L'attitude du pays. —
L'attitude des socialistes français et alliés. — Les fêtes nationales
Américaine et française. — L'assassinat du comte Mirbach et du tsar Nicolas
II. — Changement de majorité chez les socialistes français. — Le procès
Malvy.
UNE
nouvelle offensive allemande vers la vallée de l'Aisne (27 mai) obtint un effet de surprise qui
permit aux Allemands d'enlever le plateau de Craonne, de reprendre Soissons,
d'atteindre la Marne à Château-Thierry. Une troisième attaque (9 juin) se
porta vers la vallée de l'Oise. Elle réussit moins bien et fut arrêtée aux
anciennes lignes de Ribécourt, à mi-chemin entre Noyon et Compiègne. La
menace sur Paris était manifeste, mais le but immédiat qui était Compiègne ne
fut pas atteint. Le
succès considérable et imprévu de l'attaque du 27 mai, dite du chemin des
Dames, provoqua une vive émotion qui eut son écho à la Chambre. L'ATTITUDE DE LA CHAMBRE
La
Chambre partage assurément les préoccupations graves du pays. Mais alors que
chacun s'applique à faire sa tâche quotidienne, avec le sang-froid et la
confiance qui sont le premier devoir de tout bon citoyen à l'heure du danger,
les représentants du pays, ou du moins un certain nombre d'entre eux, donnent
ou voudraient donner un autre spectacle. Si l'on avait écouté quelques
affolés, la Chambre n'aurait pas même poursuivi hier le débat commencé sur le
privilège de la Banque de France Il leur fallait des explications immédiates
sur la situation militaire, il leur fallait le président du Conseil à son
banc, alors que d'autres devoirs de sa charge le réclament ou le retiennent
sur un autre terrain. En fin de séance, les mêmes exigences se sont
reproduites sous la forme plus parlementaire d'une demande d'interpellation.
Il est parfaitement naturel et légitime que la Chambre désire savoir ce qui
se passe, et qu'elle revendique son droit de contrôle sur la façon dont nos
affaires sont conduites. Mais encore faut-il, pour juger les faits, qu'ils se
soient déroulés, et, pour établir les responsabilités, que l'événement
permette d'y voir clair. Nous n'en sommes pas là ; nous sommes en plein dans
l'action, l'heure n'est pas aux enquêtes, aux critiques, aux discours qui ne
peuvent que paralyser ceux qui ont à diriger cette action, formidable entre
toutes. Les
interpellateurs ne voulaient même pas respecter le règlement ; ils
prétendaient que lecture fût donnée de leur interpellation en l'absence du
chef du gouvernement visé par elle, comme si la fixation de la date d'une
interpellation pouvait être décidée sans son avis. Dire que la gravité de la
situation autorise à passer outre à toutes les formes légales, c'est aggraver
à plaisir cette situation. En renvoyant à mardi le débat sur la date, la
Chambre à obéi au règlement et, on nous permettra de le dire, au bon sens.
Elle verra mardi, d'accord avec le gouvernement, si la discussion peut être
immédiate ou à quelle époque elle pourra s'engager utilement. C'est la raison
même ; tout le reste est vaine agitation, car nous ne voulons pas supposer un
calcul politique dont le pays aurait une sainte et patriotique horreur. Il
est fâcheux que 143 députés aient méconnu cette élémentaire vérité, mais il
est déjà significatif qu'une trentaine l'aient comprise après coup, puisque
le chiffre des opposants proclamé en séance avait été de 174. Un député a eu
le mot juste : « Ce n'est pas une interpellation qui solutionnera les
difficultés. » Certes et le fameux Saint-Just, auquel rêvent certains
conventionnels au petit pied, l'avait dit encore plus crument en une phrase
qu'il ne faut pas se lasser de répéter : « Ce sont ceux qui sont dans les
batailles qui les gagnent. » 1er juin 1918. LE DÉBAT D'AUJOURD'HUI
Les
socialistes ne se dissimulent pas que leur interpellation, en pleine
bataille, a produit dans le public un très mauvais effet. Ils protestent
aujourd'hui de la pureté de leurs intentions, déclarent à qui mieux mieux
qu'aucune arrière-pensée de politique antiministérielle ne les inspire, et
nous ne voulons pas douter de leur sincérité. Mais sont-ils bien sûrs de
n'avoir rien fait qui puisse expliquer le malentendu — puisque malentendu il
y a — dont ils se plaignent avec un peu d'amertume ? S'ils avaient moins
souvent, moins systématiquement, moins vainement interpellé le gouvernement
depuis son début, l'opinion n'aurait pas a priori l'idée qu'ils cèdent une
fois de plus à leur parti pris. Qu'ils éprouvent le désir d'être renseignés,
nul ne songerait à s'en étonner, encore moins à leur en faire un grief, s'ils
n'avaient semblé montrer, par leur attitude passée, qu'aucun renseignement ne
leur suffit jamais, et qu'une interpellation à peine close est le point de
départ immédiat d'une nouvelle. Ils ne peuvent empêcher le public, qui, lui
aussi, a ses droits, de juger ses représentants. Il les juge sur leurs
œuvres, plus souvent sur leurs paroles, et s'il se trompe n'est-ce pas que
les œuvres et les paroles prêtent parfois à la confusion ? Nous
espérons que la séance d'aujourd'hui ne permettra à personne de commettre
d'erreur sur les préoccupations des interpellateurs, et nous serons les
premiers à nous en réjouir, car rien de ce qui affaiblit l'autorité du régime
parlementaire ne fortifie l'autorité gouvernementale. La Chambre paraît
d'ailleurs parfaitement résolue à ne pas se laisser entraîner hors de ses
attributions par ceux qui seraient tentés de n'en pas voir les limites ou de
ne pas comprendre qu'il serait particulièrement néfaste de les dépasser aux
heures où la patrie est en danger. Et, de son côté, le gouvernement n'ignore
pas que son devoir est de se tenir en contact, en communion d'idées et
d'efforts avec les mandataires du pays, dans la mesure — variable avec les
circonstances, mais sans que le principe en souffre — où il lui est possible
de s'expliquer. La bonne volonté réciproque n'est pas douteuse ; que chacun y
ajoute la bonne foi, ce qui est peu demander quand l'ennemi est à nos portes,
et le débat, qu'il ait lieu demain ou plus tard, à huis clos ou en public,
n'aura que des avantages. 5 juin 1918. L'AJOURNEMENT DES INTERPELLATIONS
Il
serait injuste de faire peser sur la Chambre la responsabilité de séances
comme celle d'hier, où l'on voit le président du Conseil amené à quitter la
tribune devant les interruptions systématiques de quelques-uns de ceux qui
lui demandent le plus impérieusement des explications. C'est avec une
profonde tristesse que le pays assiste à des scènes qui lui paraissent tout
bonnement scandaleuses, à l'heure où notre front est assailli à quatre-vingts
kilomètres de la capitale et où la même angoisse étreint tous les cœurs. Il
n'arrive pas à comprendre l'état d'esprit dont s'inspirent des hommes qui, au
fond, souffrent comme nous tous et pensent ce que nous pensons tous, mais
qui, dans l'hémicycle, perdent le sens des plus élémentaires réalités. Nous
savons fort bien que la Chambre n'est pas complice des quelques énergumènes
qui empêchent en somme le régime parlementaire de fonctionner librement. La
majorité est leur victime et elle proteste par ses votes contre la violence
qui lui est faite. Disons plus : la minorité opposante sent aussi le tort que
lui font ces manifestations d'intolérance dont elle subit le voisinage. Le
langage dont se sont servis plusieurs des interpellateurs socialistes,
notamment M. Cachin, fait un heureux contraste avec les propos de M. Deguise,
encore qu'il convienne de ne pas refuser, même à ce dernier, les
circonstances atténuantes qu'il a invoquées, en qualité de représentant d'une
région nouvellement envahie. Mais
alors, si, au fond du cœur, la très grande majorité de la Chambre est
d'accord pour concevoir la gravité de la situation et pour reconnaître que
l'union est le premier devoir en face de l'ennemi étranger, pourquoi ce
déchaînement de violences, pourquoi ce refus de confiance à un gouvernement
que nul n'accuse de faiblesse en face de cet ennemi commun ? C'est une
question de politique, répond le public, et c'est ce qui lui est
souverainement odieux. Les opposants s'en rendent si bien compte qu'ils
s'épuisent à protester contre cette interprétation de leur attitude. Ils ne
peuvent contester que le refus de confiance est un acte politique, mais ils
en rejettent la faute sur le président du Conseil qui a posé la question de
confiance. C'est lui qu'a commencé. Mais qu'auraient-ils dit,
qu'écriraient-ils aujourd'hui si M. Clemenceau avait paru s'abriter hier
derrière un vote équivoque ? Du moment que des interpellations étaient
déposées, du moment qu'un accord spontané n'avait pu se faire sur la fixation
de la date, comment la question de confiance aurait-elle pu être évitée ? Et
de quelle autorité aurait été investi, à une des heures décisives de
l'histoire de la guerre, et même de l'histoire du monde, un gouvernement qui
aurait eu l'air de ne pas oser poser la question de confiance ? Plus on
estime — comme c'est notre cas — que le concours du gouvernement et du
Parlement est indispensable et doit être étroit, plus on demande que ce
concours soit franc, sans réticences, sans arrière-pensées, ni d'un côté ni de
l'autre. C'est
pourquoi, tout en déplorant que la séance d'hier n'ait pas eu le caractère
que le public attendait, et que certaines autres ont eu au cours de la
guerre, nous ne voulons pas en prendre au tragique tel ou tel incident, Elle
a été plutôt inutile que nuisible. Elle a été inutile, parce que ce n'est pas
dans une atmosphère aussi troublée que peuvent être éclaircies les obscurités
de la situation présente, mais elle n'a pas été nuisible puisque la majorité
s'est maintenue la même que dans tous les scrutins précédents. M. Clemenceau
a contre lui les socialistes et un petit groupe de radicaux qui en veulent
plutôt à sa personne qu'à son programme. Il en a pris son parti, peut-être
même en a-t-il pris trop visiblement son parti. Il n'est pas de ceux qui courent
après les concours qui se dérobent, même s'il en est parmi eux quelques-uns
qui ne se drapent pas dans une opposition irréductible. Il lui suffit d'avoir
la majorité et de sentir que cette majorité est d'ailleurs soutenue par
l'opinion. C'est tout ce qu'exige la vérité parlementaire : un gouvernement
appuyé par la majorité du Parlement, et un Parlement soutenu par le vœu du
pays, car le pays exerce sur ses élus un contrôle analogue à celui que
ceux-ci exercent sur le gouvernement. Ne sortons pas de là : c'est une
garantie aussi nécessaire en temps de guerre qu'en temps de paix. Le temps de
guerre ne change rien aux conditions nécessaires de tout bon gouvernement ;
il en rend simplement plus désastreuse la méconnaissance. 6 juin 1918. Au même
ordre de préoccupations se rattache une réunion au Palais-Bourbon où les
représentants de la Confédération générale du Travail exposèrent aux députés
des groupes républicains de gauche le sentiment du monde ouvrier sur les
événements. En voici le compte rendu officiel. « M.
Thomson, du groupe des républicains de gauche, a été appelé à la présidence
de la réunion. « M.
Jouhaux, de la C. G. T., a, le premier, expliqué quel avait été le but de la
C. G. T. en prenant l'initiative de cette audition. « Il
a indiqué comment les représentants de la C. G. T. comprenaient les rapports
du pouvoir avec la classe ouvrière pendant la guerre, et comment il était
nécessaire d'avoir une diplomatie claire. Il a conclu en disant que la classe
ouvrière ne pouvait pas se dresser contre la nation, étant une partie de la
nation elle-même. Sur une question posée par M. Dalbiez, député
radical-socialiste des Pyrénées-Orientales, M. Merrheim, secrétaire général
de la Fédération des métaux, a fourni des explications sur les mouvements qui
ont agité, il y a quelques semaines, les milieux ouvriers métallurgistes. « Il
a indiqué fort nettement que ceux-ci ne prétendaient pas du tout qu'il fût
constitué à leur bénéfice un privilège pour ne pas participer aux dangers et
aux sacrifices de la nation. Au surplus, la Fédération des métaux n'a pas
craint, en ces circonstances, d'assumer toutes ses responsabilités en
agissant dans le sens de l'apaisement. « Ensuite
M. Merrheim, comme M. Jouhaux, a montré la nécessité d'une politique
d'entente avec la classe ouvrière. Il a insisté aussi sur une politique de
clarté qui enlève à la classe ouvrière toute inquiétude ou tout doute sur les
buts pour lesquels on se bat. « Au
cours de la réunion, M. Thomson avait fait remarquer qu'il ne pouvait être
question de mettre immédiatement en discussion les déclarations et les
revendications des membres de la C. G. T. « Avec
l'assentiment unanime des membres de l'assemblée, il avait rappelé que la
politique du parti républicain était une politique de confiance dans les
sentiments patriotiques de la classe ouvrière. » L'ACTION COMMUNE
Le
sentiment du danger peut déprimer les peuples qui n'ont pas le ressort du
tempérament et de la tradition. C'est ce qu'on a vu en Russie ; on voit tout
le contraire aujourd'hui chez nous. Même les manifestations qui peuvent
paraître insolites, aboutissent toutes à la même conclusion. La réunion
provoquée hier à la Chambre par les socialistes, pour entendre les
déclarations des représentants de la C. G. T., ne semblait pas répondre à une
utilité bien démontrée. Il n'y a pas de raison a priori pour que les représentants
des Syndicats ouvriers aient à discuter, avec les représentants du pays tout
entier, les conditions de leur concours à la défense nationale. Si une telle
conception du devoir civique et militaire était admise quand il s'agit d'une
catégorie de Français, de quel droit demanderait-on aux autres un sacrifice
entier, illimité, inconditionnel ? Hâtons-nous de dire que les délégués de la
C. G. T. se sont défendus de toute prétention à un traitement de faveur. M.
Jouhaux a formellement attesté que la classe ouvrière ne pouvait ni ne
voulait se dresser contre la nation, dont elle est une partie. M. Merrheim,
parlant au nom des métallurgistes, dont l'attitude n'a pas toujours été sans
provoquer quelques préoccupations, a tenu à répéter qu'ils ne prétendaient
nullement à jouir d'un privilège quand il s'agit de participer aux dangers et
aux sacrifices de toute la nation. Est-ce à dire que toute difficulté
présente ou future soit d'ores et déjà résolue ou écartée ? Un tel optimisme
aboutirait à des surprises, car l'arrière a ses surprises comme le front, et
il faut voir les choses et les hommes comme ils sont. Mais il n'en est pas
moins vrai que c'est déjà beaucoup de constater que tout le monde est
d'accord sur le principe sacré de l'égalité devant le devoir militaire, et
que le bon sens, l'instinct de la justice ne permettent à personne en France
de le mettre en échec. Mais
alors, à quoi bon cette mobilisation des groupes de gauche ? On n'a tout de
même pas dérangé 150 députés pour leur dire uniquement que les ouvriers ne
sont pas, n'entendent pas être des embusqués ou des défaitistes. Ils ont dit
autre chose, on a dit en leur nom autre chose. Ils se plaignent qu'on n'ait
pas assez confiance en eux, qu'on ne laisse pas leur action nationale et
internationale s'exercer sans entraves. C'est toujours Stockholm qui revient
sur l'eau. Mais est-ce vraiment un manque de confiance que de ne pas pousser
la confiance jusqu'à accorder à un des éléments de la nation ce qu'on
n'accorderait à aucun autre ? Ce n'est pas de la bonne foi, de la bonne
volonté de nos syndicalistes ou socialistes qu'on se défie, c'est de la bonne
foi, de la bonne volonté de ceux avec qui ils se proposent de lier
conversation. Nos organisations ouvrières ont chez nous une influence que
celles d'en face n'ont pas chez elles, ce qui est du reste la meilleure
preuve que nos gouvernements ne témoignent aucune suspicion préconçue à
l'égard de notre monde ouvrier. Nous savons bien — et nous sommes heureux
mais non surpris de le leur entendre dire — que nos ouvriers n'ont pas la
naïveté de ne pas voir quel est l'enjeu de la lutte actuelle. Leurs camarades
russes, qui n'ont pas voulu le voir, sont maintenant renseignés. Les nôtres
n'ont pas besoin d'une leçon de choses comme la ruine ignominieuse de leur
pays pour comprendre ce qui attend les démocraties — voire les
socialdémocraties—qui renoncent à se défendre contre une autocratie
militariste. Tout ce qu'ils demandent, tout ce qu'on a demandé pour eux hier,
c'est la certitude qu'ils se battent en effet pour des « buts de guerre »
conformes aux principes qui sont en cause. Ce n'est pas chez nous qu'il est
difficile de leur donner sur ce point toute satisfaction. Chacun sait à quoi
nous aspirons ; les socialistes et syndicalistes allemands sont moins avancés
en ce qui concerne les vues secrètes de leurs maîtres. M.
Renaudel traduit d'un mot heureux l'état d'esprit qui nous anime à la veille
de la suprême épreuve. Nous ne cherchons tous qu'à « consolider non pas
seulement l'union sacrée, mais l'action commune devant l'ennemi ». L'action
commune, c'est, en effet, ce qui importe. Le trait le plus rassurant de
la situation, c'est précisément que chacun l'envisage de même et envisage de
même la nécessité d'y parer. Tous les journaux se rendent compte des
éventualités possibles, et aboutissent aux mêmes conclurions. Nous nous
attendons à une nouvelle attaque, nous espérons qu'elle sera brisée, mais si
elle ne l'est pas assez vite, nous ne nous dissimulons pas que Paris sera
exposé à un bombardement plus réel que celui des canons à longue portée. Il
faut tout faire pour conjurer cette éventualité, tout en s'y préparant sans
pessimisme vain. C'est à quoi doit s'appliquer le Conseil de défense du camp
retranché. En prévoyant le pire, nous doublons nos chances de n'y pas être
aculés. Et, en attendant, le gouvernement et la Chambre n'ont qu'à continuer
de travailler et de siéger à leur poste de combat. Il n'y a pas à retenir à
Paris ceux qu'aucun devoir n'y réclame. « Paris sera défendu », suivant le
mot historique. Et, pendant ce temps, l'équilibre des forces se rétablira par
l'effort grandissant et impressionnant de nos alliés du nouveau continent.
C'est ce que tout le monde sent et c'est à quoi contribuera « l'action
commune ». 9 juin 1918. PAS DE POLITIQUE DEVANT L'ENNEMI
C'est
la conclusion de l'appel adressé au peuple de France par un groupement
d'associations qui se qualifie « Ligue républicaine de gauche ». L'Humanité
approuve ce mot d'ordre, tout en y voyant une réplique à un autre appel lancé
il y a quelques jours par la « Coalition républicaine ». Nous ignorons si
cette préoccupation a influencé en effet l'attitude et les paroles de la
Ligue républicaine, où figurent des organisations et des hommes d'opinions
fort avancées, nullement hostiles a priori à la « Coalition
républicaine ». En tout cas on ne peut qu'approuver et partager l'idée de
proscrire toute politique devant l'ennemi. C'est la formule même de l'Union
sacrée, qui date du message présidentiel lu aux Chambres le 4 août 1914, et
le pays, qui la pratique d'instinct depuis près de quatre ans, n'est pas
tenté d'y renoncer. Si elle est menacée, ce n'est pas par lui. Il n'a même
pas besoin qu'on lui rappelle son devoir à cet égard ; il ne s'intéresse à
rien de ce qui lui paraît — à tort ou à raison — tendre à ressusciter les
vieilles querelles, et nous pensons et agissons comme lui sur ce point. Au
lieu d'opposer l'un à l'autre les deux manifestes, nous sommes plus frappés
de ce qui s'y trouve de commun. « La patrie en danger réclame à la fois de
nous que l'effort de défense soit porté à son maximum et que notre volonté de
paix juste soit constamment mise en pleine lumière. » Qui a dit cela ? La
Coalition républicaine. « Décrétons entre nous, citoyens libres et
responsables, une discipline de salut public. » Qui parle ainsi ? La Ligue
républicaine de gauche. Il n'y a là ni contradiction ni « réplique » : ce
sont des affirmations complémentaires, car, pour porter au maximum de salut
complémentaires, car, pour porter au maximum l'effort de défense, une
discipline de salut public est la première condition. La nuance, c'est que la
Coalition s'adresse « à tous ceux qui sont groupés autour d'elle », tandis
que la Ligue, quoique s'adressant « plus spécialement aux républicains
militants », s'adresse aussi « à tous les Français ». Cette dernière est
d'esprit plus large, mais on peut être sûr que le pays est d'esprit plus
large encore et qu'il n'aperçoit même pas ces subtilités de phraséologie, qui
sont un vieux reste de politique, dû à l'habitude plus peut-être qu'à la
réflexion. 14 juin 1918. Pendant
cette recrudescence d'offensive sur le front, le bombardement très
intermittent de Paris avait continué ainsi que le bombardement de certaines
villes du Rhin par les avions britanniques. A l'occasion de la Fête-Dieu, le
cardinal Hartmann, archevêque de Cologne, par l'intermédiaire du Vatican, fit
demander au gouvernement anglais de s'abstenir de bombarder sa ville
archiépiscopale ce jour-là. Le gouvernement anglais acquiesça, mais le canon
allemand à longue portée n'usa pas de réciprocité, et un obus atteignit (30 mai) l'église de la Madeleine. RÉCIPROCITÉ
Aujourd'hui,
à l'occasion de la Fête-Dieu, aucun raid d'avions n'aura lieu sur les villes
allemandes. C'est à la demande du pape, provoquée par une démarche du
cardinal Hartmann, que l'Angleterre a consenti à cette petite Trêve de Dieu.
On ne peut qu'approuver cette décision et le sentiment qui l'a dictée. Aujourd'hui,
par contre, à Paris, le bombardement par canons à longue portée a continué.
On nous dira peut-être que les processions de la Fête-Dieu en France sont
reportées aux deux dimanches suivants. Nous verrons si le procédé
chevaleresque des Alliés sera payé de réciprocité. Pour l'instant, il ne
l'est pas. Nous verrons de même si ceux qui ont eu la pieuse et généreuse
pensée de préserver les cérémonies des catholiques allemands ont songé aux
nôtres. Pour l'instant, on n'en parle pas. 31 mai 1918. L'affaire
fit un certain bruit : le Vatican expliqua qu'il était intervenu pour que la
Fête-Dieu fût respectée également dans tous les pays belligérants et en fait,
par hasard ou à dessein, le canon à longue portée s'abstint le dimanche 2
juin. Au surplus, le bombardement de Paris fut extrêmement rare et vagué
pendant les trois premières semaines de juin. Les visites d'avions furent
elles-mêmes très clairsemées. Au
cours de cette même offensive, le Conseil supérieur de guerre interallié
s'était réuni à Versailles, du 1er au 3 juin, et avait publié un communiqué
officiel exprimant non seulement sa confiance dans le résultat final, mais sa
confiance particulière dans le général Foch. En outre, les peuples alliés se
déclaraient « résolus à ne pas abandonner une seule des nations libres
du monde au despotisme de Berlin ». Ce
communiqué fut précisé par un autre contenant les deux déclarations suivantes
: « POLOGNE. — La création d'un État
polonais uni et indépendant avec libre accès à la mer constitue une des
conditions d'une paix solide et juste et d'un régime de droit en Europe. « TCHÉCO-SLOVAQUES ET JOUGOSLAVES. — Les gouvernements alliés ont
pris note avec satisfaction de la déclaration faite par le secrétaire d'Etat
des Etats-Unis et désirent s'y associer en exprimant leur plus vive sympathie
pour les aspirations nationales des peuples tchéco-slovaques et jougoslaves
vers la liberté[1]. » Cette
politique généreuse aboutit à sa conclusion naturelle par la reconnaissance
des Tchéco-Slovaques comme nation alliée, dont l'Angleterre donna le signal (13 août), suivie bientôt par la France,
les États-Unis et même l'Italie. Un nouveau pas fut la reconnaissance, comme
gouvernement tchéco-slovaque de facto, du Conseil national provisoire
siégeant à Paris, par l'Angleterre et les États-Unis (3 septembre), par la France (28 septembre), par l'Italie (3 octobre). Ce Conseil national se
constitua alors en gouvernement provisoire (19 octobre), fut reconnu comme tel le jour
même et accrédita des agents diplomatiques auprès des gouvernements alliés. Un
certain nombre de manifestations de l'état d'esprit dans le monde ouvrier se
produisirent à ce moment, et méritent d'être signalées. La première fut le
Congrès annuel du Labour Party. CHEZ LES SOCIALISTES
Le
Congrès du Labour Party, qui va s'ouvrir mercredi prochain, mérite de retenir
l'attention. Les partis socialistes des autres pays alliés ou neutres y
seront représentés et les socialistes français en particulier ont désigné
comme délégués MM. Renaudel, Albert Thomas et Longuet, qui personnifient
assez bien les diverses nuances que le coloris uniforme de l'unification
n'empêche pas de transparaître. On ne sait encore si M. Troelstra, le
dignitaire hollandais, dont le rôle et les sympathies ne sont un mystère pour
personne, pourra traverser le canal à cette occasion, car il est de ceux
contre lesquels les matelots anglais ont prononcé l'exclusive, et une
exclusive très efficace puisqu'elle consiste à ne l'accepter sur aucun bateau
anglais. En attendant, il a reçu la visite de deux camarades autrichiens, qui
l'ont renseigné sur la situation de leur parti en Autriche, et sur la
situation de l'Autriche en général. Bien que le sens pessimiste de leur
témoignage ne fût pas douteux, leur gouvernement n'a pas songé à leur refuser
de passeports. En attendant qu'il puisse leur donner du pain, c'est toujours
une satisfaction morale. C'est le dernier cadeau du ministère Seidler, que
l'on dit aujourd'hui démissionnaire. Les empires centraux savent, d'ailleurs,
qu'ils peuvent faire confiance au citoyen Troelstra pour plaider la cause de
la paix sans les exposer à une paix qui ne serait pas la leur. C'est
peut-être aussi pour servir la même propagande que le parti socialiste
indépendant allemand vient de publier un manifeste destiné à montrer qu'il y
a en Allemagne des sociaux-démocrates qui ne sont pas des impérialistes. Ce
manifeste, encore que vague, inopérant et anonyme, n'a pas été autorisé à
paraître en Allemagne. Il est à l'usage externe, c'est l'Humanité qui le
publie ce matin. Toute
cette activité ne surprendra personne. Les socialistes représentent
assurément une force, et il est légitime que cette force, consciente
d'elle-même, essaye d'influer sur les événements. Ce qu'on reproche aux
socialistes, ce n'est pas de chercher à s'entendre en vue d'une action
commune, c'est d'envisager cette action commune, dans certains cas, et sans
en avoir conscience, d'une façon telle que la cause de la justice, de la
démocratie et même de la plus élémentaire liberté est toujours sacrifiée à la
cause opposée. L'exemple des bolcheviks, qui sont l'expression absolue du
marxisme, est significatif à cet égard. Actuellement les groupes
révolutionnaires russes multiplient leurs démarches auprès des socialistes
alliés pour demander l'intervention de l'Entente, seul moyen de les libérer
de la tyrannie abjecte des bolchevicks. Rien de plus poignant qu'un pareil
appel. Nos socialistes hésitent pourtant à y répondre, et il est même visible
qu'une partie répugne à désavouer les bolchevicks. C'est qu'ils sont encore
prisonniers des formules rituelles. Quand on leur montre l'anarchie russe,
ils excusent les bolchevicks d'avoir tout détruit. Engels n'a-t-il pas dit :
« Quand auront disparu, avec la domination de classe, les collisions et les
excès qui en naissent, il n'y aura plus rien à réprimer qui nécessite un
pouvoir spécial de répression. » Donc, en détruisant toute discipline, toute
organisation, toute justice, Lénine est dans la vérité, il respecte le dogme,
et c'est la faute des bourgeois si l'âge d'or ne règne pas en Russie sans
partage. M. Varenne, ce matin même, constate que parmi nos minoritaires cet
état d'esprit est dominant. « J'en connais, dit-il, à qui le gouvernement
charentonnesque des Soviets inspire des sympathies très vives et qui se
sentent très près de lui par les idées et par le cœur. » Est-ce vraiment une
marque de défiance gratuite que de ne pas compter beaucoup sur le bon sens et
l'esprit de discernement de gens doués d'une telle puissance d'aveuglement ? C'est
après les avoir entendus que les délégués travaillistes américains ont senti
se renforcer en eux l'hostilité à une Conférence internationale. Et la
Confédération du travail américaine vient de leur donner raison en réélisant
président, à une immense majorité, M. Gompers, dont l'esprit pratique et
clair n'a jamais donné dans aucune métaphysique illusionniste. Et quel est le
programme qu'il a aussitôt formulé ? » Il faut que les travailleurs
américains continuent à fournir le maximum de leur effort pour aboutir à la
victoire qui sera celle de la liberté et de la justice. » La liberté et la
justice sont, en effet, les deux colonnes de la fameuse Société des nations
dont tant de socialistes se déclarent épris, sans paraître se douter qu'elle
ne se fera pas toute seule et surtout qu'elle sera le contraire de leurs
rêves si elle repose sur d'autres bases que celles dont la victoire des
Alliés est la première condition. Il n'est pas mauvais que les socialistes se
consultent ; ce qui est mauvais, c'est que dans leurs consultations ce sont
d'ordinaire les plus raisonnables qui font les concessions aux esprits faux.
Le crépuscule des majoritaires en France en est une preuve visible. Les
Quarante se déclarent résolus à ne pas se laisser traiter de même. « Pour ou
contre le bolchevisme, pour ou contre l'intervention, conclut M. Varenne.
C'est là-dessus que nous allons avoir à nous prononcer. Si nous sommes
d'accord, tant mieux. Si nous ne nous entendons pas, tant pis. Ce ne sera pas
la première fois, ni même, j'ose le prédire, la dernière ». Le ton est un peu
nouveau ; souhaitons qu'il réponde à quelque chose, et qu'il ait à Londres
autant d'écho qu'il en a aux États-Unis. 24 juin 1918. LA CONFÉRENCE TRAVAILLISTE DE LONDRES
Deux
choses sont à retenir des deux premières séances du Congrès du Labour Party.
La première c'est l'affirmation que la victoire des Alliés est la condition
première de tout progrès social et de toute politique pacifique. Toute paix à
la russe serait la ruine des idées démocratiques dans le monde. Et, comme
pour illustrer cette déclaration, le Congrès a vu surgir à la tribune le
spectre de Banco en la personne de Kerenski, l'ancien chef de la révolution
russe du temps qu'il y avait encore une Russie. Le Congrès a été ému, nous le
croyons sans peine, à la vue de ce fugitif venant pousser le grand cri de
détresse au nom du socialisme russe écrasé avec tout le reste par la bande
des bolchevicks au service plus ou moins conscient de l'impérialisme
allemand. La paix, a attesté M. Purdy, président du Congrès, ne peut être
digne de ce nom que si elle suit ou amène la déchéance du militarisme
prussien, menace constante de guerre et d'oppression pour tous les peuples
libres. Rien de plus juste : un tel but n'a rien de commun avec un agressif
sentiment de vengeance ou d'ambition ; il est simplement l'expression du
besoin de sécurité, de l'instinct de conservation personnelle qui s'imposent
aux socialistes comme aux autres citoyens. Le
second point caractéristique de la journée d'hier est le vote à une grande
majorité de la motion dénonçant la trêve politique respectée depuis le début
de la guerre. A prendre cette décision au pied de la lettre, elle serait déplorable,
mais ceux mêmes qui l'ont soutenue ne la considèrent pas comme une atteinte à
l'union sacrée en face de l'ennemi. Il s'agit, en réalité, de l'attitude à
observer en cas d'élections, cas qui ne se présente pas chez nous, mais qui
se produit chaque jour chez nos voisins. Les travaillistes revendiquent
simplement le droit d'avoir leurs candidats, au lieu de s'incliner parfois,
en vertu de la discipline, devant ceux des partis bourgeois. M. Henderson,
ancien membre du Cabinet Lloyd George, a proposé cette motion au nom du Comité
exécutif, tout en la regrettant personnellement ; les ministres socialistes
actuels l'ont combattue sans succès. C'est assurément un échec des gens
raisonnables, mais dont il n'y a pas à exagérer l'importance. Les
travaillistes anglais prêtent leur loyal concours à la défense nationale et
au gouvernement. Ce concours, ils sont déterminés à le continuer. C'est là
l'essentiel. Le reste est de la politique intérieure, ce qui, pour le moment,
est secondaire. 28 juin 1918. Presque
au même moment s'ouvrait en France un Congrès des cheminots. AU CONGRÈS DES CHEMINOTS
Le
Congrès des cheminots s'est ouvert hier. On y a discuté une fois de plus la
question de la guerre et de l'attitude que la classe ouvrière doit adopter à
cet égard. La thèse majoritaire et la thèse minoritaire se sont trouvées aux
prises une fois de plus, et les arguments échangés de part et d'autre sont
déjà connus. Mais ce qui mérite d'être signalé, c'est le résultat final. Les
cheminots, chargés d'un service public, en contact quotidien avec les
réalités et les nécessités de la guerre, ne peuvent avoir ou affecter certaines
intransigeances à la bolchevik. Nul parmi eux n'oserait parler de grève
générale. Le minoritaire le plus extrémiste n'a proposé qu'un « refus de
collaboration à toutes les œuvres qui intéressent la défense nationale », ce
qui est une « puérilité », comme le lui a fait observer un orateur
majoritaire. En effet, les cheminots collaborent à la défense nationale en
faisant leur service, et c'est même pourquoi ils ont sur beaucoup d'autres
l'avantage de n'être pas au front. Il ne peut s'agir évidemment de se dérober
à ce genre de collaboration. S'il s'agit de toute participation volontaire à
telle ou telle œuvre de guerre, chacun est libre de s'en dispenser, mais les
cheminots dans leur ensemble ne seront pas disposés à s'associer à cette
tactique égoïste, ni flattés qu'un des leurs les croie capables de s'y
rallier. Les cheminots, comme les autres Français, font tous leur devoir, et
beaucoup d'entre eux s'honorent de faire davantage. Un délégué a rappelé fort
opportunément que la corporation tout entière a mérité d'être portée à
l'ordre du jour pour le dévouement dont elle fit preuve à l'heure tragique de
la mobilisation, et les minoritaires eux-mêmes ont acclamé ce souvenir des
temps héroïques où il n'y avait ni majoritaires ni minoritaires. Il y en a
malheureusement aujourd'hui, parce que les ambitions, les calculs égoïstes,
les illusions aussi, ont reparu avec les mois écoulés, mais le vote presque
unanime de la motion de confiance, après les explications très nettes du
secrétaire général, M. Bidegaray, prouve que le bon sens, le devoir
professionnel, l'instinct national reprennent le dessus, dès qu'ils ont pour
repoussoir les folies contraires. Il ne s'agissait hier, nous ne l'ignorons
pas, que d'approuver la « gestion administrative » du Comité, le reste n'est
pas réglé, mais le premier vote est pour le moins un symptôme. 30 juin 1918. Le
Congrès des cheminots a donné la majorité aux majoritaires. Cette formule
n'est pas une tautologie. Le langage politique a ses mystères, et il est des
cas où les majoritaires sont en minorité, ce qui n'empêche pas qu'on continue
à les qualifier de majoritaires. On se comprend tout de même entre
professionnels, mais il ne faut pas s'étonner que les profanes n'y
comprennent pas grand' chose. La majorité des cheminots a donc approuvé
l'attitude de la C. G. T., c'est-à-dire qu'elle a désapprouvé les tendances
bolchévistes, qui se sont fait jour depuis quelque temps à la C. G. T. comme
au sein du parti socialiste unifié. Ce résultat ne nous étonne pas, et nous
croirions faire injure aux cheminots en les félicitant trop haut de leur
sagesse, d'autant plus que la minorité ne laisse pas d'être imposante. Mais
il faut se contenter du possible, et il est malheureusement impossible qu'il
ne se trouve pas dans de pareilles foules des naïfs, des arrivistes, voire
des suspects, toujours prêts à faire le jeu de l'ennemi, plus ou moins
inconsciemment. L'essentiel, c'est que leur action délétère rencontre un
terrain réfractaire à la contagion. C'est le cas dans les chemins de fer,
comme dans la plupart des corporations où l'on travaille réellement. Les
travaillistes américains, dont le ferme bon sens ne se laisse pas duper par
les apparences, ne s'y sont pas trompés lors de leur dernier voyage d'études
en Angleterre et en France. Le chef de leur délégation, M. James Wilson, l'a
exprimé nettement : « Les hommes qui travaillent réellement, les
hommes qui font le travail, sont en Grande-Bretagne comme en France aussi
patriotes et aussi loyaux envers le gouvernement qu'il est possible de
l'être. » Nos
cheminots viennent de le montrer. Hier, en Angleterre, une démonstration
analogue a eu lieu. A l'issue du Congrès du Labour Party, un grand
nombre de délégués se sont réunis pour fonder un parti travailliste distinct,
qui sera résolument un groupement de travailleurs soucieux d'améliorer leur
sort, et parfaitement décidés à ne pas se laisser influencer par d'autres
considérations. Un d'entre eux a résumé cette volonté dans une phrase
simpliste : « Je me fie plus à un homme qui travaille dans une usine qu'à un
homme qui a lu Stuart Mill. » Nous ne faisons pas fi de Stuart Mill, ni de
l'homme qui l'a lu, mais l'ouvrier anglais trouve évidemment qu'il vaut mieux
pour lui faire ses affaires lui-même, comme les fait son camarade américain.
C'est un état d'esprit qu'il convient de signaler et qu'on aurait grand tort
de croire superficiel et passager. La débauche de théorie et de verbalisme
dont la révolution russe a donné le lamentable spectacle, les résultats à la
fois honteux et grotesques qu'elle a produits commencent à éclairer dans tous
les pays le robuste bon sens populaire. Les intellectuels qui paraissent ne
pas comprendre la leçon perdent le contact avec « les hommes qui font le
travail », et ceux-ci ne prennent pas de gants pour le leur dire. 1er juillet 1918. Le
torpillage d'un navire-hôpital amena les marins anglais à l'idée de
représailles simples et efficaces. SANCTION PRATIQUE
Les
marins anglais ne perdent pas leur temps en indignations verbales. Le
torpillage d'un navire-hôpital, au sujet duquel aucune méprise n'était
possible et n'est, du reste, invoquée, est un crime que le monde civilisé
réprouve avec horreur. Mais cette réprobation théorique fait sourire les
Allemands qui voient dans l'appel au droit et à l'histoire une simple preuve
de faiblesse. Les marins anglais donnent à leur réprobation une sanction. Ils
avaient déjà décidé le boycottage des produits et des passagers allemands
pour une période de cinq ans et huit mois après la guerre. Le président de
leur toute-puissante association annonce que cette période, comme sanction de
l'affaire du Llandovery Castle, est porté à six ans. Simple
manifestation oratoire, direz-vous. Peut-être, en effet, chez nous, où la
mémoire des services comme celle des crimes se perd trop facilement, et où la
discipline sociale n'est pas suffisamment tenace, les Allemands pourraient-ils
espérer un relâchement, sinon un oubli de la consigne, mais dans le monde
britannique, il n'en va pas de même. On n'oublie pas, et on tient ce qu'on a
promis. Déjà les Troelstra, les Huysmans, suspects de travailler,
consciemment ou non, dans l'intérêt de l'Allemagne, ne peuvent plus
s'embarquer à volonté pour telle ou telle destination. Ils viennent d'en
faire l'expérience. De plus, les travaillistes anglais, trop férus d'un pacifisme
défaitiste, sont avisés que leur attitude est désavouée. M. Havelock Wilson
les invite à venir expliquer contradictoirement comment ils conçoivent qu'on
puisse négocier avec des gens et serrer des mains coupables de pareils
crimes. Et la scission qui vient de se produire dans le Labour Party
indique que les ouvriers anglais partagent les sentiments de leurs camarades
marins plutôt que ceux des intellectuels à passé germanophile qui ne se
décident pas à rompre au fond du cœur avec leurs admirations d'hier. Nous ne
prétendons pas que les mesures ainsi annoncées suffiront à arrêter
l'Allemagne sur le chemin de la barbarie illimitée, mais elles ont, en tout
cas, plus de sens que des appels humanitaires qui finiraient par rendre
ridicule la cause de l'humanité elle-même. La Ligue maritime française a bien
fait de féliciter l'Union des marins anglais de son attitude, et on peut être
sûr que l'amiral Tirpitz n'en rira pas toujours, si tant est qu'il en rie
encore aujourd'hui. La Conférence parlementaire commerciale interalliée, qui
s'est ouverte hier à Londres sous de tels auspices, n'oubliera pas non plus
que les armes économiques bien maniées, c'est-à-dire quand on ne se blesse
pas avec, ont leur efficacité même pour ceux qui ne croient qu'à la force
brutale. 4 juillet 1918. Cet
esprit de confiance, en dépit d'insuccès nullement dissimulés, s'attesta
d'une manière impressionnante à l'occasion de la fête nationale américaine du
4 juillet et de la fête nationale française. LES DEUX FÊTES NATIONALES
Déjà
l'an dernier, l'arrivée des premiers contingents américains avait provoqué
une sorte de célébration spontanée de la Fête nationale des États-Unis en
France, et la nôtre avait été de même marquée aux États-Unis par des
manifestations fraternelles. Les deux républiques sœurs avaient inauguré
ainsi cette communion des cœurs et des esprits qui a pris, depuis lors, une
intensité croissante. Cette année, la Fête du 4 juillet sera officiellement
la nôtre ; nous saluerons ensemble un glorieux passé et un non moins glorieux
avenir dont l'afflux intarissable des magnifiques troupes américaines est le
gage. Ce sera à la fois la Fête de l'Indépendance et la Fête du premier
million, la Fête du droit et la Fête de la force accourant au secours du
droit. Nous aussi nous luttons pour l'Indépendance, et pas seulement pour la
nôtre, mais pour celle de tous les peuples dignes de vivre. C'est à cette
œuvre qui intéresse l'humanité entière que la grande démocratie américaine
est venue généreusement apporter le tout-puissant concours de son âme et de
son bras. 30 juin 1918. LA FÊTE DE L'INDÉPENDANCE
La Fête
nationale des États-Unis a été célébrée dans un esprit qui est bien celui de
ses fondateurs. Les créateurs de la grande République américaine n'étaient ni
des militaristes ni des conquérants ; les Washington, les Franklin, les
Jefferson étaient de grands citoyens accomplissant un acte qui coûtait
beaucoup à leurs sentiments, mais auquel le devoir ne leur permettait pas de
se dérober. Aucune trace d'orgueil ni de révolte n'existait ni dans leur âme
ni dans leur langage ; ils obéissaient simplement à la voix de leur
conscience, sans se méprendre sur les sacrifices que leur décision allait
entraîner, sans s'illusionner sur la durée ni sur l'étendue des épreuves qui
les attendaient. Il en est de même aujourd'hui. Ce n'est pas leur
indépendance que les soldats de la libre Amérique viennent défendre sur les
champs de bataille de la vieille Europe, — elle n'était pas encore
directement et immédiatement menacée, — ils mettent leur épée au service de
l'indépendance du genre humain. C'est à une sorte de croisade que nous
assistons ; les peuples civilisés veulent empêcher que les Lieux Saints de la
liberté ne tombent aux mains des infidèles. Il s'agit d'assurer à l'humanité
de demain un régime de paix qui ne dépende pas de la bonne volonté du plus
fort. C'est pour cet idéal que sont entrés en guerre les États les plus
pacifiques du monde, c'est autour de cet idéal que se groupent peu à peu
toutes les nations ; le nombre des drapeaux alliés augmente chaque jour,
parce que chaque jour augmente le nombre des nations qui aspirent à devenir
libres ou qui entendent le rester. « Je défie, remarque avec justesse M.
Pichon, que la coalition germanique nous montre un seul pays qui demande à
figurer à ce titre dans ses rangs. » Ceux
qui s'arrêtent à la surface des choses croient parfois n'assister depuis
quatre ans qu'à un débordement de la force brutale. Et, en effet, c'est ce
qui apparaît tout d'abord, puisque la guerre est par définition le règne de
la violence. Mais, sous cette écume de sang, une lame de fond puissante et
pure traverse l'Océan. C'est elle dont il faut suivre la marche vers un but
que nous n'apercevons pas encore, parce que l'immensité de la tâche déjoue la
hâte de nos désirs. Nous gravissons la côte, le roc est abrupt et dénudé,
mais, suivant la belle image de M. Deschanel, il est « couronné par la divine
Acropole », le temple de la justice assurée par la sagesse. Les légendes
d'autrefois nous montrent les armées du droit guidées par des colonnes de feu
ou par des étoiles miraculeuses. Elles le sont de même aujourd'hui. Nous
marchons vers l'Étoile, que nos yeux matériels ne voient pas, mais qui attire
invinciblement tout ce qui dans le monde a l'horreur sacrée de l'égoïsme et
de la tyrannie. 5 juillet 1918. L'ESPRIT PRATIQUE AU SERVICE DU CŒUR
Le
peuple américain combat pour un idéal, et c'est à cet idéal que tous les
discours du 4 juillet ont rendu magnifiquement hommage. Mais nos amis
américains ont le secret de ne pas perdre de vue la réalité, même quand ils
obéissent au sentiment. Ils mettent leur esprit pratique au service de l'idée
force, et c'est ce qui donne à leur activité cette efficiency, ce «
rendement », qui émerveille le monde. A ce titre, le discours prononcé au
banquet de la Chambre de commerce américaine par son éminent président, M.
Walter Berry, mérite d'être particulièrement souligné. M. Walter Berry s'est
placé sur le terrain qui est le sien ; il a abordé le côté économique des
relations entre alliés, et plus spécialement entre les Etats-Unis et la
France. Il sait — et nous n'avons ni à le cacher ni à en rougir — que la
France depuis quatre ans a terriblement souffert. Le sang de notre plus belle
jeunesse a coulé à flots ; nos plus glorieuses cités ont été affreusement
mutilées, nos plus riches régions ont été dévastées par le choc des armées,
puis systématiquement ruinées par l'envahisseur ; nos industries ont été
presque toutes paralysées ou sacrifiées à la nécessité primordiale de fournir
du matériel de guerre ; notre marine marchande n'a pu réparer les pertes
causées par les sous-marins ou l'arrêt forcé des constructions ; nos voies
ferrées ont été presque absorbées par les transports militaires, quelles que
fussent les nécessités commerciales ; enfin nos ressources financières, déjà
réduites par la présence de l'ennemi sur notre territoire, ont fondu au
creuset de dépenses sans exemple. La France a tenu sous la rafale, mais ses
ennemis espèrent bien — et ne s'en cachent pas — qu'il lui sera impossible,
au lendemain de la paix, de reprendre ses forces et sa vitalité. Ils comptent
sur les ruines qu'ils ont accumulées pour que nous restions accablés sous le
fardeau et, par suite, incapables de monter la dure garde que la géographie
nous assigne au seuil de leur savante barbarie. Nos
amis d'Amérique voient tout cela. Leur cœur saigne au spectacle de tant de
destructions, et chez eux les sentiments se traduisent immédiatement en
actes. Nous avons souffert pour notre cause, mais aussi pour la cause de tous
; nous avons supporté le choc et nous en sommes tout meurtris, mais c'est
parce que nous l'avons supporté que les autres peuples libres ont eu le temps
de préparer leur plus tardive intervention. Et alors voici ce que nous dit
fraternellement M. Walter Berry au nom de ses compatriotes : « Mes
amis de France, avant notre entrée dans la guerre — et nous y entrons à peine
aujourd'hui — les États-Unis vous ont consenti des avances financières.
Aujourd'hui nous nous rendons compte pleinement que pendant quatre ans c'est
pour nous que vous vous battiez. Alors, ces avances étaient pour nous :
c'était prêter à nous-mêmes. Donc, ces avances, jusqu'au dernier dollar,
doivent être annulées. Pendant que votre mur vivant tenait ces hordes
enivrées de domination universelle — les tenait pour nous — vos chantiers
navals étaient déserts, votre flotte marchande tombait en ruine. Donc, après
la guerre, nous serons prêts à vous donner les navires nécessaires et tous
les moyens de reprendre pleinement votre commerce maritime. Puisque c'est
pour nous que vos villes ont été mises à sac, vos fourneaux incendiés, vos
usines démantelées, c'est à nous de vous les reconstruire. Et nous le ferons.
Et quand nous aurons fait tout cela, nous rentrerons chez nous, en remerciant
encore la France d'avoir sauvé le monde du pangermanisme. » D'autres
voix, par-delà l'Océan, ont déjà exprimé les mêmes intentions généreuses.
Mais nos amis d'Amérique, comme on le voit, ne veulent même pas avoir l'air
d'être généreux. Ils s'appliquent à présenter comme une dette d'honneur le
concours spontané qu'ils nous offrent. Pour un peu, ils le présenteraient
comme une bonne affaire pour eux. Nous sommes un peuple jeune, dit
l'honorable président de la Chambre de commerce américaine, « nous n'avons
pas suffisamment amplifié nos humanités ». Puisqu'on nous fait le compliment
d'être un vieux peuple très cultivé et très raffiné, qu'on nous permette de
dire que le jeune peuple américain n'a rien à apprendre des « humanités » que
sa grandeur d'âme native ne lui ait tout d'abord révélé. Il unit au plus
ferme bon sens toutes les délicatesses du cœur. C'est cela proprement qui est
la marque de l'humanité supérieure ; la culture classique n'en a pas le
monopole, elle y ajoute tout au plus ce charme discret que nos frères
d'Amérique, dès maintenant, n'ont à envier ni à emprunter à personne. 7 juillet 1918. A cette
occasion fut publié un rapport du ministre de la Guerre américain au
président Wilson donnant le chiffre mensuel des troupes américaines envoyées
en France, dont la progression impressionnante fit grand effet. En 1917
: Mai,
1.718 hommes ; juin, 12.261 ; juillet, 12.988 ; août, 18.233 ; septembre,
32.523 ; octobre, 38.252 ; novembre, 23.1016 ; décembre, 48, 840. En 1918
: Janvier,
46.776 hommes ; février, 48. 027 ; mars, 83.311 ; avril, 117.212 ; mai,
244.345 ; juin, 276.372. En même
temps, on apprit que 125 navires avaient été lancés en ce seul jour du 4
juillet par les chantiers navals américains. L'Angleterre
se joignit à ces épanchements fraternels par un B journée française à
Londres. LA « JOURNÉE FRANÇAISE » À LONDRES
Suivant
une tradition dès maintenant consacrée, nos amis britanniques fêtent
aujourd'hui notre pays et cet hommage annuel atteste la profondeur et
l'intimité croissantes des sympathies qui unissent enfin, après tant de
vicissitudes historiques, les deux grands peuples riverains de la Manche. La
guerre actuelle a fait apparaître aux yeux les moins pénétrants un certain
nombre de phénomènes dont les esprits observateurs avaient déjà signalé
l'approche. L'Angleterre d'hier, enfermée dans son île et dans son particularisme
un peu distant, se transforme à pas de géant en un immense empire fédéral
dont la vieille mère patrie reste assurément le noyau et le lien, mais où
elle ne prétend nullement exercer une sorte de souveraineté de droit divin.
Les dominions sont de puissantes et vivaces démocraties qui ont leur rôle à
jouer, qui le jouent au sein du monde britannique, et dont l'old England
salue avec fierté et confiance le jeune épanouissement. Cet esprit nouveau
nous met de plain-pied ; il favorise la compréhension mutuelle entre deux
nations chez qui la solide estime n'avait besoin, pour se transformer en
loyale affection, que d'une sorte d'assouplissement. Ceux qui ne se rendent
pas compte de cette rapide évolution des idées et des sentiments
franco-britanniques appartiennent à la catégorie encore innombrable des gens
qui se figurent que le lendemain de la guerre sera la continuation de la
veille de la guerre. Ils croient, sans y avoir du reste réfléchi, que cette
formidable secousse passera sans laisser d'autres traces que les ruines
matérielles. Ils pensent que chacun relèvera les siennes, pansera ses
blessures, enterrera plus ou moins solennellement ses morts glorieux, et
retournera à ses étroitesses mentales, morales, politiques, économiques et
sociales. Il semble même que certains des hommes d'État qui répètent que nous
traversons une crise sans précédent n'en soient pas suffisamment convaincus.
Ils parlent machinalement de transformations fondamentales et l'on s'aperçoit
qu'ils envisagent cependant la plupart des questions sous un angle très
fermé. C'est pourquoi il est bon que des manifestations comme « la Journée
française de Londres » rappellent à ceux qui n'en sont pas encore
complètement pénétrés que la Manche n'est plus qu'un trait d'union, que le
tunnel du Pas-de-Calais est la vérité de demain, et que ce tunnel est
symbolique d'un nouvel ordre de choses, meilleur que le précédent. 13 juillet 1918. Quant à
notre fête nationale, elle eut le caractère grandiose d'une fête
internationale des Alliés. LA FÊTE NATIONALE ET LES ALLIÉS
Nous
n'ayons pas encore la Société des nations, mais dès maintenant les grandes
nations civilisées communient à l'occasion de leurs fêtes nationales. Les
âmes cherchent et créent les occasions de se rapprocher. Le caractère
particulier des événements commémorés par notre 14 juillet se perd de plus en
plus dans le sentiment plus général que ce jour rappelle l'avènement d'un
peuple à la liberté, Comme le fait, de son côté, le 4 juillet américain. Le
Sénat des États-Unis, dans le texte du projet de résolution qui déclare que
notre 14 juillet sera célébré par la République sœur, invoque formellement
cette considération que la fête nationale française « a la même signification
» que la fête nationale américaine. Les érudits seuls se préoccuperont de
discuter sur le caractère réel de la prise de la Bastille. Ce fait matériel
est devenu maintenant un symbole, et si le symbole ne répond pas entièrement
à la réalité première, c'est un détail qui ne compte plus. On démontrerait
demain que la Bastille n'a pas été prise, ou même qu'elle n'a jamais existé,
que le 14 juillet n'en mériterait pas moins de rester une date glorieuse
puisqu'une idée généreuse et grande s'y rattache invinciblement. Les Romains
célébraient la fondation de Rome par Romulus et ils avaient raison de le
faire, même s'ils ne croyaient qu'à moitié à Romulus, descendant d'Enée, fils
lui-même de Vénus. Les faits légendaires sont ceux sur lesquels vit l'humanité.
Ils ont même sur les faits trop historiques un avantage au point de vue de
l'action morale, c'est de mieux parler à l'imagination populaire puisque
c'est d'elle qu'ils émanent plus ou moins. Nous ne
consisterons personne en rappelant que notre 14 Juillet, avant la guerre,
n'avait plus un très grand éclat. Il tendait, sauf la revue, à devenir
uniquement protocolaire et administratif. Il reprend maintenant toute sa
vitalité, parce que les événements lui ont redonné une signification. Il en
va de même de la Marseillaise. Qui en écoute, qui en remarque
certaines paroles désuètes depuis que « l'étendard de la tyrannie » n'est
plus un vain mot ? Le ministre italien de la propagande, M. Gallenga, en remettant
au Président de la République l'immense album, « Hommage à la France héroïque
et à ses alliés », où 400.000 signatures représentent toutes les classes,
toutes les opinions et toutes les régions de son pays, a éloquemment exprimé
cette idée : « Au fond de la conscience des peuples, comme dans celle des
particuliers, il reste une sage réserve de sentiments généreux prêts à se
manifester pour notre salut. Ces sentiments, qui devraient constamment nous
servir de guides, semblent peut-être affaiblis aux jours de nonchalance, mais
ils se relèvent et réapparaissent flamboyants, comme l'épée de l'archange,
aux moments où le péril provoque notre angoisse. » Nous vivons un dé ces
moments à la fois sublimes et tragiques, et c'est parce que nous en avons
tous conscience que par-dessus les frontières s'échangent, sous toutes les
formes, les sympathies fraternelles des peuples alliés. Ceux
qui en sont encore aux vieilles formules de l'égoïsme nationaliste ne
comprennent rien à ces manifestations. C'est naturellement le cas de nos
ennemis, qui n'arrivent pas à sortir de leur état d'esprit militariste et
annexionniste. C'est le cas aussi d'un certain nombre d'arriérés qui, dans un
camp tout différent, ne se montrent pas moins incapables d'apprécier ce
qu'ils ont sous les yeux. On entend encore des internationalistes qui
déclarent se défier de l'impérialisme de l'Entente tout autant que de celui
du kaiser. Ils en sont encore à croire que l'accord entre nations suppose
qu'il n'y aura plus de nations, alors que l'accord entre nations, condition
première de la paix durable, exige au contraire comme condition préalable
l'existence assurée de nations organisées, disciplinées, capables de donner
et de respecter des garanties réciproques. Quand on voit comme aujourd'hui
vibrer au même souffle de liberté et de justice des peuples qui se sont
souvent méconnus, parfois combattus, et auxquels on ne demande d'ailleurs ni
de renier leur passé, ni de désavouer leurs ancêtres, quand on voit leurs
soldats faire partie du même front, défendre la même cause qui n'est celle de
personne en particulier, il faut bien se dire qu'il y a quelque chose de
changé dans le monde et que certaines choses ne se reproduiront plus. « Je
n'ai pas voulu cela », répète machinalement le grand responsable de la
guerre. En effet, il n'a rien voulu de ce qui monte à l'horizon, il a cru
simplement continuer la série des criminelles guerres de conquêtes et
d'ambition, il n'a pas songé qu'il posait des problèmes devant la solution
desquels il recule effaré. Il est encore, comme son féodal entourage,
prisonnier des vieilles formules, et c'est pourquoi il ne se résigne pas à la
paix des temps nouveaux, la seule dont il puisse être à présent question. 15 juillet 1918. Au
milieu de ces événements, la mort du sultan Mehmed V (3 juillet) fut peu remarquée. Il eut pour
successeur son plus jeune frère, Vahid-Eddine, sous le nom de Mehmed VI. Une
autre mort fit plus d'effet : c'est l'assassinat du comte de Mirbach,
ambassadeur d'Allemagne auprès du gouvernement bolchevik de Moscou. LE MEURTRE DU COMTE DE MIRBACH
L'assassinat
du comte de Mirbach est un fait gros de conséquences. Bien qu'on n'en
connaisse encore ni les auteurs ni les raisons, il n'est guère possible de
douter qu'il s'agit d'une vengeance de patriotes russes exaspérés du
traitement infligé à leur pays. Jamais peuple n'a été soumis à un joug comme
celui dont l'ambassadeur allemand à Moscou appesantissait chaque jour le
fardeau. Toutes les abdications, tous les abandons, toutes les platitudes des
bolcheviks n'ont pas même donné à leur malheureux pays un simulacre de paix.
Les traités signés le couteau sur la gorge, et acceptés sans discussion, ne
sont pas même observés par ceux qui les ont dictés. Depuis celui de
Brest-Litovsk, dont on annonçait hier la puérile ratification, l'avance
allemande ne s'est pas ralentie, la flotte a dû être livrée, les populations
envahies ont été pillées sans merci et massacrées en masse parce qu'on n'a
pas trouvé le blé imprudemment promis à l'Allemagne affamée. Tout cela,
malgré la légendaire passivité russe, ne peut continuer indéfiniment sans
déchaîner un désespoir dont les conséquences sont inévitablement des
attentats individuels. Il n'y
a plus de front russe, il n'y a plus d'armée russe, mais il reste la
souffrance russe, qui se venge, comme chez tous les faibles opprimés, par des
complots et des meurtres. C'est une manière de se défendre qui n'est pas
glorieuse et qui est rarement efficace ; mieux vaudrait assurément pour les
Russes qu'ils eussent continué à tenir honorablement la tranchée, mais nous
ne pouvons que constater ce qui est. Dans l'immense anarchie que l'Allemagne
a provoquée délibérément, elle ne peut s'étonner de voir les procédés
anarchistes reprendre faveur. Des jacqueries, des guérillas, des meurtres
isolés sont dans les probabilités, car les violations du droit des gens se
retournent à la longue contre ceux qui en donnent l'exemple et qui en font
presque parade. Pour le
moment, il faut s'attendre à voir les Allemands exploiter à fond le meurtre
de leur représentant. Ils auraient déjà pu occuper Moscou et Petrograd s'ils
l'avaient voulu, puisque les Lénine et les Trotski n'étaient ni en situation
ni en humeur de leur rien refuser. Ils avaient jugé cette formalité inutile,
étant donné que le comte de Mirbach était le maître du gouvernement
bolchevick. Ils faisaient l'économie d'une garnison. L'occupation matérielle
de Moscou ne changera donc rien au fond des choses, mais elle entraîne
d'autres occupations, qui ne feront qu'accroître l'irritation des Russes non
bolcheviks et leur désir de se débarrasser à tout prix et par tous les moyens
de la tyrannie la plus abjecte que le monde ait jamais connue. C'est ainsi
que les complications engendrent les complications, sans qu'il soit encore
possible, dans cet immense marécage grouillant de forces insoupçonnées qu'est
devenue la Russie, de prévoir la marche des événements. Tout ce
qu'on peut dire sans trop de présomption, c'est que le meurtre d'hier paraît
être un de ces faits qui sont capables d'exercer l'effet d'un réactif
violent. Une goutte de solution appropriée suffit à clarifier un liquide
trouble grâce au précipité qui se forme au fond de l'éprouvette. Les
nouvelles et brutales exigences auxquelles il faut s'attendre de la part de
l'Allemagne — on peut en croire ses habitudes — contribueront à refaire en
Russie le minimum de noyau résistant autour duquel un commencement de
reconstitution peut s'effectuer. C'est tout ce qu'on peut dire pour
aujourd'hui, et c'est, du reste, l'impression que donne M. Kerenski. La suite
dépend de trop de facteurs inconnus pour qu'on puisse aller au-delà Elle
dépend de plus en plus de ce que pourront faire les Alliés. La Russie, a dit
M. Wilson en un mot sur lequel discutent les lexicographes, est incapable «
de se secourir elle-même » (helpless). L'attentat d'hier ne corrige
pas cette impression, car Ce n'est pas en supprimant un agent qu'on
affranchit un grand peuple, mais il atteste au moins chez quelques-uns une
résolution farouche de sortir de l'abîme. Que cette résolution se manifeste
par une franche union des forces nationales latentes, par une confiance sans
réticences dans la nature du concours que peuvent leur apporter les Alliés,
et la Russie pourra encore revoir de meilleurs jours. En dehors de cette
double condition, il n'y aurait rien de changé pour les Russes que la
personne de leur tyranneau, ce qui ne serait rien, car tous se valent. 8 juillet 1918. L'attention
se trouvait ainsi ramenée vers les affaires de Russie. Nicolas II, dont la
mort avait déjà été prématurément annoncée, fut fusillé par les ordres d'un
Soviet local à Ekaterinenbourg (16 juillet). NICOLAS II
L'empereur
Nicolas II appartient à la lignée des souverains auxquels le sort avait
assigné une tâche supérieure à leurs forces. C'est un grand malheur pour eux,
et c'est un grand malheur pour leurs peuples ; dans le cas présent, on peut
même ajouter que ce fut un immense malheur pour le monde civilisé. Comme
Louis XVI, auquel on l'a tant de fois comparé, et dont sa mort, si elle est
confirmée, le rapprocherait encore davantage, Nicolas II avait toutes les
vertus de l'homme privé, sans aucune des qualités nécessaires à l'homme
d'État. Il était né, lui aussi, pour faire un bon père de famille, un
bourgeois bien-pensant, ou même un honnête artisan. Il eût été un excellent
citoyen respectueux des lois et des autorités de son pays ; une fatalité
lamentable l'a obligé à jouer le rôle de gouvernant auquel son absence de
volonté, son indécision de caractère, sa timidité en face des résolutions à
prendre, et surtout à faire connaître, le rendaient naturellement impropre.
De là les contradictions d'attitude qui l'ont fait accuser de duplicité,
alors qu'un des traits de sa nature était, au contraire, une fidélité
scrupuleuse à la parole donnée. On
aurait tort de croire qu'il n'était pas préparé à régner. Aucun souverain
russe n'avait autant voyagé que lui avant son avènement. Il avait visité
l'Extrême-Orient ; posé la première pierre — le premier rail plutôt — du
transsibérien, à Vladivostocok. Son mariage même —qui a empoisonné son règne
et sa vie — avait tout d'abord paru devoir l'aiguiller vers les idées
occidentales et modernes. La future impératrice, élevée à l'anglaise,
intelligente, instruite, sportive, ne laissait pas pressentir le mauvais
génie qui couvait en elle. C'est en montant sur le trône, à vingt-six ans
(1894), que le nouveau tsar a révélé, et probablement senti, son
insuffisance. Cet homme qui, personnellement, n'avait ni l'étoffe ni les
goûts d'un despote s'est cru obligé, de par sa conscience, de défendre
l'autocratie sous toutes ses formes et avec toutes ses tares. Les meilleurs
sentiments, la piété filiale, le respect du passé ont été pour lui les plus
mauvais conseillers. Sa première parole à son peuple n'a pas été assez remarquée
: « Qu'on sache qu'avec autant de fermeté que mon inoubliable père je
maintiendrai l'autocratie. » Et à côté de l'autocratie, il a également
considéré comme un dogme intangible la tradition de nationaliser à outrance
les éléments non russes de son empire. C'est de ce double principe que
découlent toutes les incohérences qui ont tant de fois déconcerté la galerie
la mieux disposée à applaudir. On a vu le même Nicolas II prendre
l'initiative de la Conférence de la Haye, puis poursuivre en Asie des visées
annexionnistes qui l'ont conduit à la guerre contre le Japon. On l'a entendu
faire aux Polonais des promesses qu'aucun effet ne suivait jamais. Sa piété
même, qui était profonde et de bon aloi, en a fait le docile instrument de
fanatiques comme Pobiedonostzev, ou plus tard de répugnants aventuriers comme
le Raspoutine. Son honnêteté foncière ne l'a pas empêché de se confier aux
pires prévaricateurs, elle l'a plutôt, en bien des cas, livré sans défense à
leur influence. Il a vu la corruption, la vénalité, l'incapacité de sa
bureaucratie sans savoir y porter remède, sans vouloir écouter les plaintes
justifiées des zemtsvos, plus tard de la Douma, parce qu'il avait la
faiblesse de presque tous les gens faibles, c'est-à-dire la défiance de
toutes les supériorités. C'est un Louis XIII qui n'a pas voulu se choisir un
Richelieu, ou un Louis XVI qui n'a pas voulu garder un Turgot. Au
point de vue extérieur, il en est à peu près de même. Nicolas II, il serait
injuste de l'oublier, a toujours été le fidèle observateur de l'alliance
franco-russe. Elle était pour lui, comme l'autocratie, un legs de son père et
revêtait, de ce chef, un caractère sacré. Mais ses tendances intimes le
portaient vers le kaiser, avec lequel il était en relations personnelles très
intimes et très suivies, croyant naïvement à une amitié dont la déclaration
de guerre seule a pu le détromper. De là un désaccord entre ses actes et ceux
de son entourage qui a donné lieu à de pénibles surprises. Chacun de ses
voyages en France avait des lendemains qui ne répondaient guère aux
enthousiasmes populaires ni même aux toasts officiels. On sentait bien que
des influences hostiles, dénigrantes ou simplement ironiques, sapaient les
assurances les plus solennelles. De ces influences, celle de l'impératrice
était la plus connue, mais comme les choix de l'impératrice étaient trop
souvent souverains en toute matière, son influence générale se reflétait dans
le détail de chaque grand service public. L'empereur laissait faire en temps
de paix ; il a même laissé faire en temps de guerre, et c'est cet abandon qui
a prêté à la fin de son règne l'apparence d'une trahison de la cause des
Alliés. Le mot est, à coup sûr, excessif, au moins en ce qui concerne
l'empereur lui-même ; mais les effets ont été malheureusement, en bien des
cas, ceux qu'aurait produits une réelle trahison. L'histoire rendra à chacun
ce qui lui est dû. Nous croyons que son jugement d'ensemble différera peu de
celui que, dès maintenant, on peut prononcer sans haine ni partialité. Une
mort tragique couronnant une vie ballottée à tous les vents de l'indécision,
un grand pays rayé pour ainsi dire subitement de la carte du monde civilisé,
l'effondrement de tout ce qui constitue à nos yeux un minimum de société
organisée, une guerre mondiale déchaînée pour une « sainte cause, dont la sainte
Russie » ne paraît même pas avoir conservé le souvenir, c'est tout cela
que le nom du tsar Nicolas évoquera pour les générations futures. Il restera
un de ces personnages historiques que la grandeur des événements a
lamentablement écrasés de sa majesté, alors que leur puissance apparente
paraissait les destiner à y tenir le premier rang. Il n'y a pas de pire
destinée pour un souverain absolu qui avait rêvé, pour ses débuts, d'inscrire
son nom sur le, fronton du palais de la paix, à la Haye, et qui n'a su ni maintenir
la paix ni mener la guerre. Le plus bel éloge qu'on ait adressé à Richelieu
c'est de dire qu'il a eu les intentions des grandes choses qu'il a faites. La
meilleure excuse qu'on pourrait accorder à Nicolas II c'est qu'il n'a pas eu
les intentions de ce qui s'est fait sous son règne. 29 juin 1918. LA MORT DE NICOLAS II
Pour la
seconde fois on annonce la mort de l'ancien empereur de Russie. Il règne
encore une certaine incertitude sur le fait lui-même et sur les circonstances
dans lesquelles il se serait produit. En tout cas il s'agit d'un meurtre, dû
non plus à un acte de fanatisme individuel comme dans la première version,
mais au caprice d'un de ces Soviets locaux, constitués sans règle ni garantie
aucune par les pires éléments de la population. Quelles qu'aient pu être les
fautes commises par le malheureux tsar, il ne saurait être ici question ni
d'un jugement ni même d'un procès, puisque les bolcheviks déclarent que c'est
à présent qu'ils vont examiner et publier les documents. Nous n'oublions pas
que Nicolas II a été notre allié, et que si la Russie a déçu sous son gouvernement
les espérances qu'on devait fonder sur elle, le gouvernement qui lui a
succédé a trahi purement et simplement, la cause commune. Personne en France
n'essayera de justifier le meurtre d'un homme faible, manifestement inférieur
à sa tâche, c'est entendu, mais fidèle à sa parole, irréprochable dans sa vie
privée, et dont la première préoccupation politique avait été d'assurer la
paix du monde par la Conférence de la Haye. Les Alliés n'ont pu et ne
pouvaient rien pour lui. Ils n'ont aucun moyen d'action ni d'influence sur le
gouvernement bolchevik, lequel leur a toujours témoigné des sentiments
hostiles, dont la déclaration de Trotski d'aujourd'hui même n'est que la
suprême expression. Mais il est un autre gouvernement qui n'avait qu'un mot à
dire pour être obéi, un gouvernement dont les exigences les moins légitimes
sont accueillies avec docilité et qui envahit tout ce qui lui plaît sans que
les foudres de Trotski se déchaînent contre lui, alors qu'elles se déchaînent
contre les Alliés qui prétendent soustraire à l'emprise allemande la côte
mourmane pour maintenir à la Russie un reste de communications maritimes. L'abandon
de Nicolas II par l'empereur Guillaume, après les relations familiales et
personnelles qui les unissaient, ne paraîtra nulle part un geste honorable.
Sans doute le kaiser ne manquera pas de donner d'amples explications de son
attitude, mais les phrases ne changeront rien à cette attitude et à l'effet
qu'elle produira dans le monde civilisé. Quant à l'effet produit en Russie,
nous n'en parlons pas. Rien ne produit plus d'effet visible dans un pays
affaissé, qui a disparu soudainement de la liste des grandes puissances, qui
n'a plus ni organisation sociale ni forme politique, n'est même plus pour le
moment un cadavre, mais le fameux « je ne sais quoi qui n'a de nom en aucune
langue... » 23 juillet 1918. Dans
ces circonstances, l'arrivée de l'ancien chef de la révolution russe,
Kerenski, ne fit pas un grand effet : il arrivait d'Angleterre où il avait
fait une apparition inopinée à la Conférence annuelle des Trade-Unions. Son
heure était visiblement passée. Un autre visiteur de marque, Branting, fut
accueilli avec beaucoup plus de sympathie. Cette activité s'expliquait par la
proximité de plusieurs congrès ouvriers en France, celui de la Confédération
générale du travail notamment. LE CONGRÈS DE LA C. G. T.
Le
Congrès de la Confédération générale du travail n'a pas passionné le grand
public, accaparé par d'autres préoccupations. Il faut, du reste, avouer que
la plus grande partie des séances a été absorbée par des querelles
personnelles d'un faible intérêt pour quiconque n'est pas de la maison. Mais
à travers tout cela s'est poursuivie la même lutte qu'au sein du parti
socialiste, la lutte entre majoritaires et minoritaires, pour employer une
terminologie aujourd'hui consacrée. Les dirigeants actuels de la C. G. T.
sont pour la plupart majoritaires, c'est-à-dire qu'ils sont pour la défense
nationale et pour une paix conforme aux principes de justice et de droit
posés par le président Wilson. Les minoritaires, tout en se défendant d'être
pour la paix à tout prix, se déclarent en général plus préoccupés de la
guerre de classes que de la guerre contre l'ennemi. Les uns et les autres
sont, en principe, pour une Conférence internationale, mais les uns sont tout
prêts à s'y rendre sans condition, comme ils l'ont fait à Zimmerwald ou à
Kienthal, tandis que les autres ne sont disposés à causer que sous certaines
garanties. M. Jouhaux a rappelé une fois de plus son entrevue avec son
collègue Legien, le secrétaire général de la C. G. T. allemande, lequel
refusa de prendre aucun engagement, à la veille de la guerre, au sujet des
mesures révolutionnaires propres à l'éviter. Ceux-là seuls qui veulent être
trompés acceptent de renouer des relations sans autre formalité avec des
camarades si peu capables de payer de retour les gestes révolutionnaires. La
motion transactionnelle votée par la majorité du Congrès se garde de
souligner ces nuances : elle se borne à réclamer des passeports pour un
Stockholm éventuel et laisse au Comité le soin de les obtenir par une
pression appropriée si le gouvernement les refuse. A cette
motion d'ordre général s'ajoute une motion d'ordre particulier, qui proteste
contre le procès Malvy. Le Congrès voit dans ce procès une machination « pour
atteindre dans son honneur la classe ouvrière ». Mais qui a voulu ce procès ?
Qui l'a arraché, comme un service personnel, à la Chambre ? C'est l'accusé
lui-même. Si M. Malvy n'avait obligé M. Painlevé à livrer à la tribune la
dénonciation Daudet, nul ne l'aurait connue ou n'y aurait prêté la moindre
attention. En tout cas, le procès Malvy n'est nullement attentatoire à
l'honneur de la classe ouvrière, à moins que les « indicateurs » de la police
qui faisaient sous le couvert de leur virginité syndicaliste la belle besogne
que l'on sait, ne soient considérés par la classe ouvrière elle-même comme
ses fidèles interprètes. Si l'un de nous émettait cette hypothèse, si l'on
prétendait incarner le monde du travail en la personne des Almereyda, des
Sébastien Faure, des Cochon et autres clients à double face de la préfecture
de police, la C. G. T. crierait à la calomnie et aurait parfaitement raison.
Comment ne s'est-elle pas aperçue que sa motion est une injure gratuite
qu'elle s'adresse à elle-même ? Il y a là une nouvelle équivoque, comme il
s'en produit chaque fois qu'une assemblée prétend en détruire une ancienne.
Nul n'a jamais refusé confiance au monde ouvrier, lequel fait partie du
peuple français, et n'est ni supérieur ni inférieur a priori aux autres
éléments nationaux. Les gens tarés qui ont été mêlés aux affaires de
défaitisme, de grève dans les usines, ou d'indiscipline dans l'armée, sont de
ceux que les ouvriers eux-mêmes apprécient à leur juste valeur. Ce sont de
mauvais ouvriers et de mauvais Français, parfois même ce ne sont ni des
ouvriers ni des Français. Qu'a de commun l'honneur des ouvriers français avec
les criminelles manœuvres de ces agents à tout faire ? Rien du tout
assurément, mais la phraséologie syndicaliste a, comme toutes les autres, ses
traditions et ses exigences. C'est inconsciemment, en vertu de la force
acquise des vieilles formules, que sont adoptées de pareilles motions, qui
créent des malentendus sous prétexte de clarté, malentendus qui sont ensuite
exploités par ceux qui ne prospèrent qu'en eau trouble. 29 juin 1918. LES SOCIALISTES ALLEMANDS ET LES AUTRES
Nous
avons enfin la réponse des socialistes allemands au mémorandum rédigé par la
Conférence socialiste interalliée de Londres du mois de février dernier. Ce
mémorandum indiquait les conditions auxquelles les socialistes interalliés
subordonnaient toute possibilité de réunion d'une Conférence internationale,
à Stockholm ou ailleurs. Il fut transmis dès le 10 mars, par l'intermédiaire
de M. Branting, aux « camarades » allemands, réexpédié par lui le 23 avril et
ne parvint, paraît-il, à destination que le 3 juin. La poste impériale
est-elle responsable de ce retard, qui permettait aux socialdémocrates du
kaiser de gagner du temps ? En tout cas, ils connaissaient déjà le document
par la voie des journaux, et s'ils n'ont répondu qu'à la date du 26 juin,
c'est qu'ils n'étaient pas pressés de se prononcer. Et cette réponse
elle-même, par une malchance incroyable, n'a pu être apportée à Londres par
l'ami Troelstra qui s'en était chargé, à l'occasion du récent Congrès
travailliste. C'est seulement maintenant qu'elle est connue par la presse
socialiste allemande. On
pourrait croire qu'un papier aussi longuement attendu et élaboré jette une
lumière décisive sur les buts de guerre de la socialdemocratie allemande. M.
Henderson, avant de l'avoir lu, y avait discerné, sur un résumé, un
acquiescement aux principes posés par les socialistes interalliés. Il lui
sera difficile, en face du texte, de cultiver cette complaisante illusion. La
réponse allemande — si courte qu'on se demande pourquoi et dans quel dessein
M. Troelstra en avait fait parvenir un résumé — n'admet rien du tout de ce
qui est considéré par les socialistes interalliés, même les plus pacifistes,
comme point de départ d'une paix durable et juste. En effet, la lettre
actuelle renvoie à un document antérieur, le mémorandum écrit à propos de la
Conférence manquée de Stockholm en juin 1917. Or, ce mémorandum était
purement et simplement une fin de non-recevoir pour tout ce qui ne cadrait
pas avec les vues impérialistes du gouvernement. Remettons les textes sous
les yeux. On
trouve naturellement un hommage de forme aux principes consacrés : pas
d'indemnité, pas d'annexions, liberté pour les peuples de disposer
d'eux-mêmes. C'est le protocole de toute offensive de paix ; les négociations
de Brest-Litovsk ont commencé ainsi. En fait, voyons ce que Scheidemann et
les siens entendent par là. Aucune réparation ne sera payée pour dommages de
guerre, attendu qu'on ne peut jamais savoir qui les a causés : « Ils sont
l'œuvre des amis aussi bien que des ennemis. » Quant à la restitution des
territoires occupés et à la libération des populations conquises, le mémoire
allemand les interprète comme entraînant de droit la restitution des colonies
allemandes, tandis que l'Irlande, l'Egypte, le Maroc, les Indes, le Thibet,
la Corée seraient affranchis de leur domination actuelle. De même
l'affranchissement de la Pologne s'applique à la Pologne russe, mais non à la
Posnanie et à la Galicie. Le cas de l'Alsace-Lorraine est également réglé à
l'allemande : « Les territoires d'Alsace-Lorraine qui, primitivement,
appartenaient politiquement comme ethnographiquement à l'Allemagne, ont été,
avec d'autres territoires, arrachés par la France, par voie d'annexion
violente, au corps de l'empire d'Allemagne. Par la paix de Francfort, en
1871, ils ont repris leur statut primitif. » Comment M. Henderson
pourrait-il apercevoir là une possibilité de conversation, alors que
précisément c'est tout le contraire ? Il est vrai que les socialistes
allemands admettent l'évacuation de la Belgique et des départements envahis,
mais avec cette petite restriction qui est à encadrer. « Le principe de la
paix sans annexion n'exclut pas, bien entendu, le règlement amical au sujet
d'une rectification de frontières. » « Bien entendu » est un chef-d'œuvre du
genre. C'est de la meilleure littérature diplomatique de la Wilhelmstrasse. Est-il
nécessaire d'insister ? Ceux qui se laisseraient tromper par de telles
équivoques ne seraient pas des dupes, ils mériteraient un autre nom. On verra
au Congrès socialiste de dimanche s'il y en a beaucoup en France. En tout
cas, il y en a de moins en moins en Angleterre, et on n'en trouve pas de
présentables en Amérique. Une délégation des Syndicats ouvriers de Belfast,
qui vient de visiter le front britannique, tire de ses constatations la
conclusion suivante : « Nous sommes convaincus que tous les travailleurs
devraient faire un effort extraordinaire afin d'apporter tout leur concours
en vue de terminer cette guerre, de la terminer entièrement en faveur des
Alliés, de façon que nous puissions avoir la certitude qu'une pareille
boucherie humaine ne se reproduira plus. Nous en appelons à tous les
syndiqués et travailleurs de cette petite partie de notre grand empire et
nous leur demandons de tendre leur effort suprême vers un seul but : la
victoire. » Ceux qui parlent ainsi ne sont ni des politiciens ni des
littérateurs ; ce sont des ouvriers, des ouvriers qui travaillent, et non de
ceux pour qui le travaillisme est le travail des autres. Quant
aux Américains, leur dernière délégation n'a pas mâché se manière de voir en
ce qui concerne les « camarades » allemands, et leur grand chef Gompers a
également l'habitude de dire en face ce que sa conscience lui dicte. Nos
bolchevisants ripostent : « Ce ne sont pas des socialistes. » Et, en effet,
les travaillistes américains se piquent d'être, avant tout, des travailleurs
soucieux d'améliorer leurs conditions de travail. Mais aujourd'hui nous
arrive une délégation de socialistes officiels, une délégation triée sur le
volet, composée de gens qui ont disséqué Karl Marx, fréquenté les Congrès
internationaux d'avant la guerre, fraternisé sans arrière-pensée avec les
Scheidemann et consorts. Et que disent ces hommes si qualifiés pour parler au
nom du socialisme ? Ils disent exactement ce que disent tous les observateurs
sans parti pris. Ils refusent de palabrer avec les socialistes austro-allemands
pour deux raisons également bonnes. Nous n'avons pas confiance en eux,
explique M. Spargo, président de la Ligue socialdémocratique, parce qu'ils
ont trahi et déshonoré la cause du socialisme. Et, d'autre part, nous
n'oublions pas que dans un Congrès ils ne sont pas à égalité avec nous, parce
que dans les pays démocratiques nous avons une action, nos engagements ont
une valeur, tandis qu'en Allemagne les Scheidemann et leurs paroles ne
comptent pas. Nous n'avons jamais dit autre chose, puisse M. Spargo le dire
plus éloquemment et avec plus de succès. 26 juillet 1918. LE CONSEIL NATIONAL SOCIALISTE
Le
public se perd un peu dans la savante organisation de notre parti socialiste.
Ce qui se tient aujourd'hui à Paris, ce n'est pas le Congrès annuel du parti,
c'est simplement le Conseil national, moins important en théorie puisque ses
décisions n'ont pas le caractère dogmatique de celles du Congrès. Ce Conseil
national est une délégation des fédérations régionales, qui a pour fonction
de contrôler les actes de la Commission administrative permanente, laquelle
constitue le pouvoir exécutif. En pratique, le Conseil national marche
volontiers dans les plates-bandes réservées au Congrès. C'est ainsi que la
session qui s'ouvre aujourd'hui va décider de l'orientation du parti, qui est
actuellement tiraillé entre les majoritaires, les centristes et les minoritaires,
sans parler des subdivisions de chaque groupement. Les
majoritaires, ce sont eux qui ont disposé de la majorité depuis le début de
la guerre, qui ont participé au pouvoir, qui ont toujours considéré comme
hors de question la nécessité de la défense nationale. Ils sont encore de cet
avis, mais avec plus ou moins de fermeté au moins dans le langage. Les plus
résolus ont pour noyau le groupe parlementaire des 40, qui sont 41 depuis
l'adhésion de M. Albert Thomas. Leur journal, la France libre, ne pactise pas
avec les minoritaires ; ils ont sur les éventuelles conférences de Stockholm
l'opinion des travaillistes américains et, ce qui est plus méritoire, ils ne
s'en cachent pas. C'est ce qui les distingue des vieux majoritaires, de la
nuance de M. Renaudel, qui essayent de maintenir, à tout prix, la fiction de l'unification
à force de concessions aux minoritaires. Ils dominent encore à l'Humanité.
Les centristes sont des majoritaires d'hier en train de passer aux
majoritaires de demain. Leur plus brillante recrue est M. Sembat. C'est la
nuance Renaudel, un peu plus teintée, et la différence est probablement
appelée à disparaître. C'est pour faciliter cette fusion que les centristes
ont décidé de prendre le qualificatif d'unitaires. Quant aux minoritaires,
dont M. Longuet, avec son journal le Populaire, est le principal leader, ils
se défendent de vouloir la paix à tout prix, mais ils croient à la paix
Scheidemann, ce qui implique, après l'expérience russe, une dose peu commune
de candeur ou d'aveuglement. Et pourtant il y a chez les minoritaires une
minorité qui trouve les autres encore trop exigeants. Cette minorité ce sont
les kienthaliens, les zimmerwaldiens, qui ont la franchise de leur bolchevisme,
qui taxent de bourgeoisisme le régime démocratique, et dont l'intransigeance
affecte de mettre sur le même pied l'impérialisme des Alliés et celui du
kaiser. Tel est l'ensemble divergent de ce qu'on appelle le socialisme
unifié. L'union sacrée n'y règne pas ; c'est même depuis que les socialistes,
par leurs exclusives ministérielles, ont rompu l'union sacrée nationale que
l'union sacrée socialiste n'arrive plus à fonctionner. Nous saurons d'ici
deux jours si la majorité va passer aux minoritaires, ou si le vote d'un de
ces bons vieux textes transactionnels qui se piquent de concilier les
contraires permettra de masquer la scission déjà consommée en réalité. 29 juillet 1918. LA NOUVELLE MAJORITÉ SOCIALISTE
Les
minoritaires sont maintenant la majorité. La fraction centriste, qui faisait
partie de la majorité d'hier, a passé à la majorité de demain. Quant aux
majoritaires non convertis, ils se sont comptés sur une motion Renaudel, qui
diffère, du reste, si peu de la motion Longuet que le public n'arrivera pas à
comprendre en quoi il eût été préférable qu'elle fût votée et en quoi il est
regrettable qu'elle ne l'ait pas été. A force de vouloir concilier les thèses
inconciliables, les majoritaires ont perdu leurs raisons d'exister, et c'est
une des causes profondes de leur défaite. On ne crée pas un mouvement
d'opinion si l'on n'exprime pas une opinion ; on ne retient pas les fidèles
autour d'un drapeau, si ce drapeau cache ses couleurs sous une grisaille,
même bien intentionnée. Du jour où les majoritaires se sont laissé imposer
par leurs adversaires Ta renonciation à l'union sacrée, après trois ans de
très honorable participation au gouvernement, ils se sont condamnés à un rôle
ingrat d'opposants systématiques, où les minoritaires, mieux entraînés, ont
brillé naturellement davantage. Nous n'avons jamais méconnu le sincère désir
de contribuer utilement à l'œuvre commune de la défense nationale dont les
dirigeants du socialisme se sont inspirés, nous avons largement rendu justice
à leur effort tant qu'il y a eu effort de leur part, mais nous sommes bien
forcés de constater que du jour où ils ont cherché en quelque sorte à se
faire pardonner cet effort par ceux de leurs coreligionnaires qui entendaient
ne pas s'y associer, ils se sont amoindris aux yeux du pays et subalternisés
dans leur propre parti. Il n'y a pas que les souverains qui abdiquent. L'effet
produit par le succès des minoritaires d'hier sera fâcheux à divers égards.
On y verra un symptôme de fléchissement dans la volonté de défense nationale,
bien que la motion Longuet affirme la résolution de maintenir sur ce point
l'attitude observée jusqu'ici par les socialistes. C'est surtout en Allemagne
que le fait de voir le petit-fils de Karl Marx promu à la dignité de
grand-maître du socialisme français sera interprété comme un heureux augure.
Que cette interprétation soit excessive et même erronée, nous en sommes
persuadés, mais la psychologie allemande n'y regardera pas de trop près. Elle
n'est pas forcée de savoir que l'opinion en France se soucie beaucoup moins
que ne le croient les socialistes de ce qu'ils peuvent dire et voter dans
leurs Conciles. Tout cela ne touche pas la masse ; c'est de la théologie pour
initiés. Ni le paysan sur son sillon, ni le soldat dans sa tranchée ne feront
d'exégèse sur les textes votés par le Conseil général socialiste. On peut
même affirmer sans méchanceté que ces précieux documents ne seront pas la
partie la plus lue des journaux qui les publieront. C'est en quoi se trompent
les Allemands qui seront tentés de découvrir là-dedans un reflet de l'opinion
publique. Reste,
il est vrai, l'opinion parlementaire. Les gens trop pressés voient d'avance
les socialistes refusant de voter les crédits de guerre. Nous avions déjà les
trois ou quatre kienthaliens qui s'offraient cette manifestation, sans être
suivis. Le seront-ils beaucoup plus demain ? Il est permis d'en douter. En
devenant la majorité, les opposants d'hier prendront conscience de leur plus
grave responsabilité ; ils ne parlent du refus des crédits que comme d'un
moyen suprême de protester contre un refus de passeports, et dès maintenant
ils n'ignorent pas que beaucoup de députés du parti sont, même en ce cas,
parfaitement résolus à passer outre à toute consigne négative. Les Quarante
ne s'en cachent pas. M. Varenne l'a dit en leur nom hier et l'écrit de nouveau
aujourd'hui. « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Nous
continuerons notre concours absolu et sans réserve à la défense nationale.
Les résolutions entortillées, les blâmes même ne nous feront pas dévier de
notre voie. » Ses collègues M. Lebas, M. Veber s'expriment comme lui, et
c'est un cri du cœur auquel bien peu oseraient, le moment venu, ne pas
s'associer. Là n'est pas le danger, ou, en tout cas ce n'est ni un danger
nouveau, ni un danger beaucoup aggravé. Le
point le plus accentué de la motion des nouveaux majoritaires, c'est le désir
exacerbé de participer à une Conférence internationale. Il leur faut
Stockholm, il leur manque la bonne parole du camarade Scheidemann, ils
exigent des passeports dès que M. Troelstra, justement parti pour la Suisse
afin d'y recevoir le mot d'ordre, leur fera signe qu'on les attend. C'est là
qu'ils se promettent d'élaborer une paix « sur les bases définies par la
révolution russe et le président Wilson ». Le rapprochement n'est pas
heureux, on sent qu'il a été mis pour flatter nos bolchevisants. La paix à la
russe, même M. Brizon n'en veut pas. Quant à la paix Wilson, ce n'est pas
chez nous qu'on n'en veut pas, et il est même inutile de faire le voyage de
Stockholm pour savoir ce qu'en pensent et comment la conçoivent les
socialistes impériaux. Alors qui trompe-t-on ? Pourquoi semer des idées
fausses et de fausses espérances ? Rien ne
retarde plus la paix que les propos de paix en l'air. Un homme en qui les
pacifistes doivent avoir pleine confiance, qui a partagé toutes leurs
illusions sur les sentiments pacifiques du kaiser et sur la force de
résistance de la socialdémocratie à une éventuelle guerre d'agression, vient
d'écrire sur ce sujet quelques lignes qu'on pourrait croire extraites de nos
colonnes : « Tous les pourparlers de paix, tous les projets de Conférence
internationale pour la paix vont directement contre leur but ; ils aident l'«
offensive de paix » allemande destinée à diviser les Alliés et à démoraliser
leurs armées ; ils raniment l'unique espoir qui soutient les soldats
allemands, l'espoir d'une défaillance de leurs adversaires ; ils retardent
l'unique solution de paix, la défaillance de l'armée allemande. Le socialiste
suisse Grimm, en arrangeant le passage à travers l'Allemagne des bolcheviks
allant en Russie faire la propagande contre la guerre, croyait bien faire
avancer le moment de la paix ; il l'a fait reculer. Kerensky et les
socialistes russes, en insistant pour réunir la Conférence de Stockholm,
voulaient abréger la guerre ; ils l'ont prolongée. C'est qu'il y a bien des
moyens de retarder la paix en relevant le moral des armées allemandes, mais
il n'en existe qu'un seul d'obtenir la paix et ce n'est pas de la demander
trop tôt. Wilson, parlant des pacifistes américains, a dit : « Je désire la
paix autant qu'eux, mais ils ne savent pas comment s'y prendre et moi je le
sais. » Ainsi
parlait, il y a un mois, dans L'École et la Vie, M. Ch. Seignobos. Le
Conseil général d'hier aurait profité à le lire. 31 juillet. 1918. La
menace allemande sur Paris, qui avait atteint son maximum d'énergie par
l'offensive du 15 juillet, se trouva dissipée par la victorieuse
contre-attaque des troupes françaises entre l'Aisne et la Maine sur un front
de 45 kilomètres (18 juillet).
C'est le commencement de la merveilleuse série de succès qui se poursuivra
sans interruption pendant tout le reste de l'été. Presque
à la même date s'ouvrait devant le Sénat, constitué en cours de justice, le
procès Malvy (16 juillet).
Le rapport de M. Pérès, au nom de la Commission d'instruction, est un
historique minutieux de toute l'affaire. La lecture occupa quatre audiences.
Le procureur général, M. Mérillon, développa ensuite ses conclusions. Il
écartait les accusations précises portées par M. Léon Daudet concernant : 1°
la communication personnelle de documents militaires secrets ; 2° les
renseignements fournis à l'ennemi en vue de lui faire connaître les projets
militaires français pour l'attaque du Chemin des Dames ; 3° la provocation
directe aux mutineries militaires par des agents envoyés à cet effet à
Cœuvres. Mais il inculpait M. Malvy de complicité « dans la trahison qui a
menacé l'existence même du pays ». La Cour
de justice, après avoir entendu M. Malvy et M. Léon Daudet, recueillit de
nombreuses dépositions, notamment de MM. Painlevé, Maginot, Henry Bérenger,
de divers fonctionnaires de la Sûreté générale, de la Préfecture de police,
de l'ancien deuxième bureau du ministère de la Guerre, enfin et surtout
celles de MM. Viviani, Briand et Ribot, les présidents du Conseil dont M.
Malvy avait été le collaborateur. Le 30 juillet seulement, la liste des
témoins était épuisée. Le réquisitoire et la défense durèrent jusqu'au 4
août, et le 5, la Haute-Cour, réunie en Chambre du Conseil, c'est-à-dire à
huis clos, se déclara « souveraine », ce qui lui permettait de ne pas s'en
tenir aux chefs d'accusation dont la Chambre l'avait saisie. Elle écarta à
l'unanimité moins deux voix l'accusation de trahison, ainsi que celle de
complicité d'intelligence avec l'ennemi par 125 voix contre 36. Mais
alors M. Etienne Flandin, ancien procureur général et sénateur de l'Inde,
posa cette question subsidiaire : « M. Malvy est-il coupable d'avoir, depuis
moins de 10 ans, sur le territoire de la République, et dans l'exercice de
ses fonctions de ministre, commis le crime de forfaiture ? » A la séance
suivante, le texte de cette nouvelle accusation fut précisé. M. Malvy se
serait rendu coupable de ce crime : « En
facilitant, par des faveurs et des complaisances abusives les agissements
criminels d'Almereyda, de Duval et de Sébastien Faure ; « En
entravant la surveillance des tractations auxquelles se livrait, par
l'intermédiaire de la femme Duverger, l'espion Lipscher ; « En
se refusant à empêcher la propagande anti-patriotique de l'anarchiste
Vandamme, dit Mauricius ; « En
se refusant à autoriser dans les imprimeries clandestines où elle pouvait
être utilement pratiquée la saisie de tracts excitant les militaires à la
désobéissance, à la révolte envers leurs chefs et à la trahison envers la
patrie ; « En
mettant obstacle à l'arrestation d'un individu recherché et poursuivi pour
désertion[2] ; « En
détruisant volontairement tout ou partie du dossier des charges relevées
contre Sébastien Faure, qui lui avait été communiqué à raison de ses
fonctions. » Le
Sénat, par 101 voix contre 81, déclara M. Malvy « coupable de forfaiture ».
Par 96 voix contre 83 et 3 abstentions, il fut condamné à la peine du
bannissement pour 5 ans, mais dispensé de la dégradation civique (6 août). L'affaire
Caillaux, après une instruction laborieuse conduite par le capitaine
Bouchardon, approchait aussi de son dénouement. Dès la fin de juillet, on se
demandait ce qu'il en allait advenir. QUESTION DE JURIDICTION
Le
bruit court, à tort ou à raison, que M. Caillaux sera renvoyé, non devant un
Conseil de guerre, mais devant la Haute-Cour. Cette question de juridiction
n'est pas sans intérêt. Elle a même une signification très précise. Elle a
été traitée devant la Commission de la Chambre chargée d'examiner la demande
de poursuites contre l'ancien président du Conseil. Il convient de rappeler
les déclarations faites à ce sujet par M. Clemenceau et par M. Ignace, telles
qu'elles figurent dans les dépositions sténographiées jointes au rapport de
M. Paisant. En réalité, c'est du gouvernement, et du gouvernement seul, que
dépend le choix de la juridiction. Lui seul peut constituer le Sénat en
Haute-Cour de Justice, car il faut pour cela un décret rendu en Conseil des
ministres. Quand on annonce que le juge d'instruction renvoie le prévenu
devant le Sénat, on lui attribue donc une compétence qu'il n'a pas et qu'il
ne revendique certainement pas. Mais ce qui est vrai c'est que le président
du Conseil s'est d'avance engagé à choisir telle ou telle juridiction d'après
les résultats de l'instruction. Le juge d'instruction n'a pas de décision à
prendre sur ce point, mais c'est tout de même lui qui la dictera suivant
qu'il conclura à tel ou tel chef d'accusation puisque le gouvernement a
d'avance fait connaître qu'il en sera ainsi. Qu'a
dit M. Clemenceau ? « Le juge d'instruction aboutira à un résultat : ou du
côté des intelligences avec l'ennemi, et ce sera le Conseil de guerre ; ou du
côté du crime politique, et ce sera la Haute-Cour. » Les déclarations de M.
Ignace sont identiques, encore qu'un peu plus explicites : « S'il y a
simplement des intelligences avec l'ennemi, et rien que cela, Conseil de
guerre ; s'il y a, au contraire, manœuvres propres à consommer un attentat
contre la sûreté extérieure de l'État, crime politique, Haute-Cour. » On voit
que la manière de voir du gouvernement est fort claire, ce qui permet,
d'après le choix de juridiction, de prévoir la nature de l'inculpation. Si M.
Caillaux est réellement traduit devant la Haute-Cour, c'est qu'il ne s'agit
pas — ou qu'il ne s'agit pas uniquement — d'intelligences avec l'ennemi, mais
« d'attentat contre la sûreté extérieure de l'Etat », avec ou sans la
complication d'intelligences avec l'ennemi. C'est une indication à retenir. 30 juillet 1918. C'est
devant la Haute-Cour que M. Caillaux fut finalement renvoyé en compagnie de
MM. Loustalot et Comby par un décret du 15 octobre constituant le Sénat en
Haute-Cour. « ...
Le Sénat est convoqué en Haute-Cour pour le 29 octobre ; cette première
séance — publique — sera consacrée à l'audition du réquisitoire du procureur
général, après quoi l'assemblée ordonnera qu'il soit procédé à l'instruction.
La Commission existante y procédera en la personne de son président, et c'est
seulement quand ce travail — qui peut être plus ou moins long — sera terminé que
la Commission, devenue chambre d'accusation, statuera sur la mise en
accusation. Ensuite, il restera au procureur général à rédiger l'acte
d'accusation. Ce n'est donc pas demain que la Haute-Cour sera appelée à
rendre son jugement. D'ici là, il n'y a qu'à attendre les événements avec le
calme et le sang-froid qui conviennent à la justice. C'est ce que le public,
absorbé par d'autres préoccupations, paraît tout disposé à faire. 17 octobre 1918. La
séance du 29 octobre fut remplie par la lecture des réquisitions de M.
Lescouvé, faisant fonction de procureur général près la Cour de Justice. Ce
document constituait un historique très précis de toute l'affaire, avec
nombreuses pièces à l'appui. En voici les conclusions : « Prévention
d'avoir, depuis la guerre déclarée, notamment en 1914, 1915, 1916 et 1917,
soit en France, et spécialement à Paris, soit même à l'étranger, attenté à la
sûreté extérieure de l'État par des manœuvres, des machinations, des
intelligences avec l'ennemi, tendant à favoriser les entreprises de celui-ci
à l'égard de la France, ou de ses alliés agissant contre l'ennemi commun, et
de nature par suite à favoriser les projets des armes ennemies. « Crimes
prévus et punis par les articles 76, 77, 79 du Code pénal, 205 et 64 du Code
de justice militaire ; En conséquence : « Vu
l'art. 6 de la loi du 10 avril 1889, « Vu
le décret du 15 octobre 1918, « Nous
requérons qu'il plaise à la Haute Cour ordonner qu'il sera procédé à
l'instruction contre les inculpés ci-dessus désignés et éventuellement contre
tous autres... » Il en
fut ainsi décidé. La Cour « Ordonne
qu'il sera procédé à l'instruction par la commission nommée à Cet effet,
pour, la dite instruction faite et rapportée, être, par le procureur général
requis, et par la Chambre d'accusation statué ce qu'il appartiendra. » Comme président de la Commission, M. Monis, démissionnaire pour raison de santé, venait d'être remplacé par M. Pérès, naguère rapporteur de l'affaire Malvy. |
[1]
La déclaration des États-Unis à laquelle fait allusion ce communiqué est ainsi
conçue : « Le secrétaire d'État désire annoncer que les délibérations du
Congrès des races opprimées de l'Autriche-Hongrie qui a eu lieu à Rome au mois
d'avril ont été suivies avec un grand intérêt par le gouvernement des
États-Unis et que les aspirations nationales des Tchéco-slovaques et des
Jougo-slaves pour la liberté ont la vive sympathie de ce gouvernement. »
[2]
Le fameux Cochon, l'anarchiste fantaisiste connu par ses « déménagements à la
cloche de bois » avant la guerre, embusqué, puis déserteur, à la faveur de
protections politiques.