M. de Bethmann-Hollweg
et M. Lloyd George. — Pour l'activité économique en France. — La Question des
embusqués à la Chambre. — Jugements sur la guerre et sur la France de la
Guerre.
VERS la fin du mois de septembre, la
situation générale restait bonne pour les Alliés, malgré les inquiétudes que
commençait à donner la Roumanie. L'offensive de Mackensen en Dobroudja avait
été arrêtée par une défaite le 20 septembre, et Falkenhayn en était encore à
forcer le front de Transylvanie. D'autre part, M. Venizélos avait pu quitter
Athènes pour se mettre à la tête du mouvement national de Salonique. Le
ministère Calogeropoulos avec lequel les Alliés avaient refusé d'entrer en
relations était réduit à démissionner, mais le cabinet Lambros qui lui avait
succédé, en dépit de ses déclarations hypocrites, n'offrait aucune garantie
de plus. Un discours du chancelier Bethmann-Hollweg, le 28 septembre, à la
rentrée du Reichstag, avait trahi l'embarras causé aux empires centraux par
l'entrée en scène de la Roumanie. On avait entendu, par un contraste plutôt
plaisant, l'homme du chiffon de papier s'indigner de ce que la parole et même
la signature des souverains n'aient plus de valeur à notre époque, et l'assemblée
devant laquelle le même chancelier avait naguère reconnu que la violation de
la Belgique en dépit des traités n'avait d'autre excuse que la raison d'Etat[1], s'était associée à sa
protestation. Ce discours déplorait de « lourdes pertes en hommes et en
matériel... » « Il a été constitué contre nous, constatait-il, une alliance
des peuples de la terre entière... Sans cesse de nouveaux peuples tombent
dans le bain de sang. » Le chancelier parlait même avec émotion de la
jeunesse française fauchée sur les champs de bataille et de la France «
saignée à blanc ». C'est contre l'Angleterre qu'il battait le rappel des
haines germaniques : il allait jusqu'à lui reprocher d'avoir transformé sa «
misérable petite armée » en un organisme formidable : « L'Angleterre combat
avec un total de forces sans exemple dans l'histoire. » Aussi, contre elle,
tous les moyens sont bons : « Un homme d'État allemand qui craindrait
d'employer contre cet ennemi n'importe quel moyen propre à réduire réellement
la durée de la guerre, un tel homme devrait être pendu. » Cette
haine aveugle explique l'acharnement avec lequel se renouvelaient les raids
de zeppelins dont un suivit immédiatement le discours du chancelier. LES ZEPPELINS
Les
Allemands ne renoncent pas facilement à une idée, même quand tout le monde
reconnaît qu'elle est fausse. L'inutilité militaire des raids de zeppelins
est surabondamment démontrée, et l'effet d'intimidation n'a jamais existé que
dans l'imagination germanique. Croire qu'un grand pays comme l'Angleterre
pourrait modifier d'un iota sa politique parce qu'un petit nombre de victimes
civiles viennent s'ajouter aux énormes pertes que subit l'armée, c'est un
enfantillage. Nos alliés déplorent la férocité ascendante de la guerre, et
passent outre. Si les zeppelins font peur à quelqu'un, il semble que ce soit
surtout à leur inventeur. Son Excellence le comte zeppelin s'est
soigneusement gardé jusqu'ici d'accompagner ses escadrilles. Sa famille le
retient. Et l'événement prouve qu'elle-a raison et que lui-même n'est pas mal
inspiré de se laisser faire une douce violence. Le temps n'est plus où les
pirates de l'air semaient sans danger leurs bombes sur des populations sans
défense. Ils trouvent maintenant à qui parler. Le métier se gâte. Le dernier
raid n'a fait qu'un tué et une blessée, et en face de ce modeste bilan il
faut mettre en compte la perte d'un appareil du dernier modèle avec son
équipage. A ce prix on ne peut qu'engager les Allemands à persévérer. Ils
peuvent évidemment remplacer les appareils détruits, mais les équipages de
choix spécialisés dans cette besogne ne se renouvellent pas aussi aisément.
Déjà l'aviation allemande est en état croissant d'infériorité en face de
l'aviation anglo-française, par infériorité de personnel très probablement.
La guerre d'usure n'est pas un mot. Ce n'est pas seulement le nombre, c'est
aussi la qualité qui est en baisse outre-Rhin, et les manifestations
ostentatoires et vaines comme les raids de zeppelins ne peuvent qu'aggraver
cette situation. 4 octobre 1916. Ce
mélange de mauvaise foi et d'incompréhension du point de vue d'autrui, qui
caractérise non seulement la politique du chancelier, mais celle de tous les
gouvernants allemands, se manifestait sous d'autres formes. L'idée d'une
commune mesure s'appliquant à l'Allemagne et aux autres pays ne saurait
entrer dans le cerveau d'un « vrai homme allemand ». En voici un exemple
concernant ce qu'il y a de plus sacré, même en temps de guerre, l'enfance
malheureuse. ÉGALITÉ DE TRAITEMENT
La
Hollande a donné asile et réconfort à un grand nombre d'enfants allemands,
que la mère patrie est incapable de nourrir. Nous n'avons pas protesté contre
cette forme d'hospitalité, encore que les colonies scolaires ainsi hébergées
n'aient pas toujours montré le tact et la discrétion convenables en pays
neutre. Mais beaucoup de Hollandais se sont avisés avec raison qu'il y a
aussi des enfants français qui souffrent cruellement du fait de la guerre et
qui ne sont pas moins dignes d'intérêt que les enfants allemands. Ce sont
ceux des régions envahies, régions qui ont été réduites à la condition la
plus misérable par les exigences inhumaines de l'envahisseur. Il paraît donc
à la fois équitable et conforme aux lois de la neutralité comme à celles de
la charité de venir en aide à ces pauvres enfants français comme il a été
fait pour ceux de l'ennemi. Des comités hollandais ont eu cette généreuse
pensée et ont manifesté le désir de recueillir dans nos départements occupés
un certain nombre d'enfants pour les faire bénéficier des mêmes soins
accordés à plusieurs milliers d'enfants allemands. Ce sentiment généreux se
heurte à l'opposition du gouvernement allemand. Ce dernier ne veut pas que
l'hospitalité hollandaise s'exerce en faveur des deux camps. Si ce veto est
maintenu, il sera impossible évidemment de passer outre, et il serait oiseux
de dénoncer une fois de plus la barbarie germanique, mais une sanction plus
efficace et parfaitement équitable est tout indiquée. Puisque l'Allemagne ne
permet pas que les malheureux enfants français soient secourus par les
Hollandais, il dépend de ces derniers de rétablir la justice et l'équilibre
en n'ouvrant plus leurs bras compatissants aux enfants allemands, jusqu'au
jour où l'Allemagne comprendra et admettra le principe de l'égalité de
traitement. 2 septembre 1916. Voici
un autre témoignage de ce même état d'esprit où la mauvaise foi n'est pas
moins agressive. LA MAUVAISE FOI ALLEMANDE
Dans un
de leurs radios, les Allemands ont prétendu que nous avions fusillé comme
espionne une femme allemande. Ils rappellent à ce sujet le cas de miss Edith
Cavell, et la Kœlnische Zeitung demande si la même morale est
applicable quand c'est une femme allemande qui est fusillée et que ce sont
les Français qui l'exécutent. Malheureusement pour le journal rhénan son
argumentation pèche par la base. L'espionne en question s'appelle Louise
Pfaadt ; elle est Française, née à Nancy le 4 juin 1890. Elle résidait à Metz
en août 1914. Suspecte aux yeux des autorités allemandes, elle fut envoyée
dans un camp de concentration à Magdebourg, puis autorisée, trois mois plus
tard, à se rendre près de sa mère, à Arlon (Belgique). En avril 1915, elle fut mandée
à la Kommandantur, qui lui proposa de se rendre à Paris et de recueillir des
renseignements d'ordre militaire. Prise sur le fait, après avoir exercé
quelque temps son métier d'espionne, elle fut arrêtée et condamnée à mort à
l'unanimité par le Conseil de guerre de Marseille le 18 mai 1916. Quelle
analogie peut-on trouver entre le cas de cette espionne avérée, Française,
fusillée par nous pour avoir trahi son pays, et le cas de miss Edith Cavell,
la noble infirmière, contre laquelle aucun fait d'espionnage n'a été établi
ni même invoqué ? Un tel rapprochement n'est pas seulement de la mauvaise
foi, c'est encore une grossièreté injurieuse qui porte la marque de fabrique.
Il n'y a que les Allemands pour insulter leurs victimes. 3 septembre 1916. Au
besoin même la mauvaise foi ne recule pas devant les faux caractérisés, comme
l'atteste l'histoire d'une fausse lettre de Jaurès que la presse allemande ne
se lassait pas d'exploiter. UN FAUX QUI REPARAIT
Au
printemps dernier la presse allemande avait lancé dans le monde une prétendue
lettre de Jaurès, dont un des chefs socialistes, M. Scheidemann, fit même
état devant le Reichstag. Il s'agissait d'une lettre adressée à M.
Vandervelde, en date du 30 juillet 1914, où Jaurès aurait accusé certains
milieux français, et notamment les Bourses de Paris et de Londres, de «
travailler par tous les moyens à déchaîner la guerre ». Cette lettre était
complètement apocryphe. M. Renaudel en fit la preuve dans l'Humanité ; M.
Vandervelde y ajouta son témoignage formel, constatant que ce document était
« fabriqué de toutes pièces », qu'il avait lui-même vu Jaurès les deux jours
qui avaient précédé sa mort, de sorte que ce dernier ne lui avait pas écrit
et n'en pouvait même pas avoir eu l'idée. Ce démenti catégorique et sans
réplique fut inséré par beaucoup de journaux allemands, y compris le Vorwaerts,
et l'affaire fut enterrée. Mais
les Allemands ne renoncent pas facilement à un argument, même victorieusement
réfuté. Ils se bornent à le faire passer par un autre « boyau ». C'est un
journal socialiste de Berne, la Berner Tagwacht, qui s'est chargé
cette fois d'introduire le produit germanique sous pavillon neutre. Pour
corser la documentation, — et diviser les responsabilités, — la fausse lettre
Jaurès a même fait un détour par les Etats-Unis. Une feuille de New-York, le Call,
l'a publiée, il y a quelques jours, comme extraite de la correspondance d'un
révolutionnaire russe habitant Paris. C'est alors que la Berner Tagwacht,
qui ne pouvait ignorer le démenti du mois d'avril dernier, a repris toute
cette histoire à dormir debout, où il était question également d'un demi-million
offert à la famille Jaurès par le gouvernement français pour acheter les
papiers du tribun. L'Humanité
réitère son démenti ce matin. Les papiers de Jaurès ont été examinés par M.
Renaudel et par M. Lévy Bruhl, et ils sont sous la garde de ce dernier à
titre de président de la Société des Amis de Jaurès. Ils ne sont donc cachés
nulle part, et le gouvernement n'a rien tenté pour les acquérir. Toutes ces
inventions vont de pair avec la lettre à M. Vandervelde. Elles portent la
même marque de fabrique : Made in Germany. L'Humanité s'étonne
que des socialistes suisses se fassent l'instrument aveugle des fabricants de
faux germaniques. Nous comprenons son étonnement sans trop le partager.
Est-ce la première fois que des socialistes suisses ou autres font le jeu du
militarisme allemand ? 13 octobre 1916. Nous
avons signalé hier la tentative faite par la presse allemande pour remettre à
flot la vieille histoire déjà démentie d'une prétendue lettre de Jaurès à M.
Vandervelde, accusant, à la date du 30 juillet 1914, certains milieux en
France de pousser à la guerre. Nous recevons sur ce sujet une communication
de M. Vandervelde faisant l'historique de toute cette machination et
renouvelant, en ce qui le touche, sa protestation, avec preuves à l'appui. La
protestation de M. Vandervelde est adressée au directeur de la Berner
Tagwacht. En voici le passage essentiel : Je puis
affirmer de science personnelle : 1°
Qu'en, juillet ou en août 1914, je n'ai reçu aucune lettre de Jaurès ; 2° Que
le 30 juillet, veille de sa mort, Jaurès était à Bruxelles ; que nous sommes
restés ensemble jusqu'au moment de son départ, dans l'après-midi ; qu'il n'a
cessé d'affirmer, soit en réunion du Bureau socialiste international, soit
dans nos conversations intimes, la volonté résolument pacifique du
gouvernement français ; 3° Que
la veille d'ailleurs, dans son dernier discours, il s'écriait : « Le
gouvernement français veut la paix. » Dans
ces conditions, j'ose dire que ceux qui continueraient à prétendre que Jaurès
a pu écrire la prétendue lettre du 30 juillet commettraient contre sa mémoire
un véritable crime. J'ai la
conviction, mon cher citoyen, que vous m'aiderez, en publiant cette
protestation, à faire justice d'un faux détestable, forgé pour la défense
d'une détestable cause, et je vous prie d'agréer l'expression de mes
sentiments fraternels. EMILE VANDERVELDE. 14 octobre 1916. Mais
cette manière lourde a ses inconvénients, dont le principal est de manquer
généralement son but : la propagande allemande cherche aussi, dans la mesure
de ses moyens, qui sont heureusement faibles à cet égard, à user de la
manière aimable. LA PROPAGANDE ALLEMANDE
Elle
est incessante et ingénieuse, et il faut que la cause soit bien mauvaise pour
que tant d'efforts n'arrivent pas à la gagner. Les Allemands glissent
présentement leurs petits papiers sous le couvert des prospectus neutres.
Voici par exemple le prix courant d'une maison de conserves alimentaires de
Barcelone. Rien d'allemand ni de suspect dans l'honnête libellé des
conditions de vente. La maison même est ou paraît espagnole jusqu'au bout des
ongles. Mais, jointe au prospectus, surgit une carte postale illustrée. Elle
représente la vie des prisonniers français en Allemagne. Le groupe
sympathique qui est offert à votre admiration est un petit orchestre d'un
camp dont le nom est indiqué : trois violons, une contrebasse et trois
mandolinistes. Cet abus de mandoline ne répond pas, évidemment, à la
proportion habituelle dans notre pays : c'est du décor fait pour l'Espagne,
sinon en Espagne. Mais peu importe. Ce qu'il fallait démontrer, c'est que nos
prisonniers, sont enchantés de leur sort, qu'ils coulent d'harmonieux loisirs
dans un pays enchanteur, au sein des forêts, et que leurs camarades n'ont
rien de mieux à faire que de les rejoindre au plus vite. Ce dernier trait est
même lourdement appuyé, à quoi on reconnaît la marque allemande indélébile.
On lit en effet au dos de la photographie : « Toutes nos pensées vont à notre
France, mais on est mieux ici que dans les tranchées. » (Leur cri). Certes la malice est un peu
enfantine et ne trompe que ceux qui veulent être trompés. Nous connaissons
par des documents plus « vécus » le régime de nos prisonniers en Allemagne,
la famine qui les étreint dès que les envois des familles font défaut, les
rudes travaux qu'on leur impose, les installations parfois malsaines dont ils
doivent se contenter, la discipline brutale à laquelle ils sont soumis. Les
témoignages des grands blessés et des otages revenus sont malheureusement
concordants et décisifs. Raison de plus pour que la propagande allemande se
multiplie, et c'est en effet ce qu'elle fait, en partant de ce principe qu'il
en restera toujours quelque chose. 1er avril 1916. Voici
maintenant un autre exemple de nature plus savante. PROPAGANDE RAFFINÉE
Les
Allemands ne perfectionnent pas que leur artillerie, ils perfectionnent aussi
leur propagande. Jusqu'ici leur manière était simple et lourde. Un baron
Schenck quelconque faisait insérer à beaux deniers comptant et à tant la
ligne, dans la presse plus ou moins neutre, des articles dont la provenance
ne trompait personne et qui perdaient de ce chef beaucoup de leur efficacité.
Aujourd'hui la Wilhelmstrasse s'y prend mieux. Sous la signature d'une agence
de Zurich elle offre, comme une aubaine sensationnelle, un article « d'un des
plus grands politiciens hongrois » dont le nom malheureusement ne peut
être divulgué, et où l'auteur propose des conditions de paix si ingénieuses
et si équitables que tout le monde en serait satisfait. Si l'Allemagne s'y
refusait, un second article indiquerait les moyens sûrs de l'amener à
composition, mais l'auteur croit qu'on n'aurait pas besoin d'en venir à cette
extrémité, car les conditions prévues « donnent toute la satisfaction à
l'Allemagne qu'elle peut exiger avec raison ». Nous n'en doutons pas. Les
deux articles sont livrables immédiatement pour 400 francs à envoyer d'avance
par chèque à Zurich. On ne dira donc pas cette fois que c'est de la copie
fournie par la chancellerie, puisqu'on la fait payer. La Gazette de
Lausanne, qui a reçu cette offre alléchante et qui publie le document, ne
s'est pas laissé tenter. Elle a reconnu aisément la marque de fabrique,
malgré le raffinement de machiavélisme qui essaye de la dissimuler. Ajoutons
que la même offre a été adressée à Paris, avec le même résultat. Il sera
curieux de voir où paraîtra, si elle paraît jamais, la prose du « grand
politicien hongrois », qui porte dans ses replis tortueux le secret d'une
paix assurant toute satisfaction à l'Allemagne, avec le moyen de la lui imposer
si, à Dieu ne plaise, elle n'en comprenait pas tout de suite les beautés. 10 septembre 1916. Doucereuses
ou non, les tentatives allemandes pour engager la conversation ne trompaient
personne : une interview de M. Lloyd George, accordée à un correspondant de
l'United Press of America, ne permit pas de se méprendre sur le
sentiment anglais : Depuis
deux ans, le soldat anglais a passé de bien mauvaises heures ; il était mal
entraîné et il crut un moment tous les alliés battus dans le ring, mais il ne
fit appel ni aux spectateurs ni à l'arbitre pour arrêter le match sous
prétexte qu'il était trop brutal ; il ne demanda pas non plus qu'on changeât
les règlements ; il se contenta d'encaisser les coups, même quand il était
battu, tel un chien, et, pendant tout ce temps, que faisait l'Allemand
victorieux ? Se faisait-il du mauvais sang au sujet de ce terrible massacre ?
Non, il parlait d'annexer la Belgique, la Pologne, comme résultat de ses
victoires et, tandis qu'il refaisait la carte de l'Europe sans accorder la
moindre attention aux désirs des peuples divers, le peuple anglais se
préparait à payer le prix. Nous
savons qu'on doit payer pour avoir une armée prête ; durant ces mois, quand
il sembla que la fin de l'armée anglaise était imminente, l'Allemagne décida
qu'il fallait en finir avec l'Angleterre ; nous veillerons à ce qu'elle soit
satisfaite. La lutte se poursuivra jusqu'au knock-out. Le
monde entier, y compris les neutres, avec les motifs humanitaires les plus
nobles, doivent savoir qu'il ne peut pas être question d'une ingérence
extérieure à cette phase du conflit. La
Grande-Bretagne ne fit appel à aucune intervention quand elle n'était pas,
préparée pour se battre ; elle n'en tolérera aucune maintenant qu'elle est
prête, jusqu'à ce que le militarisme prussien soit détruit, irrémédiablement.
Aucune larme ne fut versée par les amis des Allemands quand, il y a quelques
mois seulement, quelques milliers de citoyens anglais, dont l'éducation
militaire n'avait duré que peu de mois, allèrent sur le champ de bataille
pour y être décimés, bombardés et asphyxiés, et ces gens maintenant émus
jusqu'aux larmes à la pensée de ce qui va arriver, assistèrent les yeux secs
aux premiers rounds d'une lutte inégale. Aucun
carnage, aucune souffrance à venir ne peuvent être pis que les souffrances de
ces morts des Alliés, qui eurent à subir tout le poids de la machine de
guerre prussienne, au début de la guerre. Il y a
quelque chose de plus qu'une demande naturelle de vengeance dans la
détermination anglaise de poursuivre la lutte jusqu'à la fin : l'inhumanité
et l'absence de pitié dans la lutte à venir, avant qu'une paix durable soit
possible, ne peuvent pas être comparées à la cruauté d'arrêter la guerre
tandis que la civilisation reste menacée par un même ennemi. Aucun
homme, aucune nation qui ait la moindre compréhension du caractère d'une
armée de citoyens anglais, qui encaissa une punition terrible sans
sourciller, ne peut penser que cette armée tentera de demander une pause à
présent — Mais,
et la France ? demande le correspondant. Y a-t-il là-bas la même
détermination de tenir jusqu'au bout, la même idée de lutter jusqu'à ce que
les termes de la paix puissent être dictés à l'Allemagne ? — Le
monde n'a pas encore appris à apprécier la magnificence, la noblesse
étonnante de la France. La réponse à votre question m'a été donnée, il y a
quelques jours, par une noble Française. Cette femme a donné quatre fils à
l'armée. Il lui en reste encore un à donner à la France. Durant ma
conversation avec elle, je lui ai demandé si elle pensait que la lutte avait
assez duré. Sans un moment d'hésitation, elle répondit : « La
lutte n'ira jamais trop loin, elle doit durer jusqu'à ce que la répétition de
cette horreur soit impossible. » Cette
mère, c'est la voix de la France elle-même ; oui, la France tiendra jusqu'au
bout, la France a eu de plus longues guerres qu'aucune autre nation d'Europe
et son histoire constitue une assurance suffisante qu'elle tiendra. Chez
l'Anglais, ce sera l'esprit sportif qui animera l'armée jusqu'au dernier
moment ; chez le Français, ce sera le patriotisme brûlant qui soutiendra
l'armée jusqu'au bout, sans songer à s'occuper quand la fin doit venir..... LES DÉCLARATIONS DE M. LLOYD GEORGE
M.
Lloyd George n'aime pas à parler pour ne rien dire. Il parle comme il agit,
sans ambages et sans obscurité. L'interview qu'il vient d'accorder au
représentant d'une agence américaine, au sujet des bruits de paix par
intervention des neutres qui courent, paraît-il, dans certains milieux, ne
laisse aucun doute sur les résolutions de l'Angleterre. M. Lloyd George
raille avec humour les larmes de crocodile que verse l'Allemagne sur les
horreurs de la guerre, depuis qu'elle commence à les subir au lieu de les
infliger. L'Allemagne ne déplorait pas les ravages de la grosse artillerie
quand elle était seule à en avoir ; elle ne daignait pas s'intéresser au sort
des petits peuples quand elle se croyait en passe d'annexer la Belgique et la
Pologne. Il a fallu que le souffle précurseur de la défaite vînt secouer les
plis de son drapeau pour qu'elle découvrît les lois de l'humanité. Elle
voudrait changer la règle du jeu à présent qu'elle va perdre la partie ; elle
cherche un arbitre pour arrêter le match maintenant qu'elle « encaisse » les
coups au lieu de les donner. Mais, répond M. Lloyd George, nous autres
Anglais, alors que nous étions battus comme des chiens, nous n'avons
sollicité l'intervention de personne, « nous n'en tolérerons aucune
aujourd'hui ». La guerre finira seulement quand le monde sera débarrassé
de la menace allemande et non quand il plaira à l'Allemagne essoufflée de
réclamer partie nulle. Il faut que le châtiment soit suffisant pour ôter à
jamais l'idée de recommencer à « ces conducteurs d'hommes qui ne sont que des
malfaiteurs ». Et M. Lloyd George a profité de l'occasion pour rendre un
nouvel hommage à l'héroïsme français. « Le monde, a-t-il conclu, n'a pas
encore appris à apprécier la beauté, la noblesse et la grandeur de la France
dans cette guerre. » Il est certain, en effet, que ceux qui ont l'air de
croire que la France, après de pareilles épreuves, devrait s'estimer
satisfaite d'une paix boiteuse et d'un avenir précaire ne sont pas nos amis,
même s'ils ont la prétention de se donner pour tels. M. Lloyd George et ses
compatriotes savent que nous méritons mieux. 30 septembre 1916. La
prolongation de la guerre obligeait à se préoccuper de plus en plus de
reconstituer la vie économique, non seulement pour le présent, mais en vue de
l'avenir. Au début de la guerre, on avait mobilisé sans compter les hommes et
les entreprises. Il convenait, dans la mesure où l'œuvre essentielle de la
défense nationale n'en souffrirait pas, de rendre peu à peu à leur
destination les édifices publics ou privés qui en avaient été détournés, un
certain nombre d'hôtels par exemple. JUSTE REQUÊTE
M.
Baudry de Saunier, président du Comité de l'hôtellerie française, expose ce
matin dans l'Œuvre les doléances de l'industrie hôtelière. Il rappelle
qu'un grand nombre d'hôtels, et généralement les plus beaux, ont été
réquisitionnés par le service de santé et transformés en hôpitaux auxiliaires.
Rien de plus juste et de plus naturel au début, et nul ne le regrette, car il
fallait courir au plus pressé et la question des soins à donner aux blessés
primait toutes les autres. Mais depuis longtemps l'organisation sanitaire
s'est développée, organisée ; de nombreux locaux publics ont été aménagés, et
beaucoup d'hôtels réquisitionnés sont presque vides ou même le sont tout à
fait. Néanmoins, ils ne sont pas rendus à leur destination. Certes on
comprend qu'il faille se garder contre toute surprise, il faut toujours être
prêt à répondre à tous les besoins, et même avec de la marge ; mais il ne
manque pas d'immeubles officiels, voire de casernes, qui ne servent pas et
dont l'utilisation hospitalière serait à la fois rationnelle et économique.
Il semble donc que, dans tous les cas où une nécessité impérieuse ne s'y
oppose pas, le moment est venu de restituer les hôtels à leurs propriétaires.
Ils ont besoin d'être remis en état, il ne faut pas qu'au lendemain de la paix
nous soyons incapables de recevoir le flot de visiteurs qui promet de
s'abattre sur notre pays au grand profit de tous. Les hôtels allemands, qui
n'ont pas été réquisitionnés, sont déjà tout prêts à s'ouvrir aux visiteurs
que les nôtres ne pourraient recevoir. Il y a un intérêt national à ne pas
immobiliser inutilement un des plus précieux instruments de la prospérité
publique. Nous parlons beaucoup de concurrence, de lutte économique, du
devoir de l'après-guerre. Tout cela est bel et bon, mais commençons, avant de
chercher à faire du nouveau, par utiliser ce que nous avons. C'est encore le
plus sûr. 20 septembre 1916. Une
mesure analogue était réclamée de différents côtés en faveur d'un certain
nombre de locaux scolaires. MESURE À GÉNÉRALISER
Un
certain nombre de locaux scolaires, réquisitionnés au début de la guerre par
le service de santé, viennent d'être rendus à leur destination. C'est une
excellente mesure qu'il faut souhaiter de voir se généraliser ; car les
études souffrent forcément beaucoup des installations de fortune auxquelles
l'administration universitaire a dû recourir pour remplacer les locaux dont
elle était subitement dépossédée. Naturellement il ne saurait être question
de reprendre les bâtiments dont l'utilisation en hôpitaux militaires continue
à être justifiée. Les spins à donner aux blessés passent avant tout. Mais,
depuis deux ans, bien des formations sanitaires ont été créées, et il existe
un certain nombre d'hôpitaux auxiliaires qui sont vides parce qu'on n'a plus
besoin d'eux. Ce sont ceux-ci qu'il y aurait grand avantage à restituer à
leur service normal. On nous cite tel collège converti en ambulance qui,
depuis le mois de janvier, n'a reçu aucun blessé. Seul le personnel
hospitalier l'occupe pendant que les élèves et les professeurs courent d'un
bout à l'autre de la ville, au grand préjudice du travail, de la surveillance
et de la discipline. Sans doute des blessés peuvent revenir, et il faut tout
prévoir ; mais il y a justement, à peu de distance, un immense hôpital modèle,
tout récemment aménagé et qui n'a jamais servi : n'est-ce pas son tour ? Il y
a des moustiques, paraît-il. On s'en est aperçu bien tard, et les moines qui
ont habité des siècles ce même site, fort célèbre, ne s'en étaient jamais
plaints. Nous ne voulons pas insister sur un cas particulier. C'est le cas
général qui nous intéresse. Il y a fléchissement du travail scolaire sur bien
des points. Une des raisons est la privation des locaux appropriés. On y a
déjà porté remède en partie, et il faut s'en féliciter ; qu'on persévère dans
cette voie. 5 octobre 1916. Cette
question de l'éducation de la France de demain ne laissait personne
indifférent : une figue patriotique dite la « Ligue française », qui venait
de se constituer, lui donna dans la liste des réformes qu'elle préconisait
une place presque prépondérante. UN PROGRAMME DE RÉFORMES
Nous
publions plus loin la liste des réformes réclamées' dans le domaine de
l'enseignement par la « Ligue française », récemment fondée et dont nous
avons déjà entretenu nos lecteurs. Les raisons qui ont amené la Ligue à
proposer cet ensemble de réformes sont de celles qui ne laissent personne
indifférent. Il s'agit d'obtenir, qu'on nous passe l'expression, un meilleur
rendement de la jeunesse française. Le relèvement économique de notre pays,
au lendemain d'une crise qui aura forcément épuisé une trop grande part de
nos ressources de tout genre, exige un travail plus assidu, plus méthodique,
plus coordonné du haut en bas de l'échelle sociale. Une orientation plus
pratique donnée à l'enseignement peut beaucoup contribuer à ce résultat.
C'est pourquoi la Ligue a commencé ses travaux par cette question. L'imposant
ensemble de réformes qu'elle propose soulève naturellement des problèmes dont
la solution ne saurait être acceptée au pied levé. Au sein même de la Ligue,
certaines des mesures envisagées ont « rencontré d'éminentes oppositions ».
Il y a dans ce vaste projet beaucoup de choses obligatoires, comme
l'apprentissage, « pour tous les enfants, garçons et filles, qui, à la sortie
de l'école primaire, ne justifieront pas d'une occupation régulière dans
l'agriculture, le commerce ou l'industrie, ou de la continuation de leurs
études dans l'école professionnelle ou secondaire ». Un tel bouleversement de
nos habitudes familiales, surtout en ce qui concerne les jeunes filles, ne se
produirait pas sans protestations. Il semble aussi que l'école primaire soit
considérée comme obligatoire, au moins par prétérition. D'autre part, la
suppression du baccalauréat, remplacé par des « certificats de fin d'études
délivrés par les établissements secondaires publics où privés », est une idée
qui certes n'est pas nouvelle, mais qui n'a jamais prévalu jusqu'ici et sur
laquelle on ne peut pas dire que les hommes compétents soient d'accord. Les
vœux de la « Ligue française » susciteront assurément des débats
intéressants, mais ceux-mêmes qui ne croient pas pouvoir s'y associer sans
réserve rendront hommage au généreux esprit dont ils s'inspirent. 7 octobre 1916. Sans
attendre la France de demain, certaines initiatives d'intérêt plus, immédiat
se manifestaient : on avait déjà vu une foire à Lyon, il s'en tint une du
même genre à Bordeaux. LA FOIRE DE BORDEAUX
La
foire de Bordeaux, qui a été inaugurée hier par M. Doumergue, ministre des
colonies, s'annonce comme un succès. Ceres, il ne peut s'agir, en pleine
guerre, d'obtenir des résultats immédiats et complets. Comme l'a dit M.
Moulinié, président du Comité d'organisation, il s'agit surtout, pour
l'instant, de procéder à un « recensement de nos forces productives, à un
essai de mise au point, à une préparation pour reprendre dès demain la lutte
économique. » A ce titre les concours déjà recueillis permettent tous les
espoirs. Une délégation canadienne a déjà fait une première visite et promis
pour l'avenir « la plus large participation ». Hier on remarquait
parmi les hôtes de choix une délégation de l'Association des fabricants
américains très brillamment composée, ainsi que des représentants très
qualifiés de la presse étrangère. M. Doumergue a parfaitement montré la voie
à suivre et le but à atteindre. Il faut qu'au splendide effort patriotique
qui a sauvé la France vienne s'ajouter, au lendemain de la victoire, un
effort correspondant sur le terrain économique. Pour réparer les pertes
effroyables de la guerre, pour refaire la fortune publique et les fortunes
privées qui en sont la base, il faut que l'esprit d'entreprise et de méthode
vivifie et multiplie toutes nos richesses nationales et coloniales. Les
foires d'échantillons, comme celles de Lyon et aujourd'hui de Bordeaux,
peuvent y grandement contribuer. Cette forme de commerce, qui paraissait
surannée depuis la facilité moderne des communications, a encore son rôle à
jouer qui n'est plus le même assurément qu'au Moyen âge, mais, qui n'en est
pas moins précieux. C'est Edouard III qui créa les foires de Bordeaux en
1341, au début de la guerre de Cent Ans. Au cours des siècles, le caractère
commercial finit comme partout par être sacrifié au caractère « forain », et
on remarquera même l'abaissement de sens de ce dernier terme. Ce n'est pas ce
côté, bien entendu, que les promoteurs des foires nouvelles se proposent de
développer. Ils ne travaillent pas pour l'industrie des « chevaux de bois ».
Tous ces efforts sont hautement à encourager, et rie seront pas vains,
surtout si les différentes foires, au lieu de se faire concurrence, se
spécialisent selon la région et se complètent ainsi au profit de toutes. 7 septembre 1916. Tous
ces témoignages de l'activité privée rendaient plus intolérables les abus
persistants de nos vieilles administrations publiques, restées en temps de
guerre comme en temps de paix, paperassières et incapables de s'adapter à la
situation. Ces fâcheuses pratiques paraissaient encore plus intolérables
quand les victimes de la guerre en faisaient les frais. PAPERASSERIE
.... Il
n'est pas de jour que des exemples, qui seraient ridicules s'ils n'étaient
navrants, ne nous soient signalés. La forme la plus odieuse de la
paperasserie est celle qui concerne les morts pour la patrie. Leurs familles
sont condamnées à des séries de démarches bureaucratiques dont beaucoup
pourraient assurément leur être épargnées. Nous ne parlons pas des cas
difficiles, où il y a des doutes sur le lieu, la date, les circonstances du
décès. Mais les cas les plus simples sont compliqués avec art. Voici un
soldat tué dans nos lignes, à la porte de l'ambulance, et enterré dans un de
nos cimetières du front. Il faut trois mois et demi pour avoir l'acte de
décès. Soit. Mais cet acte de décès est incomplet, il ne fait pas mention du
mariage : on le rectifie. Bon. Mais à la mairie l'employé distrait ne
rectifie qu'un des deux exemplaires dont se compose l'état civil. Nouvelle
complication. D'autre part, ce militaire avait sur lui 100 fr. et 85
centimes. A cause de ces 85 centimes, il faut toute une série de démarches,
de témoins, de promenades à travers les bureaux, et la famille n'a pas le
droit, pour simplifier, de renoncer à ces malheureux 85 centimes. Quand tout
est fini, elle touche d'ailleurs 101 francs sans savoir pourquoi. Nous ne lui
conseillons pas de demander d'où vient ce boni de 3 sous, car tout serait
sans doute à recommencer. Entre temps, un des prénoms a été estropié dans une
des pièces ; nouvelle affaire. Heureusement, la famille a quelque loisir,
mais que ferait une malheureuse veuve prise par son gagne-pain ? Tout n'est
pas fini. Il y a une citation donnant droit à la Croix de Guerre. De ce côté
on n'en est encore qu'aux premières stations du calvaire bureaucratique, et
rien ne permet d'en entrevoir le terme. Ce qui est le plus remarquable, c'est
que les officiers du front, quand on a eu besoin de renseignements, ont
toujours répondu, et dans le plus bref délai, et en termes tout chants. C'est
le bureaucrate de l'arrière, celui qui n'a rien d'autre à faire, celui à qui
on ne demande que de faire son métier, qui accumule les formalités et qui
poursuit à plaisir de ses petites tracasseries des cœurs profondément
affligés. 4 septembre 1916. Il
convient cependant de rendre justice au ministère de la Guerre qui comprenait
enfin la nécessité de régler d'une manière équitable et égale pour tous le
régime des permissions. LE RÉGIME DES PERMISSIONS
Il faut
espérer que la question délicate des permissions militaires va être tranchée
d'une manière équitable et durable par la « note » du généralissime, qui
coïncide avec les explications données hier à la Chambre par le ministre de
la guerre. Les inégalités signalées jusqu'ici tenaient à la question du
pourcentage. La nécessité de n'envoyer à la fois en permission que 5 % des
hommes présents faisait que certains corps se trouvaient plus ou moins
favorisés que d'autres. Les hommes dans chaque unité partaient bien à leur
tour, et il n'y avait de ce chef aucun privilège, mais leur tour revenait
plus ou moins vite. A partir de demain, une permission de sept jours francs
sera allouée en principe tous les quatre mois. Ce sera donc l'égalité.
Evidemment les nécessités militaires pourront encore parfois causer certains
retards car nous sommes en guerre et c'est un fait dont nous sommes bien
forcés de tenir compte quoiqu'il soit involontaire, mais le principe est
posé, il est formel, et tout chef de corps devra prendre ses mesures pour s'y
conformer. De même les suppressions de permission pour les hommes punis
seront soumises à un supérieur qui les appréciera. La Chambre a approuvé les
déclarations du ministre et le public intéressé approuvera de même la
circulaire du généralissime qui en est la consécration. Tout ce qui peut être
réalisé pour adoucir les conditions terribles où vivent les braves qui
barrent la route à l'envahisseur, doit être fait sans hésiter. Et nul
n'hésite. La seule limite est celle qu'impose malheureusement l'intérêt bien
compris de la défense nationale qui prime tout. 1er octobre 1916. Cette
question des permissions n'était pas la seule à provoquer du mécontentement
sur le front. Les avancements et décorations distribués à l'arrière,
particulièrement l'abus de la Croix de guerre pour récompenser des services
rendus loin du champ de bataille, ne faisaient pas un meilleur effet. LA CROIX DE GUERRE
Comment
en est-on arrivé à cette situation paradoxale que la Croix de Guerre ne soit
plus par elle-même, considérée comme la récompense d'un « fait de guerre » ?
Il est question aujourd'hui de différencier par un insigne spécial la Croix
de Guerre acquise au feu de la Croix de Guerre gagnée partout ailleurs. Si
réellement ce besoin se fait sentir, c'est qu'on a détourné de son objet —
très net et très bien défini au début — cette distinction dont l'idée
première avait été unanimement applaudie. Elle ne devait être conférée que
pour « fait de guerre », et le bon sens populaire ne s'y est jamais trompé.
Certes, il y a des services — même des services militaires — très dignes de
récompense quoiqu'ils, ne répondent pas à cette condition. Nul n'a jamais
demandé ni souhaité qu'ils ne fussent pas récompensés, mais la Croix de
Guerre n'était pas pour eux. De même on peut mériter la Croix d'honneur et la
Médaille militaire ailleurs que sur le front, mais la Croix de Guerre ne
devrait pas en ce cas s'y ajouter pour ainsi dire automatiquement. On a
manifestement abusé de la Croix de Guerre en la détournant de sa
signification, et cet abus a fait mauvais effet. Le remède ? Une agrafe
spéciale, propose un de nos confrères. Serait-ce un remède ? Ce serait plutôt
une aggravation des mauvaises pratiques existantes, puisque ce serait les
légaliser. Et ensuite, qui nous garantit que l'agrafe « pour fait de guerre »
ne serait pas donnée indûment puisque la Croix de Guerre « pour fait de
guerre » l'a bien été ? Le seul remède d'un abus, c'est sa suppression. La
Croix de Guerre doit être ramenée à son rôle originel. Tout ce qu'on fera à
côté de cette solution radicale ne servira de rien, et ceux du front,
meilleurs juges que nous, s'en défient d'avance. 14 avril 1917. Tout
cela se rattachait au problème dit des « embusqués ». La loi Dalbiez, du 17
août 1915, avait cherché à ls résoudre. Elle n'avait pas suffi à faire cesser
tous les abus : une nouvelle discussion s'engagea à ce sujet et se poursuivit
pendant trois semaines à la Chambre. LA QUESTION DES EFFECTIFS[2]
La
Chambre a continué hier la discussion des interpellations concernant la
meilleure utilisation des effectifs. C'est ce que le public appelle tout
simplement la question des embusqués. Nul ne prétend qu'aucun abus ne se soit
jamais produit en cette matière ; même ceux qui se gardent de rien exagérer,
et qui se refusent à généraliser les quelques cas isolés dont ils ont pu être
témoins, admettent qu'il est nécessaire d'exercer une vigilance incessante
pour assurer l'égalité de tous devant l'impôt du sang. C'est pourquoi un
débat comme celui d'hier n'est jamais épuisé, encore qu'on puisse espérer
qu'il sera clos vendredi prochain, après les explications du ministre de la
guerre. Hier, nous avons eu celles du sous-secrétaire d'Etat aux munitions,
mis en cause à propos de certaines catégories de jeunes ouvriers maintenus
dans les usines alors que de plus âgés, qui sont au front, pourraient les
remplacer. M.
Albert Thomas a été très franc et très catégorique Avant tout, il a tenu à
établir que sa première préoccupation était de ne rien promettre qui pût
compromettre ou ralentir la production de nos usines de guerre. Il s'est
engagé à renvoyer, au front, en les remplaçant homme pour homme par leurs
aînés, les jeunes spécialistes des classes 1916 et 1917. Il n'en reste
d'ailleurs que 2.000 en ce cas et, dans un délai de trois mois, ils seront
tous relevés. Quant aux ouvriers non spécialistes de l'active et de la
réserve, il a reconnu qu'il en avait rendu moins à l'armée qu'on ne lui avait
fourni d'hommes de même capacité pris dans le territoire ou parmi les pères
de familles nombreuses. Les usines ont rendu 8.155 hommes, alors qu'elles en
ont reçu 13.174. L'urgence d'intensifier encore la production du matériel et
des munitions ne leur a pas permis de faire davantage. La commission de
récupération a été du même avis. A propos de cette commission, M. Albert
Thomas a déclaré qu'elle n'avait, comme lui-même, d'autre souci que le bien
public, tout en reconnaissant qu'à côté des trois députés socialistes qui y
ont été appelés il aurait peut-être eu raison d'en mettre d'autres « pour
équilibrer les partis » Il est certain, en effet, que, sans mettre en doute
l'impartialité de la commission, il y aurait eu avantage à lui épargner, par
une composition plus éclectique, tout prétexte à suspicion. Mais,
au-dessus des détails critiquables, il faut voir l'ensemble. M. Albert Thomas
a déployé une activité féconde dont personne ne conteste les heureux
résultats. La production de nos usines de guerre s'est formidablement
développée, et c'était là l'essentiel et le plus pressé. Il n'y a pas à
s'arrêter dans cette voie, tout au contraire. Néanmoins, maintenant que le
premier coup de feu de l'improvisation est passé, les abus qui ont pu se
glisser dans cette immense mobilisation industrielle peuvent être et doivent
être corrigés. Le public n'en demande pas davantage. L'homme du front sait
parfaitement que l'ouvrier de l'arrière travaille pour lui et qu'il n'y en
aura jamais trop ; il exige simplement que l'ouvrier de l'arrière soit à
l'arrière parce qu'il y est indispensable, et nullement parce qu'il lui est
agréable d'y rester. 15 octobre 1916. Le
débat se termina par un ordre du jour de confiance, l'ordre du jour Mourier
voté par 421 voix contre 23 et dont voici le texte et le commentaire : La
Chambre, décidée à obtenir par l'application stricte de la loi du 17 août
1915 la meilleure utilisation des effectifs et l'égalité de tous les citoyens
devant l'impôt du sang, invite le gouvernement : À
réparer les erreurs commises par suite d'une interprétation abusive de la loi
précitée ; À
remplacer dans les services de l'intérieur et de l'arrière les hommes de
l'active, de la réserve d'activé et de la territoriale par des auxiliaires et
des réservistes de l'armée territoriale, dans les conditions prévues par les
articles 5 et 8 de la loi du 17 août 1915 ; À
remplacer progressivement dans l'usine de guerre les ouvriers de l'A. et de
la R. A. par les professionnels de même spécialité appartenant aux plus
vieilles classes et disséminés dans les armées ou dans l'intérieur ; À faire
exécuter rigoureusement la résolution votée le 28 février en vue du
remplacement des manœuvres et ouvriers de « professions diverses » de
l'active, de la réserve de l'active et de la territoriale, ainsi que la
résolution votée le 25 juillet 1916 relative à la révision des sursis d'appel
et des affectations administratives. Elle
prend acte des déclarations du gouvernement et lui fait confiance : Pour
que le contrôle parlementaire de l'utilisation des effectifs soit facilité et
rendu efficace, tant à l'intérieur que dans la zone des armées, et pour que
toute violation de la loi soit sévèrement réprimée, et passe à l'ordre du
jour. LA QUESTION DES EFFECTIFS
La
Chambre a terminé le long débat qui se poursuivait devant elle depuis trois
semaines sur la question des effectifs — autrement dit sur la question des
embusqués. Elle a voté un ordre du jour qui approuve à une énorme majorité
les déclarations du ministre de la guerre et qui, à la presque unanimité,
précise les points sur lesquels la vigilance du gouvernement aura plus
particulièrement à s'exercer. Sur le principe même de la chasse aux
embusqués, il n'y a et il ne peut y avoir qu'une opinion. Tout le monde
réclame l'égalité devant l'impôt du sang. Malheureusement, dans
l'application, le principe de l'égalité n'est pas toujours facile à suivre
mathématiquement. Il y a des exigences auxquelles la défense nationale doit
se prêter, il y en a d'autres qu'elle formule elle-même. Certains grands
services publics, et certaines industries qu'on appelle avec raison des
industries de guerre, ont besoin d'un personnel qui ne peut être fourni
uniquement par des hommes légalement dispensés ou sortis du service
militaire. C'est cette nécessité légitime qui ouvre la porte aux abus. Chaque
fois que se produit une tentative d'embusquage, elle se présente sous la
forme patriotique d'un « service » à rendre à la défense nationale. « Il
rendra plus de services là qu'au front », c'est la phrase consacrée. Tous les
embusqués brûlent de se rendre utiles, — nous le disons sans ironie, — et
ceux qui les recommandent arrivent à se bien persuader qu'ils n'affaiblissent
en rien notre force militaire. Seulement, comme il faut aussi du monde dans
la tranchée, il convient de rappeler aux « gens utiles de l'arrière » qu'il y
a aussi des « services » à rendre sur le front, et que c'est même ce genre de
services qu'on nomme communément le service militaire. C'est
le rôle qui incombe au ministre de la guerre et à toutes les autorités
chargées par lui de veiller à la meilleure utilisation des effectifs. C'est
un rôle ingrat, mais essentiel. Sans accepter comme argent comptant toutes
les anecdotes qu'on se répète à l'oreille, il n'y a pas à nier que des
territoriaux et même des réservistes territoriaux font parfois la tâche que
des camarades plus jeunes devraient faire à leur place. Il y a des
chasses-croisés à opérer dans l'intérêt de la justice et aussi dans l'intérêt
de l'armée. On en a cité des exemples, et le général Roques ne les a pas
contestés. Il y a dans les usines des jeunes gens qui n'y sont pas
indispensables et qui y seront remplacés sans dommage aucun par des R. A. T.
ou des pères de familles nombreuses. Il y a aussi, plus près du front, mais à
bonne distance néanmoins, des cuisiniers, des secrétaires, des
automobilistes, des convoyeurs, des ordonnances empruntés à l'active, dont de
simples auxiliaires tiendraient suffisamment la place. Une circulaire ne peut
en un clin d'œil mettre chacun et chaque chose où il convient car il y a des
cas à examiner, mais cet examen doit être fait sans faiblesse et avec esprit
de suite. Le tort de certains interpellateurs est de croire que rien n'a été
accompli jusqu'ici. Or, 208.000 hommes ont déjà été rendus au front. « Nous
continuerons », a dit le ministre, mais il serait injuste de ne pas voir que
nous avons vigoureusement commencé. La Chambre n'a pas commis cette injustice
puisqu'elle a « fait confiance » au gouvernement pour poursuivre son œuvre,
elle l'a simplement invité à persévérer avec force et méthode. Ainsi comprise
et précisée, c'est une invite à laquelle tout le monde s'empressera de
s'associer. 29 octobre 1916. Le
niveau moral du pays à cette date se reconnaît dans un manifeste publié par
le parti radical et radical-socialiste à la suite d'une réunion plénière, la
première qu'il eût tenue depuis le mois d'octobre 1913. L'ordre du jour, voté
le 22 octobre 1916, s'inspirait d'un esprit nouveau, bien éloigné des
mesquines préoccupations, des rancunes de parti, des bas sentiments
d'intolérance et d'exclusivisme qui s'épanouissaient dans les congrès
d'avant-guerre. Sans doute l'unanimité qui s'était affirmée au sujet de cet
ordre du jour pouvait avoir quelque chose de factice, toutefois l'impression
générale n'en était pas moins réconfortante. Deux passages surtout trouvèrent
un écho dans le pays tout entier : le premier est celui par lequel le parti
radical proclamait son ferme propos de « persévérer dans la politique d'Union
sacrée, de ne considérer que l'intérêt de la nation, de faire trêve aux
luttes de parti, de gérer les affaires publiques en fraternelle entente avec
tous les citoyens français ». Le deuxième est celui qui concerne ce qu'on
commençait à appeler les buts de guerre. Il répudie « comme illusoire,
funeste et préparant la guerre pour demain toute paix qui ne rétablirait pas
dans l'intégralité de leurs droits les petites nations odieusement
violentées, qui ne restituerait pas à la France les territoires qui lui ont
été arrachés et ne donnerait pas à notre pays les garanties indispensables à
sa sécurité ». Ce
langage rappelait excellemment celui de M. Lloyd George et c'est celui qu'on
retrouve, à la même date, dans la bouche de nos hommes politiques les plus
autorisés, par exemple dans des propos de M. Briand reproduits par le Figaro
: ... Tenez,
comparez, si vous voulez, ce qu'étaient la France, Paris et vous-même en
juillet 1914 et ce qu'ils sont en octobre 1916. Certes, je ne vais pas vous
dire que la France avait perdu tout prestige, que Paris était en pleine
corruption et que vous étiez vous-même une personne de la dernière frivolité. ... La
vérité, c'est que nous n'étions pas en décadence, mais qu'il venait de surgir
une génération nouvelle, plus sensible peut-être aux souvenirs de la défaite,
plus énervée, plus impatiente que celles qui l'avaient précédée. Les
insolences de l'Allemagne avaient beaucoup contribué à cet état d'esprit. Et
comme, cependant, on n'osait pas songer à la guerre, il en résultait ; une
contradiction continuelle entre les imaginations exaltées et le terre à terre
des nécessités de la vie courante et de la politique. C'était une sorte de
désarroi moral qui se traduisait par un besoin aigu de distraction, par un
désir violent de nouveau, d'imprévu. Non ! encore une fois, ce n'était pas de
la décadence, c'était plutôt une colère rentrée, l'ancienne injure qui revenait
brusquement dans les cerveaux par suite de provocations incessantes. Et puis,
nous sentions bien que dans le monde on ne nous appréciait pas à notre
valeur, et cela nous agaçait... nous froissait. — A qui
la faute, si on nous jugeait mal..., à nous..., à nos propres paroles..., à
notre théâtre, à... M.
Briand répliqua : — Oh !
cela, c'est le détail... Ce sont les causes menues... Il y en avait de plus
générales... Une nation vue du dehors a une attitude d'ensemble à laquelle
participent tous les citoyens... l'homme politique comme l'écrivain..., les
mœurs comme l'art... C'est cet ensemble que l'étranger aperçoit et sur quoi
il se fait une opinion Eh bien ! notre attitude n'était pas en notre faveur,
et cela tenait à ce qu'elle n'était pas vraiment la nôtre. Elle était gênée
et faussée par la vieille délaite... et la preuve, c'est que le jour où cette
défaite a été effacée, où la France a montré par un héroïsme inouï qu'elle
voulait en secouer l'obsession., ce jour-là, subitement, tous les peuples,
d'un commun accord, ont reconnu leur erreur à notre égard. Et le prestige de
la France est redevenu extraordinaire, tel qu'il n'a jamais été plus grand à
aucune époque. En rentrant dans notre personnalité de nation, nous avons
reconquis du coup toute notre influence, toute notre séduction. Voilà, je
vous le répète, ce qui est acquis, et rien ne peut plus y mordre. C'est
l'œuvre morale de ces deux ans, pour ne pas parler du reste... Les
conséquences ? Incalculables ! Elles rejailliront sur nous tous... Sur nos
avantages de citoyens autant que sur notre prospérité individuelle... Sur la
main-d'œuvre... sur le commerce. . sur les arts de luxe.,. Il y a désormais
un coefficient français de tous nos produits !... UNE CONVERSATION DE M. BRIAND
M.
Alfred Capus publie ce matin dans le Figaro des « propos » de M.
Briand qui ne passeront certainement pas inaperçus. M. Briand, au cours d'une
conversation de salon, s'est gardé de faire une conférence, mais il a résumé
en termes brillants quelques réflexions qui sont, au moins à l'état confus, dans
l'esprit de tous ceux qui réfléchissent. Ce qu'il dit de la situation de la
France à la veille de la guerre, du « désarroi moral » qui s'y manifestait de
toutes parts, ne sera contesté par personne. Il régnait partout un malaise,
dont les causes n'apparaissaient pas à tout le monde sous le même angle, mais
dont les effets sautaient à tous les yeux. Entre les aspirations de la masse
du pays — plus particulièrement de la partie jeune et agissante — et les
misères de la politique quotidienne, il y avait un tel contraste que
l'opinion ne savait à quoi se rattacher. Elle flottait, dévoyée, entre le
scepticisme maladivement épicurien des uns et les protestations vainement
chagrines des autres. En réalité, la France ne se reconnaissait plus. Elle se
voyait méconnue à l'étranger, sans même pouvoir s'en plaindre, n'étant pas
très sûre de n'avoir pas mérité les jugements sévères dont elle était parfois
l'objet. Et pourtant elle avait conscience, sans pouvoir le montrer par des
faits, qu'elle valait mieux que le rôle auquel elle souffrait de se sentir
résignée. Mais le poids de la vieille défaite — et encore plus le poids de la
toujours présente mutilation — lui enlevait non seulement la joie de vivre,
mais en un certain sens la volonté de vivre une vie digne de son passé et
conforme à ses aspirations. Nos
meilleurs amis avouent aujourd'hui qu'ils doutaient hier de nous, et on n'a
pas oublié le remarquable article du Times qui excusait le monde d'avoir
commis à notre égard cette injustice. Comment ne l'excuserions-nous pas,
puisque nous étions enclins à la commettre nous-mêmes ? Notre attitude
prêtait à cette sévérité, mais « cette attitude, suivant le mot de M. Briand,
n'était pas vraiment la nôtre ». Notre attitude naturelle n'est pas de
courber l'échine et de tenir les yeux fixés à terre. On nous a reconnus dès
que l'agression de l'ennemi nous a permis de nous redresser. Oh ! nous ne
sommes devenus ni des matamores, ni des fanfarons, nous ne nous croyons pas
des surhommes : nous avons seulement « secoué l'obsession » de l'impuissance
et nous sommes redevenus nous-mêmes, c'est-à-dire un peuple acquis aux idées
de justice, épris au fond du cœur d'un idéal de fraternité et libre enfin
d'obéir aux instincts généreux qui sont l'honneur de l'humanité et dont nous
ne prétendons pas avoir le monopole. L'attaque dont nous avons été l'objet
nous a pour ainsi dire libérés, rendus à notre nature, et tous les peuples,
amis ou ennemis, ont éprouvé en nous retrouvant la même surprise, mais
inégalement joyeuse. Et
demain ? De quoi demain, le demain d'après la guerre, d'après l'épreuve,
d'après la victoire, sera-t-il fait ? M. Briand s'est refusé à vaticiner,
mais il ne s'est pas interdit de prévoir. Il pense que la formidable leçon de
choses dont nous payons les frais ne sera pas perdue. L'expérience nous aura
démontré la valeur de certaines notions qui tendaient à s'évaporer parmi
nous, en premier lieu « la notion de direction et d'autorité ». Le pays
insistera, pèsera sur ses élus, sur ses gouvernants, pour que ses affaires
soient « conduites ». Le principe de l'intérêt général s'imposera par le
souvenir de la faiblesse que nous a infligée la préoccupation égoïste des
intérêts de clocher. La jeune génération, celle qui aura été à la peine et
qui entendra avec raison prendre la barre après avoir sauvé le navire, aura
moins de partis pris, d'idées préconçues que celle qui est actuellement au
pouvoir. Elle gardera de l'esprit de guerre un souci des réalités, un sens
pratique, un amour de l'ordre et de la concentration des efforts que le pays
sera heureux de saluer et de favoriser. L'habitude de juger les faits en eux-mêmes,
de parler clairement et de traduire les paroles en actes est une habitude que
nous avions perdue, et c'est de l'avoir perdue que nous souffrions. Nous
allons la reprendre disons mieux : la reconquérir. 18 octobre 1916. On peut
rapprocher des paroles de M. Briand celles qui furent prononcées par M. Paul
Deschanel au nom de l'Académie française à la séance publique des cinq
académies sous ce titre, « nos devoirs » : rester unis, mieux connaître
l'Allemagne, faire mieux connaître la France, et ne plus oublier, mais
prévoir. BELLES PAROLES
M. Paul
Deschanel a remporté hier, à l'Institut, un de ses plus beaux succès
oratoires. Cet auditoire choisi ne pouvait manquer d'être conquis par la
noble élégance de la forme et par la magistrale justesse des idées. C'est au
nom de l'Académie française que parlait M. Paul Deschanel ; seulement, le
président de la Chambre n'était pas loin C'est pourquoi son discours a un
caractère de directe et franche actualité qui n'est pas dans la tradition des
séances publiques de l'Institut, mais qui répondait si merveilleusement au
sentiment et aux préoccupations de tous qu'il emprunte aux circonstances une
gravité classique, non moins digne de la coupole que les études savantes et
désintéressées sur un passé plus ou moins lointain. M. Deschanel a exprimé,
avec une rare sûreté de ton et de termes, nos aspirations à tous. Il a montré
à quel point les querelles qui nous divisaient hier et qui nous menaçaient de
déchirements prochains, ont perdu de leur acuité. Ce n'est pas qu'il faille espérer
ni même souhaiter la fin des discussions et des controverses. « La
controverse est l'amie du progrès », mais à la condition que cette
controverse soit loyale, que l'esprit critique soit réellement l'esprit de
discernement et non pas de dénigrement systématique au moyen de la falsification
de la pensée d'autrui. Ainsi traités les problèmes les plus brûlants, comme
la lutte de classes et la question religieuse, ne sont plus des ferments de
guerre civile pour un pays, mais simplement des sujets de virile discussion
qu'on doit s'efforcer d'éclaircir à la lumière jaillie du choc des opinions
contraires. On sera
étonné, si l'union sacrée se survit après la guerre sous la forme durable
d'une sympathie confiante entre Français, de voir combien facile à pratiquer
est cette vertu de tolérance dont tant d'entre nous se montraient incapables.
Et ce mot même de « tolérance », M. Deschanel, à l'exemple de Mirabeau, le
réprouve comme impropre. Nous n'avons pas à nous « tolérer » les uns les
autres, car la tolérance indique une souffrance, et nous ne devons pas avoir
à souffrir les uns des autres. Le sentiment qu'il faut avoir pour les
convictions sincères qui ne sont pas les nôtres, c'est « le respect ». Un
libre penseur qui ne respecte pas la foi d'autrui et qui réclame le respect
de sa propre libre pensée n'est pas un esprit Libre, et le croyant qui ne
respecte pas l'incroyance de son prochain enlève beaucoup de poids à ses
justes revendications en faveur de sa propre liberté de conscience. Il ne
suffit même pas de dire et de croire que le domaine spirituel et le domaine
temporel n'ont aucune porte de communication. L'État et l'Église, même
séparés, ont des occasions de se rencontrer, et il est de leur intérêt commun
que ces rencontres inévitables ne se manifestent pas par des heurts. Telle
est la simple idée qu'il convient d'inculquer à la masse du peuple et la guerre
y a, dès maintenant, beaucoup contribué. Nous
connaissant mieux les uns les autres, il nous reste à connaître également
mieux l'ennemi. Nous ne connaissions pas l'Allemagne, et quelques-uns encore
paraissent ne pas la connaître, après la leçon que nous venons de recevoir.
Même de ceux qui, par leurs fonctions, par leurs études, par leurs contacts,
auraient dû savoir la vérité et guider l'opinion, beaucoup étaient mal
renseignés ou insuffisamment clairvoyants. Il serait cruel de rappeler
certaines déclarations pour le moins imprudentes tombées de bouches qui
pouvaient paraître autorisées. M. Deschanel ne le fait pas, nous ne le ferons
pas davantage. Certains ont appris depuis peu l'histoire contemporaine, même
parmi ceux qui avaient pour rôle de l'enseigner. La génération de demain,
espère M. Deschanel, saura mieux et comprendra mieux l'histoire de cette
guerre que n'a été sue et comprise celle de la guerre de 1870. Nous
l'espérons aussi, car la vérité, si elle n'est pas toujours agréable, est du
moins salutaire. L'oubli serait une trahison à l'égard de ceux qui ont payé
de leur sang certains aveuglements : la France n'oubliera pas. 27 octobre 1916. Un
hommage solennel rendu aux morts du barreau au Palais de Justice permit au
Président de la République d'exprimer à son tour les mêmes idées dans un
discours d'une rare élévation. AUX MORTS DU BARREAU
L'hommage
solennel rendu hier aux membres du barreau morts pour la patrie n'a rien eu
de la froideur banale et protocolaire qui peut être l'écueil de ce genre de
cérémonies, malgré la sincérité et l'élévation du sentiment dont elles
s'inspirent. C'est que les orateurs qui ont interprété la pensée commune
étaient non seulement des maîtres de l'éloquence, mais aussi les maîtres à
l'école desquels se formait hier encore cette jeune élite qui disparaît au
seuil de la vie, au matin de la carrière, sans avoir lié sa gerbe. Dans cette
noble et grande famille du barreau, ceux qui sont tombés étaient les fils
spirituels de ceux qui avaient la tâche d'évoquer leur mémoire. Certes, la
confraternité du barreau crée, dans tous les cas, un lien auquel nul ne reste
insensible, et M. Raymond Poincaré a trouvé, pour exprimer la force morale et
matérielle de ce lien, des accents qui ont fait battre à l'unisson tous les
cœurs sous toutes les toges. Il a fait surgir, au-dessus des générations
successives qui animent à tour de rôle la ruche bourdonnante et laborieuse du
Palais, « quelque chose de moins fragile et de moins passager que la vie
individuelle, l'âme même de la grande corporation », dans laquelle communie
l'âme de chacun et qui rapproche toutes les opinions, toutes les croyances,
dans un respect égalitaire et affectueux. Mais à quel degré atteint cette
touchante solidarité des anciens et des jeunes, quand elle est tranchée par
la mort des jeunes sur le champ de bataille, ceux qui ont entendu M. Henri Robert
et M. Poincaré le savent aujourd'hui ! Ceux
qui ne voient dans l'avocat qu'un porte-parole des intérêts particuliers
seront peut-être tentés de s'étonner que tant de membres du barreau aient
montré, dans la grande crise qui secoue le monde, un esprit de sacrifice et
une volonté d'action dont nulle catégorie sociale ne prétend avoir eu le
monopole mais dont il est permis de dire qu'il a brillé d'un éclat plus vif
chez quelques-unes. Ces avocats, exercés surtout à la parole, ont excellé
dans l'acte. Tandis qu'ils paraissaient ne songer qu'à bien dire, ils
s'étaient par surcroît entraînés à bien faire. Ils ont réalisé la double
ambition que César attribuait à leurs ancêtres gaulois : Virtutem bellicam
et argute loqui. C'est que le Palais où se concentraient leurs jeunes et
légitimes espoirs est le Palais de justice, c'est-à-dire la maison du Droit.
Une guerre déchaînée au mépris de toute justice, poursuivie à l'encontre de
toutes les règles du droit international, est un outrage pour ainsi dire
direct et personnel à ceux qui doivent, suivant la vieille formule, « défendre
la veuve et l'orphelin ». « Il n'y a pas deux morales, a proclamé une fois de
plus le Président de la République, et les traités diplomatiques ne sont pas
moins inviolables que les contrats notariés. » Les avocats tombés au champ
d'honneur défendent la cause du droit public comme ils défendaient dans la
vie civile la cause du droit privé. Ils ont échangé la robe contre
l'uniforme, parce que les violateurs du droit international échappent aux
tribunaux, mais si les moyens d'action ne sont pas les mêmes, le but n'a pas
varié. La présence et les paroles du glorieux bâtonnier de Bruxelles, frappé
par l'envahisseur pour avoir accompli jusqu'au bout et sans faiblesse son
devoir professionnel, son devoir de grand avocat, d'honnête homme et de bon
citoyen, apportaient hier à cette conception du rôle de l'avocat la plus
glorieuse confirmation. Le
tribut prélevé par la mort sur le barreau de Paris est bien lourd. Alors que
neuf seulement de ses membres étaient tombés sur les champs de bataille de
1870, il en a déjà perdu cent vingt-quatre, et le funèbre tableau où ils
demeureront éternellement inscrits n'est pas clos. Ce tableau sera un but de
pèlerinage pour les futures générations qui s'en rappelleront pieusement les
noms. Le barreau portugais lui a déjà adressé son hommage, des confrères
américains l'ont dès hier orné d'une palme, que suivront beaucoup d'autres et
qu'ont déjà précédée celle des barreaux de Belgique et de Petrograd. M. le
bâtonnier Henri-Robert a parlé de ces carrières fauchées dans leur printemps
avec une émotion respectueuse et attendrie dont l'effet a été aussi grand que
la manière de le provoquer était simple. A travers ces mots toujours les
mêmes — : éternellement les mêmes comme la douleur humaine qu'ils essayent de
bercer — on entendait l'écho des grandes voix classiques qui, dans tous les
temps, ont eu à verser, sur les tombes prématurément ouvertes par la guerre
impie, les larmes reconnaissantes des patries en deuil. Jeunes héros, vous
n'êtes pas morts en vain ! 30 octobre 1916. Comme
pendant de ce tableau de la France en guerre tracé par le président du
Conseil, le président de la Chambre et le Président de la République, il est
intéressant de citer le jugement prononcé sur la guerre elle-même à la même
date par deux grands historiens. LA GUERRE JUGÉE PAR DEUX HISTORIENS
Le fait
que le même sujet est traité le même jour, presque dans les mêmes termes, par
deux de nos plus illustres historiens, n'est pas dû au hasard. M. Ernest
Lavisse, dans la Revue de Paris, M. Camille Jullian, dans l'Education,
analysent l'idée de guerre et se demandent ce qu'il faut penser de la théorie
souvent exposée que la guerre est non seulement nécessaire, mais encore
salutaire pour l'humanité. On connaît la profession de foi du vieux de Moltke
: « La paix éternelle n'est qu'un rêve, et pas même un beau rêve. La
guerre est une institution de Dieu... Sans elle le monde tomberait en
pourriture. » Toute la mentalité allemande est ici résumée. Ce
n'est pas la nôtre. « Jamais je ne souscrirai à la théorie que la guerre est
une fatalité inévitable », écrit M. Jullian. Même la guerre actuelle n'était
pas inévitable. Elle aurait été évitée si l'Allemagne n'avait pas été
intoxiquée d'un orgueil que son gouvernement, son enseignement, sa
métaphysique ont délibérément cultivé et développé. C'est sciemment et
volontairement qu'elle a déchaîné le fléau : rien ne l'y forçait. D'autre
part, la guerre eût été également conjurée si les Alliés avaient dépensé à
s'y préparer le quart de l'énergie qu'ils déploient aujourd'hui pour la mener
à tien. Mais les Alliés n'osaient pas se montrer vigilants, ils n'osaient pas
se montrer trop d'accord, pour tout dire en un mot, — celui de M. Briand, — «
on n'osait pas songer à la guerre ». Tout ce qui aurait pu donner à réfléchir
aux provocateurs, par un singulier renversement des rôles, on s'en gardait
comme d'une provocation. Le résultat c'est que la guerre a éclaté, mais ce
résultat n'avait pas un caractère de fatalité. Il est commode — et vain —
d'imputer à la Providence ce qui est dû à l'ambition ou à l'aveuglement des
hommes. Et ce qui est vrai de la guerre actuelle l'est encore davantage pour
la plupart de celles du passé ; c'est pourquoi M. Lavisse, sans croire mystiquement
à la future paix perpétuelle, espère du moins « que la guerre deviendra plus
rare quand la direction des affaires nationales sera enlevée aux
professionnels de la politique, négociateurs de conventions secrètes et
préparateurs de conflits ». Le cas présent de la Turquie et de la Bulgarie
n'est pas pour contredire cette opinion. La
guerre n'est donc pas une fatalité qui échappe à notre action, comme un
tremblement de terre ou une éruption volcanique. A-t-elle au moins cette
action bienfaisante que les « penseurs » pangermanistes lui attribuent ? Ni
M. Lavisse, ni M. Jullian ne le constatent à la lumière de l'histoire.
D'abord la guerre est un fléau au point de vue matériel, et il est vraiment
superflu de développer cette banalité. Et au point de vue moral ? Au point de
vue moral, elle développe par un effet de réaction contre le mal, des vertus
dont tout le monde admire la noblesse. Le sacrifice de l'individu à la
collectivité, la fraternité issue de la camaraderie égalitaire devant le
danger, la tension de la volonté vers un intérêt qui n'a rien d'égoïste, tout
cela nous soulève au-dessus des petitesses de la vie courante. Par une
pareille commotion, la valeur de chaque chose retrouve ses justes proportions
; l'homme se dégage des mesquineries, des apparences, des vanités dont il a
trop souvent été dupe ; il découvre ou retrouve, sans faire de phrases,
certaines vérités fondamentales dont il eût été ridicule ou démodé de
paraître se préoccuper à l'heure de la vie facile. Tout cela est un bien, et
en France plus peut-être que partout ailleurs nous avons changé avec avantage
de sujets de méditation. Est-ce
à dire que sans la guerre l'humanité serait incapable de ces examens de
conscience et qu'elle glisserait toujours plus vite et toujours plus avant
dans le bas matérialisme du confortable assuré ? Ce serait proclamer qu'aucun
autre idéal que celui de la guerre au voisin n'est capable de nous tirer du
croupissement intellectuel et moral. De Moltke en est persuadé en ce qui
touche ses compatriotes, et il a sans doute ses raisons, mais tous les
peuples en sont-ils restés au même stade de civilisation que le peuple
allemand ? Est-il vrai que l'humanité serait désœuvrée, condamnée au
piétinement, si elle n'avait à se dévorer ? Aucun autre but digne d'elle ne
serait-il capable de la maintenir dans la voie du travail et du progrès ?
Vraiment, demande M. Lavisse, après la guerre, « l'humanité n'aura plus
rien à faire ? Elle n'aura plus à lutter contre les fléaux naturels et contre
les fléaux de ses vices » ? Ne faisons-nous pas précisément cette guerre pour
défendre les principes de justice, de bonté, d'honneur, sans lesquels il n'y
a ni règle, ni sécurité pour la société des nations ? Certes, nous n'en
sommes pas à l'heure où la vérité et le droit auront triomphé de toutes les
forces du mal, mais cette heure nul ne peut dire qu'elle ne sonnera jamais,
et surtout nul n'oserait dire chez nous qu'il serait malheureux qu'elle vînt
à sonner. Gardons-nous seulement de prendre des espérances pour des réalités
et de devancer la lente marche des aiguilles du temps. A ceux qui croient
voir poindre déjà le printemps d'une ère nouvelle, M. Lavisse rappelle
sagement le vieux proverbe : « En avril, ne te découvre pas d'un fil. » 20 octobre 1916. |
[1]
Le jour même où le chancelier allemand prononçait son discours, le Président de
la République française, recevant le nouveau ministre de Belgique à Paris,
exprimait une fois de plus le sentiment immuable de tous les Français à l'égard
de ce petit pays grande victime du droit.
La réparation. — Les paroles échangées hier
entre le Président de la République et le nouveau ministre de Belgique à Paris
dépassent le cadre ordinaire de ces manifestations protocolaires. C'est que le
représentant de la Belgique auprès de la République française est pour nous,
depuis la nuit tragique du 2 au 3 août, où le gouvernement belge refusa
d'incliner le droit devant la force, quelque chose de plus qu'un membre du
corps diplomatique. Il est de la famille. La confraternité d'armés et
d'épreuves a donné à notre amitié traditionnelle « un caractère sacré ». Car
non seulement la Belgique est notre alliée, mais elle est une créancière
privilégiée. Si la Belgique n'était pas restaurée dans la plénitude de son
indépendance politique, économique et morale, nous nous sentirions en faillite
à son égard, et ce serait même une faillite dont le monde civilisé devrait
partager avec nous le déshonneur : « une honte ineffaçable, a dit M.
Poincaré, souillerait les annales de l'Europe et il ne nous resterait qu'à
envelopper éternellement d'un voile funéraire les statues de la Justice ».
Heureusement il n'en sera pas ainsi et la Belgique retrouvera, avec la paix de
ses foyers, la prospérité due à son labeur et à son sentiment du devoir. — 30
septembre 1916.
[2]
Intitulé dans le journal : A la Chambre.