LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE V. — LE DÉBUT DE L'ANNÉE 1918.

 

 

L'arrestation de M. Caillaux. — Les socialistes français et le ministère. — Les socialistes interalliés et la paix.

 

LA rentrée du Parlement eut lieu, suivant l'usage, le second mardi de l'année, c'est-à-dire le 8 janvier. Les présidents d'âge prononcèrent les discours habituels, mais celui de M. Siegfried, Alsacien parlant de l'Alsace-Lorraine, fut particulièrement remarqué.

 

LES DISCOURS DES DOYENS

Les deux Assemblées ont ouvert leur session ordinaire, qui pour la Chambre, en temps normal, eût été la dernière. Les présidents d'âge ont prononcé, suivant l'usage, le discours de rentrée, mais ces discours de rentrée, par la force des choses, sont, depuis la guerre, l'écho des préoccupations de tous. Bien que les doyens n'aient pas changé depuis l'an dernier, la rigueur de la température les a forcés de laisser le fauteuil et la parole à leurs cadets. Au Sénat, M. Gouzy, qui n'a pas encore quatre-vingt-cinq ans, n'est que le septième sur la liste d'honneur des Anciens. Il a prononcé un discours d'une fougue juvénile, où il s'est appliqué surtout à flétrir une fois de plus les atrocités germaniques. C'est un sujet malheureusement inépuisable, mais ce n'est pas une raison pour renoncer à en parler. M. Gouzy a rappelé les rapports officiels rédigés avec toutes garanties d'exactitude par notre Commission d'enquête. Le gouvernement belge a procédé à un travail analogue. Ce sont là des témoignages accablants, qui resteront, et qui peut-être n'ont pas encore eu toute la publicité dont ils sont dignes. L'honorable doyen a eu raison de les invoquer et de les signaler de nouveau à l'attention. Ceux qui sont responsables des horreurs de cette guerre sont les mêmes qui sont déjà coupables de l'avoir déchaînée. La « justice immanente » de l'histoire les attend, mais M. Gouzy espère qu'une justice plus rapprochée s'appesantira sur eux, et c'est pourquoi il s'est porté leur accusateur devant l'humanité.

Le vice-doyen de la Chambre, M. Jules Siegfried, est un Alsacien de vieille souche. Le hasard, en lui donnant hier la parole, a eu le sens de l'actualité. Nous avons entendu le cri de l'Alsace-Lorraine, ce cri qui, depuis la protestation de Bordeaux, se prolonge comme un douloureux sanglot à travers l'histoire contemporaine. M. Siegfried peut parler au nom de ses compatriotes. Sa famille date de la vieille bourgeoisie de l'ancienne République de Mulhouse, qui n'a jamais été allemande et qui s'est donnée librement à la France sous la Révolution. C'est la dernière venue des terres alsaciennes dans la famille française ; elle n'en était pas moins aussi indissolublement attachée que les autres à la patrie commune. Elle sentait qu'elle complétait l'Alsace, de même que l'Alsace complétait la France, et elle avait trouvé à notre foyer une prospérité qui prouvait qu'elle y était à sa vraie place. M. Siegfried a salué le prochain retour des provinces perdues à leur destinée naturelle. Il a eu la joie de citer la solennelle déclaration de M. Lloyd George au sujet de l'Alsace-Lorraine. S'il avait parlé aujourd'hui, il n'aurait pas manqué d'y ajouter celle, identique, que M. Wilson a faite, hier aussi, sur le même point. M. Siegfried a montré que la violence faite à l'Alsace-Lorraine en 1871 avait engendré toutes les violences accumulées depuis lors en vertu du même esprit de domination brutale. C'est ce qu'a justement attesté le président de la grande république-sœur : il faut « que l'injustice faite à la France par la Prusse en 1871, — cette question d'Alsace-Lorraine qui troubla la paix du monde près de 50 ans, — soit redressée, afin que la paix soit, une fois de plus, assurée dans l'intérêt de tous ». C'est une constatation historique. Tant que durera le règne de cette grande injustice, le monde n'aura pas et ne méritera pas de paix durable.

10 janvier 1918.

 

Les présidents sortants, MM. Antonin Dubost et Paul Deschanel furent réélus sans concurrents et prononcèrent eux-mêmes, en reprenant possession du fauteuil, des discours qui ne pouvaient évidemment dire rien de nouveau, mais qui cependant contenaient quelques conseils toujours bons à répéter.

 

LES DISCOURS DES PRÉSIDENTS

Les présidents des deux Chambres ont été réélus une fois de plus sans concurrents, et cette confiance réitérée est trop justifiée pour mériter même d'être remarquée. Leurs discours d'usage ont la sobriété qui s'impose. Ils expriment néanmoins des sentiments qu'on ne saurait trop mettre en honneur. M. Antonin Dubost, en quelques phrases pressantes, convie à donner le maximum de l'effort, non pas les braves du front, — « où le maximum de sacrifices est depuis longtemps consenti » — mais ceux des gens de l'arrière qui n'ont pas encore entièrement compris que nous sommes en guerre et qu'ils doivent tout subordonner à l'intérêt de la guerre. Il y a encore des têtes frivoles et des cœurs légers qui s'étonnent ou se plaignent des restrictions, des gênes, des quelques sacrifices que l'état de guerre leur impose, alors que chacun devrait les accepter et même courir au-devant avec la fierté du devoir accompli. Il reste des forces perdues, qui ne se sont pas mobilisées d'elles-mêmes pour le service de la patrie, qui parfois « se sont elles-mêmes mises en sursis ». N'est-ce pas mettre un sursis à la victoire, en reculer la date, et prolonger les temps de misères et de deuils ? L'heure des réparations finales sonnera quand même, il est vrai, et M. Deschanel nous montre le chemin déjà parcouru. Il trace l'éloquent tableau des « vingt-cinq nations alliées », qui constituent dès maintenant la Société des Nations de demain, dont les ambitions germaniques retardent seules l'avènement. Il rend particulièrement hommage à ceux qui sont tombés pour que survive la civilisation ; il rappelle que la France ne les oubliera pas, ni moralement ni matériellement, comme l'atteste l'effort accompli par la loi des pensions presque achevée. « Que l'envahisseur le sache, nous ne cesserons de soutenir le front, — le front, c'est-à-dire la partie haute, exposée à ses coups et qui ne se courbera pas devant lui. » Au seuil de cette nouvelle année d'épreuves, que l'effort de tous doit tendre à rendre décisive, jamais l'accord ne s'est manifesté plus complet entre les deux présidents et les deux Assemblées.

11 janvier 1918.

 

La grosse préoccupation intérieure était celle des affaires dites d'intelligence avec l'ennemi : Bolo, Bonnet Rouge, Malvy, Caillaux. C'était surtout cette dernière qui accaparait l'attention : L'instruction ne paraissait pas tourner en faveur de l'ancien président du Conseil et des bruits d'arrestation prochaine couraient un peu partout. Le parti radical en était plus spécialement ému et c'est ce qui explique la rupture qui se produit à ce moment entre le Comité républicain du commerce et de l'industrie, plus simplement appelé d'ordinaire Comité Mascuraud, et le Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste présidé par M. Debierre.

 

RUPTURE ENTRE RADICAUX

Il n'y a pas à s'étonner de la scission qui s'opère au sein du parti radical. Elle était inévitable, en dépit de toutes les tentatives d'unification, parce que sous la même étiquette, commode et bien portée en période électoral se trouvaient réunis des éléments tout à fait disparates. Toutefois cette équivoque fondamentale aurait pu se prolonger fort longtemps encore, en temps normal. La guerre, avec le nouvel esprit qu'elle a créé, a précipité le travail de désagrégation. La plupart des radicaux ont pratiqué en toute loyauté l'union sacrée. On a parfois reproché à leur parti d'avoir joué un rôle un peu effacé depuis trois ans et demi. Il faudrait plutôt lui en faire compliment. Devant le salut public ceux qui se sont effacés ont fait, dans tous les partis, leur devoir patriotique. Mais, depuis quelques mois, depuis les affaires de scandales, un certain nombre de politiciens radicaux-socialistes ont cherché à redonner à leur parti une attitude combative. Nous ne révélons aucun secret d'État en constatant que ce changement d'attitude s'est surtout accentué lorsque le nom de M. Caillaux s'est trouvé compromis dans ce que nous appellerons modestement « les affaires en cours ». Par un paradoxe qui a déconcerté bon nombre de vieux radicaux, blanchis sous le harnais, c'est contre M. Clemenceau que l'offensive de certains radicaux-socialistes s'est particulièrement déchaînée. Le jour où lui fut confié le soin de former un ministère, il y eut une tentative de reconstituer contre le parrain de l'ancien Bloc un nouveau Bloc d'opposition, et on put croire un instant que le groupe radical-socialiste allait joindre son « exclusive » à celle des socialistes. Finalement la logique l'emporta sur l'intrigue, le ministère Clemenceau put s'adjoindre les membres radicaux dont il avait besoin, et l'ordre du jour de confiance fut voté par les radicaux, sauf une douzaine qui se réfugièrent dans l'abstention. Parmi des derniers figurent MM. Caillaux Malvy, Tunnel, ce qui précise la raison de leur manque de confiance.

C'est si bien la question Caillaux qui domine dans cette histoire, que la rupture actuelle s'est encore produite à ce même propos. Le 23 décembre, le Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste avait pris la résolution de publier en brochure de propagande les discours prononcés par M. Caillaux et par M. Renaudel à propos de l'autorisation de poursuites demandée contre M. Caillaux. Cette décision provoqua de vives protestations et c'est elle qui a causé finalement le divorce dont nous sommes aujourd'hui témoins. Le Conseil de direction du Comité Mascuraud, à l'unanimité, a décidé de ne plus avoir de représentants au sein du Comité exécutif du parti radical, que préside M. Debierre. Et une lettre publique indique ses raisons, qui sont bien celles que l'on pouvait prévoir. Le Comité Mascuraud regrette que le Comité Debierre « se soit laissé absorber par des questions de personnes qui ne peuvent qu'amener la division dans le parti démocratique ». C'est clair, si clair, que la presse radicale ne fait pour ainsi dire aucun commentaire. Seul le Pays entre en guerre contre le Comité Mascuraud auquel il reproche de compter beaucoup de membres qui ne sont pas des radicaux de vieille date et qui n'y sont entrés que « pour recueillir toutes les faveurs du pouvoir ». C'est probable en effet, mais le reproche est néanmoins curieux de la part de défenseurs de M. Caillaux. Car enfin, ce dernier n'est pas non plus un vieux radical, et on ne saurait affirmer que son évolution vers l'extrême gauche n'ait jamais été influencée par l'idée de « recueillir les faveurs du pouvoir ».

Nous n'avons pas à entrer dans cette querelle de ménage. Mais comme simples spectateurs, il nous est permis de remarquer que les Comités Mascuraud représentent, surtout en province, le gros des organisations radicales, que la presse locale leur est généralement dévouée, et que l'attitude du Comité Mascuraud est une preuve de plus que les masses radicales ne sont pas arrivées à comprendre ni disposées à suivre ceux qui, au nom des principes, combattent, sous la bannière de M. Caillaux, le vieux militant Clemenceau.

12 janvier 1918.

 

L'opportunité de cette scission ne fut pas longtemps à apparaître : le 14 janvier, M. Caillaux était mis en état d'arrestation sur mandat du capitaine Bouchardon. Cette mesure avait été provoquée par les résultats d'une enquête menée aux États-Unis, et qui avait révélé que M. Caillaux, lors de sa mission en Argentine au commencement de la guerre, avait eu des accointances — au moins indirectes — avec la légation d'Allemagne à Buenos-Aires. Les plus importants de ces documents étaient des câblogrammes de l'ambassadeur allemand à Washington, Bernstorff, adressés à son gouvernement (4 février 1915) sous le couvert de la légation de Suède, et déchiffrés après beaucoup de recherches par le service cryptographique américain.

« Caillaux a quitté Buenos-Aires après un court séjour et se rend directement en France, à cause évidemment du scandale qu'il considère comme une attaque dirigée personnellement contre lui. (Affaire Desclaux).

« Il a parlé avec mépris du Président et du reste du gouvernement français à l'exception de Briand. Il pénètre parfaitement la politique de l'Angleterre. Il ne prévoit pas le renversement de la France.

« Il voit dans la guerre en ce moment une bataille pour l'existence de la part de l'Angleterre. Quoiqu'il parlât beaucoup des... indiscrétions et.... de la politique de la Wilhelmstrasse, et fît profession de croire aux atrocités allemandes, il a... à peine changé son orientation politique. Caillaux fit bon accueil à des courtoisies indirectes de ma part, mais fit ressortir la prudence extrême qu'il est obligé de montrer, car le gouvernement français, dit-il, le fait surveiller même ici. Il nous met en garde contre les louanges excessives faites sur lui par nos journaux, spécialement la Neue Freie Presse[1] et désire, d'autre part, que l'accord méditerranéen soit l'objet de critiques adverses.

« Nos louanges lui font tort en France. La réception de Caillaux ici fut froide. Son rapport sur le Brésil n'avait rien de nouveau. A son retour en France il commencera avec (résidence politique ?) dans sa circonscription. Il craint Paris et le sort de Jaurès. »

BERNSTOFF.

 

Un second câblogramme indiquait que le vapeur Araguaya avait quitté Buenos-Aires le 30 janvier. Il continuait ainsi :

« Le capitaine est porteur d'importants papiers — capture très désirable — Caillaux est à bord. — En cas de capture, Caillaux devrait être, d'une façon discrète, traité avec courtoisie et considération — pouvez-vous informer nos croiseurs ?

« BERNSTORFF. »

 

En outre, on avait appris que M. Caillaux avait dans une banque de Florence un coffre-fort où l'on trouva des valeurs, des fonds et des papiers. Parmi ces papiers se trouvait un dossier intitulé Rubicon contenant l'exposé d'un plan que M. Caillaux se proposait de mettre à exécution quand il redeviendrait président du Conseil. Ce plan se rapprochait de la Constitution du Consulat.

 

UNE ARRESTATION

L'affaire Caillaux suit son cours normal. L'arrestation d'un accusé est un fait qui n'a rien d'exceptionnel, et s'il ne s'agissait pas aujourd'hui d'un ancien président du Conseil, d'un homme qui a tenu entre ses mains les destinées de la France et qui espérait bien en reprendre la direction, cet acte de procédure ne soulèverait ni étonnement ni émotion. On ne saurait prétendre qu'il n'y avait aucun inconvénient, en l'espèce, à laisser M. Caillaux en liberté, « attendu qu'il n'avait pas l'intention de s'enfuir ». Il est délicat de tabler sur les intentions présumées d'un accusé, et quand on sait que cet accusé avait eu la précaution de placer une partie de sa fortune dans un coffre-fort étranger, il est permis de manquer de confiance dans sa détermination immuable de rester à la disposition de la justice de son pays. L'arrestation de M. Caillaux s'explique donc par des raisons qui n'ont rien de mystérieux, elle n'a rien d'arbitraire ni d'insolite, l'autorité judiciaire qui l'a décidée a procédé suivant la loi, qui doit être la même pour tous, sans faveur ni rigueur particulières pour qui que ce soit. Nous avons demandé dès la première heure que M. Caillaux ne fût mis ni au-dessus de la loi, ni hors la loi. La mesure prise hier à son égard répond à cette double condition.

Le public y voit une raison de plus de croire à la culpabilité de l'accusé. Certes l'arrestation suppose des charges nouvelles ou tout au moins une précision nouvelle apportée aux charges anciennes. Mais il ne faut pas cependant aller plus vite que la justice. En soi l'arrestation d'un accusé n'est pas une preuve contre lui, elle est tout au plus un indice que l'instruction croit avoir recueilli cette preuve. Nul n'est forcé de partager d'avance cette opinion, c'est même se montrer sage et respectueux des droits de l'accusation comme de ceux de l'accusé que de réserver son appréciation jusqu'à la publication des documents. Cette publication, il est à souhaiter qu'elle ne se fasse pas attendre, mais c'est à la justice d'en fixer le moment. Elle doit, avant tout, suivre sa marche réfléchie et sûre ; le soin d'éclairer l'opinion ne saurait passer avant le souci d'arriver à faire apparaître la vérité avec son maximum d'évidence. C'est pourquoi nous ne saurions nous associer, tout en comprenant leur impatience, à ceux qui réclament que sans délai, sans garanties, toutes les pièces soient étalées sous les yeux du monde entier. « Faire vite » n'est pas faire n'importe comment. Dans les causes banales, on sait attendre que l'œuvre de la justice s'accomplisse avec le recueillement et la conscience professionnelle qui sont de rigueur. Il n'y a pas de motif pour qu'il en soit différemment quand un personnage considérable est en question.

Ce serait plutôt le cas de redoubler de prudence. Nous ne sommes pas de ceux, — si tant est qu'il y en ait, — qui sont tentés de se réjouir à l'idée qu'un homme politique dont ils ne partagent pas les idées pourrait sombrer dans la honte. Plus nous estimons nécessaire de combattre les pernicieuses erreurs de ceux qui cherchent à propager dans le pays des germes de démoralisation, plus nous souhaitons de n'en pas rencontrer dans les hommes qui comptent, même quand ils sont de ceux sur lesquels nous n'avons jamais compté nous-mêmes. C'est pourquoi nous attendrons, avant d'émettre une opinion sur le fond des choses, que la lumière soit faite. Des jugements hâtifs pour ou contre un accusé, fût-ce un accusé politique, ne sont pas dignes d'un peuple libre et capable de l'être. Le pays a le droit d'exiger que toutes les garanties de la justice soient respectées, mais la première de ces garanties, qui est le calme, dépend précisément de lui. Des polémiques vaines sur des faits mal connus ou mal établis, des débats de presse ou de tribune sur une instruction en cours, ne pourraient que troubler l'atmosphère d'impartialité en dehors de laquelle personne ne peut voir clair. Les journaux les plus attachés à l'ancien président du Conseil doivent être d'accord sur ce point avec ceux qui lui sont le moins sympathiques. Ils ont à renseigner exactement le public, dans la mesure où ils le seront eux-mêmes, sur la marche des événements, mais cette marche dépend de la justice, et les passions des uns ou des autres doivent s'imposer le sacrifice de ne pas chercher à l'accélérer ou à l'entraver.

16 janvier 1918.

 

Dès le lendemain, une interpellation était déposée par M. Ernest Lafont, député socialiste, à propos de l'ouverture du coffre-fort de Florence, effectuée en l'absence de M. Caillaux ou de ses représentants. Les explications de M. Ignace, sous-secrétaire d'État de la justice militaire, furent approuvées. L'ordre du jour pur et simple fut Voté par 369 voix contre 103 et 30 abstentions.

 

L'AFFAIRE CAILLAUX À LA CHAMBRE

Ce n'est pas au Palais-Bourbon, c'est au Palais de Justice que doivent se traiter les affaires judiciaires. Cette vérité de simple bon sens est comprise à peu près partout, mais il reste à la Chambre un noyau d'opposants irréductibles qui ne prennent pas leur parti de voir l'œuvre de la justice suivre son cours régulier. Si chaque mesure prise par le juge d'instruction, dans l'exercice le plus classique de ses fonctions, doit amener une interpellation, nous ne croyons pas que les amis de M. Caillaux puissent avoir à se louer de cette tactique. Le pays exige que la justice soit la même pour tous, que les garanties légales soient respectées dans tous les cas, et que les considérations politiques n'interviennent à aucun degré dans cet ordre de questions, quel que soit l'accusé et quelle que soit l'accusation. Est-ce trop demander ? N'est-ce pas au contraire ce que chacun doit demander ?

On nous dira qu'il s'agissait hier de discuter non pas le fond de l'affaire, mais la régularité d'une opération judiciaire, l'ouverture du coffre-fort de Florence en l'absence de l'intéressé. Mais est-ce la Chambre qui est qualifiée pour apprécier la régularité d'une commission rogatoire et la correction de la procédure adoptée par l'autorité compétente ? En l'espèce, cette intrusion était d'autant plus singulière que l'interpellation portait sur un acte de la magistrature italienne, dont le gouvernement français, même s'il y avait eu une irrégularité de forme, — ce qui n'apparaît pas, — ne pourrait vraiment pas être considéré comme responsable. Alors, à quoi tend, à quoi pouvait conduire un pareil débat ? Il existe des recours dont M. Caillaux, comme tout autre accusé, peut faire usage ; toutes les voies de droit lui sont ouvertes s'il croit avoir des raisons de se pourvoir contre tel ou tel acte de procédure. En quoi tout cela concerne-t-il la Chambre ? Les droits de la défense sont sacrés, mais qui songe à les entraver ?

Voilà ce que pense le public. Et il en conclut que ceux qui attaquent avec tant d'insistance le gouvernement sur un terrain qui doit rester juridique ont d'autres préoccupations que celle d'assurer le bon et rapide fonctionnement de la justice. Nous ne disons pas que tous ceux qui se prêtent à cette manœuvre s'y associent consciemment, nous sommes au contraire persuadés que certains d'entre eux s'enfoncent de bonne foi dans une voie dont ils ne distinguent pas l'aboutissant, mais il faut pourtant bien les rappeler à la réalité. N'est-ce pas la perdre de vue, — d'une façon qui serait comique s'il ne s'agissait pas d'un drame où se jouent les destinées de la France, — que de reprocher à M. Clemenceau de ne pas faire de discours chaque fois qu'il plaît à un indiscret de le questionner sur ce qui n'est même pas de son ressort ? Si l'on savait à quel point l'opinion est écœurée du verbiage inutile, — même éloquent, ce qui n'est pas toujours le cas, — on n'oserait vraiment pas faire un grief au président du Conseil de ce qui est, aux yeux du pays, son premier mérite. M. Clemenceau se tait quand il n'a rien d'utile à dire, ou ne répond qu'en quelques mots quand il a une raison de parler, mais n'est-ce pas ce qu'il s'était engagé à faire le premier jour ? N'a-t-on pas assez parlé depuis trois ans et demi ? « Toutes nos paroles, disait déjà Danton, ont-elles jamais tué un Prussien ? » N'a-t-on pas en Russie, pendant six mois, entassé plus de discours que le Sénat romain n'en a entendu en six siècles ? On sait à quoi aboutissent ces orgies verbales.

Il est vrai que chez nous elles aboutissent d'ordinaire à une simple crise ministérielle, et c'est probablement ce dont se contenteraient ceux qui demandent à M. Clemenceau de monter à tout bout de champ à la tribune. Mais l'opinion ne veut rien de tel, et elle éprouve pour ce parti pris d'opposition une antipathie qu'elle ne cache pas. Tous les scrutins depuis le premier jour sont les mêmes. Le ministère a pour lui une très grosse majorité à la Chambre, une plus grosse dans le pays. L'opposition ne grandit pas et se grandit encore moins. La centaine de voix qui refuse confiance au gouvernement se compose uniquement des socialistes et des amis particuliers de M. Caillaux. Encore n'est-ce un mystère pour personne qu'un certain nombre de socialistes se fatiguent du rôle ingrat qu'on leur fait jouer, et le chiffre de ceux qui se sont abstenus a été plus grand hier que vendredi dernier. Le pays ne comprend que ce qui est clair et franc. Si M. Caillaux était menacé d'être jugé sans que sa défense fût libre et complète, on comprendrait l'émoi de ses amis, et cet émoi serait aussi contagieux que légitime. Mais comme rien de tel ne se prépare et n'est possible, l'attitude qui s'impose à tous, quel que soit le penchant intime de chacun, c'est de laisser dans le même calme la justice faire son œuvre et le gouvernement faire la sienne.

17 janvier 1918.

 

Le désir de ne pas se solidariser trop étroitement avec M. Caillaux se traduisit par un ordre du jour voté par le groupe radical-socialiste.

 

LE DEVOIR DE CHACUN

Le groupe radical-socialiste, auquel appartient M. Caillaux, a voté à l'unanimité un ordre du jour dont on ne peut qu'approuver l'esprit et les termes. Cet ordre du jour « affirme à nouveau que la justice et la vérité dominent de bien haut toute question de personne et de parti », et c'est là un principe tellement évident qu'il pourrait presque paraître superflu de le rappeler. Mais si le principe est incontesté, il n'est pas aussi certain qu'il soit universellement respecté. Il est manifeste que tout le monde n'a pas la patience et la sagesse d'attendre que l'œuvre de la justice s'accomplisse pour se faire et pour émettre une opinion, et que, dans les deux sens, on entend des réflexions simplistes où il est difficile de ne pas reconnaître l'influence des préventions personnelles et de l'esprit de parti. En second lieu l'ordre du jour du groupe radical-socialiste demande que « l'action judiciaire s'accomplisse intégralement, dans le respect absolu de la loi, en dehors de toute polémique et de toute passion », et c'est là encore un vœu auquel tous les hommes de sang-froid ne peuvent que s'associer — ce qui ne veut pas dire que ce vœu soit sans objet.

Il convient de rendre justice à l'effort méritoire que font la plupart des journaux pour ne pas afficher une opinion trop visiblement préconçue, mais le ton des conversations est assurément moins réservé. La passion y intervient pour le moins autant que le raisonnement. Nous ne doutons pas que la justice sache résister aux influences irresponsables du dehors, mais elles ne sont pas de nature en tout cas à faciliter sa tâche, car l'atmosphère où s'accomplit un travail aussi délicat que le sien n'est pas sans agir. Méfions-nous des dépressions barométriques. Comment une décision judiciaire serait-elle universellement ratifiée si elle est d'avance infirmée par la vaine suspicion des uns ou des autres ? Cette unanimité de l'opinion, cette « union de tous les Français », est pourtant ce qui importe avant tout dans une question qui met en cause le salut même du pays. Elle ne peut être obtenue si le tumulte de la place publique couvre la parole du juge.

Le calme est d'autant plus nécessaire que les documents fragmentaires mis quotidiennement sous nos yeux ne sont pas forcément d'une clarté parfaite. Ils se présentent en désordre, souvent sous forme de traductions si fautives qu'il faut les rectifier au fur et à mesure, et c'est même là un des inconvénients — et non un des moindres — de la précipitation avec laquelle certains impatients demandent qu'on procède. Il faut tout un travail de critique des textes avant même d'en apprécier le fond. En outre, il s'agit de deux ordres d'idées entre lesquels le départ ne se fait pas toujours du premier coup d'œil. Les documents venus d'Amérique se rapportent au chef d'accusation des « intelligences avec l'ennemi », ceux qui arrivent d'Italie concernent l'inculpation de complot contre la sûreté de l'État. Il n'y a pas préalable corrélation entre eux, et, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la valeur probante des uns et des autres, il faut au moins ne pas les confondre. Certes, on entrevoit le lien qui les rattache, et l'idée d'un Consulat succédant à une défaite paraît bien avoir hanté l'imagination de l'ancien président du Conseil, auquel ses amis eux-mêmes reconnaissent une déconcertante mégalomanie. Mais jusqu'à quel point cette conception a-t-elle dépassé les bornes d'un rêve malsain, jusqu'à quel point est-elle allée dans la voie au bout de laquelle est le crime contre la patrie, c'est précisément ce que la justice aura à établir, et nous n'avons ni la présomption ni les moyens de devancer son verdict motivé.

Les psychologues et les historiens s'attarderont peut-être plus tard à l'étude de caractère et de mœurs que suggère la personnalité de M. Caillaux. Pour le moment il est préférable de songer à la question vitale qui se pose à nous depuis trois ans et demi. Tout ce qui peut affaiblir notre force de résistance, notre solidarité matérielle et morale devant l'ennemi, doit être écarté. Nous combattons la propagande défaitiste ; n'oublions pas que son plus grand triomphe serait de nous paralyser, de nous diviser, de nous enliser dans des querelles misérables à l'heure des événements suprêmes.

19 janvier 1918.

 

On remarquait non sans quelque étonnement que le groupe socialiste défendait M. Caillaux avec beaucoup plus de ténacité que son propre groupe. Cette attitude fut soulignée par une interpellation tumultueuse dont le sujet apparent était une œuvre de guerre fondée par l'Action française, mais dont la raison véritable semblait bien être le désir de renverser le ministère.

 

SCANDALE INUTILE

Les interpellations se suivent et se ressemblent par leur résultat. La majorité ministérielle est toujours la même, et l'opposition aussi. Ce qui varie, c'est le degré de tapage ou d'obstruction qui caractérise chaque séance. A ce titre celle d'hier paraît avoir été une des plus déplorables qu'on ait vues depuis longtemps, mais le public s'en émeut beaucoup moins qu'on ne pourrait le croire pour la raison d'ailleurs fâcheuse qu'il ne se fait pas une haute idée du fonctionnement de notre régime parlementaire. La Chambre se plaint volontiers du discrédit qui l'entoure et elle en accuse la malignité des journaux réactionnaires. Cette malignité existe en effet, mais il faut bien avouer que la Chambre lui donne à plaisir l'occasion de s'exercer. Les vrais ennemis du régime parlementaire sont ceux qui prennent à tâche de le compromettre par leurs violences systématiques, par leur intolérance envers quiconque ne pense pas comme eux, par l'impossibilité où ils mettent le président de maintenir le minimum de correction extérieure sans lequel une séance parlementaire dégénère en une très vulgaire réunion publique. Nous n'ignorons pas d'ailleurs qu'il y a dans tout cela une part de convention, et que les scènes les plus violentes doivent être un peu contemplées avec « l'optique du théâtre ». M. Renaudel a prononcé un jour à ce propos un mot très juste et d'une psychologie parlementaire très distinguée : il y a toujours dans nos indignations « quelque chose d'un peu factice ».

C'est ce qui s'est produit hier. Il s'agissait en apparence d'une interpellation de M. Paul Poncet sur la « Part du combattant », œuvre créée par l'Action française en faveur des soldats du front. En réalité le débat a porté sur les menées royalistes. Il est difficile de croire que les chances d'une restauration monarchique aient augmenté au cours de la guerre, il est même permis d'affirmer que la propagande royaliste, si tant est qu'elle s'exerce, passerait fort inaperçue sans la publicité que lui font gratuitement ceux qui s'en déclarent si bruyamment émus. Nous avons déjà vu des perquisitions sensationnelles dont rien n'est sorti et qui ont fait l'effet, aux yeux du public, d'une commode diversion à d'autres embarras. Les « révélations » d'hier ont laissé la même impression. Néanmoins, comme tout le monde était d'accord pour réprouver cette propagande et pour la flétrir en un ordre du jour foudroyant, il semble que le débat n'aurait pas dû soulever les passions. Mais derrière le décor se jouait le drame véritable ; le sort de l'Action Française était beaucoup moins en cause que le sort du ministère, qui a fait arrêter un homme politique autrement passionnant que M. Maurras. L'interpellation d'hier, quel qu'en fût l'objet apparent, n'était qu'une tentative nouvelle de renverser M. Clemenceau.

C'est ce qui explique les votes, au premier abord déconcertants, des socialistes et des amis personnels de M. Caillaux. Un non initié n'y comprendrait rien. Comment ! Il y a, à l'extrême-gauche, parmi des militants qui se targuent d'être les défenseurs patentés de la République, une centaine de députés qui veulent bien répudier les menées « royalistes » comme tendant à nous diviser devant l'ennemi et à détruire les institutions républicaines, mais qui se refusent à répudier toutes « autres » menées ayant le même but et présentant le même danger ![2] Car enfin, c'est cela qui résulte du scrutin. C'est bien ce qu'ont voté et refusé de voter les socialistes et radicaux restés fidèles à leur ancien chef. Ils veulent, comme tous les républicains, qu'on défende la République contre les royalistes, mais ils se séparent de la masse des républicains quand il s'agit de défendre la République contre toute « autre » menace. Ils se refusent à envisager qu'une république puisse être menacée d'un autre danger que du danger royaliste. Au point de vue historique, c'est d'autant plus curieux que la République en France n'a jamais été renversée par un complot monarchique, alors qu'elle l'a été deux fois par « d'autres ». Et c'est contre ces « autres », qui ont si bien réussi dans le passé, que d'excellents républicains — car nous ne doutons pas de leur loyalisme — ne veulent pas défendre le régime qui leur est cher ?

Le caractère « factice » de toutes ces tempêtes dans un verre d'eau ne fait doute pour personne. C'est pourquoi ni le pays ni la Chambre, tout en déplorant des excès de paroles et de gestes qui font un déshonorant contraste avec la belle attitude d'antan, ne se laissent détourner de leur but. La majorité ne peut empêcher quelques énergumènes de se livrer à leurs incartades, mais elle reste maîtresse de son vote. M. Clemenceau a obtenu l'ordre du jour qu'il avait accepté, et même, sur le paragraphe concernant spécialement la confiance, il a recueilli l'unanimité — 374 voix contre 0, chiffres rectifiés —. L'opposition n'a pas osé aller au-delà de l'abstention. Comprendra-t-elle, après cette nouvelle expérience, ce que son rôle a d'ingrat et d'injustifiable dans les circonstances actuelles ? Parmi ceux qui en font partie, il se trouve des hommes politiques qui ont montré en d'autres temps, — non éloignés, — qu'ils avaient conscience des devoirs qu'impose la situation. Resteront-ils emprisonnés dans une attitude de stérile obstruction, à la remorque de ceux dont ils connaissent mieux que nous l'infériorité ? Il ne nous appartient que de poser la question, mais en la posant nous avons la certitude de traduire le sentiment général — disons même, puisqu'il est tant question de défendre la République, — le sentiment républicain.

20 janvier 1918.

 

SANS RÉPIT

Le public ne comprend rien à l'acharnement que montrent les socialistes contre le gouvernement. La Chambre est sur ce point comme le public. Elle assiste à ces interpellations renaissantes sans en apercevoir l'intérêt et le résultat est invariablement le même. Les opposants réunissent une centaine de voix irréconciliables, quel que soit le prétexte du débat, et la situation reste la même. La séance d'hier est peut-être, à cet égard, la plus caractéristique. M. Renaudel n'est pas arrivé à donner une apparence de réalité à un sujet dont on peut dire pour le moins qu'il était inexistant. Il s'agissait de la nomination éventuelle d'un officier à un des Conseils de guerre de Paris. M. Renaudel et ses amis ont vu là une tentative pour influencer la justice militaire contre M. Caillaux. Or la nomination n'a pas eu lieu ; si elle avait eu lieu, l'officier en question n'aurait en aucun cas présidé le Conseil de guerre devant lequel comparaîtra M. Caillaux ; enfin rien ne permet même de prévoir si M. Caillaux sera traduit devant un Conseil de guerre. Dans ces conditions le débat ne pouvait manquer d'apparaître remarquablement vide. Pour le corser, il a fallu recourir à deux épisodes, également sans consistance, dont l'un était terminé à la satisfaction complète du plaignant, et dont l'autre ne concernait même pas le gouvernement. Est-ce vraiment la peine d'évoquer de pareilles ombres ? M. Charles Dumont a dit le vrai mot de la fin : « Ce sont des débats qui ne sont pas dignes des heures que nous vivons. »

Qu'on ne se méprenne pas sur notre sentiment. Si en effet une tentative avait été faite pour fausser le fonctionnement de la justice militaire, nous serions les premiers à partager l'indignation de M. Renaudel. Nous ne prenons pas à la légère le respect des garanties dues à un accusé, quel qu'il soit. Mais où voit-on rien de tel ? Un colonel, ayant déjà exercé les fonctions de président d'un Conseil de guerre à Paris, apprend par le Journal Officiel du 25 novembre qu'on va en créer trois nouveaux. Dès le 26, il adresse au ministre, par la voie hiérarchique, une demande d'affectation dans le gouvernement militaire de Paris, en vue d'être rappelé à ses anciennes fonctions. La direction de l'artillerie, arme à laquelle appartient cet officier, fait observer qu'il ne peut être affecté au gouvernement militaire de Paris que s'il est, dès le jour de sa mutation, désigné pour la présidence d'un Conseil de guerre. Que fait le sous-secrétaire d'Etat à la justice militaire ? Il demande au gouverneur de Paris s'il est disposé à examiner sa candidature à un poste de ce genre et, en cas d'affirmative, à quelle date le colonel dont il s'agit pourrait entrer en fonction. Cette lettre est du 24 décembre. Le 26, le général Dubail répond que cette candidature se heurte aux dispositions contraires de l'article 19 du Code de justice militaire, que, dans tous les cas, elle ne pourrait prendre rang qu'à la suite du tableau déjà dressé et que, dans les circonstances actuelles, elle risquerait d'être mal interprétée. A cette réponse du 26, M. Ignace répond lui-même le 28 en approuvant hautement le général Dubail. Et après ? Après, c'est fini, sauf que M. Renaudel trouve que le sous-secrétaire d'État ne s'est pas pressé de répondre. M. Renaudel est plus exigeant que M. Clemenceau qui a fait une révolution bureaucratique en laissant trois jours pour régler une affaire. Ici, il n'en a fallu qu'un, car la lettre du général Dubail, datée du 26, n'a pu parvenir à destination que le 27.

Nous n'arrivons pas, avec la meilleure volonté du monde, à voir dans tout cela « les manœuvres » dénoncées par M. Renaudel. Nous les voyons d'autant moins que, même si le lieutenant-colonel Favart avait été rappelé à la présidence d'un Conseil de guerre, il n'aurait pu l'être au troisième, dont la présidence n'est pas vacante, puisqu'un président reste en fonctions généralement six mois. Il aurait donc été affecté à un des Conseils nouveaux ; or, M. Ignace a prescrit que « toutes les affaires déjà engagées seraient soumises aux anciens Conseils de guerre ». Alors, où est le piège tendu à M. Caillaux ? A quoi répondent les défiances de ses amis ? Ses amis ne songent qu'à lui, ce qui est leur droit, mais il y a beaucoup de braves gens, nullement capables de vouloir juguler un accusé, qui ont en tête quelques autres préoccupations, et qui attendent patiemment, sans tramer de noirs complots, que l'œuvre de la justice s'accomplisse en toute régularité, en plein sang-froid, et avec toutes garanties.

On nous excusera de ne pas nous étendre sur le cas de M. Paul Laffont, incriminé d'avoir tenu des propos fâcheux à une table d'officiers sur le front. Les propos rapportés ne furent pas jugés blâmables par le général commandant l'armée, et l'officier qui les avait dénoncés, les croyant répréhensibles, fut puni. Que veut-on de plus ? Fallait-il fusiller cet officier trop soupçonneux ? Certes, on abuse parfois de la qualification de « défaitiste », mais une erreur d'interprétation de la part d'un officier quelconque, — erreur qui n'a eu du reste d'inconvénient que pour son auteur, — ne justifie tout de même pas une interpellation et une tentative de crise ministérielle. Et l'aventure de ce gamin anarchiste, qui a escroqué 1.500 francs à M. de Dion sous prétexte de le documenter, sur les menées pacifistes, en quoi mérite-t-elle d'occuper la Chambre ? Ce petit menteur et phraseur est déféré au tribunal d'enfants. Rien de mieux. Est-ce le rôle de la Chambre d'étudier son cas et d'en demander compte à M. Clemenceau ?

Nous n'ignorons pas l'embarras où se trouvent les socialistes depuis qu'ils ont refusé de collaborer au gouvernement. Ils se croient forcés de montrer que tout va mal sans eux. Mais à qui la faute si l'on est forcé de se passer d'eux ? Ils sentent la faute commise, ils en souffrent ; les plus réfléchis d'entre eux se trouvent condamnés, par cette attitude impolitique, à courir après ceux qu'on appelait hier encore les minoritaires. Ils sont en outre à la veille d'un Congrès national, qui sera suivi lui-même d'un Congrès interallié. Ils caressent même la vieille idée d'un Congrès international, où ils se flattent de convertir à la paix juste et durable les Scheidemann et autres agents de l'impérialisme austro-allemand. Tout cela les oblige à certaines manifestations. Il n'est pas surprenant que le public ne s'explique pas ces manifestations, elles sont faites pour l'usage interne du parti. Mais à ce jeu le parti ne grandit pas.

10 février 1918.

 

A défaut de M. Clemenceau, les socialistes durent se contenter de renverser M. Justin Godart, sous-secrétaire d'État du service de santé.

 

LA SORTIE DE M. GODART

Le court incident qui s'est produit hier au commencement de la séance de la Chambre ne saurait donner matière à de longues réflexions. Tout ce qu'on peut en dire, quant à présent, c'est qu'il montre une fois de plus combien la Chambre est incapable de réflexion et de sang-froid. Il est assez naturel que la singulière aventure d'un garçon de droguerie, devenu médecin-major à l'aide de faux papiers, ait donné lieu à une question ou même à une interpellation parlementaire. Mais, du moment où une instruction judiciaire a été ouverte, et aussi longtemps que cette instruction n'est pas close, il est évident aussi que le ministre ou le sous-secrétaire d'État compétent a le droit et le devoir de refuser toute réponse au député qui l'interroge ou l'interpelle. C'est ce qu'a fait M. Godart. L'auteur de l'interpellation et les quelques socialistes qui se sont empressés d'appuyer son insistance ont déclaré qu'il ne s'agissait pas seulement de l'affaire Vacher, mais d'une grande quantité de cas analogues, de « toute une série de médecins ou de faux médecins, à titres scientifiques douteux et à nationalité incertaine, lesquels occupent dans l'armée, et surtout dans les hôpitaux, des places et des situations qu'ils n'ont pas le droit d'occuper ». La chose est possible, bien qu'assez invraisemblable. Mais, que cette généralisation hardie soit ou non justifiée, l'interpellation inscrite à l'ordre du jour de la séance d'hier ne portait que sur un fait, et il était clair que le sous-secrétaire d'État ne devait et ne pouvait s'expliquer ni sur ce fait, qui était déféré à la justice militaire, ni sur autre chose. L'ajournement était donc la seule mesure à prendre et, comme la Chambre refusait de le prononcer, on comprend très bien que M. Godart ait mieux aimé s'en aller que de prendre part à une discussion incorrecte et dénuée de toute utilité pratique. Plusieurs députés se sont fort indignés de ce procédé. « Un pareil geste n'a jamais été fait ! » s'est écrié l'un d'eux. Peut-être, en cherchant bien, trouverait-on quelques précédents plus ou moins analogues. Mais peu importe. Si les membres du gouvernement, dans de pareilles circonstances, avaient répondu plus souvent de la même manière à des exigences du même genre, cela n'en aurait que mieux valu.

3 février 1918.

 

M. Justin Godart, démissionnaire le 1er février 1918, fut remplacé le 4 par le docteur Mourier, député.

De toutes les affaires en cours, celle de Bolo vint la première devant le Conseil de guerre. Les débats s'ouvrirent le 4 février et se terminèrent le 14 par la condamnation à mort de l'ex-pacha. La réponse avait été affirmative à l'unanimité sur tous les faits d'intelligence avec l'ennemi : relations avec l'ancien khédive, agent de l'Allemagne, — tractations en Amérique avec le comte Bernstorff, — versement par l'Allemagne de fonds destinés à l'achat de journaux.

 

LA CONDAMNATION

La condamnation à mort de Bolo n'étonne personne. Toutes les pièces, tous les témoignages ont été mis sous les yeux du public. Jamais procès de trahison n'a été entouré d'une pareille lumière, et on peut affirmer sans exagération que la tranquillité de conscience des juges militaires est partagée par l'opinion tout entière. Il n'y a pas à revenir sur cette affaire, désormais close et élucidée. Le cas de ce triste aventurier, glissé à la trahison par l'escroquerie, ne mérite pas un autre commentaire que le jugement du Conseil de guerre. C'est la première des affaires en cours qui reçoit sa solution normale, il reste seulement à souhaiter que les autres se déroulent au milieu du calme dont celle-ci a donné le spectacle. Nous n'aimons pas l'intervention de la foule dans les débats judiciaires, nous savons trop bien que la voix populaire n'est pas nécessairement celle de la raison et du sang-froid. Mais cette fois il s'agissait d'une affaire suffisamment éclaircie pour que le sentiment public pût l'apprécier sainement. Il n'y a lieu ni de triompher d'un homme désormais attendu par le poteau d'exécution, ni de tirer de son cas des généralisations prématurées. La justice est en marche, elle agit avec la prudence et la sérénité qui lui conviennent, laissons-la continuer.

16 février 1918.

 

L'exécution de Bolo devait avoir lieu le lundi 8 avril. Au dernier moment un sursis fut accordé pour permettre de vérifier des déclarations « concernant les affaires en cours et faites in extremis par le condamné. Elle eut lieu finalement à Vincennes, une semaine plus tard, le 17 avril.

 

La politique pure, au milieu de ces dramatiques événements, continuait peut-être à intéresser les politiciens, mais restait fort indifférente au public.

 

HISTOIRE ANCIENNE

Il faut bien avouer que l'opinion ne prête même pas une oreille distraite aux questions de pure politique. Dès qu'il est question des petites affaires de parti, de tout ce qui sent l'avant-guerre, le public se dérobe. Il ne discute pas, il ne contredit pas, il passe sans regarder. Qu'on se félicite de cette indifférence, ou qu'on la regrette, on ne saurait la contester. Hier, par exemple, M. René Renoult, en prenant possession de ses fonctions de président du groupe radical-socialiste, a prononcé un discours qui n'est ni plus ni moins intéressant que beaucoup d'autres. Le groupe en question est le plus nombreux de la Chambre, ce qu'on y pense et ce qu'on y dit devrait donc avoir une certaine importance ; nous croyons cependant pouvoir affirmer, sans que cette constatation ait rien de personnellement désobligeant pour l'honorable M. Renoult, que personne ne lira son discours, dont la plupart des journaux ne donnent même pas un extrait. C'est cet état d'esprit que ne comprennent pas les hommes politiques, et c'est peut-être le fond du désaccord qu'ils déplorent entre eux et le pays. Leur métier est de faire des discours, de répéter de vieilles formules sacramentelles. Tout cela sonne faux par la force des choses, en présence des formidables épreuves d'aujourd'hui et des redoutables problèmes de demain.

« Laïcité, solidarité sociale », répète M. Renoult. Sans doute, c'est convenu, ce sont là des mots naguère d'un effet sûr, mais on les a tellement entendus qu'ils ne peuvent même plus faire tourner la tête. Et quand M. Debierre, autre grand pontife du même milieu, se plaint qu'on ne fasse pas assez de politique pendant la guerre et impute à cette erreur bien des fautes commises, on croit écouter une voix d'outre-tombe. Il faudra bien, après la tempête, refaire de la politique, puisque la politique est en somme la condition d'un régime de liberté, mais il faudra pour le moins, si on veut que le pays lui accorde l'attention qu'elle mérite, faire une politique moins oratoire, moins conventionnelle, moins connue d'avance que par le passé. Nous avons, à l'école du malheur, fait la découverte de certaines réalités. Nous avons appris que le verbiage ne crée rien, désaccoutume de l'action, et entretient la routine de l'esprit. Les hommes politiques qui tombent à chaque instant sur la bureaucratie ne se figurent pas à quel point ils donnent eux-mêmes l'impression de bureaucrates !

2 février 1918.

 

Seul, le parti socialiste continuait à montrer une incessante activité. Un conseil national du parti était convoqué pour le 17 février, mais avant même qu'il ne fût réuni, la fédération socialiste de la Seine avait tenu une séance afin de tâcher d'élaborer une motion acceptable pour toutes les fonctions du parti. Elle n'y parvint pas et ce fut la motion des minoritaires qui recueillit le plus de voix (4.571 mandats). Elle préconisait une paix sur les bases suggérées par la « Russie ouvrière » et exigeait désormais le rejet des crédits militaires. La motion de ceux qu'on appelait encore les majoritaires, bien qu'ils fussent en grande minorité dans la fédération de la Seine, n'en recueillit que 1.533. Mais tout le monde se retrouva d'accord pour chercher querelle au ministère en enjoignant à trois socialistes qui venaient d'y entrer avec le titre modeste de « commissaires » chargés d'activer la production des denrées alimentaires, de donner leur démission. Tout cela indiquait que les sacrifices consentis par les chefs du parti pour maintenir une apparence d'union à force de concessions faites aux éléments extrêmes n'avait servi qu'à renforcer le prestige et l'intransigeance de ces derniers. Ils furent d'ailleurs émus en une certaine mesure de l'effet produit par leur attitude.

 

UN PARADOXE

M. Longuet, au nom des socialistes minoritaires, proteste contre l'interprétation donnée par le public à la motion soutenue par eux devant la Fédération de la Seine, motion qui, comme nul ne l'ignore, a obtenu une imposante majorité. Le texte exact de cette motion n'a pas été publié, mais tout le monde sait qu'elle comportait deux points principaux : la nécessité de la paix et le refus des crédits de guerre. L'opinion s'est montrée sévère pour cette déclaration de principes, où il était difficile de ne pas reconnaître un écho des doctrines maximalistes. M. Longuet explique aujourd'hui qu'on s'est mépris. La paix que réclament ses amis n'est pas la paix « à tout prix ». Il proteste contre une semblable interprétation. « Depuis le premier jour, dit-il, nous n'avons cessé de réclamer une paix basée sur les principes proclamés par le président Wilson. Nous n'en voulons aucune autre. » Voilà qui est en effet assez net ; mais par quelle fatalité le style des socialistes minoritaires perd-il toute sa clarté quand ils parlent officiellement dans les Congrès nationaux ou internationaux ? On les comprend mal, paraît-il, mais à quoi la faute s'ils ont toujours le malheur de prêter à l'équivoque ?

Et aujourd'hui même, sur le second point, dans la lettre rectificative de M. Longuet, peut-il se flatter d'avoir dissipé toute ambiguïté ? Le refus annoncé des crédits de guerre, affirme-t-il, « loin d'impliquer une défaillance sur le principe de la défense nationale, symbolise au contraire la protestation d'un patriotisme clairvoyant contre ceux qui méconnaissent les véritables intérêts, la grandeur du rôle politique et moral de la nation aux plus sombres et aux plus redoutables heures de son histoire ». Nous sommes vraiment confus de notre manque de perspicacité, mais nous n'aurions jamais deviné que le meilleur moyen de faire une guerre efficace c'est de refuser d'abord les crédits destinés à la continuer. Une réduction de crédit sur un chapitre peut avoir la signification d'un blâme pour la façon dont ce crédit a été utilisé dans le passé avec l'invitation de mieux l'employer à l'avenir, mais un refus total a un sens tout autre, sur lequel il n'y a jamais eu d'erreur. M. Longuet répondra peut-être, comme l'a fait un jour un kienthalien en pareil cas, que les crédits devant être votés quand même, leur refus n'est qu'un geste sans conséquence. Il nous permettra d'être moins modeste pour lui. Son abstention et celle de ses amis ne serait pas à nos yeux sans conséquence. L'unanimité dans le vote des crédits de guerre est considérée des deux côtés de la frontière comme un meilleur signe de « patriotisme clairvoyant » que leur refus par une partie des représentants de la nation, et nous voulons espérer que le Congrès national du parti socialiste ne se laissera pas séduire par le paradoxe qui a eu gain de cause auprès de la Fédération de la Seine.

14 février 1918.

 

Le conseil national alla, en effet, moins loin que la fédération de la Seine. La question principale qui lui était soumise était l'attitude qu'il convenait de prendre à l'égard de la conférence socialiste interalliée qui devait s'ouvrir prochainement à Londres. Les socialistes français acceptèrent comme cadre de discussion le mémorandum préparé par la section britannique. A une très forte majorité (2.618 voix contre 218) ils se prononcèrent pour la nullité du traité de Francfort rompu par l'agression de ceux mêmes qui l'avaient imposé. « Le problème d'Alsace-Lorraine n'est pas une question territoriale, mais une question de droit, et, par là même, un problème international sans la solution duquel la paix risquerait de n'être ni juste ni durable ». Le Congrès admettait d'ailleurs que, le droit une fois reconnu, « la France pourra donner son adhésion à une consultation nouvelle des populations alsacienne et lorraine », organisée par la société des nations. Le vote des crédits de guerre était considéré « comme le symbole même de la défense nationale ». On continuerait à les voter, à moins que le gouvernement ne parût être « un gouvernement d'impérialisme ou un gouvernement de trahison devant l'ennemi ou un gouvernement de défaillance et de crime contre le régime républicain ». Le fait de mettre obstacle à l'organisation d'une conférence internationale serait considéré comme posant cette question des crédits, mais en ce cas elle serait envisagée et résolue en commun par les groupes parlementaires de tous les pays alliés. Les commissaires attachés au ministère étaient autorisés à conserver leurs fonctions. Quant à l'attitude à l'égard du gouvernement, le conseil national déclarait que le parti, loin de l'atténuer, devait « s'efforcer par ses interventions au Parlement, par sa propagande dans le pays, de mettre en valeur cette conception que la conduite de la guerre ne comporte pas seulement un effort militaire à poursuivre vigoureusement, mais aussi un effort diplomatique ». Au total, le conseil national avait résisté aux extrémistes. Les majoritaires avaient retrouvé leur majorité, mais affaiblie sur plusieurs points essentiels.

Au cours du Congrès, M. Renaudel avait fait allusion à des manœuvres défaitistes qui s'étaient produites dans diverses régions, notamment dans celle de Saint-Étienne : affiches pacifistes prêchant l'acceptation de la paix offerte par l'Allemagne, qui ne demandait qu'à nous rendre nos frontières d'avant la guerre, d'autres déclaraient que la guerre était prolongée par un « groupe de bandits, d'assassins, de sans vergogne, qui pousse à la continuation de la guerre afin d'échafauder des fortunes colossales », et que ce groupe, plutôt que de faire la paix si le kaiser avait la générosité de nous faire cadeau des provinces revendiquées, « demanderait la lune afin que la paix fût impossible », etc. La découverte d'une officine d'espionnage à Saint-Étienne acheva de dénoncer ces manœuvres évidemment d'origine allemande.

 

LA PROPAGANDE ALLEMANDE

Le Figaro publie aujourd'hui une information qui jette un jour plus qu'instructif sur les menées de la propagande défaitiste en France. Si les faits sont bien tels que les rapporte notre confrère, il faut avouer qu'il y a eu longtemps de singulières défaillances dans le fonctionnement de notre service de sûreté générale. Est-il possible qu'un Allemand ait pu, en pleine guerre, tenir un débit de marchand de vin dans une ville comme Saint-Etienne, sans avoir été dépisté, ou du moins inquiété ? La surveillance des étrangers a fait l'objet d'une infinité de circulaires que nous avons toutes commentées en temps et lieu, une foule d'interpellations se sont produites sur le même sujet et ont fourni chacune l'occasion de déclarations toutes plus catégoriques les unes que les autres ; en outre la surveillance des débits suspects, et spécialement de ceux où l'on s'efforce manifestement d'attirer le soldat, a toujours dû être une des préoccupations fondamentales de la police ; comment expliquer l'extraordinaire négligence dont le tenancier allemand de Saint-Etienne aurait si longtemps bénéficié ? Nous ne disons pas que tout cela soit prouvé, nous disons seulement que tout cela a besoin d'être tiré au clair et de l'être autrement que par des banalités de complaisance. Le public en a assez des explications qui n'expliquent rien et qui excusent tout.

Nul n'ignore que la région de Saint-Etienne a été maintes fois en butte à des tentatives et à des commencements de grèves, où la main de l'ennemi était facile à discerner. Cette main, néanmoins, on ne la prenait pas dans le sac, et il ne manquait pas d'aveugles complaisants pour se refuser à la voir, même lorsque cela crevait les yeux. M. Renaudel en montrait hier, au Congrès socialiste, des exemples, pris justement dans cette région de Saint-Étienne. Ceux d'aujourd'hui viennent à l'appui. Croit-on que ce dessinateur d'une usine militaire, qui s'était muni, à titre de forain, d'un permis de circulation « valable pour toute la zone des armées non réservée », se promenait pour faire du tourisme ? Comment a-t-on pu lui délivrer, sans justification, un tel permis ? Comment ce nid d'espionnage — car l'Allemand était flanqué de neutres presque aussi indésirables — n'avait-il pas éveillé l'attention ? Ceux-ci sont enfin sous les verrous, mais qui les a si longtemps protégés, tout au moins par prétérition ?

On nous rendra cette justice que nous ne croyons pas volontiers aux romans-feuilletons en matière d'espionnage, mais la réalité de l'espionnage, et de la propagande défaitiste qui en est la forme la plus récente, n'est pas douteuse. Notre peuple n'aime pas les rigueurs inutiles. Nous venons de laisser traverser la France, sans qu'il ait eu à se plaindre du moindre manque d'égards, par l'attaché naval allemand, congédié d'Espagne. Cette courtoisie nous fait honneur, mais il ne s'agit pas de courtoisie en face de la propagande ennemie poursuivie chez nous, dans nos usines, dans nos casernes. La Russie périt d'une mort déshonorante à la suite de manœuvres comme celles qu'on essaye chez nous. L'Italie a failli sombrer dans le même abîme d'ignominie. L'Allemagne a pu croire et paraît espérer encore qu'elle réussira à la longue quelque coup analogue sur notre moral. Il ne suffit pas de proclamer et de croire que c'est impossible, il faut faire en sorte que ce qui a été jusqu'ici impossible le reste jusqu'au bout, jusqu'au dernier quart d'heure.

22 février 1918.

 

Le Congrès socialiste interallié, où les Américains ne furent pas représentés, siégea à Londres du 20 au 23 février. Il aboutit à un nouveau mémorandum qui résumait une fois de plus les principes d'une paix durable fondée sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et qui précisait, notamment en ce qui concerne l'Autriche, l'impossibilité de fonder une société des nations tant qu'il subsisterait des empires incompatibles par définition avec le droit des peuples.

« 2° Dans l'effort d'émancipation des peuples en vue de fonder une Société des nations, seule garantie d'une paix durable, le prolétariat socialiste ne saurait tenir compte des considérations par lesquelles on tente de défendre l'existence de certains empires comme l'Autriche, existence incompatible avec la réalisation dans leurs frontières du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. De même qu'à l'intérieur de la société, une classe opprimée est une menace constante de bouleversement, la paix ne sera garantie en Europe que lorsqu'aucune nation ne sera plus esclave. »

 

Le mémorandum remarquait également qu'un pur référendum arithmétique ne peut être partout considéré comme traduisant le vœu des populations, étant donnée « la suppression par la violence d'une partie des habitants d'un pays, comme cela s'est produit en Arménie et ailleurs. »

Au sujet de la Conférence internationale, le Congrès vota une résolution proclamant « la nécessité de l'organisation, dans l'avenir le plus prochain et par un comité dont l'impartialité ne saurait être mise en doute, d'une réunion internationale qui devra avoir lieu dans un pays neutre et être pleinement représentative des organisations ouvrières et socialistes de toutes les contrées belligérantes acceptant les conditions de la convocation. »

 

LES RÉSULTATS DE LA CONFÉRENCE SOCIALISTE INTERALLIÉE

La Conférence des socialistes alliés à Londres s'est terminée par le vote des principales propositions contenues dans le mémorandum anglais. Ces propositions peuvent se ramener à trois idées principales, la Société des nations, les conditions territoriales d'une paix durable, l'action socialiste avant et pendant les négociations.

Sur le premier point, il ne pouvait guère y avoir de divergences : entre socialistes, internationaux par définition, on ne pouvait qu'approuver a priori le principe d'une Société des nations, assurant les droits de chacune, éliminant les chances de guerre dans l'avenir au moyen d'une Haute-Cour internationale dont les arrêts seraient d'avance reconnus comme souverains par tous les contractants. Il faut rendre cette justice au texte rédigé par M. Renaudel qu'il ne s'en remet pas aveuglément à la force de persuasion du droit. La résolution adoptée ne dissimule pas que la première condition de succès pour une organisation de ce genre c'est que tous les pays participants soient doués d'institutions démocratiques, qu'aucun d'entre eux ne reste sous la coupe d'un pouvoir absolu ou d'une caste militaire, sans quoi les autres seraient forcément la proie de celui qui conserverait une armature de guerre au milieu de voisins moralement, militairement et diplomatiquement désarmés. La conclusion, c'est donc que la Société des nations ne sera possible que le jour où l'empire allemand aura changé de caractère, de maximes et de classes dirigeantes. Mais, ce jour n'arrivera pas par un miracle, comme se le figurent les maximalistes ; toute défaillance réelle ou supposée des représentants du droit ne peut qu'en retarder la date, et les défaitistes de tous les pays ne font que consolider les forces de réaction qui sont le grand obstacle à la paix des peuples. Voilà ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter aux illuminés que les lauriers des bolcheviks empêchent de dormir.

La question des conditions territoriales est naturellement plus compliquée. Les socialistes refusent de se placer au point de vue national, ils se réclament du droit des peuples et n'acceptent de revendications territoriales que celles d'où aucune cause de guerre ultérieure ne peut sortir. En réalité, c'est le terrain sur lequel se placent tous les libéraux, tous les hommes de paix et de bonne volonté. Ce n'est pas chez les Alliés qu'on trouve les impérialismes, ce n'est pas chez eux en tout cas qu'ils sont à redouter. Les conditions de paix exposées par leurs hommes d'État responsables sont en somme celles que la Conférence de Londres a reconnues légitimes, conformes aux droits des peuples et à l'intérêt de la paix future. La restauration de la Belgique dans la plénitude de son indépendance politique, économique et morale, avec réparation des dommages causés, est au-dessus de toute discussion. Le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie a un caractère analogue. M. Albert Thomas, M. Huysmans lui-même ont proclamé que ce n'est pas une mesquine question de prestige ou de revanche entre la France et la Prusse, mais un problème de droit international « dont la solution est indispensable si la paix doit être juste et durable ». Le traité de Francfort, simple effet de la force, a été déchiré par ceux-mêmes qui nous l'avaient imposé le jour où ils nous ont déclaré la guerre actuelle. Il n'existe plus, ses effets disparaissent. La France, estiment les socialistes, pourra ensuite, une fois la reconnaissance de son droit mise hors de cause, consentir à une nouvelle consultation des populations, dont la Ligue des nations assurerait la sincérité et les modalités. Cette consultation n'aurait rien de commun avec les parodies de referendum comme celles des barons baltes parlant au nom des populations qu'ils oppriment. Ce n'est pas le moment de discuter sur l'opportunité de cette procédure, où nos compatriotes d'Alsace-Lorraine voient non sans raison une méconnaissance de leurs droits imprescriptibles de Français. Il est certain en tout cas que le Congrès de Londres n'a ni hésité ni biaisé sur la nécessité de réparer l'injustice de 1871, à laquelle est dû le cauchemar qui pèse depuis lors sur le monde. C'est dans le même état d'esprit que sont traités les autres problèmes territoriaux concernant l'Italie, les Balkans, la Pologne et l'Autriche, et c'est un état d'esprit que tout le monde partage, sauf en Allemagne.

Reste le rôle que prétendent jouer les socialistes dans la préparation et l'élaboration de la future paix. Ici ils obéissent plus manifestement à une préoccupation égoïste. Ils ne se résignent pas à n'être, comme les autres partis, qu'un des éléments de chaque peuple. Ils entendent avoir au chapitre une voix favorisée. Non seulement ils réclament le droit de tenir dès maintenant une Conférence internationale avec les socialistes ennemis, mais ils réclament encore deux privilèges : celui d'être représentés au Congrès officiel de la paix, et en outre celui de tenir un Congrès socialiste parallèle au Congrès diplomatique quand on en sera là. Ces exigences n'ont rien de justifié. En ce qui concerne le Congrès préalable international, il se heurte aux objections que nous avons maintes fois formulées, et auxquelles les socialistes américains ne paraissent pas disposés à passer outre. M. Vandervelde a fait un effort méritoire pour diminuer les dangers de cette combinaison en exigeant des socialistes allemands quelques garanties ; mais qui nous garantira leurs garanties ? Ils donneront toutes les garanties qu'on voudra, mais après ? Demandez aux bolcheviks à quoi les a menés leur candide confiance dans le prolétariat allemand. Et que pèserait, même si elle était sincère, la volonté du prolétariat allemand dans les balances du vieux dieu allemand et de son vicaire temporel ? Quant à la prétention pour les socialistes d'être représentés par un mandataire spécial autour de la table du Congrès, on cherche sur quoi elle pourrait se fonder. La classe ouvrière a souffert, disent les socialistes. Certes, mais pas plus que les autres, et même moins que certaines autres. Ce sont les paysans, les intellectuels, les employés qui tiennent les tranchées. Nous ne disons pas que les ouvriers ne sont pas à leur place à l'usine, mais ce n'est pas la plus sacrifiée. La paix, conquise par tous les Français, doit être signée, au nom de tous les Français, par les représentants qualifiés de tous les Français qui sont, dans un pays démocratique, les membres ou les agents du gouvernement.

Nous n'insistons pas sur ces réflexions. La Conférence interalliée n'a pu oublier qu'elle était une Conférence socialiste, et qu'elle avait le souci des intérêts de son parti. C'est humain. Mais il convient de rendre néanmoins hommage à l'effort de justice qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas suivi ceux qui prêchent le désarmement du droit pour amener le triomphe du droit. Elle n'a pas fait du pacifisme sous prétexte d'abattre le militarisme, ce qui revient à abattre le militarisme chez ceux qui n'en sont pas atteints et à le renforcer chez ceux qui en tirent profit. M. Henderson a résumé d'un mot la conception plus saine qui a prévalu : « Nous ne négocions pas avec la branche d'olivier dans la main quand l'ennemi brandit encore l'épée dans la sienne. » C'est presque du Gompers[3].

25 février 1918.

 

L'EFFORT SOCIALISTE POUR LA PAIX

Nul ne reproche aux socialistes de faire tous leurs efforts pour amener la paix, du moment qu'il s'agit d'une paix conforme au droit et à la justice. Si des discours, si des conférences, si des articles nous paraissaient de nature à en rapprocher l'heure bénie entre toutes, nous serions les premiers à applaudir à leurs discours, à leurs conférences, à leurs articles. Mais nous sommes bien forcés de tenir compte des réalités. Le peuple allemand n'est pas sensible à l'éloquence humanitaire, les socialdémocrates restent indifférents aux arguments et aux sentiments qui ont prise sur les peuples pacifiques, et ils ne dissimulent à aucun degré le mépris que leur inspire la littérature des bolcheviks. Nous savons bien que la Conférence de Londres se défend de toute tendance de ce genre, et nous ne commettons pas l'injustice de douter de ses intentions. Mais il est tout de même permis de constater chez certains de ceux qui y ont pris une part prépondérante une impénitence finale dans la naïveté qui n'a rien de rassurant. L'Humanité publie justement ce matin les discours prononcés au lunch de clôture par les principaux chefs de la nouvelle Internationale. On y voit M. Ramsay Macdonald croire encore à l'efficacité d'une Conférence avec les Allemands pour les convertir. Il admet qu'il faudra du temps, qu'il ne faudra « pas aller à la Conférence internationale avec l'intention d'en revenir bien vite ». Mais qu'à cela ne tienne, on y mettra le temps voulu et, si l'on y met le temps voulu, le miracle s'accomplira, la grâce opérera. « Si nous voulons prêcher les socialistes allemands, ils finiront par nous comprendre. »

C'est ce qu'ont toujours répété les Lénine et les Trotski, et on a vu où cette belle illusion a mené la Russie. L'état-major allemand pousse ses avantages pendant que les camarades fraternisent sur le front ou à l'arrière. Une pareille leçon ne suffit-elle pas ? En faut-il une seconde ? Les ouvriers américains, avec leur sens pratique, ne s'y trompent pas. Il n'y a rien à faire avec les socialistes allemands qu'à les battre, tant qu'ils serviront la cause de l'autocratie dans la guerre où le monde civilisé lutte pour la liberté. C'est ce qu'exprime le câblogramme de M. Gompers, et c'est la voix du bon sens. « Si les Allemands ne veulent pas que nous écrasions leur régime autocratique, a-t-il ajouté, qu'ils l'écrasent eux-mêmes... Nous ne pouvons pas parler de paix avant qu'ils aient évacué le sol de la Belgique et de la France, » Les congressistes de Londres vont envoyer en Amérique une mission pour convaincre les Américains. Souhaitons-leur plutôt d'être convaincus par eux. C'est l'intérêt de la paix juste et durable, qui nous est également chère à tous, et c'est même l'intérêt de ce qu'il peut y avoir de généreux et d'honorable dans le socialisme. Les vrais ennemis du socialisme ne sont pas ceux qui lui signalent ses erreurs, ce sont ceux qui les lui font commettre. Ils sont à Petrograd et sur le chemin qui y conduit en passant par Berlin.

28 février 1918.

 

COMMUNICATION

Les socialistes alliés n'ont pas renoncé à éclairer les camarades allemands. Craignant qu'ils n'aient pas eu l'occasion de lire le mémorandum élaboré par la Conférence interalliée de Londres, ils le leur font parvenir dans la majesté et l'intégrité du texte par l'intermédiaire de M. Branting. Cette précaution part d'un bon naturel, mais ce n'est par ignorance que pèchent les sociaux-démocrates. Les Allemands se piquent de tout savoir. Ils connaissent le mémorandum, et s'ils n'ont pas été convertis aux idées qui s'y trouvent, c'est parce qu'ils en ont d'autres, plus conformes à l'idéal allemand. Il n'y a donc pas beaucoup d'illusions à se faire sur l'effet de la communication officielle de ce document, déjà quelque peu défraîchi. Les quelques Allemands qui commencent à réfléchir ont eu depuis quelque temps d'autres occasions de s'instruire. Les révélations de M. Muehlon et de l'ambassadeur Lichnowsky n'ont pas pu leur échapper, mais dans ce pays discipliné, caporalisé et conduit à la baguette par l'impérialisme, les scrupules de conscience comptent peu, même chez ceux qui ont le temps d'en éprouver. M. Vandervelde et M. Huysmans, à titre de président et de secrétaire du Bureau socialiste international, ont ajouté à leur envoi une lettre rappelant aux socialistes des empires centraux les conditions préliminaires de toute Conférence internationale ; paix sans annexions, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ils émettent l'espoir charitable que la social-démocratie aura à cœur de s'y rallier sans arrière-pensée, mais ils ne peuvent se défendre d'un certain scepticisme en constatant que le traité imposé à la Russie a violé outrageusement ces beaux principes, sans que les camarades allemands s'en soient efficacement scandalisés. C'est leur tradition. Il n'est pas besoin d'être grand prophète pour annoncer que la réponse allemande donnera aux socialistes alliés toutes les satisfactions verbales qu'ils peuvent souhaiter, mais ne leur offrira rien de plus substantiel. Le tout est de savoir si les socialistes alliés auront la naïveté de se contenter une fois de plus de belles paroles : dès maintenant les travaillistes américains ont fait savoir qu'ils ne se nourrissent pas de cette viande creuse.

8 avril 1918.

 

Réflexion faite, les délégués franco-anglais qui devaient aller en Amérique renoncèrent à leur voyage et ce furent les délégués américains qui vinrent en Europe. Leurs déclarations ne laissèrent d'ailleurs aucun doute sur leur volonté de ne pas entrer en relations avec les socialistes allemands.

 

LA VOIX DE LA RAISON

La Chambre s'est ajournée au 30 avril pour permettre à ceux de ses membres qui sont conseillers généraux de prendre part à la session d'avril des Assemblées départementales, la semaine prochaine. La conférence des présidents des grandes commissions avait proposé la date du 7 mai, mais les socialistes qui ne sont pas pour la plupart membres des Conseils généraux, ont impérieusement soutenu et fait prévaloir celle du 30 avril. L'incident n'a pas en lui-même une grande importance, c'est simplement une nouvelle manifestation de cette vieille défiance jacobine qui voit dans la permanence des assemblées délibérantes une condition du gouvernement démocratique. L'opinion n'est pas favorable à cette manière de comprendre le régime parlementaire, elle est plutôt portée à croire que le contrôle des Chambres ne doit être ni quotidien ni tatillon, sous peine d'affaiblir dangereusement le pouvoir exécutif, qui n'a plus le temps ni la liberté d'esprit nécessaires pour décider et pour faire quoi que ce soit, quand il est sans cesse sur la' sellette, obligé souvent de répondre de ses actes avant même d'avoir pu les accomplir. En temps de paix, ce harcèlement lancinant des ministres donne de piètres résultats ; en cas de guerre, il risque d'être encore plus néfaste. Nous n'attribuons aucune mauvaise intention aux partisans de la permanence législative, mais tout le monde n'a pas notre indulgence et le public est persuadé que le souci de ne pas manquer une occasion de crise ministérielle entre pour beaucoup trop dans l'assiduité dont se targuent certains opposants systématiques.

Certes la situation demande de la vigilance, mais jamais elle n'a demandé autant que cette vigilance soit éclairée et uniquement inspirée par l'intérêt national. Les « vigilants » du socialisme sont-ils sûrs de donner tous cette impression ? Sont-ils même sûrs de ne mériter en rien le jugement de ceux qui sont aussi sévères pour eux qu'ils le sont eux-mêmes pour autrui ? Il est beau d'être vigilants, mais la vigilance sans la perspicacité n'est pas une qualité de tout repos. Quand on entend, encore aujourd'hui, des socialistes français regretter qu'on leur ait épargné l'erreur de Stockholm, comment pourrait-on avoir une foi aveugle dans leur discernement ? M. Mistral, dans l'Humanité de ce matin, en est encore là. Il assimile la rencontre éventuelle de nos socialistes avec ceux du kaiser aux entrevues du commandant Armand et du comte Revertera. Compterait-il encore sur les socialdémocrates pour accepter et faire accepter à leur État-major les conditions d'une paix conforme aux droits des peuples ? N'ayant rien compris à la révolution russe, certains de nos révolutionnaires ne paraissent avoir rien compris non plus à la paix qui a été imposée aux misérables bolcheviks sans que les camarades allemands y aient fait le moindre obstacle ou vu le moindre inconvénient.

M. Mistral est sans doute de ceux qui attendent avec confiance la réponse de Scheidemann au mémorandum de Londres transmis ces jours-ci par M. Branting. En attendant cette réponse, que ne lit-il le jugement porté par M. Branting lui-même sur les socialistes allemands, et que toute la presse a reproduit ! Branting veut bien admettre qu'ils aient pu être trompés au début sur les responsabilités de la guerre, encore que certaines clartés eussent dû les mettre sur la voie de la vérité, mais aujourd'hui, après tout ce qu'ils savent, après tout ce qu'ils ont vu, après toutes les folies annexionnistes dont la paix russe leur donne le spectacle, après toutes celles dont il est question chaque jour quand il s'agit de « se garantir » contre la Belgique, contre la France, contre l'Angleterre, contre le monde entier, — car l'Allemagne, en même temps qu'elle se vante de n'avoir peur de rien passe son temps à déclarer qu'elle a peur de tous ses voisins, — comment, en présence de cette « politique de brigandage », le socialisme allemand n'a-t-il pas un sursaut d'honnêteté, un réveil de conscience ? « Un tel parti, conclut M. Branting, n'a plus rien de commun avec le socialisme, qui veut défendre le droit et la liberté des nations ». Et c'est pourtant avec ce parti, avec ce parti « qui n'a plus rien de commun » avec l'idéal socialiste, ou simplement démocratique, ou même libéral, que M. Mistral regrette de ne pouvoir fraterniser. Libre à lui, mais comment s'étonner que le bon sens public approuve le refus de passeports destinés à de pareilles démarches ? On ne fait pas un crime aux minoritaires de leur incompréhension, mais on y voit une raison de ne pas leur confier le soin de défendre nos destinées.

Au lieu d'aller à Stockholm ou de retourner à Petrograd, que nos socialistes aillent plutôt à Londres écouter ce que disent et ce que pensent les représentants les plus qualifiés des « travailleurs » anglais et américains. C'est une meilleure école pour eux. « L'impression dominante que j'ai rapportée de mes deux visites en Amérique, constate le député anglais Thomas, c'est la remarquable absence de tout militarisme. » Quand nos socialistes allaient en Allemagne, c'est un autre spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Mais ils ne voulaient pas le voir, et il en est encore quelques-uns aujourd'hui qui persistent à ne pas le voir. C'est parce qu'ils ont de meilleurs yeux, des yeux qui ne sont pas brouillés par les lunettes allemandes, que les ouvriers britanniques et américains comprennent et proclament la nécessité de délivrer le monde du militarisme, dont la citadelle est en Prusse et n'est pas à chercher ailleurs. « Nous n'irons jamais discuter autour d'une table de conférence la libération de la Belgique et de la Serbie, car la libération de ces pays s'impose », a dit M. Henderson. « Nous avons compris peu à peu que nous avions affaire à un brigand », a dit l'orateur de la délégation américaine. Ce brigand, « le brigand de l'Europe centrale », il faut en délivrer le monde. Battre les Allemands, « ce n'est pas seulement servir la démocratie, mais le peuple allemand lui-même ». Nous croyons avoir dit la même chose plus d'une fois.

Nous ne pouvons que nous féliciter de voir les socialistes anglais et américains arriver à la seule conclusion possible. Au fond, nos socialistes, même minoritaires, ne peuvent penser autrement, mais ils sont prisonniers de leurs admirations passées.

20 avril 1918.

 

 

 



[1] Allusion à un article de la Neue Freie Presse du 21 novembre 1914, représentant M. Caillaux comme exilé pour l'empêcher de « répandre dans le pays des idées de paix gênantes pour les hommes politiques qui vivent de la guerre et en mourront demain ». L'article ajoutait :

« ...M. Caillaux a dû comprendre que l'armée française, en dépit de sa vaillance, ne peut résister plus longtemps, que la résistance touche à son terme et que l'héroïsme et le sacrifice demeureront vains. Il l'a vu, il l'a dit, et c'est pourquoi il est soupçonné de trahison et expédié au loin. Pourquoi n'est-il pas accusé ? C'est encore la peur qui arrête une semblable accusation...

« ...On l'envoie en Amérique du Sud pour qu'il ne puisse mettre sa puissance au service de son intelligence. M. Caillaux est exilé, mais il n'est pas mort... »

[2] L'ordre du jour accepté par le gouvernement et voté par la Chambre flétrissait « les menées royalistes ou autres qui tendent à diviser le pays devant l'ennemi ». Les socialistes et les amis de M. Caillaux votèrent contre les mots « ou autres », considérant qu'ils visaient les projets attribués à M. Caillaux.

[3] Chef du parti travailliste américain.