LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE VII. — DE L'OFFENSIVE DE LA SOMME À CELLE DE L'AISNE.

 

 

Le centenaire de Karl Marx. — Les travaillistes américains. — L'épilogue de l'affaire du Bonnet Bouge. — Révélations allemandes sur les causes de la guerre. — La politique intérieure et l'étatisme.

 

L'ANNÉE 1918 marquait le centenaire de la naissance de Karl Marx. Certains socialistes eurent l'idée de le célébrer.

 

UN CENTENAIRE QUI NE PRESSE PAS

Le Populaire, organe des socialistes minoritaires, annonce que la Commission administrative permanente du parti socialiste s'est occupée de la célébration du centenaire de la naissance de Karl Marx, qui tombe le 5 mai prochain. Elle a décidé d'adresser à cette occasion un manifeste au Prolétariat français, et le soin de le rédiger a été confié à MM. Longuet et Bracke, qui représentent les deux tendances actuelles du socialisme unifié. Il est question, en outre, d'organiser des conférences commémoratives dans tout le pays, partout du moins où les Fédérations locales jugeront possible de le faire. Nous ne supposons pas que les promoteurs de cette idée aient aucune arrière-pensée, nous ne les soupçonnons nullement de vouloir provoquer des polémiques et des protestations qui feraient uniquement le jeu de l'ennemi. C'est pourquoi ils nous excuseront, non pas de leur donner un conseil, mais de les inviter à se demander eux-mêmes, en conscience, s'il est indispensable de donner comme pendant à l'offensive allemande sur Amiens un hommage reconnaissant au père du socialisme allemand.

Si nous étions en paix, ou si seulement les disciples allemands de Karl Marx avaient fait leur possible pour conjurer la guerre, s'ils avaient déployé contre leur militarisme agresseur le quart de l'énergie qu'ils ont mise à le soutenir, on pourrait admettre que le centenaire de Karl Marx est une affaire qui ne regarde que ceux qui se proclament ses coreligionnaires, et la galerie, sans se refuser le droit de critiquer les théories et les actes du prophète, n'aurait rien à objecter à la pensée même de commémorer son centenaire. En temps de paix un centenaire de Karl Marx, tout en suscitant les réserves légitimes des uns ou des autres, ne serait ni plus ni moins condamnable en soi qu'un centenaire de Mommsen ou de Wagner, par exemple. Mais aujourd'hui, est-ce trop attendre des socialistes français que de leur demander d'ajourner une solennité qui est si peu en rapport avec les préoccupations du moment ? La guerre que les compatriotes de Karl Marx nous ont imposée a exigé de nous tous des sacrifices, parfois plus pénibles, on en conviendra, que celui d'ajourner à des temps meilleurs l'apothéose d'un homme qui n'a jamais oublié pour son compte qu'il était Allemand, et qui n'a ni conseillé ni persuadé à ses compatriotes de l'oublier[1]. Est-il bien utile, et à qui pourrait-il être utile, de soulever à ce sujet d'irritantes discussions ?

Si l'on voulait aller au fond des choses ce n'est pas au triomphe du socialisme international que nous assistons, mais à sa banqueroute, au moins en Allemagne. Les socialistes allemands, grands propagateurs d'internationalisme chez les autres, n'en ont pas gardé trace chez eux. Ils ont, dès le début de la guerre, emboîté le pas — le pas de parade — à l'impérialisme. Qu'on demande à M. Jouhaux l'impression qu'il a rapportée de son entrevue avec Legien, quelques jours avant la guerre, alors que nos révolutionnaires croyaient encore à une action concertée pour l'empêcher d'éclater. Le grand parti socialiste, qui se vantait d'être le plus fort du Reichstag, a voté les crédits de guerre dès le premier jour. Il pouvait, admet Branting, être de bonne foi à cette date. C'est au moins douteux, car l'Humanité de ce matin rappelle un article du Vorwaerts du 30 juillet qui constate que la France souhaitait ardemment la conservation de la paix, et que l'Angleterre était persuadée que tout dépendait de Guillaume II. Et que pensait le Vorwaerts lui-même ? Il pensait comme l'Angleterre. « L'Angleterre a raison, disait-il. Au point où nous en sommes, la décision dépend de Guillaume II. » Et c'est après cela, après cet aveu, que le groupe dont le Vorwaerts était le porte-parole votait les crédits de guerre sans autre examen.

Et depuis ? Quand l'impérialisme allemand a imposé à la République socialiste des Soviets le traité de Brest-Litovsk, quel obstacle ont mis les socialistes allemands à sa fringale ? Ils sont pourtant marxistes, les camarades Lénine et Trotski, ce sont même des marxistes intégraux, et si quelqu'un est qualifié pour fêter le centenaire du maître, c'est bien eux. Ils font plus que de proclamer la doctrine, ils la pratiquent, ils en sont les apôtres et leur pays en est le martyr. Les socialistes allemands n'ont vu pourtant aucun inconvénient grave à leur écrasement, pas plus qu'ils n'en verraient au nôtre si la ruée du Nord pouvait réussir. Ils seraient mêmes logiques, puisqu'ils ont voté les quinze milliards de crédits nécessaires à cette opération internationale. « On nous a promis, écrit le Vorwaerts pour justifier leur attitude, de nous conduire au succès par cette voie, et on nous a dit que la fin de la guerre était proche. » Ils attendent un nouveau traité de Brest-Litovsk, qu'ils approuveront comme l'autre par leur abstention s'ils veulent ménager quelques apparences, et qu'ils déclareront ensuite aussi intangible que celui de Francfort. Y a-t-il dans tout cela de quoi célébrer les beautés du marxisme et la gloire de son fondateur ?

Pour célébrer Karl Marx, il faudrait condamner tout d'abord ses continuateurs. On peut le faire, ce n'est pas pour les gêner. Ils en seront quittes pour répéter le mot du cocher de fiacre, frappé d'une amende : « Est-ce que cela m'empêchera de conduire ? » Non, cela ne les empêchera pas, et ils savent bien qu'aller à Stockholm ne serait pas pour eux aller à Canossa. Quart au « maître », on peut évidemment le faire parler comme on voudra. Mais, pour le moment, le mieux ne serait-il pas de se taire sur lui ?

27 avril 1918.

 

LE PREMIER MAI

« Le Premier Mai 1918 sera un 1er mai de guerre. » C'est M. Luquet, dans l'Humanité, qui écrit cette phrase toute simple, et qui exprime une vérité en effet toute simple, mais grande. Cette vérité, c'est que la guerre doit dominer et domine en fait toutes nos préoccupations, que nous devons subordonner et que nous subordonnons, sauf de bien rares exceptions, toutes nos divergences d'opinion à l'intérêt commun, qui est de nous sauver d'abord de l'agression allemande, dont le triomphe serait la mort de l'idéal socialiste comme de tout idéal démocratique, libéral ou simplement civilisé. Il n'y a pas à féliciter les organisations syndicalistes de l'avoir compris ; elles ont obéi à la voix du bon sens et de l'instinct de conservation, à la voix aussi de tous ceux qui sont tombés, depuis près de quatre ans, pour que de pareilles horreurs ne puissent se reproduire au gré d'un homme et d'une caste qui se targuent de n'être responsables que devant un « vieux Dieu » fait à leur image. « Le sens de l'opportunité, dit encore M. Luquet, s'impose à qui veut agir pour le bien. » C'est pour avoir ignoré ou bafoué ce principe élémentaire de toute activité utile que les révolutionnaires russes ont abouti à la ruine de leur pays, de leurs espérances et même de toute possibilité de gouvernement populaire jusqu'à nouvel ordre. Tout ce qui affaiblit les forces de résistance à l'impérialisme féodal de l'Allemagne est — volontairement ou non — une trahison à l'égard du monde moderne. Ceux qui ne le comprennent pas sont à plaindre ; ceux qui le comprennent et passent outre sont des illuminés que la phraséologie abuse, ou des ambitieux incapables de s'oublier même au sein du cataclysme universel, ou des malheureux que leurs vices ont mis au service de l'ennemi. C'est parce que ces trois catégories sont moins nombreuses chez nous qu'au pays des Lénine que notre 1er mai 1918 est un 1er mai de guerre, un 1er mai où l'on travaille au lieu de pérorer, où l'on produit au lieu de démolir. On chômera chez les bolcheviks, où tous les jours à cet égard sont le 1er mai.

Il est permis d'espérer que le centenaire de Karl Marx prendra modèle sur le 1er mai. Ceux qui avaient lancé cette idée n'en avaient pas, semble-t-il, envisagé l'effet probable. Entraînés, soit par un sentiment filial, soit par un sentiment mystique, ils avaient perdu de vue la réalité. Le « sens de l'opportunité », pour reprendre le mot de M. Luquet, leur avait cruellement manqué. Ils n'ont pas été suivis, ce qui leur a ouvert les yeux. Ils reviennent à une plus juste appréciation des circonstances. Sans triompher de leur embarras, qui est au contraire honorable, on en peut prendre acte, ne fût-ce que pour les engager à réfléchir une autre fois avant d'adopter des résolutions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles supposent que les Allemands ne sont pas à Noyon. Laissons Karl Marx dormir son dernier sommeil. Il y a pour l'instant d'autres morts à commémorer, morts que nous sommes unanimes à pleurer. C'est seulement la tombe de ceux qui sont morts pour la grande cause qui a droit à l'hommage de la foule. C'est le murmure des vers fameux du poète qui empêche d'entendre l'appel des admirateurs de Karl Marx. L'effort particulièrement rude qui nous est en ce moment même imposé ne permet pas les digressions. Même les discussions qui peuvent avoir leur raison d'être doivent prendre un caractère d'impersonnalité et de désintéressement individuel, sans lequel elles ne font que froisser l'opinion. C'est, quoi qu'on fasse, le cas du débat rétrospectif sur la tentative de paix de l'an dernier, dès qu'apparaît l'arrière-pensée d'en faire une arme de guerre contre le chef du gouvernement. M. Mistral se montre à ce propos très préoccupé des dangers du « pouvoir personnel » chez nous. Il y a un pouvoir personnel qui nous paraît beaucoup plus dangereux que celui de M. Ribot ou de M. Clemenceau, et beaucoup plus contraire à la conclusion de la paix par le droit. Notre président du Conseil, écrit M. Mistral, « se moque de la souveraineté du peuple français ». Nous pouvons affirmer à M. Mistral qu'il y a quelqu'un qui s'en moque bien davantage, et qui se moque de même de la souveraineté du peuple allemand : c'est un compatriote de Karl Marx, auquel il est bon à cette heure de songer un peu plus souvent qu'à Karl Marx. Et quand il est question « de la vanité et des appétits de quelques-uns », qui prolongent la guerre, il faut avoir des lunettes bien singulières pour les voir de ce côté de la tranchée quand ils paradent, piaffent et dogmatisent si bruyamment de l'autre.

2 mai 1918.

 

LE CENTENAIRE MINIMUM

Le parti socialiste a compris que la célébration solennelle du centenaire de Karl Marx aurait, dans les circonstances présentes, un caractère de provocation, qui n'était pas sans doute dans les intentions de ses promoteurs, mais qu'aucune habileté diplomatique ne pouvait éviter. Les nombreuses protestations qui se sont produites de toutes parts, et souvent dans des milieux nullement animés d'hostilité préconçue contre les idées avancées, ont dessillé tous les yeux. Ce matin même paraît une déclaration, signée des représentants d'une trentaine d'associations de tendances très variées, dont plusieurs sont même socialistes, qui réprouvent unanimement « la célébration, en pleine bataille de Picardie, du centenaire de l'Allemand Marx ». Que la Commission administrative permanente du parti socialiste n’ait pas eu cette idée toute seule, c'est un cas d'amnésie regrettable, mais non sans exemple, qui prouve une fois de plus qu'à vivre dans le monde des rêves on perd vite le sens de l'opportunité et même de la réalité. Nous n'insisterons pas sur l'erreur commise puisqu'elle est en somme reconnue et que la célébration du centenaire de Karl Marx se bornera à quelques vagues réunions de sections, où l'on commentera en famille « la pensée commune » du prolétariat.

Au lieu de manifestations, nous n'avons qu'un manifeste, que l'Humanité publie ce matin, et dont la lecture ne passionnera personne. Ce manifeste est destiné à couvrir la retraite, ce dont nous ne lui faisons pas un reproche. Il plaide les circonstances atténuantes. Il rappelle que les socialistes allemands « ont pleuré sur la mort de Jaurès » et rendu ainsi au grand socialiste français un hommage analogue à celui qu'il s'agit de rendre au ce grand penseur » allemand. Il serait vraiment trop aisé de répondre que les Allemands n'avaient rien à reprocher à Jaurès, qui n'a jamais écrit que l'Allemagne « avait besoin d'être rossée », qui a même en toute circonstance, par excès de scrupule probablement, défendu plutôt les thèses allemandes que les nôtres en cas de désaccord. Les larmes de crocodile versées sur son cercueil par les camarades allemands, au moment même où ils approuvaient de leur vote la monstrueuse agression de leur impérialisme féodal contre la France pacifique et contre la Belgique neutre, ne nous émeuvent pas. Le seul hommage à rendre à sa mémoire eût été de s'inspirer de son exemple et non de voter des crédits militaires en vue d'une politique de rapine. Les amis de Jaurès doivent savoir aussi bien que nous ce qu'il aurait pensé des palinodies des Scheidemann et des Sudekum.

Laissons Jaurès, ce n'est pas de lui qu'il est question. C'est Karl Marx dont il faut justifier les mérites. On nous le peint, pour les besoins de la cause, comme un ami de la France, confessant volontiers ce qu'il devait à nos socialistes et glorifiant « les luttes héroïques de notre prolétariat ». Il est toujours possible de tirer des œuvres d'un homme qui a beaucoup écrit quelques phrases pour s'adapter à une thèse quelconque. Mais la vraie pensée de Marx à notre égard, celle qu'il exprimait dans la sincérité sans apprêt d'une lettre privée à son confident intime Engels, faut-il encore la rappeler ? Il voit (20 juillet 1870) dans la victoire prussienne l'ouverture d'une ère de « prépondérance allemande », qui « transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne ». Nous ne lui reprochons pas de s'en féliciter, mais pourquoi devrions-nous lui en être reconnaissants ? Et à ce moment-là il ne songe pas à « proclamer ce qu'il doit aux grands socialistes français », car il conclut avec la vanité ingénue d'un vulgaire plagiaire : « La prépondérance du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. » Pour lui, dans ce drame de 1870, c'est la grande affaire. On dirait un « gendelettre ».

Oh ! il a glorifié la Commune ! Il a proclamé qu'en compensation des deux provinces annexées à l'Allemagne, la Commune « annexait à la France les travailleurs du monde entier ». Voilà une compensation que les pangermanistes d'aujourd'hui sont encore tout prêts à nous accorder. Les disciples et continuateurs de Karl Marx en offrent tout autant aux Soviets en échange des cinquante millions d'annexés dont ils viennent de s'emparer. Peuton nous demander vraiment de nous extasier sur les sentiments français d'un chef d'école qui s'est montré si généreux à notre égard ? A quoi bon insister ? Nul ne demande à l'Allemand Karl Marx d'avoir des sentiments français, on demande seulement aux Français de ne pas lui savoir gré de sentiments qu'il n'a pas eus et qu'il avait d'ailleurs le droit de ne pas avoir. Ce n'est pas du patriotisme, de l'exclusivisme, c'est tout au plus de la comptabilité.

Mais il a travaillé pour le prolétariat. Il a découvert les lois de la société future ! Tout le monde peut se flatter d'avoir découvert les lois de la société future. Jusqu'ici le marxisme n'a pas fait ses preuves, et l'histoire du présent ne confirme pas ses prédictions. Quand Karl Marx a parlé clairement, il a été démenti par les faits. C'est pour cela sans doute que le manifeste socialiste lui fait surtout compliment de sa « théorie de la valeur ». Ici la preuve pour ou contre est plus malaisée à faire, par la simple raison que personne n'y comprend rien. C'est le « saint des saints » de la révélation. Il a fallu un socialiste pour oser dire la vérité. La théorie de Karl Marx n'a de mérite que son obscurité. Son prestige vient de là. On n'ose pas l'avouer tout haut, pour ne pas paraître un profane ou un petit esprit. Celui qui a osé le dire n'est ni l'un ni l'autre, c'est M. Georges Sorel[2].

3 mai 1918.

 

Finalement, l'affaire du centenaire n'eut pas d'autres suites. L'attention des milieux socialistes était d'ailleurs attirée par l'arrivée à Paris d'une délégation de représentants du parti travailliste américain qui venaient se renseigner sur les dispositions de nos milieux ouvriers à l'égard d'une conférence éventuelle avec les socialistes des empires centraux.

 

LES DÉLÉGUÉS AMÉRICAINS EN FRANCE

Les travaillistes américains n'ont pas pris part à la dernière Conférence socialiste interalliée de Londres, et ils n'ont pas dissimulé leur hostilité au projet d'une Conférence internationale où les socialdémocrates se rencontreraient avec les socialistes alliés. Les socialistes français et anglais avaient décidé de leur envoyer une mission pour les convaincre, mais les Américains ont préféré venir eux-mêmes pour se renseigner sur place et pour faire connaître non seulement leurs intentions, mais aussi leurs raisons. Ils ont passé par Londres, par le Havre et sont arrivés hier à Paris. Ils sont et seront reçus partout à cœur ouvert, non seulement par les socialistes et par les syndicalistes, mais par nous tous. M. Colliard, ministre du Travail, leur a exprimé, dès leur descente du train, les sentiments du gouvernement, qui sont ceux de toute la France : « Partout vous entendrez le cœur unanime de la France battre pour un idéal de fraternité et de justice que vous reconnaîtrez être le vôtre. » Au surplus, la délégation américaine ne compte pas que des représentants ouvriers, elle groupe les représentants autorisés du monde du travail sans exclusivisme, « tout ce que votre pays, a dit M. Colliard, compte d'intelligence et d'activité ». L'union sacrée est en honneur de l'autre côté de l'Océan, comme elle le reste chez nous en dépit de quelques impatiences.

Le contact des travaillistes américains ne peut qu'exercer sur leurs coreligionnaires français une action heureuse. Ils ne vivent ni ne pensent dans un nuage. Les Américains sont gens pratiques, qui ne courent pas deux lièvres à la fois. Toutes leurs déclarations sont d'accord sur ce point que cette guerre a un but supérieur à toute considération particulière, qu'elle doit amener le rétablissement du droit et de la justice dans les relations internationales, et que ce serait une mortelle illusion que de compter y parvenir par des phrases et des baisers Lamourette avec les socialistes allemands, qui ont trahi la démocratie au profit du kaiser et des hobereaux, soutiens de son trône médiéval» Sur tout cela ils sont résolus à ne rien concéder aux utopistes. Ils sont aux antipodes de l'état d'esprit bolchevik, bien que les sympathies américaines pour la jeune révolution russe aient été plus optimistes que partout ailleurs. Mais les faits dominent tout. Habitués à les regarder en face, les travaillistes américains sont et seront peut-être encore parfois déconcertés par la persistance de nos minoritaires dans des erreurs tant de fois dénoncées par l'expérience. Nous ne doutons pas que leur clair bon sens, leur franchise absolue, leur absence de parti pris ne donnent à réfléchir à ceux mêmes de nos socialistes qui n'arrivent pas à comprendre pleinement, à « réaliser », comme on dit là-bas, le caractère angoissant et décisif du conflit actuel. On peut être sûr que ce n'est pas pour fêter Karl Marx que les travaillistes américains ont fait la traversée.

5 mai 1918.

 

LES TRAVAILLISTES AMÉRICAINS

Il n'y a pas à douter que les représentants des travaillistes américains n'aient éprouvé quelque surprise en entendant tous ceux qui leur ont répondu manifester le même désir obsédant d'entrer en conversation avec les camarades allemands. A peu de différence près, majoritaires et minoritaires tiennent aujourd'hui le même langage et si l'oreille exercée perçoit des dissonances, il s'agit de nuances insaisissables pour des étrangers habitués à parler haut et clair. Entre M. Albert Thomas et M. Longuet, la distance s'est rapprochée et ce n'est pas M. Longuet qui a évolué. Rien ne serait pourtant plus inexact que de croire que ce besoin maladif de revoir les Allemands parader à Stockholm ou ailleurs est universellement partagé par les socialistes et les ouvriers. M. Varenne le fait remarquer ce matin dans l'Événement. Les majoritaires ont perdu leur sang-froid depuis la Révolution russe. Ils se sont trompés sur son esprit et son avenir. Ils ne sont pas les seuls, et nous ne constatons pas leur aveuglement pour le plaisir d'en triompher, mais le fait est malheureusement là. Ils ont promis aux Russes de causer avec les Allemands et se croient tenus par cet engagement, même aujourd'hui que ceux avec qui ils l'ont pris ont fait bon marché des leurs. C'est peut-être chevaleresque, mais avons-nous les moyens d'abuser de ce genre de chevalerie, dans une guerre où elle est si peu en usage ?

Les Américains ne le pensent pas, et il est urgent de leur dire que beaucoup de nos socialistes ne le pensent pas davantage. C'est ce que M. Varenne leur explique en termes fort nets. « Faut-il donc croire que, dans le syndicalisme français et dans le parti socialiste, le principe d'une réunion de l'Internationale est unanimement accepté ? Ce serait une grosse erreur, que les délégués américains ne risqueront pas de commettre quand ils connaîtront mieux nos ouvriers et socialistes. A la Chambre, parmi les élus du parti, nombreux sont les députés qui adoptent les vues de la délégation américaine. J'espère qu'une prochaine rencontre leur permettra de le lui dire. » Rien de mieux, mais pourquoi dans les nombreux discours et toasts publics aucun ne donne-t-il cette note ? Si les travaillistes risquent de se tromper sur le compte de nos socialistes, a-t-on fait le nécessaire pour les détromper ? Ceux qui ne pensent pas comme eux ont seuls pris la parole ; il eût été assurément agréable et utile pour nos hôtes d'entendre aussi ceux avec qui la sympathie et l'entente s'établissent tout d'abord.

8 mai 1918.

 

LES SYNDICATS LIBRES ET LA MISSION AMÉRICAINE

La délégation des travaillistes américains a la volonté de voir par ses propres yeux et d'entrer en contact direct avec les représentants du monde du travail. Rien de plus naturel de sa part. C'est pourquoi elle ne manquera pas d'être particulièrement intéressée par la lettre que vient de lui adresser la Commission administrative des Syndicats libres, c'est-à-dire de ceux qui ne sont pas affiliés à la C. G. T. Les Syndicats libres représentent tout aussi bien que les autres le monde ouvrier, ils le représentent même d'une manière plus directe puisque chez eux la préoccupation politique ne prime jamais les préoccupations professionnelles. A ce titre ils se rapprochent plus manifestement des travaillistes américains que nos socialistes et nos cégétistes. C'est le même état d'esprit, et si les travaillistes américains ont éprouvé quelque surprise au contact de certains de nos éléments révolutionnaires, ils se sentiraient plus en famille chez les syndicalistes libres. Dira-t-on que ceux-ci ne groupent qu'un chiffre infime d'adhérents ? Ils en réunissent 250.000, alors que la C. G. T. n'en a jamais recruté plus de 350.000, dont un dixième à peine payent leur cotisation. Comme il y a en France huit millions de travailleurs, le rôle que prétend jouer la C. G. T. ne répond pas à son importance réelle.

Nous ne voulons pas dire qu'elle ne compte pas et que les délégués américains ont eu tort de la prendre au sérieux ; nous disons simplement que les autres comptent aussi et que la mission américaine ne peut les ignorer si elle veut emporter une idée juste et complète de ce qu'elle cherche à savoir. « Vous n'avez entendu jusqu'ici, disent les Syndicats libres, qu'un son de cloche. Nous désirons vous en faire entendre un autre, la voix sincère des vrais travailleurs français, du peuple patriote qui ne veut rien avoir à faire avec les organisations de Soviets dont nous avons vu en Russie l'œuvre désastreuse. » Rien de plus légitime. Sans vouloir entrer dans les polémiques entre syndicalistes révolutionnaires et « syndicalistes nationaux », le devoir des travaillistes américains est d'entendre les seconds comme les premiers. Et s'ils s'aperçoivent que les seconds se rapprochent plus de leur conception de la guerre comme de la paix, ils en seront peut-être étonnés, mais nous ne le serons pas, car ici comme en toute chose ce qu'on connaît le plus de nous à l'étranger, ce n'est pas notre meilleur côté.

11 mai 1918.

 

Une manifestation du même, genre, mais plus remarquée, fut la déclaration remise aux délégués américains par un certain nombre de députés socialistes majoritaires. M. Compère-Morel, en remettant ce document, en expliqua la signification en ces termes :

« Mes collègues et moi avons tenu à ce que vous n'entendiez pas que la voix des minoritaires et des majoritaires chancelants et à ce que vous sachiez qu'il y a à la Chambre française quarante députés socialistes qui pensent exactement comme vous au sujet de la reprise des rapports internationaux. »

 

Voici le passage le plus frappant de ce document :

« Nous n'allions à Stockholm que parce que nos alliés nous y invitaient. La révolution russe a abandonné notre cause. Nous avons le droit de reprendre notre parole.

« Quant à la social-démocratie, elle nous paraît moins que jamais digne de figurer dans une conférence socialiste générale. Non seulement elle n'a pas répondu aux questions préalables que nous avons posées, mais encore elle a laissé commettre à Brest-Litovsk, si elle n'y a pas aidé, un nouveau crime de la force. Elle avait approuvé la violation de la neutralité belge. Elle a laissé écraser la démocratie russe.

« Nous n'accepterons de considérer les socialistes d'Allemagne comme des hommes dignes de notre estime et de notre collaboration que le jour où, ne pouvant ou n'osant pas renverser chez eux l'idole de l'autocratie, ils se seront au moins, suivant l'exemple de Karl Liebknecht, réformés eux-mêmes et auront répudié toute solidarité avec un militarisme responsable de la plus terrible épreuve que le monde ait comme, avec un impérialisme oppresseur de peuples dont la menace pèse encore sur l'humanité tout entière. »

 

LE DÉPART DE LA MISSION AMÉRICAINE

La dernière journée passée à Paris par la délégation américaine du monde du travail a été particulièrement remplie. A l'Hôtel-de-Ville, à la Chambre, nos amis américains ont trouvé un accueil et entendu des paroles où ils ont senti passer l'âme d'un peuple. Et celles qu'ils ont prononcées eux-mêmes ont le même caractère de spontanéité, de pleine franchise, de décision réfléchie qui conviennent à des nations libres par leurs Constitutions comme par leur tempérament. La mission américaine n'avait rien d'officiel. Elle n'avait rien à discuter diplomatiquement. Son rôle était à la fois plus modeste et plus essentiel ; elle venait se renseigner sur notre état d'esprit, nous renseigner aussi sur celui de la plus grande démocratie que le monde ait jamais connue. Elle a pu constater que cet état d'esprit était le même dans les deux continents, et que sur les causes comme sur les débuts de la guerre déclarée aux sociétés modernes par le dernier des empires militaristes et féodaux, nos cœurs comme nos pensées vibraient à l'unisson. M. Paul Deschanel a cité avec un heureux à propos un mot de Pascal qui pourrait servir d'épigraphe au recueil des discours du président Wilson : « Il faut mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste. » Voilà une formule qu'on ne retrouverait certes pas chez les inspirateurs et les directeurs de conscience de l'Allemagne d'aujourd'hui.

Mais ce n'est pas quand on est tout à fait d'accord qu'il y a profit à s'expliquer. Les délégués américains n’ignorent pas, et nous n'avons pas à leur cacher, que certaines divergences existent, au moins chez nos socialistes, non pas sur le but à atteindre, mais sur la marche à suivre pour le mieux atteindre. C'est ce point qu'ils étaient venus étudier, et leurs premières constatations, par suite de l'ordre même dans lequel ils avaient procédé à leurs prises de contact, avaient pu leur donner à croire que les socialistes et syndicalistes français étaient dans l'ensemble immuablement entichés de l'idée d'une Conférence internationale avec les représentants de la socialdémocratie germanique. Les Syndicats libres ont protesté en ce qui les concerne par une lettre très digne que nous avons signalée hier ; hier aussi, au dernier moment, les porte-paroles des socialistes qui ne croient pas ou qui ne croient plus à l'opportunité d'une conférence de Stockholm — ou d'ailleurs — se sont abouchés avec la délégation des travaillistes.

La déclaration qu'ils leur ont remise est une pièce capitale du dossier que vont soumettre à leurs camarades les délégués américains. Elle résume avec une netteté parfaite la situation. La grande majorité des socialistes français avait toujours été hostile à une rencontre avec les socialistes allemands jusqu'au moment où les révolutionnaires russes, à peine maîtres du pouvoir, manifestèrent le désir que cette rencontre eût lieu, faisant de cette exigence « presque une condition de leur effort dans la guerre ». Là réside tout le secret du changement d'attitude de nos majoritaires, l'an dernier. Ils se sont vus en face d'un dilemme : accepter Stockholm, c'était se donner un démenti, « refuser, c'était risquer de perdre l'appui de la révolution russe ». Les socialistes français, retour de Russie, étrangement illusionnés sur la mentalité et la force de volonté des camarades russes, crurent qu'il fallait, avant tout, leur donner satisfaction. Depuis lors, les révolutionnaires russes ont trahi la cause du droit, renié tous leurs engagements et tous leurs prétendus principes. Les raisons qui avaient déterminé nos socialistes à sacrifier leur opinion n'existent plus. C'est pourquoi bon nombre d'entre eux — un tiers déjà à la Chambre — se considèrent comme dégagés et pensent, avec les Américains, avec Branting, avec tous ceux qui songent à l'avenir de l'humanité, qu'il n'y a pas d'Internationale à renouer avec des hommes qui couvrent de leur approbation, ou tout au moins d'une silencieuse complicité, les pires folies de leurs militaristes et de leurs annexionnistes à outrance.

Les délégués américains n'ont pas dissimulé que tel était leur sentiment à l'arrivée et qu'il est encore tel au départ. A la réception de la présidence de la Chambre, le président de la délégation travailliste, M. Wilson, l'a répété fortement. « Ce sont les prolétaires allemands qui ont élevé une barrière entre eux et nous, en soutenant le gouvernement de crime qui a déchaîné la guerre. Par conséquent, jamais, sous aucune forme, nous n'accepterons d'avoir une conférence quelconque avec eux avant qu'ils aient abattu eux-mêmes le militarisme allemand, cette infranchissable barrière. » On reconnaît dans toutes les résolutions des travaillistes l'esprit pratique mis au service de l'idéal. A un de nos confrères qui qualifiait de « socialistes américains » les membres du Parti du Travail, M. Wilson a fait tout de suite remarquer l'impropriété du terme. « Il n'y a chez nous que des hommes qui luttent pour améliorer leur condition économique. Le mot « socialiste » implique un programme politique. Nous ne faisons pas de politique en temps de paix, raison de plus pour n'en pas faire en temps de guerre. » Ce n'est pas, en effet, « faire de la politique », au sens prosaïque du mot, que de vouloir une paix durable fondée sur le droit des peuples. Mais c'est faire de la « politique », au sens noble et éternel, que de travailler à l'avènement d'une ère meilleure. En ce sens ils font de la politique, et de la plus haute. M. Antonin Dubost a rappelé aux Américains que leurs ancêtres ont fui le vieux monde parce qu'ils n'y trouvaient pas la paix et la justice de leurs rêves. Les fils y reviennent aujourd'hui pour que les défenseurs de la paix et de la justice ne soient pas réduits de nouveau à fuir une Europe avilie.

12 mai 1918.

 

UNE ADRESSE DES MAJORITAIRES DISSIDENTS

La déclaration remise aux délégués américains par les socialistes français hostiles à toute conférence avec les Allemands faisait allusion à une adresse envoyée précédemment au socialiste suédois Branting, à la suite de son article retentissant contre les sociaux-démocrates impériaux. Nous publions le texte de cette adresse, qui porte quarante signatures de députés socialistes. Ce document n'a pas besoin de commentaire ; il se suffit à lui-même, il explique avec une netteté et une précision rigoureuses les raisons pour lesquelles le « vieux parti » socialiste allemand s'est exclu lui-même de l'Internationale comme le proclamait l'article de Branting. Les succès allemands à l'Est, l'effondrement de la Russie dans le bolchevisme, les annexions fantastiques et, à vrai dire, illimitées réalisées à son détriment, tout cela a jeté les socialistes allemands dans un état d'exaltation pangermaniste qui les rend sourds à toute espèce de raison. Il faut une dose d'illusion qui dépasse vraiment les bornes connues de l'honnête naïveté pour croire qu'une conversation ramènerait au bon sens ou aux principes élémentaires de la justice des gens qui chevauchent de pareilles chimères.

Nul n'ose le prétendre, même parmi ceux qui n'ont pas signé l'adresse à Branting. Les socialistes du centre, ceux qui avec MM. Renaudel et Albert Thomas s'épuisent à garder le contact avec les minoritaires de droite et de gauche, attestent que leur sentiment national n'a pas fléchi, et nous n'en doutons pas. Ce qui a fléchi c'est leur manière de le traduire en actes. Leur éclectisme, dont nous comprenons les causes, les condamne à l'irrésolution, au vague des formules, à la mauvaise humeur négative contre ceux qui agissent. Nous ne contestons pas leur bonne volonté, nous constatons leur embarras. Que cet embarras vienne d'un conflit entre leur devoir socialiste et leur devoir national, qu'ils regardent comme également impérieux, nous ne le leur reprochons pas, mais le premier des devoirs est justement de se faire une idée de celui de chaque jour et de s'y conformer. M. Renaudel paraît douter qu'il y ait réellement quarante de ses collègues socialistes derrière le manifeste d'hier : il peut voir qu'ils sont bien au bas de l'adresse à Branting. Ce ne sont pas de vrais socialistes, écrit déjà M. Longuet. Il reproche même à M. Varenne d'être « le moins socialiste des Auvergnats ». Nous ignorons si c'est une tare au point de vue socialiste que d'être Auvergnat, mais au point de vue national il semble que ce n'est pas mal de descendre de Vercingétorix. Tout le monde n'en peut pas dire autant.

13 mai 1918.

 

Voici l'adresse en question.

« Les membres soussignés du groupe socialiste parlementaire sont heureux de constater leur accord avec le citoyen Branting, défenseur des droits des peuples, qui n'a pas craint de renoncer au neutralisme d'opinion pour formuler contre le vieux parti « sozialdemokrat » allemand l'accusation nécessaire.

« Le Vorwaerts avait dit le 11 avril :

« Il n'y a pas d'autre solution à la situation inextricable dans laquelle se débat actuellement dans le monde que la victoire complète des armes allemandes. »

« Et le même journal avait indiqué, le 8 avril, avec une effrayante imprécision, le résultat qu'il attendait de cette complète victoire : « Il n'y a désormais plus d'autre solution à la catastrophe mondiale que la pleine paix allemande, objet de tous nos espoirs, à l'Ouest également. »

« C'est cette crise d'impérialisme aigu et sans réserve qui a provoqué le verdict du citoyen Branting formulé dans son journal Social demokraten : « Il est évident qu'un parti qui trahit ainsi le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'exclut lui-même de l'Internationale. »

« On avait pu lire depuis longtemps des affirmations très nettes de tendance impérialiste par des socialistes allemands isolés. Mais le parti et son organe officiel avaient jusqu'ici évité les déclarations trop compromettantes.

« La solidarité du vieux parti sozialdemokrat allemand avec le gouvernement impérial était dissimulée sous des formules d'apparence démocratique telles que l'équivoque formule russe de la « paix sans annexions ni contributions sur la base du droit des peuples de disposer d'eux-mêmes », adoptée avec tant d'empressement dès le 19 avril 1917 par le groupe du Reichstag. Aujourd'hui, le masque est jeté ; le vieux parti dédaigne l'hypocrisie. Après avoir fait mine de protester contre la paix de Brest-Litovsk, tout en acceptant, il se reconnaît enfin le complice de la grande entreprise de domination pangermaniste.

« Nous prenons acte de l'aveu. Il est précieux, puisque tant de socialistes, dans les pays neutres et même dans les pays alliés, ne pouvaient se décider à voir la trahison de la socialdemocratie allemande. Maintenant, la clarté s'est faite, aveuglante. Mais il est triste de penser qu'une telle clarté était nécessaire. Ainsi il aura fallu l'avance des armées allemandes sur la Somme et la confiance dans le succès rapide qu'elle a provoquée chez les dirigeants de tous les partis en Allemagne, et il aura fallu que cette foi en la prochaine et absolue décision de la force fît renoncer le vieux parti à tout faux-semblant, pour que l'on ose enfin comprendre le rôle qu'il a joué depuis bientôt quatre ans. Faut-il croire que la socialdemocratie allemande aurait été excusée si l'Allemagne avait été battue plus tôt ?

« Si le vieux parti sozialdemokrat allemand a fini par étaler publiquement son impérialisme latent et son désir d'en réaliser le programme par la force, il convient de ne jamais oublier que l'aveu de son ralliement au gouvernement impérial était contenu dans la « politique du 4 août ».

« Dès cette date, le parti avait déserté le socialisme et la solidarité internationale. Prisonnier de son crime, il ne lui restait plus qu'à en approuver les conséquences. C'est pourquoi nous ne pouvons plus nous rencontrer avec lui que pour le voir condamner et exclure par l'Internationale.

« Et si, la situation militaire de l'Allemagne devenue précaire, il prétendait se rallier à quelque formule de paix plus ou moins démocratique, nous n'aurons qu'à nous rappeler le passé pour juger de sa sincérité.

« Les Alliés défendent le monde contre une entreprise de domination. A ce but de résistance ils ont ajouté un programme positif, esquissé dès 1914 par le parti socialiste français alors unanime. Ils veulent réaliser le plus complètement possible le droit des peuples, condition nécessaire pour l'établissement d'un régime juridique international qui seul pourrait assurer la paix durable.

« A la « pleine paix allemande » ils peuvent ainsi opposer une pleine paix qui ne serait ni anglaise ni américaine, etc., mais universellement humaine et qui comprendrait une Allemagne devenue enfin nationale au lieu d'être pangermaniste. Ils ont seulement le tort de ne formuler leur programme qu'en termes trop généraux et vagues. Nous, socialistes français, certains d'être compris par le citoyen Branting, heureux et fiers de son approbation, nous lui adressons l'expression de notre profonde sympathie. »

Signé : ALDY, AUBRIOT, BARTHE, BASLY, BON, BOUVERI, THÉO BRETIN, F. BRUNET, CADOT, COMPÈRE-MOREL, CONSTANS, DEJEANTE, DEMOULIN, Dr DOISY, DURRE, DUMAS, FOURMENT, GONIAUX, GROUSSIER, JOBERT, LAMENDIN, DE LA PORTE, LAUCHE, LAURENT, LEBEY, LECOINTE, LEVASSEUR, LOCQUIN, MAUGER, le Dr NAVARRE, NECTOUX, POUZET, REBOUL, RINGUIER, HUBERT ROUGER, ROZIER, SALEMBIER, VARENNE, VEBER et VIGNE[3].

 

LES NOUVEAUX MAJORITAIRES

Les questions de politique, et surtout les querelles de parti n'intéressent que les professionnels. Si le public prête une certaine attention aux récentes manifestations des majoritaires dissidents, c'est qu'il croit y voir quelque chose de plus. Habitué à n'entendre sortir des cénacles socialistes que des formules à double entente, soigneusement calculées pour ne pas engager l'avenir, et artistement équilibrées pour être votées par tous sans lier personne, il est frappé du ton assuré qui règne dans la lettre aux travaillistes américains comme dans l'adresse à M. Branting. C'est pourquoi un mouvement d'intérêt, voire de sympathie, s'est produit un peu partout, dans les milieux les plus divers, à l'égard de gens qui savent ce qu'ils veulent et qui n'hésitent pas à le dire. Les minoritaires affectent de se tromper sur la signification de ce sentiment. Ils y voient le triomphe des adversaires du socialisme, enchantés d'enregistrer un schisme parmi les unifiés. L'opinion n'est pas si machiavélique. Elle se soucie peu des orthodoxies, des excommunications et des schismes qui passionnent, paraît-il les grands prêtres de l'église collectiviste. Tout cela lui paraît secondaire, sinon un peu puéril. Elle a, sans épiloguer, applaudi l'attitude des socialistes toutes les fois et aussi longtemps qu'ils ont apporté leur utile concours à la défense nationale ; elle n'a pas ménagé à ceux d'entre eux qui ont pris part au gouvernement pendant trois ans les compliments qu'ils ont pu mériter, et elle a vu avec regret leur abstention quand ils ont refusé, ce qui était d'ailleurs leur droit, de continuer leur collaboration ministérielle.

Depuis, elle a été déconcertée de voir les minoritaires faire de l'internationale à l'allemande, prendre de plus en plus le pas sur les anciens majoritaires chaque jour plus hésitants, plus embarrassés, plus incapables, non pas de se faire une idée, mais de la faire prévaloir. Tout cela a nécessairement diminué le rôle des socialistes. Ils sont apparus dans les scrutins les plus importants divisés en trois tronçons, ou si parfois ils ont encore pu se donner l'illusion de l'unité, ce fut sous la forme de l'abstention. A qui la faute ? Ce n'est pas à nous de le rechercher, mais comment s'étonner que l'attention se porte aujourd'hui sur ceux qui expriment le désir de sortir de ce piétinement sous lequel s'opère un obscur glissement vers les parages de Kienthal ? Il n'y a là ni arrière-pensée, ni parti-pris contre des hommes qui ont droit comme nous tous au respect de leurs convictions, mais encore faut-il que ces convictions soient saisissables, qu'elles répondent aux nécessités de l'heure. Ce n'est pas faire de la polémique, c'est constater un fait matériel que de dire qu'elles ne font pas tous les jours cet effet.

15 mai 1918.

 

UN BLÂME

La Commission administrative permanente du parti socialiste a blâmé l'attitude des majoritaires dissidents, comme entachée d'indiscipline. La Fédération du Nord avait pris l'initiative d'appeler les foudres du parti contre les Quarante. La foudre a éclaté, mais personne n'en mourra. Les minoritaires se sont permis bien d'autres infractions à la discipline du parti, sans que le temple de l'unification se soit effondré ; les kienthaliens eux-mêmes ont toujours échappé aux mesures de rigueur, bien qu'ils aient commis le crime supplémentaire de ne pas payer leur cotisation. Etant donné cette indulgence traditionnelle, la Commission administrative aurait eu mauvaise grâce à rompre avec des « camarades » qui n'ont nullement la prétention de s'insurger contre les principes fondamentaux de leur parti, mais qui manifestent seulement la volonté de se conformer, en ce qui les concerne personnellement, à certaines vérités élémentaires naguère acceptées de tous. Le blâme de forme qui les atteint n'est qu'un geste sans effet pratique. Ils ne pouvaient que s'y attendre de la part de la Commission exécutive, la même qui vient d'avoir l'idée lumineuse de célébrer le centenaire de Karl Marx. Le fiasco qu'elle a remporté à cette occasion montre, du reste, quel est le crédit dont elle jouit. Tout cela se passe entre les quatre murs d'une petite chapelle, sans que le public songe seulement à se demander ce qui se passe derrière ces murs sans fenêtres sur le monde de la réalité.

16 mai 1918.

 

UNE VOIX DE STOCKHOLM SUR STOCKHOLM

Ces jours derniers M. Sembat se déclarait prêt à accepter comme arbitre dans la question d'une conférence socialiste avec les Allemands le sage et « probe Branting ». On connaissait déjà, à vrai dire, l'opinion de M. Branting sur les socialdémocrates du kaiser ; ceux qui, malgré tout, avaient encore des doutes ou affectaient d'en avoir, doivent être fixés aujourd'hui. M. Branting, au cours d'une interview que publie le Temps, s'est expliqué très franchement, et ses explications sont d'autant plus significatives qu'elles ont été données avant même qu'il ait pu avoir connaissance du manifeste des Quarante. L'opinion de M. Branting se rapproche tout à fait de celle des travaillistes américains et de celle des majoritaires dissidents français. Il n'y a que les bolcheviks, « lesquels n'ont rien appris des événements », pour accepter l'idée d'une conférence avec les Allemands dans les conditions actuelles. Mais ces bolcheviks, M. Branting nous en fait un tableau édifiant. Le bolchevisme « est la caricature du socialisme ». Ces gens qui entendent réaliser à coups de décrets, « qui d'ailleurs ne sont jamais exécutés », une révolution intégrale et instantanée dans « le pays le plus arriéré du monde », sont un fléau pour le socialisme lui-même. Leurs débauches de phraséologie et de tyrannie ne peuvent aboutir qu'au « rétablissement du pouvoir personnel », — et c'est ce qu'ils ont déjà amené en Ukraine. Au surplus, l'appel récemment adressé aux camarades français par le Bureau du parti socialiste révolutionnaire russe dit exactement la même chose. « Le gouvernement bolchevik, qui n'existe que par la grâce du vainqueur allemand », est aux ordres de ce dernier. Son attitude provocatrice à l'égard des Alliés lui est dictée. Quelque nom dont il s'affuble, bolchevisme ou communisme, il « doit être de toute nécessité exclu de l'Internationale pour avoir foulé les principes les plus élémentaires de la démocratie, ressuscité les formes du despotisme et violenté, trahi la cause du socialisme international par son infâme paix séparée avec les despotes couronnés de l'Europe centrale, transformant la Russie désarmée, humiliée et écrasée en un magasin d'intendance destiné à alimenter l'offensive allemande contre l'Occident ».

Il faut vivre dans un état d'esprit étranger à toute réalité pour concevoir l'idée d'un rapprochement, dans les circonstances présentes, avec le vieux parti socialiste allemand. Sans doute, le mémorandum de Londres met à ce rapprochement quelques conditions préalables. Mais ces conditions, rien n'indique que les Scheidemann soient présentement disposés à les accepter et, même s'ils les acceptaient du bout des lèvres en termes plus ou moins équivoques, cette acceptation n'engagerait qu'eux, ce qui est peu en Allemagne, et ne les engagerait pas beaucoup eux-mêmes, comme l'atteste leur désinvolture dans le passé. Aussi M. Branting n'a aucune illusion et ne partage aucune de celles dont nos minoritaires sont visiblement imbus. Sa conclusion ne le cache pas. « Je pense que pour le moment, en Allemagne et chez vous, étant donné la situation, la parole est au canon. Actuellement, la situation militaire est telle qu'entamer des pourparlers socialistes serait difficile et dangereux. » Les socialistes se défient — et c'est leur droit — de l'opinion de quiconque n'est pas affilié à leur église. Ils ne récuseront pas l'autorité d'un vieux militant qu'ils se sont toujours honorés de compter comme un des plus éminents et des plus désintéressés de leurs chefs. M. Branting est un neutre, il appartient à un pays qui n'est pas suspect de parti pris contre les empires centraux, il a cru longtemps à la possibilité d'un accord, même avec les Allemands, sur les principes généraux, il « trouve naturel et légitime » le désir de reprendre les relations internationales. Mais les échos qui viennent d'Allemagne — et de l'Allemagne socialiste, comme de l'Allemagne impérialiste — lui ont ôté tout espoir d'une entente loyale avec des socialistes qui « déclarent que la guerre doit se décider par les armes et pat l'écrasement des Alliés », C'est un ton, constate-t-il avec mélancolie, « qui n'a jamais été entendu dans l'Internationale ».

Nous sommes convaincus que les majoritaires dissidents ne sont pas seuls à penser sur tout cela comme Branting et les Américains. Nos socialistes se déclarent tous pour la paix du président Wilson. Mais qui est hostile à cette paix ? Qui en retarde la conclusion ? Ce sont d'abord les bolcheviks, qui traitent de " formules bourgeoises » les propositions si largement humaines du président. Il leur faut quelque chose de plus neuf. Ils l'ont obtenu, et ils sont même servis de main de maître. La paix Wilson n'est pas davantage du goût des socialdémocrates, qui s'accommodent à merveille de celles de Brest-Litovsk ou de Bucarest et qui en acclament d'avance de pareilles sur le front occidental. Mais chez les Alliés, en dehors de quelques kienthaliens que l'orgueil de jouer un rôle inespéré a fini par dévoyer complètement, personne n'ose défendre ouvertement la thèse de la rencontre sans précautions avec les Allemands. Malheureusement, il règne encore chez beaucoup une foi enfantine à la valeur de ces fameuses « précautions ». D'autres, moins crédules, affectent de partager une confiance qu'ils n'ont pas, pour ne pas se faire accuser d'obéir à un préjugé national. De là ces déclarations contradictoires, ces phrases alambiquées, qui restent sans action sur les masses parce qu'il n'y a pas d'action sans doctrine et qui font le jeu des extrémistes, lesquels ont au moins le mérite de parler haut s'ils n'osent pas toujours parler clair.

19 mai 1918.

 

L'IMPRESSION DES TRAVAILLISTES AMÉRICAINS

La délégation travailliste américaine qui était venue en Angleterre et en France pour se rendre compte de l'état d'esprit des partis socialistes et ouvriers de l'Entente au sujet d'une conférence internationale où seraient admis les socialdémocrates allemands est rentrée dans ses foyers. En attendant le compte rendu public qu'elle doit communiquer à un prochain meeting, elle a déjà fait connaître ses impressions dans une séance du Comité exécutif tenue à Washington. Elles sont bien telles que les déclarations faites au départ de France donnaient lieu de les prévoir. Les travaillistes américains, après avoir écouté patiemment tous les sons de cloche, en sont restés à leur idée première, qu'aucune rencontre n'était admissible avec les représentants des travailleurs allemands « tant que durerait cette guerre ». Ceci n'est pas nouveau ; ce qui l'est davantage et mérite d'appeler l'attention, c'est le jugement général porté par James Wilson, président de la mission, sur ceux auxquels il a eu affaire. Il les divise en deux catégories. Les vrais ouvriers, « les vrais travailleurs qui travaillent », sont, en Angleterre comme en France, patriotes et attachés à leur gouvernement. C'est seulement parmi les politiciens, parmi les ambitieux et arrivistes de tout acabit, que se trouvent « des hommes peu soucieux du sort de leur pays et des grands principes du monde ». Et ces hommes ne sont qu'une minorité, une minorité qui ne représente pas les chefs des partis ouvriers et dont les opinions ne sont pas celles des masses ouvrières, car, constate M. James Wilson, « il n'y a pas un auditoire auquel nous nous soyons adressé qui n'ait applaudi la déclaration de la C. G. T. américaine », catégoriquement hostile à toute conférence de Stockholm.

Nous ne soulignons pas l'appréciation des travaillistes américains pour le vain plaisir de remarquer qu'elle est conforme à la nôtre. Mais on nous permettra d'attacher de l'importance à l'opinion d'hommes pratiques, sans parti pris, sans idée préconçue, qui ont mené leur enquête en toute liberté et en toute conscience. Nul n'est plus heureux que nous du jugement favorable qu'ils émettent sur le monde du travail et sur ceux qui en sont, en France, et en Angleterre les chefs choisis par leurs camarades. Les déclarations faites devant les groupes de la Chambre par les mandataires de notre C. G. T. s'accordent du reste, dans l'ensemble, avec l'opinion qu'exprime sur leur compte la délégation de la C. G. T. américaine. C'est dans un milieu différent, quoique la démarcation ne s'aperçoive pas toujours du premier coup d'œil, que se recrutent certains pacifistes, que M. Gompers n'hésite pas à traiter de pro-Allemands, car, « qu'ils le veuillent ou non, ils travaillent pour le compte de l'Allemagne ». C'est contre ceux-ci, contre ces travailleurs, qui ne travaillent jamais qu'à faire la grève, que la défiance est indiquée, d'autant plus indiquée que M. James Wilson déclare avoir la preuve irréfutable que « depuis quinze ou vingt ans le gouvernement allemand s'est servi des leaders socialistes allemands pour faire de la propagande dans les pays avec lesquels l'Allemagne pouvait se trouver un jour en guerre afin de diviser les masses ouvrières de ces pays ». Nous attendrons naturellement que ces preuves soient données pour en apprécier la valeur, mais les travaillistes ne sont pas hommes à parler en l'air et à produire des accusations sans les étayer. Ce ne sera pas la première fois que la lumière nous sera venue d'Amérique. Les travaillistes américains font ce qu'ils demandent aux autres de faire. Ils s'associent à l'œuvre de leur gouvernement, ils ne feignent pas de ne pas la comprendre. « Les Etats-Unis, dit M. Gompers, sont entrés dans cette guerre après beaucoup d'hésitations et de tergiversations. Ils y sont entrés sans espoir de gain, de profit, de conquête, d'indemnité ou même de châtiment, mais nous nous sommes décidés à faire tous les sacrifices pour gagner la guerre, afin que nous puissions vivre notre vie et travailler pour notre destinée, et nous ne permettrons pas que la liberté et l'indépendance soient refusées à aucun peuple ici-bas. » Libre à M. Fehrenbach, le nouveau président du Reichstag, de traiter de haut « l'armée que l'Amérique enverra peut-être contre nous ». Il s'agit, non pas d'une éventualité, mais d'une réalité ; l'effort américain — et non pas seulement l'effort militaire — s'affirme avec une générosité de conception et une puissance de moyens qui est un des grands spectacles de cette guerre. M. Fehrenbach nous plaint d'être réduits à compter sur des « forces étrangères ». Qu'il se rassure. Nous ne considérons pas comme « étrangères » des forces qui combattent avec nous, d'un même cœur et au nom d'un même idéal « pour que la liberté et l'indépendance ne soient refusées à aucun peuple ici-bas ». Des alliés qui luttent sous un tel drapeau ne sont pas « étrangers », ils sont frères.

10 juin 1918.

 

A travers tous ces incidents s'était déroulé le second des procès d'intelligence avec l'ennemi : c'est le procès du Bonnet Rouge dont les débuts remontaient presque à un an. La disparition d'Almereyda enleva à cette affaire une partie, non pas de sa gravité, mais de son intérêt pour le grand public. Le principal coupable était l'administrateur du Bonnet Rouge, Duval, sur lequel on avait saisi un chèque de 150.000 francs au contrôle de Bellegarde au retour d'un de ses fréquents voyages en Suisse (15 mai 1617). Ce chèque, envoyé à Paris, fut restitué à Duval par le second bureau du ministère de la Guerre, grâce à l'intervention de M. Leymarie, directeur du Cabinet du ministre de l'Intérieur. Le président du Conseil, M. Ribot, ayant appris cette histoire, une instruction judiciaire commença le 25 juillet et amena l'arrestation d'Almereyda et d'un certain nombre de comparses plus ou moins collaborateurs du Bonnet Rouge. Il fut établi que Duval avait reçu d'un banquier allemand de Mannheim, Marx, plus d'un million. Duval avouait en avoir reçu la moitié, mais prétendait que cette somme représentait la rémunération de ses services dans la formation et la liquidation de la société San Stefano, fondée en 1910 en vue de l'exploitation d'une station balnéaire à San Stefano, près de Constantinople. L'affaire n'ayant pas réussi avait été mise en liquidation le 29 juin 1915. L'accusation soutenait que le million de Duval avait pour but d'influencer le Bonnet Rouge dont Duval était devenu administrateur en 1916 et où il apporta une mise de fonds de près de 300.000 francs. Le Bonnet Rouge devint, d'ailleurs, à partir de ce moment, un véritable succédané de la fameuse Gazette des Ardennes publiée dans les départements envahis par la propagande allemande. Duval lui-même, sous le pseudonyme de M. Badin, y publia des articles dont beaucoup durent être censurés et dont les tendances n'avaient rien de douteux. Ce procès s'ouvrit le 29 avril devant le troisième Conseil de guerre.

 

LE SECOND ACTE

Le million de Duval fait à première vue petite figure à côté des douze millions de Bolo. Mais il s'agissait d'acheter un journal et surtout des hommes de moindre envergure, et la propagande allemande, si généreuse qu'elle sache se montrer à l'occasion, n'en est pas moins justement préoccupée de ne pas gaspiller les deniers du contribuable. Les aventuriers du Bonnet Rouge étaient de ceux dont la conscience n'est pas hors de prix. L'acte d'accusation nous trace de ce milieu un tableau qui est une page d'histoire. Ce qui étonne toujours un peu, si habitué qu'on puisse être à de pareilles constatations, c'est le crédit, à base de chantage, de louche camaraderie et de complaisance instinctive pour les capitulations de conscience, dent cette bande connue de tous jouissait auprès de gens qui ne sont pas tous nécessairement tarés. Ce n'est pas le premier exemple assurément de ces carrières de presse, — s'il est permis de parler de presse à propos de personnages dont beaucoup n'ont jamais tenu une plume, — qui finissent, après un éclat tapageur, sur les bancs de la correctionnelle en temps de paix, du Conseil de guerre à présent. Il n'y a pas à se dissimuler que cet état de choses est déplorable, et qu'il détruit peu à peu tout esprit public, même chez ceux qui se flattent d'échapper à l'effet de la mauvaise presse en méprisant au hasard la bonne avec la mauvaise.

La grossière propagande germanophile n'est pas trop redoutable dans un pays comme le nôtre où un certain bon sens naturel, un sentiment inné de certaines nécessités premières font obstacle aux trop franches intoxications. Mais des campagnes insidieuses, où le souffle desséchant de l'ironie se voile sous les dehors d'un patriotisme sans illusions ont une action qu'il serait puéril de contester. Le Français ne veut pas paraître dupe, et surtout des grandes idées qui lui tiennent le plus à cœur ; rien ne sème mieux en lui le germe du doute et de la démoralisation que la peur de se laisser « bourrer le crâne ». Le Bonnet Rouge pinçait cette corde avec une persévérance où l'on reconnaît la qualité fondamentale de la méthode germanique. Duval lui-même avait, paraît-il, en cette matière, un talent dont son patron eût été bien incapable ; il exploitait à merveille notre goût national pour ceux qui affectent de ne pas s'en laisser conter. Son interrogatoire ne permet pas d'en juger, car sa tactique ici n'est plus de poser pour l'homme qui sait à quoi s'en tenir, c'est au contraire d'épaissir des nuages autour de ce que tout le monde comprend. Mais peu importe, et ce n'est pas sa personne qui nous intéresse, c'est le travail dont il était un des modestes coopérateurs.

Il est difficile de ne pas voir qu'une œuvre de démolition du moral français avait été sérieusement entreprise par la propagande allemande. Même ceux d'entre nous qui ont le moins de goût pour le roman-feuilleton politique, monté comme un film de cinéma populaire, sont bien forcés de reconnaître que les millions allemands ont joué un rôle dans nos affaires intérieures et que ces millions n'ont pas été entièrement perdus. Evidemment ils n'ont pas réussi comme en Russie ; Bolo et Almereyda n'ont pas « rendu » comme Lénine et Trotski, parce que le terrain était moins favorable et que notre tempérament civique était plus résistant au microbe. C'est heureux pour nous, mais les organismes les plus sains finissent par succomber si on les laisse trop longtemps en danger de contamination. C'est pourquoi l'œuvre de lumière et d'assainissement qui se poursuit devant la justice militaire, et dont le second acte se joue actuellement, ne pouvait être différée, pas plus qu'elle ne pourrait être interrompue. Tout le monde sent, même ceux qui espéraient peut-être le contraire, qu'elle doit aller et qu'elle ira « jusqu'au bout ».

1er mai 1918.

 

Ce procès se termina le 15 mai. Duval fut condamné à mort, Marion à 10 ans de travaux forcés, Landau et Goldsky à 8 ans de la même peine, Joucla à 5 ans, Leymarie à 2 ans de prison, et Vercasson également, mais avec sursis.

 

LES CONDAMNATIONS

Le public ne s'est pas passionné pour le procès du Bonnet Rouge. A côté d'autres affaires d'hier ou de demain, celle-ci paraît un peu terne par la moindre qualité des accusés. En outre, les faits matériels n'étaient pas douteux ; le million de Duval avait une origine trop démontrée pour que le coupable pût bénéficier de quelque mystère. Quant à ses confrères du Bonnet Rouge, pauvres bohèmes dont les aventures auraient peut-être en temps de paix retenu un moment la curiosité, ils ne pouvaient prétendre à cet honneur alors que tant de préoccupations plus urgentes accaparent l'opinion. La condamnation impitoyable de Duval était prévue, et il était prévu également que ses complices s'en tireraient à meilleur compte, vu l'insignifiance des uns ou l'insignifiance relative du rôle joué par les autres. C'est un chapitre de fermé dans l'histoire des manœuvres allemandes pour atteindre le moral français, ce n'est malheureusement pas le dernier.

Si le public a gardé un sang-froid dont on ne saurait trop le louer, ce n'est pas qu'il se soit abstenu de faire à l'occasion ses remarques. Il ne lui a pas échappé que les opérations de Duval ont été singulièrement facilitées par la cécité de plusieurs de ceux qui avaient pour fonction de surveiller les individus de cette espèce. La condamnation qui frappe un ancien directeur de la Sûreté, chef de cabinet et homme de confiance du ministre de l'Intérieur, est, au point de vue pénal, une des moins graves qui aient été prononcées, mais, au point de vue moral, c'est peut-être celle qui fera le plus d'effet. On pouvait plaider la « camaraderie », la camaraderie malsaine, indulgente à toutes les vilenies du temps de paix, exposée par suite à couvrir quelque chose de pire en temps de guerre. Ce n'est pas un crime, peut-être, du moins un crime juridique. L'opinion n'entre pas volontiers dans ces distinctions ; pour elle, si ce n'est pas un crime juridique, c'est en tout cas un crime national, puisque telles négligences ou complaisances peuvent mener à une complicité de fait avec des actes de trahison. C'est pourquoi les délétères pratiques de la République des camarades sont ce qui frappe et indigne le plus le bon sens populaire. On sent qu'avec de pareilles mœurs politiques toutes les surprises sont possibles, du haut en bas de l'échelle hiérarchique, depuis un Desclaux qui vole des gigots de l'intendance pour sa maîtresse jusqu'à un Leymarie qui fait rendre un chèque révélateur à un ami de ses amis.

La lumière se fait, et il convient qu'elle se fasse jusqu'au bout sans compromis ni faiblesse. Nul n'oserait demander le contraire. Ce qu'on peut seulement demander, c'est qu'elle se fasse dans l'atmosphère de calme, de sang-froid, d'objectivité, en dehors de laquelle la justice, — la justice militaire comme la justice civile, — ne saurait accomplir sainement toute son œuvre. Il ne faut pas qu'on puisse avoir l'impression, — fût-elle inexacte en réalité, — que ceux qui ont la redoutable tâche de parler « au nom du peuple français » sont susceptibles de se laisser influencer par leur tempérament ou par leurs sentiments même les plus honorables. Nous savons bien que la froide impersonnalité n'est pas aisée pour ceux qui sentent en eux une forte personnalité. C'est un rôle qui peut paraître ingrat que de surveiller l'expression instinctive d'une passion légitime pour le bien public. Mais c'est précisément par souci du bien public que nous devons tous, du plus modeste au plus élevé, nous imposer une impeccable discipline, indispensable au triomphe de la vérité et du droit, à l'arrière comme au front.

17 mai 1918.

 

Duval fut fusillé au polygone de Vincennes le 17 juillet.

Une autre affaire judiciaire qui se déroula à huis clos également devant un conseil de guerre, est celle du sergent Paix-Séailles et du capitaine Mathieu. Ce dernier, chef du deuxième bureau de l'État-major de l'armée de Salonique, avait communiqué par lettre à M. Paix-Séailles, directeur du Courrier Européen, organe pacifiste d'avant-guerre, des renseignements et documents secrets « relatifs aux effectifs, aux moyens d'action, à l'organisation du commandement, à l'état matériel et moral de l'armée d'Orient », dont il avait connaissance à raison de ses fonctions. Paix-Séailles avait communiqué ces renseignements et documents « à des personnes non qualifiées pour en prendre connaissance et notamment au nommé Vigo, dit Almereyda ». Tel est le texte des questions posées au Conseil de guerre. Les deux accusés furent déclarés coupables, mais avec circonstances atténuantes, et condamnés, le 27 mai, le capitaine Mathieu à 3 mois de prison, le sergent Paix-Séailles à un ans, tous deux avec sursis.

 

A la veille de l'offensive militaire allemande, ceux qui persistaient à soutenir que le gouvernement allemand n'avait pas cherché et voulu la guerre se trouvèrent singulièrement déconcertés par la publication d'un mémoire du prince Lichnowski, ambassadeur d'Allemagne à Londres au moment de la guerre. Ce mémoire, qui n'était pas destiné à la publicité, mais qui fut communiqué à titre de renseignement par un officier de l'Etat-major général à plusieurs personnalités importantes, parut d'abord en extraits dans le journal suédois Politiken. Les journaux anglais en publièrent des traductions, mais tout cela resta fragmentaire et peu remarqué, jusqu'au moment où un journal allemand, la Münchner Post, publia le texte lui-même, 26 mars et 5 avril 1918. Le Vorwaerts du 20 mars donna, de son côté, in extenso, la fin qui avait été abrégée par le journal munichois et qui, précisément, traitait de la question des responsabilités. Voici, sur ce point, le passage capital, d'après la traduction du Journal des Débats parue la première :

« Toutes les publications officielles — sans être contredites par notre Livre Blanc, qui, par ses insuffisances et ses lacunes, constitue un grave réquisitoire contre nous-mêmes — concourent à démontrer les faits suivants :

« 1. — Nous avons encouragé le comte Berchtold à attaquer la Serbie, bien qu'il n'y eût pas d'intérêt allemand en jeu, et bien que nous dussions savoir que c'était courir le risque d'une guerre universelle — que nous ayons connu ou non le texte de l'ultimatum, la question n'a aucune importance ;

« 2. — Dans la période du 23 au 30 juillet 1914, alors que M. Sazonof affirmait énergiquement qu'il ne pourrait tolérer une agression dirigée contre la Serbie, nous avons refusé la proposition anglaise de médiation, bien que la Serbie, sous la pression de la Russie et de l'Angleterre, eût accepté presque en entier l'ultimatum autrichien, bien qu'il fût facile d'arriver à un accord sur les deux points en litige, et bien que le comte Berchtold fût prêt à se déclarer satisfait de la réponse serbe ;

« 3. — Le 30 juillet, alors que le comte Berchtold voulait changer d'attitude, et sans que l'Autriche fût attaquée, nous avons, à propos de la mobilisation pure et simple de l'armée russe, envoyé un ultimatum à Petrograd ; et le 31 juillet, nous avons déclaré la guerre à la Russie, bien que le tsar eût donné sa parole qu'il ne ferait pas avancer un seul homme tant que les pourparlers se poursuivraient ; nous avons ainsi réduit à néant, délibérément, toute chance de règlement pacifique du conflit.

« En présence de ces faits incontestables, il n'est pas étonnant qu'en dehors de l'Allemagne, le monde civilisé tout entier nous impute, à nous seuls, la responsabilité de la guerre universelle. »

 

Dans le même ordre d'idées, les révélations du docteur Muehlon, membre du conseil de direction de l'usine Krupp, en 1914, firent un gros effet. Il s'agissait d'un mémoire daté de 1917 accusant formellement avec preuves à l'appui l'empereur Guillaume II d'être l'auteur responsable de la guerre actuelle. La valeur du témoignage du docteur Muehlon était difficile à contester, d'autant plus qu'il citait à l'appui de ses dires M. Helfferich, hier encore vice-chancelier, M. Krupp von Bohlen, propriétaire des usines Krupp depuis son mariage avec l'héritage de la fameuse firme, enfin M. de Jagow, ancien ministre des Affaires étrangères. Voici un passage où M. Helfferich explique à M. Muehlon, au milieu du mois de juillet 1914, la situation diplomatique :

« Les Autrichiens (sic) sont venus ces derniers jours chez l'empereur. Vienne adressera dans huit jours un ultimatum très violent et à échéance très limitée à la Serbie. Il contient des revendications comme la punition d'une série d'officiers, la dissolution d'associations politiques, des enquêtes judiciaires, en Serbie par des fonctionnaires de la Double Monarchie. Il demande, en général, une série de satisfactions immédiates. Si elle n'a pas satisfaction, l'Autriche-Hongrie déclarera la guerre à la Serbie. »

« Le docteur Helfferich ajoutait encore que l'empereur s'était prononcé énergiquement pour ce procédé. Il disait qu'il considérait un conflit entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie comme une affaire intérieure n'intéressant que ces deux pays, et qu'il ne permettrait à aucun autre Etat de s'y ingérer. Si la Russie mobilisait, lui aussi mobiliserait d'abord. Mais chez lui la mobilisation signifiait la guerre immédiate. Cette fois-ci, il n'y aurait pas d'hésitation. Les Autrichiens étaient très satisfaits de cette attitude énergique de l'empereur.

« Lorsque je dis ensuite au docteur Helfferich que cette communication lugubre donnait à' mes craintes déjà bien fortes d'une guerre mondiale le caractère d'une certitude absolue, il me répondit que ça en avait fort l'air (sic). Mais peut-être que la Russie et la France réfléchiraient encore une fois. Il fallait certainement donner, aux Serbes une leçon durable...

« ... Ce fut exactement le jour que m'avait indiqué Helfferich que parut l'ultimatum à la Serbie. J'étais à ce moment de nouveau à Berlin, et j'indiquai à Helfferich que je trouvais le ton et le contenu de l'ultimatum vraiment monstrueux. Le docteur Helfferich répondit que cela ne paraissait ainsi que dans la traduction, allemande ; qu'il avait eu sous les yeux l'ultimatum en langue française et qu'on ne pouvait nullement le considérer comme exagéré. A cette occasion, Helfferich me dit aussi que l'empereur n'avait entrepris son voyage au Nord que pour sauver les apparences, qu'il ne lui avait nullement donné l'extension habituelle, mais qu'il était toujours demeuré assez près pour qu'on pût l'atteindre et rester avec lui en communication permanente. »

 

A ce premier témoignage s'en ajouta un second sous forme d'une lettre adressée par le docteur Muehlon au chancelier Bethmann-Hollweg, le 7 mai 1917. Cette lettre rappelait que le signataire avait donné sa démission du Conseil de direction de l'usine Krupp peu après l'ouverture des hostilités, pour ne pas être associé à une œuvre que sa conscience réprouvait. Il n'avait pas rompu à ce moment avec son gouvernement et, quoique fixé en Suisse (à Berne), il était intervenu pour négocier avec la Roumanie des traités concernant des livraisons de blé.

« Mais depuis les premiers jours de 1917, j'ai renoncé à tout espoir en ce qui concerne les dirigeants actuels de l'Allemagne. L'offre de paix sans indication des buts de guerre, la guerre sous-marine renforcée, les déportations de Belges, les destructions systématiques en France, le torpillage de navires hôpitaux anglais ont tellement déconsidéré les gouvernants de l'empire que j'ai la conviction profonde qu'ils sont disqualifiés à jamais pour élaborer et conclure une entente juste et sincère. Ils peuvent se modifier personnellement, mais ils ne peuvent plus rester les représentants de la cause allemande. Le peuple allemand ne pourra réparer les lourds péchés commis contre son propre présent et son avenir, contre celui de l'Europe et de l'humanité tout entière, que lorsqu'il sera représenté par des hommes autres et d'une mentalité autre. A vrai dire, il n'est que juste que sa réputation dans le monde entier soit aussi mauvaise. Le triomphe de sa méthode, celle d'après laquelle il a mené jusqu'ici militairement et politiquement la guerre, constituerait une défaite des idées et des espoirs suprêmes de l'humanité. On n'a qu'à supposer qu'un peuple épuisé, démoralisé ou détestant la violence, consente à la paix avec un gouvernement qui a mené une telle guerre pour se rendre compte et reconnaître combien le niveau et les chances de la vie des peuples resteraient trompeurs et sombres.

« Comme homme et comme Allemand qui ne veut que le bien du peuple allemand, trompé et torturé, je me détourne définitivement des représentants actuels du régime allemand. Et je ne forme qu'un vœu : c'est que tous les hommes indépendants fassent de même. C'est que beaucoup d'Allemands comprennent et agissent. »

 

Dans une communication postérieure au Journal de Genève, M. Muehlon révéla des faits non moins curieux pour montrer à quel point la Belgique, que l'Allemagne accuse maintenant d'avoir prémédité la guerre, avait confiance dans cette même Allemagne. Il rappela notamment que quatre gros canons destinés à Anvers avaient été commandés à Krupp. Achevées, payées et prêtes, ces pièces de 280, à la demande du gouvernement belge, restèrent chez Krupp en attendant que l'emplacement fût complètement terminé. Ces pièces furent naturellement séquestrées à titre de butin par le gouvernement allemand au commencement de la guerre. En de nier lieu, le docteur Muehlon a publié des extraits des notes prises par lui au jour le jour au début de la guerre et qui complètent sa démonstration.

Les allégations du docteur Muehlon reçurent une illustre confirmation par le toast que prononça l'empereur au quartier général du maréchal Hindenbourg au cours d'un dîner donné en l'honneur du trentième anniversaire de son règne (15 juin).

« Le peuple allemand ne vit pas clairement, quand la guerre éclata, quelle signification elle aurait. Je le savais très exactement.

« Aussi la première explosion d'enthousiasme ne put pas m'aveugler ni apporter de changement à mes projets et à mes calculs. Je savais très bien de quoi il s'agissait, car la participation de l'Angleterre signifiait la guerre mondiale. Qu'on le veuille ou non, il ne s'agissait pas d'une campagne stratégique mais d'une lutte entre deux conceptions du monde ; ou bien la conception prussienne allemande, germanique, du droit, de la liberté, de l'honneur, de la morale doit continuer à être respectée, ou bien la conception anglaise doit triompher, c'est-à-dire que tout doit se ramener à l'adoration de l'argent, et que les peuples de la terre devront travailler comme des esclaves pour la race de maîtres des Anglo-Saxons qui les tiendra sous le joug.

« Ces deux conceptions luttent l'une contre l'autre. Il faut absolument que l'une d'elles soit vaincue, et cela ne se fait pas en quelques jours, en quelques semaines, ni même en une année...

« ... La victoire de la conception allemande du monde, voilà ce qui est en jeu. »

 

A la même occasion, le kaiser compléta son allocution par un télégramme au chancelier Hertling où il faisait l'éloge du militarisme prussien :

« Je sais que le militarisme prussien, que nos ennemis attaquent beaucoup, que mes ancêtres et moi-même avons développé comme incarnant le sentiment du devoir, l'esprit d'ordre, de fidélité et d'obéissance, a donné au peuple allemand et à l'épée allemande la force de vaincre, et que la victoire apportera la paix qui garantira l'existence des Allemands. »

 

Il était inutile de se demander après cela si la cause de la guerre était l'incomplète acceptation par la Serbie de l'ultimatum autrichien.

 

La prolongation de la guerre et, dans une mesure au moins relative, de l'Union sacrée qui en était la conséquence, reléguait au second plan les questions de politique intérieure. C'est pourquoi l'idée de créer une grande association politique pour défendre les institutions contre la propagande réactionnaire ne paraissait pas répondre à un besoin. En dépit de leurs déclarations, les promoteurs de la « coalition républicaine » n'arrivèrent pas à intéresser le public à leur œuvre, ni même à lui en faire comprendre l'utilité.

 

LES REVENANTS

Il serait difficile de cacher aux promoteurs de la nouvelle ligue politique, — la « coalition républicaine » — que leur idée ne répond pas à un besoin généralement éprouvé. Ils ne sont pas sans en avoir eux-mêmes quelque soupçon. Il ne leur échappe pas entièrement que la grande préoccupation du jour n'est pas de défendre la République contre l'ennemi du dedans, mais contre celui du dehors. Ils essayent de se donner un air d'actualité en rattachant la défense républicaine à la défense nationale, mais cet artifice de style ne paraît pas voué à un éclatant succès. Certes, une révolution intérieure serait une catastrophe en pleine guerre, et si la République était menacée d'un pareil danger, elle serait défendue aussitôt par une « coalition républicaine » infiniment plus imposante et plus populaire que celle qui s'organise dans une petite chapelle de l'arrière. Mais, quelque peine que se donnent les rédacteurs du manifeste pour grossir le rôle et l'importance de l'Action française, ils n'arriveront pas à faire de M. Léon Daudet le spectre d'un coup d'État. Nous ne disons pas que les inquiétudes témoignées par l'équipe des sauveteurs de la République soient factices ; seulement ce que nous voyons bien, et ce que le grand public comprend à merveille, c'est qu'il s'agit d'inquiétudes personnelles et électorales, dont nous n'avons pas à discuter le bien-fondé, mais qui laissent le pays extraordinairement indifférent.

En tout cas, il faut retarder singulièrement sur les événements pour en être encore à ressasser imperturbablement les antiques formules du vieux radicalisme, déjà usées jusqu'à la trame avant la guerre. Qui est capable de se passionner aujourd'hui pour ces phrases toutes faites, d'où rien de clair ni de pratique n'est jamais sorti, et qui traînent depuis tant de législatures dans toutes les professions de foi ? Qui aura seulement le courage de lire jusqu’au bout cette littérature désuète, qui fait un si piètre contraste avec les soucis urgents de l'heure tragique où nous sommes ? La tentative des coalisés ne se heurtera pas à l'hostilité du pays, elle n'aura pas à lutter contre des résistances politiques, elle est beaucoup plutôt destinée à tomber dans le vide de l'indifférence universelle. Elle dénote chez les hommes publics qui en assument la paternité, une telle méconnaissance des réalités, une telle incapacité de sortir d'un tout petit cercle d'égoïsme, une telle incapacité de s'adapter aux événements les plus graves de l'histoire du monde, que tout cela désarme la polémique. « La coalition républicaine, dit le prospectus, n'aspire pas à être un parti nouveau. » Oh non ! Elle n'aspire pas à être un parti nouveau. Elle court à l'ornière, alors que le pays républicain demande justement à en sortir. C'est là le malentendu actuel, non pas entre le pays et la République, non pas même entre le pays et le parlementarisme, mais entre le pays et certains parlementaires, — dont M. Dalbiez est chargé de recueillir les noms, connus d'avance.

7 avril 1918.

 

UN DÉBUT DANS LE MONDE

La « Coalition républicaine » rencontre l'accueil que nous avions prévu. Elle ne provoque l'enthousiasme de personne et suscite la défiance même des partis les plus avancés. Hier, la Fédération socialiste de la Seine était appelée à se prononcer sur l'attitude que devait adopter le parti socialiste à l'égard de ce nouveau Bloc. Bien que la liste des premiers adhérents contienne un certain nombre de personnalités socialistes, le Conseil général de la Fédération de la Seine n'a pas dissimulé son peu de sympathie pour toute incorporation dans une formation pour le moins superflue. Il n'a pas voulu se prononcer pour l'adhésion collective du parti, et par 7.000 voix contre 1.300, a renvoyé la question au Congrès général. Cet ajournement est tout le contraire de l'empressement En outre, le Conseil de la Fédération s'est déclaré contre l'adhésion collective des sections et fédérations. La seule concession qu'il ait faite, c'est de permettre les adhésions individuelles. C'est peu, surtout pour ce parti qui se pique de discipline et d'homogénéité. L'adhésion individuelle, c'est l'aumône accordée à l'importunité.

Cette sage réserve s'explique par des raisons qui n'ont pas été dites mais que tout le monde avait à l'esprit. Le besoin de défendre la République apparaît, qu'on le veuille ou non, comme un simple prétexte pour défendre certains hommes politiques actuellement sur la sellette. Nous ne poursuivons pas un but « électoral » ont proclamé les coalisés. Pour le moment, c'est possible, puisqu'il n'y a pas d'élections ; mais il y a des tribunaux, il y a des hommes appelés à se justifier devant ces tribunaux, et le public a constaté sans surprise que parmi les promoteurs de la « coalition républicaine » figurent au premier rang les amis et défenseurs de ces hommes en péril de Conseil de guerre. Si c'est un effet du hasard, c'est le cas de dire que le hasard est plus intelligent qu'on ne pense. Sans doute, tous les signataires n'ont pas fait ce calcul, et il faut même qu'il se trouve parmi eux des hommes d'une bonne foi indiscutable, sans quoi la combinaison n'aurait aucune chance de succès. Mais le public n'est pas si naïf qu'on le suppose. Quand il ne comprend pas il cherche à comprendre. Ne comprenant pas la nécessité subite de défendre la République que personne ne saurait menacer sérieusement, il soupçonne qu'il y a autre chose derrière le rideau. Pour que les socialistes de la Seine eux-mêmes aient éprouvé cette impression, il faut croire qu'elle est très répandue et qu'elle n'est pas sans quelque fondement.

9 avril 1918.

 

Des tiraillements et même des démissions parmi les premiers adhérents de ce nouveau groupement prouvèrent le bien-fondé des critiques formulées à son adresse. Ce qui préoccupait beaucoup plus les esprits réfléchis, c'était l'extension chaque jour plus envahissante de la mainmise de l'État sur l'agriculture, l'industrie et le commerce du pays tout entier. Même en admettant que les nécessités de la défense nationale passent avant tout, on pouvait se demander si elles suffisaient à tout justifier, et l'échec d'un grand nombre de mesures économiques prises au sujet des restrictions et du ravitaillement autorisait ce scepticisme. En tout cas, le moins qu'on pût réclamer, c'est que cette manière de faire ne fût considérée que comme absolument provisoire.

 

L'ÉTATISME ET L'APRÈS-GUERRE

« Le gouvernement sera révolutionnaire jusqu'à la paix », avait décrété la Convention. Elle entendait par là que des circonstances exceptionnelles, excusent des procédés mais elle ne prétendait pas que ce système d'expédients fût excellent, ni même recommandable en temps normal. C'est exactement ce qu'il faut nous dire aujourd'hui en matière économique.

Pour sortir d'embarras, pour parer au plus pressé, on a pris une foule de mesures, dont beaucoup ont d'ailleurs donné de médiocres résultats, et qu'il serait, même quand elles ont à peu près réussi, désastreux de considérer comme défendables en soi. Partout nous voyons la mainmise de l'État sur le commerce et l'industrie, l'initiative privée subordonnée au contrôle — et même dans bien des cas à l'autorité — des administrations officielles. Nul ne prétend qu'il en puisse être toujours autrement, et la nécessité de faire passer avant tout le ravitaillement, la production des usines de guerre, la circulation de certains produits d'intérêt général, n'est contestée par personne. Nul ne s'écrierait : « Périsse la France plutôt qu'un principe ! » Le salut public avant tout, mais il ne faut pas oublier que le salut public de demain, c'est-à-dire le relèvement de la France après la guerre, exigera une politique économique exactement contraire à celle qui est pratiquée en ce moment. C'est un point sur lequel on ne saurait trop éclairer l'opinion, trop facilement portée à croire que le socialisme d'État du temps de guerre pourrait résoudre de même les problèmes du temps de paix.

A vrai dire, les socialistes réfléchis sont les premiers à se défier de cette confusion. M. Vandervelde, dans un volume récent[4], essaye de faire une distinction entre l'étatisme et le socialisme, et montre que l'étatisme qui est précisément ce que nous voyons à l'œuvre présentement, est un système arbitraire, aboutissant fatalement au fonctionnarisme industriel et au ralentissement de la production. Mais tout le monde n'est pas capable de faire cette distinction et beaucoup de socialistes considèrent notre étatisme de guerre comme un acheminement, une étape vers le collectivisme de leurs rêves. C'est pourquoi il est bon que les hommes et les corps compétents fassent entendre la voix de la raison et de l'expérience, avant que les idées fausses ne s'enracinent dans les esprits. Certes ces idées fausses ne tarderont pas longtemps à apparaître telles, mais les leçons de choses coûtent cher, et la France de demain ne sera pas assez riche pour s'offrir le luxe de s'instruire en payant la rançon de ses erreurs. Mieux vaut les éviter. Aussi convient-il de signaler la remarquable délibération prise récemment par la Chambre de commerce de Bordeaux, pour rappeler aux pouvoirs publics la nécessité de réduire au minimum comme extension et comme durée les atteintes portées, en raison des circonstances « au jeu normal des grandes lois économiques et au développement des qualités foncières de la race ».

Il ne s'agit là ni de songe-creux ni de conservateurs de la routine. La Chambre de commerce de Bordeaux ne plaide pas la cause des égoïstes et des partisans du moindre effort. Ceux-là auraient plutôt à se féliciter d'un régime étatiste qui les dispenserait de s'ingénier, de perfectionner leurs méthodes, de faire mieux que leurs concurrents étrangers. Leur paresse d'esprit et de volonté s'accommoderait d'une sorte de bureaucratie industrielle et commerciale leur assurant, sans effort et sans risques, des bénéfices restreints mais en quelque sorte garantis par le gouvernement. Mais une telle conception ne nous permettrait ni de réparer nos ruines, ni de reprendre notre rang économique. Seule l'initiative privée, stimulée par l'espoir de réussir, qui ne va pas sans risque mais qui décuple l'effort, est génératrice de progrès. Le régime du « consortium » entre l'État et les intéressés, qui n'est en somme qu'une « régie » plus ou moins déguisée, n'a toujours donné qu'un faible rendement. Ceux qui le confondent avec le système des « cartells » allemands, font la pire des confusions. Les cartells allemands sont le fruit de l'initiative privée ; si le gouvernement les appuie et parfois les subventionne, de n'est pas en vue de les absorber, mais, au contraire, pour aider à leur essor, sans contrarier ni limiter leur liberté d'action.

Ces questions reviendront plus d'une fois à l'ordre du jour. Mais on aurait tort de croire qu'elles ne pressent pas et qu'elles s'arrangeront toutes seules au moment voulu. La Chambre de commerce de Bordeaux a le mérite de les poser en termes excellents. Sa conclusion est d'une logique irréfutable. Méfions-nous de « toutes mesure tendant à donner pour base à l'organisation économique d'après-guerre un caporalisme industriel, qui serait proprement le régime coûteux et stérile de l'incompétence et du moindre effort, qui nous conduirait à l'impuissance sur le marché mondial et, à l'intérieur, à un amoindrissement inévitable de la production, ne pouvant qu'engendrer une augmentation automatique du prix de la vie ».

17 avril 1918.

 

On a vu depuis à quel point cet avertissement était prophétique.

 

 

 



[1] « ... Les Français ont besoin d'être rossés (Die Franzosen brauchen Prugel). Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir de l'État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement ouvrier européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu'à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française tant au point de vue de la théorie qu'à celui de l'organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon. » (Extrait d'une lettre de Karl Marx à Engels datée du 20 juillet 1870).

[2] « L'expérience de la théorie marxiste de la valeur nous montre de quelle importance peut être l'obscurité pour donner de la force à une doctrine. » (GEORGES SOREL, Les Illusions du Progrès, p. 91-92).

[3] A ces quarante signatures viendra s'ajouter celle de M. Albert Thomas (20 juin).

[4] Le socialisme contre l'Etat.