Raids d'avions et
canon géant. — Restrictions et sanctions. — L'anniversaire de la protestation
des députés d'Alsace-Lorraine La lettre de l'empereur d'Autriche.
L'ANNÉE 1817 s'était terminée, elle
aussi, sans que rien de décisif se fût produit. La guerre sous-marine n'avait
pas répondu aux espoirs des Allemands, tout en créant au ravitaillement des
Alliés des difficultés considérables. Ce résultat ne compensait pas l'entrée
en guerre des États-Unis. D'autre part, l'effet produit par l'avance des
Alliés dans la région de Noyon à la suite du recul allemand du mois de mars
n'avait pu contrebalancer la défection des Russes, l'invasion de la Vénétie
et la mise hors de cause de la Roumanie qui accepte les préliminaires de paix
austro-allemands (25 mars 1918),
et signera la paix le 7 mai. Un
nouveau front s'était stabilisé dans le nord. C'est ce nouveau front qu'une
formidable offensive allemande prétend forcer au printemps 1918. L'offensive
commencée le 21 mars, entre Cambrai et La Fère, sur un front de 80
kilomètres, surprend la Ve armée anglaise, qui est rejetée des abords de
Saint-Quentin. Les Allemands reprennent le terrain abandonné un an auparavant
et menacent à la fois Amiens et la route de Paris. De nouveau « ils sont à
Noyon ». Ils atteignent Montdidier : leur avance, au point extrême,
approchait de 60 kilomètres. Leur élan est pourtant contenu et le danger fait
au moins réaliser une réforme depuis longtemps réclamés : l'unité de
commandement. Le général Foch, après plusieurs demi-mesures, est enfin
proclamé « commandant en chef des armées alliées opérant en France ». Une
seconde offensive (9 avril), de la Bassée à la Lys, sur 40 kilomètres de
large, n'aboutit qu'à une progression de 16 kilomètres. La troisième attaque (24 avril), vers les hauteurs de Flandre
n'arrive qu'à gagner 4 kilomètres du côté du Mont Kemmel et est sévèrement
enrayée le 29 avril. Pour
renforcer l'effet d'intimidation de la grande offensive, les Allemands
avaient repris contre Paris la guerre aérienne interrompue depuis longtemps.
Les raids d'avions recommencent le 31 janvier. Le communiqué officiel
français constate que trois hôpitaux ont été atteints, que les pompiers ont
été de 11 h. 45 du soir à 1 h. 1/2 du matin appelés en 32 endroits
différents. Le chiffre total des victimes fut de 45 tués et 207 blessés. Un
des avions ennemis fut abattu. UN RAID D'AVIONS SUR PARIS
Ne
perdons pas notre temps à faire de la morale aux Allemands. Ils se soucient
peu de savoir ce que nous pensons de leur manière de faire la guerre ; ce qui
les intéresse, c'est le résultat pratique. Ils commettent systématiquement
des « horreurs » dans l'espoir, hautement avoué, de provoquer ainsi chez
l'adversaire un découragement propice à leurs intérêts. Croient-ils
réellement que des raids d'avions sur Paris ou sur Londres aient chance
d'obtenir un pareil effet ? Tout est là. Nous aurions mauvaise grâce à «
crâner » pour si peu, mais on nous permettra de dire en toute simplicité que
les Parisiens ne sont ni plus ni moins émus par « leurs » bombes que les
habitants d'autres villes, beaucoup plus cruellement et beaucoup plus souvent
soumises à la même épreuve. L'espionnage allemand pourra renseigner
l'État-major ennemi sur l'attitude de la population parisienne. Si désireux
qu'il puisse être de fournir des informations agréables, il lui sera
difficile de montrer les gares de départ assiégées, ou les autorités effarées
et suppliantes comme à Mannheim par exemple. Nous acceptons ce supplément
d'inquiétude comme une nouvelle conséquence d'un état de choses qui ne dépend
pas de nous, sans y mettre ni forfanterie ni affectation d'héroïsme. Nous
saluons les trop nombreuses victimes, comme nous saluons chaque jour ceux qui
tombent sur le front, avec une compassion fraternelle. Mais, en quoi tout
cela peut-il changer le sort de la guerre ? En quoi tout cela peut-il avancer
l'heure de la paix ? Nous ne le voyons pas, et si les Allemands se font la
moindre illusion sur ce point, c'est que l'incapacité psychologique à nous
comprendre, qu'on a tant de fois signalée chez eux, est vraiment incurable. Le seul
commentaire qu'on entende aujourd'hui n'est certes pas un commentaire
pacifiste. Au lieu de nous incliner à ralentir notre effort ou à détendre
notre volonté, un attentat comme celui de cette nuit nous incite, au
contraire, à redoubler de vigilance pour en prévenir le retour, dans la
mesure — évidemment imparfaite, quoi qu'on fasse — où la précaution humaine
est capable à cet égard d'action efficace. D'autre part, l'idée des
représailles, antipathique à notre caractère, s'impose un peu plus à chaque nouvelle
preuve que l'Allemagne ne comprend que ce genre d'argument. Mais c'est au
commandement qu'il appartient de prendre sur ce double point les mesures
qu'il estimera les plus sûres. La précipitation n'est pas l'action. Laissons
décider ceux qui ont en mains les éléments de décision, faisons-leur la
confiance qu'ils méritent, et ne leur demandons pas des gestes ou des paroles
d'apparat. Ce serait précisément faire le jeu de l'ennemi et lui donner au
moins un commencement de satisfaction que de se répandre à ce propos en
manifestations vaines et en phrases creuses. Sachons attendre et sachons nous
taire en attendant. 1er février 1918. LA PREMIÈRE CHOSE À FAIRE
Les
avions allemands sont venus sur Paris. Aussitôt tout le monde réclame des
mesures de précaution contre leur retour, et les journaux sont pleins de
consultations plus doctes les unes que les autres sur ce qu'il faut faire.
Mais il est une chose à laquelle personne ne songe, c'est à observer
sérieusement les prescriptions dont la nécessité est le mieux établie. Ainsi
il est entendu qu'il convient de restreindre l'éclairage, nul ne conteste
l'utilité de cette restriction, mais quand il s'agit de fermer hermétiquement
ses volets et de tirer soigneusement ses rideaux, il n'y a plus personne.
Chacun explique que ce n'est pas la faible lueur de sa fenêtre qui augmentera
beaucoup le halo révélateur de la capitale ; d'autres ferment sur la rue pour
ne pas se faire remarquer par les sergents de ville, mais laissent rutiler
toutes leurs vitres du côté de la cour. C'est toujours notre même défaut
national : demander à tort et à travers des règlements draconiens, pester
contre les pouvoirs publics qui tardent à les promulguer, et ensuite ne pas
plus s'en soucier que s'ils dataient de Pharamond. Jamais nos règlements
n'ont de sanctions immédiates et persévérantes. Et comment pourraient-ils en
avoir quand les administrations publiques elles-mêmes affectent de n'en pas tenir
compte ? Nous en citons plus loin quelques exemples typiques à propos de
l'éclairage ; tout le monde pourrait en allonger la liste. Comment obtenir de
particuliers qu'ils masquent leur éclairage alors qu'une caserne, en face
d'eux, brille de plus de feux qu'ils n'en allument jamais ? Le cas du
mystérieux travailleur qui opère à grand renfort d'acétylène à dix heures du
soir près du pavillon de Flore n'est pas moins suggestif. On ne dira pas au
moins que l'administration perd du temps. Elle travaille jour et nuit, comme
les avions allemands, et sans penser à eux. Tâchons donc une bonne fois de ne
pas réclamer l'impossible et résignons-nous à faire tout bonnement le
possible. La première chose à faire, la voilà. Ce sera plus intelligent que
notre système habituel, mais nous reconnaissons volontiers que cela prête
moins à la conversation. 4 février 1918. L'ÉCLAIRAGE ABUSIF
Chaque
matin les journaux, pour impressionner les négligents, les indifférents et
les sceptiques, nous citent le chiffre des contraventions dressées la veille
pour abus d'éclairage. Comme ce chiffre ne diminue pas, qu'il est encore de
plusieurs centaines par nuit, il faut bien croire que la menace d'une
contravention ne suffit pas à émouvoir ceux que laisse par ailleurs
indifférents la perspective d'être un danger public. S'il est réellement
nécessaire que l'éclairage soit voilé, si cette exigence repose sur des raisons
impérieuses, comme on nous le dit et comme nous le croyons, il faut prendre
les moyens efficaces pour se faire obéir. Il en est un qui serait souverain,
d'un effet immédiat, qui ne coûterait rien à l'État, et dont le seul tort est
peut-être d'être aussi simple qu'efficace. Ce serait de couper l'électricité
ou le gaz à tout contrevenant, à titre temporaire pour la première fois,
jusqu'à la fin de la guerre en cas de récidive. Ce serait plus expéditif et
plus sûr que la lente et inoffensive contravention, aboutissant, quand elle
aboutit, à cinq francs d'amende dans quelques mois, alors que personne ne
pensera plus aux ordonnances du préfet de police. On dira que la fermeture du
compteur n'est pas une pénalité judiciaire. Evidemment, mais quand on le
ferme à quiconque dépasse la quantité mensuelle allouée, c'est une mesure du
même genre. Vous abusez, on empêche pratiquement l'abus. C'est tout, et c'est
assez. La sanction est ici en même temps le remède. C'est la solution
élégante. Et les rieurs ne seront pas pour les victimes, qui ne devront leur
mésaventure qu'à leur incurie. Ils abuseront du pétrole, ou de la bougie,
dira-t-on. C'est un abus qui n'est pas à la portée de tout le monde, et
spécialement des négligents. Ceux qui n'ont pas le courage de tirer leurs
rideaux ou de voiler leurs lampes ne déploieront jamais les trésors
d'ingéniosité et de ténacité nécessaires pour se procurer un litre de pétrole
ou un paquet de bougies. Ils gémiront devant leur compteur et ne
recommenceront pas. 20 février 1918. De
nouveaux raids d'avions suivirent. Celui du 9 mars, effectué par une douzaine
d'escadrilles, fit 13 morts et 50 blessés. Deux appareils ennemis furent
abattus[1]. UN DÉMENTI
Le
gouvernement allemand éprouve parfois le besoin de se justifier. Il déclare
aujourd'hui que le dernier raid d'avions sur Paris est une représaille des « attaques
ennemies » sur diverses villes de la région du Rhin. Le gouvernement
français prend la peine de faire remarquer que cette affirmation est « mensongère »
et qu'aucun avion français n'a bombardé aucune des villes indiquées par le
communiqué allemand. C'est une réédition de l'histoire fantastique des avions
français bombardant Nuremberg, sur laquelle s'est fondée, à défaut de mieux,
la déclaration de guerre remise par M. de Schœn à notre gouvernement. Il est
trop clair que l'Allemagne ne changera pas de procédés. Elle n'espère
convaincre personne en dehors de l'Allemagne, mais elle ne se soucie que des
résultats matériels. Elle espère que nous lui épargnerons les horreurs
qu'elle inflige aux autres, dans l'illusion d'une décevante réciprocité. Il
ne nous appartient pas de donner des conseils à ceux qui ont la
responsabilité du pouvoir. C'est à eux de juger de la meilleure conduite à
tenir et des meilleures ripostes à faire. Tout ce qu'on peut demander, c'est
que l'humanité dont nous tenons à ne pas nous départir ne soit pas un
bouclier pour l'ennemi. Nous avons les moyens d'agir, c'est à nous de choisir
les plus efficaces, les plus persuasifs, sans autre préoccupation que celle
de notre intérêt, et sans nous laisser leurrer, le cas échéant, par les
vaines suggestions d'un ennemi qui considère la fausseté comme une vertu
civique. 11 mars 1918. La
question des précautions à prendre fut longuement débattue. On s'en tint aux
sirènes pour avertir de l'apparition du danger et à la descente dans les
caves pour y échapper. Toutefois un certain nombre d'abris publics furent
officiellement désignés, notamment beaucoup de gares du métro et les caves
des immeubles plus particulièrement solides. Il était d'autant plus
indispensable de prendre des mesures précises qu'un accident grave s'était
produit à la gare du métro Bolivar par le manque de sang-froid de la foule
qui s'y était précipitée. La question des alertes était d'ailleurs compliquée
par le fait que certaines alertes furent données sans être suivies d'aucune
visite d'avion : le public, en ce cas, se plaignait d'être dérangé pour rien,
de même qu'il se plaignait d'être averti trop tard lorsque le signal ne
précédait pas suffisamment ou ne précédait même pas du tout l'arrivée de
l'ennemi. L'ALERTE
Existe-t-il
un moyen de prévenir toujours à temps de l'arrivée des avions ennemis ? Dans
le doute, faut-il toujours et à tout hasard donner l'alerte, au risque de la
donner à tort ? Le public, qui se plaint de n'être pas averti en cas de
danger réel, se plaint de même de l'être sans raison quand le raid ne se
produit pas ou expire avant d'être sur Paris. C'est pourquoi nous continuons
à penser qu'une première alerte, l'alerte n° 1, devrait être donnée dès que
des avions ennemis auraient passé les lignes, mais que la seconde, l'alerte
n° 2, ne devrait être donnée qu'au moment où Paris même serait menacé.
Naturellement la première alerte devrait être entendue du public, tout aussi
bien que la seconde, mais au moyen d'un signal différent. On pourrait
recourir à la sirène à note soutenue dans le premier cas, à la sirène
montante et descendante pour le second. Ainsi chacun saurait à quoi s'en
tenir, et, d'après ses convenances, prendrait les précautions requises. Mais,
comme on ne peut sans cesse occuper les pompiers à courir les rues alors
qu'ils doivent d'autre part se tenir en permanence, il faudrait arriver, au
moins pour le signal n° 1, à user de sirènes fixes, placées de manière à être
entendues. En dehors de cela, on aura toujours des surprises, et, même avec
ce double signal, il serait téméraire de croire qu'il ne s'en produira plus
jamais. C'est la guerre, la guerre à l'allemande. 15 avril 1918. C'est à
ce moment qu'apparaît une nouvelle forme de bombardement absolument imprévue.
Le 23 mars, Paris fut bombardé par des obus dont l'origine fut tout d'abord
mystérieuse. Il s'agissait d'un bombardement par canon à longue portée placé
à plus de 100 kilomètres de la capitale. On hésita d'abord beaucoup sur les
mesures à prendre. Les deux premiers jours on avait machinalement appliqué
celles qui concernaient les avions. AU SON DU CANON
Ce
n'est pas la première fois que Paris entend le son du canon ennemi. Mais
c'est la première fois qu'il est bombardé par un ennemi que la distance rend
insaisissable. C'est une raison de plus pour envisager les choses avec
sang-froid, car un danger sourd, invisible, échappant en quelque sorte à tout
raisonnement, est ce qu'il y a de plus contraire à notre tempérament. La
population parisienne s'habituera à cette nouvelle manière de « tenir »,
comme l'ont fait les populations des villes martyres du front, et elle ne
demande pas qu'on lui en fasse un particulier compliment, mais il faut que
les autorités administratives sachent prendre les mesures nécessaires et
surtout qu'elles sachent n'en pas prendre de fâcheuses. Est-ce
le cas jusqu'ici ? Il est permis, il est même salutaire de faire quelques
réserves. On a renoncé aux deux catégories d'alertes qui avaient d'abord été
imaginées. Il est certain en effet que la difficulté de trouver des signaux
avertisseurs différents, et qui s'entendent, et dont la différence soit
comprise, est réelle. Le public a déjà de la peine, surtout de jour, à
percevoir le bruit des sirènes ; néanmoins l'éducation de l'oreille est déjà
faite et de ce côté il n'y a plus guère à craindre d'erreur. Mais les coups
de canon, les sonneries de cloches sont beaucoup plus difficiles à percevoir,
sans compter qu'on peut se tromper au premier abord sur leur signification.
Néanmoins il serait bien souhaitable qu'on pût adopter un moyen de distinguer
une alerte n° 1 indiquant que des avions ont simplement passé le front et une
alerte n° 2 indiquant qu'ils sont sur Paris. La première serait un
avertissement général, la seconde préciserait le moment où il est bon de
chercher un abri. On éviterait ainsi de faire descendre et séjourner
indéfiniment dans leurs caves les gens prudents mais réfléchis, qui admettent
qu'il faut, quand on le peut, éviter le danger, mais non l'ombre dû danger.
Vendredi et samedi soir, l'alerte minima aurait suffi. De grandes alertes insuffisamment
justifiées et trop répétées créent le scepticisme, ce qui est « l'autre
danger ». Il
s'agit là d'une amélioration souhaitable, mais non capitale. Voici un point
beaucoup plus essentiel. On a arrêté en plein jour, dès le début de l'alerte,
le service des tramways et du Métro. C'est une faute à tous égards. On
comprend qu'on arrête le Métro la nuit pour en faire un abri, parce que, dans
l'obscurité, les stations du Métro sont plus faciles à trouver que les abris
des maisons particulières. Mais cette raison n'existe pas durant le jour,
tandis qu'il en existe une — et qui doit passer avant tout — de ne pas
interrompre les communications. Qu'attendent les Allemands de ces
bombardements par avions ou par pièces à longue portée ? Aucun résultat
militaire évidemment, mais un résultat moral et matériel, qui serait de
fatiguer, de paralyser, d'interrompre la vie et particulièrement le travail
de Paris. N'est-ce pas faire leur jeu, entrer dans leur combinaison, que de
commencer, dès la première bombe, par arrêter le rouage fondamental de toute
activité, qui est la possibilité des communications ? C'est un spectacle
qu'aucune ville du front n'a donné, et qui a inspiré aux réfugiés de Nancy
comme aux permissionnaires une idée — fausse assurément — mais non moins
assurément défavorable du « cran » de Paris. Il
convient de se dire que nous ne sommes pas en présence d'un accident
momentané. Les Allemands ont de la ténacité ; et ils n'ont pas commencé cette
suprême campagne sans avoir d'avance mesuré et assuré les moyens de la
continuer. Ils ne commettront pas notre faute ordinaire en matière aérienne
qui est d'opérer par à-coups, de jeter tous les six mois quelques bombes sur
une poudrerie, sur une usine ou sur une gare, en lui laissant dans
l'intervalle le temps de respirer et de se réorganiser. Il ne s'agit pas —
heureusement — de nous « réorganiser » ; il s'agit de ne pas nous
désorganiser. On a célébré les vignerons faisant en Champagne la vendange
sous le feu de l'ennemi, on a signalé un peu partout les vieux paysans
continuant philosophiquement à labourer et à moissonner jusque sur le front.
Paris ne demande qu'à faire, lui aussi, son travail de chaque jour en dépit
des alertes. Mais encore faut-il que l'administration « tutélaire », sous
prétexte de nous protéger, ne nous empêche pas d'aller à nos affaires, qui
sont en même temps celles du pays. M.
Renaudel rappelle peu aimablement à M. Clemenceau le temps où l'Homme
Enchaîné n'avait pas assez d'épigrammes contre les gouvernants incapables
d'agir. Qu'aurait-il dit d'un gouvernement dont toute l'initiative paraîtrait
se réduire à entraver l'activité normale et indispensable d'une ville comme
Paris ? Se rend-on compte de ce que deviendrait en quelques jours une
agglomération de trois millions d'habitants si son système circulatoire était
suspendu ? Elle deviendrait, au point de vue moral comme au point de vue
matériel, un corps sans âme et sans volonté, une masse inerte, prête à toutes
les défaillances, à toutes les suggestions de l'oisiveté et de la
démoralisation. Qu'on traite les Parisiens en hommes, comme ils le demandent
et le méritent, si l'on ne veut pas en faire des enfants. 25 mars 1918. SIMPLIFIONS
Les
plaintes dont nous avons été l'écho étaient trop manifestement fondées pour
n'avoir pas satisfaction. Dès maintenant, il est entendu que l'alerte n° 3,
réservée au canon, n'entraînera aucune interruption des services publics,
usines et moyens de communications. C'est le bon sens. Est-il même bien utile
de faire annoncer, par tambour et sifflets, des coups de canon qui sont
assurément plus faciles à entendre et à comprendre que les signaux
avertisseurs destinés à les annoncer ? Et, dans le même ordre d'idées, est-on
sûr que la berloque soit nécessaire pour annoncer que le canon ne tire plus ?
Quand elle a sonné hier, elle a plutôt provoqué une gaieté de bon aloi, car
tout Paris était dehors, au soleil, au Bois, et depuis trois heures chacun
avait remarqué tout seul la fin de la canonnade. Laissons ce canon
tranquille. Quand il tonnera, on l'entendra bien, et ceux qui ne l'entendront
pas n'ont nul besoin de votre roulement de tambour. Habituons-nous à l'idée
que nous sommes en guerre, et que la guerre crée des risques et des ennuis
que ne comporte pas le temps de paix. On a raison de signaler l'avion, qui
est invisible et insidieux, encore vaudrait-il mieux, du moment qu'il devient
endémique, ne pas en abuser. Et c'est en abuser que de lui faire les honneurs
de la sirène dès qu'il a passé le front. Restons-en à deux alertes : la
petite, sans arrêt des services publics, pour l'avion allemand qui passe le
front, — la grande, pour l'avion arrivé sur Paris. Quant au canon, laissons
ce bruyant personnage s'annoncer lui-même. 26 mars 1918. LE CANON AVERTISSEUR
L'alerte
n° 3 est supprimée. « C'est le canon, dit la note de la préfecture, qui
avertira les Parisiens du danger. » C'est ce que nous avions demandé, et dans
les mêmes termes. L'affaire est donc réglée en ce qui concerne le canon.
Restent les avions. Ne saurait-on trouver un moyen de distinguer le danger
lointain et simplement possible du danger immédiat et déjà présent ? L'alerte
n° 1 répondrait au premier cas, l'alerte n° 2 au second, et chacun agirait en
connaissance de cause comme il le jugerait à propos. La difficulté est de
trouver des signaux différenciés et entendus de loin. La sirène actuelle, au
mugissement croissant et décroissant, est maintenant passée dans les
habitudes. Il n'y aurait qu'à la garder pour l'alerte n° 2. Pour l'autre, il
paraîtrait simple d'adopter la sirène au son uniforme, la sirène ténor, comme
on l'appelle, paraît-il, à condition d'en interdire l'emploi pour d'autres
usages. On a déjà fait taire celles des usines, la plupart des autres n'ont
pas plus de nécessité absolue. Est-il bien indispensable, par exemple, que
les remorqueurs de la Seine se fassent entendre de Bercy au Point du Jour
quand ils demandent à 200 mètres l'écluse de la Monnaie ? Qu'on supprime les
bruits inutiles, et l'on constatera avec une agréable surprise qu'il n'est
nullement difficile de taire entendre aux Parisiens deux signaux avertisseurs
parfaitement distincts pour les deux genres d'alerte, répondant à. deux
catégories différentes de danger à courir et de précautions à prendre. 30 mars 1918. L'alerte
n° 3 était à peine supprimée qu'il fut question de la rétablir. SAVOIR CE QU'ON VEUT
La
première condition du succès, en tout ordre d'idées, c'est de savoir ce qu'on
veut, et ensuite de s'y tenir. Ne donnons pas une fois de plus l'exemple de
l'incohérence. Il est question à présent de rétablir l'alerte n° 3, celle qui
avait pour objet d'annoncer l'entrée en action du gros canon allemand
bombardant Paris. Naturellement, si on rétablit l'alerte, il faudra bien
rétablir une berloque pour annoncer la fin de l'alerte. Mais comme les
Allemands ne sont pas forcés de nous prévenir de leurs intentions, nous
sonnerons la berloque au petit bonheur, quitte à procéder à une nouvelle
alerte quelques instants après. Tout cela est enfantin. Si encore c'était
seulement enfantin, il n'y aurait que demi mal, nous n'en sommes pas à un
enfantillage près. Mais on paraît oublier que toutes ces alertes, toutes ces
berloques, mobilisent les pompiers et les agents, les occupent à courir les
rues de Paris alors qu'ils peuvent avoir quelque chose de plus sérieux et de
plus utile à faire. Il faut pourtant se dire une bonne fois que l'état de
guerre, même à l'arrière, comporte des risques qu'il ne dépend pas de nous
d'éviter entièrement, surtout quand il s'agit d'une guerre conduite avec un
mépris total et prémédité de tout le vieux droit des gens. Certes il faut
recourir, à l'arrière comme sur le front, à tous les moyens pratiques
susceptibles de diminuer les pertes, et c'est pourquoi l'alerte contre les
avions s'explique. Il s'agit alors d'un accident, d'une menace momentanée,
contre laquelle des mesures de précaution sont efficaces. L'avion ennemi
n'est pas en permanence ; le canon, au contraire, est braqué sans
interruption, il n'interrompt son tir que s'il a des raisons inconnues de
nous de s'arrêter. Nous sommes à son égard en état d'alerte continue, comme
beaucoup d'autres localités, et des alertes intermittentes ne pourraient que
nous donner l'idée fausse que nous sommes en sécurité dans l'intervalle.
Rétablir l'alerte n° 3 ne serait pas seulement donner un signe d'instabilité
mentale, ce qui est déjà fâcheux, ce serait, en outre, déranger pour rien les
pompiers et gardiens de la paix qui ont autre chose à faire, et donner à la
population parisienne l'illusion dangereuse qu'elle est en sécurité en dehors
des moments d'alerte officielle. 1er avril 1918. Finalement
l'alerte n° 3 resta supprimée. Un obus
du gros canon causa une catastrophe : il tomba l'après-midi du
Vendredi-Saint, à 4 heures, sur l'église Saint-Gervais où un concert
spirituel des célèbres chanteurs de cette paroisse devait avoir lieu. On
releva 75 tués et 90 blessés, dont un certain nombre succombèrent les jours
suivants. L'EFFET MORAL
Les
Allemands ont proclamé eux-mêmes que des bombardements comme celui dont Paris
est l'objectif ne peuvent avoir aucun effet militaire. Ce qu'ils recherchent,
de leur propre aveu, c'est un effet moral. Il s'agit de décourager, d'apeurer
la population civile, afin de l'amener à l'état d'esprit d'où sortent les
traités à la bolchevik. Ce raisonnement serait peut-être exact pour
l'Allemagne, et nous devons le croire puisque les Allemands nous jugent
forcément d'après eux-mêmes. C'est toujours un peu ainsi qu'on juge autrui.
Mais en ce qui nous concerne, il est difficile de se tromper plus lourdement.
La vérité, et on l'a vu hier une fois de plus, c'est que l'Union sacrée se
reforme instantanément en présence du danger, et encore plus en face de la
menace se présentant sous une forme basse et vile. A peine un obus avait-il
éventré une église et décimé la foule des fidèles réunis pour les cérémonies
du vendredi saint qu'un sentiment commun s'est fait jour. Même dans les
milieux les plus laïques, les plus détachés de toute préoccupation
religieuse, on a eu l'impression que quelque chose de sacrilège avait été
commis. Il n'est pas d'usage en France d'invoquer le « vieux Dieu » national
à chaque phrase, mais les croyants eux-mêmes sont les premiers à penser qu'il
y a quelque chose de pire que d'ignorer Dieu officiellement, c'est d'en faire
une sorte de complice pour des actes que la morale chrétienne et la morale
simplement laïque s'accordent à réprouver. Les
paroles prononcées à la Chambre, les termes mêmes du communiqué, expriment
cette nuance, avec la discrétion respectueuse qui convient. Non seulement
tout le monde a tenu à rendre hommage aux victimes que la mort est venue
surprendre au milieu de leurs prières au Dieu de paix, en ce jour
particulièrement recueilli, mais cet hommage s'est traduit par des actes. Le
projet d'incorporation de la classe 1919 a été voté sans opposition, et les
auteurs d'amendements y ont spontanément renoncé. Les socialistes minoritaires
ont voté pour, ce qu'ils n'avaient pas fait pour les classes précédentes, et
ils ont tenu, par la bouche de M. Pressemane, à donner explicitement leur
adhésion afin d'affirmer, devant la menace de l'ennemi « l'inébranlable
résolution de tous les partis de tout sacrifier pour assurer le salut de la
nation ». Cette menace de l'ennemi qui réunit tous les cœurs, ce n'est pas
seulement celle du front, c'est aussi l'autre, celle qui vise les femmes et
les enfants à 100 kilomètres de la ligne de feu. L'effet moral produit, le
voilà. 31 mars 1918. Le
bombardement par gros canon, sans cesser complètement, devint de plus en plus
intermittent et de moins en moins efficace dans le courant d'avril. Beaucoup
d'obus n'arrivaient plus jusqu'à Paris. Cet amoindrissement d'activité et
d'efficacité fut attribué à l'usure des pièces employées au nombre de trois,
à l'intensité de notre contre-bombardement sur les emplacements bientôt
repérés et même à l'éclatement d'une des pièces qui, après avoir été d'abord
démenti, fut officiellement annoncé. La protection d'un grand nombre de
monuments fut d'ailleurs assurée par des sacs de terre. En outre, la zone
spécialement exposée fut bientôt connue et un certain nombre d'habitants la
quittèrent pour la province ou simplement pour des quartiers moins menacés. Le
gouvernement, tout en tenant secrets les points de chute, avait publié
jusqu'ici la liste des victimes des avions ainsi que du bombardement à longue
portée. Lorsque ce dernier recommença (27 mai) après une assez longue accalmie, le gouvernement
décida de ne plus rien laisser savoir, solution dont l'avantage était
évident, mais qui n'était pas sans inconvénients. LE SILENCE
Le
gouvernement a sagement décidé de ne communiquer et de ne laisser publier
aucun renseignement, direct ou indirect, sur les points de chute des
projectiles du canon à longue portée. Rien de mieux ; tout le monde
approuvera et observera la consigne. Mais il semble qu'on ne veuille même
plus faire connaître les victimes. Cette discrétion s'explique moins et peut
avoir ses inconvénients. Elle favorisera d'abord les faux bruits et les
exagérations fantaisistes, puisque rien ne permettra de les rétorquer. En second
lieu elle laissera planer une inquiétude générale dans le pays tout entier.
Tous ceux qui ont à Paris des parents ou des amis — et qui n'en est là
aujourd'hui ? — assiégeront la poste et le télégraphe chaque fois que les
journaux signaleront, sans autre détail, une reprise du bombardement. La
liste des victimes — sans leur adresse — éviterait cette agitation pour le
moins inutile, et on ne voit pas bien ce que l'Allemagne y gagnerait. 29 mai 1918. La
nécessité des restrictions, vu l'insuffisance du tonnage et le souci de ne
pas accroître à la légère nos paiements au dehors, continuait à peser sur la
situation intérieure, mais il était nécessaire, avant d'en proclamer de nouvelles,
d'avoir les moyens légaux de les faire respecter. Une loi fut votée à cet
effet. RESTRICTIONS ET SANCTIONS
On nous
annonce de nouvelles restrictions. Personne n'en conteste la nécessité, mais
jusqu'ici la plupart des mesures qui ont été prises ont perdu les trois
quarts de leur efficacité faute d'esprit de suite, et surtout faute de
sanctions. Les tribunaux, en effet, n'ont pas cru en général être en droit de
frapper de pénalités les infractions aux arrêtés ministériels. Au contraire,
chez nos alliés, le juge, mieux armé par la législation, a pu rappeler
vertement à la stricte observation des restrictions édictées ceux qui se
permettaient de s'y dérober. Nous en avons cité ces jours-ci des exemples
topiques en ce qui concerne l'Angleterre. Avant-hier, M. Maurice Colin en a
cité au Sénat de non moins concluants en ce qui regarde les États-Unis : «
Accaparement, profit illicite, vente au-dessus de la taxe : amende, 8.500
dollars, emprisonnement, deux ans. Manœuvres pour provoquer des hausses
illicites : 10.000 dollars, quatre ans de prison. Fabrication d'alcool avec
des fruits utiles à l'alimentation : amende, 5.000 dollars, emprisonnement,
deux ans. Résistance aux agents du contrôle des vivres : amende, 1.000
dollars, emprisonnement, un an. Vente au-dessus du prix de la taxe : amende,
5.000 dollars, emprisonnement, deux ans. » Voilà des sanctions pratiques, qui
ne supposent pas que les Américains soient plus incapables que d'autres de se
plier bénévolement à ce qu'exige l'intérêt national, mais qui tiennent compte
des égoïstes, des négligents, des indifférents, lesquels se rencontrent dans
tous les pays. Nous
avons aussi les nôtres, et c'est pourquoi le Sénat a voté vendredi le projet
déjà adopté par la Chambre, qui arme désormais la police contre les
contrevenants. M. Boret n'a pas caché au Sénat que nos alliés sont choqués du
luxe alimentaire qu'ils remarquent dans certains grands établissements. Ils
ne savent pas, ne peuvent pas savoir quel est le régime beaucoup plus frugal
et approprié aux circonstances qui est de règle dans la plupart des familles
et, de ce qu'ils ont sous les yeux, ils concluent, non sans apparence de
raison, que nous vivons dans l'abondance et que les besoins de notre
ravitaillement ne sont pas si impérieux que nous le prétendons. Comment leur
faire croire que nous manquons de blé, de sucre, de beurre, quand ils voient
nos pâtisseries si appétissantes et si achalandées ? C'est pour dissiper ce
malentendu que vont être édictées les nouvelles restrictions sur lesquelles
le Conseil des ministres se prononcera mardi, et c'est pour que ces
restrictions ne restent pas lettre morte, comme tant d'autres, que va être
incessamment promulguée la loi « établissant des sanctions aux décrets et
arrêtés rendus pour le ravitaillement national. » Cette fois, les décrets du
gouvernement, — encore qu'ils doivent être soumis dans le délai d'un mois à
la ratification du Parlement, — sont légalement exécutoires sans délai et
sanctionnés par des peines sérieuses. La première infraction sera punie d'une
amende de 16 à 2.000 francs et d'un emprisonnement de six jours à deux mois,
ou d'une des deux peines seulement ; pour la récidive, l'amende monte de
2.000 à 6.000 francs et la prison de deux mois à un an. En outre, le
gouvernement pourra réquisitionner immédiatement les denrées et substances
ayant donné lieu aux poursuites. Dira-t-on
qu'il ne s'agit que de l'avenir ? Qu'on y prenne garde. Dès maintenant,
c'est-à-dire dès la promulgation de la loi, ces sanctions seront applicables
aux derniers décrets concernant la consommation du pain, la réquisition des
céréales, la fabrication de la farine, la taxation et la vente en gros du
sucre, la consommation de l'essence. Ceux qu'on annonce visant l'interdiction
de la pâtisserie, confiserie, des fruits glacés, des chocolats de luxe, du
beurre de table dans les restaurants, etc., comporteront naturellement les
mêmes sanctions. Nous savons fort bien, et le ministre espère fermement que
cet arsenal pénal n'aura pas besoin d'être mis à l'épreuve. Le patriotisme de
chacun se prêtera de bonne grâce à des privations que le monde entier s'impose
et auxquelles nous n'avons pas la sottise de prétendre échapper, mais elles
seront d'autant plus volontiers acceptées qu'on n'aura plus le spectacle
démoralisant de quelques égoïstes impunis. Le sentiment de la justice et de
l'égalité devant les sacrifices est un des plus puissants que ressente la
nature humaine. En lui donnant satisfaction, nous assurons non seulement
l'efficacité des restrictions, mais aussi leur popularité. 11 février 1918. Le
ministre du ravitaillement, aussitôt arme, édicta une série de mesures ayant
pour but de réduire certaines consommations, surtout dans les restaurants. LES RESTRICTIONS
Il est
certainement difficile de dresser une liste de restrictions qui réponde à son
objet, car jusqu'ici on n'y est pas arrivé. M. Boret sera-t-il plus heureux
que ses prédécesseurs ? Il a, en tout cas, ce qui leur manquait, il est armé.
La loi promulguée mardi édicté des sanctions précises et sérieuses contre les
contrevenants. Il n'y a qu'à les appliquer en tout lieu et avec esprit de
suite, car toute restriction qui n'est observée que par les hommes de bonne
volonté est fatalement inefficace. Les bonnes volontés se découragent quand
les fraudes égoïstes échappent à la répression. Il
serait facile de critiquer les restrictions nouvelles. Elles gênent quelques
habitudes et contrarient le confort. Mais comme elles ne peuvent donner de
résultat qu'à cette condition, toute critique fondée uniquement sur les
commodités personnelles de tel ou tel ne peut être prise en considération, ni
même être décemment formulée. Les seules critiques que nous nous permettrons
sont celles qui ne portent pas atteinte au principe des économies
alimentaires. Par exemple, il est interdit de déjeuner avant onze heures du
matin. Or, beaucoup d'occupations obligent ceux qui s'y livrent à déjeuner
plus tôt. Nous nous excuserons d'employer un argument professionnel, mais le
personnel de la composition d'un journal du soir ne peut déjeuner à 11
heures, parce que c'est le moment où presse le travail. Il existe d'autres
cas que chacun peut vérifier autour de soi. Malgré tout, si cette
prescription devait entraîner une réelle économie, nous la subirions sans mot
dire, mais il n'en est rien. Le convive qui déjeune à dix heures ne
recommence pas à midi. Ce n'est pas pour son plaisir qu'il déjeune si matin.
On comprend l'interdiction du lunch de l'après-midi, lequel n'empêche pas de
dîner, et qui est, par conséquent, un luxe alimentaire, mais rien de tel
n'est à craindre dans la matinée. Il y a donc là une simplification à opérer,
et sans aucun inconvénient. Laissons déjeuner dès dix heures ceux qui en ont
besoin, personne n'abusera de cette latitude pour déjeuner deux fois. Voici
une autre critique qui nous paraît également justifiée. Il est interdit de
consommer plus de deux plats — non compris le potage, hors-d'œuvre et dessert
— dans les restaurants « où le prix des repas à la carte ou à prix fixe
dépasse six francs ». D'abord on ne voit pas trop comment le prix d'un repas
à la carte peut être connu et fixé a priori. Mais, en outre, pourquoi
cette complication ? Pourquoi ne pas interdire partout — ce qui simplifie
singulièrement le contrôle — de dépasser deux plats ? Il est du reste peu
probable que le menu puisse s'allonger quand l'addition s'amoindrit, comme le
décret paraît le croire. Mais, même si ce miracle était possible, on ne voit
pas pourquoi le régime maximum des grands restaurants ne suffirait pas aux
plus modestes ; l'économie n'en sera que plus grande, et on évitera toutes
les contestations. On peut vivre avec un potage, un hors-d'œuvre, deux plats
et un dessert, même quand on n'est pas un millionnaire. Le savetier peut s'en
contenter comme son voisin le financier. Et par la même occasion, il n'y
aurait plus deux catégories de restaurants au point de vue du fromage ; ceux
à six francs où tout fromage est prohibé, et ceux plus humbles, mais mieux
partagés, où certains fromages seront autorisés. La simplification du
contrôle est la première condition de tout règlement efficace. Faisons-nous
encore l'écho d'une réclamation assez curieuse. Les restaurants ne serviront
plus de sucre. Chacun apportera le sien. Soit. Mais comme les personnes qui
vivent d'ordinaire au restaurant et qui en ont fait honnêtement la
déclaration n'ont pas reçu de carte de sucre, ou n'en ont reçu qu'une
partielle, il leur sera impossible d'apporter leur sucre. Il faudra donc leur
allouer une carte comme à tout le monde, sous peine de leur infliger une
inégalité sans raison. Nous ne voulons pas multiplier les observations. Nous
savons que l'œuvre de M. Boret est ingrate, aussi ingrate que nécessaire.
Nous n'avons aucune tendresse pour les égoïstes, qui ne savent spontanément
ni se refuser un agrément ni s'imposer le moindre sacrifice. Nous demandons
seulement que les privations soient les mêmes pour tous, qu'elles atteignent
leur but sans chercher autre chose, et qu'on ne fasse en cette matière ni
passe-droits, ni trompe-l'œil. 15 février 1918. LE RESPECT DES RESTRICTIONS
Le rôle
du ministre du Ravitaillement n'est pas une sinécure. Les prédécesseurs du
ministre actuel s'en sont aperçus, et leur bonne volonté n'a pas suffi à leur
mériter le succès. M. Victor Boret a été plus heureux. Son activité ne s'est
pas dispersée en mesures contradictoires. Il n'a pas hésité, ayant vu la
gravité de la situation, à recourir à des remèdes héroïques et à s'y tenir en
dépit des plaintes même fondées. Il n'a pas craint de répéter au public que
des restrictions efficaces ne peuvent être obtenues sans privations et que
c'est même à la privation que se reconnaît l'efficacité de la restriction.
Cette vérité élémentaire commence à faire son chemin, même chez les cerveaux
irréfléchis, qui réclament volontiers toutes les restrictions à condition de
ne souffrir d'aucune. On entend de moins en moins ces lamentations puériles,
qui trahissent encore plus d'inconscience que d'égoïsme. Ceux mêmes à qui
elles viennent encore machinalement sur les lèvres, sont les premiers à en
confesser l'inanité dès qu'on leur demande quelle serait leur solution, et la
trop nombreuse tribu des « il n'y a qu'à » — comme les a baptisés M. Boret —
perd chaque jour de son assurance et encore plus de son crédit. Est-ce
à dire que tout péril alimentaire soit conjuré et qu'on puisse dès maintenant
considérer comme acquise la classique « soudure » entre les récoltes des deux
années consécutives ? Elle le sera, mais à condition de ne rien relâcher des
dispositions édictées. Il ne faut pas oublier que des difficultés
supplémentaires ont surgi, du fait des déplacements de populations dus aux
évacuations des pays envahis, aux départs d'habitants de la région parisienne
provoqués par les bombardements, et aussi aux arrivées plus nombreuses de
renforts américains. Tout cela est naturel, et même opportun, mais tout cela
dérange forcément les « plans de mobilisation » du ministre du
Ravitaillement. Il n'est pas besoin de beaucoup de méditations pour
comprendre que les courants d'approvisionnements ne se déplacent pas aussi
vite et aussi facilement que les consommateurs auxquels sont destinés ces
approvisionnements. Il n'est pas moins évident, d'autre part, que le tonnage
consacré à amener un plus grand nombre de troupes américaines est
partiellement enlevé au transport des vivres, alors qu'il en faudrait
justement un peu plus puisque le chiffre des bouches à nourrir est accru. La
tâche du ministre du ravitaillement est alourdie et compliquée par ces
circonstances, qu'il faut bien prendre comme elles sont puisqu'il ne dépend
ni de lui ni de nous de les changer. Du
moins nous appartient-il de ne pas rendre encore plus ingrate une mission qui
l'est déjà suffisamment, en nous guérissant de cette tendance quasi nationale
à ruser avec la consigne, comme des écoliers qui essayent de tromper la
surveillance du maître. On est un peu confus de constater que beaucoup de
gens — qui se croient d'ailleurs de braves gens et qui même le sont — pensent jouer « un bon tour » à l'administration en obtenant un
peu plus que leur part réglementaire de tout ce qui est limité. Ils ont l'air de croire qu'on
les prive de sucre ou de gâteaux comme on prive les enfants de dessert pour
les punir de n'avoir pas été sages. Ils donnent par cette légèreté, qu'ils
estiment inoffensive ou tout au moins bénigne, un surcroît de travail bien
intempestif aux autorités chargées d'imposer quelques restrictions à chacun
dans l'intérêt de tous. Et quand ils réussissent à obtenir plus que leur dû,
ils portent atteinte à l'intérêt national dont ils sont les premiers à
proclamer qu'il doit passer avant tout. Il faut donc leur faire toucher du
doigt leur responsabilité, et, si les considérations morales n'y suffisent
pas, il n'y a pas à leur épargner les sanctions judiciaires. C'est ce que M.
Boret rappelle aux préfets, par une circulaire qui paraît au Journal Officiel
de ce matin : aux erreurs et aux oublis l'avertissement peut suffire, « aux
infractions graves ou répétées, la justice réservera les rigueurs de la loi
». Le
régime des cartes d'alimentation, et notamment des tickets de pain, serait
illusoire s'il était appliqué sans fermeté : le trafic des bons de la part du
consommateur, la complaisance du fournisseur quand il donne plus que ce qui
est légal, les falsifications de la carte ou les mensongères déclarations de
perte en vue d'en obtenir une seconde, tout cela est proprement de l'abus de
confiance, de l'escroquerie, de la contrefaçon, et on peut ajouter que les
circonstances actuelles ne sont pas des circonstances atténuantes. On
s'explique que les maires, par faiblesse et par sympathie irréfléchie, soient
tentés d'exagérer le nombre des rations supplémentaires allouées aux «
travaux de force » ; c'est au préfet, plus éloigné et plus indépendant de
l'électeur, à remettre les choses au point. Ceux qui tarderaient à le faire
sont d'ailleurs prévenus qu'on leur coupera le ravitaillement jusqu'à ce que
tout soit rentré dans l'ordre. C'est draconien, dira-t-on. Non, c'est
nécessaire et c'est juste. Mais
nous ne vivons pas seulement de pain, même en France, le pays par excellence
des mangeurs de pain. La hausse de la viande préoccupe le ministre du
Ravitaillement. Cette hausse a une part de spéculation, sur laquelle on peut
gagner quelque chose, mais il ne faut pas se leurrer. Ce serait
dangereusement « bourrer le crâne » du public que de lui laisser croire que
la viande serait bon marché sans les manœuvres de certains intermédiaires.
Elle est chère aussi parce qu'elle se raréfie. Le ministre songe à en
diminuer la consommation par la « semaine sans viande », dont on
adoucirait la rigueur par la consommation, permise même ces jours-là, de la
viande de cheval. Pourquoi pas ? La viande de cheval n'a rien contre elle que
le préjugé, et encore s'est-il beaucoup affaibli. Le tout est d'en avoir
assez. Les bêtes mises en réforme par l'armée peuvent fournir une précieuse
ressource, surtout si on a la précaution de les mettre à l'engrais pendant
quelques semaines. Tout cela est affaire d'organisation. M. Boret a donné la
preuve que le sens de l'organisation ne lui manque pas, non plus que l'esprit
de suite. Qu'il continue, il sera suivi par le grand public, et même par les
quelques égoïstes dont l'éducation était à refaire. 18 avril 1918. Malgré
tout, il fallut en revenir au système des jours sans viande déjà appliqué à
raison de deux jours par semaine l'année précédente. A partir du 15 mai 1918,
les jours sans viande furent portés au nombre de trois (mercredi, jeudi,
vendredi), exception faite pour la viande de cheval interdite cependant dans
les restaurants. Une
forme de restrictions d'une nature particulière, puisqu'elle portait sur la
consommation intellectuelle, concerne le papier. Déjà les journaux avaient
subi des réductions de format ou de nombre de pages très sensibles. Les
livres furent à leur tour atteints. POUR LE LIVRE FRANÇAIS
Il est
inutile de démontrer longuement l'utilité de maintenir, dans la mesure du
possible, l'industrie du livre en temps de guerre. Tout le monde la comprend.
Le livre est, à côté du journal, un des instruments de propagande les plus
naturels, et l'Allemagne en fait un usage qui confine à l'abus, mais qui
n'est pas sans efficacité. Les vitrines des librairies en pays neutres sont
déjà infiniment moins garnies du côté français que du côté allemand. Ne les
appauvrissons pas au-delà de ce qui est strictement inévitable. Pourquoi
ces réflexions ? Elles sont suggérées par le dernier arrêté, signé du
ministre du Commerce, du ministre des Finances et du ministre de l'Intérieur,
concernant les restrictions à opérer dans la consommation du papier. Cet
arrêté, qui est du 2 février, est le troisième rendu sur la matière en moins
de six semaines. Il annule, en les complétant, les deux premiers, datés du 29
décembre et du 16 janvier, ce qui prouve à la fois la difficulté que présente
la question et aussi, il faut bien l'avouer, une certaine légèreté dans la
manière de l'étudier. A-t-on trouvé cette fois une solution pratique et
définitive ? Cet arrêté entré en vigueur le 20 février, a pour nouveauté
principale d'imposer aux livres futurs des régies d'économie typographique.
On veut éviter l'abus de papier, sensible dans certains livres, où quelques
lignes occupent une page, de manière à faire un volume avec les matières
d'une brochure. Soit. Mais il y a une limite, et il n'y a pas besoin d'être
un spécialiste pour comprendre qu'on l'a dépassée. Désormais, les livres ne
peuvent plus être composés qu'en caractères de 9 interlignés à 3 points,
c'est-à-dire avec les lignes séparées par un intervalle d'un millimètre en
plus de la largeur de la ligne elle-même, car le point typographique égale à
peu près un tiers de millimètre. Ceci est un maximum. Si l'on emploie du 10,
il ne pourra être interligné qu'à 2 points, le 11 ne pourra être interligné
qu'à 1 point, et le 12 devra être plein. On dira, mais pourquoi pas ? Eh bien
! un volume aussi farci, aussi noir, fera un effet absolument illisible. On a
bien rarement vu un volume en 12 plein, ou en 11 à 1 point. Il faudrait au
moins augmenter d'un point les limites indiquées, et quand on pense quelle
différence insignifiante peut produire pour toute la librairie française ce
malheureux tiers de millimètre, il est difficile de croire qu'on ne puisse
l'obtenir. On gâche plus de papier chaque jour que cette économie d'un «
point » n'en peut faire économiser en un an... 4 mars 1918. POUR LE LIVRE SCOLAIRE
Nous
avons parlé de la crise du papier et de la réglementation qui menace le livre
français. Il faut y revenir en ce qui concerne une variété plus
particulièrement atteinte, c'est le livre scolaire : depuis le Ier janvier il
est majoré formidablement — de 70 %. C'est là une situation particulièrement
regrettable, car elle touche toutes les familles qui ont des enfants, et plus
fortement les familles nombreuses. D'où vient cette augmentation spéciale du
livre de classe ? En grande partie de la hausse phénoménale du carton, car le
livre scolaire se vend cartonné. Or, le carton a augmenté depuis la guerre de
500 %. De 17 ou 20 francs avant la guerre il est passé à 170 francs, et ce
n'est pas fini. Cette crise au carton sévit en Angleterre comme chez nous, et
même davantage, car l'habitude du livre cartonné est plus répandue chez nos
voisins que chez nous, ils ont, il est vrai, pris des mesures. Le numéro du 4
août dernier du Publisher's Circular indique qu'une commission
spéciale nommée à cet effet a pris la décision de délivrer des licences
d'importation du « carton de paille » nécessaire à la reliure, mais de
réserver ces licences aux éditeurs de livres d'éducation, qui doivent, pour
en profiter, « déclarer les titres exacts des livres pour lesquels est faite
la demande. Il faut que ceux-ci soient des livres scolaires à l'usage des
écoles, collèges et maisons d'éducation ». Une tonne de carton sera accordée
par 12.000 volumes vendus dans les douze mois précédents, soit 80 grammes par
volume. On voit que si la question préoccupe aussi nos voisins, ils ont fait
autre chose pour la résoudre que d'augmenter les prix de vente. Ils réservent
le carton au cartonnage : est-il sûr que nous n'en abusons pas pour des
utilisations moins urgentes ? Pour tout ce qui touche le papier et ses
dérivés nécessaires à la librairie, il est clair qu'il faut chercher les
économies là où on peut en trouver, plutôt qu'en arrêtant la production
intellectuelle. Nous entrons peu à peu dans cette voie, mais on nous signale
encore de toutes parts des débauches d'affichage, comme dimension et comme
multiplicité, qui ne sont certes pas de première nécessité. Ne touchons au
livre français, à celui qui est utile, qu'à la dernière extrémité. 18 mars 1918. L'état
moral du pays à la veille de la nouvelle offensive allemande était très
résolu. Une preuve en fut donnée par l'éclat d'une manifestation qui eut lieu
à la Sorbonne, le 1er mars, pour commémorer la tragique séance de l'Assemblée
de Bordeaux (1er mars 1871) où les députés de l'Alsace et de la Lorraine avaient fait
entendre leur suprême et unanime protestation contre la cession forcée de
leur pays aux vainqueurs. Voici le texte de cette protestation célèbre, qui
fut lue de nouveau dans le grand amphithéâtre en présence du président de la
République, des présidents des deux Chambres, du président du Conseil, du
ministre des Affaires étrangères, du cardinal Amette et autres éminents
représentants de la France dans son entier. « Les
représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute
négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationale, une déclaration
affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces provinces, leur
volonté et leur droit de rester françaises. « Livrés
au mépris de toute justice, et par un odieux abus de la force à la domination
de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir. « Nous
déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans
notre consentement. « La
revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la
forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera. « Au
moment de quitter cette enceinte, où notre dignité ne nous permet plus de
siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous
trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui,
pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable
attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés. « Nous
vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans
l'avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée. « Nos
frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune,
conserveront à la France, absente de leurs foyers une affection filiale
jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. » Ont
signé : LOUIS CHAUFFOUR,
EDOUARD TEUTSCH, Dr ANDRÉ, OSTERMANN, SCHNEEGANS, EMILE KELLER, KABLE, MELSHEIM, BŒLL, TITOT, ALBRECHT, ALFRED KŒCHLIN, VICTOR REHM, SCHEURER-KESTNER, ALPHONSE SAGLIO, LOUIS HUMBERT, KUSS, RENCKER, DESCHANGE, BŒRSCH, TACHARD, NOBLOT, DORNÈS, BAMBERGER, BARDON, LÉON GAMBETTA, FRÉDÉRIC HARTMANN, JULES GROSJEAN. LA JOURNÉE DE L'ALSACE-LORRAINE
«
Pensons-y toujours et n'en parlons jamais ! » Nous n'en sommes plus là, grâce
à l'Allemagne. C'est elle, en déchirant le traité de Francfort, qui a remis
la question de l'Alsace-Lorraine au premier plan, non seulement en France,
mais dans le monde entier. Elle peut se rendre ce témoignage qu'il n'est plus
aujourd'hui un endroit, si reculé soit-il, où l'on ne connaisse à présent la
magnifique protestation dont le quarante-septième anniversaire a donné lieu à
l'émouvante commémoration d'hier. Nous ne la remercions pas du service
qu'elle a rendu à la cause du droit en prenant l'initiative de mettre fin à.
une situation de fait dont elle était la bénéficiaire et dont le droit était
la victime. Les anciens auraient vu là une de ces manifestations du Destin qui
sont supérieures à la volonté de l'homme. Bossuet y montrerait un de ces
arrêts inéluctables de la Justice éternelle, qui frappe d'aveuglement les
superbes à l'heure fixée par elle pour les grandes réparations de l'histoire.
Car nous assistons à un phénomène que les historiens futurs auront peine à
s'expliquer. Comment l'Allemagne, qui n'avait rien à craindre, qui
affermissait par la simple continuation de la paix les conquêtes que lui
avait données la force, s'est-elle jetée bénévolement dans un conflit qui
remettait nécessairement en question l'œuvre — inique, mais puissante — de
son passé ? Son excuse est qu'elle ne doutait pas de la victoire, et d'une
victoire aussi prompte que complète ; mais c'est précisément le signe de «
l'esprit d'imprudence et d'erreur » que de n'avoir pas de doutes à la veille
d'événements formidables qui dépassent toujours par quelque endroit les
prévisions des hommes d'Etat. Nous ne
voulons pas exagérer le facteur moral. Nous savons bien qu'on ne reprend pas
Strasbourg en Sorbonne, mais n'est-ce pas également une faute d'appréciation
non moins fâcheuse quoique contraire que de ne rien voir ni comprendre en
dehors de l'immédiate réalise ? Les Allemands, quoi qu'ils en disent, ne font
pas fi des sentiments, quand ils espèrent pouvoir les tourner en leur faveur.
Leur activité « intellectuelle » en est la meilleure preuve. Ils ne
publieraient pas tant de brochures, de volumes, de journaux de propagande
s'ils n'éprouvaient tout de même le besoin de mettre un peu de littérature
autour de leur vilaine politique. Ce n'est pas de la littérature que nous
appelons à notre secours : c'est le cri jaillissant spontanément de tous les
cœurs. Le succès profond remporté hier par le discours improvisé de M.
Clemenceau en est un grand exemple. Tout avait été dit, et magnifiquement
dit, par les orateurs précédents, et cependant la foule attendait encore un
mot, et un mot de celui qui précisément ne devait pas parler, ne voulait pas
parler, parce que le chef du gouvernement a pour fonction d'agir, de
réaliser, et non de se faire acclamer. M. Clemenceau n’a pas fait un
discours. Il a rappelé qu'il était un des survivants du drame effroyable où
l'Alsace-Lorraine fut sacrifiée, à Bordeaux, il y a près d'un demi-siècle,
pour sauver le reste de la patrie. Et il a rapporté d'autre part l'écho du
front, écho nullement grandiloquent, mais simple et résolu à la veille de la
grande offensive : « ils ne passeront pas. » C'est tout, et, en effet, c'est
tout puisque nous ne pensons pas à autre chose. Dans l'immensité de
l'épreuve, chacun de nous, du plus modeste au plus élevé, n'est qu'un «
humble soldat qui passe ». Ce qui demeure, ce qui compte, ce qu'il faut
saluer, c'est la personne morale de la France, et, derrière elle, en une
perspective majestueuse, le cortège émouvant des nations qui combattent pour
la liberté, pour l'humanité. 3 mars 1918. L'intérêt
de cette séance ne fut pas uniquement sentimental : M. Pichon, qui la
présidait, révéla dans son discours une démarche de l'ambassadeur d'Allemagne
à Paris qui prouvait que l'Allemagne était résolue à nous acculer à la guerre
même si nous eussions voulu l'éviter à tout prix en nous dérobant aux
conditions de l'alliance franco-russe. Il s'agissait d'une dépêche adressée
le 31 juillet 1914 au baron de Schœn par M. de Bethmann-Hollweg. Le début en
était déjà connu par notre Livre Jaune. On nous demandait de faire savoir
dans les 18 heures si nous entendions rester neutres en cas de guerre
russo-allemande : voici la fin qui était restée secrète. « Si
le gouvernement français déclare rester neutre, Votre Excellence voudra bien
lui déclarer que nous devons, comme garantie pour neutralité, exiger la
remise des forteresses de Toul et de Verdun, que nous occuperions et
restituerions après achèvement de la guerre avec la Russie. La réponse à
cette dernière question doit être ici avant samedi après-midi, quatre heures.
» Il en
résultait manifestement que si par impossible nous déclarions vouloir rester
en paix, nous serions obligés de livrer les clefs de notre frontière de
l'Est, c'est-à-dire de nous mettre à la merci de l'Allemagne à l'heure qu'il
lui plairait de choisir. Cette révélation fit grand bruit, même en Allemagne
où l'on avait affecté d'abord de la croire fausse, mais le gouvernement
allemand ne put la démentir. Le
problème de l'Alsace-Lorraine apparaissait de plus en plus comme impossible à
éluder et son intérêt international était reconnu spontanément par les
peuples les plus désintéressés dans la question. UNE VUE TRÈS EXACTE
Une
revue américaine, la New Republic, a publié sur la Société des nations, sur
ce qu'on en pense en France, et sur le rôle que la France serait appelée à
jouer dans le cas où l'idée serait mise en pratique, un article qui pose on
ne peut plus intelligemment la question. L'auteur constate d'abord que de
gouvernement français, à tort ou à raison, donne parfois l'impression de
n'accorder qu'un intérêt platonique à l'après-guerre. La victoire d'abord !
Certains sont tentés d'en conclure que la France ne songe qu'à ses
aspirations nationales. Ce jugement simpliste est injuste et faux, et la New
Republic explique clairement pourquoi. La vérité, c'est que la France sent
parfaitement que la Société des nations, si elle veut être autre chose qu'une
formule, doit être en état d'imposer par la force les décisions du droit aux
puissances agressives. Or, ces puissances agressives, dédaigneuses de la
justice, enclines à renier leur signature, tout le monde les connaît. Au
fond, il n'y en a qu'une, et, de par la géographie, ce sera toujours la
France qui se trouvera appelée à lui barrer la route de l'iniquité. C'est
parce que la France se rend compte de ce rôle périlleux qu'elle envisage, non
pas avec une défiance égoïste et préconçue, mais avec une hésitation
réfléchie et bien naturelle, une combinaison qui lui assigne une pareille
responsabilité, tant que les moyens de l'assumer ne lui sont pas assurés.
Voici d'ailleurs la conclusion : « Si
nous voulons avoir une Société des nations capable de défendre les petits
peuples de l'Europe contre une agression, nous devons pouvoir compter sur la
coopération de la France, je dis plus, l'avoir à notre tête. Mais la France
ne pourra prendre cette place si elle sort de la guerre sans aucune
compensation de ses sacrifices immenses. Si elle était aujourd'hui contrainte
de renoncer à toute récupération, à toute restitution, il serait à craindre
qu'elle ne se réfugiât dans le nationalisme égoïste d'une petite nation
secondaire sans espérances et sans craintes. En se plaçant à ce point de vue,
on comprendra très clairement que la satisfaction des ambitions nationales
légitimes de la France est un objectif international de la première
importance... « La
France a besoin d'une Société des nations et la Société des nations a besoin
de la France. Cette nécessité est si évidente qu'on s'étonne de la voir si
généralement méconnue. Et peut-être, si les Français insistent pesamment sur
la nécessité de vaincre et passent légèrement sur la question d'une ligue,
est-ce parce qu'ils sentent que le caractère essentiellement international de
leurs aspirations nationales n'est pas pleinement reconnu à l'étranger et
parce que ceux qui ne sont pas Français opposent volontiers les buts
nationaux de la France aux projets internationaux de l'Amérique et de
l'Angleterre, sans se douter que si les uns ne sont pas réalisés, les autres
doivent éventuellement échouer ». On ne
saurait ni mieux dire ni mieux penser. 20 mars 1918. La
nécessité de faire comprendre tous les aspects du problème n'en était que
plus instante. CE QU'IL FAUT SAVOIR SUR L'ALSACE-LORRAINE
Les
socialistes français, anglais, belges et peut-être italiens vont envoyer aux
Etats-Unis des délégués, chargés d'exposer et de faire partager les vues
exprimées dans le mémorandum adopté par la Conférence de Londres. Rien de
plus légitime, et l'on comprend l'intérêt qu'ils attachent à l'adhésion de
leurs coreligionnaires des États-Unis et à celle, qui serait infiniment
flatteuse, du président Wilson. Nous n'avons pas à intervenir dans cette
mission ; on nous permettra néanmoins de recommander aux envoyés du
socialisme interallié de ne pas négliger une question sur laquelle nous
sommes tous d'accord, mais qui n'est pas aussi bien connue au-delà de l'Océan
que nous sommes tentés de le croire. C'est celle de l'Alsace-Lorraine. Avant
la guerre actuelle, elle était presque ignorée de la masse du peuple
américain. Grâce à un noyau de grands intellectuels américains, hauts
universitaires pour la plupart, grâce aux articles et aux conférences qu'ils
ont prodigués avec un zèle et une conscience dont nous ne serons jamais assez
reconnaissants, le public transatlantique sait aujourd'hui ce qui s'est passé
en 1871. Il connaît le brutal abus de la force que nous avons subi, il
connaît les protestations réitérées de la population annexée contre la
violence dont elle a été victime, il connaît et il ressent l'injustice
commise, non pas à notre seul préjudice, mais au préjudice du droit
universel, dont la guerre actuelle permet d'espérer le redressement. Est-ce
à dire qu'il n'y ait plus rien à apprendre sur cet émouvant sujet à nos amis
d'Amérique ? Il reste à leur faire comprendre la situation actuelle des pays
annexés, par quels moyens l'Allemagne a tâché d'y imposer, à défaut d'une
acceptation du fait accompli qui s'est toujours refusée, une couche
d'immigrants allemands destinés à « démarquer » la race indigène, à
l'éliminer de ses propres foyers et à la remplacer par de faux Alsaciens-Lorrains,
qui peuvent parfois tromper de loin les esprits insuffisamment avertis. Il
faut lire et faire lire pour dissiper toute confusion sur ce qui touche
l'Alsace-Lorraine un ouvrage excellent, qui n'est pas un tract de propagande,
qui n'a rien de ce qu'on appelle une « œuvre de circonstance », bien que
l'auteur ne dissimule pas qu'il lui a été inspiré par les circonstances.
L'ouvrage, c'est La France de l'Est, l'auteur, c'est M. Vidal de la
Blache, le maître incontesté de l'école géographique en France, un des
savants dont le nom fait partout autorité parce qu'il n 'a jamais couvert la
plus légère altération à la stricte et impartiale vérité[2]. On
trouve dans le volume de M. Vidal de la Blache une étude géographique et
historique, digne de la plume qui a écrit le classique Tableau de la
France, grandiose introduction à la grande Histoire de France de
M. Lavisse. Tout ce qui concerne le passé des deux provinces mutilées en 1871
est mis au point avec une sûreté et une sobriété qui ne laissent place à
aucune obscurité, mais ce qui est le plus approfondi, le plus original
peut-être, et en tout cas le plus actuel, c'est toute la partie qui concerne
la période contemporaine. Le développement de l'industrie cotonnière, la
prodigieuse et toute récente extension de la métallurgie du fer, — une des
causes du déchaînement de convoitises allemandes d'où la guerre est sortie, —
l'importance économique de la situation de Strasbourg, au point où le Rhin
cesse d'être une barrière sauvage et où la nature a marqué le passage d'un
monde à l'autre en même temps que le début de la navigation, — tout cela est
traité d'une façon définitive. Mais à un point de vue encore plus directement
pratique, ce qui retiendra non moins l'attention c'est l'étude du mouvement
de la population depuis la conquête allemande. L'Alsace-Lorraine
comptait 1.600.000 habitants à l'heure de l'annexion par l'Allemagne. Elle en
comptait au moment de la guerre actuelle au moins 1.900.000, mais cette
population a subi un double changement. D'abord 500.000 Alsaciens-Lorrains
ont émigré vers la France, vers la patrie perdue. Voilà un fait à retenir, à
signaler, à souligner. Peut-on oublier ce demi-million d'Alsaciens-Lorrains
quand on discute les destinées de leur pays, qu'ils n'ont quitté que chassés
par la présence du conquérant ? Et inversement, il y a en Alsace-Lorraine,
aujourd'hui, un nombre presque égal d'immigrés, campés en pays conquis, sans
racines dans le sol, sans lien avec l'habitant indigène, simples intrus
implantés de force dans le glacis de l'empire. On les reconnaît sur place, de
loin on peut parfois s'y méprendre. En effet, il y a en Alsace-Lorraine un
certain nombre d'Allemands qui datent d'avant la conquête : un statisticien
allemand en comptait 42.000 en 1861. En second lieu, viennent les Allemands
qui se sont fait naturaliser sujets du Reichsland depuis 1870 : il y en a
environ 100.000. On les inscrit comme Alsaciens-Lorrains, mais ils n'en ont
que le titre officiel. Enfin il reste 300.000 Allemands ayant conservé leur
nationalité d'origine, qui sont, même officiellement, des étrangers, et qui,
en fait, se considèrent et sont considérés comme exerçant un service commandé
en pays ennemi. On voit
quel départ il est nécessaire de faire quand on parle du vœu des populations.
Le vœu qui compte, celui qui répond au droit, ce n'est pas le vœu de ceux qui
sont installés en Alsace-Lorraine contre tout droit, c'est le vœu de ceux qui
sont chez eux, ou qui veulent y rentrer, avec leur titre ancien et
imprescriptible de citoyens français. 9 mars 1918. Les
attaques contre le ministère n'avaient pas cessé. Une interpellation de M.
Emile Constant (8 mars)
au sujet des affaires judiciaires en cours fournit à M. Clemenceau l'occasion
d'un mordant succès. L'ordre du jour de confiance fut voté par 374 voix
contre 41. UNE PAROLE JEUNE
Il
serait difficile et injuste de dire que M. Clemenceau court après les succès
oratoires. Ceux qui l'attaquent sans cesse lui reprochent de ne pas
suffisamment leur répondre ; ils sont mal venus aujourd'hui à lui reprocher
son discours d'hier. Il serait préférable assurément — et il est probable que
M. Clemenceau est de cet avis — que le président du Conseil n'eût pas eu
besoin de le prononcer, mais ceux qui l'ont amené à la tribune ne sauraient
s'en prendre qu'à eux-mêmes des coups qu'ils ont reçus. La défensive de M.
Clemenceau tourne volontiers à l'offensive, et l'offensive ne va pas sans
laisser chez les vaincus des rancœurs dont peut pâtir l'œuvre commune de la
défense nationale. Mais le pays, tout en regrettant les atteintes portées à
l'Union sacrée par de tels débats, sait faire le départ des responsabilités.
Il ne comprend pas la politique quotidiennement agressive des socialistes
contre un gouvernement auquel ils font grief de ne compter aucun des leurs
après avoir préventivement refusé d'y participer. La Chambre elle-même trouve
que les socialistes tendent à tenir une place un peu absorbante dans les
débats parlementaires, qu'ils ne témoignent pas à l'égard des orateurs qui ne
sont pas de leur obédience les égards qu'ils revendiquent pour les leurs,
qu'ils abusent des interpellations systématiques, dont le résultat est connu
d'avance, et qui ne peuvent que faire perdre, sans utilité pour qui que ce
soit, un temps réclamé par des questions plus urgentes. Tout cela explique
que la popularité de M. Clemenceau soit en hausse à l'arrière comme sur le
front, et que la minorité qui le combat à la Chambre perde à chaque nouveau
vote un peu de son effectif et encore plus de sa conviction. Il ne s'est plus
trouvé hier que 41 irréconciliables (chiffres rectifiés) pour refuser la confiance, et
encore n'ont-ils pas osé présenter un ordre du jour formel de défiance. Les
socialistes majoritaires n'ont été que jusqu'à l'abstention, ce qui prouve à
quel point le débat leur paraissait à eux-mêmes inopportun. Mais alors est-il
raisonnable, est-il digne d'un parti qui a l'ambition permise d'être autre
chose qu'une force négative, de recommencer indéfiniment ce jeu stérile ?
Déjà une autre interpellation est déposée ; à qui fera-t-on croire qu'elle
répond à un intérêt national ? Or,
c'est celui-là seul qui compte aujourd'hui et le succès de M. Clemenceau
vient précisément de ce qu'il ne veut pas en connaître d'autre. Il n'a pas
fait, comme l'en accuse l'Humanité, de la « polémique » contre le
socialisme, encore moins a-t-il eu l'idée « d'interpeller le parti
socialiste ». C'est rapetisser singulièrement les angoissantes préoccupations
de l'heure que de tout ramener à la mesure d'un des éléments de la nation. M.
Clemenceau a pensé à tout autre chose, et il a défini beaucoup plus simplement
son attitude à l'égard des socialistes : « Je n'ai rien fait contre vous. Je
ne ferai rien contre vous. » C'est la sagesse même. La patrie est en danger,
notre existence nationale est en cause : un gouvernement serait bien
incompréhensif et bien criminel qui choisirait une pareille veillée des armes
pour agir contre une catégorie quelconque de Français. M. Clemenceau n'y
songe pas, plaignons ceux qui donneraient l'impression qu'ils y pourraient
songer à sa place. Eh !
sans doute, M. Clemenceau a commis des fautes dans sa vie politique. Il ne
dit pas le contraire. « Je suis un homme calme et prudent que le danger de
son pays a rendu sage et attentif. » Si le danger l'a rendu
sage, c'est qu'il ne l'a pas toujours été. Mais est-ce une raison pour jeter
la pierre à un homme politique parce qu'il déclare qu'il a profité de
l'expérience ? Faut-il préférer ceux à qui la réalité n'a jamais rien appris
ni rien fait oublier, ceux qui sont fiers de ressembler, sans s'en douter, à
un Charles X ? M. Clemenceau se pique de ne songer qu'à la guerre, ce qui est
d'ailleurs la plus efficace façon de songer à la paix. C'est une politique «
simple » lui a-t-on objecté. Evidemment, mais il s'agit d'un problème qu'on
ne résoudra pas par la complication. Ce sont des idées « simples »
qui sont à la base et qui forment l'armature d'un peuple. M. Clemenceau en a
rappelé quelques-unes, celles sur lesquelles repose le moral d'un pays
démocratique. A ceux qui demandent, comme des enfants, qu'on les protège
contre les sévérités de l'opinion par les ciseaux de la censure, M.
Clemenceau n'a pas caché que la liberté comporte certains risques, mais
qu'elle seule engendre la confiance et l'adhésion, sans lesquelles il n'y a
pas d'élan national. On ne sauve pas la République « par des
vociférations et des gesticulations » ; on la compromet au contraire en
lui donnant un air de tyrannie qui est sa propre négation. Quant au
Parlement, rien ne lui a fait plus de tort dans l'opinion que toutes les
velléités de prétention à l'inviolabilité collective des parlementaires. La
lumière est hygiénique pour les peuples comme pour les individus. Et
c'est manifestement la préoccupation maîtresse du docteur Clemenceau que de
consolider, d'assainir si besoin est, l'état moral du pays. Il a rendu à
l'abnégation de ceux qui portent depuis quatre ans tout le poids du sacrifice
un hommage que l'histoire confirmera, et auquel la Chambre tout entière s'est
associée. Mais il ne s'agit pas de formules vaines, il ne s'agit pas de
répudier la paix à la bolchevik en la préparant par les erreurs qui l'ont
rendue inéluctable en Russie. M. Clemenceau a montré l'inconscience de ceux
qui parlent de refuser les crédits de guerre tout en protestant qu'ils ne
sont pas pour « la paix à tout prix ». Ne serait-ce pas la rendre
obligatoire que de refuser à ceux qui nous défendent contre elle les moyens
matériels de continuer leur bon travail jusqu'au jour où on en pourra obtenir
une autre ? Et c'est sur ce point qu'il a posé la question de confiance,
donnant ainsi à un débat mesquin une conclusion digne des temps que nous
vivons. La réponse de la Chambre a été ce qu'elle devait être ; si elle n'a
pas été unanime, c'est qu'il y a des votes dictés par des raisons où la
raison n'est pas libre d'intervenir. Nous savons bien que les discours en soi
ne signifient rien et que l'éloquence des résultats restera toujours la
première. Pourtant des paroles comme celles d'hier ne sont pas de celles
qu'emporte le vent. M. Clemenceau a eu l'art de traduire, en un langage sans
apprêt, sans phrases toutes faites, sous la forme la plus directe et la plus
dénuée de littérature, les sentiments qui sont au fond de tous les cœurs. Sa
parole ne porte pas de rides, peut-être tout bonnement parce que son
patriotisme n'en a pas. 10 mars 1918. L'opposition,
sans désarmer aucunement, se montra plus discrète au Parlement, mais dans la
presse elle ne manqua aucune occasion de s'affirmer. Il s'en présenta
d'ailleurs une d'une grande importance. Le comte Czernin, ministre des
Affaires étrangères de l'Autriche-Hongrie, dans un discours officiel du 2
avril, adressé aux chefs des groupes du conseil municipal de Vienne, avait
fait la déclaration suivante : « M.
Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive sur le front
occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations et sur
quelles bases. Je répondis immédiatement, d'accord avec Berlin, que j'étais
prêt à ces négociations, que je ne voyais aucun obstacle à la paix avec la
France si ce n'était les aspirations françaises relatives à l'Alsace-Lorraine.
On répondit de Paris qu'il n'était pas possible de négocier sur cette base.
Dès lors, il n'y avait plus de choix. » M.
Clemenceau, qui se trouvait sur le front au moment où le discours arriva à
Paris, répondit simplement : « Le comte Czernin a menti. » Le
comte Czernin riposta par la note suivante : « Sur
l'ordre du ministre autrichien des Affaires étrangères, le conseiller de
légation comte Nicolas Revertera a eu, en Suisse, plusieurs entrevues avec le
commandant Armand, attaché au ministère de la Guerre français, homme de
confiance de M. Clemenceau. « Au
cours d'un entretien à Fribourg, en Suisse, le 2 février de l'année courante,
ces deux Messieurs ont discuté la question de savoir si et sur quelle base
une discussion pouvant amener la paix générale serait possible entre les
ministres des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie et de France, ou entre
des représentants officiels de ces ministres. « Le
comte Revertera, suivant les instructions du ministre autrichien des Affaires
étrangères, et selon l'ordre de ce dernier, a déclaré alors au commandant
Armand, dans les derniers jours de février, en le chargeant d'en informer M.
Clemenceau, que le comte Czernin était prêt à conférer avec un représentant
de la France et qu'il considérait qu'une telle entrevue pourrait avoir du
succès, dès l'instant où la France renoncerait à ses intentions sur
l'Alsace-Lorraine. « Il
fut alors répondu au comte Revertera, au nom de M. Clemenceau, que ce dernier
n'était pas en état d'accepter la renonciation proposée à cette annexion de
la part de la France, de sorte qu'une entrevue de délégués serait
actuellement, suivant le point de vue des deux parties, sans utilité. » A cette
note M. Clemenceau répliqua en ces termes : « En
arrivant au pouvoir, M. Clemenceau a trouvé des conversations engagées, en
Suisse, sur l'initiative de l'Autriche, entre le comte Revertera, ami
personnel de l'empereur, et le commandant Armand, du 2e bureau de
l'État-Major, désigné à cet effet par le ministre de l'époque. « M.
Clemenceau ne crut pas devoir prendre la responsabilité d'interrompre des
pourparlers qui n'avaient donné aucun résultat, mais qui pouvaient fournir
d'utiles sources d'informations. Le commandant Armand put donc continuer de
se rendre en Suisse sur la demande du comte Revertera. L'instruction qui lui
fut donnée, en présence de son chef par M. Clemenceau fut celle-ci : Ecouter
et ne rien dire. » Lorsque
le comte Revertera fut enfin convaincu que sa tentative d'amorçage pour une
paix allemande demeurait sans succès, il prit la peine, afin de bien
caractériser sa mission, de remettre, le 25 février dernier, au commandant
Armand, une note de sa main, dont la première phrase est ainsi conçue : « Au
mois d'août 1917, des pourparlers avaient été engagés dans le but d'obtenir
du gouvernement français, en vue de la paix future, des propositions faites à
l'adresse de l'Autriche-Hongrie qui seraient de nature à être appuyées par
celle-ci auprès du gouvernement de Berlin. » Le
comte Revertera, solliciteur et non sollicité, avoue donc en ces termes qu'il
s'agissait D'OBTENIR DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS des propositions de paix sous le couvert de
l'Autriche à destination de Berlin. Et voilà le fait, établi par un document
authentique, que le comte Czernin ose transposer en ces termes : « M.
Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive sur le front
occidental, me fit demander si j'étais prêt à entrer en négociations et sur
quelles bases. » Non
seulement en parlant ainsi, il n'a pas dit la vérité, mais encore il a dit le
contraire de la vérité. En France, c'est ce que nous appelons mentir... Il
serait trop aisé de rappeler à quel point l'Autriche a fatigué Rome,
Washington et Londres de ses sollicitations de prétendue paix séparée, qui
n'avaient d'autre but que de nous faire glisser sous le joug dont elle fait
profession de s'accommoder. Qui ne connaît l'histoire de la récente rencontre
(en
Suisse toujours)
d'un ancien ambassadeur d'Autriche avec une haute personnalité de l'Entente ?[3] La conférence ne dura pas plus
que quelques minutes. Cette fois encore, ce n'était pas notre allié qui avait
sollicité l'entrevue, c'était le gouvernement autrichien. Le
comte Czernin ne pourrait-il pas retrouver dans sa mémoire le souvenir d'une
autre tentative du même ordre, faite à Paris et à Londres, deux mois
seulement avant l'entreprise Revertera, par un personnage d'un rang fort
au-dessus du sien ? Là encore, il subsiste, comme dans le cas présent, une
preuve authentique, mais beaucoup plus significative. On
remarqua que cette réplique soulevait une nouvelle question, puisqu'elle
faisait allusion à une autre tentative émanant d'un personnage « fort
au-dessus » du comte Revertera. Le
comte Czernin répondit par un communiqué extrêmement embarrassé, qui
s'étendait longuement sur les négociations Armand-Revertera, reconnaissait en
passant l'entrevue Mensdorff-Smuts et avouait d'un mot la tentative faite par
une personnalité d'un rang bien plus élevé, tout en protestant contre
l'accusation de mensonge jetée à la face du ministre austro-hongrois. « ...
En juillet 1917, le comte Revertera fut invité par l'intermédiaire d'un
neutre, au nom du gouvernement français, à faire savoir s'il serait en mesure
de prendre connaissance d'ouvertures de ce gouvernement à celui
d'Autriche-Hongrie. Lorsque le comte Revertera, après avoir eu
l'autorisation, eut répondu affirmativement, en juillet 1917, le comte
Armand, son parent éloigné, arriva le 7 août 1917, « chez lui », à Fribourg. « Au
nom du président du Conseil d'alors, M. Ribot, le commandant Armand demanda
alors au comte Revertera si des conversations seraient possibles entre la
France et l'Autriche-Hongrie. « L'initiative
de cette prise de contact vint donc du côté français. Le comte Revertera fit
au ministère des Affaires étrangères austro-hongrois un rapport sur cette
question posée sur l'ordre du gouvernement français. Le ministère lui demanda
d'entrer en conversation avec l'homme de confiance français et de constater,
au courant de ces conversations, si, par-là, on ne pourrait pas créer des
bases pour amener une paix générale. « Le
comte. Revertera entra ensuite, le 22 et le 23 août 1917, avec le commandant
Armand, en pourparlers qui cependant, comme M. Clemenceau le dit justement,
ne donnèrent aucun résultat : les négociations cessèrent là. « Quand
M. Clemenceau prétend que les négociations du comte Revertera et du
commandant Armand étaient en cours lors de son entrée en fonctions, cela est
inexact. Ce n'est qu'en janvier 1918 que le commandant Armand, cette fois sur
l'ordre de M. Clemenceau, prit de nouveau contact avec le comte Revertera. Le
fil rompu en août 1917 fut donc repris par M. Clemenceau en janvier 1918. « De
ce nouveau contact sortirent les négociations connues par le communiqué
officiel du 4 avril 1918. Il est exact que le comte Revertera remit à cette
occasion au commandant Armand l'annotation dont M. Clemenceau cite seulement
la première phrase et qui confirme que le comte Revertera, dans les
pourparlers qui eurent lieu en août 1917 avec le commandant Armand, avait eu
ordre de constater si on pouvait obtenir du gouvernement français des
propositions qui, adressées à l'Autriche-Hongrie, offriraient des bases pour
une paix générale et que l'Autriche-Hongrie pourrait faire connaître à ses
alliés. « Les
déclarations du comte Czernin, dans son discours du 2 avril, répondent donc
entièrement à la réalité quand il dit : « M.
Clemenceau, quelque temps avant le commencement de l'offensive de l'Ouest,
s'informa auprès de moi si j'étais prêt à des négociations et sur quelles
bases. » « Le
reproche du mensonge fait par M. Clemenceau au comte Czernin ne peut par
suite pas être maintenu, même avec cette restriction faite par le communiqué
du gouvernement français. « Le
gouvernement austro-hongrois ne connaît rien de ces sollicitations pour « une
prétendue paix séparée », dont l'Autriche-Hongrie aurait fatigué les
gouvernements de Rome, de Paris, de Washington et de Londres. « Par
contre, il est vrai qu'en Suisse eut lieu, entre l'ambassadeur comte
Mensdorff et le général Smuts, un entretien avoué par le gouvernement anglais
à la Chambre des communes ; l'entretien cependant ne dura pas seulement
quelques minutes, mais quelques heures en plusieurs reprises. Si M.
Clemenceau demande au ministre austro-hongrois des Affaires étrangères si
celui-ci se rappelle qu'avant la tentative du comte Revertera, donc il y a
environ un an, une tentative du même genre fut faite par une personnalité
d'un rang bien au-dessus, le comte Czernin n'hésite pas à répondre par
l'affirmative, mais il faut ajouter, pour être complet et exact, que cette
tentative n'aboutit également à aucun résultat... » M.
Clemenceau répliqua en mettant en cause l'empereur d'Autriche : « Le
mensonge délayé demeure le mensonge. « Le
mensonge de M. le comte Czernin est d'avoir dit que, quelque temps avant
l'offensive, M. Clemenceau lui avait fait demander s'il était prêt à entrer
en négociations et sur quelles bases. « M.
Clemenceau a opposé à cette allégation le passage de la note manuscrite du
comte Revertera, où il est dit qu'il s'agissait pour l'Autriche d'obtenir de
la France des propositions de paix. Le texte du solliciteur est authentique,
M. le comte Czernin n'a pas osé le contester. « Pour
masquer sa confusion, il essaye de soutenir que c'est sur la demande de M.
Clemenceau que l'entretien a été repris. Il y a malheureusement pour lui, un
point de fait qui suffit à mettre son allégation à néant : « C'est
que M. Clemenceau a été saisi de l'affaire le 18 novembre 1917 — c'est-à-dire
le lendemain de sa prise de possession du ministère de la Guerre — par une
communication de l'intermédiaire datée du 10 novembre et par conséquent
destinée à son prédécesseur... « M.
le comte Czernin a pour dernière ressource de dire que la démarche qu'il
impute à M. Clemenceau est sans importance. « L'important
en l'espèce, affirme-t-il, n'est pas tant de savoir qui prit l'initiative des
conversations avant le commencement de l'offensive sur le front occidental,
mais qui les fit échouer. Alors, pourquoi tout ce bruit ? Pour constater que
tous les gouvernements français, comme la France elle-même, sont
irréductibles sur la question d'Alsace-Lorraine ? « Qui
donc aurait cru qu'il fût besoin de M. le comte Revertera pour élucider dans
l'esprit du comte Czernin une question sur laquelle l'empereur d'Autriche
avait lui-même prononcé le dernier mot ? « Car
c'est bien l'empereur Charles qui, dans une lettre du mois de mars 1917 a, de
sa main, consigné son adhésion aux « justes revendications françaises
relativement à l'Alsace-Lorraine ». « Une
seconde lettre impériale constate que l'empereur était « d'accord avec son
ministre ». « Il
ne restait plus à M. le comte Czernin qu'à recevoir son propre démenti. » Le
comte Czernin essaya de nier l'authenticité des « prétendus propos
politiques que l'empereur Charles aurait tenus dans une lettre ». Il qualifia
d'absurde l'idée que l'empereur aurait adhéré « au juste désir de la France
sur la réacquisition de l'Alsace-Lorraine » et que son ministre aurait pensé
exactement comme lui. Cette fois, M. Clemenceau produisit la lettre
elle-même, lettre autographe transmise, le 31 mars 1917, par le prince Sixte
de Bourbon-Parme, beau-frère de l'empereur d'Autriche, et officier de l'armée
belge, à M. Poincaré et communiquée aussitôt, avec l'assentiment du prince,
au président du Conseil, M. Ribot. Voici ce document : « Mon cher Sixte, « La
fin de la troisième année de cette guerre, qui a apporté tant de deuils et de
douleurs dans le monde, approche. Tous les peuples de mon empire sont unis
plus étroitement que jamais dans la volonté commune de sauvegarder
l'intégrité de la monarchie au prix même des plus lourds sacrifices. Grâce à
leur union, au concours généreux de toutes les nationalités de mon empire, la
monarchie a pu résister depuis bientôt trois ans aux plus graves assauts.
Personne ne pourra contester les avantages militaires remportés par nos
troupes, en particulier sur le théâtre de guerre balkanique. « La
France a montré, de son côté, une force de résistance et un élan magnifiques.
Nous admirons tous sans réserve l'admirable bravoure traditionnelle de son
armée et l'esprit de sacrifice de tout le peuple français. « Aussi
m'est-il particulièrement agréable de voir que, bien que momentanément
adversaires, aucune véritable divergence de vues ou d'aspirations ne sépare
mon empire de la France et que je suis en droit de pouvoir espérer que mes
vives sympathies pour la France, jointes à celles qui règnent dans toute la
monarchie, éviteront à tout jamais le retour d'un état de guerre pour lequel
aucune responsabilité ne peut m'incomber. A cet effet, et pour manifester
d'une façon précise la réalité de ces sentiments, je te prie de transmettre
secrètement et inofficiellement à M. Poincaré, Président de la République
française, que j'appuierai par tous les moyens et en usant de toute mon
influence personnelle auprès de mes alliés les justes revendications
françaises relatives à l'Alsace-Lorraine. « Quant
à la Belgique, elle doit être rétablie entièrement dans sa souveraineté, en
gardant l'ensemble de ses possessions africaines, sans préjudice des
dédommagements qu'elle pourra recevoir pour les pertes qu'elle a subies. « Quant
à la Serbie, elle sera rétablie dans sa souveraineté, et en gage de notre
bonne volonté, nous sommes disposés à lui assurer un accès équitable et
naturel à la mer Adriatique ainsi que de larges concessions économiques. De
son côté, l'Autriche-Hongrie demandera comme condition primordiale et absolue
que le royaume de Serbie cesse à l'avenir toute relation et qu'il supprime
toute société ou groupement dont le but politique tend vers une désagrégation
de la monarchie, en particulier la Narodna Obrana ; qu'il empêche loyalement
et par tous les moyens en son pouvoir toute sorte d'agitation politique, soit
en Serbie, soit en dehors de ses frontières, dans ce sens, et qu'il en donne
l'assurance sous la garantie des puissances de l'Entente. « Les
événements qui se sont produits en Russie m'obligent de réserver mes idées à
ce sujet jusqu'au jour où un gouvernement légal et définitif y sera établi. « Après
t'avoir ainsi exposé mes idées, je te demanderai de m'exposer à ton tour,
après en avoir référé avec ces deux puissances, l'opinion tout d'abord de la
France et de l'Angleterre, à l'effet de préparer ainsi un terrain d'entente
sur la base duquel des pourparlers officiels pourraient être engagés et
aboutir à la satisfaction de tous. « Espérant
qu'ainsi nous pourrons bientôt, de part et d'autre, mettre un terme aux souffrances
de tant de millions d'hommes et de tant de familles qui sont dans la
tristesse et l'anxiété, je te prie de croire à ma très vive, et fraternelle
affection. « CHARLES. » La
polémique ne s'arrêta pas là. Le comte Czernin déclara que la lettre était « falsifiée
», et que le passage concernant l'Alsace était ainsi conçu : «
J'aurais fait valoir toute mon influence personnelle en faveur des
prétentions et des revendications françaises concernant l'Alsace-Lorraine si
ces prétentions étaient justes, mais elles ne le sont pas. » M.
Clemenceau ne laissa pas le dernier mot au comte Czernin. Il s'en prit même
directement à l'empereur. « Il
y a des consciences pourries. « Dans
l'impossibilité de trouver un moyen de sauver la face, l'empereur Charles
tombe en des balbutiements d'homme confondu. « Le
voilà réduit à accuser son beau-frère de faux, en fabriquant de sa propre
main un texte de mensonge ! ... » L'empereur
d'Autriche, manifestement déconcerté par cette divulgation, adressa à
l'empereur Guillaume un télégramme repentant où il donnait comme preuve de
ses dispositions à l'égard de l'Alsace-Lorraine le fait que les canons
austro-hongrois tiraient en commun avec ceux de l'Allemagne sur le front
occidental. L'empereur d'Allemagne s'empressa de se déclarer convaincu et en
profita pour insister sur la solidarité d'intérêts qui existait plus que
jamais entre les deux empereurs et les deux empires. C'est le comte Czernin
qui fut le bouc émissaire de l'aventure : il dut donner sa démission le 15
avril et fut remplacé le 17 par le baron Burian auquel il avait succédé
lui-même le 22 décembre 1916. Toute
cette histoire provoqua un naturel émoi et les adversaires de M. Clemenceau
considérèrent qu'il avait commis une grave erreur en révélant la tentative de
l'empereur d'Autriche, ce qui empêcherait toute tentative de ce genre à
l'avenir. En outre, les socialistes demandèrent à savoir quelle suite avait
eue cette démarche et pourquoi elle n'avait pas abouti. La Commission des
affaires étrangères de la Chambre se saisit de l'incident et M. Clemenceau
s'expliqua devant les trois Commissions de la Défense nationale (affaires
étrangères, guerre, marine) réunies. Elles entendirent de même les anciens présidents du
Conseil, MM. Ribot et Painlevé. La même procédure fut suivie au Sénat.
Finalement le gouvernement français décida de communiquer tout le dossier de cette
affaire à la Commission des affaires étrangères de la Chambre. Certains
députés auraient même voulu que le cas fût soumis à la Chambre siégeant en
commission générale. UNE NOUVELLE FORME DE COMITÉ SECRET
Ce
n'est même pas une nouvelle forme, c'est la forme classique du Comité secret
que prétend établir, d'une façon permanente, la proposition de M. Forgeot.
L'honorable député de la Marne demande, en effet, que toutes les affaires
concernant la défense nationale soient soumises, non plus à des commissions
spéciales, mais à la Chambre tout entière, siégeant en commission générale,
comme c'est le cas du Conseil municipal de Paris, par exemple, quand il
s'agit du budget. Nous reconnaissons là une vieille idée du parti socialiste,
auquel M. Forgeot n'appartient pas, mais auprès duquel il a trouvé
immédiatement un appui facile à prévoir. C'est la marotte du gouvernement
direct par la Chambre qui reparaît. Ces commissions spéciales suffisent en
effet tant qu'il s'agit d'un simple contrôle à exercer sur le pouvoir
exécutif, mais cette conception parlementaire ne suffit pas au zèle de ceux
qui veulent tout savoir, tout diriger, avec les meilleures intentions du
monde, nous le savons, mais malheureusement aussi avec une méconnaissance
incurable des nécessités gouvernementales. Il est même inouï que les
Montagnards d'aujourd'hui aient si complètement perdu de vue les leçons des
grands ancêtres dont ils se réclament. La Convention, loin de tout faire en
Comité secret, laissait au contraire tout se faire au Comité de Salut public,
lequel était très concentré, peu bavard et tout-puissant, le type par
excellence d'un vrai gouvernement de guerre. On nous
dira qu'il s'agit pour le moment d'une question particulière, et que, en
acceptant de s'expliquer devant les trois commissions de la défense nationale
réunies, le gouvernement s'est acheminé vers la solution plus radicale que
préconise M. Forgeot. Nous croyons, en effet, qu'il était peu indiqué de
procéder à de pareilles explications devant une assemblée de plus de cent
membres. Plus il y a eu d'initiés, plus ceux qui ne le sont pas se sentent
amoindris et confus de ne pouvoir rien répondre à qui les interroge. Ils sont
naturellement portés à souhaiter que l'égalité soit rétablie à leur profit
par un moyen quelconque, et celui de M. Forgeot est le plus simple. Mais
pourquoi alors ne pas réclamer tout bonnement le Comité secret ? Parce qu'il
a des inconvénients. Certes, et nous les connaissons, mais se figure-t-on que
les inconvénients ne seront pas les mêmes en commission, plénière ? Mieux
vaut voir les choses en face : S'il y a danger à faire de la diplomatie avec
la collaboration de 600 conseillers irresponsables, le danger est le même
dans les deux cas. Dira-t-on
qu'il n'y a aucun inconvénient ? Nous ferons observer que les socialistes
eux-mêmes protestent quand on leur attribue la pensée que la diplomatie peut
se faire sur la place publique. Ils trouvent qu'on leur prête bénévolement
une absurdité. Ils sont même sévères pour la publication de la lettre de
l'empereur d'Autriche, qu'ils jugent indiscrète. Alors comment concilier le
secret nécessaire — non sur les buts, naturellement, mais sur la marche à
suivre pour les atteindre — avec des révélations à jet continu devant la
Chambre, qu'on l'appelle Commission générale ou Comité secret ? Si la
proposition Forgeot était adoptée, on serait amené bien vite, par la force
des choses, à rétablir, sous le nom de sous-commissions chargées de faire les
rapports et d'étudier les dossiers, les commissions spéciales qui
fonctionnent aujourd’hui. A. quoi bon tourner dans ce cercle vicieux ? 25 avril 1918. Finalement,
M. Forgeot renonça à sa proposition et la Commission des affaires étrangères,
après un long examen, conclut, le 8 mai, par l'adoption de la motion suivante
de M. Barthou : « La
Commission des affaires extérieures après avoir examiné des documents et
recueilli les témoignages relatifs aux conversations de paix engagées et
poursuivies par l'Autriche-Hongrie en 1917 et 1918, constate que ces
conversations n'ont offert à aucun moment l'occasion d'une paix acceptable
pour la France et pour ses alliés. » L'incident, au moins pour le moment, était clos. |
[1]
Une catastrophe purement accidentelle avait d'abord été prise pour un exploit
d'avions allemands. C'est l'explosion d'un dépôt de grenades à la Courneuve,
près de Saint-Denis, explosion formidable qui fut entendue jusqu'à plus de 200
kilomètres et qui coûta une trentaine de morts (15 mars).
[2]
M. Vidal de la Blache mourut malheureusement peu après le 5 avril.
[3]
Le général transvaalien Smuts et le comte Mensdorff.