HISTOIRE DE NAPOLÉON

TOME SECOND

 

CHAPITRE DIX-HUITIÈME.

 

 

SOMMAIRE : Étrange démarche de Fouché. — Divorce de Napoléon. — Son mariage avec Marie-Louise. — Différends avec le pape. — Singuliers projets. — Bernadotte loi de Suède. — Occupation du Valais. — Protestation de la Russie. — Naissance du roi de Rome. — Mauvaises dispositions de l'empereur Alexandre. — Préparatifs d'une grande expédition.

1810 À 1811.

 

Le retour de Napoléon en France fut un triomphe ; partout les acclamations les plus vives témoignaient l'amour et l'admiration des peuples.

L'Europe offrait alors le contraste le plus bizarre : le roi de Prusse rentrait dans sa capitale, en vassal amnistié ; Vienne était frappée de stupeur ; Londres demeurait humiliée, et Paris nageait dans l'ivresse des fêles de la victoire et de la paix. Bientôt les princes de l'Allemagne et de l'Italie se virent réunis dans la capitale de celui qui les traitait en protecteur. Les souverains de la Saxe, de la Bavière, de la Westphalie, de la Hollande et de Naples, y parurent. C'était Napoléon, qui avait édifié leurs trônes, il était juste qu'ils formassent le cortége de son triomphe.

Napoléon avait attaché à sa couronne toutes les prospérités de la victoire ; cependant au milieu de cette joie du succès, il était poursuivi d'une idée pénible. Il avait résolu son divorce avec l'impératrice Joséphine, et dans son cœur les intérêts de la politique, l'avenir de la dynastie nouvelle, qu'il venait de fonder, livraient un combat cruel à la tendre affection, à la juste estime, à la sincère reconnaissance. Dès long-temps, avant la campagne qui venait de se terminer, Fouché avait, sans mission, proposé à Joséphine de dissoudre son mariage. Cette démarche, à laquelle l'officieux ministre donnait pour motif le bonheur de la France, causa une vive douleur à l'impératrice, elle irrita l'empereur ; et s'il ne chassa pas Fouché, à la vive sollicitation de Joséphine, c'est qu'il avait déjà secrètement arrêté ce divorce en lui-même, et qu'il ne voulait pas, par cet acte rigoureux, s'exposer au contrecoup de l'opinion.

Joséphine s'était constamment montrée la meilleure amie de Napoléon, envers qui elle professait en toute occasion une soumission, un dévouement, une complaisance sans bornes. Aussi leur union avait-elle constamment été fort tendre et fort douce.

Toutefois Joséphine prévoyait l'avenir ; elle sentait bien : qu'un mariage n'est complet et réel qu'avec des enfants ; or, sa stérilité était un mal sans espérance. Elle s'occupa néanmoins d'y trouver un remède, et elle usa de toute son influence sur l'esprit de Napoléon pour le décider a se choisir un successeur, en usant des pouvoirs illimités dont l'avait investi la constitution impériale. Elle chercha naturellement à fixer les idées de Napoléon sur Eugène Beauharnais, fils issu de son premier mariage, et par conséquent beau-fils de l'empereur ; mais un fils de son frère Louis et d'Hortense Beauharnais parut, pendant sa courte existence, plus probablement destiné à recueillir cet immense héritage. Napoléon semblait attaché à cet enfant : un jour, en le voyant s'amuser du son du tambour, et prendre plaisir à regarder des armes, il s'écria, dit-on : Voilà un enfant fait pour me succéder, et peut-être pour me surpasser.

Le choix d'un héritier qui tenait de si près à Joséphine, était encore de nature à la satisfaire, puisqu'il ne faisait que resserrer les liens qui l'unissaient à l'empereur ; mais elle ne jouit pas long-temps de cette perspective. Le fils de Louis et d'Hortense mourut. Napoléon fit éclater le plus profond chagrin ; mais Joséphine se désola en femme qui n'avait plus d'espérance.

Cependant, à l'exception du malheur qu'elle avait de ne pas avoir donné d'enfant à son époux, Joséphine avait à son affection autant de droits qu'une femme en puisse avoir. Elle avait partagé sa fortune plus humble, et, par sa conduite adroite pendant son expédition en Egypte, élite avait préparé les succès brillants qu'il avait obtenus à son retour ; elle avait aussi beaucoup contribué à rendre son gouvernement populaire, en tempérant les accès soudains dé colère auxquels son humeur naturelle le portait à s'abandonner. Personne ne pouvait comprendre, comme Joséphine, tous les secrets de ce caractère ; personne n'osait, comme elle, s'exposer à son mécontentement, plutôt que de ne pas lui donner un avis utile.

Lorsque Napoléon fut résolu an divorce, Joséphine obéit. Ce fut pour elle une peine mortelle, et pourtant elle se soumit franchement. Elle se conduisit avec beaucoup de grâce et d'adresse : elle désira que son fils, le prince Eugène, fût mis à la tête de cette affaire.

Le divorce de Napoléon et de Joséphine est unique en son genre. Il n'altéra en rien l'union des deux familles : ce fut un sacrifice pénible, mais égal. Le 15 décembre, Napoléon et Joséphine comparurent devant l'archichancelier, la famille de Bonaparte, les principaux officiers de l'état, en un mot, devant le conseil impérial assemblé. Dans cette réunion, Napoléon exposa le grand intérêt national qui exigeait qu'il laissât des successeurs de son sang, et des héritiers de son amour pour son peuple, pour occuper le trône sur lequel la Providence l'avait placé. Il ajouta que depuis plusieurs années il avait renoncé à l'espoir d'avoir des enfants de son épouse chérie, l'impératrice Joséphine, et qu'en conséquence il avait résolu d'immoler les sentiments de son cœur au bien de l'état, et de demander la dissolution de son mariage : il n'avait encore que quarante ans, dit-il, et il pouvait espérer de vivre assez long-temps pour inspirer ses propres sentiments aux enfants que la Providence lui enverrait, et pour les instruire dans la science du gouvernement. Il appuya surtout sur la tendresse et la fidélité d'une épouse qui avait été sa compagne pendant quinze ans d'une union heureuse. Couronnée de sa propre main, comme elle l'avait été, il désirait qu'elle conservât pendant toute sa vie le rang d'impératrice.

Joséphine se leva les larmes aux yeux, et, d'une voix entrecoupée, elle exprima en peu de mots des sentiments semblables à ceux de l'empereur. Les deux époux réclamèrent alors de l'archichancelier un certificat de leur demande mutuelle en séparation, et cette pièce fut délivrée, en due forme, d'après l'autorisation du conseil.

Le sénat fut ensuite assemblé, et le 16 décembre, il rendit un sénatus-consulte, autorisant la séparation de l'empereur et de l'impératrice, et assurant à Joséphine un douaire de deux millions de francs, avec le rang d'impératrice durant sa vie. On vola à Napoléon et à Joséphine des adresses, où était consacré le devoir pour chacun de soumettre au bien public ses plus chères affections.

L'union de Napoléon et de Joséphine étant civilement dissoute, il ne restait plus qu'à obtenir l'intervention des autorités spirituelles. L'archichancelier, au nom du couple impérial, présenta une requête, à cet effet, à l'officialité, ou tribunal ecclésiastique de Paris, qui n'hésita pas à annuler le mariage.

Alors l'empereur se rendit à Saint-Cloud, où il passa quelques jours dans la retraite ; Joséphine, de son côté, fixa son séjour dans le beau domaine de la Malmaison, et plus tard à Navarre.

Le divorce de Napoléon lit grand bruit. Son trône, le plus élevé de l'Europe, fut l'objet de l'ambition de toutes les maisons régnantes. La politique y appelait trois princesses : une de la maison de Russie, une de la maison d'Autriche, une de la maison de Saxe.

Des négociations furent entamées avec la Russie. Il en avait déjà été touché quelques mots par l'empereur Alexandre à Erfurt ; mais il s'éleva des difficultés : il y eut, a ce sujet, des dissentiments d'opinion dans la famille impériale ; toutefois, il paraît que l'empereur Alexandre n'hésitait pas : seulement on exigeait que la princesse qui deviendrait l'épouse de Napoléon eut une chapelle russe dans l'intérieur du palais des Tuileries, avec ses popes, son clergé et le libre exercice de sa religion.

D'un autre côté, une lettre du comte de Narbonne avait annoncé que quelques insinuations lui avaient été faites à Vienne, et qu'il avait pu en conclure qu'une alliances avec une archiduchesse pourrait entrer dans les vues de l'Autriche.

Un conseil privé extraordinaire fut convoqué, et la question du choix à faire y fut posée après la lecture des dépêches de Saint-Pétersbourg et de Vienne. Les opinions furent divisées entre une princesse russe et une princesse autrichienne. Ce dernier avis fut celui de la majorité. ; il fut déterminé par la haute considération du maintien de la paix générale : le mariage avec l'archiduchesse fut préféré ; peut-être même était-il résolu avant la délibération, et il y a de fortes raisons de croire qu'il avait été stipulé dans les causes secrètes du dernier traité. Quoi qu'il en soit, le prince Eugène en fit la demande formelle au prince de Schwartzemberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, et le ministre des affaires étrangères eut les pouvoirs de signer avec cet ambassadeur le contrat de mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, en prenant pour modèle celui de Louis XVI avec Marie-Antoinette. Ce contrat fut signé dans la soirée. Le prince Berthier partit aussitôt pour Vienne, afin de faire la demande dans les formes solennelles, et l'archiduc Charles épousa Marie-Louise comme représentant de l'empereur des Français.

Napoléon voulut toutefois se dispenser du cérémonial qui avait en lieu pour la Déception de Marie-Antoinette. Près de Soissons, un cavalier, seul, et dent le costume n'avait rien de remarquable, dépassa la voiture dans laquelle était la jeune impératrice, et eut la hardiesse de rebrousser chemin, comme pour l'examiner de plus près. Le carrosse s'arrêta, la portière fut ouverte, et Napoléon, s'affranchissant de l'étiquette, se nomma lui-même à son épouse, et l'accompagna à Soissons. La cérémonie du mariage fut célébrée à Paris, dans le grand salon du Musée, par le cardinal Fesch, oncle de Bonaparte.

Des fêtes splendides furent données a cette occasion. Le prince de Schwartzemberg, au nom de son souverain, en donna une durant laquelle le feu prit à la salle de bal, construite dans le jardin : rien ne put arrêter les progrès de l'incendie ; plusieurs personnes y périrent, et, sans doute, le nombre des victimes eût été plus grand, si Napoléon, accouru au milieu de la nuit sur le lieu de cette catastrophe, n'eût lui-même donné l'exemple de leur porter secours. Le peuple, qui avait vu avec peine l'empereur se séparer de Joséphine pour épouser une princesse du sang royal, et qui, entrant jusqu'à un certain point dans la raison politique, eût applaudi à son mariage avec la fille d'un de ses généraux, regarda cet incendie comme un funeste présage. Napoléon lui-même en conçut un pénible pressentiment.

Le mariage de l'empereur fut jugé en France avec des sentiments divers. Joséphine avait su se faire aimer, le peuple voyait en elle une reine populaire, et le mariage de l'empereur des Français avec une archiduchesse, semblait aux vieux républicains une mésalliance. D'un autre côté, on croyait voir dans cette union le gage d'une paix durable. Quant à Napoléon, dans sa vie privée, rien ne pouvait plus contribuer à son bonheur que son union avec Marie-Louise. Il avait coutume de la comparer à Joséphine, en accordant à celle-ci tous les avantages de l'esprit et des grâces, et en attribuant à l'autre les charmes de là simplicité, de la modestie et de l'innocence. Sa première épouse employait toutes les ressource de l'art pour faire valoir et pour rehausser ses charmes ; la seconde, pour plaire, n'avait recours qu'à la jeunesse et à la nature. Joséphine administrait mal ses revenus, et contractait des dettes sans scrupule ; Marie-Louise se renfermait dans les bornes des siens. Joséphine, accoutumée aux intrigues politiques, aimait à gouverner son mari, à l'influencer, à le guider ; Marie-Louise ne songeait qu'à lui obéir. L'une était une excellente femme, une amie à toute épreuve, une épouse dévouée et intelligente ; l'autre une esclave apathique et hautaine.

Le 27 avril, Napoléon partit avec la nouvelle impératrice pour Bruxelles, et le 30 il était au château impérial de Laken. Quelques jours furent donnés à ce voyage dans la Belgique, dont les habitans saluèrent avec ivresse la fille de leur ancien souverain, devenue l'épouse de celui qui les avait mis au niveau des prospérités de la France. Le retour à Paris des deux voyageurs eut lieu par Dunkerque, Lille, le Havre et Rouen. Partout le cri de la paix se mêla aux bénédictions des peuples ; mais ce vœu ne pouvait être entendu.

L'Angleterre observait avec anxiété la marche de l'empereur, elle prêtait une oreille attentive aux acclamations de la France ; et de son côté Napoléon observait la contenance de son implacable ennemie : en parcourant les côtes septentrionales de son empire, il se pénétra de plus en plus de la nécessité d'un blocus continental, que sa politique commandait de plus en plus rigoureux.

Dès le 6 janvier, la Suède y avait accédé, et la restitution de la Poméranie l'avait récompensée de sa soumission ; désormais, les traités ne devaient plus avoir d'autres bases, les ruptures et les alliances d'autres motifs. L'année 1810 allait présenter le système continental comme une guerre à outrance faite à la commerçante Angleterre. Jusqu'alors l'infidélité de nos alliés du continent avait rendu vaines toutes les entreprises contre cette puissance ; bientôt ils seront entraînés dans les dangers du système continental, c'était une tyrannie, mais une tyrannie que Napoléon jugeait nécessaire.

La Hollande attire la première l'attention de l'empereur ; Louis gouverne depuis quatre ans ses provinces que fait fleurir un immense commerce ; le 24 janvier, ses ports sont déclarés suspects ; le 16 mars, Napoléon réunit à la France le Brabant, la Zélande et une partie de la Gueldre ; ces provinces forment dès lors le département des Bouches-du-Rhin et des Bouches-de-l'Escaut. Louis apprend en même temps qu'une armée de dix-huit mille hommes s'avance pour soutenir en Hollande le blocus continental : il oppose alors une résistance toute patriotique aux ordres impérieux de son frère : et plutôt que de consacrer, par sa sanction, une injustice flagrante, il abdique le 1er juillet, en faveur de son fils, et descend de ce trône, où il ne peut croire que Napoléon ne l'ait fait monter que pour le soumettre aux caprices de sa politique.

La France, dès ce jour, compta trente départements maritimes, et le commerce de l'Angleterre n'eût plus d'asile en Europe que le Portugal. Durant 1810, le blocus continental apporta les plus grandes entraves au commerce en général ; il fut mortel pour l'Angleterre ; s'il eût été possible qu'il durât trois ans de plus, cette puissance succombait de langueur ; aussi fit-elle d'incroyables efforts, d'incommensurables sacrifices pour faire cesser un état de choses qui tendait à l'effacer du nombre des puissances.

Pendant l'année 1810, la guerre de la Péninsule fut heureuse pour la France, autant du moins qu'une semblable guerre pouvait l'être : le 2 janvier, Séville, la résidence du gouvernement insurrectionnel, fut occupée par le maréchal Soult ; les armées françaises pénétrèrent par toute l'Espagne, excepté Alicante, Carthagène, Cadix et la fameuse île de Léon. Le 25 avril, le maréchal Suchet gagna contre le général O'Donnel, depuis comte de l'Ahisbal, la bataille de Lérida ; le 6 mai, Junot enleva d'assaut la ville d'Astorga ; le 26 du même mois, six cents Français, presque tous officiers, prisonniers de la honteuse capitulation de Baylen, sur les pontons de Cadix, s'emparèrent, par le coup le plus audacieux, d'un mauvais navire sans agrès, traversèrent les escadres anglaises sous le feu des chaloupes canonnières, et parvinrent à aborder le rivage, où le maréchal Victor les reçut dans ses rangs.

Les victoires des Français se succédaient rapidement dans la Péninsule : le 8 juin, Méquinenza se rendit au maréchal Suchet ; le 10 juillet, après vingt-cinq jours de tranchée ouverte, Ney entra dans Ciudad-Rodrigo. En Portugal, Almeida était prise, le 27 août, par Masséna ; le 27 septembre, ce maréchal battait Wellington à Busaco, et le rejetait dans la position de Torrès-Vedras.

Pendant celte lutte qui se prolongeait avec des chances diverses, le continent espagnol de l'Amérique, las de la tyrannie de la métropole, jetait les bases de son indépendance future, et fondait la république de Venezuela ; Napoléon, en recevant la nouvelle de cet événement, se put s'empêcher de prédire le succès de cette hardie émancipation, tant, malgré sa pente au despotisme, il doutait peu de la force et de la persévérance d'un peuple épris de la liberté.

Depuis que Napoléon s'était annoncé comme le restaurateur du culte, il avait eu pour coryphées toutes les âmes dévotes ; maintenant qu'il avait eu le malheur de mécontenter le pape, il s'était attiré pour ennemis tous les fanatiques de la catholicité. Les prêtres, qui ne pardonnent pas aisément, allaient sourdement lui faire une guerre d'insinuations hypocrites et de lâches calomnies. Ils fulmineraient contre lui au saint tribunal de la pénitence ; ils le compareraient à Attila ; ils le maudiraient comme l'Anté-Christ. Napoléon ne voulut pas leur laisser le temps de répandre leurs poisons ; il fit offrir au pape de retourner à Rome sous la seule condition de ne point troubler la paix publique, de reconnaître le gouvernement établi, et de ne s'occuper que d'affaires spirituelles ; mais ce prêtre, qu'il avait follement placé au-dessus de lui en lui demandant l'huile de son sacre, persista dans son obstination ; des brefs avaient été adressés aux chapitres métropolitains de Florence et de Paris, pour troubler l'administration des diocèses, pendant la vacance des sièges, en même temps que le cardinal Pietro expédiait des vicaires apostoliques dans les évêchés vacants.

Depuis cinq ans que la querelle durait entre sa sainteté et Napoléon, rien n'était décidé encore sur l'état temporel du pape, et celte incertitude encourageait sa résistance. Napoléon se décida enfin à faire pour toujours la séparation de la puissance temporelle d'avec la puissance spirituelle, et à ne plus souffrir Pie VII comme souverain. Le sénatus-consulte du 7 février 1810 réunit les états de Rome à l'empire, et fixa ce qui était relatif au temporel des papes.

Amené dans le palais de Fontainebleau, afin que sa personne fût à l'abri d'une tentative qui devait avoir lieu par mer, Pie VII occupa le logement qu'il avait habité précédemment, et ne cessa d'y être traité de la manière la plus honorable. Sa cour était aussi bien tenue qu'au Vatican.

Napoléon ne revit le pape qu'en janvier 1815, en compagnie de l'impératrice. Il l'amena alors par la seule force du raisonnement à souscrire un nouveau concordat, qui fut signé en présence de plusieurs cardinaux, d'un grand nombre d'évêques de France et d'Italie, et d'une partie de la cour impériale.

En compensation du temporel, auquel le pontife renonçait, l'empereur se proposait de l'entourer de pompes et d'hommages ; il en eût fait une idole ; Paris fut devenu la métropole du monde chrétien, et l'empereur eût dirigé le monde religieux aussi bien que le monde politique. L'influence qu'il aurait été à même d'exercer sur l'Espagne, l'italie, la confédération du Rhin, la Pologne, aurait resserré les liens fédératifs du grand empire, et le pouvoir que le chef de la chrétienté avait sur les fidèles d'Angleterre, d'Irlande, de Russie, de Prusse, d'Autriche, de Hongrie, de Bohême, fut devenu l'héritage de la France.

L'empire aurait eu ses sessions religieuses comme ses sessions législatives ; ses conciles eussent été la représentation de la chrétienté, les papes n'en eussent été que les présidents ; l'empereur eût ouvert et clos ces assemblées, il eût approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne. Cette suprématie, en effet, n'avait échappé aux empereurs que, parce qu'ils firent la faute de laisser résider loin d'eux les chefs spirituels, toujours prêts à profiler de la faiblesse des princes pour s'affranchir de leur autorité et les soumettre à leur tour.

Ainsi les plans, les projets de Napoléon tendaient sans cesse à fonder la suprématie de la France. Paris, sous lui, devait devenir la ville unique, la capitale des capitales. Les chefs-d'œuvre des sciences et des arts, les musées, tout ce qui avait illustré les siècles passés s'y devait trouver réunis ; les églises, les palais, les théâtres y devaient être au-dessus de tout ce qui existe. Napoléon regrettait de ne pouvoir y transporter l'église de Saint-Pierre de Rome ; il était choqué de la mesquinerie de Notre-Dame.

Ainsi, en 1813, sans les évènements de Russie, le pape eût été évêque de Rome et de Paris, et logé à l'archevêché : le Sacré Collège, la Datterie, la Pénitencerie, les Missions, les Archives eussent été placés dans la cité et dans l'île Saint-Louis, dont les maisons rasées auraient fait place à des édifices publics, au sanctuaire de la religion, à celui de la justice, et à de magnifiques promenades. Rome eût été transportée dans l'antique Lutèce. C'étaient là de gigantesques projets : s'ils se fussent réalisés, c'en était fait de la liberté en Europe, peut-être pour trois siècles... Et pourtant cela était beau ; mais au fond, il n'y avait là que la poésie du despotisme, et point de réalité dans le but d'un progrès de l'humanité.

Depuis la révolution qui s'était opérée en Suède dans les premiers mois de 1809, les états avaient placé le sceptre dans les mains du duc de Sudermanie, oncle du roi dépossédé ; mais ce vieillard n'avait plus là force de tenir les rênes du gouvernement ; et, à la suite d'une chute de cheval, son héritier, le jeune Christian d'Augustemberg, sur qui pesait tout le fardeau des affaires, venait de mourir. Dons cette conjoncture il était urgent de lui choisir un successeur. Trois candidats se présentaient : c'étaient Gustave, fils du dernier roi, légitime héritier de la couronne, le roi de Danemark, qui pensait que l'empereur des Français appuierait ses prétentions, et le duc d'Oldenbourg, beau-frère du czar Alexandre ; mais le premier était encore enfant, et la Suède, fidèle à ses anciennes inimitiés, ne pouvait consentir à accepter les deux autres. Elle prit alors un parti qui semblait propre à lui concilier Napoléon.

Bernadotte, qui avait épousé une belle-sœur de Joseph Bonaparte, s'était fait une grande réputation dans le nord de l'Europe, lorsqu'il avait été successivement gouverneur du Hanovre et administrateur de la Poméranie ; il s'était, disait on, montré l'ami et le protecteur de la nation suédoise ; et ses soldats qu'il avait commandés lui portaient la plus vive affection. Ce fut sur ce général que se fixa le vœu des Suédois. Leurs envoyés vinrent à Paris, et Napoléon s'empressa de saisir cette occasion de satisfaire l'ambition de Bernadotte, qui, comblé des faveurs impériales, mais mécontent de n'avoir pas encore à trôner, s'était fait par dépit l'ame des conciliabules, au sein desquels se manifestait encore l'opposition républicaine. L'empereur, à qui il répugnait de sévir contre lui, mais qui était bien aise de se débarrasser de ses intrigues en l'éloignant de la France, souscrivit volontiers à ce qu'il échangeât son titré de prince de Ponte-Corvo contre le titre de prince héréditaire de Suède. Bernadotte partit ; il était déjà résolu à abjurer sa religion : plus tard, comme Moreau, il devait trahir sa patrie native, et porter les armes contre elle.

A l'époque où ce général de la République présentait son front à l'ancienne couronne des Goths, Napoléon fit occuper le Valais, dont il forma un département, afin que toute la route du Simplon se trouvât désormais comprise dans la circonscription de l'empire. Il décréta en même temps d'autres adjonctions de territoire, et conçut le plan d'un canal qui devait joindre la Baltique à la Seine. La principauté d'Oldenbourg, dont l'inviolabilité avait été garantie par le traité de Tilsitt, et dont le titulaire était beau-frère de l'empereur Alexandre, ne fut pas exceptée de celle prise de possession. Le czar réclama à ce sujet. Napoléon fit offrir en échange de la principauté dont il s'était emparé, la ville et le territoire d'Erfurt, avec la seigneurie de Blaunenkeim. Mais cette indemnité plus que suffisante ayant été repoussée, Napoléon n'en persista pas moins dans sa résolution d'occuper Oldenbourg ; et l'empereur Alexandre, dans une protestation écrite avec force, déclara qu'il n'approuvait point l'injustice faite à un prince de sa famille.

L'Angleterre, attentive à tout ce qui pouvait porter atteinte à la sécurité du gouvernement français et au maintien de la paix, ne manqua pas de mettre à profit cette contestation. Elle fit présenter à l'empereur de Russie des plaintes sur la stagnation du commerce et sur l'état de gêne où l'alliance de la France réduisait la population russe, comparé aux avantages que lui offrait l'amitié de l'Angleterre, reine des mers, maîtresse des colonies.

Alexandre rendit, le 3i décembre 1810, un ukase qui maintenait en apparence l'exclusion des produits des manufactures anglaises, mais qui, en réalité, autorisait leur importation dans presque tous les ports de la Russie, sous la condition que les importateurs ne seraient pas des Anglais. Napoléon vit bien que c'était là une atteinte au système continental. Mais, de même qu'Alexandre n'avait pas hasardé de se prévaloir de l'envahissement d'Oldenbourg pour rompre son alliance avec la France, Napoléon, de son côté, quoique le changement de ton et de politique de la part de la Russie ne pût lui échapper, hésita néanmoins à en venir à une rupture ouverte, avec un ennemi puissant, au sujet d'un ukase, dicté peut-être par la nécessité. Au reste, il pouvait prendre patience, et si quelques nuages s'élevaient de ce côté, il n'en voyait pas moins sa domination s'étendre ; car, sans compter l'Espagne et le Portugal, dont le succès de nos armes ne lassait point l'énergie, l'Europe offrait alors ce singulier phénomène de plus de cent millions d'habitans obéissant à la volonté d'un seul homme. Depuis les prospérités de l'empire romain, l'histoire n'avait pas offert l'exemple d'un développement de puissance aussi extraordinaire. Parvenu à ce faîte d'une grandeur inouïe, Napoléon vit s'accomplir l'événement qui paraissait le plus propre à la perpétuer. Le 20 mars, il lui naît un fils. Comme père et comme souverain, Napoléon ressent un bonheur d'autant plus vif qu'il a été sur le point de lui échapper : les plus pressants dangers, en effet, ont menacé l'impératrice au moment de mettre au monde cet enfant si ardemment désiré ; mais Napoléon a oublié qu'il est empereur ; les jours de l'impératrice et ceux de son enfant sont également exposés ; ils dépendent d'une opération douteuse ; Dubois l'accoucheur consulte Napoléon : Sauvez la mère, répond-il, traitez ma femme comme une bourgeoise de la rue Saint-Denis. Il court alors auprès de Marie-Louise, l'encourage, la console, la soutient par sa présence ; et bientôt, transporté de joie, hors de lui-même, il se précipite à la porte du salon où la France et l'Europe attendent leur destinée : C'est un roi de Rome, s'écrie-t-il, et cent un coups de canon annoncent à la capitale que l'empereur des Français a un héritier ; un même sentiment d'enthousiasme et de bonheur unit en ce jour Napoléon et son peuple ; aussi, dans sa réponse au sénat, dit il : Tout ce que la France me témoigne dans cette occasion va droit à mon cœur. Les grandes destinées de mon peuple s'accompliront ; avec l'amour des Français, tout me deviendra facile.

Ce fut notamment depuis la naissance du roi de Rome que le peuple attacha une idée superstitieuse de bonheur à l'anniversaire du 20 mars ; et en effet le mois de mars est celui que le cours des évènements semble avoir marqué comme une époque de grandes choses dans tout le cours de la vie de Bonaparte. C'est le 20 mars 1796, qu'à l'âge de vingt-six ans il vient prendre à Nice le commandement en chef de l'armée d'Italie. A ce mois se rattachent successivement depuis le premier jour de son élévation jusqu'à celui de sa chute, la victoire du Tagliamento, remportée sur le prince Charles, la reconnaissance de la rive gauche du Rhin pour limite de la République française, la formation de l'armée de réserve, l'élection du pape à Venise par l'influence du premier consul, la réunion à la République des territoires entre Rhin et Meuse, entre Rhin et Moselle ; la cession du duché de Parme à la France, le traité de paix avec le roi des Deux-Siciles ; celui d'Amiens entre la France, l'Espagne et l'Angleterre, la création des écoles de droit dans toutes les grandes villes, la réunion dès états de Venise au royaume d'Italie, l'abdication dé Charles IV en faveur de son fils, le prince des Asturies, la prise de Saragosse, la bataille de la Gébora et la capitulation de Badajos, la bataille de Craonne, les belles affaires de Reims et de Saint-Dizier, l'entrée de la flottille de l'île d'Elbe dans le golfe Juan, l'occupation dé Sisteron par Cambronne, l'entrée à Grenoble, à Lyon, et la jonction du maréchal Ney et de son armée avec Napoléon : enfin, pour compléter cette étonnante énumération par des rapprochements que le bon Plutarque n'aurait pas négligés, le 20 mars 1796, Bonaparte parut pour la première fois à la tête d'une armée ; le 20 mars 1810, Napoléon apprit à Paris la nouvelle de la célébration à Vienne de son mariage avec l'impératrice Marie-Louise ; le 20 mars 1815, Napoléon, que le mois de mars précédent avait vu réduit à abdiquer la couronne après des prodiges de génie et de gloire, rentra dans la capitale, et remonta sur le trône.

Bien que Napoléon n'eût qu'à se louer de sa fortune, la résistance héroïque des Espagnols était un contre-temps qui lui causait de sérieuses inquiétudes. Il avait à se plaindre de la Russie ; mais pour obtenir satisfaction il ne pouvait se précipiter dans deux guerres à la fois, toutes les deux nationales, et dont une seule profiterait de sa présence et de ses talents : aussi hésita-t-il pendant près d'une année, et fut-il plusieurs fois sur le point d'arranger à l'amiable les différends entre lui et l'empereur de Russie.

Le czar articulait quatre griefs : 1° L'alarme causée à la Russie par l'agrandissement du duché de Varsovie depuis le traité de Schœnbrunn, comme si ce duché était destiné à devenir le point central d'un état indépendant ou d'un royaume formé des provinces démembrées de la Pologne qui avaient été le partage de la Russie. Le czar exigeait que l'empereur des Français fît la promesse explicite que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli.

Napoléon prétendit ne pouvoir garantir la Russie contre un événement qui pourrait être indépendant de sa coopération ; mais il offrit de ne jamais favoriser aucune entreprise qui, directement ou indirectement, conduirait au rétablissement de la Pologne comme royaume indépendant.

2° L'injustice faite en réunissant à la France, sous la promesse d'une indemnité, le duché d'Oldenbourg, qui avait été garanti par le traité de Tilsitt à un prince proche parent et allié du czar. La Russie désirait que cette indemnité consistât dans le duché de Dantzick, ou dans quelque autre territoire d'une égale importance, situé sur les frontières du grand duché de Varsovie, et qui pût ainsi offrir une nouvelle garantie contre les craintes qu'inspirait l'agrandissement progressif de cet état.

La France ne voulut point adhérer à cet article ; elle proposa toutefois d'accorder une autre compensation quelconque.

3° Le troisième point en litige était le degré auquel le commerce de la Russie avec l'Angleterre serait restreint. Napoléon proposa d'adoucir ce que la prohibition avait de trop rigoureux, en autorisant les échanges de produits entre les Anglais et les Russes.

4° Il fut proposé de réviser le tarif russe de 1810 ; de sorte que, sans blesser les intérêts de la Russie, on pût diminuer les droits exorbitants imposés sur les objets du commerce français.

D'après cet exposé, qui reproduit les bases définitives sur lesquelles Napoléon voulait traiter, il est bien évident que, s'il n'eût pas existé, entre les deux empereurs, un sentiment d'animosité, tout aurait pu s'arranger à l'amiable.

Napoléon n'attendit pas l'issue des négociations pour faire ses préparatifs de guerre. Le 15 décembre 1810, un sénatus-consulte avait déjà mis à sa disposition une levée de cent soixante mille hommes. A la fin de 1811, ces nouvelles recrues étaient des soldats exercés. Toutes les troupes, disséminées sur la vaste superficie de l'empire, pouvaient être réunies au premier signal : elles l'attendaient avec impatience, car les armées ne détestent rien tant que le repos. Mais l'empereur, avant de tenter l'entreprise qu'il méditait, voulait sonder les dispositions de Bernadotte, dont l'alliance lui était nécessaire. Il reconnut bientôt qu'il ne pouvait compter sur son ancien compagnon d'armes. La Suède était décidée à se jeter dans le parti -- opposé à la France. D'un autre côté, les Prussiens étaient presque unanimes dans leur vif désir de tirer l'épée contre la France, et leur roi ne souhaitait pas moins de relever l'indépendance de son royaume ; sa première pensée fut donc de se jeter dans les bras de la Russie. Mais l'empereur Alexandre parut sentir qu'en acceptant cet auxiliaire, il contracterait l'obligation de le protéger dans la supposition d'un revers. Les plus fortes places de la Prusse étaient entre les mains des Français ; l'armée du roi ne montait pas à plus de quarante mille hommes, et il n'avait pas le temps de lever ou d'organiser les forces nationales. Pour opérer une jonction avec ces quarante mille hommes, ou avec ce qu'on en pourrait rassembler, il faudrait qu'Alexandre précipitât la guerre et fit marcher une forte armée sur la Silésie, véritable point de ralliement des Prussiens. Mais une telle armée aurait en face toutes les forces de la France, de la Saxe et de la confédération du Rhin ; tandis que les troupes ennemies du grand-duché de Varsovie, réunies probablement à un corps d'Autrichiens, seraient sur ses flancs. Ce mouvement en avant, opéré trop tôt, aurait ressemblé à la conduite de l'Autriche dans les campagnes de 1805 et de 1809, pendant lesquelles elle avait également jeté ses armées en Bavière, dans l'espoir de s'acquérir des alliés, mais sans autre résultat que de les exposer aux défaites décisives d'Ulm et d'Eckmühl. C'eût été imiter encore cette marche également funeste de l'armée prussienne en 1806, lorsque, se précipitant en avant pour forcer les Saxons à se joindre à lui, le duc de Brunswick hâta l'issue de la campagne en provoquant la journée d'Iéna.

L'empereur de Russie refusa donc l'alliance du roi de Prusse. Toutefois, prévoyant que ce refus de sa part devrait forcer Frédéric, dont la position rendait la neutralité impossible, à se déclarer pour la France, il lui laissa la liberté de prendre les mesures et de former les alliances que les circonstances rendaient inévitables, l'assurant que si la Russie prenait l'ascendant, la Prusse retirerait le même avantage de la victoire, quelque parti qu'elle pût être obligée d'embrasser pendant la lutte.

Le roi de Prusse tourna alors ses regards vers la France ; il offrit à plusieurs reprises son amitié à Napoléon. Mais ne recevant aucune réponse satisfaisante, il commença à penser qu'on méditait sa ruine. Napoléon nourrissait en effet une aversion personnelle pour Frédéric ; il s'était, disait-on, écrié en regardant une carte de la Prusse : Se peut-il que j'aie été assez faible pour laisser cet homme en possession d'un si grand royaume ! Napoléon était d'ailleurs instruit des négociations secrètes entre la Prusse et la Russie.

Cependant, le 24 février 1812, un traité fut dicté à Frédéric ; c'était sous la condition de le signer qu'on voulait bien lui laisser encore le nom et le titre de roi de Prusse ; s'il refusait, Davoust, qui avait occupé la Poméranie suédoise, allait marcher sur la Prusse et la traiter en ennemie. D'après ce traité, la Prusse devait mettre à la disposition de la France vingt mille hommes environ, et soixante pièces d'artillerie. Elle s'engageait en outre à pourvoir à l'approvisionnement de l'armée française, pendant qu'elle traverserait son territoire ; toutefois, les dépenses que cet approvisionnement occasionnerait devaient être déduites du montant des contributions imposées à la Prusse par Napoléon ; contributions qui n'avaient pas encore été payées. Ainsi, tandis que la Russie recevait des renforts de la Suède, l'ancienne alliée de la France, la France s'avançait contre la Russie, appuyée par les restes de l'armée de Frédéric, qui, an fond du cœur, souhaitait qu'Alexandre remportât la victoire.

La voix de Napoléon avait naturellement du poids dans les conseils de l'empereur d'Autriche, son beau-père ; mais le cabinet autrichien était loin de voir d'un œil favorable ses plans d'ambition et d'agrandissement. Metternich, son ennemi constant, répétait incessamment à François II que le mariage qui venait d'être célébré ne saurait déterminer Napoléon à remettre l'épée dans le fourreau, ou à donner à l'Europe une tranquillité permanente. L'Autriche, à l'approche des hostilités, avait consenti à fournir à la France une armée auxiliaire de trente mille hommes, sous les ordres du prince Schwartzenberg, mais elle donna des instructions secrètes à son général pour qu'il ne montrât dans cette campagne que l'activité nécessaire pour jouer décemment le rôle d'un auxiliaire en quelque sorte sommé de prendre les armes.

Si Napoléon n'eût pas voulu ménager l'Autriche, il aurait pu employer, au début des hostilités contre la Russie, les moyens les plus efficaces. D'un mot il aurait recréé un royaume de Pologne, il aurait appelé aux armes une nation impatiente de revivre et de combattre pour sa liberté ; mais il ne pouvait excepter de cette résurrection la Gallicie, dont il avait garanti la possession à l'Autriche. Il dut donc s'interdire de révolutionner celle contrée guerrière, et renoncer à mettre en quelque sorte toute la Pologne à cheval. Ces considérations auxquelles il se crut obligé, lui firent perdre la coopération zélée des Lithuaniens, au moment où il en avait le plus grand besoin.

Cependant une lutte s'était engagée entre la Russie et la Turquie ; après plusieurs actions sanglantes, à la suite desquelles les Russes, battus d'abord, avaient ressaisi l'avantage, les hostilités languissaient, et des négociations avaient été entamées. A cette époque, Napoléon, qui avait le plus grand intérêt à ce que la Porte ne fît pas sa paix, chargea son ambassadeur de presser le grand-seigneur de marcher lui-même sur le Danube, à la tête de cent mille hommes. S'il se prêtait à cette diversion, l'empereur des Français promettait non-seulement de l'aider à se mettre en possession des deux provinces contestées, la Moldavie et la Valachie, mais de lui procurer aussi la restitution de la Crimée.

Ce message arriva trop tard ; la Porte venait d'adopter un système plus pacifique. Les envoyés anglais réussirent à convaincre la sublime Forte que, quoique la Russie fût son ennemie naturelle, elle pouvait conclure avec elle une paix de quelque durée, sous la garantie de l'Angleterre et de la Suède ; tandis que si Napoléon détruisait le pouvoir de la Russie, ou la subjuguait, le partage de l'empire ottoman, qu'il avait stipulé à Tilsitt, serait une mesure qu'aucun état n'aurait le pouvoir d'empêcher : la paix de Bucarest entre la Russie et la Turquie fut un peu plus tard la conséquence de ce raisonnement.

L'échec que la diplomatie française avait éprouvé dans cette circonstance montra à Napoléon la nécessité de faire usage de toutes ses ressources : il avait levé d'avance la conscription de 1811, il appela alors celle de 1812, et bientôt il put opposer à la Russie plus d'un million d'hommes.

La seule armée française en comptait : 850.000 auxquels il fallait ajouter :

Italiens : 50.000

Polonais : 60.000

Bavarois : 49.000

Saxons : 30.000

Westphaliens : 30.000

Wurtembergeois : 15.000

Badois : 9.000

Confédérés : 23.000

Prussiens : 20.000

Autrichiens : 30.000

En tout : 1.157.000 hommes.

 

Les Suisses et les Portugais n'étaient pas compris dans cet effectif. Toutes ces forces étaient destinées à entrer en ligne. Napoléon, pour assurer la tranquillité intérieure, et organiser au besoin la défense du territoire, ordonna une levée de gardes-nationales divisées en trois classes ; le premier ban, le second ban et l'arrière ban. Le premier ban comprenait tous les hommes de vingt à vingt-six ans qui n'avaient pas été appelés à servir dans l'armée ; le second, tous ceux qui étaient en état de porter les armes, depuis vingt-six ans jusqu'à quarante ; et l'arrière-ban, tous les citoyens valides de quarante à soixante. Les levées de ces classes qui ne devaient pas franchir les frontières, devaient être appelées successivement suivant l'urgence du danger. Elles étaient formées en cohortes de onze cent vingt hommes chacune ; mais la partie essentielle de ce projet était celle qui mettait à la disposition immédiate du ministre de la guerre cent cohortes du premier ban, c'est-à-dire plus de cent mille hommes de vingt à vingt-six ans : c'était un nouveau mode de conscription.

La guerre n'était pas encore déclarée entre les deux grands empires, que les préparatifs hostiles se faisaient avec une égale activité de part et d'autre. La Russie se bornait à rassembler des armées nombreuses sur le Niémen, tandis que la France faisait passer rapidement des troupes dans la Prusse et dans le grand-duché de Varsovie, et prenait les positions les plus favorables pour entrer sur les frontières de la Russie.

Cependant il restait encore des probabilités d'accommodement. Les causes premières de la querelle étaient déjà arrangées, ou du moins on avait établi des principes d'après lesquels il était facile de la terminer. C'est alors que le prince Kourakin, plénipotentiaire de Russie, reçut l'ordre de communiquer au duc de Bassano, l'ultimatum de son maître. Les bases de l'arrangement proposé par le czar étaient l'évacuation de la Prusse et de la Poméranie par les troupes françaises ; la diminution de la garnison de Dantzick, et le règlement à l'amiable des sujets de contestation entre Napoléon et Alexandre. À Ces conditions, le czar consentirait à un système de licences semblable à celui que Napoléon avait adopté pour la France ; il protégerait le commerce français, et emploierait son influence pour déterminer le duc d'Oldenbour à accepter quelque indemnité raisonnable.

Napoléon regarda comme un outrage la proposition préalable de retirer ses armées de la position où elles se trouvaient ; il n'était pas habitué à s'entendre parler sur ce ton. L'ambassadeur de Russie reçut ses passeports.