L'EUROPE ET LES BOURBONS SOUS LOUIS XIV

AFFAIRES DE ROME. — UNE ÉLECTION EN POLOGNE. — CONFÉRENCES DE GERTRUTDENBERG. — PAIX D'UTRECHT

 

CHAPITRE XI.

 

 

L'abbé Gautier. — Cause de sa présence à Londres. — Ses relations. — Bolingbroke l'envoie en France porter les premières propositions de paix. — Voyage de l'abbé Gautier. — Offres du gouvernement britannique. — Louis XIV les accepte, mais refuse de s'adresser de nouveau aux Provinces-Unies. — Démarche spontanée faite par les Provinces-Unies auprès de Louis XIV. — Celui-ci la repousse fièrement et déclare qu'il veut traiter seulement par l'intermédiaire du cabinet de Londres. — Mort de Joseph Ier, empereur d'Allemagne. — Heureuse influence de cet événement sur les négociations. — Demandes de l'Angleterre. — Ménager va à Londres les discuter au nom de Louis XIV avec Bolingbroke. — Derniers obstacles suscités à Londres contre l'ouverture d'un congrès. — Menées du comte de Gallasch, ambassadeur de l'Empire. — Sourdes intrigues de Buys, ambassadeur des Provinces-Unies, et de Bothmar, envoyé de l'électeur de Hanovre. — Inutile voyage du prince Eugène en Angleterre. — Utrecht est choisi pour être le siège du congrès, et l'on nomme les plénipotentiaires chargés d'y représenter la France et la Grande-Bretagne.

 

Il se trouvait alors à Londres un prêtre français, l'abbé Gautier, qui, après la paix de Riswick, avait suivi comme aumônier le maréchal de Tallard dans son ambassade en Angleterre. Il n'avait pas tardé à s'introduire chez le comte de Jersey, ambassadeur en France, et dont la femme, appartenant à la religion catholique, était demeurée à Londres. Accueilli dans cette opulente maison, il y fut présenté à Prior ainsi qu'à d'autres Anglais distingués avec lesquels il s'instruisit de la langue, des mœurs et des affaires de leur pays[1]. Aussi, au moment de rupture entre les deux nations, parut-il à Tallard apte à transmettre pendant la guerre au gouvernement français des renseignements utiles, et on le laissa en Angleterre dans une situation assez vague qui tenait à la fois de l'espion déguisé et du chargé d'affaires non reconnu. On lui recommanda d'observer les événements avec soin, de tâcher d'en pénétrer le secret d'une manière clairvoyante et d'en rendre compte avec discrétion, afin de ne pas éveiller de soupçons et de pouvoir continuer à habiter une ville où il semblait retenu par ses goûts et non par des intérêts politiques.

C'est cet agent adroit et suffisamment sûr, capable d'inspirer à Torcy une certaine confiance et trop obscur néanmoins pour attirer l'attention des alliés, que Bolingbroke chargea, en janvier 1711, de faire les premières ouvertures au gouvernement français. Il ne lui donna aucune lettre, aucun signe qui pût le trahir, mais il lui confia quelques particularités auxquelles Torcy pourrait reconnaître que cette mission émanait véritablement du gouvernement britannique. Il était chargé de dire à Louis XIV que les nouveaux ministres d'Angleterre souhaitaient la paix, mais qu'il ne dépendait pas d'eux d'ouvrir immédiatement une négociation particulière avec la France ; qu'il était nécessaire que le roi fit encore proposer aux états-généraux de renouer les conférences pour la paix ; que, lorsqu'elles seraient ouvertes, les ambassadeurs, que l'Angleterre nommerait pour y assister, auraient des ordres si précis, qu'il ne serait plus permis aux Provinces-Unies d'en retarder la conclusion[2]. Bolingbroke, si habile à pénétrer les hommes, eut bien vite jugé l'aventureux abbé, et il n'hésita pas à lui exposer nettement les chances favorables et les chances contraires de son entreprise. Il s'agit, lui dit-il, d'avoir trente mille livres de rente ou d'être pendu. Divers hasards peuvent vous faire arrêter comme espion. Voilà le mauvais côté. Mais, si vous échappez à la corde, vous acquerrez la fortune et serez utile à ce pays-ci et au vôtre. Gautier, espérant qu'il le serait surtout à lui-même, et déterminé principalement[3] par cette considération toute personnelle, consentit à accepter une mission qui lui paraissait encore plus profitable que glorieuse, et ce hardi courtier de paix s'embarqua le 12 janvier 1711, emportant avec lui la nouvelle de la détermination la plus grave de l'époque et la plus surprenante pour toute l'Europe.

Heureusement arrivé à Nieuport et bientôt à Paris, où il descendit, sous le nom de Delorme, à la maison des pères de l'oratoire de la rue Saint-Honoré, Gautier ne tarda pas à se rendre chez Torcy[4] et l'aborda par ces mots : Voulez-vous la paix, monseigneur ? Je viens vous apporter les moyens de la conclure. C'était, fait remarquer Torcy dans ses mémoires[5], demandez à un malade attaqué d'une longue et dangereuse maladie, s'il veut guérir. Si inattendue que fût une telle proposition, le cabinet de Versailles ne se départit pas de sa prudence, pas plus que les désastres essuyés jusqu'à ce jour n'avaient pu atteindre son inaltérable fierté. Louis XIV accepta avec reconnaissance l'offre de la paix ; mais, se souvenant des humiliations subies à Gertruydenberg, il refusa péremptoirement de s'adresser de nouveau à la Hollande, et déclara vouloir traiter avec le seul gouvernement britannique. Cette réponse donnée verbalement à Gautier, comme l'avait été l'offre apportée par celui-ci, fut accompagnée, selon la recommandation de Bolingbroke, d'une lettre de compliment sans signification apparente, mais destinée en réalité à faire connaître l'acceptation générale autrement que par la parole incertaine d'un obscur messager. La cour de Londres ayant ensuite proposé de transmettre elle-même à la Hollande les conditions du gouvernement français, Louis XIV, persistant dans sa résolution, refusa de s'adresser, même indirectement, aux états-généraux.

Dès que ceux-ci furent instruits de l'ouverture d'une négociation entre l'Angleterre et la France, ils désirèrent vivement enlever au cabinet de Londres l'honneur et l'avantage de la diriger. Répudiant comme par enchantement les sentiments de haine qu'ils avaient affichés jusqu'à ce jour contre la France, et d'une hostilité passionnée et systématique passant tout à coup à une complaisante condescendance, les Hollandais s'adressèrent à Louis XIV et, après avoir tout refusé au roi vaincu et isolé, ils offrirent de satisfaire pleinement le souverain recherché par les Anglais. Tant il est vrai qu'on retrouve les mêmes passions dans les affaires les plus considérables comme dans les plus mesquines, et que la politique qui préside aux relations des États n'est pas différente de celle qui règle les rapports des hommes ! Louis XIV fit répondre[6] par Torcy à Petkun, ministre du grand pensionnaire, qu'il avait essuyé, de la part des Hollandais, trop de demandes extravagantes et souffert dans la personne de ses ambassadeurs des traitements trop indignes, pour qu'il pût reprendre avec cette république des conférences infructueuses. C'était une première et bien légitime revanche de Gertruydenberg ! Bolingbroke, comprenant cette fière conduite, et conservant ainsi, comme il était juste, la direction du mouvement pacifique dont il avait donné l'impulsion, sortit alors des généralités vagues, et il demanda un mémoire détaillé des offres du gouvernement français.

C'est au moment même où 'Forey rédigeait ce mémoire que survenait cet événement imprévu et providentiel qui allait aider la France à soutenir ses droits incontestables, et puissamment faciliter l'œuvre entreprise par Bolingbroke. Joseph Ier, empereur d'Allemagne depuis six ans seulement, ayant à peine atteint sa trente-troisième année, encore plus vigoureusement constitué et bien mieux doué que Léopold son père, et paraissant devoir régner aussi longtemps que lui et avec plus de gloire, était emporté en trois jours par la petite vérole, ne laissant que deux filles et instituant pour son héritier[7] l'archiduc Charles, son frère. L'avènement de l'archiduc au trône impérial en aurait fait le premier potentat de l'Europe, si les alliés avaient continué à favoriser ses prétentions à la couronne d'Espagne, et, tandis que la France aurait été rabaissée bien au-dessous du rang qu'elle doit occuper dans le monde, la maison d'Autriche serait inopinément remontée au degré extraordinaire de puissance où, seul, Charles-Quint avait pu quelques années la maintenir. Ce changement de souverain[8] rendait donc plus indispensable encore, par la raison d'État européenne, un revirement de politique entrepris et jusque-là poursuivi pour la seule raison d'État britannique. La paix, que le nouveau ministère tory avait considérée et montrée comme une nécessité particulière pour l'Angleterre, devenait désormais une nécessité impérieuse pour toute l'Europe ; et à la vive impulsion déjà donnée par quelques hommes venait s'ajouter la force des événements pour assurer un dénouement naturel et nécessaire au repos universel.

Joseph Ier était mort le 17 avril. Mais, à cette époque de lentes et difficiles communications, l'importante nouvelle n'était encore parvenue ni à Versailles, le 22 avril[9], quand Torcy envoya son mémoire, ni à Londres, le 30, lorsqu'il y fut reçu. Néanmoins les bases de la négociation étaient déjà bien différentes[10] de celles de Gertruydenberg, et même des préliminaires de la Haye. Tandis, en effet, que le point de départ des conférences avait été jusque-là l'exclusion perpétuelle de la maison de Bourbon du trône d'Espagne, son maintien était maintenant considéré comme certain par le cabinet de Versailles. Le dévouement persistant des Espagnols envers Philippe V, sa propre opiniâtreté, et tant de brillantes victoires obtenues sur l'archiduc, devaient d'ailleurs, autant que la mort de Joseph Ier, déterminer l'Angleterre à admettre ce point essentiel. Il ne restait donc qu'à débattre les satisfactions à accorder aux puissances confédérées.

Parmi ces puissances, l'Angleterre était celle qui, tant à cause du rôle important joué par elle pendant la guerre, que pour l'initiative audacieuse qu'elle venait de prendre, avait le droit de se montrer la plus exigeante. En outre, la situation particulière des ministres tories, toujours en butte aux vives attaques de leurs adversaires, leur imposait l'obligation d'obtenir le plus d'avantages possible d'une paix que les whigs critiquaient amèrement avant même d'en connaître les conditions. Les demandes, que la couronne d'Angleterre présentait pour elle-même, furent donc exposées dans un mémoire[11] que fut chargé de porter à Versailles, en juillet 1711, l'habile Mathieu Prior, depuis longtemps façonné aux affaires, et élevé à l'école politique de Portland, de Jersey et de Bolingbroke. Ces demandes, dont la principale consistait à faire accorder aux Anglais, pour leur commerce, autant d'avantages qu'en posséderait la nation la plus favorisée, étaient en réalité trop considérables. Si on y eût accédé, le commerce français était à jamais ruiné, et l'Angleterre se serait assuré cette prépondérance universelle disputée avec raison à la France, enlevée naguère à la maison d'Autriche, et toujours si menaçante pour l'Europe, en même temps que souvent si dangereuse pour la puissance même qui la possède, qu'il est de l'intérêt de toutes les nations européennes qu'aucune ne s'en empare entièrement.

Prior ayant reçu l'ordre d'écouter les objections sans les discuter, et de recueillir les réponses sans rien modifier sur les demandes[12], Louis XIV jugea convenable de transporter le siège de la négociation à Londres et d'y envoyer[13], avec Gautier, Ménager, député de la ville de Rouen au conseil de commerce, dont la grande expérience sur les matières qui allaient être traitées devait, autant que sa sage circonspection, être utile aux intérêts de son gouvernement. Grâce à la ferme volonté de Bolingbroke et à la loyauté pleine de noblesse qu'il sut y déployer, les conférences, commencées le 26 août, purent être terminées dans les premiers jours d'octobre[14]. A l'exception des questions relatives au commerce, qu'on décida devoir être réglées de la manière la plus juste et la plus raisonnable, et qui, après avoir été discutées, furent toutes comprises dans cette formule vague et générale, les points principaux furent débattus et admis tels à peu près qu'on allait les arrêter dans le traité définitif. L'examen des intérêts de quelques alliés fut renvoyé à la discussion générale. Mais on établit d'une manière incontestable[15] l'obligation, imposée à Louis XIV et à son petit-fils, de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher la réunion sur la même tête des couronnes de France et d'Espagne. C'était là, en effet, le seul intérêt européen. Ne pas enlever à un prince français la possibilité, même la plus éventuelle, de réunir un jour sous un même sceptre ces deux grands États, eût été s'exposer, du côté des Bourbons, au même danger du cumul des couronnes dont on venait de se garantir contre les Habsbourg ; c'eût été tomber dans une étrange et aussi coupable inconséquence. Toutes les autres questions n'étaient que subsidiaires et particulières à divers gouvernements. Celle-là seule était capitale. On la posa à Londres, en se promettant de la résoudre à Utrecht.

Le moment approche, en effet, où va se terminer cette longue contestation, qui a rempli de ses vicissitudes diverses la seconde moitié d'un siècle et le commencement de l'autre. A mesure qu'on marche vers l'acte final du drame, de nouveaux et redoutables obstacles sont suscités, qui semblent devoir en retarder le paisible et indispensable dénouement. Les nombreuses passions, engagées dans cette lutte acharnée, redoublent d'efforts pour l'emporter sur la raison calme et droite qui dirige un mouvement nécessaire et destiné à triompher. C'est en vain que le comte de Gallasch, ambassadeur de l'empire, s'unit aux whigs les plus exaltés, et, ne se contentant pas de jeter le ridicule sur les ministres tories, forme une cabale puissante[16], en vue de méconnaître à la reine le pouvoir absolu, que lui donne la constitution, de faire la guerre ou la paix. Anne le chasse de sa présence et lui interdit l'entrée de la cour. C'est en vain que Buys se fait charger par les états-généraux d'aller à Londres[17] combattre la nouvelle politique du cabinet anglais. Moins audacieux que l'ambassadeur de l'empire, mais plus dangereux, et aux attaques ouvertes préférant les sourdes menées, il essaye d'entraver la marche de la négociation, et, continuant la tactique de Gertruydenberg, il multiplie les objections et les obstacles, semblant d'abord tout accepter afin d'avoir le droit de tout réfuter[18]. Mais il ne parvient pas plus à ébranler la conviction de la souveraine qu'à accréditer l'accusation dirigée contre Bolingbroke d'avoir abandonné la Hollande, et celui-ci, lui renvoyant ce reproche, a le droit d'écrire fièrement : Quant à ce point, je ne vous dis que deux mots, mais significatifs : c'est que la reine ne fera jamais la paix avec la France comme les Hollandais l'ont faite à Nimègue ![19] C'est en vain encore que Bothmar, envoyé de l'électeur de Hanovre, héritier présomptif du trône d'Angleterre[20], escompte l'influence future de son maître et la met au service des ennemis de la France. La Chambre des communes, qui représente la plus récente opinion du pays, reste fidèle aux tories, qui l'ont conquise par leurs écrits, qui l'ont enthousiasmée par leurs actes, et qui la séduisent tous les jours par leurs discours entraînants. Mais la majorité de la Chambre haute se laisse gagner par les manœuvres des whigs, et vote, le 19 décembre, une adresse à la reine pour la détourner de la paix[21]. Anne crée brusquement douze nouveaux pairs qui lui rendent la majorité un moment perdue, et qui terminent dans l'intérêt de la cour un débat suscité par de rancuneuses haines ou par d'ambitieuses visées. C'est vainement enfin que le prince Eugène, voyant affaiblie l'influence du grand pensionnaire Heinsius, et détruite celle de Marlborough, accourt à Londres[22] pour ajouter ses propres forces aux forces chancelantes des deux hommes qui, avec lui, composaient le triumvirat si redoutable pour Louis XIV. Bolingbroke, auquel la reine, prétextant une maladie, l'a renvoyé, réfute[23] victorieusement ses arguments, et démontre avec éloquence l'inanité de ses plaintes. Se sentant impuissant à combattre ouvertement une politique si bien défendue, et à laquelle une éclatante manifestation de la Chambre des communes[24] vient de donner l'assentiment national, le prince Eugène recourt alors à l'intrigue, aux complots et aux plus basses menées[25]. Avec Devonshire et Nottingham, il essaye de renverser le gouvernement d'Anne et d'élever sur le trône l'électeur de Hanovre. A Godolphin et à Marlborough, il propose l'assassinat de Harley et de Bolingbroke[26]. Mais il ne parvient à soulever qu'une vile populace : La ferme attitude des ministres fait avorter les conspirations, comme leur courage sait affronter les plus odieuses attaques, et Eugène quitte Londres avec la honte de les avoir entreprises et l'amertume d'y avoir échoué. Aucun des adversaires de la paix n'a réussi, parce qu'ils sont venus briser leurs efforts, non-seulement contre des hommes intrépides et convaincus, mais surtout contre une idée juste et nécessaire. La Hollande fut bientôt obligée, contre son gré, et avec bien moins de sincérité que l'Angleterre, de suivre son exemple ; et la reine de la Grande-Bretagne fit signifier aux ministres des alliés que le congrès pour la paix se tiendrait à Utrecht[27], qu'il s'ouvrirait dans le mois de janvier, et qu'elle avait nommé, pour l'y représenter, le docteur Robinson, évêque de Bristol, et le comte de Strafford, son ambassadeur en Hollande, comme, de son côté, le roi de France avait désigné pour ses ambassadeurs : Ménager, Huxelles et l'abbé de Polignac.

 

 

 



[1] Mémoires de Torcy, p. 665.

[2] Mémoires de Torcy, ibid. De Flassan, Histoire de la diplomatie, t. IV, p. 297 et suivantes. Lettres de Bolingbroke, ouvrage déjà cité.

[3] Le jugement que je porte sur Gautier est basé sur les extraits suivants de la correspondance de Bolingbroke : ... On aurait pu prouver que le passeport envoyé ici est un de ceux remis à Fontainebleau, quoique Gautier fût prêt à jurer qu'il l'avait reçu quelques mois auparavant, ce qui, je l'avoue, n'a pas fait gagner l'abbé dans mon estime. Lettre à Prior du 29 septembre (10 octobre) 1712. — Je vous avoue, monsieur, que je suis entièrement de votre opinion à l'égard de l'abbé Gautier, qui est fort heureux d'avoir un patron tel que vous. Lettre à Torcy du 30 septembre (11 octobre 1712). — Gautier m'a tourmenté à la mort pour que j'écrive une lettre à M. de Pontchartrain, afin de faire relâcher un navire anglais qui a été pris pendant la suspension d'armes. Je soupçonne que le bon abbé agiote à l'aide de son ministère. Lettre à Prior du 15-26 septembre 1713. Lettres de Bolingbroke, t. II, p. 134, 178 et 321. L'abbé Gautier n'avait pourtant pas été oublié. Il avait reçu de Louis XIV l'abbaye d'Olivet (diocèse de Bourges) et de Savigny (diocèse d'Avranches), du roi d'Espagne, Philippe V, une pension de 12.000 fr. sur l'archevêché de Tolède, et de la reine d'Angleterre une pension de 6.000 livres avec un très-riche présent. Il désirait un évêché, mais il ne put jamais l'obtenir. Il mourut à Paris en 1720.

[4] L'abbé Alari raconte différemment, et comme les tenant de l'abbé Gautier, certaines particularités de l'entrevue avec Torcy. Celui-ci, averti par Gautier de son arrivée à Paris, et intéressé à le voir par une lettre qui piquait adroitement sa curiosité, lui aurait donné rendez-vous dans la plaine de Montrouge, et là aurait reçu communication du but de son voyage. Ce récit se réfute lui-même. Peut-on admettre en effet, d'un côté, que la présence à Versailles d'un inconnu comme Gautier ait pu avoir des inconvénients ; de l'autre, qu'un personnage tel que le ministre des relations extérieures se soit rendu, en plein champ, au mois de janvier, pour aller écouter des confidences d'une importance très-douteuse encore ? Ce sont autant de circonstances qui ajoutent à la singularité, et introduisent un certain romanesque dans l'histoire, mais qui, à défaut de la vérité, dont elles sont dépourvues, devraient en avoir au moins l'apparence, c'est-à-dire la vraisemblance.

[5] Mémoires de Torcy, ibid., p. 666.

[6] Page 668 des Mémoires de Torcy.

[7] On sait que ce ne fut que le successeur de Joseph Ier, Charles VI, qui, en 1719, fit un règlement, connu sous le nom de pragmatique sanction, par lequel il appelait à sa succession, à défaut d'enfants mâles, sa fille aînée, puis ses autres filles, et enfin ses nièces.

[8] Il avait une autre conséquence également favorable à la non-continuation de la guerre : l'archiduc Charles, le nouvel empereur d'Allemagne, n'aimait pas le prince Eugène. Voici l'explication qu'en donne Saint-Simon : Le prince Eugène, dit-il, était particulièrement aimé et estimé de Joseph Ier, dont il avait toute la confiance. L'Empereur n'avait jamais aimé ni bien traité son frère l'archiduc Charles. Celui-ci avait sans cesse manqué de tout en Espagne de la part de la cour de Vienne. Il s'en prenait au prince Eugène, qui pouvait tout sur ces sortes de dispositions, et surtout il ne lui avait point pardonné son refus opiniâtre de venir conduire et pousser la guerre d'Espagne. Mémoires, t. VI, p. 195.

[9] Ces dates sont très-importantes en ce qu'elles prouvent qu'avant même la mort de Joseph Ier, les droits de Philippe V à la couronne d'Espagne étaient fermement soutenus par le cabinet de Versailles.

[10] Ce point est incontestablement établi par le mémoire lui-même, qu'il serait trop long de citer ici. Écrit avec circonspection et habileté, il comprend six articles, dont le premier est relatif aux sûretés à accorder aux Anglais pour leur commerce en Espagne, dans les Indes et dans la Méditerranée. Le deuxième a trait à la barrière à former dans les Pays-Bas pour la sûreté de la Hollande. Le troisième concerne certains alliés. Le quatrième établit le maintien de Philippe V sur le trône d'Espagne, et le cinquième et le sixième s'occupent du choix des plénipotentiaires et des lieux où ils se réuniront. — Au surplus, ce fait important est reconnu par l'historien Schœll lui-même, si peu favorable qu'il soit d'habitude à la France. On lit dans son Histoire des États européens, t. XXIX, p. 25 : La France, qui auparavant avait fait les demandes les plus humiliantes pour obtenir la paix, fut recherchée par l'Angleterre, et on ne parla pas plus des préliminaires de la Haye et de Gertruydenberg que s'il n'en avait jamais été question. Passage relaté par M. Giraud dans son examen déjà cité.

[11] Le mémoire était divisé en deux parties : la première avait trait aux alliés de l'Angleterre, la seconde aux avantages particuliers à accorder à cette puissance. Mais c'est cette seconde partie principalement qui offrait des difficultés.

[12] A chaque objection qu'on lui faisait, il montrait son instruction, courte mais catégorique, signée de la main de la reine, et dont voici les propres termes : Le sieur Prior est pleinement instruit et autorisé de communiquer à la France nos demandes préliminaires et de nous en rapporter les réponses. A. R. Mémoires de Torcy, p. 670.

[13] Torcy fit très-spirituellement sentir à Bolingbroke ce qu'il y avait de déplaisant dans le mutisme par ordre de Prior. Il écrivit le 3 août 1711 à Bolingbroke : J'ai vu avec beaucoup de plaisir M. Prior revenir ici après un intervalle de plusieurs années, et j'aurais bien souhaité qu'il eût plus de liberté d'employer les talents qu'il a, et dont je suis persuadé qu'il aurait fait un bon usage. J'espère, Monsieur, que M. Ménager, qu'il mène avec lui, suppléera à ce qu'il n'a pu faire. Page 45 du tome Ier de la Correspondance de Bolingbroke et de Torcy.

[14] Le 7 octobre, et non le 8, comme je l'ai vu énoncé dans plusieurs ouvrages. Voir la lettre de Bolingbroke du 7 (page 90 du tome Ier de la Correspondance).

[15] Article II des préliminaires. Les voici d'ailleurs tout en tiers, extraits des Actes et Mémoires concernant la paix d'Utrecht, tome I, p. 131 et suivantes.

 

Le roi voulant contribuer de tout son pouvoir au rétablissement de la paix générale, Sa Majesté déclare :

ARTICLE Ier

Qu'elle reconnaîtra la reine de la Grande-Bretagne, en cette qualité, comme aussi la succession de cette couronne, selon l'établissement présent.

ARTICLE II.

Qu'elle consentira volontiers, et de bonne foi, qu'on prenne toutes les mesures justes et raisonnables, pour empêcher que les couronnes de France et d'Espagne ne soient jamais réunies en la personne d'un même prince, Sa Majesté étant persuadée qu'une puissance si excessive serait contraire au bien et au repos de l'Europe.

ARTICLE III.

L'intention du roi est que tous les princes et États engagés dans cette guerre, sans aucune exception, trouvent une satisfaction raisonnable dans le traité de paix qui se fera, et que le commerce soit rétabli à l'avenir à l'avantage de la Grande-Bretagne, de la Hollande, et des autres nations qui ont accoutumé de trafiquer.

ARTICLE IV.

Comme le roi veut aussi maintenir exactement l'observation de la paix, lorsqu'elle aura été conclue, et l'objet que le roi se propose étant d'assurer les frontières de son royaume, sans inquiéter en quelque manière que ce soit les États de ses voisins, Sa Majesté promet de consentir, par le traité qui sera conclu, que les Hollandais soient mis en possession des places fortes qui y seront spécifiées, dans les Pays- Bas, qui serviront à l'avenir dé barrière, pour assurer le repos de la Hollande contre toutes sortes d'entreprises du côté de la France.

ARTICLE V.

Le roi consent aussi qu'on forme une barrière sûre et convenable pour l'Empire et pour la maison d'Autriche.

ARTICLE VI.

Quoique Dunkerque ait coûté au roi de très-grosses sommes, tant pour l'acquérir que pour le fortifier, et qu'il soit nécessaire de faire encore une dépense considérable pour en raser les ouvrages, Sa Majesté veut bien cependant s'engager à les faire démolir, immédiatement après la conclusion de la paix, à condition qu'on lui donnera un équivalent pour les fortifications, à sa satisfaction. Et comme l'Angleterre ne peut pas fournir cet équivalent, la discussion en sera remise aux conférences qui se tiendront pour la négociation de la paix.

ARTICLE VII.

Lorsque les conférences pour les négociations de la paix seront formées, on y discutera de bonne foi et à l'amiable toutes les prétentions des princes et États engagés dans cette guerre, et on ne négligera rien pour les régler et terminer à la satisfaction des parties intéressées.

En vertu du plein pouvoir du Roi, nous, soussigné, chevalier de l'ordre de Saint-Michel, député au conseil de commerce, avons conclu au nom de Sa Majesté les présents articles préliminaires. En foi de quoi nous avons signé.

MÉNAGER.

Fait à Londres, le 27 septembre (v. st.) ou 8 d'octobre (n. st.) 1711.

[16] Swift, Histoire de la reine Anne, p. 147 et 148 ; Mémoires de Bolingbroke ; Mémoires de Torcy.

[17] Ce qui prouve évidemment le désir général de la paix et le besoin qu'on en avait en Angleterre, c'est que l'arrivée, à Londres, de Buys, qu'on savait venir intriguer contre les efforts de Bolingbroke, fut accueillie par une baisse de 8 pour cent sur les fonds publics (Lettres de Bolingbroke, t. I, p. 112).

[18] Il essaya d'accuser Bolingbroke d'avoir abandonné la Hollande et traité à l'insu de cette puissance. L'accusation était sans fondement et a déjà été détruite par M. Giraud. La correspondance de Bolingbroke avec Buys en fournit la preuve évidente. Lorsque Bolingbroke reçut le mémoire de Torcy, il le communiqua à lord Raby (plus tard comte de Strafford), ambassadeur d'Angleterre auprès des États-généraux, avec ordre d'en faire part au grand pensionnaire. C'est en réalité la Hollande qui chercha à abandonner l'Angleterre, comme nous l'avons dit précédemment. Voir d'ailleurs une lettre de Bolingbroke à Harrisson, du 21 septembre 1711 (p. 80 et suivantes du tome I des Lettres de Bolingbroke) qui montre avec raison que les intérêts de la Grande-Bretagne doivent cesser d'être regardés comme la propriété des autres nations.

[19] Lettre de Bolingbroke à M. d'Hervaert, page 75 du tome I. On sait qu'à Nimègue les Hollandais traitèrent séparément avec la France et sans le concours de leurs alliés.

[20] Un acte du parlement britannique, du 22 mars 1701, assurait la succession d'Anne à l'électeur de Hanovre. Voici comment l'électeur de Hanovre était le plus proche héritier du trône dans la ligne protestante. Il était le fils aîné de la duchesse Sophie, issue du mariage de l'électeur palatin Frédéric V et d'Élisabeth d'Angleterre, fille de Jacques Ier. La généalogie doit être ainsi établie :

[21] Voici la harangue de la reine Anne à laquelle répondait cette adresse : Harangue de la reine aux deux chambres, prononcée le 18 décembre 1711.

 

MILORDS ET MESSIEURS,

Je vous ai assemblés aussitôt que les affaires publiques l'ont permis, et je suis bien aise de pouvoir présentement vous dire que, nonobstant les artifices de ceux qui se plaisent dans la guerre, on a réglé le lieu et le jour pour commencer à traiter de la paix générale.

Nos alliés, surtout les états-généraux, dont je regarde les intérêts inséparables des miens propres, ont témoigné, par leur prompt consentement, l'entière confiance qu'ils avaient en moi, et je n'ai pas raison de douter que mes sujets ne soient aussi persuadés du soin particulier que j'ai d'eux.

Mon principal dessein est que la religion protestante, les lois et les libertés de cette nation vous soient conservées, en assurant la succession à la couronne, comme elle a été réglée par le parlement, dans la maison d'Hanovre.

Je ferai en sorte qu'après la guerre, qui a coûté tant de sang et de si grandes sommes, vous trouviez votre intérêt dans le commerce, qui s'étendra et qui augmentera par la paix, avec les autres avantages qu'une souveraine tendre et affectionnée peut procurer à un peuple obéissant et fidèle.

Les princes et les États qui sont engagés avec nous dans cette guerre étant en droit, suivant les traités, d'assurer leurs différents intérêts à la prochaine paix, je ferai non-seulement tout mon possible pour procurer à chacun une satisfaction raisonnable, mais aussi je m'unirai avec eux par les engagements les plus étroits, pour continuer l'alliance, afin de rendre la paix générale sûre et durable.

Le meilleur moyen de mettre ce traité en exécution, c'est de travailler de bonne heure aux préparatifs de la campagne. C'est pourquoi je vous demande, à vous, Messieurs de la Chambre des communes, les subsides nécessaires pour la guerre de l'année prochaine, et je vous recommande instamment de faire une telle diligence que nos ennemis soient convaincus que, si nous ne pouvons pas obtenir une bonne paix, nous sommes en état de continuer la guerre avec vigueur.

Il sera toujours en votre pouvoir d'employer tout ce que vous me donnerez à l'usage que vous trouverez à propos, et je ne doute pas que, peu de temps après qu'on aura commencé de travailler au traité, vous ne puissiez juger du succès.

 

MILORDS ET MESSIEURS,

Comme vous m'avez aidée avec plaisir à soutenir cette longue et pesante guerre, aussi je m'assure qu'il n'y a point de véritable protestant, ou de bon sujet, qui puisse envier à la Grande-Bretagne et à moi la gloire et la satisfaction de la finir par une paix juste et honorable pour nous et pour nos alliés.

Une telle paix donnera une nouvelle vigueur à notre commerce étranger, et je ferai tout mon possible pour profiter de l'heureuse occasion qui se présente pour faire fleurir nos manufactures : ce qui soulagera mes sujets dans les dépenses excessives qu'ils sont obligés de faire pour entretenir les pauvres. Je travaillerai aussi à corriger les abus qui se sont introduits dans une partie du gouvernement, pendant une si longue guerre.

Je ne puis finir sans vous recommander fortement à tous l'unanimité, et que vous évitiez avec soin tout ce qui pourrait donner lieu à l'ennemi de croire qu'il y a de la division entre nous, et par conséquent empêcher que nous n'obtenions une bonne paix, dont nous avons de si raisonnables espérances, et qui nous parait si prochaine.

Je prie Dieu de diriger vos délibérations à ce but, afin qu'étant délivrés du premier fardeau de la guerre, vous deveniez un peuple heureux et florissant.

[22] Il y arriva le 6 janvier 1712.

[23] Au reproche qu'adressa Bolingbroke à l'Autriche et à la Hollande de n'avoir jamais fourni le nombre de troupes et l'argent fixés par leurs engagements, le prince Eugène répondit en montrant un état duquel il résultait que l'empereur pourrait employer à la campagne suivante, contre la France et l'Espagne, soixante-huit mille hommes d'infanterie, vingt-deux mille hommes de cavalerie et des sommes considérables. Ce à quoi Bolingbroke répliqua avec raison que le futur ne pouvait remédier au passé, ni indemniser l'Angleterre d'avoir supporté, année commune, depuis qu'Anne était sur le trône, un subside de 5.369.621 livres sterling (120.516.472 livres tournois).

[24] Cette adresse, rédigée, dit-on, par Thomas Hanmer, un des membres les plus distingués de la chambre, sur les pièces et les notes fournies par Bolingbroke, fut présentée dans le milieu de janvier 1712. Elle est fort longue, très-claire et irréfutable. Swift la cite tout entière, p. 204 et 205 de son Histoire du règne de la reine Anne.

[25] Eugène, dit Bolingbroke dans sa Lettre sur l'Histoire, irrité de n'avoir pu faire prévaloir ses idées auprès d'Anne et de son conseil, finit par jouer un personnage indigne d'un si grand homme. Voir Swift et Torcy. Le déshonorant voyage du prince Eugène en Angleterre, dit Saint-Simon. Mémoires, t. VI, p. 175.

[26] Marlborough ayant un jour fait observer au prince Eugène qu'il croyait impossible de réussir à recommencer la guerre tant qu'Anne garderait les ministres actuels : Eh bien, répliqua Eugène, je sais qu'ils vont très-peu accompagnés aux maisons royales, notamment à Windsor ; rien n'est plus facile que de les faire assassiner sur la route. L'expédient sera efficace. — J'en conviens, répondit Godolphin, mais nos lois ont elles-mêmes une telle efficacité que quiconque se permettrait un attentat aussi odieux serait pendu sans rémission, quel que fût son rang.

[27] Flassan, déjà cité. Schœll, Histoire des États européens, t. XXIX, p. 29. Actes et mémoires touchant la paix d'Utrecht, déjà cités. Lettres de Bolingbroke, t. I, p. 120. Les ministres anglais avaient d'abord désigné la Haye ; mais le gouvernement français fit remarquer l'inconvénient de traiter dans une ville où Heinsius avait tant d'influence. Le cabinet de Versailles offrit le choix entre Utrecht, Liège ou Aix-la-Chapelle.