HISTOIRE DE GRÉGOIRE VII

INTRODUCTION — DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ JUSQU’À GRÉGOIRE VII

QUATRIÈME ÉPOQUE

 

 

PROGRÈS DE L’ÉGLISE ROMAINE SOUS LA DOMINATION DE THÉODORIC ET DES ROIS LOMBARDS.

Odoacre dura peu : il ouvrit le chemin aux fondateurs des monarchies nouvelles en Italie, comme Alaric l’avait ouvert aux conquérants. Un chef de la race des Ostrogoths, établi dans une portion de la Pannonie, Théodoric, d’abord élevé comme otage à la cour de Byzance, puis devenu tour à tour son ennemi, son allié, offrit à l’empereur Zénon d’aller reprendre l’Italie sur les Hérules : Si je suis vainqueur, lui dit-il, la gloire vous en sera due : je tiendrai ma conquête de vous ; si je péris, vous n’aurez plus de pensions à me payer, et vous serez débarrassé de ma nation qui vous pèse. Zénon y consentit et appela lui-même ainsi de nouveaux barbares sur l’Italie. Parti de Pannonie avec toute sa nation entassée sur des chariots de guerre, Théodoric entra dans le Frioul en 489 et défit les troupes d’Odoacre. L’Italie n’était plus qu’un champ de bataille pour les vainqueurs étrangers, qui s en disputaient les terres et les habitants. Odoacre, plusieurs fois vaincu, fuit de ville en ville. Rome lui ferme ses portes, et les évêques de Milan, de Pavie se pressent de traiter avec Théodoric. Ce qui frappe dans cette révolution rapide, c’est l’intelligence et la promptitude du clergé à s’allier au maître nouveau venu et à se ménager ainsi des conditions plus favorables. Retiré dans Ravenne, où il se défendit trois ans, le malheureux Odoacre, capitulant enfin parles conseils et l’entremise de l’évêque de la ville, se livre au vainqueur, et est mis à mort par ses ordres. Théodoric, quoique attaché à la secte arienne, continua de favoriser beaucoup les évêques d’Italie dont il avait éprouvé le zèle. Protégés par le prince, intercesseurs pour le peuple vaincu, ces évêques obtenaient quelques rachats de captifs, quelques diminutions d’impôts, quelques soulagements pour les provinces les plus affligées par la guerre. Épiphane, évêque de Pavie, était surtout vénéré dans ce temps. Mais l’évêque de Rome avait toujours le principal rang par la dignité de son siège. Humble sous la domination de Théodoric, il affectait, dans ses lettres, beaucoup de hauteur envers l’empereur d’Orient. Ce serait une chose curieuse, et vraiment historique, de comparer les lettres qu’Anastase II, évêque de Rome, écrivait à l’empereur de Constantinople et au chef barbare d’une tribu franque, à Clovis, récemment converti à la foi chrétienne. Eu écrivant à l’empereur d’Orient, dont il n’espérait et ne craignait plus rien, Anastase ne parle que de l’obéissance qui est due par les rois aux évêques, et surtout au pontife de l’Église romaine, à celui que la divinité a voulu placer au-dessus de tous les prêtres, et dont l’Église a constamment célébré la prééminence. Mais, dans la lettre du pontife de Rome au jeune chef barbare, il n’y a que des ex-pressions séduisantes et flatteuses :

Nous te félicitons, glorieux fils, que ton avènement à la foi chrétienne ait concouru avec le commencement de notre pontificat. La chaire de saint Pierre ne peut, dans une si grande occasion, se défendre de la joie, en voyant la foule des na-« tiens accourir vers elle et remplir le filet que le pécheur des hommes, portier de la Jérusalem céleste, a reçu l’ordre de jeter dans la haute mer.

Nous avons voulu prévenir sur ce point ta Sérénité par l’entremise du prêtre Eumerius, afin que tu combles notre joie, que tu sois notre couronne, et que l’Église mère se réjouisse des progrès d’un si grand roi, qu’elle vient d’enfanter à Dieu. Réjouis donc ta mère, glorieux et illustre fils, et sois pour elle une colonne d’airain.

Nous espérons en toi, contre toute espérance, et nous louons le Seigneur qui t’a fait sortir de la puissance des ténèbres, et a donné à l’Église, dans la personne d’un si grand prince, un défenseur qui la protège et devienne pour elle le bouclier du salut contre les efforts empestés des méchants. Continue, fils glorieux et chéri, afin que le Dieu tout-puissant environne de sa protection ta Sérénité et ton royaume, et qu’il recommande à ses anges de te garder dans toutes les voies, et de te donner la victoire sur ses ennemis[1].

En lisant cette lettre adressée à Clovis, qui, partout dans ses conquêtes, négociait avec les évêques, ne semble-t-il pas que l’Église de Rome, humble sous la main de Théodoric, songeait à se ménager un autre protecteur plus éloigné Y

A la mort d’Anastase, Théodoric exerça le droit qu’avaient eu les empereurs de confirmer l’élection de l’évêque de Rome. Deux partis puissants s’étaient disputés par les armes la dignité pontificale ; deux papes avaient été nommés. Théodoric se déclara pour Symmaque, qui avait obtenu, dit-on, le plus grand nombre de suffrages. Mais son compétiteur Laurent continua d’agiter l’Église, et ces troubles ne cessèrent que par la présence du conquérant qui vint visiter Rome dans tout l’éclat de son triomphe. Théodoric, quoique arien, alla d’abord faire sa prière dans la basilique de Saint-Pierre et se rendit ensuite au sénat, où il promit d’observer les lois de l’empire. Enfin il rendit au peuple les distributions de blé et les jeux du cirque. Théodoric, on le sait, fut le plus éclairé des conquérants barbares, il régna par les lois des vaincus. Conservant au peuple qu’il avait amené l’usage exclusif des armes, il maintint l’égalité civile pour tous, il porta la même tolérance dans les choses de la religion, et, loin de forcer les conversions, il punit de mort l’apostasie d’un courtisan.

L’Église de Rome lutta contre Théodoric, comme elle avait lutté centre les empereurs grecs. Symmaque fit décréter, dans un concile, que l’élection de l’évêque de Rome devait se faire sans l’avis du prince ou du préfet du prétoire. Théodoric, alors, laissa se ranimer le schisme que lui-même avait éteint. Pendant quatre années, on s’accusa, on se battit dans Rome. Symmaque était maître du Vatican, et son compétiteur du palais de Latran. Ils se partageaient les églises de la ville ou se les disputaient par la violence. Théodoric enfin ordonna la tenue d’un concile pour juger Symmaque, accusé de choses horribles, dit le prince dans sa lettre.

C’est là qu’on peut voir le progrès de la puissance pontificale dans les esprits. A cette nouvelle, les Églises d’Occident furent émues. Avitus, évêque de Vienne dans la Gaule narbonnaise, écrivit aux sénateurs de Rome pour leur exprimer sa douleur : Qu’à vos yeux, leur disait-il, la hiérarchie de l’Église ne soit pas moins respectable que celle de la république ! Si le pape de Rome est mis en péril, ce n’est pas un évêque, c’est l’épiscopat tout entier qui se trouve ébranlé. Les évêques du concile suivirent le conseil de l’évêque de Vienne : ils se récusèrent, à moins que le pape qu’ils devaient juger ne présidât lui-même l’assemblée. Symmaque, triomphant, se purgea par serment des accusations portées contre lui ; et le concile mit au rang des décrets apostoliques un écrit publié par Ennodius, diacre de l’Église de Pavie, et dans lequel il était dit qu’on devenait impeccable en montant sur la chaire de Saint-Pierre, et que Dieu ne permettait d’y monter qu’aux hommes destinés à être saints. Ce dogme étrange et inconnu jusqu’alors était, ce semble, une invention des vaincus pour lutter contre la toute-puissance d’un maître étranger.

Ainsi la présence d’un vainqueur arien et barbare fortifiait l’Église de Rome. Doit-on s’étonner maintenant du problème que semble offrir la vie de Théodoric, qui, devenu Romain par ses mœurs et ses lois, redevient barbare en vieillissant et souille par des cruautés les dernières années d’une vie glorieuse ? Cela tient à la puissance qu’avait déjà l’Église romaine. Toujours impatiente des maîtres qui étaient présents, elle regrettait maintenant l’empire grec comme elle avait souhaité les barbares. De là cette conspiration réelle ou prétendue de Symmaque et de Boèce, de ces savants romains que le roi barbare avait pris pour ses confidents et ses ministres, et qui firent peut-être toute la gloire et toute la modération de son règne.

A cette époque, l’empereur de Byzance persécutait avec fureur les ariens dans ses propres États : c’était comme un signe d’alliance qu’il donnait à l’Italie subjuguée. Le zèle religieux, la haine commune contre les ariens, pouvaient de nouveau réunir et cimenter les deux portions de l’empire. Théodoric entrevit le danger, et s’arma de cruauté pour le prévenir. Il voulut d’abord obliger l’empereur de Constantinople à cesser la persécution contre les ariens qui était un commencement de guerre contre lui ; et, par une politique hautaine, il chargea de cette ambassade l’évêque même de Rome, le pape Jean I°’. Ce fut un triomphe pour le pontificat romain et un arrêt de mort pour le pape. Tout Constantinople vint le recevoir : l’empereur grec se mit à ses pieds comme à ceux de l’homme qui pouvait lui rendre l’Italie. Peu de temps après, le pape, dans la solennité de Pâques, lui posa la couronne impériale sur la tête. Ensuite, dans avoir réussi dans son ambassade, comme on peut le croire, il repartit pour Ravenne, où Théodoric indigné le fit mourir en l’accusant de trahison ; mais, pour l’Italie tout entière, il n’était qu’un martyr.

Cependant il est à croire que les Grecs et les Italiens, quoique irrités par cette mort, n’auraient osé rien entreprendre du vivant de Théodoric. Mais sa mort laissa le trône d’Italie à son petit-fils Athalaric, âgé de dix ans, sous la’ tutelle de sa fille Amalasonte. L’Espagne, que Théodoric avait aussi conquise et gouvernée par ses lieutenants, passa dans les mains d’un autre de ses petits-fils. Une faible régence était favorable au pouvoir de l’Église de Rome. Un des derniers actes de Théodoric avait été de choisir, par sa volonté seule, un successeur au pape Jean. Félix, ainsi nommé, continua d’étendre les privilèges de son Église. A l’occasion de quelques poursuites exercées contre des prêtres pour crimes ou pour dettes, il obtint un rescrit d’Athalaric qui ordonne de porter devant le pape toute demande et toute plainte contre un clerc de l’Église de Rome, et condamne ceux qui refuseront de le reconnaître pour arbitre à payer une amende de dix sols d’or au profit des pauvres, avec défense de plus d’être admis à poursuivie leur demande devant les tribunaux séculiers. Le roi ne conservait d’autre pouvoir sur les élections épiscopales que dé décider, lorsqu’il y avait partage des voix, et dans ce, cas on payait au trésor trois mille écus d’or s’il s’agissait d’un pape, et deux mille écus s’il s’agissait d’un métropolitain.

Ainsi s’énervait la monarchie puissante des Goths par les privilèges qu’elle donnait à l’Église. Cela se voit dans leur législation qui devint toute monacale. En même temps, l’énergie guerrière des conquérants semblait se perdre dans le goût des vaines études, telles qu’on les faisait alors.’ Il arrivait à ce peuple ce qu’on a vu se renouveler plusieurs fois chez les Tartares, conquérants de la Chine. Ayant adopté les mœurs et les arts des vaincus, ils en prenaient les faiblesses et les vices, et n’étaient plus bons qu’à être subjugués comme eux.

Cependant les empereurs de Byzance, attentifs à cette décadence de la redoutable barbarie de leurs vainqueurs, envoyaient des ambassades de félicitation à chaque nouveau pape, et épiaient le moment de ressaisir l’Italie par les armes. Il fallut pour cela une révolution singulière. Il fallut que les rôles des deux nations fussent, pour ainsi dire, intervertis. Athalaric étant mort, son trône fut occupé par un neveu de Théodoric, par un prince de race barbare, mais tout occupé de lettres et de sciences, du reste, ayant les vices d’une âme basse et cruelle.

A la tête des armées de l’empire, au contraire, s’élevait un homme de taille héroïque, rappelant les vertus des anciens capitaines romains, généreux, intrépide, adoré des soldats, assez désintéressé pour ne pas vouloir des États qu’il conquérait. Bélisaire, ayant relevé le trône de Byzance au niveau de sa propre gloire, enlevé l’Afrique aux Vandales, s’empare de la Sicile et s’apprête à chasser le barbare dégénéré, le Goth, devenu sophiste grec, qui régnait en Italie. Si l’on considère l’état de l’Église romaine dans cette mutation d’empires, on y reconnaît le génie des papes négociant et luttant toujours pour se délivrer d’un maître présent, au risque d’en retrouver au plus ancien ou d’en subir un nouveau. Le pontife Agapet, envoyé par le lâche Théodat pour détourner la guerre, met en gage les vases sacrés. Mais, arrivé en Orient, il fait déposer par son crédit le patriarche de Byzance.

Cependant Bélisaire passe en Italie, s’empare de Naples, de Cumes et de Rome. Une anecdote fait comprendre quel religieux souvenir protégeait alors le pontificat romain. Bélisaire, maître de Rome, et bientôt après assiégé par une nombreuse armée de Goths, voulait faire réparer une brèche à la partie des murailles qui touchait à la basilique de Saint-Pierre. Les Romains l’en détournèrent, disant qu’ils n’avaient rien à craindre de ce côté, et que saint Pierre les défendrait. Les Goths, en effet, soit superstition, soit négligence, ne profitèrent pas de cet avantage, et Zosime, un auteur païen, raconte lui-même ce fait comme merveilleux.

Cette crédulité, commune alors à tous les partis, rendait l’évêque de Rome redoutable à quiconque voulait dominer l’Italie. Cela se vit bientôt. Silvère, élu pape, fut accusé près de Bélisaire de correspondre secrètement avec les barbares et de vouloir leur livrer la ville. Bélisaire, l’ayant mandé dans son palais, le fit revêtir d’un habit de moine et ordonna de lui choisir un successeur. Ce fut Vigile, protégé de l’impératrice Théodora. Celui-ci n’eut pas dé soin plus pressant que de faire déporter Silvère dans l’île déserte de Palmaria, sous la garde de deux satellites qu’il nommait défenseurs de la sainte Église. Ainsi élevé sur la chaire de saint Pierre, Vigile n’en résista pas moins à l’empereur Justinien ; et, en secret, il invoquait de nouveaux barbares contre les Grecs, redevenus maîtres de l’Italie. Comme nous savons, écrivait-il à Aurélien, évêque d’Arles, que le roi Childebert a une grande vénération pour le saint-siège, priez-le de prendre soin de l’Église dans ses périls[2].

La cour de Byzance, inquiète du pouvoir de l’évêque de Rome, au milieu des agitations de l’Italie ; l’attira et le retint, pendant sept années, tandis que l’Italie était disputée entre les Grecs et les Goths, et qu’un nouveau conquérant de race barbare, Totila, reprenait Rome et semblait recommencer la fortune et le génie de Théodoric.

Mais l’empire de Byzance avait encore un grand capitaine, et, chose singulière, il se trouvait dans les rangs de ces hommes dégradés de leur sexe, cortége honteux du despotisme d’Orient. Totila, vaincu, périt dans un combat contre le vieil eunuque Narsès. Un autre chef lui succède, rassemble les débris des Goths et se cantonne au pied du Vésuve. Il est tué avec les plus braves des siens. Les Goths reconnaissent que Dieu n’est pas pour eux, et demandent qu’il leur soit permis de mettre bas les armes et de se retirer dans les terres qu’ils ont, pour y vivre sujets de l’empire.

Ainsi tomba l’empire des Goths dans l’Italie ; mais, pour les vaincre, Narsès avait appelé sous ses drapeaux des Huns, des Gépides et les Lombards, peuple féroce sortis depuis un siècle, de la Scandinavie, et qui, de proche en proche, avait gagné des bords du Danube jusqu’à ceux du Tibre. Ainsi Rome ne secouait le faible joug de Byzance que pour retomber sous celui des barbares.

 

 

 



[1] Rer. gallic. et franc. scriptores, t. IV.

[2] D. Bouquet.