Au dire des médecins, 60 % de nos jeunes filles ne porteront
jamais de fruit. » Et nous sommes dans ce plantureux pays des Flandres,
fier de sa fécondité, où bien peu des survivants seront grands-pères. Au
Sénat, des témoignages analogues ont été apportés. M. Hayez, sénateur du
Nord, nous a conté le chemin de croix de Douai. « Evacuées de force, de
vieilles femmes, âgées de 70 à 80 ans, ont dû faire à pied les 30 kilomètres
qui séparent Douai de Valenciennes. Beaucoup sont tombées sur la route. » Et
pendant ce temps, leurs maisons étaient pillées de fond en comble. « Excès
individuels, explique le prince Max de Bade, il s'en produit dans toutes les
armées ! » Comment expliquer alors cette affiche de la kommandantur trouvée
dans une maison : « Ne pillez pas individuellement ; nous organiserons
l'enlèvement avant le départ. » Et, en effet, constate M. Delory, à Douai, «
plus un habitant, plus un meuble ». A Lens, « il ne reste pas deux briques
assemblées ». Sont-ce là des destructions répondant à des nécessités
militaires ? A quoi
bon insister ? Tout cela crie vengeance — ou plutôt réparation. Il n'est pas
un stockholmiste, pas un kienthalien qui oserait, en face, dire le contraire.
Nul n'a bronché quand M. Delory, avec une émotion qui lui a inspiré un
mouvement oratoire qu'on ne prendra pas pour une figure de rhétorique, s'est
écrié, la voix brisée : « Et l'on voudrait... Mais je ne crois pas qu'il
puisse y avoir un Français... » Et, en effet, il n'y en a pas eu, au moins
hier. Mais comment ne pas comprendre la douloureuse stupeur de nos
compatriotes récupérés quand ils entendent certains marchandages, certaines
menaces de ne pas voter les crédits de guerre ? Ils pensent tous avec M.
Delory : pas de guerres de conquêtes, mais pas de paix sans réparations. « Ne
pas réclamer une paix de justice serait un crime contre la France, un crime
contre l'humanité. » C'est presque la phrase de M. Clemenceau, que M. Delory
n'a pas entendue. Il nous faut notre droit, « mais de ce droit nous ne ferons
pas à notre tour une revanche des oppressions du passé ; il faut que la
libération de la France soit la libération de l'humanité. » 24 octobre 1918. L'ATTITUDE DES SOCIALISTES
Chez
les socialistes allemands, c'est bien simple : la grande majorité soutient et
soutiendra jusqu'au bout le gouvernement impérial et militariste. Elle le
soutient dans les mauvais jours comme elle l'a applaudi dans les bons ; elle
cherche à lui faciliter une paix qui sauve des ambitions pangermanistes tout
ce qui peut encore être sauvé, après en avoir salué l'épanouissement au
glorieux traité de Brest-Litovsk. Les Scheidemann et autres socialistes aux
ordres de l'empereur n'ont mis à leur concours aucune condition impliquant un
blâme ou même un simple regret pour le passé. Dans les invites qu'il prodigue
à nos socialistes, le Vorwœrts ne parle jamais de la responsabilité de
la guerre, il s'obstine dans le système commode qui consiste à mettre sur le
même pied l'attaqué et l'agresseur. Bien mieux, il explique que la victoire
de la France serait un grand malheur pour le prolétariat international, vu
les passions chauvines qui règnent en France et contre lesquelles les socialistes
français avouent qu'ils ont tant de peine à lutter. Chacun sait, au
contraire, que le triomphe de l'Allemagne est le triomphe du prolétariat et,
en effet, la Russie jouit présentement des bienfaits du marxisme intégral ;
protégé par le gouvernement impérial. L'impression
de ces adjurations émouvantes n'est pas si négligeable qu'on pourrait le
croire. A vrai dire, elles n'en font guère en Allemagne sur les minoritaires,
qui viennent d'exposer leur manière de voir dans un manifeste aussi net que
ceux des majoritaires sont équivoques. Mais nous n'avons pas qualité pour
donner des conseils aux Allemands. A eux de voir ce qu'ils ont à faire. On
nous permettra, par contre, de nous occuper de ce qui se passe chez nous.
Nous avons aussi un manifeste, un manifeste pour l'élaboration duquel le
parti socialiste, la Confédération générale du Travail, la Ligue des Droits
de l'Homme et la Coalition républicaine ont associé leurs lumières. Ce
document a pour objet essentiel de protester contre « les excitations
chauvines d'une presse souvent plus docile aux suggestions de l'esprit de
conquête qu'au souci du droit ». On est un peu surpris. Nous connaissons
bien un pays où la presse donne quotidiennement, et depuis plus d'un
demi-siècle, ce spectacle inquiétant. Ce pays, les signataires du manifeste
sont-ils seuls à ne pas le connaître ? Sont-ils encore dans l'état d'esprit
de M. Brizon, déclarant doctement en pleine Chambre, six semaines avant la
guerre, que le péril allemand n'existait pas, que « les armements de
l'Allemagne n'étaient pas dirigés contre nous » ? Si la phrase textuelle
n'était pas à l'Officiel, on hésiterait à croire à une pareille « candeur »,
— car nous ne voulons pas supposer un autre sentiment. Chacun
a le droit d'avoir son opinion. Mais, franchement, les signataires du
manifeste socialiste peuvent-ils avoir l'illusion que leur papier répond à
une nécessité ? Le Congrès radical-socialiste, qui n'est pas suspect
d'impérialisme, de militarisme, de chauvinisme, de nationalisme, a tout de
suite protesté. Il s'est déclaré « convaincu que le pays, qui a donné tant de
preuves de sa sagesse et de son sang-froid, n'a besoin de nulle exhortation
et saura rester sourd aux conseils pernicieux ». On ne saurait mieux dire.
Certes, il peut se produire, — il est inévitable qu'il se produise, — des
excès de zèle patriotique mal éclairé. Il y a trop de vendeurs autour de la
peau de l'ours pour qu'il ne s'en trouve pas d'irréfléchis. Mais ces
intempérances de langage ou de plume n'engagent que leurs auteurs. Ils ne
sont les porte-paroles ni du gouvernement, ni du Parlement, ni du pays. Il
faut être M. Mayéras pour voir là matière à une interpellation « sur le sens
que donne le gouvernement à certains passages de la réponse du président
Wilson ». Au moment même où les Alliés concertent leur action diplomatique,
pour lui donner l'unité réalisée sur le terrain militaire, quel peut être
l'avantage de débats cherchant à souligner — ou à faire naître — des
divergences de vues ? A qui pourrait profiter une discussion de ce genre au
Palais-Bourbon ! Nous voulons bien admettre que ce n'est pas leur intention,
mais les néo-majoritaires ont l'art de toujours travailler pour l'ennemi.
Certes, tout en admirant singulièrement les bolcheviks, ils se défendent de
vouloir les imiter, et ce serait leur faire une injure gratuite que de les
croire prêts à faire le voyage de Brest-Litovsk. Mais les bolcheviks, eux
aussi, prétendaient ne pas aller où ils se sont laissés conduire. Ils ont fait
des cérémonies pour signer. Seulement ils s'étaient mis dans l'impossibilité
de ne pas signer. La Russie avait ses panslavistes, dont les prétentions ont
été une calamité, mais tout de même ce sont les bolcheviks qui l'ont perdue,
parce qu'ils ont consacré toute leur ardeur à détruire l'impérialisme chez
eux, de sorte qu'il ne leur en est plus resté pour le combattre chez
l'ennemi. Est-ce trop demander à nos bolchevisants que de les prier de ne pas
perdre de vue ce tragique exemple ? 28 octobre 1918. La
persistance et l'étendue des succès militaires de l'Entente amenèrent
l'Allemagne à poursuivre avec plus d'insistance ses démarches en faveur de la
paix. Le président Wilson, en réponse à la demande d'armistice précédemment
formulée, avait demandé, par l'intermédiaire ordinaire du ministre de Suisse,
des renseignements supplémentaires (9 octobre). « Avant
de répondre au gouvernement impérial allemand, et afin que la réponse soit
aussi sincère et sans détour — as candid and straightforward — que les
formidables intérêts en jeu l'exigent, le Président des États-Unis estime
nécessaire de s'assurer de la signification exacte de la note du chancelier
impérial. « Le
chancelier impérial veut-il dire que le gouvernement impérial allemand
accepte les conditions posées par le Président dans son adresse au Congrès
des États-Unis le 8 janvier dernier et dans ses adresses subséquentes, et que
son but, en entamant des discussions, serait seulement de se mettre d'accord
sur les détails pratiques de leur application ? « Le
Président se voit dans l'obligation de dire, en ce qui concerne la suggestion
d'un armistice, qu'il ne voit pas la possibilité de proposer une cessation
des hostilités aux gouvernements avec lesquels le gouvernement des États-Unis
est associé contre les puissances centrales, aussi longtemps que les armées
de ces dernières puissances sont sur le sol des gouvernements associés. « La
bonne foi de toute discussion dépendrait manifestement du consentement des
puissances centrales de retirer immédiatement, partout, leurs forces des
territoires envahis. « Le
Président se croit également justifié en demandant si le chancelier impérial
parle simplement au nom des autorités constituées de l'empire qui, jusqu'ici,
ont conduit la guerre. « Il
considère que la réponse à ces' questions est vitale à tout point de vue. » A cette
note fut faite la réponse suivante en date du 12 octobre. « Le
gouvernement allemand a accepté les points que le Président Wilson a posés
dans son discours du 8 janvier 1918 et dans ses discours postérieurs comme
base d'une paix de droit durable. Le but des pourparlers à entamer serait
donc seulement de s'entendre sur les détails pratiques de leur application. « Le
gouvernement allemand suppose que les gouvernements des puissances alliées
des États-Unis se placent aussi sur le terrain des manifestations du
Président Wilson. « Le
gouvernement allemand, d'accord avec le gouvernement austro-hongrois, se
déclare prêt à répondre à la proposition d'évacuation du Président Wilson
pour amener un armistice. « Le
gouvernement allemand s'en rapporte au Président pour provoquer la réunion
d'une commission mixte qui serait chargée de passer les accords nécessaires
en vue de l'évacuation. « Le
gouvernement allemand actuel, qui porte la responsabilité de conclure la
paix, a été formé à la suite de négociations et d'accord avec la grande
majorité du Reichstag, et, s'appuyant dans chacun de ses actes sur la volonté
de cette majorité, le chancelier de l'empire parle au nom du gouvernement et
du peuple allemands. « Le secrétaire d'Etat aux Affaires
étrangères : SOLF. » Le
gouvernement américain répliqua avec la même célérité par une nouvelle note
du 14 octobre. « L'acceptation
sans restriction par le gouvernement allemand actuel et par une grande
majorité du Reichstag allemand des conditions posées par le président des
États-Unis d'Amérique dans son Adresse au Congrès des États-Unis le 8 janvier
1918 et dans son Adresse subséquente, justifie le Président à faire un exposé
franc et direct de sa décision relativement aux communications du
gouvernement allemand des 8 et 12 octobre 1918. « Il
doit être clairement entendu que le mode de l'évacuation et les conditions de
l'armistice sont des questions qui doivent être laissées au jugement et aux
avis des conseillers militaires du gouvernement des États-Unis et des
gouvernements alliés, et le Président a le sentiment qu'il est de son devoir
de dire que nul arrangement ne peut être accepté par le gouvernement des
États-Unis qui n'assurerait pas des sauvegardes et garanties absolument
satisfaisantes du maintien de la présente supériorité militaire des armées
des États-Unis et des Alliés sur le champ de bataille. « Il
a la confiance de pouvoir présumer en toute sécurité que tels seront aussi le
jugement et la décision des gouvernements alliés. « Le
Président sent qu'il est aussi de son devoir d'ajouter que ni le gouvernement
des États-Unis, ni, il en a l'entière certitude, les gouvernements avec
lesquels le gouvernement des États-Unis est associé comme belligérant, ne
consentiront à envisager un armistice aussi longtemps que les forces armées
de l'Allemagne continueront de se livrer aux pratiques illégales et
inhumaines dans lesquelles elles persistent. « Au
moment même où le gouvernement allemand approche le gouvernement des
États-Unis avec des propositions de paix ses sous-marins s'acharnent à couler
des navires à passagers sur mer, et non seulement les navires, mais les
embarcations mêmes dans lesquelles les passagers et équipages cherchent à se
sauver Et, dans leur retraite actuelle, forcée, des Flandres et de France,
les armées allemandes poursuivent le cours de leurs destructions effrénées,
ce qui a toujours été considéré comme étant en violation directe des règles
et pratiques de la guerre civilisée. « Villes
et villages, s'ils ne sont pas détruits, sont dépouillés, non seulement de
tout ce qu'ils contiennent, mais souvent de leurs habitants eux-mêmes. « On
ne saurait s'attendre à ce que les nations associées contre l'Allemagne
consentent à une suspension d'armes tandis que se poursuivent des actes
d'inhumanité, de dévastation et de désolation que ces nations considèrent à
juste titre avec horreur et le cœur enflammé. « Il
est également nécessaire, afin qu'il n'y ait aucune possibilité de
malentendu, que le Président appelle très solennellement l'attention du
gouvernement allemand sur la forme et la portée manifeste d'une des
conditions de paix auxquelles le gouvernement allemand a maintenant adhéré. « Elle
est contenue dans l'adresse du Président prononcée à Mount-Vernon le 4
juillet dernier. Elle est ainsi conçue : « Détruire
tout pouvoir arbitraire où qu'il se trouve, qui peut séparément, secrètement,
et par sa seule volonté, troubler la paix du monde ; s'il ne peut être
présentement détruit, au moins le réduire à une virtuelle impuissance. » « Le
pouvoir qui jusqu'ici a gouverné la nation allemande est de la nature
ci-dessus indiquée. Il dépend de la volonté de la nation allemande de le
changer. « Les
paroles du Président qui viennent d'être citées constituent naturellement une
condition préalable à la paix, si la paix doit venir par l'action du peuple
allemand lui-même. « Le
Président se sent obligé de dire que tout le processus de la paix selon son
opinion sera subordonné à la précision et au caractère satisfaisant des
garanties qui peuvent être données dans cette question fondamentale. « Il
est indispensable que les gouvernements associés contre l'Allemagne sachent,
sans équivoque possible, à qui ils ont affaire. » Le
gouvernement allemand ne laissa pas tomber la conversation : la tournure des
événements militaires, l'état des esprits à l'intérieur de l'Empire,
n'étaient pas faits pour lui en inspirer le désir. Sa réponse est du 20
octobre. Elle s'en remettait au président Wilson pour le règlement des «
détails de l'évacuation des pays envahis », et insistait sur le
caractère populaire du nouveau gouvernement allemand. Parallèlement
à cet échange de notes, une négociation se poursuivait avec
l'Autriche-Hongrie à laquelle tout d'abord le président Wilson n'avait pas
répondu. Il ne répondit que le 18 octobre. « Le
Président estime de son devoir de déclarer au gouvernement austro-hongrois
qu'il ne peut retenir les suggestions actuelles de ce gouvernement en raison
de certains événements de la plus haute importance qui, survenus depuis la
délivrance de l'Adresse présidentielle du 8 janvier dernier, ont
nécessairement modifié l'attitude et la responsabilité du gouvernement des
États-Unis. « Parmi
les quatorze conditions de paix que le Président formulait à cette époque se
trouvait la suivante : « Aux
peuples de l'Autriche-Hongrie, dont nous désirons sauvegarder la place parmi
les nations, devrait être donnée pour la première fois la plus libre occasion
d'un développement autonome. » « Depuis
que cette phrase a été écrite et prononcée devant le Congrès des États-Unis,
le gouvernement des États-Unis a reconnu qu'un état de belligérance existe
entre les Tchéco-Slovaques et les empires allemands et austro-hongrois, et
que le Conseil national tchéco-slovaque est de facto un gouvernement belligérant
investi de l'autorité propre pour diriger les affaires politiques et
militaires des Tchéco-Slovaques. « Il
a aussi reconnu de la façon la plus complète la justice des aspirations
nationalistes des Yougoslaves pour la liberté. « Le
Président n'est donc plus dorénavant libre d'accepter une simple « autonomie
» de ces peuples comme une base de paix, mais il est obligé d'insister sur le
fait que ce sont eux et non pas lui qui devront juger en quelle manière une
action du gouvernement austro-hongrois pourra satisfaire leurs aspirations et
leur conception de leurs droits et de leur destinée comme membre de la
famille des nations. » L'Autriche
accepta tout ce qu'on lui demandait, même l'éventualité d'une paix séparée,
par une note du 28 octobre signée du comte Andrassy qui avait remplacé
Burian. « En
réponse à la Note adressée le 18 octobre par M. le Président Wilson au
gouvernement austro-hongrois et conformément à la décision de M. le Président
de discuter séparément avec l'Autriche-Hongrie des conditions d'armistice et
de la paix, le gouvernement austro-hongrois a l'honneur de déclarer qu'il
donne son approbation, non seulement aux manifestations antérieures de M. le
Président, mais aussi aux idées exprimées dans sa dernière Note sur les
droits des peuples d'Autriche-Hongrie et spécialement sur les droits des
Tchéco-Slovaques et des Yougoslaves. « Puisque,
de la sorte, l'Autriche-Hongrie a accepté toutes les conditions dont M. le
Président a fait dépendre l'ouverture des négociations au sujet de
l'armistice et de la paix, le gouvernement austro-hongrois estime que plus
rien ne s'oppose à ce que ces négociations commencent. « Le
gouvernement austro-hongrois déclare, en conséquence, qu'il est prêt, sans
attendre le résultat que pourront avoir d'autres négociations, à entrer en
discussion pour conclure une paix entre l'Autriche-Hongrie et les États
adverses et un armistice immédiat sur tous les fronts d'Autriche-Hongrie et
il prie M. le Président Wilson de bien vouloir prendre les mesures
préparatoires appropriées. » Les
dispositions conciliantes de l'Autriche s'expliquaient surabondamment par la
révolte ouverte des populations slaves et par la débâcle de son armée
attaquée sur la Piave, à partir du 29 octobre, par l'armée italienne grossie
de contingents anglais, français et slaves. Une
autre considération accentuait ce même désir de paix à tout prix : c'est la
capitulation de la Turquie, qui, dans la nuit du 30 au 31 octobre, signa avec
les Alliés un armistice équivalant à la soumission pure et simple. Voici en
quels termes M. Georges Leygues présenta cet événement à la Chambre à la
séance du 31 octobre, jour où l'armistice commença, à midi. « Il
n'est pas encore possible de publier les termes complets de cet armistice,
mais ils comportent le libre passage, pour les flottes alliées, jusqu'à la
mer Noire, l'occupation des forts des Dardanelles et du Bosphore, nécessaires
pour garantir la sécurité de ce passage, et le rapatriement immédiat de tous
les prisonniers de guerre alliés. » Cette
dislocation de l'alliance des empires centraux, commencée par la Bulgarie, ne
s'arrêtera plus. Une conférence des gouvernements alliés, qui venait de
s'ouvrir à Versailles, et qui avait autorisé l'armistice avec la Turquie,
autorisa de même le général Diaz à répondre aux ouvertures décisives faites
par un officier parlementaire austro-hongrois. Le 3 novembre, l'armistice
était signé et les hostilités cessèrent le lundi 4 à 15 heures. Les
conditions ne furent connues qu'au cours de la séance de la Chambre du mardi
5. L'Autriche-Hongrie devait démobiliser, évacuer tous les territoires encore
occupés, livrer la moitié de son artillerie ainsi que ses navires de guerre.
Les Alliés avaient le droit de se servir de tous les chemins de fer, routes
et voies navigables, d'utiliser toutes les fortifications de terre et de mer
austro-hongroises, d'occuper tous les points stratégiques qui leur
paraîtraient nécessaires, et leurs prisonniers leur étaient rendus sans
réciprocité. Au
surplus, il n'y avait plus d'Autriche-Hongrie, car toutes les nationalités
dissidentes s'étaient proclamées indépendantes et plusieurs, comme les
Tchéco-Slovaques et les Yougo-Slaves, étaient nos alliés ; d'autres, comme
les Polonais de Galicie et les Roumains de Transylvanie, étaient dans des
sentiments à peine différents. Ces
grands événements avaient eu au Parlement un écho tout naturel. La séance de
la Chambre où M. Clemenceau donna connaissance des conditions de l'armistice
autrichien fut pour lui l'occasion d'un véritable triomphe. Le discours qu'il
y prononça, ainsi que celui du président Deschanel et du ministre des
Affaires étrangères, M. Pichon, furent affichés. EN VUE DU PORT
Le
caractère dominant de la grandiose séance d'hier c'est la gravité. Nous
sommes restés graves dans les mauvais moments, nous ne cessons pas de l'être
à l'heure de la victoire. Notre joie présente, comme nos inquiétudes passées,
a quelque chose de réfléchi, de médité, qui ne répond pas à l'idée
superficielle qu'on se fait souvent de notre tempérament national. Est-ce à
dire que l'épreuve nous ait changés, ou n'est-il pas plus exact de
reconnaître que notre véritable nature ne se révèle que dans les temps héroïques
? Nous n'osons pas être nous-mêmes dans le cours ordinaire de la vie publique
et privée, et quand nous sommes nous-mêmes nous sommes tout autres et
assurément meilleurs qu'il ne nous plaît de le paraître au théâtre comme à la
ville. C'est
notre cas à tous, mais le cas le plus illustre est sans doute celui de M.
Clemenceau. Qui retrouverait dans l'homme d'Etat délibérément assagi et
pacifié que nous avons entendu hier le polémiste déchaîné dont la plume et la
parole ne se refusaient aucune cruauté à l'égard de tous ceux qui l'ont
précédé au pouvoir ? Et quand M. Clemenceau adjure les nouvelles générations
de renoncer aux luttes stériles, de s'abstenir, même dans les querelles de
parti, de tout ce qui peut desservir ou affaiblir la France, qui est notre
bien commun, ne fait-il pas comme un retour sur les querelles où il a
lui-même joué un rôle qu'il juge maintenant en toute sérénité d'esprit ? «
Nous avons tous commis des erreurs, dit-il, nous en commettrons encore, mais
il ne faut pas en commettre trop, ni trop longtemps. » Le travail de la
France à refaire sera moins glorieux que celui de la France à sauver, et il
sera plus ingrat. S'il n'était pas abordé dans un esprit de concorde,
d'abnégation, de renoncement réciproque à ce que chaque opinion a de trop
exclusif, à ce que chaque intérêt a de trop égoïste, le sang versé l'aurait
été en vain : nous ne serions pas « dignes de la paix ». Il n'est pas trop
tôt pour faire entendre ces pressantes vérités. Certes,
il ne s'agit pas de demander à qui que ce soit l'abdication de ses opinions
et de ses croyances. Mais un peu de compréhension du point de vue d'autrui
n'est jamais un signe ni une cause de faiblesse. La faiblesse, pour un parti
comme pour un homme, c'est de se croire infaillible, c'est de croire qu'on
peut toucher du doigt l'idéal qu'on vise, lequel nous est aussi inaccessible
« que les astres qui éclairent notre ciel ». M. Clemenceau n'a voulu désigner
expressément personne, mais quand il a parlé des partis qui s'arrogent le
monopole de l'infaillibilité sans que leurs connaissances soient à la hauteur
de leurs prétentions, il en est un qui a spontanément accusé le coup. A qui
la faute si les socialistes se sentent touchés dès qu'on parle de certaines
marques d'aveuglement ? Si respectueux qu'on puisse être de l'union sacrée,
si peu désireux qu'on puisse être de revenir vainement sur le passé, comment
oublier les formidables erreurs de jugement de ceux qui n'ont pas cru à la
guerre avant de l'avoir vue, qui ont cru par contre à la révolution russe
après l'avoir étudiée sur place, et qui croient encore aux bolcheviks après
avoir contemplé leur œuvre depuis un an ? Le pays aura la parole. Après avoir
tant souffert, après avoir donné un si bel et si long exemple de « l'esprit
de guerre », il saura s'inspirer de l'esprit de paix. Des paroles comme
celles d'hier trouvent en lui un écho. Tous nous rendons hommage à ceux dont
le sacrifice a permis la victoire des Alliés, — qui est la nôtre, mais que
nous n'avons pas le fol orgueil de prétendre uniquement la nôtre. C'est le
souvenir poignant de cette fleur de jeunesse fauchée pour le salut commun qui
donne à notre joie ce caractère recueilli dont nous n'avons pas à nous
défendre. Ce souvenir doit nous commander la discipline sociale et
patriotique. Tant de victimes illustres ou obscures ne sont pas tombées pour
que leur œuvre soit compromise par la chimère ou l'ignorance. M. Clemenceau a
évoqué en termes d'une poignante émotion l'image de ceux qui ont, depuis la défaite
et la mutilation de 1871, travaillé à l'œuvre de réparation. Il a salué
particulièrement Gambetta, contre lequel il a jadis rompu tant de lances
parfois empoisonnées. Nous devons tous honorer de même, que nous partagions
ou non l'ensemble de leurs idées, tous ceux qui ont servi la France, et la
meilleure manière de les honorer, c'est de ne renier ni leur exemple, ni leur
héritage. Ils sont morts que pour la France survive libre et puissante, dans
l'intérêt même de l'humanité, « car la France représente une conception
idéaliste de l'humanité qui a prévalu dans le monde, et qui fait qu'on ne
peut servir l'humanité au détriment de la France ». Nous ne
sommes pas égoïstes, même quand nous pensons à nous. Jamais plus magnifique
hommage n'a été rendu à nos alliés que dans la séance d'hier. M. Clemenceau a
exprimé en paroles d'une affectueuse simplicité nos sentiments à l'égard des
Américains, nos amis de toujours, et des Anglais, les ennemis séculaires des
temps abolis, devenus nos fidèles frères d'armes. M. Paul Deschanel, au nom
des représentants du pays, avait tenu à glorifier particulièrement le succès
des armes serbes et italiennes. Il l'a fait avec la haute éloquence qui est
chez lui la forme naturelle d'une pensée toujours égale aux plus
merveilleuses circonstances. L'héroïsme indompté de la Serbie foulée tout
entière par l'ennemi, l'épopée vengeresse de la jeune armée italienne
remontant le cours des âges pour se rattacher aux légendaires légions de
Rome, tout cela a été retracé, — chanté pour mieux dire, — en strophes dignes
des formidables événements qui se précipitent sous nos yeux. On a sonné la
cloche du Capitole ; M. Deschanel nous en a fait entendre le majestueux
prolongement. 7 novembre 1918. Deux
jours après, une manifestation analogue eut lieu au Sénat, d'autant plus
chaleureuse, que, dans l'intervalle, les négociations avec l'Allemagne
avaient fait un grand pas. AU SÉNAT
Le
Sénat a tenu à s'associer solennellement aux sentiments exprimés par la
Chambre et partagés par le pays tout entier. La manifestation du Luxembourg
arrive à l'heure suprême, au moment où commence le fameux « quart d'heure »
de Nogi, celui où l'attitude de chaque belligérant consacre la victoire ou
ratifie la défaite. L'attitude des pays en présence correspond bien à la
réalité des événements. Les troubles civils et militaires, les sommations au
gouvernement, les démarches instantes en vue d'en finir ne se produisent pas
de notre côté. C'est en face qu'on ne « tient » plus, c'est au pays de la
discipline et de l'obéissance servile qu'on se révolte, c'est du pays des
junkers qu'arrivent les officiers parlementaires. Et ils arrivent le jour où
l'armée américaine consomme la défaite de l'ennemi, aux lieux mêmes où,
quarante-huit ans passés, succombait la fortune de la France. C'est un retour
des choses où les anciens auraient vu la main de l'inflexible Némésis qui
châtie l'orgueil par les suites de l'orgueil lui-même. La prise de Sedan
devait couronner cette guerre, issue de celle dont la capitulation de Sedan
avait marqué la vicissitude irréparable. Et il est beau, il est juste, il est
providentiel que cette revanche du droit soit l'œuvre plus particulière de
l'armée belligérante qui a été plus particulièrement mise en marche par
l'idée pure du droit. C'est
dans cette atmosphère de victoire que M. Antonin Dubost a salué l'Italie « qui
a eu l'honneur impérissable de se ranger à nos côtés alors que nous
représentions le droit plus que la force ». Quant à la Serbie, « petit peuple
dont la grandeur passe désormais celle des empires qui voulaient l'abattre »,
elle restera l'immortel symbole de ce que peut faire une âme[2] populaire trempée par des siècles
d'épreuves. La Serbie est libérée, la Belgique va l'être, et sur son sol
dévasté on voit descendre l'auréole. Du martyre elle passe à l'apothéose. Et
que dire de la Grèce, celle de Venizelos, qui a sauvé l'hellénisme de
l'abdication, et qui l'oriente à nouveau vers ses naturelles et magnifiques
destinées ! Le
Sénat a voulu donner à l'immense revirement des faits et des pronostics, dont
nous sommes, depuis trois mois et demi, les spectateurs émerveillés, une
consécration particulièrement éclatante. Reprenant les rites et les formules
de la Révolution, il a voté une proposition de loi tendant à faire graver
dans toutes les mairies et les écoles le nom de ceux qui « ont bien mérité de
la patrie ». Ce sont tous nos soldats, d'abord et avant tout ; c'est aussi la
masse anonyme et immense de toutes les bonnes volontés qui, au gouvernement
comme au Parlement, ont travaillé à la défense nationale ; enfin, ce sont
personnellement le généralissime et le président du Conseil de cette dernière
phase de la guerre, la phase du succès final, mérité par le travail et forcé par
la ténacité. Cette liste n'est pas limitative, chacun voit de quels noms elle
pourrait s'enrichir, mais le Sénat n'a pas voulu dresser un palmarès, il a
simplement payé en bloc la dette de la France à l'égard de ceux à qui elle
doit son salut et l'avenir rouvert devant ses pas. 9 novembre 1918. L'échange
de notes entre le président des États-Unis et le gouvernement allemand
s'était poursuivi en s'acheminant vers un résultat concret. A la note du
gouvernement allemand, datée du 20 octobre, mais reçue seulement le 22, le
président Wilson avait répondu par la note très importante du 23 octobre. « ...
Ayant reçu les assurances solennelles et explicites du gouvernement allemand
que celui-ci accepte sans réserve les termes de paix exposés dans son adresse
au Congrès des États-Unis en date du 8 janvier 1918, ainsi que les principes
de règlement énoncés dans ses adresses subséquentes, particulièrement dans
l'Adresse du 27 septembre, qu'il désire discuter les détails de leur application
et que ce désir et cette intention émanent, non pas de ceux qui ont jusqu'ici
dicté la politique allemande et conduit la présente guerre du côté de
l'Allemagne, mais de ministres qui parlent pour la majorité du Reichstag et
pour une majorité écrasante du peuple allemand ; ayant reçu aussi la promesse
explicite du présent gouvernement allemand que les règles humanitaires de la
guerre civilisée seront observées et sur terre et sur mer par les forces
allemandes armées, le Président des Etats-Unis estime qu'il ne peut pas
refuser d'étudier avec les gouvernements avec lesquels le gouvernement des
Etats-Unis est associé la question d'un armistice. « Il
considère qu'il est de son devoir de redire, cependant, que le seul armistice
qu'il s'estimerait justifié à soumettre pour être pris en considération
serait un armistice qui laisserait les Etats-Unis et les peuples associés
avec eux en position d'imposer tout arrangement qui pourrait être conclu et
de rendre impossible un renouvellement d'hostilités de la part de
l'Allemagne. « Le
Président semblerait manquer de sincérité s'il ne faisait pas ressortir dans
les termes les plus francs possibles la raison pour laquelle des garanties
extraordinaires doivent être exigées. Quelque significatifs et importants que
semblent être les changements conditionnels dont parle le secrétaire allemand
des Affaires étrangères dans sa note du 20 octobre, il ne paraît pas que le
principe d'un gouvernement responsable vis-à-vis du peuple allemand ait été
complètement réalisé ni que des garanties existent ou soient envisagées
permettant d'avoir l'assurance que les modifications de principe et de
pratique, actuellement consenties en partie soient permanentes. D'ailleurs,
il ne semble pas que l'on ait atteint le cœur de la difficulté actuelle. Il
se peut que les guerres futures aient été mises sous le contrôle du peuple
allemand, mais cette guerre-ci ne l'a pas été, et c'est avec cette guerre-ci
que nous avons affaire. Il est évident que le peuple allemand n'a pas les
moyens de forcer les autorités militaires de l'empire à se soumettre à la
volonté populaire. « Il
est évident que le pouvoir qu'a le roi de Prusse de contrôler la politique de
l'Empire n'est pas affaibli ; que l'initiative déterminante reste entre les
mains de ceux qui ont, jusqu'à présent, été les maîtres de l'Allemagne.
Estimant que toute la paix du monde dépend maintenant de la franchise dans
les paroles et de la loyauté dans les actions, le Président juge qu'il est de
son devoir de dire, sans essayer en aucune manière d'adoucir des mots qui
peuvent paraître durs, que les nations du monde ne se fient pas et ne peuvent
pas se fier à la parole de ceux qui ont, jusqu'à présent, été les maîtres de
la politique allemande et de faire remarquer, une fois de plus, qu'en
concluant la paix et en faisant des tentatives pour redresser les torts
infinis et les injustices de cette guerre le gouvernement des États-Unis ne
saurait traiter qu'avec de véritables représentants du peuple allemand
investis d'une autorité sincèrement constitutionnelle qui fasse d'eux les
véritables gouvernants de l'Allemagne. S'il devait maintenant traiter avec
les maîtres militaires et les autocrates monarchiques de l'Allemagne, ou s'il
devait éventuellement avoir à traiter avec eux plus tard pour ce qui concerne
les obligations internationales de l'Empire allemand, il devrait exiger, non
pas des négociations de paix, mais une capitulation. « Il
n'y a rien à gagner en taisant cette chose essentielle. » A cette
véritable mise en demeure, le gouvernement allemand répondit par une note du
27 octobre ainsi conçue. « Le
gouvernement allemand a pris connaissance de la réponse du Président des
États-Unis. « Le
Président est au courant des changements profonds qui ont été effectués et
sont en voie d'exécution dans la structure de la Constitution allemande. « Les
négociations de paix sont conduites par un gouvernement national qui a entre
les mains l'autorité effective et constitutionnelle pour prendre une
décision. « Les
pouvoirs militaires sont également subordonnés à ce gouvernement. « Le
gouvernement allemand attend maintenant les propositions de l'armistice qui
sera le premier pas vers une paix juste telle que le Président l'a décrite
dans ses proclamations. On
apprenait en même temps la démission du quartier-maître général Ludendorf, en
date du 26. La
conférence des gouvernements alliés qui se tenait à Versailles répondit par
une déclaration que le président Wilson transmit le 5 novembre au
gouvernement allemand. « Les
gouvernements alliés ont examiné avec soin la correspondance échangée entre
le Président des États-Unis et le gouvernement allemand. Sous réserve des
observations qui suivent, ils se déclarent disposés à conclure la paix avec
le gouvernement allemand aux conditions posées dans l'Adresse du Président au
Congrès, le 8 janvier 1918, et selon les principes énoncés dans ses
déclarations ultérieures. Ils doivent, toutefois, faire remarquer que
l'article 2, relatif à ce que l'on appelle couramment la liberté des mers, se
prête à diverses interprétations, dont certaines sont telles qu'ils ne
pourraient pas les accepter. Ils doivent, en conséquence, se réserver une
liberté d'action entière sur cette question quand ils viendront siéger à la
Conférence de la paix. « D'autre
part, lorsqu'il a formulé les conditions de paix dans son Adresse au Congrès
du 8 janvier dernier, le Président a déclaré que les territoires envahis
doivent être non seulement évacués et libérés, mais restaurés. Les Alliés
pensent qu'il ne faudrait laisser subsister aucun doute sur ce qu'implique
cette stipulation. Ils comprennent par-là que l'Allemagne devra compenser
tous les dommages subis par les populations civiles des nations alliées et
par leurs propriétés, du fait des forces armées de l'Allemagne, soit sur mer,
soit sur terre, soit en conséquence d'opérations aériennes. » A cette
déclaration, M. Lansing ajoutait les indications suivantes. « Je
suis chargé par le Président de dire qu'il est en plein accord avec
l'interprétation énoncée dans le dernier paragraphe du mémorandum cité
ci-dessus. « Je
suis aussi chargé par le Président de vous demander de notifier au
gouvernement allemand que le maréchal Foch a été autorisé par le gouvernement
des États-Unis et les gouvernements alliés à recevoir les représentants
dûment accrédités du gouvernement allemand et à leur communiquer les
conditions d'armistice. » On
pouvait se demander si le gouvernement allemand allait accepter sans autres
atermoiements les conditions rigoureuses si nettement énoncées. On ne se le
demanda pas longtemps. Le gouvernement allemand reçut, le 6 au matin, la
communication du président Wilson : le même jour on apprenait que « la
délégation allemande chargée, de conclure un armistice et d'entamer les
négociations de paix est partie de Berlin aujourd'hui après-midi, pour le
front occidental ». Cette fois c'était bien la capitulation. Un échange de
radios eut lieu, le 7, entre le haut commandement allemand et le maréchal
Foch pour régler les conditions du passage de nos lignes par les
parlementaires allemands. Ils arrivèrent finalement au quartier général le 8
novembre et furent reçus par le maréchal Foch auquel ils demandèrent une
suspension immédiate d'armes qui leur fut refusée. Ils reçurent alors
communication des conditions de l'armistice, et un délai de 72 heures,
expirant le lundi 10 à 11 heures du matin, leur fut laissé. Le 11, à 6 heures
du matin, nos conditions étaient acceptées et les hostilités furent
suspendues le même jour à 11 heures. C'est l'armistice de Rethondes, petite
localité de la vallée de l'Aisne, à une dizaine de kilomètres de Compiègne.
La France, la Belgique et le Luxembourg devaient être évacués dans la
quinzaine, et toute la rive gauche du Rhin dans le délai d'un mois (31 jours) ; 5.000 locomotives et 150.000
wagons livrés dans le délai d'un mois, 5.000 camions automobiles en 36 jours,
tous les prisonniers militaires et civils rendus sans réciprocité, les
traités de Brest-Litovsk et Bucarest annulés, toute la flotte de guerre
livrée L'armistice était d'une durée de 36 jours, mais renouvelable[3]. Dans
l'intervalle, l'empereur Guillaume avait été à peu près forcé d'abdiquer. Il
avait quitté Berlin depuis le commencement de novembre pour se réfugier au
quartier général. Toute la presse allemande exprimait hautement son désir de
le voir abdiquer. Voyant qu'il n'en faisait rien, le chancelier Max de Bade
donna lui-même sa démission le 8. Le même jour, une révolution éclatait en
Bavière et la république était proclamée à Munich. Tout le reste de
l'Allemagne était en proie à la révolte, notamment les ports de guerre.
Alors, le 9, l'empereur dut s'exécuter et le chancelier l'annonça en termes
qui avaient plutôt l'air de mettre l'empereur en face du fait accompli que
d'enregistrer un acte déjà consommé. Voici le texte de la proclamation : « L'empereur
et roi a décidé d'abdiquer. Le chancelier restera en fonctions jusqu'à ce que
les questions se rapportant à l'abdication de l'empereur, à la renonciation
du kronprinz au trône de l'empire d'Allemagne et du royaume de Prusse, et à
l'institution d'une régence soient réglées. « Il
a l'intention de proposer au régent la nomination du député Ebert comme
chancelier et le dépôt d'un projet de loi portant fixation immédiate
d'élections générales en vue d'une Assemblée nationale allemande constituante
qui aurait pour tâche de déterminer définitivement la Constitution future du
peuple allemand, y compris les éléments qui pourraient désirer entrer dans le
cadre de l'Empire. » Le
lendemain, l'ex-empereur se réfugiait en Hollande. Quant à l'abdication elle
ne fut réellement signée que le 28 novembre, au château d'Amerongen, où le
kaiser avait trouvé une princière hospitalité. La renonciation du kronprinz
n'est que du 6 décembre. LE REGNE DE GUILLAUME II (1888-1918)
Du
règne qui s'effondre dans le sang et dans la défaite, est-il possible de
parler dès maintenant avec l'objectivité de l'historien ? On nous permettra,
tout au moins, de nous y efforcer. Si
Guillaume II était mort avant la guerre actuelle, il aurait laissé la
réputation usurpée d'un prince pacifique. Le vicaire casqué du vieux Dieu
allemand, le grandiloquent « seigneur de la guerre », l'Attila
scientifiquement modernisé que nous avons vu à l'œuvre depuis plus de quatre
ans, a passé longtemps pour être « l'empereur de la paix ». Durant un quart
de siècle, il a poursuivi, tout en multipliant les déclarations belliqueuses,
une politique dont la tendance générale est restée pacifique. Les questions
intérieures ont occupé une grande part de son activité, et l'expansion
pangermaniste dont il a été le champion infatigable a surtout pris une forme
économique. Au
point de vue intérieur, l'idée maîtresse du gouvernement de Guillaume II a
été la lutte contre le socialisme. Elevé comme tous les Hohenzollern dans une
haute idée de sa race, de sa maison, de son pouvoir et de sa personne royale,
pénétré avant toute chose de la mission divine réservée à la Prusse et à son
chef, ennemi déclaré de ce qu'il a tant de fois appelé « les partis de
subversion », le jeune empereur, dès son message d'avènement, proclamait son
ferme dessein de restaurer dans le peuple « la piété et la crainte de Dieu »,
fondement solide de l'autorité. A tout propos, dans les innombrables
manifestations oratoires que chaque occasion lui suggère, il revient sur ce
sujet. « Debout au combat pour la religion, la morale et l'ordre contre les
partis de subversion », s'écrie-t-il à Kœnigsberg en septembre 1894.
Ailleurs, il insiste : « L'esprit de désobéissance se glisse dans le pays ;
il se sert d'un océan d'encre d'imprimerie pour obstruer les routes qui
doivent être claires pour quiconque me connaît, moi et mes principes. » Et
cette route, la route impériale et royale, il la trace, encore à Kœnigsberg,
le 26 août 1910 : « Me considérant comme un instrument du Seigneur, et
indifférent aux manières de voir du jour, je poursuis ma voie uniquement
consacrée à la prospérité et au développement pacifique de la patrie. » Tout
le monde se souvient aussi de l'allocution aux conscrits de la Garde leur
rappelant qu'ils sont uniquement à lui, et qu'ils devraient, en cas d'émeute
socialiste, tirer sans hésiter sur leurs proches. Toutes les paroles
impériales respirent le même orgueil, mystique dans ses causes et pratique
dans ses effets. Bismarck lui-même, dont le grand crime est d'avoir cru qu'il
y avait place pour un maire du Palais à côté d'un roi qui n'est certes pas un
roi fainéant, a été congédié au bout de dix-huit mois (20 mars 1890) par le maître qui avait
professé pour lui, depuis l'enfance, une bruyante admiration. Bismarck
prétendait négocier à son gré avec les partis du Reichstag. Il avait reçu
chez lui Windthorst, le guelfe, le chef des catholiques, sans en référer à
l'empereur. Il refusait de mettre ce dernier au courant de toute cette
cuisine ministérielle. « Que feriez-vous, demanda l'empereur, si votre
souverain vous signifiait son expresse volonté ? — Je lui répondrais que son
pouvoir expire sur le seuil du salon de ma femme. » Ce court dialogue eut
pour conclusion le congé du vieil homme d'Etat, qui se croyait inamovible. Le
sic volo, sic jubeo, citation favorite du souverain, s'est affirmé ce
jour-là par un geste décisif. Dans sa
lutte contre le socialisme, l'empereur n'a pas eu recours qu'à la menace et à
la coercition. Il a pratiqué là, comme sur tous les autres terrains, ce qu'on
a appelé la « politique du sucre et de la cravache », c'est-à-dire la
tactique du dompteur avec les fauves. Il a réuni à grand fracas une
Conférence internationale pour étudier les questions ouvrières, le lendemain
même du renvoi de Bismarck. Cette Conférence n'eut d'autre résultat que de
fournir à l'empereur une occasion d'essayer son pouvoir de séduction sur
Jules Simon, président de la délégation française. Les réformes d'ordre
pratique accordées au socialisme (assurances, retraites ouvrières, repos
dominical, etc.) ne répondirent pas davantage aux espérances de Guillaume et
le mouvement ascensionnel de la socialdémocratie n'a cessé de progresser
durant tout son règne. Mais n'est-il pas visible que le socialisme allemand,
à mesure qu'il s'est développé, a perdu son caractère révolutionnaire ? Son
attitude dans la guerre actuelle permet-elle de dire, comme on l'a trop
souvent répété, que l'empereur a complètement échoué dans cette lutte ? Les «
socialistes impériaux », ainsi qu'on les a spirituellement dénommés, ont-ils
été les ennemis du militarisme et du pangermanisme ? Et, s'ils ne l'ont pas été,
le kaiser n'y est-il pas pour beaucoup ? Car
l'empereur a consacré au développement économique de l'empire une activité
qui est, certes, par les succès qu'elle a remportés, la meilleure part du
mérite que l'histoire pourra lui reconnaître. Le développement économique de
l'Allemagne est un des grands phénomènes de ce dernier quart de siècle. Ce
pays pauvre, et qui ne pouvait cesser de l'être tant qu'il resterait
principalement agricole, est devenu un formidable établissement industriel.
Il est devenu en une génération, non pas encore l'État le plus riche, mais
déjà le plus puissant producteur de l'Europe continentale. L'émigration, qui
était la soupape nécessaire de l'accroissement de population a disparu à peu
près, bien que l'excédent brut des naissances sur les décès n'ait jamais été
plus considérable. Seul le commerce britannique (32 milliards) est resté supérieur à celui de
l'Allemagne (22 milliards),
et avec une tendance à se laisser gagner de vitesse. Tout
cela est dû sans doute aux incontestables qualités de travail, de discipline
et d'organisation du peuple allemand. Tout cela se serait produit sous un
autre empereur, mais non avec la même accélération ni avec la même intensité.
Guillaume II a eu conscience des besoins de l'Allemagne. Rien de ce que
pouvait faire le gouvernement pour favoriser l'initiative des particuliers
n'a été négligé. Construction de chemins de fer, de canaux, de ports, de
bateaux, tout a été mené avec décision et esprit de suite. L'enseignement
commercial, l'enseignement technique ont été vigoureusement poussés. Ce n'est
pas par hasard que l'Allemagne détenait le premier rang dans la plupart des
industries chimiques. La science allemande est rogue et portée à s'en faire
accroire, elle n'est ni désintéressée ni raffinée, et ne mérite pas, au point
de vue des idées générales, tous les éloges qu'elle s'adresse, mais dans le
domaine des applications pratiques elle a supérieurement outillé l'industrie,
et l'empereur, au cours de ses innombrables voyages, n'a jamais perdu une
occasion de le faire valoir. Il n'a pas dédaigné de haranguer lui-même les
garçons de salle du restaurant allemand de l'Exposition ni de faire les
honneurs d'un nouveau modèle de lampe à alcool au château de Windsor. C'est
que pour lui rien de ce qui pouvait répandre au dehors un produit allemand,
le nom allemand, la langue allemande n'était secondaire. Il a été avant tout,
en politique étrangère, l'apôtre de l'expansion allemande, du deutschtum
sous toutes ses formes. Bismarck estimait que peu de questions extérieures
valent les os d'un grenadier poméranien. Guillaume II a inauguré une
politique de plus large horizon, une « politique mondiale », la Weltpolitik
dont il a si souvent proclamé les bienfaits et signifié les exigences. C'est
en ce sens que son règne a marqué le plus ostensiblement un « nouveau cours ».
Der Kurs bleibt der alte, « la route reste la même », avait-il
déclaré en arrachant la barre des mains de Bismarck. La direction a tout de
même un peu dévié. Guillaume II, sans avoir jamais précisé très nettement son
but, s'est orienté vers le large. Sa politique mondiale a varié dans ses
moyens, non dans ses ambitions. Développer le commerce allemand dans les pays
lointains n'était qu'un début. Maintenir le sentiment national, la fameuse «
culture », chez les émigrés, leur conserver leur nationalité d'origine même
si les circonstances leur en faisaient solliciter une autre, a été une
seconde étape, et non la moins importante. Enfin l'acquisition de colonies allemandes
pour servir de débouchés ou pour fournir les matières premières, sans
préjudice des avantages moraux et matériels attachés à la souveraineté, a été
le mobile de la plupart des chicanes soulevées par l'Allemagne depuis une
douzaine d'années. L'Allemagne
est partie de ce principe qu'une grande puissance doit posséder un empire
colonial proportionnel à sa population et aux besoins de son expansion. Ce
principe une fois posé, il était clair qu'elle n'avait pas sa place sur la
planète. Elle était frustrée de sa part légitime. L'Angleterre, la France, le
Portugal lui faisaient tort en gardant leurs vieilles possessions et, à plus
forte raison, en y ajoutant quoi que ce soit. D'où le droit imprescriptible
édicté par tous les pangermanistes, c'est-à-dire par tous ceux dont
l'empereur se considère comme le chef naturel, de réclamer une « compensation
» chaque fois que l'empire colonial d'autrui était en passe de gagner quelque
chose. On
comprend que cette forme d'impérialisme ait amené les incidents qui se sont
multipliés depuis le début de notre pénétration au Maroc. Ce marchandage
incessant et jamais terminé, dont la moindre démarche de notre part était
l'occasion, était l'application d'un système mûrement réfléchi. Ceux qui
prenaient pour des boutades des incidents comme ceux de Tanger, d'Agadir
commettaient la plus dangereuse des erreurs. Si l'Allemagne récriminait à
propos de tout, c'est que tout lui était bon comme « monnaie d'échange ». Les
« intérêts allemands » invoqués à propos de n'importe quel détail où les
intérêts allemands n'avaient souvent rien à voir n'étaient que des prétextes
à petits cadeaux de notre part, de ces petits cadeaux qui, malheureusement,
n'entretiennent pas l'amitié. A la
longue, il était à prévoir que cette façon d'intervenir partout, de réclamer
une part des profits dans les affaires dont les autres avaient fait les
frais, amènerait quelque catastrophe. Il a fallu à nos gouvernements une dose
de patience et d'abnégation dont on ne s'est pas assez rendu compte pour
conjurer durant ce règne soi-disant pacifique la rupture qui n'en a pas moins
fini par se produire. Quand un pays considère comme pris à lui-même tout ce
qui est acquis par d'autres, les relations internationales sont forcément
tendues sans rémission. Ses voisins, mis sans cesse au régime de « la poudre
sèche », comprennent que la « paix armée » n'est qu'une préparation
unilatérale à la guerre proche, et, se sentant également menacés, il ne leur
reste qu'à s'unir pour se défendre contre le commun danger. C'est ce qui
s'est produit, et c'est pour ne l'avoir pas prévu que l'empereur a risqué et
perdu sur un coup de dé final la fortune de l'Allemagne et la sienne. Comment
l'histoire expliquera-t-elle cette crise qui clôt par un accès de folie
sanglante un règne auquel la simple continuation de la paix assurait à coup
sûr et à bref délai la meilleure partie des avantages qu'une guerre heureuse
pouvait se flatter d'obtenir ? Elle dira sans doute qu'un impérialisme agressif,
même dans ses jours de paix, devait à la longue tourner à la mégalomanie
militariste. Peut-être aussi se demandera-t-elle si la perspective d'une mort
prématurée n'a pas provoqué, chez un personnage aussi infatué de son rôle
surnaturel, le désir de précipiter les événements pour être sûr d'en voir la
conclusion et d'en recueillir la gloire aux yeux de la postérité. Guillaume a
travaillé pour sa statue. Ce
qu'on sait, ou ce qu'on croit savoir de l'homme ne répugne pas à cette
hypothèse. Un des traits dominants du caractère de Guillaume II c'est le
manque de véracité. Tous ceux qui l'ont approché et qui ont pu formuler leur
impression ont été frappés de cette tare, qui est peut-être, après tout, une
des caractéristiques de l'Allemagne actuelle. La vérité n'existe outre-Rhin
que dans la mesure et dans le cas où elle s'accorde avec la raison d'Etat. M.
de Bethmann-Hollweg a traduit à sa façon cette conception simpliste dans la
phrase du chiffon de papier. Nul ne recule devant le travestissement le plus
grossier des faits les mieux établis. Le manifeste des 93 intellectuels en a
fourni un exemple qu'on pourrait qualifier de solennel. Guillaume II, qui
répétait sans cesse : « Je n'ai pas voulu cela », dans les moments critiques,
se vantait par contre, en juin dernier, à l'heure des folles espérances, «
d'avoir tout prévu ». A cette âme théâtrale le mensonge et la vérité
apparaissent sur le même plan. « Conscience pourrie », dirait M. Clemenceau. Le
sentiment de la vérité n'est pas le seul qui semble faible chez
l'ex-empereur. Le sentiment filial ne le distingue pas non plus, et son
attitude à l'égard de son père et de sa mère n'est pas de celles qui ont
besoin de commentaires. Dira-t-on que sa conscience de croyant a pu être pour
lui un obstacle ou une règle ? M. de Freycinet dans ses Souvenirs raconte que
Mlle de Munster, élevée avec Guillaume, se portait garante de ses scrupules.
Soit. Malheureusement, il est avec le « vieux dieu allemand » des accommodements,
surtout à l'usage particulier d'un empereur d'Allemagne. Guillaume II a fait
des sermons, il atteste sans cesse sa foi, il se plaît à jouer le rôle de
théologien ; mais c'est précisément parce qu'il se croit une émanation
directe de la divinité, une quatrième hypostase, qu'il s'arroge des
privilèges, des grâces d'Etat, dont les autres mortels ne sauraient se
prévaloir. Son
intelligence lui a fait en somme plus d'honneur que son cœur. Sans voir en
lui un grand esprit, il ne faut pas méconnaître en cet homme qui a parlé de
tout « des clartés de tout ». Grâce à une réelle facilité d'assimilation, il
s'est donné au moins l'apparence d'une compétence encyclopédique. Aussi
moderne par beaucoup de ses goûts qu'il était archaïque par certaines de ses
idées, il n'est guère de sujet qu'il n'ait traité en passant, de branche de
l'art qu'il n'ait cultivée en amateur. Il est permis de sourire de cette
universalité de prétentions et il est certain qu'en aucune matière Guillaume
II ne s'est montré supérieur, encore faut-il admettre que c'est déjà une
supériorité que cette variété d'aptitudes. L'esprit de Guillaume était aussi
garni que sa fameuse garde-robe, peut-être par contre un peu moins bien
rangé. La
partie imaginative de son tempérament « avantageux » et verbal a fini par
l'emporter sur sa capacité de réflexion. Il s'est grisé lui-même par les
invocations perpétuelles à son épée, et d'autres l'ont poussé peut-être du
côté où le faisait pencher déjà l'ambition haletante de son été de la
Saint-Martin. M. Jules Cambon, dans sa dépêche du 22 novembre 1913, qui est
un document psychologique, a tracé de l'empereur, à la veille de la guerre,
un portrait que retiendra l'histoire. « A mesure que les années s'appesantissent
sur Guillaume II, les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la
cour, et surtout l'impatience des militaires prennent plus d'empire sur son
esprit. Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité
acquise par son fils, qui flatte les passions des pangermanistes et ne trouve
pas la situation de l'empire, dans le monde, égale à sa puissance. » Si tel
est, en effet, le mot de l'énigme, la responsabilité de l'auteur de la
conflagration mondiale n'en apparaîtra pas atténuée, car aucun des sentiments
qui ont agi sur lui n'est de ceux qui appellent le respect, ni, même devant
l'homme tombé de si haut, la moindre pitié. 11 novembre 1918. |
[1]
Dans la séance du 3 décembre, M. Klotz fit connaître approximativement le
résultat : le total des souscriptions approcha de 28 milliards en capital
nominal et atteignit 19 milliards 720 millions en capital effectif, différence
qui s'explique par la marge existante entre le prix d'émission et le pair (du 4
% à 70 fr. 80). Les chiffres définitifs communiqués à la Chambre, le 29
décembre, sont encore supérieurs : 30 milliards de capital nominal et 21 ½ de
capital effectif.
[2]
Les Débats ont imprimé « armée ».
[3]
La joie fut d'autant plus grande que, par une coïncidence heureuse, une
épidémie de grippe, dite « grippe espagnole », qui désolait toute l'Europe
occidentale, entra en décroissance au même moment. Elle avait atteint son
maximum dans la seconde quinzaine d'octobre. A Paris, la 43e semaine de l'année
avait enregistré 2.566 décès, alors que la moyenne de la saison dépassait de
peu 700. La semaine suivante en compta encore 2.402, mais la baisse fut
décisive à partir du mois de novembre. Les ravages en province avaient été au
moins aussi grands. On remarqua que les personnes les plus Atteintes étaient
celles de 20 à 39 ans et que le nombre des femmes était presque double de celui
des hommes, mais l'absence d'un grand nombre de mobilisés expliquait, au moins
en une certaine mesure, cette disproportion Au total cette épidémie, qui eut
une recrudescence au printemps, causa, rien qu'à Paris, 20.000 décès.