Situation précaire du
ministère. — L'affaire de l'Action française. — Démission du Ministère.
LE remaniement du ministère
Painlevé entraîna naturellement une interpellation à la Chambre au cours de
laquelle le nouveau ministre des Affaires étrangères, M. Barthou, fut
particulièrement mis en cause (25 octobre). Elle se termina par un ordre
du jour de confiance qui ne fut pas pour le gouvernement un succès très
éclatant. LE VOTE D'HIER
Le
ministère avait la semaine dernière 346 voix contre 74. Cette majorité plus
qu'honorable ne lui ayant pas paru suffisante, le ministère s'est remanié
pour faire plaisir à la minorité. Hier, sous sa nouvelle forme, il n'a pu
recueillir que 288 voix contre 137. On pourra épiloguer, chicaner, faire des
pointages, tout cela n'y changera rien. Le fait subsistera : la majorité
ministérielle a perdu 58 voix, l'opposition en a gagné 63. On a cru, on a
fait croire au gouvernement qu'il existait un « malaise » dû à la présence de
tel ministre, lequel cependant n'avait jamais été mis personnellement en
minorité. Le gouvernement, au lieu de s'en tenir à la lettre et à l'esprit du
régime parlementaire, — qui est de gouverner avec la majorité des
représentants du pays, sans d'ailleurs gouverner contre la minorité, — a
préféré recourir aux « habiletés » de la stratégie de couloirs. Le pays n'y a
rien compris, ce qui était inévitable, mais la Chambre elle-même n'y a pas
compris grand'chose, comme le prouve le résultat de l'interpellation. Le
vainqueur d'hier, c'est le débarqué de la veille. Ceux qui se plaignaient
d'un « malaise », parce qu'ils se sentent personnellement mal à l'aise,
n'ont éprouvé aucun soulagement du départ de M. Ribot, et ils ont voté avec
le même ensemble contre le gouvernement privé de M. Ribot. Et ils ont eu
cette fois la satisfaction d'entraîner avec eux un certain nombre de ceux qui
n'aiment pas à approuver ce qu'ils ne comprennent pas. Quant à
l'opinion publique, qui est peu sensible au « malaise » des ministrables en
disponibilité, elle suit d'un œil qui n'a rien de sympathique tous ces jeux
de la politique et du hasard. Elle éprouve, elle aussi, un malaise, mais d'un
tout autre ordre. Elle constate que nos soldats font admirablement leur
devoir sans phrases ni arrière-pensée, elle demande que tout le monde en
fasse autant à l'arrière et en haut, mais elle n'est pas sûre, en lisant le
compte rendu de séances comme celles d'hier, qu'il en soit toujours ainsi. La
préoccupation de l'ennemi à vaincre n'apparaît pas toujours au premier plan
dans ces débats tumultueux et confus d'où aucune conséquence utile ne peut se
dégager. On discute sur les « buts de guerre », au lieu de ne songer qu'au seul
but de guerre admissible pour un peuple assailli, qui est d'imposer à
l'assaillant une paix fondée sur la victoire du droit, et garantie par autre
chose qu'un ordre du jour illusoire du Reichstag. Le pays, dans son humble et
robuste bon sens, s'étonne de voir que le grand souci de certains hommes de
parti soit d'obtenir des garanties, non pas contre un retour offensif du
pangermanisme, mais contre un abus éventuel de leur succès par les Alliés.
Voilà vraiment un danger bien menaçant ! Comment
reprocher à certains neutres de ne vouloir distinguer entre les auteurs et
les victimes de la guerre si l'on paraît, dans notre propre Parlement, douter
de la modération et de la justice de nos conditions de paix ? Et certes, nous
savons bien que l'unanimité est au fond des cœurs sur les revendications
essentielles. Le Congrès radical, en faisant hier une place dans son comité
exécutif à des représentants de l'Alsace-Lorraine, a traduit un sentiment sur
lequel il n'y a pas de dissidents avoués. Mais alors, à quoi bon tant de
mots, tant de sous-entendus, tant d'intrigues ? « Toutes nos altercations,
disait Danton, tueront-elles un Prussien ? » Et c'est la seule chose qui
compte en temps de guerre. Pour l'avoir oublié, la révolution russe s'est
mise presque à la discrétion de l'ennemi, car les sentiments les plus
généreux ne pèsent pas lourd en face de canons qui le sont. M.
Painlevé a dit à ce propos quelques paroles excellentes. Pour arriver à la
victoire, « il faut des jours et des jours de travail obstiné, et non de
discussions oiseuses. » On l'a interrompu sur ce mot, n'est-ce pas celui de
Danton ? Et pour ce « travail obstiné », la Chambre et le gouvernement ont un
égal besoin de calme et de sécurité du lendemain. Ces interpellations
quotidiennes sur la politique générale n'éclaircissent jamais rien et font
perdre à tous un temps qui est réclamé pour des besognes plus pratiques. «
Que la Chambre ne nous contraigne pas, pour défendre nos portefeuilles, à
oublier les graves problèmes de l'heure présente ! Qu'elle collabore avec
nous et nous laisse le temps d'aborder notre travail ! » On a applaudi ces
émouvantes adjurations de M. Painlevé, mais quel compte en tiendra-t-on ? Et
pour combien de jours ? On cherche un gouvernement, on se plaint de n'en pas
trouver d'assez résolu, mais le laisserait-on agir, si l'on en trouvait un ?
Voit-on le grand Carnot, « l'organisateur de la victoire », travailler dans
les conditions faites actuellement à nos ministres de la guerre ? « Vous me
faites faire un métier qui n'est pas le mien », s'écriait mélancoliquement un
des plus éminents que nous ayons eus. Rentrons
une bonne fois dans la vérité parlementaire en ce qui touche les rapports du
gouvernement et des Chambres, et dans la vérité nationale en ce qui touche le
contrôle du Parlement sur le ministère. Si l'union sacrée ne peut se
maintenir sur tous les points comme aux premiers mois de la guerre, que le
gouvernement, quand il le faut, apprenne à se passer des voix de la minorité.
Il aura d'ailleurs d'autant plus de chances de se les rallier, qu'il ne se
laissera pas paralyser par la peur de se les aliéner. On va à ceux qui
agissent, non à ceux qui tâtonnent. 27 octobre 1917. Le jour
même où avait lieu cette interpellation, s'ouvrit à Paris un congrès du parti
radical et radical-socialiste. Ce congrès, considérant que « la criminelle
déclaration de guerre de l'Allemagne a déchiré le traité de Francfort »,
décida que cinq représentants de l'Alsace-Lorraine siégeraient désormais au
comité exécutif du parti. Outre la réintégration de l'Alsace-Lorraine, il se
prononça pour une société des nations ouverte à toutes celles qui jouiraient
« d'un minimum d'institutions démocratiques » en demandant au gouvernement
français de proposer aux Alliés d'en faire dès maintenant une première
ébauche entre eux. Enfin le congrès attesta sa fidélité à l'Union sacrée,
mais décida à l'imitation des socialistes qu'en cas de crise ministérielle
aucun membre du parti ne pourrait accepter un portefeuille sans l'assentiment
du parti lui-même. AU CONGRÈS RADICAL
On ne
peut s'étonner que le parti radical montre les mêmes exigences que le parti
socialiste. C'était à prévoir, et nous n'éprouvons aucune satisfaction de
l'avoir prévu, Dès le jour où le parti socialiste déclara qu'aucun de ses
membres ne pourrait désormais faire partie d'un ministère sans une
autorisation du Comité exécutif du parti, nous avons prévu que d'autres
groupes politiques seraient tentés d'adopter la même règle, et nous avons
montré que cette conception du régime parlementaire aboutissait à la négation
de ce qu'on avait jusqu'ici appelé de ce nom. Il est superflu de reprendre
cette démonstration, car les socialistes eux-mêmes n'en ont pas contesté la
stricte orthodoxie. Ils ont simplement répondu, ce qui est leur droit, qu'ils
ne sont pas les gardiens du régime parlementaire, fort suranné à leurs yeux.
Quant à la possibilité pour d'autres groupes de les imiter, elle a pu
paraître d'abord peu à craindre, parce que le parti socialiste en dépit de
ses profondes divisions, est encore celui qui a, au moins extérieurement, le
plus de discipline. Néanmoins le Congrès du parti radical a décidé hier
d'adopter une attitude analogue, En cas de crise ministérielle, « un membre
du parti ne pourra, sous peine d'exclusion, entrer dans le Cabinet en
formation qu'après le vote favorable du bureau du Comité exécutif et du
groupe parlementaire de la Chambre, ayant délibéré et décidé en commun ».
Ceci nous promet d'heureux jours pour les prochaines crises. Le président du
Conseil désigné par le Président de la République devra désormais
entreprendre des négociations diplomatiques, non pas avec ses collaborateurs
éventuels, mais avec les organisations auxquelles appartiendra chacun d'entre
eux. Et ceux-ci devront, pour obtenir leur sauf-conduit ministériel, endosser
les conditions nécessairement divergentes que leur imposeront les différents
groupes. Après cela, on pourra se flatter de constituer les ministères
agissants, résolus, animés d'un même esprit de réalisation, que tout le monde
réclame. On aura fait tout bonnement, pour reprendre le mot, un « extrait de
Soviets ». Si
encore nous avions des Chambres formées de peu de groupes, et de groupes élus
sur des programmes précis, on pourrait comprendre qu'un groupe assuré de sa
majorité pût avoir la prétention légitime de gouverner seul par ses hommes et
suivant son programme exclusif. Ce serait, au moins en temps de paix, une
politique nette, que le pays aurait à juger, mais qui ne serait pas
condamnable a priori. Mais nous sommes en guerre et le premier point de tout
programme est présentement de battre l'ennemi. Cela c'est l'œuvre de tous,
non celle d'un groupe. En outre, nous n'avons aucun parti qui puisse se
flatter de disposer de la majorité parlementaire, et encore bien moins de
jouir de la confiance de la majorité du pays. Nous pensons ne contrister
personne en affirmant que bon nombre de députés, — et spécialement parmi ceux
qui figurent nominalement dans le groupe radical et radical-socialiste, — ont
pris cette étiquette parce qu'elle était commode et avantageuse il y a quatre
ans, sans que leurs électeurs ni eux-mêmes se soient aucunement souciés de
savoir à quoi elle engageait, souvent avec la persuasion qu'elle n'engageait
pas à grand'chose. Dans ces conditions, l'importance numérique d'un groupe
est illusoire, et ce groupe ne saurait l'ignorer au point de se croire
capable de gouverner seul et suivant un programme impératif. Les radicaux,
c'est une justice à leur rendre, n'en demandent pas tant. Certains d'entre
eux estiment même qu'ils n'ont pas été assez exigeants depuis la guerre. On
pourrait discuter à l'infini sur ce point, mais il est certain, en tout cas,
que si les radicaux prétendent désormais montrer la même intransigeance que
les socialistes ont affichée dans les deux dernières crises, nous allons à un
gâchis, à un marchandage, à une dilution des responsabilités, à une
multiplication des ministres et des cabinets de chaque ministre, auprès
desquels tout ce qu'on a vu jusqu'ici n'est qu'un jeu. 28 octobre 1917. D'autre
part, les affaires dites de scandale se développaient. Le 24 octobre, MM.
Lenoir et Desouches étaient arrêtés, l'instruction ayant établi que les 10
millions présentés par M. Lenoir comme lui appartenant avaient été fournis
par un Allemand naturalisé suisse, M. Schœller. L'affaire Daudet-Malvy donna
lieu, peu après, à des perquisitions faites à l'Action française à la
requête du gouverneur de Paris, le général Dubail (27 octobre). Le gouvernement annonça même
la saisie de « plusieurs dépôts d'armes prohibées » en même temps que de
« documents d'une haute gravité ». LA LUMIÈRE
Cette
lumière que tout le monde réclame, et qui reste jusqu'ici sous le boisseau,
va-t-elle sortir des perquisitions opérées cette nuit dans différents locaux
se rattachant à l'Action française ? Nous nous refusons à croire que le
gouvernement n'ait pas réfléchi avant d'agir, et qu'il n'ait pas compris que
de telles mesures jettent nécessairement le public dans une incertitude qui
tournerait à l'inquiétude si elle devait se prolonger. M, Daudet a été
entendu deux fois par jour durant toute une semaine sans que personne sache
encore ce qu'il a pu dire, ni même si ce qu'il a pu dire a de l'intérêt.
Chacun est disposé à faire la part des nécessités d'une instruction
judiciaire, et la fameuse formule « vite et tout » ne saurait sans doute être
prise à la lettre. Néanmoins, la consigne du silence, des saisies de journaux
et des coups de ciseaux de la Censure n'est pas une solution. Il ne faut pas
laisser se répandre dans le public l'idée simple mais fâcheuse que les
affaires de ce genre n'aboutissent jamais. Elles sont délicates, c'est
entendu, mais ce qui serait encore plus délicat, ce serait de se donner une
apparence, même fausse, d'étouffement. A plus forte raison des opérations
d'un caractère insolite et retentissant, comme celles d'hier soir,
doivent-elles être suivies, sans délai ni réticence, d'une explication. Sans
préjuger quoi que ce soit, il est permis au moins de dire que tout cela est
de nature à donner à l'Action française et aux groupements qui en dépendent
une importance que le pays ne songeait pas à lui attribuer. Comme ce n'est
pas là assurément le but poursuivi, qu'on nous dise de quoi il s'agit. 29 octobre 1917. Les
perquisitions continuèrent les jours suivants chez les principaux rédacteurs
de l'Action française et une instruction fut officiellement ouverte
pour « manœuvres tendant à préparer la guerre civile en armant les
citoyens les uns contre les autres ». Toute cette procédure se termina, dès
le 5 novembre, par un non-lieu motivé par, le manque de preuves. À PROPOS D'UN NON-LIEU
Le
public apprendra sans surprise le non-lieu qui termine l'affaire de l'Action
française. La surprise s'était produite au début, et nous constatons sans
aucun plaisir que la masse du pays s'était montrée en cette occasion, comme
en plusieurs autres, plus avisée que ses gouvernants. Nous n'avons jamais
éprouvé ni témoigné aucune sympathie pour les campagnes de l'Action
française en temps de paix, mais il convient de rendre justice à
l'attitude du parti royaliste depuis la guerre : il a pratiqué comme nous tous
l'union sacrée, il a subordonné ses préoccupations politiques à l'intérêt
national et rien ne permet de réduire à des arrière-pensées dynastiques
l'activité qu'il a déployée dans la recherche des suspects. On n'avait pas
besoin de perquisitionner pour savoir tout cela, et il est fâcheux qu'on ait
cru en avoir besoin. Mais à quoi bon insister ? Quelque
opinion qu'on puisse avoir sur l'erreur commise en cette circonstance c'est
une question tranchée, et nous en avons assez d'autres, plus graves, à régler
à cette heure pour ne pas nous éterniser sur le passé. C'est pourquoi nous ne
voyons aucune utilité aux interpellations annoncées sur cette affaire et sur
toutes celles qui sont encore à l'instruction. Nous sommes sûrs de traduire
le sentiment général en demandant une fois de plus qu'on laisse le
gouvernement et particulièrement son chef à leur œuvre essentielle, qui est
de préparer et d'assurer la victoire finale, et non pas de défendre chaque
jour devant le. Parlement des portefeuilles manifestement plus enviés
qu'enviables. M. Painlevé arrive d'Angleterre, il est présentement en Italie,
où il traite des problèmes d'une importance capitale pour l'issue de la
guerre. Tout le monde suit les grands événements qui se déroulent et en
attend le développement avec une attention anxieuse qu'il est vraiment
difficile de ne pas partager. Et pendant ce temps, pendant que le monde
entier a les yeux fixés sur le théâtre de la guerre, pendant que tous les
cœurs battent dans l'espérance des résolutions et des actes qui vont sortir
de ces délibérations suprêmes entre les chefs des gouvernements alliés, il
est, paraît-il, des hommes politiques qui ne songent qu'à leur interpellation
retardée, qui fourbissent leurs effets de séance, qui guettent M. Painlevé à
la descente du train pour se le mettre sous la dent. Quelque jour qu'il
arrive, il lui faudra sans désemparer s'expliquer sur l'Action française,
sur Bolo, sur le cordon de bottines d'Almereyda, sur la démission de M.
Ribot, alors qu'il aurait sans doute quelque chose à faire de plus urgent et
de plus pratique dans son cabinet de travail, au Conseil des ministres, au
Comité de guerre. Nous ne
sommes pas de ceux qui s'extasient sur tout ce que fait le ministère ; nous
avons trop souvent le regret de constater des tâtonnements, des
insuffisances, des fautes et nous usons, — dans la mesure où la censure de
notre conscience et celle de la presse nous le permettent, — du droit de
critique, quand la critique nous paraît encore utile et opérante. Mais la
critique intempestive et chicanière du fait accompli nous paraît l'occupation
la plus vaine qu'on puisse concevoir ; les débats parlementaires, quand ils
n'ont pour objet que de mettre le gouvernement dans l'embarras ou de le
mettre à bas, sans aucun profit pour la défense nationale, nous paraissent
indignes de la situation, funestes au régime parlementaire, et contraires au
vœu comme à l'intérêt du pays. M. Painlevé serait bien inspiré, et aurait
l'immense approbation du front comme de l'arrière, s'il rappelait à la
Chambre ces vérités élémentaires, s'il lui persuadait de travailler au lieu
de ravauder des interpellations cent fois effilochées, et s'il réclamait pour
lui-même la liberté de faire un peu posément ce qu'on l'adjure chaque jour de
faire, c’est-à-dire de « gouverner ». 7 novembre 1917. Pendant
qu'échouait cette enquête sur les agissements réels ou supposés de l'Action
française, celle qui se poursuivait au sujet de l'affaire du Bonnet Rouge
provoquait de nouvelles découvertes. C'est ainsi que se trouva mis en cause,
par des documents trouvés dans le coffre-fort d'Almereyda, M. Paix-Séailles,
directeur du Courrier européen, mobilisé comme sergent au ministère des
Inventions. Il avait communiqué à Almereyda une dizaine de lettres d'un
capitaine de l'armée d'Orient et plusieurs autres documents concernant notre
corps expéditionnaire de Salonique. De plus, un ordre d'informer fut décerné
contre M. Leymarie, ancien directeur de la Sûreté générale, inculpé de
commerce avec l'ennemi. Le Sénat fut saisi d'une demande en autorisation de
poursuites contre M. Ch. Humbert, au sujet de l'affaire Bolo, autorisation
qui fut accordée le 13 novembre. M. Caillaux fut entendu par le capitaine
Bouchardon à titre de témoin au sujet de ses relations avec Bolo. Il fut en
même temps pris à partie par l'Homme enchaîné au sujet de l'attitude et des
fréquentations qu'il avait eues au cours d'un voyage en Italie. Un échange de
lettres eut lieu à ce propos entre M. Caillaux et M. Clemenceau, ce dernier
affirmant que M. Caillaux avait participé, en Italie, à des colloques
défaitistes qui auraient ému le gouvernement italien au point de le faire
songer à une expulsion. Enfin, le conseil supérieur de la magistrature
prononça contre le président Monier la peine de la déchéance (6 novembre). Un
spectacle plus réconfortant est l'hommage unanime qui fut rendu à l'aviateur
Guynemer par l'opinion, par le Parlement, et par toute la jeunesse française. GUYNEMER
On peut
dire, sans aucune exagération, que la mort de Guynemer « l'as des as », le
prestigieux détenteur du record des victoires de l'air, causera dans le pays
tout entier une profonde et douloureuse émotion. C'est plus qu'un deuil
national, c'est un deuil populaire ; car son nom était sur toutes les bouches
et il n'est pas de village reculé où l'on ne retrouve quelque photo-gravure
représentant une de ses prouesses. Il avait tout ce qui parle à l'imagination
des foules : il était jeune, il avait conquis grades et décorations en payant
de sa personne, il était capitaine et officier de la Légion-d'Honneur à
vingt-deux ans, à l'âge où en temps de paix il eût encore été à
Polytechnique. Il portait sa jeune gloire avec une discrétion qui en doublait
l'éclat ; il n'oubliait pas les camarades à l'heure des récompenses pas plus
qu'il ne les avait oubliés à l'heure du danger, il volait trop haut pour que
les petitesses et les jalousies pussent le suivre. Ses exploits, déjà
légendaires, ce n'est pas lui qui s'en faisait le complaisant historien ; ils
sont gravés dans le bronze de ses innombrables citations. Il comptait
cinquante-trois victoires aériennes officiellement homologuées, ce qui en
suppose beaucoup plus, car chez nous tout succès qui échappe à une constatation
matérielle n'est pas compté. On finissait par croire, par espérer que la
fortune lui resterait éternellement fidèle, — si l'on peut attribuer à la
fortune ce qui était la juste récompense d'une bravoure réfléchie, qui avait
toute la fougue de la témérité, mais à qui la griserie du danger ne faisait
jamais perdre la maîtrise de soi. Cet heureux mélange des qualités les plus
opposées donnait à Guynemer un caractère bien à lui. Ce tout jeune homme
était un homme, et il était un chef. Il était plus et mieux qu'un
instructeur, il était un « éducateur », et ceux qui lui conseillaient de
ménager davantage des forces qui étaient loin d'être inépuisables pour en
consacrer une part croissante à la formation des futures escadrilles avaient
conscience de sa vocation. Mais Guynemer était de ceux qui restent au danger,
face à l'ennemi, jusqu'au bout. C'est là qu'il a succombé, c'est dans cette
attitude de héros invaincu que la foule de ses admirateurs inconnus
conservera son image, et c'est sous cette forme que nous le reverrons plus
tard, lorsque nous glorifierons par le marbre ceux qui n'ont pas toujours
aujourd'hui un cercueil. 27 septembre 1917. La
Chambre des députés et le Sénat votèrent une résolution invitant le
gouvernement à perpétuer la mémoire de ce jeune héros par une inscription au
Panthéon. RÉSOLUTION DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
La
Chambre invite le gouvernement à faire mettre au Panthéon une inscription
destinée à perpétuer la mémoire du capitaine Guynemer, symbole des
aspirations et des enthousiasmes de l'armée de la nation. RÉSOLUTION DU SÉNAT
Le
Sénat s'associant à l'hommage rendu par le gouvernement et la Chambre des
députés pour glorifier, par une inscription au Panthéon, la mémoire du
capitaine Guynemer, héros de l'air, salue en sa personne l'esprit de
sacrifice, d'abnégation et d'énergie de tous les combattants des armées de la
République qui, depuis plus de trois ans, sont tombés pour la Patrie. En
outre, le ministre de l'Instruction publique invita le personnel des écoles
de tout ordre à lire à leurs élèves debout, à la classe du 5 novembre, le
texte de ces résolutions, en associant le nom de Guynemer à « ceux qui, dans
notre histoire, sont l'objet du culte de notre jeunesse, celui de Bara, dont
il eût été à peine l'aîné, et de ces jeunes généraux de la Révolution :
Hoche, Marceau, Kléber, qui furent, comme nos soldats d'aujourd'hui, les
défenseurs de la patrie et les champions de la liberté ». C'est
au milieu de ces circonstances peu favorables dans l'ensemble, que se
préparait l'émission du troisième emprunt de guerre, dont les conditions
furent fixées par un décret publié au Journal officiel du 2 novembre.
C'était du 4 % émis à 68 fr. 60. L'EMPRUNT
Les
conditions du troisième emprunt de guerre sont maintenant connues du pays. Le
seul reproche qu'on puisse leur adresser est de rendre trop peu méritoire
l'accomplissement du devoir patriotique. Un revenu de 5,83 % en rente 4 %.
appelée à une plus-value assurée vu l'écart considérable entre le prix
d'émission et le pair, est plus que séduisant. Les avantages de la
combinaison seront plus amplement expliqués par les spécialistes, mais il
n'est pas besoin d'en être un pour les comprendre. Certes les charges
imposées à nos budgets futurs seront sans précédent, et ce n'est pas en
cherchant à les dissimuler qu'on peut gagner et garder la confiance du grand
public. Mais les ressources des Etats modernes et notamment celles de la
France ont une élasticité et une capacité de développement qui dépassent tout
ce qu'on a connu dans le passé. La guerre actuelle, chacun aujourd'hui le
comprend dans le monde entier, n'est pas, ne doit pas être de ces guerres qui
en préparent d'autres et qui, par conséquent, ne laissent que des charges
sans fin. C'est une guerre qui doit amener une paix durable, garantie par la
défaite du vieil esprit dominateur et conquérant dont la menace a pesé si
lourdement sur ce dernier demi-siècle. Sans tomber dans l'utopie, il est
permis d'affirmer que la destruction du militarisme prussien se traduira, au
point de vue matériel, par une économie de forces, d'argent et d'hommes
suffisante pour équilibrer les budgets de demain. Naturellement,
ce résultat ne sera obtenu que par la victoire. Si, par impossible, la
civilisation était vaincue ; si, par exemple, les piètres calculs d'un
égoïsme aussi inintelligent que coupable entravaient l'effort financier des
Alliés nécessaire pour aller jusqu'au bout, les perspectives seraient tout
autres. Une nouvelle « paix armée » semblable à celle d'où est sortie la
guerre actuelle serait à bref délai la ruine sans espoir. Tout se tient et
s'enchaîne. Les sacrifices d'hommes resteront malheureusement irréparables,
mais ils le resteraient quand même et, de plus, deviendraient inutiles si la
paix boiteuse à l'allemande était arrachée à notre lassitude ou à notre
imprévoyance. Quant aux sacrifices d'argent, ils ne seraient vraiment des
sacrifices qu'au cas où nous renoncerions à la victoire au moment de la
cueillir. Le devoir de « tenir » financièrement comme
militairement, ne comporte donc ni demi-mesure ni demi-volonté. A ceux qui le
comprennent de le faire comprendre autour d'eux, par leur exemple comme par
leur parole. L'emprunt national n'est pas national que sur les affiches :
tous doivent se rendre compte que leur devoir est de souscrire et que c'est
aussi, à tous égards, leur intérêt. 4 novembre 1917. A
l'extérieur les maximalistes réussissent un coup de force contre le
gouvernement de Kerenski (7 novembre). Celui-ci, qui avait pu s'échapper de Petrograd,
sembla d'abord capable d'y rentrer, le bruit courut même de son succès, mais
il apparut bientôt qu'il n'en serait rien et que les partisans de Lénine,
plus résolus, resteraient maîtres de la situation. En
Italie, l'armée autrichienne, renforcée par plusieurs divisions allemandes,
remporte à ce moment un succès considérable à Caporetto, à la suite duquel
toutes les conquêtes précédentes des Italiens furent perdues avec un matériel
énorme et 200.000 prisonniers. La Vénétie fut envahie. Des troupes
franco-anglaises furent aussitôt envoyées en Italie et une Conférence
interalliée eut lieu à Rapallo (9 novembre). Elle aboutit à la création
d'un comité de guerre interallié qui devait siéger à Versailles et où les
trois états-majors seraient représentés par les généraux Foch, Wilson et
Cadorna, ce dernier étant remplacé comme généralissime par le général Diaz.
Cette Conférence devait être suivie d'une Conférence plus générale à Paris,
où arrivèrent, à cet effet, les délégués américains qui devaient y prendre part
pour la première fois. Au cours d'un déjeuner donné à cette occasion, MM.
Painlevé et Lloyd George prononcèrent deux discours importants sur les
décisions prises à Rapallo en vue d'une action commune. L'unité de
commandement tant de fois réclamée n'était pas encore réalisée, mais on s'en
rapprochait. Le
gouvernement était toujours aussi peu solide. Il n'était question que de sa
succession et en vue de cette éventualité les socialistes, d'ores et déjà,
prononçaient l'exclusive contre M. Clemenceau dont les chances ministérielles
grandissaient à l'horizon. L'EXCLUSIVE
Nous
n'avons aucune envie de défendre M. Clemenceau ; il ne nous le demande pas et
ne nous en saurait sans doute aucun gré. Nous n'avons même pas à nous
prononcer aujourd'hui sur les chances éventuelles de sa candidature à la
présidence du Conseil puisqu'aucune crise n'est ouverte et qu'il ne nous
paraît pas à désirer qu'il y en ait une. Ajoutons que s'il s'en produisait
une, il nous resterait à voir à quel titre M. Clemenceau serait appelé à en
bénéficier, ce qui ne nous apparaît pas jusqu'ici. Nous apprécions donc
l'exclusive préventive décrétée contre lui par les socialistes et par la
Confédération générale du travail en dehors de toute préoccupation de
personne, Nous constatons que c'est la seconde fois que pareil fait se
produit, et qu'il constitue une entrave inadmissible au fonctionnement du
régime parlementaire, puisqu'un des partis de la Chambre s'arroge le
privilège de frapper d'incapacité ministérielle les hommes politiques qui
n'ont pas son agrément. Les résultats de cet ostracisme n'ont pas été particulièrement
heureux quand il s'agissait de M. Ribot. Nous avons prévu tout de suite que
de telles exigences n'étaient pas de nature à maintenir l'Union sacrée, et la
formation du ministère Painlevé — obligé à son grand regret de se passer du
concours des socialistes — en a été la preuve immédiate. On nous dira que la
résolution adoptée hier par le groupe socialiste ne prononce aucun nom et
reste dans le domaine des généralités. C'est, en effet, une précaution
oratoire à laquelle nous rendons hommage et qui n'avait pas été employée à
l'égard de M. Ribot. Mais les circonstances actuelles ne permettent pas de
s'arrêter aux questions de mots. C'est une responsabilité grave pour un parti
que de proclamer d'avance que telle ou telle combinaison ministérielle «
apparaîtrait comme un défi à la classe ouvrière et un danger pour la défense
nationale ». Une semblable déclaration a l'air — involontairement, nous
voulons le croire — d'un appel à tout autre chose qu'à la concorde en face de
l'ennemi. 11 novembre 1917. Le
gouvernement se présenta à la séance du 12 novembre et M. Painlevé donna
lecture d'une déclaration à la suite de laquelle s'engagea un débat immédiat.
Il obtint un ordre du jour de confiance sur la politique extérieure par 250
voix contre 192, mais immédiatement après fut mis en minorité sur la fixation
de la date des interpellations relatives à la politique intérieure, dont il
demandait le renvoi au 30 novembre en posant à ce sujet la question de
confiance. Il n'eut pour lui que 186 voix contre 277. Le Cabinet donna
aussitôt sa démission (13 novembre). LA CHUTE DU MINISTÈRE
Le
ministère Painlevé succombe, après une précaire existence de deux mois, à une
sorte de maladie congénitale. Les qualités mêmes de M. Painlevé étaient
plutôt des causes de faiblesse que de force dans des circonstances où la
première qualité d'un chef de gouvernement doit être de se montrer un homme
de gouvernement. Tout le monde a rendu hommage et continue à rendre hommage
aux mérites de M. Painlevé. Sa valeur intellectuelle, sa probité de
conscience, sa force de travail sont au-dessus de toute contestation. Mais M.
Painlevé abordait manifestement les responsabilités de la présidence du
Conseil sans y être suffisamment préparé. Ses scrupules eux-mêmes
engendraient, en présence de chaque résolution à prendre, une indécision
chronique qui aboutissait trop souvent à suivre les avis — même
contradictoires — du dernier opinant. C'est ainsi que M. Painlevé a commis
une série de fautes, dont aucune n'était inévitable, et dont la plupart sautaient
aux yeux, dès le premier moment, pour tout observateur non prévenu. La
majorité qui l'a renversé n'a rien de politique ; on y trouve des éléments
pris dans tous les partis, parce que tous avaient l'impression qu'une crise
ministérielle, malgré les graves inconvénients qui en sont présentement
inséparables, était encore préférable à l'espèce d'atonie gouvernementale
dont nous avions le spectacle. M. Painlevé est d'ailleurs tombé dans des
conditions extrêmement honorables, ce qui, on peut le dire a fait plaisir à
tout le monde, sans en excepter ceux qui ont voté contre lui. Il est tombé
pour n'avoir pas accepté la discussion immédiate ou tout au moins très
rapprochée, d'interpellations concernant les affaires judiciaires en cours.
Il a eu parfaitement raison de dénoncer le caractère « malfaisant » ou en
tout cas « inutile » d'un tel débat pendant que l'instruction se
poursuit. C'est sur cette question de fixation de date qu'il a été renversé,
mais il est clair que ce n'est pas sur ce point que beaucoup de ceux qui
l'ont renversé lui donnaient tort. A la
veille de la réunion à Paris de la grande Conférence des Alliés, il est
assurément regrettable que nous changions de gouvernement. Nous ne
commettrons pas l'injustice de dire que la Chambre n'en a pas eu conscience
on n'en a pas eu cure. Elle s'en est parfaitement rendu compte, mais elle a
estimé que le président du Conseil actuel ne disposait pas du prestige et de
l'autorité nécessaires pour jouer dans cette solennelle et importante réunion
le rôle qui doit être le nôtre. Il ne s'agit pas, bien entendu, d'une de ces
puériles questions de prestige purement protocolaire dont M. Lloyd George
faisait justice dans son dernier discours. Il s'agit de quelque chose de plus
substantiel, il s'agit de faire prévaloir demain les solutions les plus
fermes, les plus salutaires pour tous les Alliés, celles qui fortifieront
l'action commune en la concentrant comme elle n'a jamais su l'être jusqu'ici.
Pour arriver à ce but essentiel, il faut d'abord que ceux qui réclament une
autorité centrale interalliée disposent eux-mêmes dans leur propre pays d'une
autorité indiscutée. C'est simplement constater un fait que de dire que tel
n'était pas le cas de M. Painlevé. Il appartiendra aux historiens de l'avenir
d'en exposer et d'en apprécier les raisons, nous n'avons pour le moment qu'à
en tirer les conséquences immédiates. Les
conséquences immédiates, c'est que le premier ministre de demain devra, tout
en présentant les mêmes garanties morales que celui d'hier, posséder l'esprit
de décision et l'art de s'orienter sur le terrain parlementaire dont M.
Painlevé a paru insuffisamment doué. Tout le monde demande un gouvernement
fort, uni, capable de prendre les initiatives et les responsabilités que
requiert la situation. Nous avons eu trop souvent jusqu'ici, et de plus en
plus, des ministères dilués, où le nombre croissant des membres ne fait
qu'ajouter à la lenteur des actes, des ministères où le dosage des ambitions
faisait obstacle au recrutement des compétences, des ministères où certains
collaborateurs paraissaient parfois plus soucieux de se ménager un
portefeuille dans le Cabinet du lendemain que de faire leur devoir dans celui
du jour présent. C'est tout cela qui déconcerte et désoriente le pays, car
tout cela est le contraire de l'esprit de guerre, à supposer — ce qui
est peu flatteur — que ce soit conforme à l'esprit de paix. Nous
n'avons pas à préjuger le choix auquel doit s'arrêter le Président de la
République, à qui il appartient de désigner le président du Conseil. Le vote
d'hier ne lui donne aucune indication positive, mais le vœu de l'opinion
n'est ni obscur ni douteux. Que celui-là soit appelé au pouvoir qui paraîtra
le plus capable de mener à bien l'œuvre sacrée de la victoire. Le reste ne
compte pas, ne doit pas compter, à côté de cet objet essentiel. Les
préoccupations de parti, les préférences personnelles doivent s'effacer
devant la défense nationale, et on peut être sûr que le pays en fait
volontiers le sacrifice sans restriction. Si la Chambre paraissait moins
disposée à cette abnégation nécessaire, si certains groupes se refusaient à
faciliter la formation du ministère, si leurs exigences, leurs ostracismes,
leurs exclusives entravaient, retardaient, compromettaient la solution d'une
crise que tout commande de souhaiter brève, l'opinion ne serait pas
indulgente aux calculs de cette sorte. Nous n'accusons personne de mauvaise
volonté, mais on nous excusera de rappeler les règles élémentaires du régime
parlementaire à ceux qui paraissent songer à d'autres procédures. 14 novembre 1917. |