LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME DEUXIÈME. — MARS 1916 - SEPTEMBRE 1917

 

CHAPITRE V. — À LA VEILLE DU TROISIÈME HIVER.

 

 

M. de Bethmann-Hollweg et M. Lloyd George. — Pour l'activité économique en France. — La Question des embusqués à la Chambre. — Jugements sur la guerre et sur la France de la Guerre.

 

VERS la fin du mois de septembre, la situation générale restait bonne pour les Alliés, malgré les inquiétudes que commençait à donner la Roumanie. L'offensive de Mackensen en Dobroudja avait été arrêtée par une défaite le 20 septembre, et Falkenhayn en était encore à forcer le front de Transylvanie. D'autre part, M. Venizélos avait pu quitter Athènes pour se mettre à la tête du mouvement national de Salonique. Le ministère Calogeropoulos avec lequel les Alliés avaient refusé d'entrer en relations était réduit à démissionner, mais le cabinet Lambros qui lui avait succédé, en dépit de ses déclarations hypocrites, n'offrait aucune garantie de plus. Un discours du chancelier Bethmann-Hollweg, le 28 septembre, à la rentrée du Reichstag, avait trahi l'embarras causé aux empires centraux par l'entrée en scène de la Roumanie. On avait entendu, par un contraste plutôt plaisant, l'homme du chiffon de papier s'indigner de ce que la parole et même la signature des souverains n'aient plus de valeur à notre époque, et l'assemblée devant laquelle le même chancelier avait naguère reconnu que la violation de la Belgique en dépit des traités n'avait d'autre excuse que la raison d'Etat[1], s'était associée à sa protestation. Ce discours déplorait de « lourdes pertes en hommes et en matériel... » « Il a été constitué contre nous, constatait-il, une alliance des peuples de la terre entière... Sans cesse de nouveaux peuples tombent dans le bain de sang. » Le chancelier parlait même avec émotion de la jeunesse française fauchée sur les champs de bataille et de la France « saignée à blanc ». C'est contre l'Angleterre qu'il battait le rappel des haines germaniques : il allait jusqu'à lui reprocher d'avoir transformé sa « misérable petite armée » en un organisme formidable : « L'Angleterre combat avec un total de forces sans exemple dans l'histoire. » Aussi, contre elle, tous les moyens sont bons : « Un homme d'État allemand qui craindrait d'employer contre cet ennemi n'importe quel moyen propre à réduire réellement la durée de la guerre, un tel homme devrait être pendu. »

Cette haine aveugle explique l'acharnement avec lequel se renouvelaient les raids de zeppelins dont un suivit immédiatement le discours du chancelier.

 

LES ZEPPELINS

Les Allemands ne renoncent pas facilement à une idée, même quand tout le monde reconnaît qu'elle est fausse. L'inutilité militaire des raids de zeppelins est surabondamment démontrée, et l'effet d'intimidation n'a jamais existé que dans l'imagination germanique. Croire qu'un grand pays comme l'Angleterre pourrait modifier d'un iota sa politique parce qu'un petit nombre de victimes civiles viennent s'ajouter aux énormes pertes que subit l'armée, c'est un enfantillage. Nos alliés déplorent la férocité ascendante de la guerre, et passent outre. Si les zeppelins font peur à quelqu'un, il semble que ce soit surtout à leur inventeur. Son Excellence le comte zeppelin s'est soigneusement gardé jusqu'ici d'accompagner ses escadrilles. Sa famille le retient. Et l'événement prouve qu'elle-a raison et que lui-même n'est pas mal inspiré de se laisser faire une douce violence. Le temps n'est plus où les pirates de l'air semaient sans danger leurs bombes sur des populations sans défense. Ils trouvent maintenant à qui parler. Le métier se gâte. Le dernier raid n'a fait qu'un tué et une blessée, et en face de ce modeste bilan il faut mettre en compte la perte d'un appareil du dernier modèle avec son équipage. A ce prix on ne peut qu'engager les Allemands à persévérer. Ils peuvent évidemment remplacer les appareils détruits, mais les équipages de choix spécialisés dans cette besogne ne se renouvellent pas aussi aisément. Déjà l'aviation allemande est en état croissant d'infériorité en face de l'aviation anglo-française, par infériorité de personnel très probablement. La guerre d'usure n'est pas un mot. Ce n'est pas seulement le nombre, c'est aussi la qualité qui est en baisse outre-Rhin, et les manifestations ostentatoires et vaines comme les raids de zeppelins ne peuvent qu'aggraver cette situation.

4 octobre 1916.

 

Ce mélange de mauvaise foi et d'incompréhension du point de vue d'autrui, qui caractérise non seulement la politique du chancelier, mais celle de tous les gouvernants allemands, se manifestait sous d'autres formes. L'idée d'une commune mesure s'appliquant à l'Allemagne et aux autres pays ne saurait entrer dans le cerveau d'un « vrai homme allemand ». En voici un exemple concernant ce qu'il y a de plus sacré, même en temps de guerre, l'enfance malheureuse.

 

ÉGALITÉ DE TRAITEMENT

La Hollande a donné asile et réconfort à un grand nombre d'enfants allemands, que la mère patrie est incapable de nourrir. Nous n'avons pas protesté contre cette forme d'hospitalité, encore que les colonies scolaires ainsi hébergées n'aient pas toujours montré le tact et la discrétion convenables en pays neutre. Mais beaucoup de Hollandais se sont avisés avec raison qu'il y a aussi des enfants français qui souffrent cruellement du fait de la guerre et qui ne sont pas moins dignes d'intérêt que les enfants allemands. Ce sont ceux des régions envahies, régions qui ont été réduites à la condition la plus misérable par les exigences inhumaines de l'envahisseur. Il paraît donc à la fois équitable et conforme aux lois de la neutralité comme à celles de la charité de venir en aide à ces pauvres enfants français comme il a été fait pour ceux de l'ennemi. Des comités hollandais ont eu cette généreuse pensée et ont manifesté le désir de recueillir dans nos départements occupés un certain nombre d'enfants pour les faire bénéficier des mêmes soins accordés à plusieurs milliers d'enfants allemands. Ce sentiment généreux se heurte à l'opposition du gouvernement allemand. Ce dernier ne veut pas que l'hospitalité hollandaise s'exerce en faveur des deux camps. Si ce veto est maintenu, il sera impossible évidemment de passer outre, et il serait oiseux de dénoncer une fois de plus la barbarie germanique, mais une sanction plus efficace et parfaitement équitable est tout indiquée. Puisque l'Allemagne ne permet pas que les malheureux enfants français soient secourus par les Hollandais, il dépend de ces derniers de rétablir la justice et l'équilibre en n'ouvrant plus leurs bras compatissants aux enfants allemands, jusqu'au jour où l'Allemagne comprendra et admettra le principe de l'égalité de traitement.

2 septembre 1916.

 

Voici un autre témoignage de ce même état d'esprit où la mauvaise foi n'est pas moins agressive.

 

LA MAUVAISE FOI ALLEMANDE

Dans un de leurs radios, les Allemands ont prétendu que nous avions fusillé comme espionne une femme allemande. Ils rappellent à ce sujet le cas de miss Edith Cavell, et la Kœlnische Zeitung demande si la même morale est applicable quand c'est une femme allemande qui est fusillée et que ce sont les Français qui l'exécutent. Malheureusement pour le journal rhénan son argumentation pèche par la base. L'espionne en question s'appelle Louise Pfaadt ; elle est Française, née à Nancy le 4 juin 1890. Elle résidait à Metz en août 1914. Suspecte aux yeux des autorités allemandes, elle fut envoyée dans un camp de concentration à Magdebourg, puis autorisée, trois mois plus tard, à se rendre près de sa mère, à Arlon (Belgique). En avril 1915, elle fut mandée à la Kommandantur, qui lui proposa de se rendre à Paris et de recueillir des renseignements d'ordre militaire. Prise sur le fait, après avoir exercé quelque temps son métier d'espionne, elle fut arrêtée et condamnée à mort à l'unanimité par le Conseil de guerre de Marseille le 18 mai 1916. Quelle analogie peut-on trouver entre le cas de cette espionne avérée, Française, fusillée par nous pour avoir trahi son pays, et le cas de miss Edith Cavell, la noble infirmière, contre laquelle aucun fait d'espionnage n'a été établi ni même invoqué ? Un tel rapprochement n'est pas seulement de la mauvaise foi, c'est encore une grossièreté injurieuse qui porte la marque de fabrique. Il n'y a que les Allemands pour insulter leurs victimes.

3 septembre 1916.

 

Au besoin même la mauvaise foi ne recule pas devant les faux caractérisés, comme l'atteste l'histoire d'une fausse lettre de Jaurès que la presse allemande ne se lassait pas d'exploiter.

 

UN FAUX QUI REPARAIT

Au printemps dernier la presse allemande avait lancé dans le monde une prétendue lettre de Jaurès, dont un des chefs socialistes, M. Scheidemann, fit même état devant le Reichstag. Il s'agissait d'une lettre adressée à M. Vandervelde, en date du 30 juillet 1914, où Jaurès aurait accusé certains milieux français, et notamment les Bourses de Paris et de Londres, de « travailler par tous les moyens à déchaîner la guerre ». Cette lettre était complètement apocryphe. M. Renaudel en fit la preuve dans l'Humanité ; M. Vandervelde y ajouta son témoignage formel, constatant que ce document était « fabriqué de toutes pièces », qu'il avait lui-même vu Jaurès les deux jours qui avaient précédé sa mort, de sorte que ce dernier ne lui avait pas écrit et n'en pouvait même pas avoir eu l'idée. Ce démenti catégorique et sans réplique fut inséré par beaucoup de journaux allemands, y compris le Vorwaerts, et l'affaire fut enterrée.

Mais les Allemands ne renoncent pas facilement à un argument, même victorieusement réfuté. Ils se bornent à le faire passer par un autre « boyau ». C'est un journal socialiste de Berne, la Berner Tagwacht, qui s'est chargé cette fois d'introduire le produit germanique sous pavillon neutre. Pour corser la documentation, — et diviser les responsabilités, — la fausse lettre Jaurès a même fait un détour par les Etats-Unis. Une feuille de New-York, le Call, l'a publiée, il y a quelques jours, comme extraite de la correspondance d'un révolutionnaire russe habitant Paris. C'est alors que la Berner Tagwacht, qui ne pouvait ignorer le démenti du mois d'avril dernier, a repris toute cette histoire à dormir debout, où il était question également d'un demi-million offert à la famille Jaurès par le gouvernement français pour acheter les papiers du tribun.

L'Humanité réitère son démenti ce matin. Les papiers de Jaurès ont été examinés par M. Renaudel et par M. Lévy Bruhl, et ils sont sous la garde de ce dernier à titre de président de la Société des Amis de Jaurès. Ils ne sont donc cachés nulle part, et le gouvernement n'a rien tenté pour les acquérir. Toutes ces inventions vont de pair avec la lettre à M. Vandervelde. Elles portent la même marque de fabrique : Made in Germany. L'Humanité s'étonne que des socialistes suisses se fassent l'instrument aveugle des fabricants de faux germaniques. Nous comprenons son étonnement sans trop le partager. Est-ce la première fois que des socialistes suisses ou autres font le jeu du militarisme allemand ?

13 octobre 1916.

 

Nous avons signalé hier la tentative faite par la presse allemande pour remettre à flot la vieille histoire déjà démentie d'une prétendue lettre de Jaurès à M. Vandervelde, accusant, à la date du 30 juillet 1914, certains milieux en France de pousser à la guerre. Nous recevons sur ce sujet une communication de M. Vandervelde faisant l'historique de toute cette machination et renouvelant, en ce qui le touche, sa protestation, avec preuves à l'appui. La protestation de M. Vandervelde est adressée au directeur de la Berner Tagwacht. En voici le passage essentiel :

Je puis affirmer de science personnelle :

1° Qu'en, juillet ou en août 1914, je n'ai reçu aucune lettre de Jaurès ;

2° Que le 30 juillet, veille de sa mort, Jaurès était à Bruxelles ; que nous sommes restés ensemble jusqu'au moment de son départ, dans l'après-midi ; qu'il n'a cessé d'affirmer, soit en réunion du Bureau socialiste international, soit dans nos conversations intimes, la volonté résolument pacifique du gouvernement français ;

3° Que la veille d'ailleurs, dans son dernier discours, il s'écriait : « Le gouvernement français veut la paix. »

Dans ces conditions, j'ose dire que ceux qui continueraient à prétendre que Jaurès a pu écrire la prétendue lettre du 30 juillet commettraient contre sa mémoire un véritable crime.

J'ai la conviction, mon cher citoyen, que vous m'aiderez, en publiant cette protestation, à faire justice d'un faux détestable, forgé pour la défense d'une détestable cause, et je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments fraternels.

EMILE VANDERVELDE.

14 octobre 1916.

 

Mais cette manière lourde a ses inconvénients, dont le principal est de manquer généralement son but : la propagande allemande cherche aussi, dans la mesure de ses moyens, qui sont heureusement faibles à cet égard, à user de la manière aimable.

 

LA PROPAGANDE ALLEMANDE

Elle est incessante et ingénieuse, et il faut que la cause soit bien mauvaise pour que tant d'efforts n'arrivent pas à la gagner. Les Allemands glissent présentement leurs petits papiers sous le couvert des prospectus neutres. Voici par exemple le prix courant d'une maison de conserves alimentaires de Barcelone. Rien d'allemand ni de suspect dans l'honnête libellé des conditions de vente. La maison même est ou paraît espagnole jusqu'au bout des ongles. Mais, jointe au prospectus, surgit une carte postale illustrée. Elle représente la vie des prisonniers français en Allemagne. Le groupe sympathique qui est offert à votre admiration est un petit orchestre d'un camp dont le nom est indiqué : trois violons, une contrebasse et trois mandolinistes. Cet abus de mandoline ne répond pas, évidemment, à la proportion habituelle dans notre pays : c'est du décor fait pour l'Espagne, sinon en Espagne. Mais peu importe. Ce qu'il fallait démontrer, c'est que nos prisonniers, sont enchantés de leur sort, qu'ils coulent d'harmonieux loisirs dans un pays enchanteur, au sein des forêts, et que leurs camarades n'ont rien de mieux à faire que de les rejoindre au plus vite. Ce dernier trait est même lourdement appuyé, à quoi on reconnaît la marque allemande indélébile. On lit en effet au dos de la photographie : « Toutes nos pensées vont à notre France, mais on est mieux ici que dans les tranchées. » (Leur cri). Certes la malice est un peu enfantine et ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Nous connaissons par des documents plus « vécus » le régime de nos prisonniers en Allemagne, la famine qui les étreint dès que les envois des familles font défaut, les rudes travaux qu'on leur impose, les installations parfois malsaines dont ils doivent se contenter, la discipline brutale à laquelle ils sont soumis. Les témoignages des grands blessés et des otages revenus sont malheureusement concordants et décisifs. Raison de plus pour que la propagande allemande se multiplie, et c'est en effet ce qu'elle fait, en partant de ce principe qu'il en restera toujours quelque chose.

1er avril 1916.

 

Voici maintenant un autre exemple de nature plus savante.

 

PROPAGANDE RAFFINÉE

Les Allemands ne perfectionnent pas que leur artillerie, ils perfectionnent aussi leur propagande. Jusqu'ici leur manière était simple et lourde. Un baron Schenck quelconque faisait insérer à beaux deniers comptant et à tant la ligne, dans la presse plus ou moins neutre, des articles dont la provenance ne trompait personne et qui perdaient de ce chef beaucoup de leur efficacité. Aujourd'hui la Wilhelmstrasse s'y prend mieux. Sous la signature d'une agence de Zurich elle offre, comme une aubaine sensationnelle, un article « d'un des plus grands politiciens hongrois » dont le nom malheureusement ne peut être divulgué, et où l'auteur propose des conditions de paix si ingénieuses et si équitables que tout le monde en serait satisfait. Si l'Allemagne s'y refusait, un second article indiquerait les moyens sûrs de l'amener à composition, mais l'auteur croit qu'on n'aurait pas besoin d'en venir à cette extrémité, car les conditions prévues « donnent toute la satisfaction à l'Allemagne qu'elle peut exiger avec raison ». Nous n'en doutons pas. Les deux articles sont livrables immédiatement pour 400 francs à envoyer d'avance par chèque à Zurich. On ne dira donc pas cette fois que c'est de la copie fournie par la chancellerie, puisqu'on la fait payer. La Gazette de Lausanne, qui a reçu cette offre alléchante et qui publie le document, ne s'est pas laissé tenter. Elle a reconnu aisément la marque de fabrique, malgré le raffinement de machiavélisme qui essaye de la dissimuler. Ajoutons que la même offre a été adressée à Paris, avec le même résultat. Il sera curieux de voir où paraîtra, si elle paraît jamais, la prose du « grand politicien hongrois », qui porte dans ses replis tortueux le secret d'une paix assurant toute satisfaction à l'Allemagne, avec le moyen de la lui imposer si, à Dieu ne plaise, elle n'en comprenait pas tout de suite les beautés.

10 septembre 1916.

 

Doucereuses ou non, les tentatives allemandes pour engager la conversation ne trompaient personne : une interview de M. Lloyd George, accordée à un correspondant de l'United Press of America, ne permit pas de se méprendre sur le sentiment anglais :

Depuis deux ans, le soldat anglais a passé de bien mauvaises heures ; il était mal entraîné et il crut un moment tous les alliés battus dans le ring, mais il ne fit appel ni aux spectateurs ni à l'arbitre pour arrêter le match sous prétexte qu'il était trop brutal ; il ne demanda pas non plus qu'on changeât les règlements ; il se contenta d'encaisser les coups, même quand il était battu, tel un chien, et, pendant tout ce temps, que faisait l'Allemand victorieux ? Se faisait-il du mauvais sang au sujet de ce terrible massacre ? Non, il parlait d'annexer la Belgique, la Pologne, comme résultat de ses victoires et, tandis qu'il refaisait la carte de l'Europe sans accorder la moindre attention aux désirs des peuples divers, le peuple anglais se préparait à payer le prix.

Nous savons qu'on doit payer pour avoir une armée prête ; durant ces mois, quand il sembla que la fin de l'armée anglaise était imminente, l'Allemagne décida qu'il fallait en finir avec l'Angleterre ; nous veillerons à ce qu'elle soit satisfaite. La lutte se poursuivra jusqu'au knock-out.

Le monde entier, y compris les neutres, avec les motifs humanitaires les plus nobles, doivent savoir qu'il ne peut pas être question d'une ingérence extérieure à cette phase du conflit.

La Grande-Bretagne ne fit appel à aucune intervention quand elle n'était pas, préparée pour se battre ; elle n'en tolérera aucune maintenant qu'elle est prête, jusqu'à ce que le militarisme prussien soit détruit, irrémédiablement. Aucune larme ne fut versée par les amis des Allemands quand, il y a quelques mois seulement, quelques milliers de citoyens anglais, dont l'éducation militaire n'avait duré que peu de mois, allèrent sur le champ de bataille pour y être décimés, bombardés et asphyxiés, et ces gens maintenant émus jusqu'aux larmes à la pensée de ce qui va arriver, assistèrent les yeux secs aux premiers rounds d'une lutte inégale.

Aucun carnage, aucune souffrance à venir ne peuvent être pis que les souffrances de ces morts des Alliés, qui eurent à subir tout le poids de la machine de guerre prussienne, au début de la guerre.

Il y a quelque chose de plus qu'une demande naturelle de vengeance dans la détermination anglaise de poursuivre la lutte jusqu'à la fin : l'inhumanité et l'absence de pitié dans la lutte à venir, avant qu'une paix durable soit possible, ne peuvent pas être comparées à la cruauté d'arrêter la guerre tandis que la civilisation reste menacée par un même ennemi.

Aucun homme, aucune nation qui ait la moindre compréhension du caractère d'une armée de citoyens anglais, qui encaissa une punition terrible sans sourciller, ne peut penser que cette armée tentera de demander une pause à présent

— Mais, et la France ? demande le correspondant. Y a-t-il là-bas la même détermination de tenir jusqu'au bout, la même idée de lutter jusqu'à ce que les termes de la paix puissent être dictés à l'Allemagne ?

— Le monde n'a pas encore appris à apprécier la magnificence, la noblesse étonnante de la France. La réponse à votre question m'a été donnée, il y a quelques jours, par une noble Française. Cette femme a donné quatre fils à l'armée. Il lui en reste encore un à donner à la France. Durant ma conversation avec elle, je lui ai demandé si elle pensait que la lutte avait assez duré. Sans un moment d'hésitation, elle répondit :

« La lutte n'ira jamais trop loin, elle doit durer jusqu'à ce que la répétition de cette horreur soit impossible. »

Cette mère, c'est la voix de la France elle-même ; oui, la France tiendra jusqu'au bout, la France a eu de plus longues guerres qu'aucune autre nation d'Europe et son histoire constitue une assurance suffisante qu'elle tiendra.

Chez l'Anglais, ce sera l'esprit sportif qui animera l'armée jusqu'au dernier moment ; chez le Français, ce sera le patriotisme brûlant qui soutiendra l'armée jusqu'au bout, sans songer à s'occuper quand la fin doit venir.....

 

LES DÉCLARATIONS DE M. LLOYD GEORGE

M. Lloyd George n'aime pas à parler pour ne rien dire. Il parle comme il agit, sans ambages et sans obscurité. L'interview qu'il vient d'accorder au représentant d'une agence américaine, au sujet des bruits de paix par intervention des neutres qui courent, paraît-il, dans certains milieux, ne laisse aucun doute sur les résolutions de l'Angleterre. M. Lloyd George raille avec humour les larmes de crocodile que verse l'Allemagne sur les horreurs de la guerre, depuis qu'elle commence à les subir au lieu de les infliger. L'Allemagne ne déplorait pas les ravages de la grosse artillerie quand elle était seule à en avoir ; elle ne daignait pas s'intéresser au sort des petits peuples quand elle se croyait en passe d'annexer la Belgique et la Pologne. Il a fallu que le souffle précurseur de la défaite vînt secouer les plis de son drapeau pour qu'elle découvrît les lois de l'humanité. Elle voudrait changer la règle du jeu à présent qu'elle va perdre la partie ; elle cherche un arbitre pour arrêter le match maintenant qu'elle « encaisse » les coups au lieu de les donner. Mais, répond M. Lloyd George, nous autres Anglais, alors que nous étions battus comme des chiens, nous n'avons sollicité l'intervention de personne, « nous n'en tolérerons aucune aujourd'hui ». La guerre finira seulement quand le monde sera débarrassé de la menace allemande et non quand il plaira à l'Allemagne essoufflée de réclamer partie nulle. Il faut que le châtiment soit suffisant pour ôter à jamais l'idée de recommencer à « ces conducteurs d'hommes qui ne sont que des malfaiteurs ». Et M. Lloyd George a profité de l'occasion pour rendre un nouvel hommage à l'héroïsme français. « Le monde, a-t-il conclu, n'a pas encore appris à apprécier la beauté, la noblesse et la grandeur de la France dans cette guerre. » Il est certain, en effet, que ceux qui ont l'air de croire que la France, après de pareilles épreuves, devrait s'estimer satisfaite d'une paix boiteuse et d'un avenir précaire ne sont pas nos amis, même s'ils ont la prétention de se donner pour tels. M. Lloyd George et ses compatriotes savent que nous méritons mieux.

30 septembre 1916.

 

La prolongation de la guerre obligeait à se préoccuper de plus en plus de reconstituer la vie économique, non seulement pour le présent, mais en vue de l'avenir. Au début de la guerre, on avait mobilisé sans compter les hommes et les entreprises. Il convenait, dans la mesure où l'œuvre essentielle de la défense nationale n'en souffrirait pas, de rendre peu à peu à leur destination les édifices publics ou privés qui en avaient été détournés, un certain nombre d'hôtels par exemple.

 

JUSTE REQUÊTE

M. Baudry de Saunier, président du Comité de l'hôtellerie française, expose ce matin dans l'Œuvre les doléances de l'industrie hôtelière. Il rappelle qu'un grand nombre d'hôtels, et généralement les plus beaux, ont été réquisitionnés par le service de santé et transformés en hôpitaux auxiliaires. Rien de plus juste et de plus naturel au début, et nul ne le regrette, car il fallait courir au plus pressé et la question des soins à donner aux blessés primait toutes les autres. Mais depuis longtemps l'organisation sanitaire s'est développée, organisée ; de nombreux locaux publics ont été aménagés, et beaucoup d'hôtels réquisitionnés sont presque vides ou même le sont tout à fait. Néanmoins, ils ne sont pas rendus à leur destination. Certes on comprend qu'il faille se garder contre toute surprise, il faut toujours être prêt à répondre à tous les besoins, et même avec de la marge ; mais il ne manque pas d'immeubles officiels, voire de casernes, qui ne servent pas et dont l'utilisation hospitalière serait à la fois rationnelle et économique. Il semble donc que, dans tous les cas où une nécessité impérieuse ne s'y oppose pas, le moment est venu de restituer les hôtels à leurs propriétaires. Ils ont besoin d'être remis en état, il ne faut pas qu'au lendemain de la paix nous soyons incapables de recevoir le flot de visiteurs qui promet de s'abattre sur notre pays au grand profit de tous. Les hôtels allemands, qui n'ont pas été réquisitionnés, sont déjà tout prêts à s'ouvrir aux visiteurs que les nôtres ne pourraient recevoir. Il y a un intérêt national à ne pas immobiliser inutilement un des plus précieux instruments de la prospérité publique. Nous parlons beaucoup de concurrence, de lutte économique, du devoir de l'après-guerre. Tout cela est bel et bon, mais commençons, avant de chercher à faire du nouveau, par utiliser ce que nous avons. C'est encore le plus sûr.

20 septembre 1916.

 

Une mesure analogue était réclamée de différents côtés en faveur d'un certain nombre de locaux scolaires.

 

MESURE À GÉNÉRALISER

Un certain nombre de locaux scolaires, réquisitionnés au début de la guerre par le service de santé, viennent d'être rendus à leur destination. C'est une excellente mesure qu'il faut souhaiter de voir se généraliser ; car les études souffrent forcément beaucoup des installations de fortune auxquelles l'administration universitaire a dû recourir pour remplacer les locaux dont elle était subitement dépossédée. Naturellement il ne saurait être question de reprendre les bâtiments dont l'utilisation en hôpitaux militaires continue à être justifiée. Les spins à donner aux blessés passent avant tout. Mais, depuis deux ans, bien des formations sanitaires ont été créées, et il existe un certain nombre d'hôpitaux auxiliaires qui sont vides parce qu'on n'a plus besoin d'eux. Ce sont ceux-ci qu'il y aurait grand avantage à restituer à leur service normal. On nous cite tel collège converti en ambulance qui, depuis le mois de janvier, n'a reçu aucun blessé. Seul le personnel hospitalier l'occupe pendant que les élèves et les professeurs courent d'un bout à l'autre de la ville, au grand préjudice du travail, de la surveillance et de la discipline. Sans doute des blessés peuvent revenir, et il faut tout prévoir ; mais il y a justement, à peu de distance, un immense hôpital modèle, tout récemment aménagé et qui n'a jamais servi : n'est-ce pas son tour ? Il y a des moustiques, paraît-il. On s'en est aperçu bien tard, et les moines qui ont habité des siècles ce même site, fort célèbre, ne s'en étaient jamais plaints. Nous ne voulons pas insister sur un cas particulier. C'est le cas général qui nous intéresse. Il y a fléchissement du travail scolaire sur bien des points. Une des raisons est la privation des locaux appropriés. On y a déjà porté remède en partie, et il faut s'en féliciter ; qu'on persévère dans cette voie.

5 octobre 1916.

 

Cette question de l'éducation de la France de demain ne laissait personne indifférent : une figue patriotique dite la « Ligue française », qui venait de se constituer, lui donna dans la liste des réformes qu'elle préconisait une place presque prépondérante.

 

UN PROGRAMME DE RÉFORMES

Nous publions plus loin la liste des réformes réclamées' dans le domaine de l'enseignement par la « Ligue française », récemment fondée et dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. Les raisons qui ont amené la Ligue à proposer cet ensemble de réformes sont de celles qui ne laissent personne indifférent. Il s'agit d'obtenir, qu'on nous passe l'expression, un meilleur rendement de la jeunesse française. Le relèvement économique de notre pays, au lendemain d'une crise qui aura forcément épuisé une trop grande part de nos ressources de tout genre, exige un travail plus assidu, plus méthodique, plus coordonné du haut en bas de l'échelle sociale. Une orientation plus pratique donnée à l'enseignement peut beaucoup contribuer à ce résultat. C'est pourquoi la Ligue a commencé ses travaux par cette question. L'imposant ensemble de réformes qu'elle propose soulève naturellement des problèmes dont la solution ne saurait être acceptée au pied levé. Au sein même de la Ligue, certaines des mesures envisagées ont « rencontré d'éminentes oppositions ». Il y a dans ce vaste projet beaucoup de choses obligatoires, comme l'apprentissage, « pour tous les enfants, garçons et filles, qui, à la sortie de l'école primaire, ne justifieront pas d'une occupation régulière dans l'agriculture, le commerce ou l'industrie, ou de la continuation de leurs études dans l'école professionnelle ou secondaire ». Un tel bouleversement de nos habitudes familiales, surtout en ce qui concerne les jeunes filles, ne se produirait pas sans protestations. Il semble aussi que l'école primaire soit considérée comme obligatoire, au moins par prétérition. D'autre part, la suppression du baccalauréat, remplacé par des « certificats de fin d'études délivrés par les établissements secondaires publics où privés », est une idée qui certes n'est pas nouvelle, mais qui n'a jamais prévalu jusqu'ici et sur laquelle on ne peut pas dire que les hommes compétents soient d'accord. Les vœux de la « Ligue française » susciteront assurément des débats intéressants, mais ceux-mêmes qui ne croient pas pouvoir s'y associer sans réserve rendront hommage au généreux esprit dont ils s'inspirent.

7 octobre 1916.

 

Sans attendre la France de demain, certaines initiatives d'intérêt plus, immédiat se manifestaient : on avait déjà vu une foire à Lyon, il s'en tint une du même genre à Bordeaux.

 

LA FOIRE DE BORDEAUX

La foire de Bordeaux, qui a été inaugurée hier par M. Doumergue, ministre des colonies, s'annonce comme un succès. Ceres, il ne peut s'agir, en pleine guerre, d'obtenir des résultats immédiats et complets. Comme l'a dit M. Moulinié, président du Comité d'organisation, il s'agit surtout, pour l'instant, de procéder à un « recensement de nos forces productives, à un essai de mise au point, à une préparation pour reprendre dès demain la lutte économique. » A ce titre les concours déjà recueillis permettent tous les espoirs. Une délégation canadienne a déjà fait une première visite et promis pour l'avenir « la plus large participation ». Hier on remarquait parmi les hôtes de choix une délégation de l'Association des fabricants américains très brillamment composée, ainsi que des représentants très qualifiés de la presse étrangère. M. Doumergue a parfaitement montré la voie à suivre et le but à atteindre. Il faut qu'au splendide effort patriotique qui a sauvé la France vienne s'ajouter, au lendemain de la victoire, un effort correspondant sur le terrain économique. Pour réparer les pertes effroyables de la guerre, pour refaire la fortune publique et les fortunes privées qui en sont la base, il faut que l'esprit d'entreprise et de méthode vivifie et multiplie toutes nos richesses nationales et coloniales. Les foires d'échantillons, comme celles de Lyon et aujourd'hui de Bordeaux, peuvent y grandement contribuer. Cette forme de commerce, qui paraissait surannée depuis la facilité moderne des communications, a encore son rôle à jouer qui n'est plus le même assurément qu'au Moyen âge, mais, qui n'en est pas moins précieux. C'est Edouard III qui créa les foires de Bordeaux en 1341, au début de la guerre de Cent Ans. Au cours des siècles, le caractère commercial finit comme partout par être sacrifié au caractère « forain », et on remarquera même l'abaissement de sens de ce dernier terme. Ce n'est pas ce côté, bien entendu, que les promoteurs des foires nouvelles se proposent de développer. Ils ne travaillent pas pour l'industrie des « chevaux de bois ». Tous ces efforts sont hautement à encourager, et rie seront pas vains, surtout si les différentes foires, au lieu de se faire concurrence, se spécialisent selon la région et se complètent ainsi au profit de toutes.

7 septembre 1916.

 

Tous ces témoignages de l'activité privée rendaient plus intolérables les abus persistants de nos vieilles administrations publiques, restées en temps de guerre comme en temps de paix, paperassières et incapables de s'adapter à la situation. Ces fâcheuses pratiques paraissaient encore plus intolérables quand les victimes de la guerre en faisaient les frais.

 

PAPERASSERIE

.... Il n'est pas de jour que des exemples, qui seraient ridicules s'ils n'étaient navrants, ne nous soient signalés. La forme la plus odieuse de la paperasserie est celle qui concerne les morts pour la patrie. Leurs familles sont condamnées à des séries de démarches bureaucratiques dont beaucoup pourraient assurément leur être épargnées. Nous ne parlons pas des cas difficiles, où il y a des doutes sur le lieu, la date, les circonstances du décès. Mais les cas les plus simples sont compliqués avec art. Voici un soldat tué dans nos lignes, à la porte de l'ambulance, et enterré dans un de nos cimetières du front. Il faut trois mois et demi pour avoir l'acte de décès. Soit. Mais cet acte de décès est incomplet, il ne fait pas mention du mariage : on le rectifie. Bon. Mais à la mairie l'employé distrait ne rectifie qu'un des deux exemplaires dont se compose l'état civil. Nouvelle complication. D'autre part, ce militaire avait sur lui 100 fr. et 85 centimes. A cause de ces 85 centimes, il faut toute une série de démarches, de témoins, de promenades à travers les bureaux, et la famille n'a pas le droit, pour simplifier, de renoncer à ces malheureux 85 centimes. Quand tout est fini, elle touche d'ailleurs 101 francs sans savoir pourquoi. Nous ne lui conseillons pas de demander d'où vient ce boni de 3 sous, car tout serait sans doute à recommencer. Entre temps, un des prénoms a été estropié dans une des pièces ; nouvelle affaire. Heureusement, la famille a quelque loisir, mais que ferait une malheureuse veuve prise par son gagne-pain ? Tout n'est pas fini. Il y a une citation donnant droit à la Croix de Guerre. De ce côté on n'en est encore qu'aux premières stations du calvaire bureaucratique, et rien ne permet d'en entrevoir le terme. Ce qui est le plus remarquable, c'est que les officiers du front, quand on a eu besoin de renseignements, ont toujours répondu, et dans le plus bref délai, et en termes tout chants. C'est le bureaucrate de l'arrière, celui qui n'a rien d'autre à faire, celui à qui on ne demande que de faire son métier, qui accumule les formalités et qui poursuit à plaisir de ses petites tracasseries des cœurs profondément affligés.

4 septembre 1916.

 

Il convient cependant de rendre justice au ministère de la Guerre qui comprenait enfin la nécessité de régler d'une manière équitable et égale pour tous le régime des permissions.

 

LE RÉGIME DES PERMISSIONS

Il faut espérer que la question délicate des permissions militaires va être tranchée d'une manière équitable et durable par la « note » du généralissime, qui coïncide avec les explications données hier à la Chambre par le ministre de la guerre. Les inégalités signalées jusqu'ici tenaient à la question du pourcentage. La nécessité de n'envoyer à la fois en permission que 5 % des hommes présents faisait que certains corps se trouvaient plus ou moins favorisés que d'autres. Les hommes dans chaque unité partaient bien à leur tour, et il n'y avait de ce chef aucun privilège, mais leur tour revenait plus ou moins vite. A partir de demain, une permission de sept jours francs sera allouée en principe tous les quatre mois. Ce sera donc l'égalité. Evidemment les nécessités militaires pourront encore parfois causer certains retards car nous sommes en guerre et c'est un fait dont nous sommes bien forcés de tenir compte quoiqu'il soit involontaire, mais le principe est posé, il est formel, et tout chef de corps devra prendre ses mesures pour s'y conformer. De même les suppressions de permission pour les hommes punis seront soumises à un supérieur qui les appréciera. La Chambre a approuvé les déclarations du ministre et le public intéressé approuvera de même la circulaire du généralissime qui en est la consécration. Tout ce qui peut être réalisé pour adoucir les conditions terribles où vivent les braves qui barrent la route à l'envahisseur, doit être fait sans hésiter. Et nul n'hésite. La seule limite est celle qu'impose malheureusement l'intérêt bien compris de la défense nationale qui prime tout.

1er octobre 1916.

 

Cette question des permissions n'était pas la seule à provoquer du mécontentement sur le front. Les avancements et décorations distribués à l'arrière, particulièrement l'abus de la Croix de guerre pour récompenser des services rendus loin du champ de bataille, ne faisaient pas un meilleur effet.

 

LA CROIX DE GUERRE

Comment en est-on arrivé à cette situation paradoxale que la Croix de Guerre ne soit plus par elle-même, considérée comme la récompense d'un « fait de guerre » ? Il est question aujourd'hui de différencier par un insigne spécial la Croix de Guerre acquise au feu de la Croix de Guerre gagnée partout ailleurs. Si réellement ce besoin se fait sentir, c'est qu'on a détourné de son objet — très net et très bien défini au début — cette distinction dont l'idée première avait été unanimement applaudie. Elle ne devait être conférée que pour « fait de guerre », et le bon sens populaire ne s'y est jamais trompé. Certes, il y a des services — même des services militaires — très dignes de récompense quoiqu'ils, ne répondent pas à cette condition. Nul n'a jamais demandé ni souhaité qu'ils ne fussent pas récompensés, mais la Croix de Guerre n'était pas pour eux. De même on peut mériter la Croix d'honneur et la Médaille militaire ailleurs que sur le front, mais la Croix de Guerre ne devrait pas en ce cas s'y ajouter pour ainsi dire automatiquement. On a manifestement abusé de la Croix de Guerre en la détournant de sa signification, et cet abus a fait mauvais effet. Le remède ? Une agrafe spéciale, propose un de nos confrères. Serait-ce un remède ? Ce serait plutôt une aggravation des mauvaises pratiques existantes, puisque ce serait les légaliser. Et ensuite, qui nous garantit que l'agrafe « pour fait de guerre » ne serait pas donnée indûment puisque la Croix de Guerre « pour fait de guerre » l'a bien été ? Le seul remède d'un abus, c'est sa suppression. La Croix de Guerre doit être ramenée à son rôle originel. Tout ce qu'on fera à côté de cette solution radicale ne servira de rien, et ceux du front, meilleurs juges que nous, s'en défient d'avance.

14 avril 1917.

 

Tout cela se rattachait au problème dit des « embusqués ». La loi Dalbiez, du 17 août 1915, avait cherché à ls résoudre. Elle n'avait pas suffi à faire cesser tous les abus : une nouvelle discussion s'engagea à ce sujet et se poursuivit pendant trois semaines à la Chambre.

 

LA QUESTION DES EFFECTIFS[2]

La Chambre a continué hier la discussion des interpellations concernant la meilleure utilisation des effectifs. C'est ce que le public appelle tout simplement la question des embusqués. Nul ne prétend qu'aucun abus ne se soit jamais produit en cette matière ; même ceux qui se gardent de rien exagérer, et qui se refusent à généraliser les quelques cas isolés dont ils ont pu être témoins, admettent qu'il est nécessaire d'exercer une vigilance incessante pour assurer l'égalité de tous devant l'impôt du sang. C'est pourquoi un débat comme celui d'hier n'est jamais épuisé, encore qu'on puisse espérer qu'il sera clos vendredi prochain, après les explications du ministre de la guerre. Hier, nous avons eu celles du sous-secrétaire d'Etat aux munitions, mis en cause à propos de certaines catégories de jeunes ouvriers maintenus dans les usines alors que de plus âgés, qui sont au front, pourraient les remplacer.

M. Albert Thomas a été très franc et très catégorique Avant tout, il a tenu à établir que sa première préoccupation était de ne rien promettre qui pût compromettre ou ralentir la production de nos usines de guerre. Il s'est engagé à renvoyer, au front, en les remplaçant homme pour homme par leurs aînés, les jeunes spécialistes des classes 1916 et 1917. Il n'en reste d'ailleurs que 2.000 en ce cas et, dans un délai de trois mois, ils seront tous relevés. Quant aux ouvriers non spécialistes de l'active et de la réserve, il a reconnu qu'il en avait rendu moins à l'armée qu'on ne lui avait fourni d'hommes de même capacité pris dans le territoire ou parmi les pères de familles nombreuses. Les usines ont rendu 8.155 hommes, alors qu'elles en ont reçu 13.174. L'urgence d'intensifier encore la production du matériel et des munitions ne leur a pas permis de faire davantage. La commission de récupération a été du même avis. A propos de cette commission, M. Albert Thomas a déclaré qu'elle n'avait, comme lui-même, d'autre souci que le bien public, tout en reconnaissant qu'à côté des trois députés socialistes qui y ont été appelés il aurait peut-être eu raison d'en mettre d'autres « pour équilibrer les partis » Il est certain, en effet, que, sans mettre en doute l'impartialité de la commission, il y aurait eu avantage à lui épargner, par une composition plus éclectique, tout prétexte à suspicion.

Mais, au-dessus des détails critiquables, il faut voir l'ensemble. M. Albert Thomas a déployé une activité féconde dont personne ne conteste les heureux résultats. La production de nos usines de guerre s'est formidablement développée, et c'était là l'essentiel et le plus pressé. Il n'y a pas à s'arrêter dans cette voie, tout au contraire. Néanmoins, maintenant que le premier coup de feu de l'improvisation est passé, les abus qui ont pu se glisser dans cette immense mobilisation industrielle peuvent être et doivent être corrigés. Le public n'en demande pas davantage. L'homme du front sait parfaitement que l'ouvrier de l'arrière travaille pour lui et qu'il n'y en aura jamais trop ; il exige simplement que l'ouvrier de l'arrière soit à l'arrière parce qu'il y est indispensable, et nullement parce qu'il lui est agréable d'y rester.

15 octobre 1916.

 

Le débat se termina par un ordre du jour de confiance, l'ordre du jour Mourier voté par 421 voix contre 23 et dont voici le texte et le commentaire :

La Chambre, décidée à obtenir par l'application stricte de la loi du 17 août 1915 la meilleure utilisation des effectifs et l'égalité de tous les citoyens devant l'impôt du sang, invite le gouvernement :

À réparer les erreurs commises par suite d'une interprétation abusive de la loi précitée ;

À remplacer dans les services de l'intérieur et de l'arrière les hommes de l'active, de la réserve d'activé et de la territoriale par des auxiliaires et des réservistes de l'armée territoriale, dans les conditions prévues par les articles 5 et 8 de la loi du 17 août 1915 ;

À remplacer progressivement dans l'usine de guerre les ouvriers de l'A. et de la R. A. par les professionnels de même spécialité appartenant aux plus vieilles classes et disséminés dans les armées ou dans l'intérieur ;

À faire exécuter rigoureusement la résolution votée le 28 février en vue du remplacement des manœuvres et ouvriers de « professions diverses » de l'active, de la réserve de l'active et de la territoriale, ainsi que la résolution votée le 25 juillet 1916 relative à la révision des sursis d'appel et des affectations administratives.

Elle prend acte des déclarations du gouvernement et lui fait confiance :

Pour que le contrôle parlementaire de l'utilisation des effectifs soit facilité et rendu efficace, tant à l'intérieur que dans la zone des armées, et pour que toute violation de la loi soit sévèrement réprimée, et passe à l'ordre du jour.

 

LA QUESTION DES EFFECTIFS

La Chambre a terminé le long débat qui se poursuivait devant elle depuis trois semaines sur la question des effectifs — autrement dit sur la question des embusqués. Elle a voté un ordre du jour qui approuve à une énorme majorité les déclarations du ministre de la guerre et qui, à la presque unanimité, précise les points sur lesquels la vigilance du gouvernement aura plus particulièrement à s'exercer. Sur le principe même de la chasse aux embusqués, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une opinion. Tout le monde réclame l'égalité devant l'impôt du sang. Malheureusement, dans l'application, le principe de l'égalité n'est pas toujours facile à suivre mathématiquement. Il y a des exigences auxquelles la défense nationale doit se prêter, il y en a d'autres qu'elle formule elle-même. Certains grands services publics, et certaines industries qu'on appelle avec raison des industries de guerre, ont besoin d'un personnel qui ne peut être fourni uniquement par des hommes légalement dispensés ou sortis du service militaire. C'est cette nécessité légitime qui ouvre la porte aux abus. Chaque fois que se produit une tentative d'embusquage, elle se présente sous la forme patriotique d'un « service » à rendre à la défense nationale. « Il rendra plus de services là qu'au front », c'est la phrase consacrée. Tous les embusqués brûlent de se rendre utiles, — nous le disons sans ironie, — et ceux qui les recommandent arrivent à se bien persuader qu'ils n'affaiblissent en rien notre force militaire. Seulement, comme il faut aussi du monde dans la tranchée, il convient de rappeler aux « gens utiles de l'arrière » qu'il y a aussi des « services » à rendre sur le front, et que c'est même ce genre de services qu'on nomme communément le service militaire.

C'est le rôle qui incombe au ministre de la guerre et à toutes les autorités chargées par lui de veiller à la meilleure utilisation des effectifs. C'est un rôle ingrat, mais essentiel. Sans accepter comme argent comptant toutes les anecdotes qu'on se répète à l'oreille, il n'y a pas à nier que des territoriaux et même des réservistes territoriaux font parfois la tâche que des camarades plus jeunes devraient faire à leur place. Il y a des chasses-croisés à opérer dans l'intérêt de la justice et aussi dans l'intérêt de l'armée. On en a cité des exemples, et le général Roques ne les a pas contestés. Il y a dans les usines des jeunes gens qui n'y sont pas indispensables et qui y seront remplacés sans dommage aucun par des R. A. T. ou des pères de familles nombreuses. Il y a aussi, plus près du front, mais à bonne distance néanmoins, des cuisiniers, des secrétaires, des automobilistes, des convoyeurs, des ordonnances empruntés à l'active, dont de simples auxiliaires tiendraient suffisamment la place. Une circulaire ne peut en un clin d'œil mettre chacun et chaque chose où il convient car il y a des cas à examiner, mais cet examen doit être fait sans faiblesse et avec esprit de suite. Le tort de certains interpellateurs est de croire que rien n'a été accompli jusqu'ici. Or, 208.000 hommes ont déjà été rendus au front. « Nous continuerons », a dit le ministre, mais il serait injuste de ne pas voir que nous avons vigoureusement commencé. La Chambre n'a pas commis cette injustice puisqu'elle a « fait confiance » au gouvernement pour poursuivre son œuvre, elle l'a simplement invité à persévérer avec force et méthode. Ainsi comprise et précisée, c'est une invite à laquelle tout le monde s'empressera de s'associer.

29 octobre 1916.

 

Le niveau moral du pays à cette date se reconnaît dans un manifeste publié par le parti radical et radical-socialiste à la suite d'une réunion plénière, la première qu'il eût tenue depuis le mois d'octobre 1913. L'ordre du jour, voté le 22 octobre 1916, s'inspirait d'un esprit nouveau, bien éloigné des mesquines préoccupations, des rancunes de parti, des bas sentiments d'intolérance et d'exclusivisme qui s'épanouissaient dans les congrès d'avant-guerre. Sans doute l'unanimité qui s'était affirmée au sujet de cet ordre du jour pouvait avoir quelque chose de factice, toutefois l'impression générale n'en était pas moins réconfortante. Deux passages surtout trouvèrent un écho dans le pays tout entier : le premier est celui par lequel le parti radical proclamait son ferme propos de « persévérer dans la politique d'Union sacrée, de ne considérer que l'intérêt de la nation, de faire trêve aux luttes de parti, de gérer les affaires publiques en fraternelle entente avec tous les citoyens français ». Le deuxième est celui qui concerne ce qu'on commençait à appeler les buts de guerre. Il répudie « comme illusoire, funeste et préparant la guerre pour demain toute paix qui ne rétablirait pas dans l'intégralité de leurs droits les petites nations odieusement violentées, qui ne restituerait pas à la France les territoires qui lui ont été arrachés et ne donnerait pas à notre pays les garanties indispensables à sa sécurité ».

Ce langage rappelait excellemment celui de M. Lloyd George et c'est celui qu'on retrouve, à la même date, dans la bouche de nos hommes politiques les plus autorisés, par exemple dans des propos de M. Briand reproduits par le Figaro :

... Tenez, comparez, si vous voulez, ce qu'étaient la France, Paris et vous-même en juillet 1914 et ce qu'ils sont en octobre 1916. Certes, je ne vais pas vous dire que la France avait perdu tout prestige, que Paris était en pleine corruption et que vous étiez vous-même une personne de la dernière frivolité.

... La vérité, c'est que nous n'étions pas en décadence, mais qu'il venait de surgir une génération nouvelle, plus sensible peut-être aux souvenirs de la défaite, plus énervée, plus impatiente que celles qui l'avaient précédée. Les insolences de l'Allemagne avaient beaucoup contribué à cet état d'esprit. Et comme, cependant, on n'osait pas songer à la guerre, il en résultait ; une contradiction continuelle entre les imaginations exaltées et le terre à terre des nécessités de la vie courante et de la politique. C'était une sorte de désarroi moral qui se traduisait par un besoin aigu de distraction, par un désir violent de nouveau, d'imprévu. Non ! encore une fois, ce n'était pas de la décadence, c'était plutôt une colère rentrée, l'ancienne injure qui revenait brusquement dans les cerveaux par suite de provocations incessantes. Et puis, nous sentions bien que dans le monde on ne nous appréciait pas à notre valeur, et cela nous agaçait... nous froissait.

— A qui la faute, si on nous jugeait mal..., à nous..., à nos propres paroles..., à notre théâtre, à...

M. Briand répliqua :

— Oh ! cela, c'est le détail... Ce sont les causes menues... Il y en avait de plus générales... Une nation vue du dehors a une attitude d'ensemble à laquelle participent tous les citoyens... l'homme politique comme l'écrivain..., les mœurs comme l'art... C'est cet ensemble que l'étranger aperçoit et sur quoi il se fait une opinion Eh bien ! notre attitude n'était pas en notre faveur, et cela tenait à ce qu'elle n'était pas vraiment la nôtre. Elle était gênée et faussée par la vieille délaite... et la preuve, c'est que le jour où cette défaite a été effacée, où la France a montré par un héroïsme inouï qu'elle voulait en secouer l'obsession., ce jour-là, subitement, tous les peuples, d'un commun accord, ont reconnu leur erreur à notre égard. Et le prestige de la France est redevenu extraordinaire, tel qu'il n'a jamais été plus grand à aucune époque. En rentrant dans notre personnalité de nation, nous avons reconquis du coup toute notre influence, toute notre séduction. Voilà, je vous le répète, ce qui est acquis, et rien ne peut plus y mordre.

C'est l'œuvre morale de ces deux ans, pour ne pas parler du reste... Les conséquences ? Incalculables ! Elles rejailliront sur nous tous... Sur nos avantages de citoyens autant que sur notre prospérité individuelle... Sur la main-d'œuvre... sur le commerce. . sur les arts de luxe.,. Il y a désormais un coefficient français de tous nos produits !...

 

UNE CONVERSATION DE M. BRIAND

M. Alfred Capus publie ce matin dans le Figaro des « propos » de M. Briand qui ne passeront certainement pas inaperçus. M. Briand, au cours d'une conversation de salon, s'est gardé de faire une conférence, mais il a résumé en termes brillants quelques réflexions qui sont, au moins à l'état confus, dans l'esprit de tous ceux qui réfléchissent. Ce qu'il dit de la situation de la France à la veille de la guerre, du « désarroi moral » qui s'y manifestait de toutes parts, ne sera contesté par personne. Il régnait partout un malaise, dont les causes n'apparaissaient pas à tout le monde sous le même angle, mais dont les effets sautaient à tous les yeux. Entre les aspirations de la masse du pays — plus particulièrement de la partie jeune et agissante — et les misères de la politique quotidienne, il y avait un tel contraste que l'opinion ne savait à quoi se rattacher. Elle flottait, dévoyée, entre le scepticisme maladivement épicurien des uns et les protestations vainement chagrines des autres. En réalité, la France ne se reconnaissait plus. Elle se voyait méconnue à l'étranger, sans même pouvoir s'en plaindre, n'étant pas très sûre de n'avoir pas mérité les jugements sévères dont elle était parfois l'objet. Et pourtant elle avait conscience, sans pouvoir le montrer par des faits, qu'elle valait mieux que le rôle auquel elle souffrait de se sentir résignée. Mais le poids de la vieille défaite — et encore plus le poids de la toujours présente mutilation — lui enlevait non seulement la joie de vivre, mais en un certain sens la volonté de vivre une vie digne de son passé et conforme à ses aspirations.

Nos meilleurs amis avouent aujourd'hui qu'ils doutaient hier de nous, et on n'a pas oublié le remarquable article du Times qui excusait le monde d'avoir commis à notre égard cette injustice. Comment ne l'excuserions-nous pas, puisque nous étions enclins à la commettre nous-mêmes ? Notre attitude prêtait à cette sévérité, mais « cette attitude, suivant le mot de M. Briand, n'était pas vraiment la nôtre ». Notre attitude naturelle n'est pas de courber l'échine et de tenir les yeux fixés à terre. On nous a reconnus dès que l'agression de l'ennemi nous a permis de nous redresser. Oh ! nous ne sommes devenus ni des matamores, ni des fanfarons, nous ne nous croyons pas des surhommes : nous avons seulement « secoué l'obsession » de l'impuissance et nous sommes redevenus nous-mêmes, c'est-à-dire un peuple acquis aux idées de justice, épris au fond du cœur d'un idéal de fraternité et libre enfin d'obéir aux instincts généreux qui sont l'honneur de l'humanité et dont nous ne prétendons pas avoir le monopole. L'attaque dont nous avons été l'objet nous a pour ainsi dire libérés, rendus à notre nature, et tous les peuples, amis ou ennemis, ont éprouvé en nous retrouvant la même surprise, mais inégalement joyeuse.

Et demain ? De quoi demain, le demain d'après la guerre, d'après l'épreuve, d'après la victoire, sera-t-il fait ? M. Briand s'est refusé à vaticiner, mais il ne s'est pas interdit de prévoir. Il pense que la formidable leçon de choses dont nous payons les frais ne sera pas perdue. L'expérience nous aura démontré la valeur de certaines notions qui tendaient à s'évaporer parmi nous, en premier lieu « la notion de direction et d'autorité ». Le pays insistera, pèsera sur ses élus, sur ses gouvernants, pour que ses affaires soient « conduites ». Le principe de l'intérêt général s'imposera par le souvenir de la faiblesse que nous a infligée la préoccupation égoïste des intérêts de clocher. La jeune génération, celle qui aura été à la peine et qui entendra avec raison prendre la barre après avoir sauvé le navire, aura moins de partis pris, d'idées préconçues que celle qui est actuellement au pouvoir. Elle gardera de l'esprit de guerre un souci des réalités, un sens pratique, un amour de l'ordre et de la concentration des efforts que le pays sera heureux de saluer et de favoriser. L'habitude de juger les faits en eux-mêmes, de parler clairement et de traduire les paroles en actes est une habitude que nous avions perdue, et c'est de l'avoir perdue que nous souffrions. Nous allons la reprendre disons mieux : la reconquérir.

18 octobre 1916.

 

On peut rapprocher des paroles de M. Briand celles qui furent prononcées par M. Paul Deschanel au nom de l'Académie française à la séance publique des cinq académies sous ce titre, « nos devoirs » : rester unis, mieux connaître l'Allemagne, faire mieux connaître la France, et ne plus oublier, mais prévoir.

 

BELLES PAROLES

M. Paul Deschanel a remporté hier, à l'Institut, un de ses plus beaux succès oratoires. Cet auditoire choisi ne pouvait manquer d'être conquis par la noble élégance de la forme et par la magistrale justesse des idées. C'est au nom de l'Académie française que parlait M. Paul Deschanel ; seulement, le président de la Chambre n'était pas loin C'est pourquoi son discours a un caractère de directe et franche actualité qui n'est pas dans la tradition des séances publiques de l'Institut, mais qui répondait si merveilleusement au sentiment et aux préoccupations de tous qu'il emprunte aux circonstances une gravité classique, non moins digne de la coupole que les études savantes et désintéressées sur un passé plus ou moins lointain. M. Deschanel a exprimé, avec une rare sûreté de ton et de termes, nos aspirations à tous. Il a montré à quel point les querelles qui nous divisaient hier et qui nous menaçaient de déchirements prochains, ont perdu de leur acuité. Ce n'est pas qu'il faille espérer ni même souhaiter la fin des discussions et des controverses. « La controverse est l'amie du progrès », mais à la condition que cette controverse soit loyale, que l'esprit critique soit réellement l'esprit de discernement et non pas de dénigrement systématique au moyen de la falsification de la pensée d'autrui. Ainsi traités les problèmes les plus brûlants, comme la lutte de classes et la question religieuse, ne sont plus des ferments de guerre civile pour un pays, mais simplement des sujets de virile discussion qu'on doit s'efforcer d'éclaircir à la lumière jaillie du choc des opinions contraires.

On sera étonné, si l'union sacrée se survit après la guerre sous la forme durable d'une sympathie confiante entre Français, de voir combien facile à pratiquer est cette vertu de tolérance dont tant d'entre nous se montraient incapables. Et ce mot même de « tolérance », M. Deschanel, à l'exemple de Mirabeau, le réprouve comme impropre. Nous n'avons pas à nous « tolérer » les uns les autres, car la tolérance indique une souffrance, et nous ne devons pas avoir à souffrir les uns des autres. Le sentiment qu'il faut avoir pour les convictions sincères qui ne sont pas les nôtres, c'est « le respect ». Un libre penseur qui ne respecte pas la foi d'autrui et qui réclame le respect de sa propre libre pensée n'est pas un esprit Libre, et le croyant qui ne respecte pas l'incroyance de son prochain enlève beaucoup de poids à ses justes revendications en faveur de sa propre liberté de conscience. Il ne suffit même pas de dire et de croire que le domaine spirituel et le domaine temporel n'ont aucune porte de communication. L'État et l'Église, même séparés, ont des occasions de se rencontrer, et il est de leur intérêt commun que ces rencontres inévitables ne se manifestent pas par des heurts. Telle est la simple idée qu'il convient d'inculquer à la masse du peuple et la guerre y a, dès maintenant, beaucoup contribué.

Nous connaissant mieux les uns les autres, il nous reste à connaître également mieux l'ennemi. Nous ne connaissions pas l'Allemagne, et quelques-uns encore paraissent ne pas la connaître, après la leçon que nous venons de recevoir. Même de ceux qui, par leurs fonctions, par leurs études, par leurs contacts, auraient dû savoir la vérité et guider l'opinion, beaucoup étaient mal renseignés ou insuffisamment clairvoyants. Il serait cruel de rappeler certaines déclarations pour le moins imprudentes tombées de bouches qui pouvaient paraître autorisées. M. Deschanel ne le fait pas, nous ne le ferons pas davantage. Certains ont appris depuis peu l'histoire contemporaine, même parmi ceux qui avaient pour rôle de l'enseigner. La génération de demain, espère M. Deschanel, saura mieux et comprendra mieux l'histoire de cette guerre que n'a été sue et comprise celle de la guerre de 1870. Nous l'espérons aussi, car la vérité, si elle n'est pas toujours agréable, est du moins salutaire. L'oubli serait une trahison à l'égard de ceux qui ont payé de leur sang certains aveuglements : la France n'oubliera pas.

27 octobre 1916.

 

Un hommage solennel rendu aux morts du barreau au Palais de Justice permit au Président de la République d'exprimer à son tour les mêmes idées dans un discours d'une rare élévation.

 

AUX MORTS DU BARREAU

L'hommage solennel rendu hier aux membres du barreau morts pour la patrie n'a rien eu de la froideur banale et protocolaire qui peut être l'écueil de ce genre de cérémonies, malgré la sincérité et l'élévation du sentiment dont elles s'inspirent. C'est que les orateurs qui ont interprété la pensée commune étaient non seulement des maîtres de l'éloquence, mais aussi les maîtres à l'école desquels se formait hier encore cette jeune élite qui disparaît au seuil de la vie, au matin de la carrière, sans avoir lié sa gerbe. Dans cette noble et grande famille du barreau, ceux qui sont tombés étaient les fils spirituels de ceux qui avaient la tâche d'évoquer leur mémoire. Certes, la confraternité du barreau crée, dans tous les cas, un lien auquel nul ne reste insensible, et M. Raymond Poincaré a trouvé, pour exprimer la force morale et matérielle de ce lien, des accents qui ont fait battre à l'unisson tous les cœurs sous toutes les toges. Il a fait surgir, au-dessus des générations successives qui animent à tour de rôle la ruche bourdonnante et laborieuse du Palais, « quelque chose de moins fragile et de moins passager que la vie individuelle, l'âme même de la grande corporation », dans laquelle communie l'âme de chacun et qui rapproche toutes les opinions, toutes les croyances, dans un respect égalitaire et affectueux. Mais à quel degré atteint cette touchante solidarité des anciens et des jeunes, quand elle est tranchée par la mort des jeunes sur le champ de bataille, ceux qui ont entendu M. Henri Robert et M. Poincaré le savent aujourd'hui !

Ceux qui ne voient dans l'avocat qu'un porte-parole des intérêts particuliers seront peut-être tentés de s'étonner que tant de membres du barreau aient montré, dans la grande crise qui secoue le monde, un esprit de sacrifice et une volonté d'action dont nulle catégorie sociale ne prétend avoir eu le monopole mais dont il est permis de dire qu'il a brillé d'un éclat plus vif chez quelques-unes. Ces avocats, exercés surtout à la parole, ont excellé dans l'acte. Tandis qu'ils paraissaient ne songer qu'à bien dire, ils s'étaient par surcroît entraînés à bien faire. Ils ont réalisé la double ambition que César attribuait à leurs ancêtres gaulois : Virtutem bellicam et argute loqui. C'est que le Palais où se concentraient leurs jeunes et légitimes espoirs est le Palais de justice, c'est-à-dire la maison du Droit. Une guerre déchaînée au mépris de toute justice, poursuivie à l'encontre de toutes les règles du droit international, est un outrage pour ainsi dire direct et personnel à ceux qui doivent, suivant la vieille formule, « défendre la veuve et l'orphelin ». « Il n'y a pas deux morales, a proclamé une fois de plus le Président de la République, et les traités diplomatiques ne sont pas moins inviolables que les contrats notariés. » Les avocats tombés au champ d'honneur défendent la cause du droit public comme ils défendaient dans la vie civile la cause du droit privé. Ils ont échangé la robe contre l'uniforme, parce que les violateurs du droit international échappent aux tribunaux, mais si les moyens d'action ne sont pas les mêmes, le but n'a pas varié. La présence et les paroles du glorieux bâtonnier de Bruxelles, frappé par l'envahisseur pour avoir accompli jusqu'au bout et sans faiblesse son devoir professionnel, son devoir de grand avocat, d'honnête homme et de bon citoyen, apportaient hier à cette conception du rôle de l'avocat la plus glorieuse confirmation.

Le tribut prélevé par la mort sur le barreau de Paris est bien lourd. Alors que neuf seulement de ses membres étaient tombés sur les champs de bataille de 1870, il en a déjà perdu cent vingt-quatre, et le funèbre tableau où ils demeureront éternellement inscrits n'est pas clos. Ce tableau sera un but de pèlerinage pour les futures générations qui s'en rappelleront pieusement les noms. Le barreau portugais lui a déjà adressé son hommage, des confrères américains l'ont dès hier orné d'une palme, que suivront beaucoup d'autres et qu'ont déjà précédée celle des barreaux de Belgique et de Petrograd. M. le bâtonnier Henri-Robert a parlé de ces carrières fauchées dans leur printemps avec une émotion respectueuse et attendrie dont l'effet a été aussi grand que la manière de le provoquer était simple. A travers ces mots toujours les mêmes — : éternellement les mêmes comme la douleur humaine qu'ils essayent de bercer — on entendait l'écho des grandes voix classiques qui, dans tous les temps, ont eu à verser, sur les tombes prématurément ouvertes par la guerre impie, les larmes reconnaissantes des patries en deuil. Jeunes héros, vous n'êtes pas morts en vain !

30 octobre 1916.

 

Comme pendant de ce tableau de la France en guerre tracé par le président du Conseil, le président de la Chambre et le Président de la République, il est intéressant de citer le jugement prononcé sur la guerre elle-même à la même date par deux grands historiens.

 

LA GUERRE JUGÉE PAR DEUX HISTORIENS

Le fait que le même sujet est traité le même jour, presque dans les mêmes termes, par deux de nos plus illustres historiens, n'est pas dû au hasard. M. Ernest Lavisse, dans la Revue de Paris, M. Camille Jullian, dans l'Education, analysent l'idée de guerre et se demandent ce qu'il faut penser de la théorie souvent exposée que la guerre est non seulement nécessaire, mais encore salutaire pour l'humanité. On connaît la profession de foi du vieux de Moltke : « La paix éternelle n'est qu'un rêve, et pas même un beau rêve. La guerre est une institution de Dieu... Sans elle le monde tomberait en pourriture. » Toute la mentalité allemande est ici résumée.

Ce n'est pas la nôtre. « Jamais je ne souscrirai à la théorie que la guerre est une fatalité inévitable », écrit M. Jullian. Même la guerre actuelle n'était pas inévitable. Elle aurait été évitée si l'Allemagne n'avait pas été intoxiquée d'un orgueil que son gouvernement, son enseignement, sa métaphysique ont délibérément cultivé et développé. C'est sciemment et volontairement qu'elle a déchaîné le fléau : rien ne l'y forçait. D'autre part, la guerre eût été également conjurée si les Alliés avaient dépensé à s'y préparer le quart de l'énergie qu'ils déploient aujourd'hui pour la mener à tien. Mais les Alliés n'osaient pas se montrer vigilants, ils n'osaient pas se montrer trop d'accord, pour tout dire en un mot, — celui de M. Briand, — « on n'osait pas songer à la guerre ». Tout ce qui aurait pu donner à réfléchir aux provocateurs, par un singulier renversement des rôles, on s'en gardait comme d'une provocation. Le résultat c'est que la guerre a éclaté, mais ce résultat n'avait pas un caractère de fatalité. Il est commode — et vain — d'imputer à la Providence ce qui est dû à l'ambition ou à l'aveuglement des hommes. Et ce qui est vrai de la guerre actuelle l'est encore davantage pour la plupart de celles du passé ; c'est pourquoi M. Lavisse, sans croire mystiquement à la future paix perpétuelle, espère du moins « que la guerre deviendra plus rare quand la direction des affaires nationales sera enlevée aux professionnels de la politique, négociateurs de conventions secrètes et préparateurs de conflits ». Le cas présent de la Turquie et de la Bulgarie n'est pas pour contredire cette opinion.

La guerre n'est donc pas une fatalité qui échappe à notre action, comme un tremblement de terre ou une éruption volcanique. A-t-elle au moins cette action bienfaisante que les « penseurs » pangermanistes lui attribuent ? Ni M. Lavisse, ni M. Jullian ne le constatent à la lumière de l'histoire. D'abord la guerre est un fléau au point de vue matériel, et il est vraiment superflu de développer cette banalité. Et au point de vue moral ? Au point de vue moral, elle développe par un effet de réaction contre le mal, des vertus dont tout le monde admire la noblesse. Le sacrifice de l'individu à la collectivité, la fraternité issue de la camaraderie égalitaire devant le danger, la tension de la volonté vers un intérêt qui n'a rien d'égoïste, tout cela nous soulève au-dessus des petitesses de la vie courante. Par une pareille commotion, la valeur de chaque chose retrouve ses justes proportions ; l'homme se dégage des mesquineries, des apparences, des vanités dont il a trop souvent été dupe ; il découvre ou retrouve, sans faire de phrases, certaines vérités fondamentales dont il eût été ridicule ou démodé de paraître se préoccuper à l'heure de la vie facile. Tout cela est un bien, et en France plus peut-être que partout ailleurs nous avons changé avec avantage de sujets de méditation.

Est-ce à dire que sans la guerre l'humanité serait incapable de ces examens de conscience et qu'elle glisserait toujours plus vite et toujours plus avant dans le bas matérialisme du confortable assuré ? Ce serait proclamer qu'aucun autre idéal que celui de la guerre au voisin n'est capable de nous tirer du croupissement intellectuel et moral. De Moltke en est persuadé en ce qui touche ses compatriotes, et il a sans doute ses raisons, mais tous les peuples en sont-ils restés au même stade de civilisation que le peuple allemand ? Est-il vrai que l'humanité serait désœuvrée, condamnée au piétinement, si elle n'avait à se dévorer ? Aucun autre but digne d'elle ne serait-il capable de la maintenir dans la voie du travail et du progrès ? Vraiment, demande M. Lavisse, après la guerre, « l'humanité n'aura plus rien à faire ? Elle n'aura plus à lutter contre les fléaux naturels et contre les fléaux de ses vices » ? Ne faisons-nous pas précisément cette guerre pour défendre les principes de justice, de bonté, d'honneur, sans lesquels il n'y a ni règle, ni sécurité pour la société des nations ? Certes, nous n'en sommes pas à l'heure où la vérité et le droit auront triomphé de toutes les forces du mal, mais cette heure nul ne peut dire qu'elle ne sonnera jamais, et surtout nul n'oserait dire chez nous qu'il serait malheureux qu'elle vînt à sonner. Gardons-nous seulement de prendre des espérances pour des réalités et de devancer la lente marche des aiguilles du temps. A ceux qui croient voir poindre déjà le printemps d'une ère nouvelle, M. Lavisse rappelle sagement le vieux proverbe : « En avril, ne te découvre pas d'un fil. »

20 octobre 1916.

 

 

 



[1] Le jour même où le chancelier allemand prononçait son discours, le Président de la République française, recevant le nouveau ministre de Belgique à Paris, exprimait une fois de plus le sentiment immuable de tous les Français à l'égard de ce petit pays grande victime du droit.

La réparation. — Les paroles échangées hier entre le Président de la République et le nouveau ministre de Belgique à Paris dépassent le cadre ordinaire de ces manifestations protocolaires. C'est que le représentant de la Belgique auprès de la République française est pour nous, depuis la nuit tragique du 2 au 3 août, où le gouvernement belge refusa d'incliner le droit devant la force, quelque chose de plus qu'un membre du corps diplomatique. Il est de la famille. La confraternité d'armés et d'épreuves a donné à notre amitié traditionnelle « un caractère sacré ». Car non seulement la Belgique est notre alliée, mais elle est une créancière privilégiée. Si la Belgique n'était pas restaurée dans la plénitude de son indépendance politique, économique et morale, nous nous sentirions en faillite à son égard, et ce serait même une faillite dont le monde civilisé devrait partager avec nous le déshonneur : « une honte ineffaçable, a dit M. Poincaré, souillerait les annales de l'Europe et il ne nous resterait qu'à envelopper éternellement d'un voile funéraire les statues de la Justice ». Heureusement il n'en sera pas ainsi et la Belgique retrouvera, avec la paix de ses foyers, la prospérité due à son labeur et à son sentiment du devoir. — 30 septembre 1916.

[2] Intitulé dans le journal : A la Chambre.