LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE VI. — PENDANT LA GRANDE OFFENSIVE ALLEMANDE.

 

 

Raids d'avions et canon géant. — Restrictions et sanctions. — L'anniversaire de la protestation des députés d'Alsace-Lorraine La lettre de l'empereur d'Autriche.

 

L'ANNÉE 1817 s'était terminée, elle aussi, sans que rien de décisif se fût produit. La guerre sous-marine n'avait pas répondu aux espoirs des Allemands, tout en créant au ravitaillement des Alliés des difficultés considérables. Ce résultat ne compensait pas l'entrée en guerre des États-Unis. D'autre part, l'effet produit par l'avance des Alliés dans la région de Noyon à la suite du recul allemand du mois de mars n'avait pu contrebalancer la défection des Russes, l'invasion de la Vénétie et la mise hors de cause de la Roumanie qui accepte les préliminaires de paix austro-allemands (25 mars 1918), et signera la paix le 7 mai.

Un nouveau front s'était stabilisé dans le nord. C'est ce nouveau front qu'une formidable offensive allemande prétend forcer au printemps 1918. L'offensive commencée le 21 mars, entre Cambrai et La Fère, sur un front de 80 kilomètres, surprend la Ve armée anglaise, qui est rejetée des abords de Saint-Quentin. Les Allemands reprennent le terrain abandonné un an auparavant et menacent à la fois Amiens et la route de Paris. De nouveau « ils sont à Noyon ». Ils atteignent Montdidier : leur avance, au point extrême, approchait de 60 kilomètres. Leur élan est pourtant contenu et le danger fait au moins réaliser une réforme depuis longtemps réclamés : l'unité de commandement. Le général Foch, après plusieurs demi-mesures, est enfin proclamé « commandant en chef des armées alliées opérant en France ». Une seconde offensive (9 avril), de la Bassée à la Lys, sur 40 kilomètres de large, n'aboutit qu'à une progression de 16 kilomètres. La troisième attaque (24 avril), vers les hauteurs de Flandre n'arrive qu'à gagner 4 kilomètres du côté du Mont Kemmel et est sévèrement enrayée le 29 avril.

Pour renforcer l'effet d'intimidation de la grande offensive, les Allemands avaient repris contre Paris la guerre aérienne interrompue depuis longtemps. Les raids d'avions recommencent le 31 janvier. Le communiqué officiel français constate que trois hôpitaux ont été atteints, que les pompiers ont été de 11 h. 45 du soir à 1 h. 1/2 du matin appelés en 32 endroits différents. Le chiffre total des victimes fut de 45 tués et 207 blessés. Un des avions ennemis fut abattu.

 

UN RAID D'AVIONS SUR PARIS

Ne perdons pas notre temps à faire de la morale aux Allemands. Ils se soucient peu de savoir ce que nous pensons de leur manière de faire la guerre ; ce qui les intéresse, c'est le résultat pratique. Ils commettent systématiquement des « horreurs » dans l'espoir, hautement avoué, de provoquer ainsi chez l'adversaire un découragement propice à leurs intérêts. Croient-ils réellement que des raids d'avions sur Paris ou sur Londres aient chance d'obtenir un pareil effet ? Tout est là. Nous aurions mauvaise grâce à « crâner » pour si peu, mais on nous permettra de dire en toute simplicité que les Parisiens ne sont ni plus ni moins émus par « leurs » bombes que les habitants d'autres villes, beaucoup plus cruellement et beaucoup plus souvent soumises à la même épreuve. L'espionnage allemand pourra renseigner l'État-major ennemi sur l'attitude de la population parisienne. Si désireux qu'il puisse être de fournir des informations agréables, il lui sera difficile de montrer les gares de départ assiégées, ou les autorités effarées et suppliantes comme à Mannheim par exemple. Nous acceptons ce supplément d'inquiétude comme une nouvelle conséquence d'un état de choses qui ne dépend pas de nous, sans y mettre ni forfanterie ni affectation d'héroïsme. Nous saluons les trop nombreuses victimes, comme nous saluons chaque jour ceux qui tombent sur le front, avec une compassion fraternelle. Mais, en quoi tout cela peut-il changer le sort de la guerre ? En quoi tout cela peut-il avancer l'heure de la paix ? Nous ne le voyons pas, et si les Allemands se font la moindre illusion sur ce point, c'est que l'incapacité psychologique à nous comprendre, qu'on a tant de fois signalée chez eux, est vraiment incurable.

Le seul commentaire qu'on entende aujourd'hui n'est certes pas un commentaire pacifiste. Au lieu de nous incliner à ralentir notre effort ou à détendre notre volonté, un attentat comme celui de cette nuit nous incite, au contraire, à redoubler de vigilance pour en prévenir le retour, dans la mesure — évidemment imparfaite, quoi qu'on fasse — où la précaution humaine est capable à cet égard d'action efficace. D'autre part, l'idée des représailles, antipathique à notre caractère, s'impose un peu plus à chaque nouvelle preuve que l'Allemagne ne comprend que ce genre d'argument. Mais c'est au commandement qu'il appartient de prendre sur ce double point les mesures qu'il estimera les plus sûres. La précipitation n'est pas l'action. Laissons décider ceux qui ont en mains les éléments de décision, faisons-leur la confiance qu'ils méritent, et ne leur demandons pas des gestes ou des paroles d'apparat. Ce serait précisément faire le jeu de l'ennemi et lui donner au moins un commencement de satisfaction que de se répandre à ce propos en manifestations vaines et en phrases creuses. Sachons attendre et sachons nous taire en attendant.

1er février 1918.

 

LA PREMIÈRE CHOSE À FAIRE

Les avions allemands sont venus sur Paris. Aussitôt tout le monde réclame des mesures de précaution contre leur retour, et les journaux sont pleins de consultations plus doctes les unes que les autres sur ce qu'il faut faire. Mais il est une chose à laquelle personne ne songe, c'est à observer sérieusement les prescriptions dont la nécessité est le mieux établie. Ainsi il est entendu qu'il convient de restreindre l'éclairage, nul ne conteste l'utilité de cette restriction, mais quand il s'agit de fermer hermétiquement ses volets et de tirer soigneusement ses rideaux, il n'y a plus personne. Chacun explique que ce n'est pas la faible lueur de sa fenêtre qui augmentera beaucoup le halo révélateur de la capitale ; d'autres ferment sur la rue pour ne pas se faire remarquer par les sergents de ville, mais laissent rutiler toutes leurs vitres du côté de la cour. C'est toujours notre même défaut national : demander à tort et à travers des règlements draconiens, pester contre les pouvoirs publics qui tardent à les promulguer, et ensuite ne pas plus s'en soucier que s'ils dataient de Pharamond. Jamais nos règlements n'ont de sanctions immédiates et persévérantes. Et comment pourraient-ils en avoir quand les administrations publiques elles-mêmes affectent de n'en pas tenir compte ? Nous en citons plus loin quelques exemples typiques à propos de l'éclairage ; tout le monde pourrait en allonger la liste. Comment obtenir de particuliers qu'ils masquent leur éclairage alors qu'une caserne, en face d'eux, brille de plus de feux qu'ils n'en allument jamais ? Le cas du mystérieux travailleur qui opère à grand renfort d'acétylène à dix heures du soir près du pavillon de Flore n'est pas moins suggestif. On ne dira pas au moins que l'administration perd du temps. Elle travaille jour et nuit, comme les avions allemands, et sans penser à eux. Tâchons donc une bonne fois de ne pas réclamer l'impossible et résignons-nous à faire tout bonnement le possible. La première chose à faire, la voilà. Ce sera plus intelligent que notre système habituel, mais nous reconnaissons volontiers que cela prête moins à la conversation.

4 février 1918.

 

L'ÉCLAIRAGE ABUSIF

Chaque matin les journaux, pour impressionner les négligents, les indifférents et les sceptiques, nous citent le chiffre des contraventions dressées la veille pour abus d'éclairage. Comme ce chiffre ne diminue pas, qu'il est encore de plusieurs centaines par nuit, il faut bien croire que la menace d'une contravention ne suffit pas à émouvoir ceux que laisse par ailleurs indifférents la perspective d'être un danger public. S'il est réellement nécessaire que l'éclairage soit voilé, si cette exigence repose sur des raisons impérieuses, comme on nous le dit et comme nous le croyons, il faut prendre les moyens efficaces pour se faire obéir. Il en est un qui serait souverain, d'un effet immédiat, qui ne coûterait rien à l'État, et dont le seul tort est peut-être d'être aussi simple qu'efficace. Ce serait de couper l'électricité ou le gaz à tout contrevenant, à titre temporaire pour la première fois, jusqu'à la fin de la guerre en cas de récidive. Ce serait plus expéditif et plus sûr que la lente et inoffensive contravention, aboutissant, quand elle aboutit, à cinq francs d'amende dans quelques mois, alors que personne ne pensera plus aux ordonnances du préfet de police. On dira que la fermeture du compteur n'est pas une pénalité judiciaire. Evidemment, mais quand on le ferme à quiconque dépasse la quantité mensuelle allouée, c'est une mesure du même genre. Vous abusez, on empêche pratiquement l'abus. C'est tout, et c'est assez. La sanction est ici en même temps le remède. C'est la solution élégante. Et les rieurs ne seront pas pour les victimes, qui ne devront leur mésaventure qu'à leur incurie. Ils abuseront du pétrole, ou de la bougie, dira-t-on. C'est un abus qui n'est pas à la portée de tout le monde, et spécialement des négligents. Ceux qui n'ont pas le courage de tirer leurs rideaux ou de voiler leurs lampes ne déploieront jamais les trésors d'ingéniosité et de ténacité nécessaires pour se procurer un litre de pétrole ou un paquet de bougies. Ils gémiront devant leur compteur et ne recommenceront pas.

20 février 1918.

 

De nouveaux raids d'avions suivirent. Celui du 9 mars, effectué par une douzaine d'escadrilles, fit 13 morts et 50 blessés. Deux appareils ennemis furent abattus[1].

 

UN DÉMENTI

Le gouvernement allemand éprouve parfois le besoin de se justifier. Il déclare aujourd'hui que le dernier raid d'avions sur Paris est une représaille des « attaques ennemies » sur diverses villes de la région du Rhin. Le gouvernement français prend la peine de faire remarquer que cette affirmation est « mensongère » et qu'aucun avion français n'a bombardé aucune des villes indiquées par le communiqué allemand. C'est une réédition de l'histoire fantastique des avions français bombardant Nuremberg, sur laquelle s'est fondée, à défaut de mieux, la déclaration de guerre remise par M. de Schœn à notre gouvernement. Il est trop clair que l'Allemagne ne changera pas de procédés. Elle n'espère convaincre personne en dehors de l'Allemagne, mais elle ne se soucie que des résultats matériels. Elle espère que nous lui épargnerons les horreurs qu'elle inflige aux autres, dans l'illusion d'une décevante réciprocité. Il ne nous appartient pas de donner des conseils à ceux qui ont la responsabilité du pouvoir. C'est à eux de juger de la meilleure conduite à tenir et des meilleures ripostes à faire. Tout ce qu'on peut demander, c'est que l'humanité dont nous tenons à ne pas nous départir ne soit pas un bouclier pour l'ennemi. Nous avons les moyens d'agir, c'est à nous de choisir les plus efficaces, les plus persuasifs, sans autre préoccupation que celle de notre intérêt, et sans nous laisser leurrer, le cas échéant, par les vaines suggestions d'un ennemi qui considère la fausseté comme une vertu civique.

11 mars 1918.

 

La question des précautions à prendre fut longuement débattue. On s'en tint aux sirènes pour avertir de l'apparition du danger et à la descente dans les caves pour y échapper. Toutefois un certain nombre d'abris publics furent officiellement désignés, notamment beaucoup de gares du métro et les caves des immeubles plus particulièrement solides. Il était d'autant plus indispensable de prendre des mesures précises qu'un accident grave s'était produit à la gare du métro Bolivar par le manque de sang-froid de la foule qui s'y était précipitée. La question des alertes était d'ailleurs compliquée par le fait que certaines alertes furent données sans être suivies d'aucune visite d'avion : le public, en ce cas, se plaignait d'être dérangé pour rien, de même qu'il se plaignait d'être averti trop tard lorsque le signal ne précédait pas suffisamment ou ne précédait même pas du tout l'arrivée de l'ennemi.

 

L'ALERTE

Existe-t-il un moyen de prévenir toujours à temps de l'arrivée des avions ennemis ? Dans le doute, faut-il toujours et à tout hasard donner l'alerte, au risque de la donner à tort ? Le public, qui se plaint de n'être pas averti en cas de danger réel, se plaint de même de l'être sans raison quand le raid ne se produit pas ou expire avant d'être sur Paris. C'est pourquoi nous continuons à penser qu'une première alerte, l'alerte n° 1, devrait être donnée dès que des avions ennemis auraient passé les lignes, mais que la seconde, l'alerte n° 2, ne devrait être donnée qu'au moment où Paris même serait menacé. Naturellement la première alerte devrait être entendue du public, tout aussi bien que la seconde, mais au moyen d'un signal différent. On pourrait recourir à la sirène à note soutenue dans le premier cas, à la sirène montante et descendante pour le second. Ainsi chacun saurait à quoi s'en tenir, et, d'après ses convenances, prendrait les précautions requises. Mais, comme on ne peut sans cesse occuper les pompiers à courir les rues alors qu'ils doivent d'autre part se tenir en permanence, il faudrait arriver, au moins pour le signal n° 1, à user de sirènes fixes, placées de manière à être entendues. En dehors de cela, on aura toujours des surprises, et, même avec ce double signal, il serait téméraire de croire qu'il ne s'en produira plus jamais. C'est la guerre, la guerre à l'allemande.

15 avril 1918.

 

C'est à ce moment qu'apparaît une nouvelle forme de bombardement absolument imprévue. Le 23 mars, Paris fut bombardé par des obus dont l'origine fut tout d'abord mystérieuse. Il s'agissait d'un bombardement par canon à longue portée placé à plus de 100 kilomètres de la capitale. On hésita d'abord beaucoup sur les mesures à prendre. Les deux premiers jours on avait machinalement appliqué celles qui concernaient les avions.

 

AU SON DU CANON

Ce n'est pas la première fois que Paris entend le son du canon ennemi. Mais c'est la première fois qu'il est bombardé par un ennemi que la distance rend insaisissable. C'est une raison de plus pour envisager les choses avec sang-froid, car un danger sourd, invisible, échappant en quelque sorte à tout raisonnement, est ce qu'il y a de plus contraire à notre tempérament. La population parisienne s'habituera à cette nouvelle manière de « tenir », comme l'ont fait les populations des villes martyres du front, et elle ne demande pas qu'on lui en fasse un particulier compliment, mais il faut que les autorités administratives sachent prendre les mesures nécessaires et surtout qu'elles sachent n'en pas prendre de fâcheuses.

Est-ce le cas jusqu'ici ? Il est permis, il est même salutaire de faire quelques réserves. On a renoncé aux deux catégories d'alertes qui avaient d'abord été imaginées. Il est certain en effet que la difficulté de trouver des signaux avertisseurs différents, et qui s'entendent, et dont la différence soit comprise, est réelle. Le public a déjà de la peine, surtout de jour, à percevoir le bruit des sirènes ; néanmoins l'éducation de l'oreille est déjà faite et de ce côté il n'y a plus guère à craindre d'erreur. Mais les coups de canon, les sonneries de cloches sont beaucoup plus difficiles à percevoir, sans compter qu'on peut se tromper au premier abord sur leur signification. Néanmoins il serait bien souhaitable qu'on pût adopter un moyen de distinguer une alerte n° 1 indiquant que des avions ont simplement passé le front et une alerte n° 2 indiquant qu'ils sont sur Paris. La première serait un avertissement général, la seconde préciserait le moment où il est bon de chercher un abri. On éviterait ainsi de faire descendre et séjourner indéfiniment dans leurs caves les gens prudents mais réfléchis, qui admettent qu'il faut, quand on le peut, éviter le danger, mais non l'ombre dû danger. Vendredi et samedi soir, l'alerte minima aurait suffi. De grandes alertes insuffisamment justifiées et trop répétées créent le scepticisme, ce qui est « l'autre danger ».

Il s'agit là d'une amélioration souhaitable, mais non capitale. Voici un point beaucoup plus essentiel. On a arrêté en plein jour, dès le début de l'alerte, le service des tramways et du Métro. C'est une faute à tous égards. On comprend qu'on arrête le Métro la nuit pour en faire un abri, parce que, dans l'obscurité, les stations du Métro sont plus faciles à trouver que les abris des maisons particulières. Mais cette raison n'existe pas durant le jour, tandis qu'il en existe une — et qui doit passer avant tout — de ne pas interrompre les communications. Qu'attendent les Allemands de ces bombardements par avions ou par pièces à longue portée ? Aucun résultat militaire évidemment, mais un résultat moral et matériel, qui serait de fatiguer, de paralyser, d'interrompre la vie et particulièrement le travail de Paris. N'est-ce pas faire leur jeu, entrer dans leur combinaison, que de commencer, dès la première bombe, par arrêter le rouage fondamental de toute activité, qui est la possibilité des communications ? C'est un spectacle qu'aucune ville du front n'a donné, et qui a inspiré aux réfugiés de Nancy comme aux permissionnaires une idée — fausse assurément — mais non moins assurément défavorable du « cran » de Paris.

Il convient de se dire que nous ne sommes pas en présence d'un accident momentané. Les Allemands ont de la ténacité ; et ils n'ont pas commencé cette suprême campagne sans avoir d'avance mesuré et assuré les moyens de la continuer. Ils ne commettront pas notre faute ordinaire en matière aérienne qui est d'opérer par à-coups, de jeter tous les six mois quelques bombes sur une poudrerie, sur une usine ou sur une gare, en lui laissant dans l'intervalle le temps de respirer et de se réorganiser. Il ne s'agit pas — heureusement — de nous « réorganiser » ; il s'agit de ne pas nous désorganiser. On a célébré les vignerons faisant en Champagne la vendange sous le feu de l'ennemi, on a signalé un peu partout les vieux paysans continuant philosophiquement à labourer et à moissonner jusque sur le front. Paris ne demande qu'à faire, lui aussi, son travail de chaque jour en dépit des alertes. Mais encore faut-il que l'administration « tutélaire », sous prétexte de nous protéger, ne nous empêche pas d'aller à nos affaires, qui sont en même temps celles du pays.

M. Renaudel rappelle peu aimablement à M. Clemenceau le temps où l'Homme Enchaîné n'avait pas assez d'épigrammes contre les gouvernants incapables d'agir. Qu'aurait-il dit d'un gouvernement dont toute l'initiative paraîtrait se réduire à entraver l'activité normale et indispensable d'une ville comme Paris ? Se rend-on compte de ce que deviendrait en quelques jours une agglomération de trois millions d'habitants si son système circulatoire était suspendu ? Elle deviendrait, au point de vue moral comme au point de vue matériel, un corps sans âme et sans volonté, une masse inerte, prête à toutes les défaillances, à toutes les suggestions de l'oisiveté et de la démoralisation. Qu'on traite les Parisiens en hommes, comme ils le demandent et le méritent, si l'on ne veut pas en faire des enfants.

25 mars 1918.

 

SIMPLIFIONS

Les plaintes dont nous avons été l'écho étaient trop manifestement fondées pour n'avoir pas satisfaction. Dès maintenant, il est entendu que l'alerte n° 3, réservée au canon, n'entraînera aucune interruption des services publics, usines et moyens de communications. C'est le bon sens. Est-il même bien utile de faire annoncer, par tambour et sifflets, des coups de canon qui sont assurément plus faciles à entendre et à comprendre que les signaux avertisseurs destinés à les annoncer ? Et, dans le même ordre d'idées, est-on sûr que la berloque soit nécessaire pour annoncer que le canon ne tire plus ? Quand elle a sonné hier, elle a plutôt provoqué une gaieté de bon aloi, car tout Paris était dehors, au soleil, au Bois, et depuis trois heures chacun avait remarqué tout seul la fin de la canonnade. Laissons ce canon tranquille. Quand il tonnera, on l'entendra bien, et ceux qui ne l'entendront pas n'ont nul besoin de votre roulement de tambour. Habituons-nous à l'idée que nous sommes en guerre, et que la guerre crée des risques et des ennuis que ne comporte pas le temps de paix. On a raison de signaler l'avion, qui est invisible et insidieux, encore vaudrait-il mieux, du moment qu'il devient endémique, ne pas en abuser. Et c'est en abuser que de lui faire les honneurs de la sirène dès qu'il a passé le front. Restons-en à deux alertes : la petite, sans arrêt des services publics, pour l'avion allemand qui passe le front, — la grande, pour l'avion arrivé sur Paris. Quant au canon, laissons ce bruyant personnage s'annoncer lui-même.

26 mars 1918.

 

LE CANON AVERTISSEUR

L'alerte n° 3 est supprimée. « C'est le canon, dit la note de la préfecture, qui avertira les Parisiens du danger. » C'est ce que nous avions demandé, et dans les mêmes termes. L'affaire est donc réglée en ce qui concerne le canon. Restent les avions. Ne saurait-on trouver un moyen de distinguer le danger lointain et simplement possible du danger immédiat et déjà présent ? L'alerte n° 1 répondrait au premier cas, l'alerte n° 2 au second, et chacun agirait en connaissance de cause comme il le jugerait à propos. La difficulté est de trouver des signaux différenciés et entendus de loin. La sirène actuelle, au mugissement croissant et décroissant, est maintenant passée dans les habitudes. Il n'y aurait qu'à la garder pour l'alerte n° 2. Pour l'autre, il paraîtrait simple d'adopter la sirène au son uniforme, la sirène ténor, comme on l'appelle, paraît-il, à condition d'en interdire l'emploi pour d'autres usages. On a déjà fait taire celles des usines, la plupart des autres n'ont pas plus de nécessité absolue. Est-il bien indispensable, par exemple, que les remorqueurs de la Seine se fassent entendre de Bercy au Point du Jour quand ils demandent à 200 mètres l'écluse de la Monnaie ? Qu'on supprime les bruits inutiles, et l'on constatera avec une agréable surprise qu'il n'est nullement difficile de taire entendre aux Parisiens deux signaux avertisseurs parfaitement distincts pour les deux genres d'alerte, répondant à. deux catégories différentes de danger à courir et de précautions à prendre.

30 mars 1918.

 

L'alerte n° 3 était à peine supprimée qu'il fut question de la rétablir.

 

SAVOIR CE QU'ON VEUT

La première condition du succès, en tout ordre d'idées, c'est de savoir ce qu'on veut, et ensuite de s'y tenir. Ne donnons pas une fois de plus l'exemple de l'incohérence. Il est question à présent de rétablir l'alerte n° 3, celle qui avait pour objet d'annoncer l'entrée en action du gros canon allemand bombardant Paris. Naturellement, si on rétablit l'alerte, il faudra bien rétablir une berloque pour annoncer la fin de l'alerte. Mais comme les Allemands ne sont pas forcés de nous prévenir de leurs intentions, nous sonnerons la berloque au petit bonheur, quitte à procéder à une nouvelle alerte quelques instants après. Tout cela est enfantin. Si encore c'était seulement enfantin, il n'y aurait que demi mal, nous n'en sommes pas à un enfantillage près. Mais on paraît oublier que toutes ces alertes, toutes ces berloques, mobilisent les pompiers et les agents, les occupent à courir les rues de Paris alors qu'ils peuvent avoir quelque chose de plus sérieux et de plus utile à faire. Il faut pourtant se dire une bonne fois que l'état de guerre, même à l'arrière, comporte des risques qu'il ne dépend pas de nous d'éviter entièrement, surtout quand il s'agit d'une guerre conduite avec un mépris total et prémédité de tout le vieux droit des gens. Certes il faut recourir, à l'arrière comme sur le front, à tous les moyens pratiques susceptibles de diminuer les pertes, et c'est pourquoi l'alerte contre les avions s'explique. Il s'agit alors d'un accident, d'une menace momentanée, contre laquelle des mesures de précaution sont efficaces. L'avion ennemi n'est pas en permanence ; le canon, au contraire, est braqué sans interruption, il n'interrompt son tir que s'il a des raisons inconnues de nous de s'arrêter. Nous sommes à son égard en état d'alerte continue, comme beaucoup d'autres localités, et des alertes intermittentes ne pourraient que nous donner l'idée fausse que nous sommes en sécurité dans l'intervalle. Rétablir l'alerte n° 3 ne serait pas seulement donner un signe d'instabilité mentale, ce qui est déjà fâcheux, ce serait, en outre, déranger pour rien les pompiers et gardiens de la paix qui ont autre chose à faire, et donner à la population parisienne l'illusion dangereuse qu'elle est en sécurité en dehors des moments d'alerte officielle.

1er avril 1918.

 

Finalement l'alerte n° 3 resta supprimée.

Un obus du gros canon causa une catastrophe : il tomba l'après-midi du Vendredi-Saint, à 4 heures, sur l'église Saint-Gervais où un concert spirituel des célèbres chanteurs de cette paroisse devait avoir lieu. On releva 75 tués et 90 blessés, dont un certain nombre succombèrent les jours suivants.

 

L'EFFET MORAL

Les Allemands ont proclamé eux-mêmes que des bombardements comme celui dont Paris est l'objectif ne peuvent avoir aucun effet militaire. Ce qu'ils recherchent, de leur propre aveu, c'est un effet moral. Il s'agit de décourager, d'apeurer la population civile, afin de l'amener à l'état d'esprit d'où sortent les traités à la bolchevik. Ce raisonnement serait peut-être exact pour l'Allemagne, et nous devons le croire puisque les Allemands nous jugent forcément d'après eux-mêmes. C'est toujours un peu ainsi qu'on juge autrui. Mais en ce qui nous concerne, il est difficile de se tromper plus lourdement. La vérité, et on l'a vu hier une fois de plus, c'est que l'Union sacrée se reforme instantanément en présence du danger, et encore plus en face de la menace se présentant sous une forme basse et vile. A peine un obus avait-il éventré une église et décimé la foule des fidèles réunis pour les cérémonies du vendredi saint qu'un sentiment commun s'est fait jour. Même dans les milieux les plus laïques, les plus détachés de toute préoccupation religieuse, on a eu l'impression que quelque chose de sacrilège avait été commis. Il n'est pas d'usage en France d'invoquer le « vieux Dieu » national à chaque phrase, mais les croyants eux-mêmes sont les premiers à penser qu'il y a quelque chose de pire que d'ignorer Dieu officiellement, c'est d'en faire une sorte de complice pour des actes que la morale chrétienne et la morale simplement laïque s'accordent à réprouver.

Les paroles prononcées à la Chambre, les termes mêmes du communiqué, expriment cette nuance, avec la discrétion respectueuse qui convient. Non seulement tout le monde a tenu à rendre hommage aux victimes que la mort est venue surprendre au milieu de leurs prières au Dieu de paix, en ce jour particulièrement recueilli, mais cet hommage s'est traduit par des actes. Le projet d'incorporation de la classe 1919 a été voté sans opposition, et les auteurs d'amendements y ont spontanément renoncé. Les socialistes minoritaires ont voté pour, ce qu'ils n'avaient pas fait pour les classes précédentes, et ils ont tenu, par la bouche de M. Pressemane, à donner explicitement leur adhésion afin d'affirmer, devant la menace de l'ennemi « l'inébranlable résolution de tous les partis de tout sacrifier pour assurer le salut de la nation ». Cette menace de l'ennemi qui réunit tous les cœurs, ce n'est pas seulement celle du front, c'est aussi l'autre, celle qui vise les femmes et les enfants à 100 kilomètres de la ligne de feu. L'effet moral produit, le voilà.

31 mars 1918.

 

Le bombardement par gros canon, sans cesser complètement, devint de plus en plus intermittent et de moins en moins efficace dans le courant d'avril. Beaucoup d'obus n'arrivaient plus jusqu'à Paris. Cet amoindrissement d'activité et d'efficacité fut attribué à l'usure des pièces employées au nombre de trois, à l'intensité de notre contre-bombardement sur les emplacements bientôt repérés et même à l'éclatement d'une des pièces qui, après avoir été d'abord démenti, fut officiellement annoncé. La protection d'un grand nombre de monuments fut d'ailleurs assurée par des sacs de terre. En outre, la zone spécialement exposée fut bientôt connue et un certain nombre d'habitants la quittèrent pour la province ou simplement pour des quartiers moins menacés.

Le gouvernement, tout en tenant secrets les points de chute, avait publié jusqu'ici la liste des victimes des avions ainsi que du bombardement à longue portée. Lorsque ce dernier recommença (27 mai) après une assez longue accalmie, le gouvernement décida de ne plus rien laisser savoir, solution dont l'avantage était évident, mais qui n'était pas sans inconvénients.

 

LE SILENCE

Le gouvernement a sagement décidé de ne communiquer et de ne laisser publier aucun renseignement, direct ou indirect, sur les points de chute des projectiles du canon à longue portée. Rien de mieux ; tout le monde approuvera et observera la consigne. Mais il semble qu'on ne veuille même plus faire connaître les victimes. Cette discrétion s'explique moins et peut avoir ses inconvénients. Elle favorisera d'abord les faux bruits et les exagérations fantaisistes, puisque rien ne permettra de les rétorquer. En second lieu elle laissera planer une inquiétude générale dans le pays tout entier. Tous ceux qui ont à Paris des parents ou des amis — et qui n'en est là aujourd'hui ? — assiégeront la poste et le télégraphe chaque fois que les journaux signaleront, sans autre détail, une reprise du bombardement. La liste des victimes — sans leur adresse — éviterait cette agitation pour le moins inutile, et on ne voit pas bien ce que l'Allemagne y gagnerait.

29 mai 1918.

 

La nécessité des restrictions, vu l'insuffisance du tonnage et le souci de ne pas accroître à la légère nos paiements au dehors, continuait à peser sur la situation intérieure, mais il était nécessaire, avant d'en proclamer de nouvelles, d'avoir les moyens légaux de les faire respecter. Une loi fut votée à cet effet.

 

RESTRICTIONS ET SANCTIONS

On nous annonce de nouvelles restrictions. Personne n'en conteste la nécessité, mais jusqu'ici la plupart des mesures qui ont été prises ont perdu les trois quarts de leur efficacité faute d'esprit de suite, et surtout faute de sanctions. Les tribunaux, en effet, n'ont pas cru en général être en droit de frapper de pénalités les infractions aux arrêtés ministériels. Au contraire, chez nos alliés, le juge, mieux armé par la législation, a pu rappeler vertement à la stricte observation des restrictions édictées ceux qui se permettaient de s'y dérober. Nous en avons cité ces jours-ci des exemples topiques en ce qui concerne l'Angleterre. Avant-hier, M. Maurice Colin en a cité au Sénat de non moins concluants en ce qui regarde les États-Unis : « Accaparement, profit illicite, vente au-dessus de la taxe : amende, 8.500 dollars, emprisonnement, deux ans. Manœuvres pour provoquer des hausses illicites : 10.000 dollars, quatre ans de prison. Fabrication d'alcool avec des fruits utiles à l'alimentation : amende, 5.000 dollars, emprisonnement, deux ans. Résistance aux agents du contrôle des vivres : amende, 1.000 dollars, emprisonnement, un an. Vente au-dessus du prix de la taxe : amende, 5.000 dollars, emprisonnement, deux ans. » Voilà des sanctions pratiques, qui ne supposent pas que les Américains soient plus incapables que d'autres de se plier bénévolement à ce qu'exige l'intérêt national, mais qui tiennent compte des égoïstes, des négligents, des indifférents, lesquels se rencontrent dans tous les pays.

Nous avons aussi les nôtres, et c'est pourquoi le Sénat a voté vendredi le projet déjà adopté par la Chambre, qui arme désormais la police contre les contrevenants. M. Boret n'a pas caché au Sénat que nos alliés sont choqués du luxe alimentaire qu'ils remarquent dans certains grands établissements. Ils ne savent pas, ne peuvent pas savoir quel est le régime beaucoup plus frugal et approprié aux circonstances qui est de règle dans la plupart des familles et, de ce qu'ils ont sous les yeux, ils concluent, non sans apparence de raison, que nous vivons dans l'abondance et que les besoins de notre ravitaillement ne sont pas si impérieux que nous le prétendons. Comment leur faire croire que nous manquons de blé, de sucre, de beurre, quand ils voient nos pâtisseries si appétissantes et si achalandées ? C'est pour dissiper ce malentendu que vont être édictées les nouvelles restrictions sur lesquelles le Conseil des ministres se prononcera mardi, et c'est pour que ces restrictions ne restent pas lettre morte, comme tant d'autres, que va être incessamment promulguée la loi « établissant des sanctions aux décrets et arrêtés rendus pour le ravitaillement national. » Cette fois, les décrets du gouvernement, — encore qu'ils doivent être soumis dans le délai d'un mois à la ratification du Parlement, — sont légalement exécutoires sans délai et sanctionnés par des peines sérieuses. La première infraction sera punie d'une amende de 16 à 2.000 francs et d'un emprisonnement de six jours à deux mois, ou d'une des deux peines seulement ; pour la récidive, l'amende monte de 2.000 à 6.000 francs et la prison de deux mois à un an. En outre, le gouvernement pourra réquisitionner immédiatement les denrées et substances ayant donné lieu aux poursuites.

Dira-t-on qu'il ne s'agit que de l'avenir ? Qu'on y prenne garde. Dès maintenant, c'est-à-dire dès la promulgation de la loi, ces sanctions seront applicables aux derniers décrets concernant la consommation du pain, la réquisition des céréales, la fabrication de la farine, la taxation et la vente en gros du sucre, la consommation de l'essence. Ceux qu'on annonce visant l'interdiction de la pâtisserie, confiserie, des fruits glacés, des chocolats de luxe, du beurre de table dans les restaurants, etc., comporteront naturellement les mêmes sanctions. Nous savons fort bien, et le ministre espère fermement que cet arsenal pénal n'aura pas besoin d'être mis à l'épreuve. Le patriotisme de chacun se prêtera de bonne grâce à des privations que le monde entier s'impose et auxquelles nous n'avons pas la sottise de prétendre échapper, mais elles seront d'autant plus volontiers acceptées qu'on n'aura plus le spectacle démoralisant de quelques égoïstes impunis. Le sentiment de la justice et de l'égalité devant les sacrifices est un des plus puissants que ressente la nature humaine. En lui donnant satisfaction, nous assurons non seulement l'efficacité des restrictions, mais aussi leur popularité.

11 février 1918.

 

Le ministre du ravitaillement, aussitôt arme, édicta une série de mesures ayant pour but de réduire certaines consommations, surtout dans les restaurants.

 

LES RESTRICTIONS

Il est certainement difficile de dresser une liste de restrictions qui réponde à son objet, car jusqu'ici on n'y est pas arrivé. M. Boret sera-t-il plus heureux que ses prédécesseurs ? Il a, en tout cas, ce qui leur manquait, il est armé. La loi promulguée mardi édicté des sanctions précises et sérieuses contre les contrevenants. Il n'y a qu'à les appliquer en tout lieu et avec esprit de suite, car toute restriction qui n'est observée que par les hommes de bonne volonté est fatalement inefficace. Les bonnes volontés se découragent quand les fraudes égoïstes échappent à la répression.

Il serait facile de critiquer les restrictions nouvelles. Elles gênent quelques habitudes et contrarient le confort. Mais comme elles ne peuvent donner de résultat qu'à cette condition, toute critique fondée uniquement sur les commodités personnelles de tel ou tel ne peut être prise en considération, ni même être décemment formulée. Les seules critiques que nous nous permettrons sont celles qui ne portent pas atteinte au principe des économies alimentaires. Par exemple, il est interdit de déjeuner avant onze heures du matin. Or, beaucoup d'occupations obligent ceux qui s'y livrent à déjeuner plus tôt. Nous nous excuserons d'employer un argument professionnel, mais le personnel de la composition d'un journal du soir ne peut déjeuner à 11 heures, parce que c'est le moment où presse le travail. Il existe d'autres cas que chacun peut vérifier autour de soi. Malgré tout, si cette prescription devait entraîner une réelle économie, nous la subirions sans mot dire, mais il n'en est rien. Le convive qui déjeune à dix heures ne recommence pas à midi. Ce n'est pas pour son plaisir qu'il déjeune si matin. On comprend l'interdiction du lunch de l'après-midi, lequel n'empêche pas de dîner, et qui est, par conséquent, un luxe alimentaire, mais rien de tel n'est à craindre dans la matinée. Il y a donc là une simplification à opérer, et sans aucun inconvénient. Laissons déjeuner dès dix heures ceux qui en ont besoin, personne n'abusera de cette latitude pour déjeuner deux fois.

Voici une autre critique qui nous paraît également justifiée. Il est interdit de consommer plus de deux plats — non compris le potage, hors-d'œuvre et dessert — dans les restaurants « où le prix des repas à la carte ou à prix fixe dépasse six francs ». D'abord on ne voit pas trop comment le prix d'un repas à la carte peut être connu et fixé a priori. Mais, en outre, pourquoi cette complication ? Pourquoi ne pas interdire partout — ce qui simplifie singulièrement le contrôle — de dépasser deux plats ? Il est du reste peu probable que le menu puisse s'allonger quand l'addition s'amoindrit, comme le décret paraît le croire. Mais, même si ce miracle était possible, on ne voit pas pourquoi le régime maximum des grands restaurants ne suffirait pas aux plus modestes ; l'économie n'en sera que plus grande, et on évitera toutes les contestations. On peut vivre avec un potage, un hors-d'œuvre, deux plats et un dessert, même quand on n'est pas un millionnaire. Le savetier peut s'en contenter comme son voisin le financier. Et par la même occasion, il n'y aurait plus deux catégories de restaurants au point de vue du fromage ; ceux à six francs où tout fromage est prohibé, et ceux plus humbles, mais mieux partagés, où certains fromages seront autorisés. La simplification du contrôle est la première condition de tout règlement efficace.

Faisons-nous encore l'écho d'une réclamation assez curieuse. Les restaurants ne serviront plus de sucre. Chacun apportera le sien. Soit. Mais comme les personnes qui vivent d'ordinaire au restaurant et qui en ont fait honnêtement la déclaration n'ont pas reçu de carte de sucre, ou n'en ont reçu qu'une partielle, il leur sera impossible d'apporter leur sucre. Il faudra donc leur allouer une carte comme à tout le monde, sous peine de leur infliger une inégalité sans raison. Nous ne voulons pas multiplier les observations. Nous savons que l'œuvre de M. Boret est ingrate, aussi ingrate que nécessaire. Nous n'avons aucune tendresse pour les égoïstes, qui ne savent spontanément ni se refuser un agrément ni s'imposer le moindre sacrifice. Nous demandons seulement que les privations soient les mêmes pour tous, qu'elles atteignent leur but sans chercher autre chose, et qu'on ne fasse en cette matière ni passe-droits, ni trompe-l'œil.

15 février 1918.

 

LE RESPECT DES RESTRICTIONS

Le rôle du ministre du Ravitaillement n'est pas une sinécure. Les prédécesseurs du ministre actuel s'en sont aperçus, et leur bonne volonté n'a pas suffi à leur mériter le succès. M. Victor Boret a été plus heureux. Son activité ne s'est pas dispersée en mesures contradictoires. Il n'a pas hésité, ayant vu la gravité de la situation, à recourir à des remèdes héroïques et à s'y tenir en dépit des plaintes même fondées. Il n'a pas craint de répéter au public que des restrictions efficaces ne peuvent être obtenues sans privations et que c'est même à la privation que se reconnaît l'efficacité de la restriction. Cette vérité élémentaire commence à faire son chemin, même chez les cerveaux irréfléchis, qui réclament volontiers toutes les restrictions à condition de ne souffrir d'aucune. On entend de moins en moins ces lamentations puériles, qui trahissent encore plus d'inconscience que d'égoïsme. Ceux mêmes à qui elles viennent encore machinalement sur les lèvres, sont les premiers à en confesser l'inanité dès qu'on leur demande quelle serait leur solution, et la trop nombreuse tribu des « il n'y a qu'à » — comme les a baptisés M. Boret — perd chaque jour de son assurance et encore plus de son crédit.

Est-ce à dire que tout péril alimentaire soit conjuré et qu'on puisse dès maintenant considérer comme acquise la classique « soudure » entre les récoltes des deux années consécutives ? Elle le sera, mais à condition de ne rien relâcher des dispositions édictées. Il ne faut pas oublier que des difficultés supplémentaires ont surgi, du fait des déplacements de populations dus aux évacuations des pays envahis, aux départs d'habitants de la région parisienne provoqués par les bombardements, et aussi aux arrivées plus nombreuses de renforts américains. Tout cela est naturel, et même opportun, mais tout cela dérange forcément les « plans de mobilisation » du ministre du Ravitaillement. Il n'est pas besoin de beaucoup de méditations pour comprendre que les courants d'approvisionnements ne se déplacent pas aussi vite et aussi facilement que les consommateurs auxquels sont destinés ces approvisionnements. Il n'est pas moins évident, d'autre part, que le tonnage consacré à amener un plus grand nombre de troupes américaines est partiellement enlevé au transport des vivres, alors qu'il en faudrait justement un peu plus puisque le chiffre des bouches à nourrir est accru. La tâche du ministre du ravitaillement est alourdie et compliquée par ces circonstances, qu'il faut bien prendre comme elles sont puisqu'il ne dépend ni de lui ni de nous de les changer.

Du moins nous appartient-il de ne pas rendre encore plus ingrate une mission qui l'est déjà suffisamment, en nous guérissant de cette tendance quasi nationale à ruser avec la consigne, comme des écoliers qui essayent de tromper la surveillance du maître. On est un peu confus de constater que beaucoup de gens — qui se croient d'ailleurs de braves gens et qui même le sont pensent jouer « un bon tour » à l'administration en obtenant un peu plus que leur part réglementaire de tout ce qui est limité. Ils ont l'air de croire qu'on les prive de sucre ou de gâteaux comme on prive les enfants de dessert pour les punir de n'avoir pas été sages. Ils donnent par cette légèreté, qu'ils estiment inoffensive ou tout au moins bénigne, un surcroît de travail bien intempestif aux autorités chargées d'imposer quelques restrictions à chacun dans l'intérêt de tous. Et quand ils réussissent à obtenir plus que leur dû, ils portent atteinte à l'intérêt national dont ils sont les premiers à proclamer qu'il doit passer avant tout. Il faut donc leur faire toucher du doigt leur responsabilité, et, si les considérations morales n'y suffisent pas, il n'y a pas à leur épargner les sanctions judiciaires. C'est ce que M. Boret rappelle aux préfets, par une circulaire qui paraît au Journal Officiel de ce matin : aux erreurs et aux oublis l'avertissement peut suffire, « aux infractions graves ou répétées, la justice réservera les rigueurs de la loi ».

Le régime des cartes d'alimentation, et notamment des tickets de pain, serait illusoire s'il était appliqué sans fermeté : le trafic des bons de la part du consommateur, la complaisance du fournisseur quand il donne plus que ce qui est légal, les falsifications de la carte ou les mensongères déclarations de perte en vue d'en obtenir une seconde, tout cela est proprement de l'abus de confiance, de l'escroquerie, de la contrefaçon, et on peut ajouter que les circonstances actuelles ne sont pas des circonstances atténuantes. On s'explique que les maires, par faiblesse et par sympathie irréfléchie, soient tentés d'exagérer le nombre des rations supplémentaires allouées aux « travaux de force » ; c'est au préfet, plus éloigné et plus indépendant de l'électeur, à remettre les choses au point. Ceux qui tarderaient à le faire sont d'ailleurs prévenus qu'on leur coupera le ravitaillement jusqu'à ce que tout soit rentré dans l'ordre. C'est draconien, dira-t-on. Non, c'est nécessaire et c'est juste.

Mais nous ne vivons pas seulement de pain, même en France, le pays par excellence des mangeurs de pain. La hausse de la viande préoccupe le ministre du Ravitaillement. Cette hausse a une part de spéculation, sur laquelle on peut gagner quelque chose, mais il ne faut pas se leurrer. Ce serait dangereusement « bourrer le crâne » du public que de lui laisser croire que la viande serait bon marché sans les manœuvres de certains intermédiaires. Elle est chère aussi parce qu'elle se raréfie. Le ministre songe à en diminuer la consommation par la « semaine sans viande », dont on adoucirait la rigueur par la consommation, permise même ces jours-là, de la viande de cheval. Pourquoi pas ? La viande de cheval n'a rien contre elle que le préjugé, et encore s'est-il beaucoup affaibli. Le tout est d'en avoir assez. Les bêtes mises en réforme par l'armée peuvent fournir une précieuse ressource, surtout si on a la précaution de les mettre à l'engrais pendant quelques semaines. Tout cela est affaire d'organisation. M. Boret a donné la preuve que le sens de l'organisation ne lui manque pas, non plus que l'esprit de suite. Qu'il continue, il sera suivi par le grand public, et même par les quelques égoïstes dont l'éducation était à refaire.

18 avril 1918.

 

Malgré tout, il fallut en revenir au système des jours sans viande déjà appliqué à raison de deux jours par semaine l'année précédente. A partir du 15 mai 1918, les jours sans viande furent portés au nombre de trois (mercredi, jeudi, vendredi), exception faite pour la viande de cheval interdite cependant dans les restaurants.

Une forme de restrictions d'une nature particulière, puisqu'elle portait sur la consommation intellectuelle, concerne le papier. Déjà les journaux avaient subi des réductions de format ou de nombre de pages très sensibles. Les livres furent à leur tour atteints.

 

POUR LE LIVRE FRANÇAIS

Il est inutile de démontrer longuement l'utilité de maintenir, dans la mesure du possible, l'industrie du livre en temps de guerre. Tout le monde la comprend. Le livre est, à côté du journal, un des instruments de propagande les plus naturels, et l'Allemagne en fait un usage qui confine à l'abus, mais qui n'est pas sans efficacité. Les vitrines des librairies en pays neutres sont déjà infiniment moins garnies du côté français que du côté allemand. Ne les appauvrissons pas au-delà de ce qui est strictement inévitable.

Pourquoi ces réflexions ? Elles sont suggérées par le dernier arrêté, signé du ministre du Commerce, du ministre des Finances et du ministre de l'Intérieur, concernant les restrictions à opérer dans la consommation du papier. Cet arrêté, qui est du 2 février, est le troisième rendu sur la matière en moins de six semaines. Il annule, en les complétant, les deux premiers, datés du 29 décembre et du 16 janvier, ce qui prouve à la fois la difficulté que présente la question et aussi, il faut bien l'avouer, une certaine légèreté dans la manière de l'étudier. A-t-on trouvé cette fois une solution pratique et définitive ? Cet arrêté entré en vigueur le 20 février, a pour nouveauté principale d'imposer aux livres futurs des régies d'économie typographique. On veut éviter l'abus de papier, sensible dans certains livres, où quelques lignes occupent une page, de manière à faire un volume avec les matières d'une brochure. Soit. Mais il y a une limite, et il n'y a pas besoin d'être un spécialiste pour comprendre qu'on l'a dépassée. Désormais, les livres ne peuvent plus être composés qu'en caractères de 9 interlignés à 3 points, c'est-à-dire avec les lignes séparées par un intervalle d'un millimètre en plus de la largeur de la ligne elle-même, car le point typographique égale à peu près un tiers de millimètre. Ceci est un maximum. Si l'on emploie du 10, il ne pourra être interligné qu'à 2 points, le 11 ne pourra être interligné qu'à 1 point, et le 12 devra être plein. On dira, mais pourquoi pas ? Eh bien ! un volume aussi farci, aussi noir, fera un effet absolument illisible. On a bien rarement vu un volume en 12 plein, ou en 11 à 1 point. Il faudrait au moins augmenter d'un point les limites indiquées, et quand on pense quelle différence insignifiante peut produire pour toute la librairie française ce malheureux tiers de millimètre, il est difficile de croire qu'on ne puisse l'obtenir. On gâche plus de papier chaque jour que cette économie d'un « point » n'en peut faire économiser en un an...

4 mars 1918.

 

POUR LE LIVRE SCOLAIRE

Nous avons parlé de la crise du papier et de la réglementation qui menace le livre français. Il faut y revenir en ce qui concerne une variété plus particulièrement atteinte, c'est le livre scolaire : depuis le Ier janvier il est majoré formidablement — de 70 %. C'est là une situation particulièrement regrettable, car elle touche toutes les familles qui ont des enfants, et plus fortement les familles nombreuses. D'où vient cette augmentation spéciale du livre de classe ? En grande partie de la hausse phénoménale du carton, car le livre scolaire se vend cartonné. Or, le carton a augmenté depuis la guerre de 500 %. De 17 ou 20 francs avant la guerre il est passé à 170 francs, et ce n'est pas fini. Cette crise au carton sévit en Angleterre comme chez nous, et même davantage, car l'habitude du livre cartonné est plus répandue chez nos voisins que chez nous, ils ont, il est vrai, pris des mesures. Le numéro du 4 août dernier du Publisher's Circular indique qu'une commission spéciale nommée à cet effet a pris la décision de délivrer des licences d'importation du « carton de paille » nécessaire à la reliure, mais de réserver ces licences aux éditeurs de livres d'éducation, qui doivent, pour en profiter, « déclarer les titres exacts des livres pour lesquels est faite la demande. Il faut que ceux-ci soient des livres scolaires à l'usage des écoles, collèges et maisons d'éducation ». Une tonne de carton sera accordée par 12.000 volumes vendus dans les douze mois précédents, soit 80 grammes par volume. On voit que si la question préoccupe aussi nos voisins, ils ont fait autre chose pour la résoudre que d'augmenter les prix de vente. Ils réservent le carton au cartonnage : est-il sûr que nous n'en abusons pas pour des utilisations moins urgentes ? Pour tout ce qui touche le papier et ses dérivés nécessaires à la librairie, il est clair qu'il faut chercher les économies là où on peut en trouver, plutôt qu'en arrêtant la production intellectuelle. Nous entrons peu à peu dans cette voie, mais on nous signale encore de toutes parts des débauches d'affichage, comme dimension et comme multiplicité, qui ne sont certes pas de première nécessité. Ne touchons au livre français, à celui qui est utile, qu'à la dernière extrémité.

18 mars 1918.

 

L'état moral du pays à la veille de la nouvelle offensive allemande était très résolu. Une preuve en fut donnée par l'éclat d'une manifestation qui eut lieu à la Sorbonne, le 1er mars, pour commémorer la tragique séance de l'Assemblée de Bordeaux (1er mars 1871) où les députés de l'Alsace et de la Lorraine avaient fait entendre leur suprême et unanime protestation contre la cession forcée de leur pays aux vainqueurs. Voici le texte de cette protestation célèbre, qui fut lue de nouveau dans le grand amphithéâtre en présence du président de la République, des présidents des deux Chambres, du président du Conseil, du ministre des Affaires étrangères, du cardinal Amette et autres éminents représentants de la France dans son entier.

« Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationale, une déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces provinces, leur volonté et leur droit de rester françaises.

« Livrés au mépris de toute justice, et par un odieux abus de la force à la domination de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.

« Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement.

« La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.

« Au moment de quitter cette enceinte, où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés.

« Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l'avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.

« Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers une affection filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

Ont signé :

LOUIS CHAUFFOUR, EDOUARD TEUTSCH, Dr ANDRÉ, OSTERMANN, SCHNEEGANS, EMILE KELLER, KABLE, MELSHEIM, BŒLL, TITOT, ALBRECHT, ALFRED KŒCHLIN, VICTOR REHM, SCHEURER-KESTNER, ALPHONSE SAGLIO, LOUIS HUMBERT, KUSS, RENCKER, DESCHANGE, BŒRSCH, TACHARD, NOBLOT, DORNÈS, BAMBERGER, BARDON, LÉON GAMBETTA, FRÉDÉRIC HARTMANN, JULES GROSJEAN.

 

LA JOURNÉE DE L'ALSACE-LORRAINE

« Pensons-y toujours et n'en parlons jamais ! » Nous n'en sommes plus là, grâce à l'Allemagne. C'est elle, en déchirant le traité de Francfort, qui a remis la question de l'Alsace-Lorraine au premier plan, non seulement en France, mais dans le monde entier. Elle peut se rendre ce témoignage qu'il n'est plus aujourd'hui un endroit, si reculé soit-il, où l'on ne connaisse à présent la magnifique protestation dont le quarante-septième anniversaire a donné lieu à l'émouvante commémoration d'hier. Nous ne la remercions pas du service qu'elle a rendu à la cause du droit en prenant l'initiative de mettre fin à. une situation de fait dont elle était la bénéficiaire et dont le droit était la victime. Les anciens auraient vu là une de ces manifestations du Destin qui sont supérieures à la volonté de l'homme. Bossuet y montrerait un de ces arrêts inéluctables de la Justice éternelle, qui frappe d'aveuglement les superbes à l'heure fixée par elle pour les grandes réparations de l'histoire. Car nous assistons à un phénomène que les historiens futurs auront peine à s'expliquer. Comment l'Allemagne, qui n'avait rien à craindre, qui affermissait par la simple continuation de la paix les conquêtes que lui avait données la force, s'est-elle jetée bénévolement dans un conflit qui remettait nécessairement en question l'œuvre — inique, mais puissante — de son passé ? Son excuse est qu'elle ne doutait pas de la victoire, et d'une victoire aussi prompte que complète ; mais c'est précisément le signe de « l'esprit d'imprudence et d'erreur » que de n'avoir pas de doutes à la veille d'événements formidables qui dépassent toujours par quelque endroit les prévisions des hommes d'Etat.

Nous ne voulons pas exagérer le facteur moral. Nous savons bien qu'on ne reprend pas Strasbourg en Sorbonne, mais n'est-ce pas également une faute d'appréciation non moins fâcheuse quoique contraire que de ne rien voir ni comprendre en dehors de l'immédiate réalise ? Les Allemands, quoi qu'ils en disent, ne font pas fi des sentiments, quand ils espèrent pouvoir les tourner en leur faveur. Leur activité « intellectuelle » en est la meilleure preuve. Ils ne publieraient pas tant de brochures, de volumes, de journaux de propagande s'ils n'éprouvaient tout de même le besoin de mettre un peu de littérature autour de leur vilaine politique. Ce n'est pas de la littérature que nous appelons à notre secours : c'est le cri jaillissant spontanément de tous les cœurs. Le succès profond remporté hier par le discours improvisé de M. Clemenceau en est un grand exemple. Tout avait été dit, et magnifiquement dit, par les orateurs précédents, et cependant la foule attendait encore un mot, et un mot de celui qui précisément ne devait pas parler, ne voulait pas parler, parce que le chef du gouvernement a pour fonction d'agir, de réaliser, et non de se faire acclamer. M. Clemenceau n’a pas fait un discours. Il a rappelé qu'il était un des survivants du drame effroyable où l'Alsace-Lorraine fut sacrifiée, à Bordeaux, il y a près d'un demi-siècle, pour sauver le reste de la patrie. Et il a rapporté d'autre part l'écho du front, écho nullement grandiloquent, mais simple et résolu à la veille de la grande offensive : « ils ne passeront pas. » C'est tout, et, en effet, c'est tout puisque nous ne pensons pas à autre chose. Dans l'immensité de l'épreuve, chacun de nous, du plus modeste au plus élevé, n'est qu'un « humble soldat qui passe ». Ce qui demeure, ce qui compte, ce qu'il faut saluer, c'est la personne morale de la France, et, derrière elle, en une perspective majestueuse, le cortège émouvant des nations qui combattent pour la liberté, pour l'humanité.

3 mars 1918.

 

L'intérêt de cette séance ne fut pas uniquement sentimental : M. Pichon, qui la présidait, révéla dans son discours une démarche de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris qui prouvait que l'Allemagne était résolue à nous acculer à la guerre même si nous eussions voulu l'éviter à tout prix en nous dérobant aux conditions de l'alliance franco-russe. Il s'agissait d'une dépêche adressée le 31 juillet 1914 au baron de Schœn par M. de Bethmann-Hollweg. Le début en était déjà connu par notre Livre Jaune. On nous demandait de faire savoir dans les 18 heures si nous entendions rester neutres en cas de guerre russo-allemande : voici la fin qui était restée secrète.

« Si le gouvernement français déclare rester neutre, Votre Excellence voudra bien lui déclarer que nous devons, comme garantie pour neutralité, exiger la remise des forteresses de Toul et de Verdun, que nous occuperions et restituerions après achèvement de la guerre avec la Russie. La réponse à cette dernière question doit être ici avant samedi après-midi, quatre heures. »

 

Il en résultait manifestement que si par impossible nous déclarions vouloir rester en paix, nous serions obligés de livrer les clefs de notre frontière de l'Est, c'est-à-dire de nous mettre à la merci de l'Allemagne à l'heure qu'il lui plairait de choisir. Cette révélation fit grand bruit, même en Allemagne où l'on avait affecté d'abord de la croire fausse, mais le gouvernement allemand ne put la démentir.

Le problème de l'Alsace-Lorraine apparaissait de plus en plus comme impossible à éluder et son intérêt international était reconnu spontanément par les peuples les plus désintéressés dans la question.

 

UNE VUE TRÈS EXACTE

Une revue américaine, la New Republic, a publié sur la Société des nations, sur ce qu'on en pense en France, et sur le rôle que la France serait appelée à jouer dans le cas où l'idée serait mise en pratique, un article qui pose on ne peut plus intelligemment la question. L'auteur constate d'abord que de gouvernement français, à tort ou à raison, donne parfois l'impression de n'accorder qu'un intérêt platonique à l'après-guerre. La victoire d'abord ! Certains sont tentés d'en conclure que la France ne songe qu'à ses aspirations nationales. Ce jugement simpliste est injuste et faux, et la New Republic explique clairement pourquoi. La vérité, c'est que la France sent parfaitement que la Société des nations, si elle veut être autre chose qu'une formule, doit être en état d'imposer par la force les décisions du droit aux puissances agressives. Or, ces puissances agressives, dédaigneuses de la justice, enclines à renier leur signature, tout le monde les connaît. Au fond, il n'y en a qu'une, et, de par la géographie, ce sera toujours la France qui se trouvera appelée à lui barrer la route de l'iniquité. C'est parce que la France se rend compte de ce rôle périlleux qu'elle envisage, non pas avec une défiance égoïste et préconçue, mais avec une hésitation réfléchie et bien naturelle, une combinaison qui lui assigne une pareille responsabilité, tant que les moyens de l'assumer ne lui sont pas assurés. Voici d'ailleurs la conclusion :

« Si nous voulons avoir une Société des nations capable de défendre les petits peuples de l'Europe contre une agression, nous devons pouvoir compter sur la coopération de la France, je dis plus, l'avoir à notre tête. Mais la France ne pourra prendre cette place si elle sort de la guerre sans aucune compensation de ses sacrifices immenses. Si elle était aujourd'hui contrainte de renoncer à toute récupération, à toute restitution, il serait à craindre qu'elle ne se réfugiât dans le nationalisme égoïste d'une petite nation secondaire sans espérances et sans craintes. En se plaçant à ce point de vue, on comprendra très clairement que la satisfaction des ambitions nationales légitimes de la France est un objectif international de la première importance...

« La France a besoin d'une Société des nations et la Société des nations a besoin de la France. Cette nécessité est si évidente qu'on s'étonne de la voir si généralement méconnue. Et peut-être, si les Français insistent pesamment sur la nécessité de vaincre et passent légèrement sur la question d'une ligue, est-ce parce qu'ils sentent que le caractère essentiellement international de leurs aspirations nationales n'est pas pleinement reconnu à l'étranger et parce que ceux qui ne sont pas Français opposent volontiers les buts nationaux de la France aux projets internationaux de l'Amérique et de l'Angleterre, sans se douter que si les uns ne sont pas réalisés, les autres doivent éventuellement échouer ».

On ne saurait ni mieux dire ni mieux penser.

20 mars 1918.

 

La nécessité de faire comprendre tous les aspects du problème n'en était que plus instante.

 

CE QU'IL FAUT SAVOIR SUR L'ALSACE-LORRAINE

Les socialistes français, anglais, belges et peut-être italiens vont envoyer aux Etats-Unis des délégués, chargés d'exposer et de faire partager les vues exprimées dans le mémorandum adopté par la Conférence de Londres. Rien de plus légitime, et l'on comprend l'intérêt qu'ils attachent à l'adhésion de leurs coreligionnaires des États-Unis et à celle, qui serait infiniment flatteuse, du président Wilson. Nous n'avons pas à intervenir dans cette mission ; on nous permettra néanmoins de recommander aux envoyés du socialisme interallié de ne pas négliger une question sur laquelle nous sommes tous d'accord, mais qui n'est pas aussi bien connue au-delà de l'Océan que nous sommes tentés de le croire. C'est celle de l'Alsace-Lorraine. Avant la guerre actuelle, elle était presque ignorée de la masse du peuple américain. Grâce à un noyau de grands intellectuels américains, hauts universitaires pour la plupart, grâce aux articles et aux conférences qu'ils ont prodigués avec un zèle et une conscience dont nous ne serons jamais assez reconnaissants, le public transatlantique sait aujourd'hui ce qui s'est passé en 1871. Il connaît le brutal abus de la force que nous avons subi, il connaît les protestations réitérées de la population annexée contre la violence dont elle a été victime, il connaît et il ressent l'injustice commise, non pas à notre seul préjudice, mais au préjudice du droit universel, dont la guerre actuelle permet d'espérer le redressement.

Est-ce à dire qu'il n'y ait plus rien à apprendre sur cet émouvant sujet à nos amis d'Amérique ? Il reste à leur faire comprendre la situation actuelle des pays annexés, par quels moyens l'Allemagne a tâché d'y imposer, à défaut d'une acceptation du fait accompli qui s'est toujours refusée, une couche d'immigrants allemands destinés à « démarquer » la race indigène, à l'éliminer de ses propres foyers et à la remplacer par de faux Alsaciens-Lorrains, qui peuvent parfois tromper de loin les esprits insuffisamment avertis. Il faut lire et faire lire pour dissiper toute confusion sur ce qui touche l'Alsace-Lorraine un ouvrage excellent, qui n'est pas un tract de propagande, qui n'a rien de ce qu'on appelle une « œuvre de circonstance », bien que l'auteur ne dissimule pas qu'il lui a été inspiré par les circonstances. L'ouvrage, c'est La France de l'Est, l'auteur, c'est M. Vidal de la Blache, le maître incontesté de l'école géographique en France, un des savants dont le nom fait partout autorité parce qu'il n 'a jamais couvert la plus légère altération à la stricte et impartiale vérité[2].

On trouve dans le volume de M. Vidal de la Blache une étude géographique et historique, digne de la plume qui a écrit le classique Tableau de la France, grandiose introduction à la grande Histoire de France de M. Lavisse. Tout ce qui concerne le passé des deux provinces mutilées en 1871 est mis au point avec une sûreté et une sobriété qui ne laissent place à aucune obscurité, mais ce qui est le plus approfondi, le plus original peut-être, et en tout cas le plus actuel, c'est toute la partie qui concerne la période contemporaine. Le développement de l'industrie cotonnière, la prodigieuse et toute récente extension de la métallurgie du fer, — une des causes du déchaînement de convoitises allemandes d'où la guerre est sortie, — l'importance économique de la situation de Strasbourg, au point où le Rhin cesse d'être une barrière sauvage et où la nature a marqué le passage d'un monde à l'autre en même temps que le début de la navigation, — tout cela est traité d'une façon définitive. Mais à un point de vue encore plus directement pratique, ce qui retiendra non moins l'attention c'est l'étude du mouvement de la population depuis la conquête allemande.

L'Alsace-Lorraine comptait 1.600.000 habitants à l'heure de l'annexion par l'Allemagne. Elle en comptait au moment de la guerre actuelle au moins 1.900.000, mais cette population a subi un double changement. D'abord 500.000 Alsaciens-Lorrains ont émigré vers la France, vers la patrie perdue. Voilà un fait à retenir, à signaler, à souligner. Peut-on oublier ce demi-million d'Alsaciens-Lorrains quand on discute les destinées de leur pays, qu'ils n'ont quitté que chassés par la présence du conquérant ? Et inversement, il y a en Alsace-Lorraine, aujourd'hui, un nombre presque égal d'immigrés, campés en pays conquis, sans racines dans le sol, sans lien avec l'habitant indigène, simples intrus implantés de force dans le glacis de l'empire. On les reconnaît sur place, de loin on peut parfois s'y méprendre. En effet, il y a en Alsace-Lorraine un certain nombre d'Allemands qui datent d'avant la conquête : un statisticien allemand en comptait 42.000 en 1861. En second lieu, viennent les Allemands qui se sont fait naturaliser sujets du Reichsland depuis 1870 : il y en a environ 100.000. On les inscrit comme Alsaciens-Lorrains, mais ils n'en ont que le titre officiel. Enfin il reste 300.000 Allemands ayant conservé leur nationalité d'origine, qui sont, même officiellement, des étrangers, et qui, en fait, se considèrent et sont considérés comme exerçant un service commandé en pays ennemi.

On voit quel départ il est nécessaire de faire quand on parle du vœu des populations. Le vœu qui compte, celui qui répond au droit, ce n'est pas le vœu de ceux qui sont installés en Alsace-Lorraine contre tout droit, c'est le vœu de ceux qui sont chez eux, ou qui veulent y rentrer, avec leur titre ancien et imprescriptible de citoyens français.

9 mars 1918.

 

Les attaques contre le ministère n'avaient pas cessé. Une interpellation de M. Emile Constant (8 mars) au sujet des affaires judiciaires en cours fournit à M. Clemenceau l'occasion d'un mordant succès. L'ordre du jour de confiance fut voté par 374 voix contre 41.

 

UNE PAROLE JEUNE

Il serait difficile et injuste de dire que M. Clemenceau court après les succès oratoires. Ceux qui l'attaquent sans cesse lui reprochent de ne pas suffisamment leur répondre ; ils sont mal venus aujourd'hui à lui reprocher son discours d'hier. Il serait préférable assurément — et il est probable que M. Clemenceau est de cet avis — que le président du Conseil n'eût pas eu besoin de le prononcer, mais ceux qui l'ont amené à la tribune ne sauraient s'en prendre qu'à eux-mêmes des coups qu'ils ont reçus. La défensive de M. Clemenceau tourne volontiers à l'offensive, et l'offensive ne va pas sans laisser chez les vaincus des rancœurs dont peut pâtir l'œuvre commune de la défense nationale. Mais le pays, tout en regrettant les atteintes portées à l'Union sacrée par de tels débats, sait faire le départ des responsabilités. Il ne comprend pas la politique quotidiennement agressive des socialistes contre un gouvernement auquel ils font grief de ne compter aucun des leurs après avoir préventivement refusé d'y participer. La Chambre elle-même trouve que les socialistes tendent à tenir une place un peu absorbante dans les débats parlementaires, qu'ils ne témoignent pas à l'égard des orateurs qui ne sont pas de leur obédience les égards qu'ils revendiquent pour les leurs, qu'ils abusent des interpellations systématiques, dont le résultat est connu d'avance, et qui ne peuvent que faire perdre, sans utilité pour qui que ce soit, un temps réclamé par des questions plus urgentes. Tout cela explique que la popularité de M. Clemenceau soit en hausse à l'arrière comme sur le front, et que la minorité qui le combat à la Chambre perde à chaque nouveau vote un peu de son effectif et encore plus de sa conviction. Il ne s'est plus trouvé hier que 41 irréconciliables (chiffres rectifiés) pour refuser la confiance, et encore n'ont-ils pas osé présenter un ordre du jour formel de défiance. Les socialistes majoritaires n'ont été que jusqu'à l'abstention, ce qui prouve à quel point le débat leur paraissait à eux-mêmes inopportun. Mais alors est-il raisonnable, est-il digne d'un parti qui a l'ambition permise d'être autre chose qu'une force négative, de recommencer indéfiniment ce jeu stérile ? Déjà une autre interpellation est déposée ; à qui fera-t-on croire qu'elle répond à un intérêt national ?

Or, c'est celui-là seul qui compte aujourd'hui et le succès de M. Clemenceau vient précisément de ce qu'il ne veut pas en connaître d'autre. Il n'a pas fait, comme l'en accuse l'Humanité, de la « polémique » contre le socialisme, encore moins a-t-il eu l'idée « d'interpeller le parti socialiste ». C'est rapetisser singulièrement les angoissantes préoccupations de l'heure que de tout ramener à la mesure d'un des éléments de la nation. M. Clemenceau a pensé à tout autre chose, et il a défini beaucoup plus simplement son attitude à l'égard des socialistes : « Je n'ai rien fait contre vous. Je ne ferai rien contre vous. » C'est la sagesse même. La patrie est en danger, notre existence nationale est en cause : un gouvernement serait bien incompréhensif et bien criminel qui choisirait une pareille veillée des armes pour agir contre une catégorie quelconque de Français. M. Clemenceau n'y songe pas, plaignons ceux qui donneraient l'impression qu'ils y pourraient songer à sa place.

Eh ! sans doute, M. Clemenceau a commis des fautes dans sa vie politique. Il ne dit pas le contraire. « Je suis un homme calme et prudent que le danger de son pays a rendu sage et attentif. » Si le danger l'a rendu sage, c'est qu'il ne l'a pas toujours été. Mais est-ce une raison pour jeter la pierre à un homme politique parce qu'il déclare qu'il a profité de l'expérience ? Faut-il préférer ceux à qui la réalité n'a jamais rien appris ni rien fait oublier, ceux qui sont fiers de ressembler, sans s'en douter, à un Charles X ? M. Clemenceau se pique de ne songer qu'à la guerre, ce qui est d'ailleurs la plus efficace façon de songer à la paix. C'est une politique « simple » lui a-t-on objecté. Evidemment, mais il s'agit d'un problème qu'on ne résoudra pas par la complication. Ce sont des idées « simples » qui sont à la base et qui forment l'armature d'un peuple. M. Clemenceau en a rappelé quelques-unes, celles sur lesquelles repose le moral d'un pays démocratique. A ceux qui demandent, comme des enfants, qu'on les protège contre les sévérités de l'opinion par les ciseaux de la censure, M. Clemenceau n'a pas caché que la liberté comporte certains risques, mais qu'elle seule engendre la confiance et l'adhésion, sans lesquelles il n'y a pas d'élan national. On ne sauve pas la République « par des vociférations et des gesticulations » ; on la compromet au contraire en lui donnant un air de tyrannie qui est sa propre négation. Quant au Parlement, rien ne lui a fait plus de tort dans l'opinion que toutes les velléités de prétention à l'inviolabilité collective des parlementaires. La lumière est hygiénique pour les peuples comme pour les individus.

Et c'est manifestement la préoccupation maîtresse du docteur Clemenceau que de consolider, d'assainir si besoin est, l'état moral du pays. Il a rendu à l'abnégation de ceux qui portent depuis quatre ans tout le poids du sacrifice un hommage que l'histoire confirmera, et auquel la Chambre tout entière s'est associée. Mais il ne s'agit pas de formules vaines, il ne s'agit pas de répudier la paix à la bolchevik en la préparant par les erreurs qui l'ont rendue inéluctable en Russie. M. Clemenceau a montré l'inconscience de ceux qui parlent de refuser les crédits de guerre tout en protestant qu'ils ne sont pas pour « la paix à tout prix ». Ne serait-ce pas la rendre obligatoire que de refuser à ceux qui nous défendent contre elle les moyens matériels de continuer leur bon travail jusqu'au jour où on en pourra obtenir une autre ? Et c'est sur ce point qu'il a posé la question de confiance, donnant ainsi à un débat mesquin une conclusion digne des temps que nous vivons. La réponse de la Chambre a été ce qu'elle devait être ; si elle n'a pas été unanime, c'est qu'il y a des votes dictés par des raisons où la raison n'est pas libre d'intervenir. Nous savons bien que les discours en soi ne signifient rien et que l'éloquence des résultats restera toujours la première. Pourtant des paroles comme celles d'hier ne sont pas de celles qu'emporte le vent. M. Clemenceau a eu l'art de traduire, en un langage sans apprêt, sans phrases toutes faites, sous la forme la plus directe et la plus dénuée de littérature, les sentiments qui sont au fond de tous les cœurs. Sa parole ne porte pas de rides, peut-être tout bonnement parce que son patriotisme n'en a pas.

10 mars 1918.

 

L'opposition, sans désarmer aucunement, se montra plus discrète au Parlement, mais dans la presse elle ne manqua aucune occasion de s'affirmer. Il s'en présenta d'ailleurs une d'une grande importance. Le comte Czernin, ministre des Affaires étrangères de l'Autriche-Hongrie, dans un discours officiel du 2 avril, adressé aux chefs des groupes du conseil municipal de Vienne, avait fait la déclaration suivante :

« M. Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive sur le front occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations et sur quelles bases. Je répondis immédiatement, d'accord avec Berlin, que j'étais prêt à ces négociations, que je ne voyais aucun obstacle à la paix avec la France si ce n'était les aspirations françaises relatives à l'Alsace-Lorraine. On répondit de Paris qu'il n'était pas possible de négocier sur cette base. Dès lors, il n'y avait plus de choix. »

M. Clemenceau, qui se trouvait sur le front au moment où le discours arriva à Paris, répondit simplement : « Le comte Czernin a menti. »

Le comte Czernin riposta par la note suivante :

« Sur l'ordre du ministre autrichien des Affaires étrangères, le conseiller de légation comte Nicolas Revertera a eu, en Suisse, plusieurs entrevues avec le commandant Armand, attaché au ministère de la Guerre français, homme de confiance de M. Clemenceau.

« Au cours d'un entretien à Fribourg, en Suisse, le 2 février de l'année courante, ces deux Messieurs ont discuté la question de savoir si et sur quelle base une discussion pouvant amener la paix générale serait possible entre les ministres des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie et de France, ou entre des représentants officiels de ces ministres.

« Le comte Revertera, suivant les instructions du ministre autrichien des Affaires étrangères, et selon l'ordre de ce dernier, a déclaré alors au commandant Armand, dans les derniers jours de février, en le chargeant d'en informer M. Clemenceau, que le comte Czernin était prêt à conférer avec un représentant de la France et qu'il considérait qu'une telle entrevue pourrait avoir du succès, dès l'instant où la France renoncerait à ses intentions sur l'Alsace-Lorraine.

« Il fut alors répondu au comte Revertera, au nom de M. Clemenceau, que ce dernier n'était pas en état d'accepter la renonciation proposée à cette annexion de la part de la France, de sorte qu'une entrevue de délégués serait actuellement, suivant le point de vue des deux parties, sans utilité. »

A cette note M. Clemenceau répliqua en ces termes :

« En arrivant au pouvoir, M. Clemenceau a trouvé des conversations engagées, en Suisse, sur l'initiative de l'Autriche, entre le comte Revertera, ami personnel de l'empereur, et le commandant Armand, du 2e bureau de l'État-Major, désigné à cet effet par le ministre de l'époque.

« M. Clemenceau ne crut pas devoir prendre la responsabilité d'interrompre des pourparlers qui n'avaient donné aucun résultat, mais qui pouvaient fournir d'utiles sources d'informations. Le commandant Armand put donc continuer de se rendre en Suisse sur la demande du comte Revertera. L'instruction qui lui fut donnée, en présence de son chef par M. Clemenceau fut celle-ci : Ecouter et ne rien dire. »

Lorsque le comte Revertera fut enfin convaincu que sa tentative d'amorçage pour une paix allemande demeurait sans succès, il prit la peine, afin de bien caractériser sa mission, de remettre, le 25 février dernier, au commandant Armand, une note de sa main, dont la première phrase est ainsi conçue :

« Au mois d'août 1917, des pourparlers avaient été engagés dans le but d'obtenir du gouvernement français, en vue de la paix future, des propositions faites à l'adresse de l'Autriche-Hongrie qui seraient de nature à être appuyées par celle-ci auprès du gouvernement de Berlin. »

Le comte Revertera, solliciteur et non sollicité, avoue donc en ces termes qu'il s'agissait D'OBTENIR DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS des propositions de paix sous le couvert de l'Autriche à destination de Berlin. Et voilà le fait, établi par un document authentique, que le comte Czernin ose transposer en ces termes : « M. Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive sur le front occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations et sur quelles bases. »

Non seulement en parlant ainsi, il n'a pas dit la vérité, mais encore il a dit le contraire de la vérité. En France, c'est ce que nous appelons mentir...

Il serait trop aisé de rappeler à quel point l'Autriche a fatigué Rome, Washington et Londres de ses sollicitations de prétendue paix séparée, qui n'avaient d'autre but que de nous faire glisser sous le joug dont elle fait profession de s'accommoder. Qui ne connaît l'histoire de la récente rencontre (en Suisse toujours) d'un ancien ambassadeur d'Autriche avec une haute personnalité de l'Entente ?[3] La conférence ne dura pas plus que quelques minutes. Cette fois encore, ce n'était pas notre allié qui avait sollicité l'entrevue, c'était le gouvernement autrichien.

Le comte Czernin ne pourrait-il pas retrouver dans sa mémoire le souvenir d'une autre tentative du même ordre, faite à Paris et à Londres, deux mois seulement avant l'entreprise Revertera, par un personnage d'un rang fort au-dessus du sien ? Là encore, il subsiste, comme dans le cas présent, une preuve authentique, mais beaucoup plus significative.

On remarqua que cette réplique soulevait une nouvelle question, puisqu'elle faisait allusion à une autre tentative émanant d'un personnage « fort au-dessus » du comte Revertera.

Le comte Czernin répondit par un communiqué extrêmement embarrassé, qui s'étendait longuement sur les négociations Armand-Revertera, reconnaissait en passant l'entrevue Mensdorff-Smuts et avouait d'un mot la tentative faite par une personnalité d'un rang bien plus élevé, tout en protestant contre l'accusation de mensonge jetée à la face du ministre austro-hongrois.

« ... En juillet 1917, le comte Revertera fut invité par l'intermédiaire d'un neutre, au nom du gouvernement français, à faire savoir s'il serait en mesure de prendre connaissance d'ouvertures de ce gouvernement à celui d'Autriche-Hongrie. Lorsque le comte Revertera, après avoir eu l'autorisation, eut répondu affirmativement, en juillet 1917, le comte Armand, son parent éloigné, arriva le 7 août 1917, « chez lui », à Fribourg.

« Au nom du président du Conseil d'alors, M. Ribot, le commandant Armand demanda alors au comte Revertera si des conversations seraient possibles entre la France et l'Autriche-Hongrie.

« L'initiative de cette prise de contact vint donc du côté français. Le comte Revertera fit au ministère des Affaires étrangères austro-hongrois un rapport sur cette question posée sur l'ordre du gouvernement français. Le ministère lui demanda d'entrer en conversation avec l'homme de confiance français et de constater, au courant de ces conversations, si, par-là, on ne pourrait pas créer des bases pour amener une paix générale.

« Le comte. Revertera entra ensuite, le 22 et le 23 août 1917, avec le commandant Armand, en pourparlers qui cependant, comme M. Clemenceau le dit justement, ne donnèrent aucun résultat : les négociations cessèrent là.

« Quand M. Clemenceau prétend que les négociations du comte Revertera et du commandant Armand étaient en cours lors de son entrée en fonctions, cela est inexact. Ce n'est qu'en janvier 1918 que le commandant Armand, cette fois sur l'ordre de M. Clemenceau, prit de nouveau contact avec le comte Revertera. Le fil rompu en août 1917 fut donc repris par M. Clemenceau en janvier 1918.

« De ce nouveau contact sortirent les négociations connues par le communiqué officiel du 4 avril 1918. Il est exact que le comte Revertera remit à cette occasion au commandant Armand l'annotation dont M. Clemenceau cite seulement la première phrase et qui confirme que le comte Revertera, dans les pourparlers qui eurent lieu en août 1917 avec le commandant Armand, avait eu ordre de constater si on pouvait obtenir du gouvernement français des propositions qui, adressées à l'Autriche-Hongrie, offriraient des bases pour une paix générale et que l'Autriche-Hongrie pourrait faire connaître à ses alliés.

« Les déclarations du comte Czernin, dans son discours du 2 avril, répondent donc entièrement à la réalité quand il dit :

« M. Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive de l'Ouest, s'informa auprès de moi si j'étais prêt à des négociations et sur quelles bases. »

« Le reproche du mensonge fait par M. Clemenceau au comte Czernin ne peut par suite pas être maintenu, même avec cette restriction faite par le communiqué du gouvernement français.

« Le gouvernement austro-hongrois ne connaît rien de ces sollicitations pour « une prétendue paix séparée », dont l'Autriche-Hongrie aurait fatigué les gouvernements de Rome, de Paris, de Washington et de Londres.

« Par contre, il est vrai qu'en Suisse eut lieu, entre l'ambassadeur comte Mensdorff et le général Smuts, un entretien avoué par le gouvernement anglais à la Chambre des communes ; l'entretien cependant ne dura pas seulement quelques minutes, mais quelques heures en plusieurs reprises. Si M. Clemenceau demande au ministre austro-hongrois des Affaires étrangères si celui-ci se rappelle qu'avant la tentative du comte Revertera, donc il y a environ un an, une tentative du même genre fut faite par une personnalité d'un rang bien au-dessus, le comte Czernin n'hésite pas à répondre par l'affirmative, mais il faut ajouter, pour être complet et exact, que cette tentative n'aboutit également à aucun résultat... »

 

M. Clemenceau répliqua en mettant en cause l'empereur d'Autriche :

« Le mensonge délayé demeure le mensonge.

« Le mensonge de M. le comte Czernin est d'avoir dit que, quelque temps avant l'offensive, M. Clemenceau lui avait fait demander s'il était prêt à entrer en négociations et sur quelles bases.

« M. Clemenceau a opposé à cette allégation le passage de la note manuscrite du comte Revertera, où il est dit qu'il s'agissait pour l'Autriche d'obtenir de la France des propositions de paix. Le texte du solliciteur est authentique, M. le comte Czernin n'a pas osé le contester.

« Pour masquer sa confusion, il essaye de soutenir que c'est sur la demande de M. Clemenceau que l'entretien a été repris. Il y a malheureusement pour lui, un point de fait qui suffit à mettre son allégation à néant :

« C'est que M. Clemenceau a été saisi de l'affaire le 18 novembre 1917 — c'est-à-dire le lendemain de sa prise de possession du ministère de la Guerre — par une communication de l'intermédiaire datée du 10 novembre et par conséquent destinée à son prédécesseur...

« M. le comte Czernin a pour dernière ressource de dire que la démarche qu'il impute à M. Clemenceau est sans importance.

« L'important en l'espèce, affirme-t-il, n'est pas tant de savoir qui prit l'initiative des conversations avant le commencement de l'offensive sur le front occidental, mais qui les fit échouer. Alors, pourquoi tout ce bruit ? Pour constater que tous les gouvernements français, comme la France elle-même, sont irréductibles sur la question d'Alsace-Lorraine ?

« Qui donc aurait cru qu'il fût besoin de M. le comte Revertera pour élucider dans l'esprit du comte Czernin une question sur laquelle l'empereur d'Autriche avait lui-même prononcé le dernier mot ?

« Car c'est bien l'empereur Charles qui, dans une lettre du mois de mars 1917 a, de sa main, consigné son adhésion aux « justes revendications françaises relativement à l'Alsace-Lorraine ».

« Une seconde lettre impériale constate que l'empereur était « d'accord avec son ministre ».

« Il ne restait plus à M. le comte Czernin qu'à recevoir son propre démenti. »

 

Le comte Czernin essaya de nier l'authenticité des « prétendus propos politiques que l'empereur Charles aurait tenus dans une lettre ». Il qualifia d'absurde l'idée que l'empereur aurait adhéré « au juste désir de la France sur la réacquisition de l'Alsace-Lorraine » et que son ministre aurait pensé exactement comme lui. Cette fois, M. Clemenceau produisit la lettre elle-même, lettre autographe transmise, le 31 mars 1917, par le prince Sixte de Bourbon-Parme, beau-frère de l'empereur d'Autriche, et officier de l'armée belge, à M. Poincaré et communiquée aussitôt, avec l'assentiment du prince, au président du Conseil, M. Ribot. Voici ce document :

« Mon cher Sixte,

« La fin de la troisième année de cette guerre, qui a apporté tant de deuils et de douleurs dans le monde, approche. Tous les peuples de mon empire sont unis plus étroitement que jamais dans la volonté commune de sauvegarder l'intégrité de la monarchie au prix même des plus lourds sacrifices. Grâce à leur union, au concours généreux de toutes les nationalités de mon empire, la monarchie a pu résister depuis bientôt trois ans aux plus graves assauts. Personne ne pourra contester les avantages militaires remportés par nos troupes, en particulier sur le théâtre de guerre balkanique.

« La France a montré, de son côté, une force de résistance et un élan magnifiques. Nous admirons tous sans réserve l'admirable bravoure traditionnelle de son armée et l'esprit de sacrifice de tout le peuple français.

« Aussi m'est-il particulièrement agréable de voir que, bien que momentanément adversaires, aucune véritable divergence de vues ou d'aspirations ne sépare mon empire de la France et que je suis en droit de pouvoir espérer que mes vives sympathies pour la France, jointes à celles qui règnent dans toute la monarchie, éviteront à tout jamais le retour d'un état de guerre pour lequel aucune responsabilité ne peut m'incomber. A cet effet, et pour manifester d'une façon précise la réalité de ces sentiments, je te prie de transmettre secrètement et inofficiellement à M. Poincaré, Président de la République française, que j'appuierai par tous les moyens et en usant de toute mon influence personnelle auprès de mes alliés les justes revendications françaises relatives à l'Alsace-Lorraine.

« Quant à la Belgique, elle doit être rétablie entièrement dans sa souveraineté, en gardant l'ensemble de ses possessions africaines, sans préjudice des dédommagements qu'elle pourra recevoir pour les pertes qu'elle a subies.

« Quant à la Serbie, elle sera rétablie dans sa souveraineté, et en gage de notre bonne volonté, nous sommes disposés à lui assurer un accès équitable et naturel à la mer Adriatique ainsi que de larges concessions économiques. De son côté, l'Autriche-Hongrie demandera comme condition primordiale et absolue que le royaume de Serbie cesse à l'avenir toute relation et qu'il supprime toute société ou groupement dont le but politique tend vers une désagrégation de la monarchie, en particulier la Narodna Obrana ; qu'il empêche loyalement et par tous les moyens en son pouvoir toute sorte d'agitation politique, soit en Serbie, soit en dehors de ses frontières, dans ce sens, et qu'il en donne l'assurance sous la garantie des puissances de l'Entente.

« Les événements qui se sont produits en Russie m'obligent de réserver mes idées à ce sujet jusqu'au jour où un gouvernement légal et définitif y sera établi.

« Après t'avoir ainsi exposé mes idées, je te demanderai de m'exposer à ton tour, après en avoir référé avec ces deux puissances, l'opinion tout d'abord de la France et de l'Angleterre, à l'effet de préparer ainsi un terrain d'entente sur la base duquel des pourparlers officiels pourraient être engagés et aboutir à la satisfaction de tous.

« Espérant qu'ainsi nous pourrons bientôt, de part et d'autre, mettre un terme aux souffrances de tant de millions d'hommes et de tant de familles qui sont dans la tristesse et l'anxiété, je te prie de croire à ma très vive, et fraternelle affection.

« CHARLES. »

 

La polémique ne s'arrêta pas là. Le comte Czernin déclara que la lettre était « falsifiée », et que le passage concernant l'Alsace était ainsi conçu :

« J'aurais fait valoir toute mon influence personnelle en faveur des prétentions et des revendications françaises concernant l'Alsace-Lorraine si ces prétentions étaient justes, mais elles ne le sont pas. »

 

M. Clemenceau ne laissa pas le dernier mot au comte Czernin. Il s'en prit même directement à l'empereur.

« Il y a des consciences pourries.

« Dans l'impossibilité de trouver un moyen de sauver la face, l'empereur Charles tombe en des balbutiements d'homme confondu.

« Le voilà réduit à accuser son beau-frère de faux, en fabriquant de sa propre main un texte de mensonge ! ... »

 

L'empereur d'Autriche, manifestement déconcerté par cette divulgation, adressa à l'empereur Guillaume un télégramme repentant où il donnait comme preuve de ses dispositions à l'égard de l'Alsace-Lorraine le fait que les canons austro-hongrois tiraient en commun avec ceux de l'Allemagne sur le front occidental. L'empereur d'Allemagne s'empressa de se déclarer convaincu et en profita pour insister sur la solidarité d'intérêts qui existait plus que jamais entre les deux empereurs et les deux empires. C'est le comte Czernin qui fut le bouc émissaire de l'aventure : il dut donner sa démission le 15 avril et fut remplacé le 17 par le baron Burian auquel il avait succédé lui-même le 22 décembre 1916.

Toute cette histoire provoqua un naturel émoi et les adversaires de M. Clemenceau considérèrent qu'il avait commis une grave erreur en révélant la tentative de l'empereur d'Autriche, ce qui empêcherait toute tentative de ce genre à l'avenir. En outre, les socialistes demandèrent à savoir quelle suite avait eue cette démarche et pourquoi elle n'avait pas abouti. La Commission des affaires étrangères de la Chambre se saisit de l'incident et M. Clemenceau s'expliqua devant les trois Commissions de la Défense nationale (affaires étrangères, guerre, marine) réunies. Elles entendirent de même les anciens présidents du Conseil, MM. Ribot et Painlevé. La même procédure fut suivie au Sénat. Finalement le gouvernement français décida de communiquer tout le dossier de cette affaire à la Commission des affaires étrangères de la Chambre. Certains députés auraient même voulu que le cas fût soumis à la Chambre siégeant en commission générale.

 

UNE NOUVELLE FORME DE COMITÉ SECRET

Ce n'est même pas une nouvelle forme, c'est la forme classique du Comité secret que prétend établir, d'une façon permanente, la proposition de M. Forgeot. L'honorable député de la Marne demande, en effet, que toutes les affaires concernant la défense nationale soient soumises, non plus à des commissions spéciales, mais à la Chambre tout entière, siégeant en commission générale, comme c'est le cas du Conseil municipal de Paris, par exemple, quand il s'agit du budget. Nous reconnaissons là une vieille idée du parti socialiste, auquel M. Forgeot n'appartient pas, mais auprès duquel il a trouvé immédiatement un appui facile à prévoir. C'est la marotte du gouvernement direct par la Chambre qui reparaît. Ces commissions spéciales suffisent en effet tant qu'il s'agit d'un simple contrôle à exercer sur le pouvoir exécutif, mais cette conception parlementaire ne suffit pas au zèle de ceux qui veulent tout savoir, tout diriger, avec les meilleures intentions du monde, nous le savons, mais malheureusement aussi avec une méconnaissance incurable des nécessités gouvernementales. Il est même inouï que les Montagnards d'aujourd'hui aient si complètement perdu de vue les leçons des grands ancêtres dont ils se réclament. La Convention, loin de tout faire en Comité secret, laissait au contraire tout se faire au Comité de Salut public, lequel était très concentré, peu bavard et tout-puissant, le type par excellence d'un vrai gouvernement de guerre.

On nous dira qu'il s'agit pour le moment d'une question particulière, et que, en acceptant de s'expliquer devant les trois commissions de la défense nationale réunies, le gouvernement s'est acheminé vers la solution plus radicale que préconise M. Forgeot. Nous croyons, en effet, qu'il était peu indiqué de procéder à de pareilles explications devant une assemblée de plus de cent membres. Plus il y a eu d'initiés, plus ceux qui ne le sont pas se sentent amoindris et confus de ne pouvoir rien répondre à qui les interroge. Ils sont naturellement portés à souhaiter que l'égalité soit rétablie à leur profit par un moyen quelconque, et celui de M. Forgeot est le plus simple. Mais pourquoi alors ne pas réclamer tout bonnement le Comité secret ? Parce qu'il a des inconvénients. Certes, et nous les connaissons, mais se figure-t-on que les inconvénients ne seront pas les mêmes en commission, plénière ? Mieux vaut voir les choses en face : S'il y a danger à faire de la diplomatie avec la collaboration de 600 conseillers irresponsables, le danger est le même dans les deux cas.

Dira-t-on qu'il n'y a aucun inconvénient ? Nous ferons observer que les socialistes eux-mêmes protestent quand on leur attribue la pensée que la diplomatie peut se faire sur la place publique. Ils trouvent qu'on leur prête bénévolement une absurdité. Ils sont même sévères pour la publication de la lettre de l'empereur d'Autriche, qu'ils jugent indiscrète. Alors comment concilier le secret nécessaire — non sur les buts, naturellement, mais sur la marche à suivre pour les atteindre — avec des révélations à jet continu devant la Chambre, qu'on l'appelle Commission générale ou Comité secret ? Si la proposition Forgeot était adoptée, on serait amené bien vite, par la force des choses, à rétablir, sous le nom de sous-commissions chargées de faire les rapports et d'étudier les dossiers, les commissions spéciales qui fonctionnent aujourd’hui. A. quoi bon tourner dans ce cercle vicieux ?

25 avril 1918.

 

Finalement, M. Forgeot renonça à sa proposition et la Commission des affaires étrangères, après un long examen, conclut, le 8 mai, par l'adoption de la motion suivante de M. Barthou :

« La Commission des affaires extérieures après avoir examiné des documents et recueilli les témoignages relatifs aux conversations de paix engagées et poursuivies par l'Autriche-Hongrie en 1917 et 1918, constate que ces conversations n'ont offert à aucun moment l'occasion d'une paix acceptable pour la France et pour ses alliés. »

 

L'incident, au moins pour le moment, était clos.

 

 

 



[1] Une catastrophe purement accidentelle avait d'abord été prise pour un exploit d'avions allemands. C'est l'explosion d'un dépôt de grenades à la Courneuve, près de Saint-Denis, explosion formidable qui fut entendue jusqu'à plus de 200 kilomètres et qui coûta une trentaine de morts (15 mars).

[2] M. Vidal de la Blache mourut malheureusement peu après le 5 avril.

[3] Le général transvaalien Smuts et le comte Mensdorff.