LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE II. — LA FIN DU MINISTÈRE PAINLEVÉ.

 

 

Situation précaire du ministère. — L'affaire de l'Action française. — Démission du Ministère.

 

LE remaniement du ministère Painlevé entraîna naturellement une interpellation à la Chambre au cours de laquelle le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. Barthou, fut particulièrement mis en cause (25 octobre). Elle se termina par un ordre du jour de confiance qui ne fut pas pour le gouvernement un succès très éclatant.

 

LE VOTE D'HIER

Le ministère avait la semaine dernière 346 voix contre 74. Cette majorité plus qu'honorable ne lui ayant pas paru suffisante, le ministère s'est remanié pour faire plaisir à la minorité. Hier, sous sa nouvelle forme, il n'a pu recueillir que 288 voix contre 137. On pourra épiloguer, chicaner, faire des pointages, tout cela n'y changera rien. Le fait subsistera : la majorité ministérielle a perdu 58 voix, l'opposition en a gagné 63. On a cru, on a fait croire au gouvernement qu'il existait un « malaise » dû à la présence de tel ministre, lequel cependant n'avait jamais été mis personnellement en minorité. Le gouvernement, au lieu de s'en tenir à la lettre et à l'esprit du régime parlementaire, — qui est de gouverner avec la majorité des représentants du pays, sans d'ailleurs gouverner contre la minorité, — a préféré recourir aux « habiletés » de la stratégie de couloirs. Le pays n'y a rien compris, ce qui était inévitable, mais la Chambre elle-même n'y a pas compris grand'chose, comme le prouve le résultat de l'interpellation. Le vainqueur d'hier, c'est le débarqué de la veille. Ceux qui se plaignaient d'un « malaise », parce qu'ils se sentent personnellement mal à l'aise, n'ont éprouvé aucun soulagement du départ de M. Ribot, et ils ont voté avec le même ensemble contre le gouvernement privé de M. Ribot. Et ils ont eu cette fois la satisfaction d'entraîner avec eux un certain nombre de ceux qui n'aiment pas à approuver ce qu'ils ne comprennent pas.

Quant à l'opinion publique, qui est peu sensible au « malaise » des ministrables en disponibilité, elle suit d'un œil qui n'a rien de sympathique tous ces jeux de la politique et du hasard. Elle éprouve, elle aussi, un malaise, mais d'un tout autre ordre. Elle constate que nos soldats font admirablement leur devoir sans phrases ni arrière-pensée, elle demande que tout le monde en fasse autant à l'arrière et en haut, mais elle n'est pas sûre, en lisant le compte rendu de séances comme celles d'hier, qu'il en soit toujours ainsi. La préoccupation de l'ennemi à vaincre n'apparaît pas toujours au premier plan dans ces débats tumultueux et confus d'où aucune conséquence utile ne peut se dégager. On discute sur les « buts de guerre », au lieu de ne songer qu'au seul but de guerre admissible pour un peuple assailli, qui est d'imposer à l'assaillant une paix fondée sur la victoire du droit, et garantie par autre chose qu'un ordre du jour illusoire du Reichstag. Le pays, dans son humble et robuste bon sens, s'étonne de voir que le grand souci de certains hommes de parti soit d'obtenir des garanties, non pas contre un retour offensif du pangermanisme, mais contre un abus éventuel de leur succès par les Alliés. Voilà vraiment un danger bien menaçant !

Comment reprocher à certains neutres de ne vouloir distinguer entre les auteurs et les victimes de la guerre si l'on paraît, dans notre propre Parlement, douter de la modération et de la justice de nos conditions de paix ? Et certes, nous savons bien que l'unanimité est au fond des cœurs sur les revendications essentielles. Le Congrès radical, en faisant hier une place dans son comité exécutif à des représentants de l'Alsace-Lorraine, a traduit un sentiment sur lequel il n'y a pas de dissidents avoués. Mais alors, à quoi bon tant de mots, tant de sous-entendus, tant d'intrigues ? « Toutes nos altercations, disait Danton, tueront-elles un Prussien ? » Et c'est la seule chose qui compte en temps de guerre. Pour l'avoir oublié, la révolution russe s'est mise presque à la discrétion de l'ennemi, car les sentiments les plus généreux ne pèsent pas lourd en face de canons qui le sont.

M. Painlevé a dit à ce propos quelques paroles excellentes. Pour arriver à la victoire, « il faut des jours et des jours de travail obstiné, et non de discussions oiseuses. » On l'a interrompu sur ce mot, n'est-ce pas celui de Danton ? Et pour ce « travail obstiné », la Chambre et le gouvernement ont un égal besoin de calme et de sécurité du lendemain. Ces interpellations quotidiennes sur la politique générale n'éclaircissent jamais rien et font perdre à tous un temps qui est réclamé pour des besognes plus pratiques. « Que la Chambre ne nous contraigne pas, pour défendre nos portefeuilles, à oublier les graves problèmes de l'heure présente ! Qu'elle collabore avec nous et nous laisse le temps d'aborder notre travail ! » On a applaudi ces émouvantes adjurations de M. Painlevé, mais quel compte en tiendra-t-on ? Et pour combien de jours ? On cherche un gouvernement, on se plaint de n'en pas trouver d'assez résolu, mais le laisserait-on agir, si l'on en trouvait un ? Voit-on le grand Carnot, « l'organisateur de la victoire », travailler dans les conditions faites actuellement à nos ministres de la guerre ? « Vous me faites faire un métier qui n'est pas le mien », s'écriait mélancoliquement un des plus éminents que nous ayons eus.

Rentrons une bonne fois dans la vérité parlementaire en ce qui touche les rapports du gouvernement et des Chambres, et dans la vérité nationale en ce qui touche le contrôle du Parlement sur le ministère. Si l'union sacrée ne peut se maintenir sur tous les points comme aux premiers mois de la guerre, que le gouvernement, quand il le faut, apprenne à se passer des voix de la minorité. Il aura d'ailleurs d'autant plus de chances de se les rallier, qu'il ne se laissera pas paralyser par la peur de se les aliéner. On va à ceux qui agissent, non à ceux qui tâtonnent.

27 octobre 1917.

 

Le jour même où avait lieu cette interpellation, s'ouvrit à Paris un congrès du parti radical et radical-socialiste. Ce congrès, considérant que « la criminelle déclaration de guerre de l'Allemagne a déchiré le traité de Francfort », décida que cinq représentants de l'Alsace-Lorraine siégeraient désormais au comité exécutif du parti. Outre la réintégration de l'Alsace-Lorraine, il se prononça pour une société des nations ouverte à toutes celles qui jouiraient « d'un minimum d'institutions démocratiques » en demandant au gouvernement français de proposer aux Alliés d'en faire dès maintenant une première ébauche entre eux. Enfin le congrès attesta sa fidélité à l'Union sacrée, mais décida à l'imitation des socialistes qu'en cas de crise ministérielle aucun membre du parti ne pourrait accepter un portefeuille sans l'assentiment du parti lui-même.

 

AU CONGRÈS RADICAL

On ne peut s'étonner que le parti radical montre les mêmes exigences que le parti socialiste. C'était à prévoir, et nous n'éprouvons aucune satisfaction de l'avoir prévu, Dès le jour où le parti socialiste déclara qu'aucun de ses membres ne pourrait désormais faire partie d'un ministère sans une autorisation du Comité exécutif du parti, nous avons prévu que d'autres groupes politiques seraient tentés d'adopter la même règle, et nous avons montré que cette conception du régime parlementaire aboutissait à la négation de ce qu'on avait jusqu'ici appelé de ce nom. Il est superflu de reprendre cette démonstration, car les socialistes eux-mêmes n'en ont pas contesté la stricte orthodoxie. Ils ont simplement répondu, ce qui est leur droit, qu'ils ne sont pas les gardiens du régime parlementaire, fort suranné à leurs yeux. Quant à la possibilité pour d'autres groupes de les imiter, elle a pu paraître d'abord peu à craindre, parce que le parti socialiste en dépit de ses profondes divisions, est encore celui qui a, au moins extérieurement, le plus de discipline. Néanmoins le Congrès du parti radical a décidé hier d'adopter une attitude analogue, En cas de crise ministérielle, « un membre du parti ne pourra, sous peine d'exclusion, entrer dans le Cabinet en formation qu'après le vote favorable du bureau du Comité exécutif et du groupe parlementaire de la Chambre, ayant délibéré et décidé en commun ». Ceci nous promet d'heureux jours pour les prochaines crises. Le président du Conseil désigné par le Président de la République devra désormais entreprendre des négociations diplomatiques, non pas avec ses collaborateurs éventuels, mais avec les organisations auxquelles appartiendra chacun d'entre eux. Et ceux-ci devront, pour obtenir leur sauf-conduit ministériel, endosser les conditions nécessairement divergentes que leur imposeront les différents groupes. Après cela, on pourra se flatter de constituer les ministères agissants, résolus, animés d'un même esprit de réalisation, que tout le monde réclame. On aura fait tout bonnement, pour reprendre le mot, un « extrait de Soviets ».

Si encore nous avions des Chambres formées de peu de groupes, et de groupes élus sur des programmes précis, on pourrait comprendre qu'un groupe assuré de sa majorité pût avoir la prétention légitime de gouverner seul par ses hommes et suivant son programme exclusif. Ce serait, au moins en temps de paix, une politique nette, que le pays aurait à juger, mais qui ne serait pas condamnable a priori. Mais nous sommes en guerre et le premier point de tout programme est présentement de battre l'ennemi. Cela c'est l'œuvre de tous, non celle d'un groupe. En outre, nous n'avons aucun parti qui puisse se flatter de disposer de la majorité parlementaire, et encore bien moins de jouir de la confiance de la majorité du pays. Nous pensons ne contrister personne en affirmant que bon nombre de députés, — et spécialement parmi ceux qui figurent nominalement dans le groupe radical et radical-socialiste, — ont pris cette étiquette parce qu'elle était commode et avantageuse il y a quatre ans, sans que leurs électeurs ni eux-mêmes se soient aucunement souciés de savoir à quoi elle engageait, souvent avec la persuasion qu'elle n'engageait pas à grand'chose. Dans ces conditions, l'importance numérique d'un groupe est illusoire, et ce groupe ne saurait l'ignorer au point de se croire capable de gouverner seul et suivant un programme impératif. Les radicaux, c'est une justice à leur rendre, n'en demandent pas tant. Certains d'entre eux estiment même qu'ils n'ont pas été assez exigeants depuis la guerre. On pourrait discuter à l'infini sur ce point, mais il est certain, en tout cas, que si les radicaux prétendent désormais montrer la même intransigeance que les socialistes ont affichée dans les deux dernières crises, nous allons à un gâchis, à un marchandage, à une dilution des responsabilités, à une multiplication des ministres et des cabinets de chaque ministre, auprès desquels tout ce qu'on a vu jusqu'ici n'est qu'un jeu.

28 octobre 1917.

 

D'autre part, les affaires dites de scandale se développaient. Le 24 octobre, MM. Lenoir et Desouches étaient arrêtés, l'instruction ayant établi que les 10 millions présentés par M. Lenoir comme lui appartenant avaient été fournis par un Allemand naturalisé suisse, M. Schœller. L'affaire Daudet-Malvy donna lieu, peu après, à des perquisitions faites à l'Action française à la requête du gouverneur de Paris, le général Dubail (27 octobre). Le gouvernement annonça même la saisie de « plusieurs dépôts d'armes prohibées » en même temps que de « documents d'une haute gravité ».

 

LA LUMIÈRE

Cette lumière que tout le monde réclame, et qui reste jusqu'ici sous le boisseau, va-t-elle sortir des perquisitions opérées cette nuit dans différents locaux se rattachant à l'Action française ? Nous nous refusons à croire que le gouvernement n'ait pas réfléchi avant d'agir, et qu'il n'ait pas compris que de telles mesures jettent nécessairement le public dans une incertitude qui tournerait à l'inquiétude si elle devait se prolonger. M, Daudet a été entendu deux fois par jour durant toute une semaine sans que personne sache encore ce qu'il a pu dire, ni même si ce qu'il a pu dire a de l'intérêt. Chacun est disposé à faire la part des nécessités d'une instruction judiciaire, et la fameuse formule « vite et tout » ne saurait sans doute être prise à la lettre. Néanmoins, la consigne du silence, des saisies de journaux et des coups de ciseaux de la Censure n'est pas une solution. Il ne faut pas laisser se répandre dans le public l'idée simple mais fâcheuse que les affaires de ce genre n'aboutissent jamais. Elles sont délicates, c'est entendu, mais ce qui serait encore plus délicat, ce serait de se donner une apparence, même fausse, d'étouffement. A plus forte raison des opérations d'un caractère insolite et retentissant, comme celles d'hier soir, doivent-elles être suivies, sans délai ni réticence, d'une explication. Sans préjuger quoi que ce soit, il est permis au moins de dire que tout cela est de nature à donner à l'Action française et aux groupements qui en dépendent une importance que le pays ne songeait pas à lui attribuer. Comme ce n'est pas là assurément le but poursuivi, qu'on nous dise de quoi il s'agit.

29 octobre 1917.

 

Les perquisitions continuèrent les jours suivants chez les principaux rédacteurs de l'Action française et une instruction fut officiellement ouverte pour « manœuvres tendant à préparer la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres ». Toute cette procédure se termina, dès le 5 novembre, par un non-lieu motivé par, le manque de preuves.

 

À PROPOS D'UN NON-LIEU

Le public apprendra sans surprise le non-lieu qui termine l'affaire de l'Action française. La surprise s'était produite au début, et nous constatons sans aucun plaisir que la masse du pays s'était montrée en cette occasion, comme en plusieurs autres, plus avisée que ses gouvernants. Nous n'avons jamais éprouvé ni témoigné aucune sympathie pour les campagnes de l'Action française en temps de paix, mais il convient de rendre justice à l'attitude du parti royaliste depuis la guerre : il a pratiqué comme nous tous l'union sacrée, il a subordonné ses préoccupations politiques à l'intérêt national et rien ne permet de réduire à des arrière-pensées dynastiques l'activité qu'il a déployée dans la recherche des suspects. On n'avait pas besoin de perquisitionner pour savoir tout cela, et il est fâcheux qu'on ait cru en avoir besoin. Mais à quoi bon insister ?

Quelque opinion qu'on puisse avoir sur l'erreur commise en cette circonstance c'est une question tranchée, et nous en avons assez d'autres, plus graves, à régler à cette heure pour ne pas nous éterniser sur le passé. C'est pourquoi nous ne voyons aucune utilité aux interpellations annoncées sur cette affaire et sur toutes celles qui sont encore à l'instruction. Nous sommes sûrs de traduire le sentiment général en demandant une fois de plus qu'on laisse le gouvernement et particulièrement son chef à leur œuvre essentielle, qui est de préparer et d'assurer la victoire finale, et non pas de défendre chaque jour devant le. Parlement des portefeuilles manifestement plus enviés qu'enviables. M. Painlevé arrive d'Angleterre, il est présentement en Italie, où il traite des problèmes d'une importance capitale pour l'issue de la guerre. Tout le monde suit les grands événements qui se déroulent et en attend le développement avec une attention anxieuse qu'il est vraiment difficile de ne pas partager. Et pendant ce temps, pendant que le monde entier a les yeux fixés sur le théâtre de la guerre, pendant que tous les cœurs battent dans l'espérance des résolutions et des actes qui vont sortir de ces délibérations suprêmes entre les chefs des gouvernements alliés, il est, paraît-il, des hommes politiques qui ne songent qu'à leur interpellation retardée, qui fourbissent leurs effets de séance, qui guettent M. Painlevé à la descente du train pour se le mettre sous la dent. Quelque jour qu'il arrive, il lui faudra sans désemparer s'expliquer sur l'Action française, sur Bolo, sur le cordon de bottines d'Almereyda, sur la démission de M. Ribot, alors qu'il aurait sans doute quelque chose à faire de plus urgent et de plus pratique dans son cabinet de travail, au Conseil des ministres, au Comité de guerre.

Nous ne sommes pas de ceux qui s'extasient sur tout ce que fait le ministère ; nous avons trop souvent le regret de constater des tâtonnements, des insuffisances, des fautes et nous usons, — dans la mesure où la censure de notre conscience et celle de la presse nous le permettent, — du droit de critique, quand la critique nous paraît encore utile et opérante. Mais la critique intempestive et chicanière du fait accompli nous paraît l'occupation la plus vaine qu'on puisse concevoir ; les débats parlementaires, quand ils n'ont pour objet que de mettre le gouvernement dans l'embarras ou de le mettre à bas, sans aucun profit pour la défense nationale, nous paraissent indignes de la situation, funestes au régime parlementaire, et contraires au vœu comme à l'intérêt du pays. M. Painlevé serait bien inspiré, et aurait l'immense approbation du front comme de l'arrière, s'il rappelait à la Chambre ces vérités élémentaires, s'il lui persuadait de travailler au lieu de ravauder des interpellations cent fois effilochées, et s'il réclamait pour lui-même la liberté de faire un peu posément ce qu'on l'adjure chaque jour de faire, c’est-à-dire de « gouverner ».

7 novembre 1917.

 

Pendant qu'échouait cette enquête sur les agissements réels ou supposés de l'Action française, celle qui se poursuivait au sujet de l'affaire du Bonnet Rouge provoquait de nouvelles découvertes. C'est ainsi que se trouva mis en cause, par des documents trouvés dans le coffre-fort d'Almereyda, M. Paix-Séailles, directeur du Courrier européen, mobilisé comme sergent au ministère des Inventions. Il avait communiqué à Almereyda une dizaine de lettres d'un capitaine de l'armée d'Orient et plusieurs autres documents concernant notre corps expéditionnaire de Salonique. De plus, un ordre d'informer fut décerné contre M. Leymarie, ancien directeur de la Sûreté générale, inculpé de commerce avec l'ennemi. Le Sénat fut saisi d'une demande en autorisation de poursuites contre M. Ch. Humbert, au sujet de l'affaire Bolo, autorisation qui fut accordée le 13 novembre. M. Caillaux fut entendu par le capitaine Bouchardon à titre de témoin au sujet de ses relations avec Bolo. Il fut en même temps pris à partie par l'Homme enchaîné au sujet de l'attitude et des fréquentations qu'il avait eues au cours d'un voyage en Italie. Un échange de lettres eut lieu à ce propos entre M. Caillaux et M. Clemenceau, ce dernier affirmant que M. Caillaux avait participé, en Italie, à des colloques défaitistes qui auraient ému le gouvernement italien au point de le faire songer à une expulsion. Enfin, le conseil supérieur de la magistrature prononça contre le président Monier la peine de la déchéance (6 novembre).

 

Un spectacle plus réconfortant est l'hommage unanime qui fut rendu à l'aviateur Guynemer par l'opinion, par le Parlement, et par toute la jeunesse française.

 

GUYNEMER

On peut dire, sans aucune exagération, que la mort de Guynemer « l'as des as », le prestigieux détenteur du record des victoires de l'air, causera dans le pays tout entier une profonde et douloureuse émotion. C'est plus qu'un deuil national, c'est un deuil populaire ; car son nom était sur toutes les bouches et il n'est pas de village reculé où l'on ne retrouve quelque photo-gravure représentant une de ses prouesses. Il avait tout ce qui parle à l'imagination des foules : il était jeune, il avait conquis grades et décorations en payant de sa personne, il était capitaine et officier de la Légion-d'Honneur à vingt-deux ans, à l'âge où en temps de paix il eût encore été à Polytechnique. Il portait sa jeune gloire avec une discrétion qui en doublait l'éclat ; il n'oubliait pas les camarades à l'heure des récompenses pas plus qu'il ne les avait oubliés à l'heure du danger, il volait trop haut pour que les petitesses et les jalousies pussent le suivre. Ses exploits, déjà légendaires, ce n'est pas lui qui s'en faisait le complaisant historien ; ils sont gravés dans le bronze de ses innombrables citations. Il comptait cinquante-trois victoires aériennes officiellement homologuées, ce qui en suppose beaucoup plus, car chez nous tout succès qui échappe à une constatation matérielle n'est pas compté. On finissait par croire, par espérer que la fortune lui resterait éternellement fidèle, — si l'on peut attribuer à la fortune ce qui était la juste récompense d'une bravoure réfléchie, qui avait toute la fougue de la témérité, mais à qui la griserie du danger ne faisait jamais perdre la maîtrise de soi. Cet heureux mélange des qualités les plus opposées donnait à Guynemer un caractère bien à lui. Ce tout jeune homme était un homme, et il était un chef. Il était plus et mieux qu'un instructeur, il était un « éducateur », et ceux qui lui conseillaient de ménager davantage des forces qui étaient loin d'être inépuisables pour en consacrer une part croissante à la formation des futures escadrilles avaient conscience de sa vocation. Mais Guynemer était de ceux qui restent au danger, face à l'ennemi, jusqu'au bout. C'est là qu'il a succombé, c'est dans cette attitude de héros invaincu que la foule de ses admirateurs inconnus conservera son image, et c'est sous cette forme que nous le reverrons plus tard, lorsque nous glorifierons par le marbre ceux qui n'ont pas toujours aujourd'hui un cercueil.

27 septembre 1917.

 

La Chambre des députés et le Sénat votèrent une résolution invitant le gouvernement à perpétuer la mémoire de ce jeune héros par une inscription au Panthéon.

 

RÉSOLUTION DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

La Chambre invite le gouvernement à faire mettre au Panthéon une inscription destinée à perpétuer la mémoire du capitaine Guynemer, symbole des aspirations et des enthousiasmes de l'armée de la nation.

 

RÉSOLUTION DU SÉNAT

Le Sénat s'associant à l'hommage rendu par le gouvernement et la Chambre des députés pour glorifier, par une inscription au Panthéon, la mémoire du capitaine Guynemer, héros de l'air, salue en sa personne l'esprit de sacrifice, d'abnégation et d'énergie de tous les combattants des armées de la République qui, depuis plus de trois ans, sont tombés pour la Patrie.

En outre, le ministre de l'Instruction publique invita le personnel des écoles de tout ordre à lire à leurs élèves debout, à la classe du 5 novembre, le texte de ces résolutions, en associant le nom de Guynemer à « ceux qui, dans notre histoire, sont l'objet du culte de notre jeunesse, celui de Bara, dont il eût été à peine l'aîné, et de ces jeunes généraux de la Révolution : Hoche, Marceau, Kléber, qui furent, comme nos soldats d'aujourd'hui, les défenseurs de la patrie et les champions de la liberté ».

 

C'est au milieu de ces circonstances peu favorables dans l'ensemble, que se préparait l'émission du troisième emprunt de guerre, dont les conditions furent fixées par un décret publié au Journal officiel du 2 novembre. C'était du 4 % émis à 68 fr. 60.

 

L'EMPRUNT

Les conditions du troisième emprunt de guerre sont maintenant connues du pays. Le seul reproche qu'on puisse leur adresser est de rendre trop peu méritoire l'accomplissement du devoir patriotique. Un revenu de 5,83 % en rente 4 %. appelée à une plus-value assurée vu l'écart considérable entre le prix d'émission et le pair, est plus que séduisant. Les avantages de la combinaison seront plus amplement expliqués par les spécialistes, mais il n'est pas besoin d'en être un pour les comprendre. Certes les charges imposées à nos budgets futurs seront sans précédent, et ce n'est pas en cherchant à les dissimuler qu'on peut gagner et garder la confiance du grand public. Mais les ressources des Etats modernes et notamment celles de la France ont une élasticité et une capacité de développement qui dépassent tout ce qu'on a connu dans le passé. La guerre actuelle, chacun aujourd'hui le comprend dans le monde entier, n'est pas, ne doit pas être de ces guerres qui en préparent d'autres et qui, par conséquent, ne laissent que des charges sans fin. C'est une guerre qui doit amener une paix durable, garantie par la défaite du vieil esprit dominateur et conquérant dont la menace a pesé si lourdement sur ce dernier demi-siècle. Sans tomber dans l'utopie, il est permis d'affirmer que la destruction du militarisme prussien se traduira, au point de vue matériel, par une économie de forces, d'argent et d'hommes suffisante pour équilibrer les budgets de demain.

Naturellement, ce résultat ne sera obtenu que par la victoire. Si, par impossible, la civilisation était vaincue ; si, par exemple, les piètres calculs d'un égoïsme aussi inintelligent que coupable entravaient l'effort financier des Alliés nécessaire pour aller jusqu'au bout, les perspectives seraient tout autres. Une nouvelle « paix armée » semblable à celle d'où est sortie la guerre actuelle serait à bref délai la ruine sans espoir. Tout se tient et s'enchaîne. Les sacrifices d'hommes resteront malheureusement irréparables, mais ils le resteraient quand même et, de plus, deviendraient inutiles si la paix boiteuse à l'allemande était arrachée à notre lassitude ou à notre imprévoyance. Quant aux sacrifices d'argent, ils ne seraient vraiment des sacrifices qu'au cas où nous renoncerions à la victoire au moment de la cueillir. Le devoir de « tenir » financièrement comme militairement, ne comporte donc ni demi-mesure ni demi-volonté. A ceux qui le comprennent de le faire comprendre autour d'eux, par leur exemple comme par leur parole. L'emprunt national n'est pas national que sur les affiches : tous doivent se rendre compte que leur devoir est de souscrire et que c'est aussi, à tous égards, leur intérêt.

4 novembre 1917.

 

A l'extérieur les maximalistes réussissent un coup de force contre le gouvernement de Kerenski (7 novembre). Celui-ci, qui avait pu s'échapper de Petrograd, sembla d'abord capable d'y rentrer, le bruit courut même de son succès, mais il apparut bientôt qu'il n'en serait rien et que les partisans de Lénine, plus résolus, resteraient maîtres de la situation.

En Italie, l'armée autrichienne, renforcée par plusieurs divisions allemandes, remporte à ce moment un succès considérable à Caporetto, à la suite duquel toutes les conquêtes précédentes des Italiens furent perdues avec un matériel énorme et 200.000 prisonniers. La Vénétie fut envahie. Des troupes franco-anglaises furent aussitôt envoyées en Italie et une Conférence interalliée eut lieu à Rapallo (9 novembre). Elle aboutit à la création d'un comité de guerre interallié qui devait siéger à Versailles et où les trois états-majors seraient représentés par les généraux Foch, Wilson et Cadorna, ce dernier étant remplacé comme généralissime par le général Diaz. Cette Conférence devait être suivie d'une Conférence plus générale à Paris, où arrivèrent, à cet effet, les délégués américains qui devaient y prendre part pour la première fois. Au cours d'un déjeuner donné à cette occasion, MM. Painlevé et Lloyd George prononcèrent deux discours importants sur les décisions prises à Rapallo en vue d'une action commune. L'unité de commandement tant de fois réclamée n'était pas encore réalisée, mais on s'en rapprochait.

Le gouvernement était toujours aussi peu solide. Il n'était question que de sa succession et en vue de cette éventualité les socialistes, d'ores et déjà, prononçaient l'exclusive contre M. Clemenceau dont les chances ministérielles grandissaient à l'horizon.

 

L'EXCLUSIVE

Nous n'avons aucune envie de défendre M. Clemenceau ; il ne nous le demande pas et ne nous en saurait sans doute aucun gré. Nous n'avons même pas à nous prononcer aujourd'hui sur les chances éventuelles de sa candidature à la présidence du Conseil puisqu'aucune crise n'est ouverte et qu'il ne nous paraît pas à désirer qu'il y en ait une. Ajoutons que s'il s'en produisait une, il nous resterait à voir à quel titre M. Clemenceau serait appelé à en bénéficier, ce qui ne nous apparaît pas jusqu'ici. Nous apprécions donc l'exclusive préventive décrétée contre lui par les socialistes et par la Confédération générale du travail en dehors de toute préoccupation de personne, Nous constatons que c'est la seconde fois que pareil fait se produit, et qu'il constitue une entrave inadmissible au fonctionnement du régime parlementaire, puisqu'un des partis de la Chambre s'arroge le privilège de frapper d'incapacité ministérielle les hommes politiques qui n'ont pas son agrément. Les résultats de cet ostracisme n'ont pas été particulièrement heureux quand il s'agissait de M. Ribot. Nous avons prévu tout de suite que de telles exigences n'étaient pas de nature à maintenir l'Union sacrée, et la formation du ministère Painlevé — obligé à son grand regret de se passer du concours des socialistes — en a été la preuve immédiate. On nous dira que la résolution adoptée hier par le groupe socialiste ne prononce aucun nom et reste dans le domaine des généralités. C'est, en effet, une précaution oratoire à laquelle nous rendons hommage et qui n'avait pas été employée à l'égard de M. Ribot. Mais les circonstances actuelles ne permettent pas de s'arrêter aux questions de mots. C'est une responsabilité grave pour un parti que de proclamer d'avance que telle ou telle combinaison ministérielle « apparaîtrait comme un défi à la classe ouvrière et un danger pour la défense nationale ». Une semblable déclaration a l'air — involontairement, nous voulons le croire — d'un appel à tout autre chose qu'à la concorde en face de l'ennemi.

11 novembre 1917.

 

Le gouvernement se présenta à la séance du 12 novembre et M. Painlevé donna lecture d'une déclaration à la suite de laquelle s'engagea un débat immédiat. Il obtint un ordre du jour de confiance sur la politique extérieure par 250 voix contre 192, mais immédiatement après fut mis en minorité sur la fixation de la date des interpellations relatives à la politique intérieure, dont il demandait le renvoi au 30 novembre en posant à ce sujet la question de confiance. Il n'eut pour lui que 186 voix contre 277. Le Cabinet donna aussitôt sa démission (13 novembre).

 

LA CHUTE DU MINISTÈRE

Le ministère Painlevé succombe, après une précaire existence de deux mois, à une sorte de maladie congénitale. Les qualités mêmes de M. Painlevé étaient plutôt des causes de faiblesse que de force dans des circonstances où la première qualité d'un chef de gouvernement doit être de se montrer un homme de gouvernement. Tout le monde a rendu hommage et continue à rendre hommage aux mérites de M. Painlevé. Sa valeur intellectuelle, sa probité de conscience, sa force de travail sont au-dessus de toute contestation. Mais M. Painlevé abordait manifestement les responsabilités de la présidence du Conseil sans y être suffisamment préparé. Ses scrupules eux-mêmes engendraient, en présence de chaque résolution à prendre, une indécision chronique qui aboutissait trop souvent à suivre les avis — même contradictoires — du dernier opinant. C'est ainsi que M. Painlevé a commis une série de fautes, dont aucune n'était inévitable, et dont la plupart sautaient aux yeux, dès le premier moment, pour tout observateur non prévenu. La majorité qui l'a renversé n'a rien de politique ; on y trouve des éléments pris dans tous les partis, parce que tous avaient l'impression qu'une crise ministérielle, malgré les graves inconvénients qui en sont présentement inséparables, était encore préférable à l'espèce d'atonie gouvernementale dont nous avions le spectacle. M. Painlevé est d'ailleurs tombé dans des conditions extrêmement honorables, ce qui, on peut le dire a fait plaisir à tout le monde, sans en excepter ceux qui ont voté contre lui. Il est tombé pour n'avoir pas accepté la discussion immédiate ou tout au moins très rapprochée, d'interpellations concernant les affaires judiciaires en cours. Il a eu parfaitement raison de dénoncer le caractère « malfaisant » ou en tout cas « inutile » d'un tel débat pendant que l'instruction se poursuit. C'est sur cette question de fixation de date qu'il a été renversé, mais il est clair que ce n'est pas sur ce point que beaucoup de ceux qui l'ont renversé lui donnaient tort.

A la veille de la réunion à Paris de la grande Conférence des Alliés, il est assurément regrettable que nous changions de gouvernement. Nous ne commettrons pas l'injustice de dire que la Chambre n'en a pas eu conscience on n'en a pas eu cure. Elle s'en est parfaitement rendu compte, mais elle a estimé que le président du Conseil actuel ne disposait pas du prestige et de l'autorité nécessaires pour jouer dans cette solennelle et importante réunion le rôle qui doit être le nôtre. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une de ces puériles questions de prestige purement protocolaire dont M. Lloyd George faisait justice dans son dernier discours. Il s'agit de quelque chose de plus substantiel, il s'agit de faire prévaloir demain les solutions les plus fermes, les plus salutaires pour tous les Alliés, celles qui fortifieront l'action commune en la concentrant comme elle n'a jamais su l'être jusqu'ici. Pour arriver à ce but essentiel, il faut d'abord que ceux qui réclament une autorité centrale interalliée disposent eux-mêmes dans leur propre pays d'une autorité indiscutée. C'est simplement constater un fait que de dire que tel n'était pas le cas de M. Painlevé. Il appartiendra aux historiens de l'avenir d'en exposer et d'en apprécier les raisons, nous n'avons pour le moment qu'à en tirer les conséquences immédiates.

Les conséquences immédiates, c'est que le premier ministre de demain devra, tout en présentant les mêmes garanties morales que celui d'hier, posséder l'esprit de décision et l'art de s'orienter sur le terrain parlementaire dont M. Painlevé a paru insuffisamment doué. Tout le monde demande un gouvernement fort, uni, capable de prendre les initiatives et les responsabilités que requiert la situation. Nous avons eu trop souvent jusqu'ici, et de plus en plus, des ministères dilués, où le nombre croissant des membres ne fait qu'ajouter à la lenteur des actes, des ministères où le dosage des ambitions faisait obstacle au recrutement des compétences, des ministères où certains collaborateurs paraissaient parfois plus soucieux de se ménager un portefeuille dans le Cabinet du lendemain que de faire leur devoir dans celui du jour présent. C'est tout cela qui déconcerte et désoriente le pays, car tout cela est le contraire de l'esprit de guerre, à supposer — ce qui est peu flatteur — que ce soit conforme à l'esprit de paix.

Nous n'avons pas à préjuger le choix auquel doit s'arrêter le Président de la République, à qui il appartient de désigner le président du Conseil. Le vote d'hier ne lui donne aucune indication positive, mais le vœu de l'opinion n'est ni obscur ni douteux. Que celui-là soit appelé au pouvoir qui paraîtra le plus capable de mener à bien l'œuvre sacrée de la victoire. Le reste ne compte pas, ne doit pas compter, à côté de cet objet essentiel. Les préoccupations de parti, les préférences personnelles doivent s'effacer devant la défense nationale, et on peut être sûr que le pays en fait volontiers le sacrifice sans restriction. Si la Chambre paraissait moins disposée à cette abnégation nécessaire, si certains groupes se refusaient à faciliter la formation du ministère, si leurs exigences, leurs ostracismes, leurs exclusives entravaient, retardaient, compromettaient la solution d'une crise que tout commande de souhaiter brève, l'opinion ne serait pas indulgente aux calculs de cette sorte. Nous n'accusons personne de mauvaise volonté, mais on nous excusera de rappeler les règles élémentaires du régime parlementaire à ceux qui paraissent songer à d'autres procédures.

14 novembre 1917.