ROYALISTES & RÉPUBLICAINS

LA QUESTION DE MONARCHIE OU DE RÉPUBLIQUE DU 9 THERMIDOR AU 18 BRUMAIRE (1794-1799)

 

CHAPITRE II. — DU 13 VENDÉMIAIRE AU 18 BRUMAIRE.

 

 

(Octobre 1795 à novembre 1799.)

 

§ 1. L'ESPRIT PUBLIC AU DÉBUT DU DIRECTOIRE.

Après la Convention, le Directoire ! c'est descendre un degré de plus. La France est nominalement en république. Elle a même, — chose nouvelle pour un peuple livré depuis trois années à l'arbitraire, — une constitution républicaine. Toutefois, nul ne sera tenté de croire réellement résolu le grave problème dont, au lendemain même du 9 thermidor, on a pu indiquer les deux termes : république ou monarchie. La république n'est toujours, sous une nouvelle forme, que le règne de la faction exécrée aux mains de laquelle l'usurpation posthume de la Convention a perpétué le pouvoir. Sous les apparences d'un régime constitutionnel, c'est la révolution continuée malgré la nation. La même question se pose donc encore : Trouvera-t-on un moyen honnête et digne de sortir d'un état révolutionnaire que la France ne peut supporter plus longtemps ? fera-t-on de la république un gouvernement modéré, régulier, national, ou rétablira-t-on la vieille monarchie, réformée et réformatrice ? pourra-t-on enlever la république aux républicains du 10 août, ou dégager la royauté des royalistes de l'ancien régime ? On en a déjà sans doute assez fait de part et d'autre pour ruiner ces deux causes. Mais il semble que la Providence, dans sa longanimité, suspende en quelque sorte les événements, au lieu de tirer la conclusion des fautes accumulées ; elle accorde aux partis et au pays un nouveau délai pour recommencer l'ouvre dans laquelle ils ont échoué pendant les quatorze derniers mois de la Convention. Les partis vont-ils profiter de cette chance inespérée, ou la nation, moins défaillante, aura-t-elle la force de se sauver malgré les partis et contre eux ? C'est l'histoire de cette seconde et dernière épreuve qu'il convient de suivre dans ses phases diverses, durant les quatre années du Directoire : histoire douloureuse, car elle est celle d'une décadence, mais histoire d'un intérêt poignant, car on y reconnaît à plus d'un signe le mal dont nous aussi nous avons vu la France souffrir. Seule, la pensée de ce rapprochement et des enseignements qu'on peut en tirer soutient le courage de l'écrivain ; seule, elle le contraint de reprendre cette élude, après que tout semble déjà irrémédiablement perdu au 13 vendémiaire ; seule, elle l'empêchera de s'arrêter, dégoûté et désespéré, après le 18 fructidor, et lui donnera la force de pousser au delà, à travers des années encore plus mornes et plus désolées, jusqu'au 18 brumaire, châtiment dernier des fautes de nos pères, leçon suprême pour nous.

 

Dans quelles dispositions l'opinion commence-t-elle l'essai de cette constitution nouvelle qu'elle a déjà vu fausser par les révolutionnaires avant même de pouvoir l'appliquer ? Il semble qu'on doive la trouver agressive et hostile : on est surpris, au contraire, de son indulgence. Sans doute, elle méprise le Directoire et n'a pas grande foi dans sa durée ; mais elle borne son opposition à colporter quelques calembours épigrammatiques. Les attentats de la faction conventionnelle n'ont pas fait scandale, comme on pouvait s'y attendre ; le sens moral du public était émoussé par une si longue révolution où la force avait toujours été la seule législatrice. La nation est plus fatiguée qu'irritée, plus défiante des remèdes constitutionnels que froissée des usurpations. Les déceptions de la réaction thermidorienne, s'ajoutant à tant d'autres, ont encore augmenté ce découragement sceptique. Résister et surtout prendre l'offensive pour tenter une révolution, le pays n'en a plus la force. Et d'ailleurs, à quoi ces révolutions lui ont-elles servi jusqu'ici ? Au profit de qui ferait-il un nouvel effort ? La royauté, mal dégagée de l'ancien régime, toujours alliée aux armées vaincues de l'étranger, semble à tous impossible, à la plupart peu désirable. Cette royauté serait-elle autre, qu'on ne voudrait pas l'acheter au prix d'une crise. Un écrivain monarchique s'emporte vainement contre ces poltrons qui repoussent le roi, de peur que son retour ne fasse tirer un coup de fusil de plus... C'est parce qu'ils veulent follement le repos et la constitution, ajoute-t-il, qu'ils n'auront ni l'un ni l'autre. — La lassitude est à son comble, écrit Mallet du Pan ; chacun ne pense qu'à passer en repos le reste de ses jours. De là, vis-à-vis du gouvernement nouveau, une sorte d'indifférence apathique. L'esprit public, dit toujours 'Milet, est un esprit de résignation et d'obéissance... Pourvu qu'on gouverne tolérablement, le public sera content... C'est d'un bout à l'autre de la France le même esprit, désir de la tranquillité sous tel gouvernement que ce soit[1]. Il semble presque qu'on ait par paresse le désir de ne pas être mécontent, et qu'il y ait parti pris de ne pas y regarder de trop près.

Déjà, d'ailleurs, on pourrait discerner les premiers symptômes de ce dégoût de la vie publique qui deviendra si profond après le 18 fructidor. On s'embarrasse fort peu du gouvernement, écrit Mallet. On ne vote plus, même quand il s'agit de se débarrasser des administrateurs suspects et antipathiques nommés par le Directoire. Au lendemain du 9 thermidor, la jeunesse dorée mêlait à sa frivolité une passion politique active et énergique ; mais le 13 vendémiaire l'a refroidie ; elle ne s'occupe plus que de son plaisir ou de sa fortune. Les muscadins font la queue à l'Opéra, au lieu d'assiéger le club des Jacobins. Mallet dépeint, avec son exactitude habituelle, cette maladie de :

Le beau monde va à la comédie en passant sur les pavés encore teints du sang de ses parents ou voisins tués par la mitraille de Barras... — On ne pense qu'à soi et toujours à soi... — On ne pense qu'à piller et à dépenser ; il n'existe plus d'opinion ; on se moque de toutes les constitutions faites ou à faire... — Tous sont plongés dans une sorte d'insouciance et de léthargie sur leurs divisions politiques. Chacun ne pense plus qu'à jouir, boire et manger. (Lettres du 28 janvier, du 27 mars, du 26 novembre 1796. Lettre du 16 thermidor an IV, adressée de Paris à Mallet.)

Sans doute, cet état de l'esprit public est triste ; il semble plus fait pour le despotisme que pour la république ; mais il garantit, au début de la constitution nouvelle, une sorte de docilité passive et même une adhésion plus complète, si le Directoire sait, malgré son origine, établir un gouvernement régulier qui assure le repos à ce peuple fatigué.

Ces dispositions de l'opinion devaient nécessairement avoir leur contre-coup sur la conduite des députés du nouveau tiers, les seuls que la nation ait pu librement choisir. C'est un fait considérable que l'arrivée au milieu des l'estes de la Convention de représentants comme Portalis, Barbé-Marbois, Tronson-Ducoudray, Mathieu Dumas, Lafond-Ladébat, 'l'araire, Dupont de Nemours, Siméon, Pastoret, etc. Quel contraste entre ces hommes sérieux, estimés, instruits, et la bande (on dirait de nos jours la bohème) révolutionnaire, dont la domination avait, depuis trois années, humilié autant qu'opprimé la France ! Ce n'est pas seulement un parti différent, c'est un autre monde. Tous ces hommes n'ont marqué pendant la Terreur que par leur résistance aux Jacobins ; plusieurs ont été à la Législative les adversaires des fauteurs du 10 août ; d'autres sont nouveaux dans la vie parlementaire. Libres de choisir, ils préféreraient la monarchie ; cependant, sauf De Larue, Lemerer et quelques autres, ils n'appartiennent pas au parti monarchique. Ils peuvent répéter, avec Barbé-Marbois, qu'ils ne sont ni royalistes ni républicains, ou avec Portalis : Je ne dis point la sagesse, mais le hasard a fait que je n'ai appartenu à aucun parti. Aussi n'arrivent-ils pas avec la volonté de renverser la république. Les nouvelles élections, dit Thibaudeau, s'étaient faites, pour la plupart, en haine de la Convention, non de la république. Les nouveaux venus s'unissent aux conventionnels modérés. Nous vous prenons pour chef de file, dit Portalis à Thibaudeau ; nous voulons marcher sur votre ligne. Ces députés croient même nécessaire et politique de faire à la tribune les déclarations les plus nettes contre le royalisme[2]. Telle est la sincérité de ces sentiments, qu'on en retrouve l'expression et l'explication dans les Mémoires écrits postérieurement par ces hommes, à une époque où ils n'avaient aucune raison de feindre un républicanisme rétrospectif[3].

Est-ce à dire qu'ils aient, au fond, grande confiance dans l'avenir de la république ? Plusieurs n'y voyaient, comme le dit Lacretelle, qu'un régime provisoire Seulement il leur paraissait sage de ne pas perdre leurs forces à la poursuite d'une monarchie que, pour le moment, ils jugeaient impossible, et ils regardaient comme un devoir patriotique d'améliorer, autant qu'ils le pouvaient, le gouvernement existant. Oui, sans doute, — disait alors l'un d'eux, Mathieu Dumas[4], à ses amis, — c'est une bien mauvaise machine que celle d'une république idéale qui n'a aucun principe fixe, aucune base dans les mœurs... Mais les machinistes sont plus mauvais encore que la machine... Dans les circonstances présentes, nous devons, pour le bien de notre pays, maintenir cette machine si compliquée, telle qu'elle est. Si nous nous attachons à régulariser son jeu, au lieu de l'entraver, elle peut s'améliorer par des choix successifs et détruire peu à peu, sans secousse, les influences les plus dangereuses pour la liberté. Lacretelle, qui était en rapports fréquents avec ces députés, a dit justement d'eux : Ils voulaient appliquer à la république les principes généraux de justice et de morale que réclame toute espèce de gouvernement bien fondé. Si elle succombait dans l'expérience, c'était une preuve de plus de sa vicieuse nature. Ils voulaient seulement que sa mort ne fût accompagnée d'aucun nouveau désastre pour la France[5].

Substituer un régime de justice au régime révolutionnaire, c'est en effet la mission que se sont donnée et que d'ailleurs avaient reçue du pays les députés du nouveau tiers. Encore mènent-ils cette campagne avec des ménagements tels, qu'on est parfois tenté de les accuser de faiblesse. Ils ne cherchent pas — ce qu'ils auraient pu faire sans sortir de la légalité — à renverser la coterie des régicides qui a usurpé le pouvoir ; leur opposition est, non-seulement rigoureusement constitutionnelle, mais même modérée. Certes, les républicains n'ont pas lieu de se plaindre. Les nouveaux venus consentent à ne pas s'en tenir à l'essai de république que les révolutionnaires ont, par leur égoïsme, fait échouer pendant la dernière année de la Convention ; ils oublient les élections mutilées par les décrets des deux tiers, leurs amis mitraillés au 13 vendémiaire, le Directoire escamoté par les hommes du 10 août ; ils permettent encore une fois à la république de faire ses preuves et même ils sont prêts à l'y aider avec bonne foi et bonne volonté.

 

§ 2. — LES ROYALISTES MODÉRÉS ET M. DE MAISTRE.

C'était en grande partie aux fautes des royalistes extrêmes — fautes dont l'excuse, mais aussi les déplorables conséquences, ont été déjà indiquées — que la république devait ces dispositions favorables ou résignées. La lumière ne finira-t-elle pas par se faire dans la petite cour de Vérone ? Il semble que les événements y aident, en démontrant l'inanité des moyens employés jusqu'ici pour rétablir la royauté. La Vendée et la Bretagne sont soumises ; la coalition est partout battue. Il est donc manifeste que la restauration ne peut venir que de l'intérieur et d'un mouvement de l'opinion. Pour que ce mouvement se produise, ne faut-il pas détruire, par une conduite nouvelle, l'impression qu'avait faite la Déclaration royale de 1795 ?

Il est des hommes honnêtes et courageux qui le comprennent et qui ne se lassent pas de le dire avec cette liberté et cette franchise que les vrais royalistes ne se sont jamais cru interdites par leur respect et par leur dévouement. Ces hommes redoublent à ce moment même d'efforts pour éclairer le roi. A leur tête est toujours l'infatigable Mallet du Pan qui écrivait, dans les premiers jours de 1796 :

Nul doute que si le roi, consultant les d'Entraigues, repousse toutes conditions et s'en tient aux termes de sa Déclaration, on n'offre le trône à d'autres ou qu'on n'organise peut-être une république. (Lettre du 10 janvier 1796.) — Je gémis de voir que nos princes et les émigrés soient si ridiculement informés et qu'ils battent continuellement la campagne. Si, par une conduite compatible avec les personnes, avec les préjugés et les intérêts du temps, avec la force impérieuse des circonstances, le roi ne retourne et ne fixe vers lui ou vers sa branche cette multitude de révolutionnaires anciens et nouveaux, royalisés à demi ou en chemin de se royaliser, vous les verrez prendre le premier roi qui s'arrangera avec eux. (Lettre du 20 février.)

 

C'est surtout avec les modérés du nouveau tiers que la royauté, selon 'Mallet, devrait chercher à s'unir. Il faudrait, disait-il, traiter avec eux, se conduire ensuite par leurs instructions et les laisser faire. C'est la seule planche de salut. Et il ajoutait : Tout le monde vous abandonnera, lorsque vous montrerez vos sabres, vos Anglais, vos Autrichiens, vos projets de conquêtes.

Mallet du Pan n'était pas seul, en ce moment, à reconnaître la nécessité urgente pour la royauté de changer de tactique. Il y avait à Londres un petit noyau de monarchistes constitutionnels : Lally-Tollendal, Montlosier et surtout Malouet, l'une des plus pures et des plus sages figures de ce temps[6]. Toutes les prétentions de l'ancienne aristocratie, dit Malouet dans ses Mémoires, toutes les menaces, tous les projets de vengeance et les goûts passionnés pour l'ancien régime étaient autant d'absurdités qui nous interdisaient tout espoir de retour. Nous étions trop pénétrés, mes amis et moi, de toutes ces inconséquences, pour ne pas les combattre hautement. Aussi publiaient-ils, précisément à cette époque, en 1796, diverses brochures. II suffira de citer quelques lignes de l'une d'elles, pour en apprécier l'inspiration élevée et la profonde clairvoyance :

Ce n'est plus ce qui nous convient qu'il faut examiner, c'est ce qui convient à la France. Nous n'avons plus de force pour la vaincre ; nous en avons peut-être pour la sauver... Consacrer autant qu'il sera possible toutes les institutions du moment, ne vouloir de mouvement que ce qu'il faudra pour assurer le règne des lois et non pour recommencer celui des convulsions et des crises, tel est le but auquel désormais chacun de nous doit tendre... Tant qu'il restera à des cœurs aigris des espérances de vengeance, que peut-on faire avec des espérances de repos ? Dans ce cas, nous pouvons nous arranger d'avance pour de nouvelles et terribles crises... La France périra pour les chefs actuels qui la gouvernent, elle n'en périra pas moins pour nous et n'en deviendra que plus redoutable à l'Europe.

Dans une autre de ces brochures, M. de Montlosier s'exprimait ainsi :

La monarchie s'est enfoncée avec le poids de nos droits et de nos prérogatives qui s'y étaient réfugiés. Il faut que nous sacrifiions nos droits et nos prérogatives pour qu'elle revienne à flot... C'en est fait, la révolution a envahi toute la France. Il faut entrer dans cet amalgame tel qu'il est, y chercher notre place et se persuader qu'on n'y sera pas reçu avec la valeur de son ancienne existence.

 

Si ces royalistes sages et dévoués s'exposaient, comme le rapporte Malouet, aux censures et à la malveillance des émigrés, ce n'est pas qu'ils eussent grand espoir. L'un d'eux, le chevalier de Panat, exprimant la pensée de tout ce petit groupe, écrivait de Londres à Mallet, en janvier 1796 :

Vous nous parlez souvent de la folie de Vérone. Hélas ! mon cher ami, cette folie est générale et incurable. Combien vous vous trompez en croyant qu'il y a un peu de raison dans la cour du frère ! Nous voyons tout cela de près et nous gémissons : personne n'est corrigé ; personne n'a su ni rien oublier ni rien apprendre. Tous les chefs de l'aristocratie, tous les hommes influents sont bien au delà des idées de Coblentz. On ne peut donc former aucune espérance. La nature des choses ramènera bien la monarchie, mais jamais Louis XVIII. Les démarches insensées de ce prince out précipité la ruine de son antique maison ; il s'est perdu et a entrainé avec lui tous ces hommes constamment aveuglés, tout à la fois victimes et exemples.

 

En effet, les conseils des modérés n'étaient pas mieux écoutés en 1796 qu'ils ne l'avaient été pendant les années précédentes. Mallet était réduit à gémir sur la fatale ligne où le roi s'était placé, et où il persistait. — Le roi n'est entouré, écrivait-il, que de courtisans et d'ambitieux médiocres ; on ne sort pas du déluge avec ces avirons-là... C'est le comble de la démence... Le délire d'une semblable idée n'a pas encore eu d'exemple et n'a pas de nom. Il savait que sa franchise le faisait mal voir et qu'on avait des préventions contre lui ; mais ce n'était pas ce qui l'attristait le plus. Les nouvelles sottises de Blankenbourg — où s'était réfugié Louis XVIII à cette époque — passent ma conception, écrivait-il au commencement de 1797 ; on dirait que le roi a gagé de se perdre en dépit des circonstances.

Il est vrai que les monarchistes constitutionnels rencontraient alors en face d'eux un adversaire redoutable. Un gentilhomme de Savoie, jusque-là peu connu, et que la révolution, en s'étendant, avait expulsé de son pays, publiait, en 1796, un écrit qui avait aussitôt un immense retentissement. L'ouvrage était intitulé : Considérations sur la France, et l'auteur se nommait Joseph de Maistre. Il ne faut pas confondre un seul instant un tel écrit avec les factums dont il a été déjà parlé. C'est une œuvre de haut souffle, de grandes vues, avec cette langue fière, vibrante qui fait de M. de Maistre un incomparable écrivain. L'auteur, sur plus d'un point, est en désaccord avec les émigrés. S'il ne veut pas la royauté constitutionnelle, il repousse l'arbitraire incapable de l'ancien régime. S'il entrevoit sans déplaisir le glaive de la justice s'abaissant non-seulement sur les parricides, mais sur quelques nobles qui ont déplu, il rejette ces rêves de vengeances folles qui remplissent les livres des Ferrand et des d'Entraigues. Il y a chez cet étranger une exaltation de patriotisme français qui lui fait applaudir aux victoires des armées républicaines. Enfin, bien loin de voir dans la révolution un de ces accidents passagers dont on pourra faire disparaître la trace, il y reconnaît, tout en la traitant de satanique, une des grandes phases de l'histoire du monde. Il fait peu de cas des émigrés :

Une des lois de la révolution française, dit-il, c'est que les émigrés ne peuvent l'attaquer que pour leur malheur et sont totalement exclus de l'œuvre qui s'opère. Depuis les premières chimères de la contre-révolution jusqu'à l'entreprise à jamais lamentable de Quiberon, ils n'ont rien entrepris qui ait réussi et même qui n'ait tourné contre eux... Tout ce qu'ils entreprennent est marqué d'un caractère d'impuissance et de nullité... Les émigrés ne peuvent rien ; on peut même ajouter qu'ils ne sont rien.

 

Mais si cet esprit est trop haut pour se rapetisser à la mesure des brochuriers et des brouillons de l'émigration, il est trop absolu pour se rattacher à la politique pratique et sensée de Mallet du Pan ou de Malouet. L'un des objets principaux de ce livre est de justifier et d'exalter la Déclaration royale, si vivement regrettée par les constitutionnels. Il ne comprend même pas qu'on se permette de la critiquer. Il n'admet pas qu'un royaliste dise : Je suis prêt à verser mon sang pour le roi ; cependant, sans déroger à la fidélité que je lui dois, je ne puis m'empêcher de le blâmer... — Vous mentez au monde et à vous-même, réplique impétueusement M. de Maistre ; si vous étiez capable de sacrifier votre vie au roi, vous lui sacrifieriez vos préjugés. Sans doute, il s'efforce de faire ressortir ce qu'il y a de libéral et de clément dans la Déclaration ; mais ce qui lui plaît le plus, c'est le parti pris absolu de refuser toutes les concessions, toutes les transactions avec le nouveau régime et de remonter à ce qu'on appelle la vieille constitution française d'avant 1789 :

De quel droit le roi se ferait-il obéir, dès qu'il abandonnerait les lois antiques ?... Dans les circonstances terribles où il s'est trouvé, rien n'était plus séduisant que la tentation de transiger avec les principes pour reconquérir le trône. Tant de gens ont dit que le roi se perdait en s'obstinant aux vieilles idées ! Il paraissait si naturel d'écouter des propositions d'accommodement... Charles II se trouva-t-il bien d'avoir adhéré aux propositions des Écossais ? On lui disait, comme on a dit à Louis XVIII : — Il faut s'accommoder au temps ; il faut plier. C'est une folie de sacrifier une couronne pour sauver la hiérarchie. — Il le crut et fit très-mal. Le roi de France est plus sage.

 

Aussi M. de Maistre applaudit-il Louis XVIII d'avoir déclaré s'en tenir à la vieille constitution. Encore une fois, dit-il, ces mots sont inspirés. Au fond de ce refus de transaction, il y a, chez le gentilhomme savoisien, un grand dédain de l'opinion. Quand il entend dire : Le peuple veut... le peuple ne consentira pas..., il s'impatiente et s'écrie :

Quelle pitié ! le peuple n'est pour rien dans les révolutions, ou du moins il n'y entre que comme instrument passif. Quatre ou cinq personnes, peut-être, donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront aux provinces que la France a un roi, et les provinces crieront : Vive le roi ! À Paris même, tous les habitants, moins une vingtaine peut-être, apprendront en s'éveillant qu'ils ont un roi. Est-il possible, s'écrieront-ils, voilà- qui est d'une singularité rare ! Qui sait par quelle porte il entrera ! Il serait bon peut-être de louer des fenêtres d'avance, car on s'étouffera... Quand on supposerait que la république a la majorité en France — ce qui est indubitablement faux —, qu'importe ? Lorsque le roi se présentera, sûrement on ne comptera pas les voix et personne ne remuera : d'abord par la raison que celui même qui préfère la république à la monarchie préfère cependant le repos à la république, et a encore parce que les volontés contraires à la royauté a ne pourront se réunir.

 

Puis, avec une verve étincelante, il décrit ce qui se passera une fois le roi proclamé en quelque ville, les motifs d'intérêt, d'ambition, de crainte, qui détermineront chacun à se rallier à lui, et il ajoute avec désinvolture : Citoyens, voilà comment se font les contre-révolutions.

Il y a beaucoup d'esprit, et même un peu de vérité, dans ce tableau, surtout quand on prend la France à un de ses moments de grande fatigue. Mais M. de Maistre omet de dire par quel moyen le roi s'installera d'abord sur un point quelconque du royaume. C'est par là que s'écroule toute cette brillante argumentation. Le roi ne pouvant entrer par force, ni par surprise, il fallait bien compter avec l'opinion. Il ne s'agissait pas de savoir comment Louis XVIII serait accueilli, une fois revenu, mais bien comment il reviendrait. M. de Maistre, à la vérité, ne s'embarrasse pas pour si peu. Ce que les hommes ne peuvent pas, Dieu le fera. Il aime ainsi à passer hardiment par-dessus les moyens humains et naturels ; sa parole prend alors quelque chose du prophète ; il n'a pas peur de parler au nom de la Providence et de paraître son précurseur :

Croit-on que le bras qui se servit jadis d'un si faible instrument soit raccourci, et que le suprême ordonnateur des empires prenne l'avis des Français pour leur donner un roi ? Non : il choisira encore, comme il a toujours fait, ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort... Quand le moment sera venu, il rétablira la monarchie française malgré ses ennemis ; il chassera ces insectes bruyants pulveris exigui jactu : le roi viendra, verra, vaincra.

 

Ce goût de la prophétie, cette argumentation par le miracle n'ont-ils pas, comme beaucoup des idées et des procédés de M. de Maistre, fait école dans une partie de la presse royaliste ? Déjà dangereux et féconds en erreurs chez un aussi grand esprit, ils n'ont trop souvent servi chez ses imitateurs qu'à justifier l'imprévoyance ou l'abstention. Mais on comprend l'effet que ce brillant et fier langage, ces théories absolues et dédaigneuses, ces prédictions retentissantes produisaient chez les émigrés. Le roi se plaisait à s'entendre ainsi encourager, et, pendant qu'il faisait un accueil plus que froid aux conseils de Mallet, de Malouet ou de Montlosier, il écrivait à M. de Maistre, le remerciait et lui offrait, pour répandre son livre en France, de l'argent que le gentilhomme refusait d'ailleurs avec dignité.

Pendant ce temps, le langage des cerveaux brûlés de l'émigration, des jacobins d'aristocratie, comme les appelait Mallet, était toujours le même. Ils annonçaient que lors de la restauration, ils amèneraient M. de la Fayette dans une cage de fer. Mallet parlait à cette époque de notes virulentes rédigées par des émigrés, anciens membres du parlement, où on déclarait également coupables, monarchiens, anglomanes, constitutionnels, jacobins. Il dénonçait aussi les agents royalistes, ces entrepreneurs de contre-révolution à deux cents francs par mois, que paye le ministre d'Angleterre, ces hommes de paille qui voient des clochers dans la lune, et il ne tarissait pas sur leur nullité et sur leurs sottises. Enfin, il voyait avec désespoir les meneurs préparer des quiberonnades. Ces expéditions extravagantes, écrivait-il, ces paquets d'émigrés qu'on va jetant les uns après les autres sur des côtes couvertes d'ennemis, ce gaspillage des ressources, ces puérilités sont inexplicables.

La conduite des royalistes du dehors n'avait pas seulement pour résultat d'effaroucher et d'éloigner cette grande masse flottante qu'il aurait été possible, à un moment, d'attirer ; elle refroidissait même les plus dévoués et les plus actifs parmi ceux qui, à Paris, avaient excité et dirigé, avant le 13 vendémiaire, le mouvement royaliste. L'un de ces derniers, Lacretelle, fait connaître, en rappelant les souvenirs de cette époque, l'état d'esprit de ses amis. Ils ne se préoccupaient plus guère que de détruire ce qui restait du vieux code révolutionnaire. Leurs vœux, sans doute, se portaient vers la monarchie des Bourbons, mais sans ardeur, avec peu de confiance et surtout avec la restriction qu'il faudrait obtenir d'elle ou lui imposer des garanties légales pour les libertés. Nous attendions, ajoute Lacretelle[7], ce qu'il plairait à la Providence d'en décider, bien résolus à n'appeler par nos écrits, ni la guerre civile, ni la loi de l'étranger. Aussi, Mallet, qui voyait à la fois l'aveuglement au dehors, le découragement au dedans, perdait-il tout espoir :

On reviendra toujours à la monarchie, mais probablement, ni vous ni moi ne verrons cet événement. Toute espérance est bannie de mon âme. (Lettre du 19 mai 1796.) — Baissez la toile, la pièce est jouée : on ne se ravise pas avec succès lorsqu'on a précipité sa ruine par cinq ans de fautes irrémédiables. (Lettre du 29 mai.) — Voici le premier moment où toute espérance et tout courage m'ont abandonné. (Lettre du 13 juillet.) — La royauté n'est qu'une vague réminiscence. (Lettre du 2 novembre.) — Les affaires n'ont jamais présenté à mes yeux une face plus désavantageuse. Je n'aperçois en ce moment et depuis longtemps, ni jour, ni moyens, ni issue. (Lettre du 26 novembre.)

 

§ 3. — LA RÉACTION CONTRE LE DIRECTOIRE.

Les royalistes n'étaient pas changés ; les républicains le sont-ils ? Vont-ils établir ou laisser établir ce régime de justice et de paix auquel aspire l'opinion ? Vont-ils bien accueillir ces modérés du nouveau tiers, disposés à s'accommoder de la constitution existante ? Non ; ils se soucient peu de l'avenir de la république ; ils n'ont toujours qu'une préoccupation : garder le pouvoir, qu'ils considèrent comme leur conquête et leur place de sûreté. Le premier usage qu'ils avaient fait de la majorité frauduleuse assurée par les derniers décrets de la Convention, avait été de s'emparer entièrement du Directoire, pour se fortifier mieux encore contre l'opinion, et de n'y nommer que des régicides : la Réveillère, Rewbell, Barras, Carnot et Letourneur. Ils repoussaient ce qu'ils appelaient déjà à cette époque la république sans républicains. Bien loin de se réjouir en voyant les modérés accepter nettement les institutions en vigueur, ils s'en alarmaient et cherchaient à les rebuter. Ils ne voyaient en nous, dit Barbé-Marbois, que des usurpateurs de leur domaine et des hommes appelés à les livrer un jour à la justice. C'était d'ailleurs avec dédain que cette aristocratie révolutionnaire prétendait traiter les parvenus de la dernière élection. lin de ceux-ci, à l'une des premières séances, ayant osé faire quelque réclamation, Lecointre-Puyraveaux répondait que, sans doute, des hommes nouveaux ne prétendaient pas tracer une ligne de conduite aux patriotes qui avaient passé à travers cinq années de révolution.

Toutes les places livrées aux Jacobins ; les complots socialistes de Babeuf facilités par une tolérance coupable, puis mollement réprimés ; une affectation puérile et mensongère à mêler le royalisme à ces complots ; le vieux code révolutionnaire défendu avec acharnement comme l'arche sainte ; la liberté de la presse cyniquement reniée en parole et violée en fait ; l'indépendance du pouvoir judiciaire méconnue ; le commerce détruit ; la crise financière à l'état permanent ; les caisses publiques presque vides et cependant livrées au pillage ; les gendarmes trop occupés de conduire les prêtres à la frontière pour inquiéter les voleurs des grandes routes ; la police absorbée par la surveillance des opposants politiques et impuissante à assurer cet ordre matériel, condition première et en quelque sorte banale d'un État civilisé : telle était, aux débuts du Directoire, la réponse des républicains à cette opinion qui s'était montrée, au premier abord, disposée à accepter la république, pourvu qu'elle y trouvât un peu de justice et d'ordre, la clôture et non la continuation de la révolution. Ces hommes étaient donc toujours ce qu'ils s'étaient montrés à la fin de la Convention, d'autant plus âpres à défendre leur domaine révolutionnaire, que l'état de l'esprit public éveillait plus leur défiance.

Le Directoire sentait-il l'opinion s'éloigner, froissée et inquiète, il n'imaginait rien de mieux, pour la ramener, que d'imposer des mœurs républicaines, de rendre obligatoires certains chants, certaines formules de langage, d'interdire le dimanche, de punir les monsieurisants, de faire célébrer toutes les fêtes ridicules du calendrier conventionnel. C'était ce que Chénier appelait exciter et rallumer l'amour de la république[8]. Prétention odieuse et grotesque de ces Jacobins qui veulent façonner une France pour leur république, au lieu de faire la république pour la France !

En tout cela, le Directoire était aussi maladroit que malintentionné. Il réveillait le dégoût, non la crainte, et faisait succéder, à l'indifférence indulgente et fatiguée du début, une hostilité de jour en jour plus vive. C'est surtout la presse qui prend l'offensive. Les écrivains royalistes, presque tous poursuivis après le 13 vendémiaire, s'étaient d'abord cachés et tus ; mais bientôt, se sentant protégés par l'opinion, ils paraissent au grand jour pour purger leur contumace : le jury les acquitte. Ils reprennent alors, avec plus d'ardeur que jamais, leur campagne contre la faction et le régime révolutionnaires. Après le 9 thermidor, ils avaient montré le sang versé par les terroristes ; aujourd'hui, ils dénoncent l'argent que ces mêmes hommes ont volé et amassé. Chaque matin, ils content l'histoire nouvelle de quelque fortune scandaleuse. A aucune époque, les journaux parisiens n'ont été aussi nombreux et aussi agressifs : il y en a plus de soixante-dix, presque tous adversaires acharnés du Directoire ; et, symptôme curieux que l'on a pu retrouver à d'autres époques de fatigue et de décadence, le succès n'est plus pour les journaux sérieux qui continuent à traiter les questions politiques ex professo, mais pour la petite presse satirique, gouailleuse, frivole, vivant de personnalités et d'invectives, ne se piquant ni de morale sévère, ni de bonne tenue, ni même souvent de véracité ou de justice. Ce sont : le Thé, le Menteur, le Journal des Rieurs, les Actes des Apôtres et des Martyrs, le Miroir, le Grondeur, tous implacables contre les républicains et ne se gênant pas au besoin pour siffler la république elle-même.

Ah ! il m'en souviendra

Larira,

De notre république !

tel est le refrain d'une chanson publiée par le Thé. Le Directoire semble tout ahuri de ces attaques multiples et quotidiennes. Il fonde des journaux officieux ; on ne les lit pas. Il invente des mesures restrictives ; on passe à travers. Il fait traiter à la tribune les écrivains de polissons, de gredins, d'assassins ; il les fait comparer aux prostituées ; les journaux répondent injures pour injures. Il imagine divers projets de loi plus arbitraires les uns que les autres contre la liberté de la presse ; aucun ne peut aboutir, ou, du moins, n'est efficace.

Cependant le moment approche où le premier renouvellement partiel, fixé au printemps de 1797, va faire entrer un second tiers de nouveaux députés dans les conseils. Cette perspective excite encore le mouvement d'opinion provoqué par la conduite du Directoire et entretenu par la presse. Mallet du Pan, tout à l'heure si découragé, se reprend à espérer. On commence à se secouer, écrit-il le 19 mars 1797 ; on traite le gouvernement et les républicains comme on traitait le Roi eu 1789 ; l'opinion va grand train. Il redoute seulement quelque maladresse compromettante des royalistes extrêmes. Si tout ce qui veut la monarchie ne marche pas d'ensemble, écrit-il, si on veut précipiter le dénouement, si des conspirateurs imbéciles vont se mêler au mouvement, si quelque nouvelle gaucherie de Blankenbourg vient encore une fois gâter les circonstances, nous retomberons dans l'abîme.

En effet, en février 1797, les royalistes de l'émigration nouaient un complot ridicule, qualifié de conspiration des Marmousets, où des agents subalternes, ayant plein pouvoir du Roi d'agir et de parler en son nom pour tout ce qui concernait le rétablissement de la monarchie, essayaient d'embaucher quelques officiers de l'armée de Paris. Promptement découvert, ce complot ne profitait qu'au Directoire qui s'empressait d'en faire grand bruit ; il ne nuisait qu'aux modérés du nom desquels les agents s'étaient servis sans y être aucunement autorisés, et à la cause monarchique dans laquelle le pays était amené une fois de plus à voir l'ancien régime cherchant à se rétablir par la force. On avait choisi, du reste, avec une opportunité singulière, ainsi qu'on l'avait déjà fait en 1795, pour l'expédition de Quiberon, le moment où éclatait contre les républicains un puissant mouvement d'opinion qu'il eût fallu avant tout ne pas compromettre et ne pas effaroucher. Pas plus dans un cas que dans l'autre, on ne s'était concerté avec les royalistes de l'intérieur. Il semble même que les conspirateurs aient voulu précisément devancer les modérés et prévenir une restauration où ces derniers auraient eu leur part d'action. Ils répondaient à ceux qui, comme Mallet, cherchaient à les détourner de ces imprudences : Il n'y a que les têtes à perruques qui trouvent difficile de rétablir la monarchie sans modifications. Un des inspirateurs du complot, le duc de Vauguyon, se réjouissait déjà de l'humiliation qu'allaient éprouver les rois de l'Europe, en voyant le roi de France, si négligé par eux, sortir d'un village pour monter sur le trône. Mallet, qui rapportait ces propos, ajoutait : Ils s'attendaient tous à voir arriver de Paris une députation avec la couronne et un carrosse à six chevaux. L'un des agents arrêtés par le Directoire, Proli, n'avouait-il pas que la grande affaire des conspirateurs était d'empêcher les élections ? Nous sommes perdus, répétait-il sans cesse, si on fait des élections, tant il redoutait qu'elles amenassent le succès de ces abominables constitutionnels qu'il voulait exterminer.

Devant cet aveuglement obstiné, qui vient toujours entraver ce qu'on tente de sérieux pour la cause royale, Mallet ne se contient pas :

Le gouvernement cherchait une conspiration ; il l'eût payée deux millions ; on la lui donne. Lesquels sont les plus coupables de ces stupides agents, ou de ceux qui les choisissent, qui inventent de tels projets, qui les font exécuter à la veille des élections, au moment où le gouvernement tombait dans le décri, où il était réduit, pour se soutenir, à conspirer lui-même contre la constitution, où l'opinion s'élevait comme un ouragan contre ses agents et ses opérateurs ? (Lettre du 8 mars 1797.)

 

Mais, par bonheur, le ridicule même de la conspiration empêche qu'elle ne fasse tout le mal espéré par le gouvernement et redouté par Mallet. Le mouvement d'opinion ne s'arrête pas ; il s'accroit. Le Directoire ne peut plus se faire d'illusion. A mesure qu'approche l'échéance, si menaçante pour lui, de l'élection du second tiers, il est plus inquiet, plus troublé, plus agité. Il avoue naïvement les motifs de sa terreur à la tribune. Vainement exclut-il arbitrairement une partie des électeurs comme suspects d'émigration ; vainement impose-t-il à tous les votants une promesse de haine à la royauté ; vainement désigne-t-il les candidats, envoie-t-il des commissaires omnipotents, use-t-il d'intimidation ou de corruption, emploie-t-il tous les procédés, devenus depuis fameux, de la candidature officielle : il est impuissant à arrêter et à dominer cette opinion qu'il a lui-même réveillée par ses fautes. Au jour du scrutin, il voit partout ses candidats battus, ses adversaires triomphants.

Jamais manifestation plus nette et plus écrasante ne s'était produite. Cette nation, naguère si lasse de la vie publique, est une dernière fois revenue nombreuse et ardente aux assemblées électorales. Quant au sens du scrutin, il est évident. C'est, avant tout, une explosion de dégoût et de colère contre la faction qui, après avoir violé la France au 10 août, après l'avoir terrorisée, exploitée, déshonorée pendant plus de quatre années, prétend encore, malgré l'opinion, la garder en son pouvoir. Le pays veut, comme le dit, dans sa circulaire, l'un des nouveaux élus, M. Royer-Collard, la proscription définitive et absolue du monstre révolutionnaire.

 

§ 4. — LE DIRECTOIRE ET LES CONSEILS.

Les élections du second tiers avaient déplacé la majorité dans les deux conseils ; mais les conventionnels étaient encore en possession du Directoire. Leur prépondérance n'y avait pas été détruite par la nomination de Barthélemy à la place de Letourneur. Il y avait donc désaccord absolu entre les deux pouvoirs. Qu'allait-il en résulter ? La constitution de l'an III n'offrait pas, pour sortir d'un tel conflit, ce mécanisme ingénieux de la responsabilité ministérielle qu'on n'a pas, jusqu'ici, trouvé moyen de concilier avec les institutions républicaines.

Les conseils n'avaient aucun rapport avec les ministres, n'exerçaient sur eux aucune action. Si le pouvoir exécutif persistait à gouverner contrairement aux vues de la représentation nationale, celle-ci n'avait d'autre ressource que la mise en accusation des directeurs eux-mêmes, c'est-à-dire une révolution.

Parmi les conventionnels, quelques-uns commençaient à se sentir intimidés et se demandaient s'il n'était pas temps de chercher à rentrer en grâce auprès des honnêtes gens. Legendre profitait de ce qu'il se trouvait un jour auprès de Barbé-Marbois pour lui parler du passé. On m'appelait alors jacobin, disait-il ; les temps sont bien changés. Franchement, si Legendre de ce temps-là venait offrir son amitié à Legendre d'aujourd'hui, celui-ci n'en voudrait pas[9]. Mais cette humilité repentante, sincère ou non, était une exception. Tout autre était l'attitude du plus grand nombre, notamment de ceux qui avaient été placés au Directoire pour veiller, non aux intérêts de la France, ni même à ceux de la république, mais à ceux de la faction conventionnelle. Plus l'opinion les menaçait, plus ils se roidissaient contre elle, résolus à une résistance désespérée. Quelques jours avant le dernier scrutin, Barras, de concert avec Sieyès et Tallien, avait songé un moment à suspendre les élections par un acte dictatorial. Une fois les députés nommés, les directeurs n'hésitèrent plus. Leur parti fut pris de briser la représentation nationale par un coup d'État. Tout fut désormais calculé dans ce dessein ; et, pour se préparer un prétexte, dès le premier jour, ils accusèrent la nouvelle majorité de conspiration royaliste.

C'était une calomnie. L'un des éléments importants de cette majorité se composait des députés du premier tiers dont on connaît les sentiments. Ces hommes n'avaient pas changé et s'appelaient même constitutionnels pour mieux indiquer que leur politique consistait uniquement à réclamer la sincère application de la constitution républicaine. Les déclarations des chefs les plus considérables de ce groupe, notamment de Mathieu Dumas, de Barbé-Marbois qui, aussitôt après les élections, avait été nommé président du conseil des Anciens, ne peuvent laisser aucun doute[10]. Beaucoup des élus du second tiers pensaient et agissaient de même, et parmi eux, les deux plus illustres, Camille Jordan et Royer-Collard. C'est seulement après le 18 fructidor qu'ils se sont engagés plus avant dans la cause royaliste. Bien des gens, a écrit plus tard Royer-Collard, ont été proscrits pour des opinions qu'ils n'avaient pas et que la persécution leur a données.

Sans doute, parmi les nouveaux venus, surtout parmi ceux qui se réunissaient au club de Clichy, il en était qui trouvaient les constitutionnels trop prudents et dont l'ardeur passait généralement pour être inspirée par un sentiment royaliste. Pour la plupart d'entre eux, cette supposition n'était pas fondée. En tout cas, ces ardents n'arboraient pas de drapeau monarchique ; ils s'en tenaient à la constitution, et la divergence entre eux et les modérés ne semblait porter que sur le degré de véhémence et d'âpreté dont il convenait d'user dans la lutte soutenue contre le Directoire. Les ardents voulaient l'attaque à outrance ; les constitutionnels, plus timides ou mieux éclairés sur leur défaut de ressources matérielles et sur l'apathie d'une opinion désireuse de repos, s'efforçaient d'éviter une crise ; mais en tout cela on chercherait vainement une conspiration monarchique[11].

L'un des plus vifs parmi les royalistes des conseils, De Larue[12], reconnaissait lui-même que la seule amélioration à chercher pour le moment était de mettre le gouvernement de la république en des mains plus dignes. Un de ses amis, causant avec Carnot, traitait de chimère toute idée de restauration immédiate ; il déclarait qu'on était fort loin de la monarchie et plus loin encore du rappel des Bourbons. On ne peut revenir à la royauté, disait-il, que peu à peu, sans commotion, par l'opinion et par la volonté nationale. C'était aussi le sentiment de Mallet, qui suivait ce mouvement avec une sollicitude anxieuse et qui y prenait même part en adressant des lettres à la Quotidienne. On ne veut, écrivait-il le 19 avril 1797, ni secousses, ni contre-révolutions violentes, ni mesures précipitées. Les députés doivent glisser la France dans la monarchie et non l'y jeter au risque de nous mettre en pièces encore une fois.

D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu à toutes les époques, aucun lien n'existait entre cette campagne de l'intérieur et la politique de l'émigration. L'un des royalistes les plus prononcés des conseils, Quatremère, disait à propos d'un projet contre les émigrés : Il faut adopter une rédaction qui n'ouvre pas la porte aux émigrés incurables. Nul de nous ne veut à cet égard transiger avec la sévérité des principes constitutionnels. Les députés ignoraient absolument les rapports qu'un des leurs, Pichegru, avait eus antérieurement avec le prince de Condé. Quant aux démarches de l'agent royaliste, Duverne de Presle, qui se laissait surprendre par le Directoire, précisément au moment où cette découverte pouvait être le plus utile aux préparateurs du coup d'État, c'était, dit Mallet, une manigance contre-révolutionnaire, qui n'avait aucun rapport avec les Cinq-Cents.

Cependant, dans l'entrainement de la lutte, quelques royalistes, De Larue tout le premier, semblaient parfois oublier les conseils de prudence et vouloir brusquer la solution. Ils rêvaient alors une crise violente, une dictature provisoire du général Pichegru qui aurait amené, selon eux, une restauration immédiate[13]. C'était surtout en dehors des conseils, dans la presse, dans les cafés, sur cette partie du boulevard appelé le petit Coblentz, que se produisaient les provocations d'une sorte de royalisme fanfaron et compromettant. Le général Beurnonville disait au comte d'Allonville, qui le rapporte dans ses Mémoires : Parlez donc à ces messieurs, empêchez-les de se perdre ; ces déclarations publiques ne servent point leur cause et peuvent la ruiner. Bicher de Serizy, dont on a vu les illusions et la véhémence avant le 13 vendémiaire, n'était pas corrigé par les événements ; peu de jours avant le 18 fructidor, il déclarait, avec son emportement habituel, à un écrivain qui attaquait aussi le Directoire, mais au profit de la république modérée : Monsieur, quand nous aurons renversé ce Directoire dont le despotisme et la bassesse vous humilient comme moi, dés le lendemain nous tirerons l'épée l'un contre l'autre. Ce sont les Bourbons qu'il faut à la France. Des chefs de chouans, MM. de la Trémouille, de Frotté, de Bourmont, d'Autichamp, de la Rochejaquelein, de Polignac, s'étaient rendus à Paris, intervention en ce moment et en ce lieu plus périlleuse qu'efficace.

Ces témérités étaient le fait de quelques individus et ne pouvaient justifier les accusations de royalisme que le Directoire lançait chaque jour contre la majorité, encore moins excuser l'attentat qu'il avait résolu[14]. Toutefois, elles lui fournissaient une sorte de prétexte et risquaient d'ébranler cette union de tous les conservateurs, qui seule eût permis de résister à la faction conventionnelle[15]. Les modérés ne voulaient pas se laisser entraîner aussi loin. Thibaudeau, Portalis, Siméon, Tronson-Ducoudray faisaient faire des ouvertures au Directoire et lui offraient l'appui des constitutionnels, s'il voulait de son côté abandonner la politique révolutionnaire. Ils ne pouvaient donner une preuve plus forte de la sincérité et du bon vouloir avec lesquels ils avaient accepté la république. Le gouvernement et ses amis repoussaient ces ouvertures, ou ne paraissaient un moment les accueillir que pour dissimuler leurs projets et préparer plus à loisir le coup d'État. Que leur importait la république ? Ces consciences troublées n'avaient qu'une préoccupation : du jour où elles n'auraient plus le pouvoir et le régime révolutionnaire pour se défendre, elles se voyaient obligées de rendre compte du passé. Carnot, qui pourtant appartenait alors à la minorité du gouvernement, sentait, suivant l'énergique expression de Barbé-Marbois, le passé qui lui revenait, et il s'inquiétait moins de Barras qui l'injuriait grossièrement en plein Directoire[16] et s'apprêtait à le proscrire, que du châtiment dont il serait menacé, si, par une politique conservatrice, on se trouvait peu à peu ramené à la monarchie. J'aurais dans ma poche, répétait-il aux modérés qui lui demandaient d'agir avec eux, une grâce bien cimentée de la parole royale, que je n'y aurais pas de confiance[17]. Mais voici qui montre mieux encore à quel point le souvenir pesant du 21 janvier inspirait seul la conduite du Directoire et de ses amis. Mathieu Dumas, se trouvant un jour dans une salle de commission avec Treilhard, ancien régicide, futur comte de l'empire, à ce moment l'un des hommes importants du parti directorial, eut avec lui une conversation qu'il rapporte ainsi dans ses Mémoires[18] :

Êtes-vous pressé ? lui dis-je ; la discussion dans votre conseil est-elle intéressante ? — Non, me répondit-il, point du tout ; qu'avez-vous à me dire ? Sur quoi je me levai, je fermai la porte sur nous et mis la clef sur la cheminée. — Je connais, lui dis-je, votre position, votre expérience, vos talents et l'influence de vos conseils sur des hommes qui, sous tous les rapports, vous sont bien inférieurs ; je veux savoir de vous ce que vous pensez de moi et de mes amis, comment vous jugez notre conduite politique et ce qui fait que nous ne pouvons nous entendre. — Voici sa réponse : Vous êtes de fort honnêtes gens, fort capables, et je crois que vous voulez sincèrement soutenir le gouvernement tel qu'il est, parce qu'il n'y a aucun moyen sûr, ni pour vous ni pour nous, de lui en substituer un autre. Mais nous, conventionnels, nous ne pouvons vous laisser faire ; que vous le vouliez ou non, vous nous menez tout doucement à notre perte certaine ; il n'y a rien de commun entre nous. — Quelle garantie vous faut-il donc ? — Une seule, après quoi nous ferons tout ce que vous voudrez, nous vous laisserons détendre les ressorts. Donnez-nous cette garantie et nous vous suivrons aveuglément. — Et laquelle ? Montez à la tribune, et déclarez que si vous aviez été membre de la Convention, vous auriez comme nous voté la mort de Louis XII. — Vous exigez l'impossible, ce qu'à notre place vous ne feriez pas ; vous sacrifiez la France à de vaines terreurs. — Non, répliqua-t-il, la partie n'est pas égale ; nos têtes sont au jeu.

 

Le refus opposé par le Directoire à toutes les tentatives de rapprochement semblait donner raison aux ardents, sans leur fournir malheureusement plus de moyens matériels de faire triompher leur cause ; il embarrassait les modérés et les contraignait à se replier sur l'extrême droite, sans diminuer le péril d'un conflit désormais inévitable. Situation pénible, d'où personne ne sortait content de soi ni des autres, mais dont la responsabilité devait peser principalement sur le gouvernement. Ne semble-t-il pas que nous retrouvions, à plus d'un demi-siècle en arrière, un spectacle auquel notre regard n'a été que trop habitué ? N'est-on pas tenté d'appliquer aux partis qui divisent les conseils de 1797 les dénominations d'une politique récente ? Ne reconnaissons-nous pas ces ardents se précipitant tête baissée dans le conflit, sans savoir ni comment ils se défendront pendant, ni ce qu'ils feront après, comptant sur les hasards et les nécessités de la lutte pour forcer la solution, morigénant la mollesse des modérés, criant à la trahison du ventre ? Qui ne les connaît aussi ces constitutionnels peu enthousiastes pour la république, croyant médiocrement à sa durée ; ne renonçant pas à la monarchie dans l'avenir, mais l'estimant pour le moment impossible ; ne la voulant pas en tout cas telle qu'on la leur présente du dehors ; bornant leur politique à améliorer le présent, et à faire, sous la constitution existante qui n'est ni leur œuvre, ni leur idéal, des lois moins mauvaises et un gouvernement passable ; en accord avec la masse fatiguée et rendue sceptique par la révolution, mais n'ayant ni la force que donne la possession du pouvoir, ni la discipline ou l'élan des partis extrêmes ; un peu hésitants, comme sont souvent. les hommes sans passion et sans parti pris au milieu des grandes crises ; manquant peut-être de cet esprit de décision rapide par lequel ils se seraient imposés aux émigrés et aux révolutionnaires ; cherchant l'union tantôt avec les ardents qui les effarouchent en voulant les entraîner trop vite et trop loin, tantôt avec les républicains qui les trompent ou les repoussent ; compromis d'un côté, rebutés de l'autre, se sentant menés à l'abîme par l'imprudence de ceux-là, par la mauvaise foi de ceux-ci, sans avoir la force ou l'énergie de se sauver eux-mêmes malgré les uns et les autres ; destinés à être proscrits avec l'extrême droite, tout en étant accusés par celle-ci d'avoir fait le jeu des proscripteurs ; victimes attristées, à la fois impuissantes et clairvoyantes ? Enfin, ne retrouve-t-on pas, à cette époque, jusqu'à une sorte de centre gauche dans ces partisans dociles et systématiques du Directoire, prêchant la défaillance sous apparence de conciliation et de modération ; non jacobins d'origine, mais ne reculant pas devant l'alliance des révolutionnaires les plus déconsidérés, sous prétexte que ceux-ci sont convertis, qu'ils vont l'être, ou en tout cas qu'ils sont préférables aux royalistes ; oubliant la question capitale d'ordre ou de révolution, qui est en jeu, pour ne voir que celle de république ou de monarchie, qui n'y est pas ; nullement républicains de la veille, mais ne se contentant pas de trouver chez les modérés une réserve résignée, et prétendant exiger d'eux des déclarations de foi et d'amour pour la république ; libéraux de doctrine, mais, en fait, très-accommodants sur la violation du droit et la suppression de la liberté ; trouvant toutes les réclamations des journaux mesquines, les revendications parlementaires inopportunes, disposés à justifier les coups d'État, ou du moins à ne s'en prendre qu'aux victimes ? Ce n'est pas un tableau de fantaisie ni une peinture contemporaine faite sous l'apparence de l'histoire, c'est l'analyse exacte des brochures que publiait alors Benjamin Constant. Le salon de madame de Staël était le centre de ce petit groupe, dont Talleyrand paraissait être, avec Constant, l'un des membres les plus actifs ; tous les deux ambitieux, chacun à sa manière : Talleyrand parlait peu, se bornait à faire dans quelque club une profession de républicanisme éternel, et parvenait aussitôt au ministère pour y exécuter le coup d'État, décidé dès lors à y demeurer sous tous les régimes ; Benjamin Constant, plus agité, écrivait brochures sur brochures, justifiait tout, mais n'obtenait rien, et, au lendemain de la victoire qu'il avait aidé à remporter sur les modérés, il se voyait repoussé comme royaliste et aristocrate par ceux au service desquels il s'était compromis. On a quelque déplaisir à trouver madame de Staël en cette compagnie. Elle ne devait emporter de cette partie de sa vie, sur laquelle ses admirateurs jettent un voile, que les paroles sévères de ses anciens amis et un remords qu'elle-même n'a pu dissimuler. Quand, après le 18 fructidor, elle dira : Je n'approuve pas toute la victoire sans pouvoir plaindre tous les vaincus, elle blessera chacun des partis et ne sera approuvée de personne : châtiment habituel de ceux qui, par ambition, par faiblesse ou par défaut de jugement, dépassent cette limite, si difficile à fixer en temps de révolution, limite jusqu'à laquelle la concession et la conciliation sont une nécessité politique, souvent un devoir de patriotisme, au delà de laquelle elles deviennent une défaillance coupable.

 

§ 5. — LE 18 FRUCTIDOR.

Pendant que les conseils, tour à tour agressifs ou disposés à céder, alarmés ou confiants, tâtonnaient et se divisaient, ainsi qu'il arrive trop souvent aux assemblées dans un péril de ce genre, le Directoire continuait à tout disposer pour son coup d'État. L'instrument désigné était l'armée, que déjà les républicains avaient introduite, dix-huit mois auparavant, au milieu des discordes civiles. Seulement on voulait lui faire faire un pas de plus. Il ne s'agissait pas de défendre une apparente légalité, mais de violer audacieusement la constitution. L'armée craignait que l'ancien régime ne lui enlevât, au profit de privilégiés, les grades conquis sur les champs de bataille de la révolution. Elle haïssait l'émigration qu'elle était habituée à rencontrer en face d'elle dans les rangs de l'ennemi. Le Directoire exploitait ces sentiments. Il trouvait dans les camps une aide plus puissante encore, bien que fort périlleuse pour lui-même : c'était la rancune et l'ambition du jeune général du 13 vendémiaire, maintenant environné du prestige guerrier et pacifique d'Arcole et de Campo-Formio. L'opposition avait eu précisément la maladresse de mettre au rang de ses griefs la conduite, peu honnête d'ailleurs, suivie à l'égard de Venise. Elle atteignait par là Bonaparte. Celui-ci avait écrit aussitôt des lettres irritées et menaçantes contre les lâches avocats et les misérables bavards. Il avait excité le Directoire à prendre un parti, à sauver d'un seul coup la république...... Si vous avez besoin de force, ajoutait-il, appelez les armées. Faites briser les presses des journalistes et faites fermer le club de Clichy. Sous main, il envoyait offrir à Barras plusieurs millions pour les frais de l'entreprise.

Bonaparte était, au début de sa carrière, tel qu'on l'a connu depuis. Il y avait presque toujours une part de calcul dans sa colère. Aussi occupé, dans les camps, de l'opinion parisienne qu'Alexandre l'était des discoureurs d'Athènes, son ambition, déjà sans limite et depuis longtemps sans scrupule, lui conseillait en ce moment de trouver un motif pour frapper les Conseils. Il ne croyait pas à la durée de la république, mais il ne voulait pas que la chute de ce régime servît à d'autres qu'à lui. Il voyait d'un œil jaloux ce mouvement d'opinion modérée qui pouvait aboutir à l'établissement d'un gouvernement durable et régulier sous la forme monarchique ou républicaine et qui fermait ainsi la porte à toute dictature militaire. Résolu à le faire avorter, il était, pour le moment, intéressé à soutenir le Directoire. Il s'en expliquait sans ambages avec Miot de Mélito, qui était venu le trouver à Milan. Je ne voudrais quitter l'Italie, disait-il, que pour aller jouer en France un rôle à peu près semblable à celui que je joue ici, et le moment n'est pas encore venu... Je veux bien un jour affaiblir le parti républicain, mais je veux que ce soit à mon profit, non pas à celui de l'ancienne dynastie... En attendant, il faut marcher avec l'ancien parti républicain. Une telle alliance ne pouvait pas d'ailleurs lui répugner beaucoup. N'avait-il pas pris le masque jacobin pendant la Terreur, sauf, il est vrai, à renier Robespierre une fois tombé ?

Aussi provoquait-il dans son armée, à l'occasion du 14 juillet, des toasts, des adresses d'une violence sans mesure contre la majorité législative. Il faut que l'armée purifie la France, y disait-on... Nous passerons comme la foudre. On retrouvait dans les camps, transformés en clubs, un écho des sections révolutionnaires de Paris en 1792 et en 1793. Le chef d'état-major Berthier envoyait le compte rendu de ces manifestations à toutes les administrations de département. Le Directoire, bien loin de rappeler l'armée à ses devoirs, accueillait avec fracas toutes ces adresses et en provoquait de semblables dans les autres corps de troupes L'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche, s'écriait, par la bouche du général Ney : Grands politiques de Clichy, daignez ne pas nous forcer à sonner la charge ! Seul, Moreau, à la tête de l'armée de la Moselle, résistait au mot d'ordre et, malgré les excitations et les plaintes du Directoire, refusait de s'associer à ces manifestations.

Hoche avait eu le triste honneur d'être choisi le premier pour être l'exécuteur des hautes œuvres directoriales. Mais, l'entreprise dont il s'était chargé ayant été éventée, on s'adressa alors à Bonaparte qui, tout en désirant voir faire le coup, préféra ne pas s'y compromettre personnellement et désigna Augereau. Celui-ci arrive à Paris en criant à haute voix : Je suis envoyé pour tuer les royalistes. Il est reçu solennellement par les directeurs : Quel fier brigand ! disait l'un d'eux, Rewbell, après cette première entrevue.

Enfin, tout est prêt. Voilà plus de six semaines que le coup d'État est publiquement annoncé. Il est temps que cette longue agonie ait un terme. Le signal est donné dans la nuit du 17 au 18 fructidor. Dès leur premier essai, les républicains sont passés maitres dans ce nouveau genre d'attentat ; les gouvernements qui voudront plus tard briser les parlements par l'armée, n'inventeront rien de nouveau et ne pourront que les copier servilement. Est-il besoin de raconter les détails de cette ignominieuse journée ? le palais législatif occupé de nuit par des soldats ; aux représentants de la nation qui veulent se frayer un passage en invoquant la loi, cette réponse : La loi, c'est le sabre ; les députés et les journalistes surpris et saisis dans leurs demeures ; la foule assistant inerte à cette révolution qui s'accomplit cette fois en dehors d'elle ; après la tragédie militaire, la comédie parlementaire, plus odieuse encore : les débris mutilés et terrifiés des Conseils se réunissant pour remercier le Directoire d'avoir sauvé la liberté, la république, la constitution, et votant, avec tous les lâches euphémismes, avec les hypocrisies de langage usitées en pareil cas, l'annulation des élections législatives et locales dans cinquante et un départements, la déportation sans jugement de deux directeurs, de cinquante-trois représentants, d'un ancien ministre, de plusieurs généraux, la suppression de quarante-deux journaux, l'exil en bloc de leurs propriétaires et rédacteurs : pèle-mêle de proscriptions, où des républicains notoires sont frappés avec les suspects de royalisme, le régicide Carnot avec Pichegru l'homme du prince de Condé, comme pour bien montrer, contrairement à des assertions mensongères, qu'il ne s'agissait pas de défendre la république, mais seulement de débarrasser la faction jacobine de contradicteurs gênants et de rivaux menaçants[19] ; puis ces fourgons qui emportent les victimes à travers la France muette et immobile ; enfin la mort longue et silencieuse sur les plages meurtrières de Sinnamary, où succombent, l'un après l'autre, tous ceux qui ne parviennent pas à s'échapper ; pendant ce temps, les bourreaux se vantant hypocritement de n'avoir pas versé le sang, parce qu'ils ont retrouvé le secret de cette mort sèche dont parle Juvénal ; la législature mutilée et avilie ajoutant aux fêtes nationales du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier, celle du 18 fructidor, comme ce Sénat de la décadence qui faisait successivement un dieu de chacun de ses Caligula et de ses Néron ; parmi les républicains de France à cette époque, personne ne se levant pour désavouer le crime ; la renommée la plus pure du parti, Hoche, ne parlant que pour se plaindre de l'insuffisance des déportations ; et l'histoire obligée, afin d'entendre la protestation d'une voix républicaine, de passer les mers jusqu'en Amérique où Washington, indigné et dégoûté, s'écrie que cet attentat est le comble du despotisme[20] !

 

§ 6. — FINIS REIPUBLICÆ.

La victime le plus mortellement atteinte au 18 fructidor était la république. On a vu comment, après la chute de Robespierre, beaucoup d'esprits modérés, oubliant généreusement qu'ils avaient été les victimes de cette république, avaient paru disposés ou résignés à la faire vivre, en allant à elle et en l'amenant à eux. On ne s'était pas lassé de les rebuter et même de les rejeter violemment. Mais il y avait chez eux une bonne volonté tellement vivace, que rien n'avait semblé la décourager, pas même les usurpations in extremis de la Convention, appuyées par le canon de Vendémiaire. Dès le lendemain, au début du Directoire, on les avait retrouvés cherchant sincèrement à faire sortir un gouvernement régulier de la constitution de l'an III. Cette fois, pour qu'ils n'y reviennent plus, on leur répond par le 18 fructidor. Les uns sont déportés, les autres se cachent ou s'exilent pour échapper à la proscription. Ceux qui ont été épargnés, comme Thibaudeau, Pontécoulant, quittent la vie politique. La victoire est complète. La république reste aux mains des républicains. Mais personne n'en veut plus[21].

Sans doute, la France ne fait aucune résistance. On n'y entend même pas cette sorte de protestation sourde qui s'échappait par moments des âmes sous l'oppression de la Terreur. Jamais gouvernement ne s'est plus complètement débarrassé de toute opposition. Ou regarde passer les violences et les scandales du régime nouveau, comme le matin du 18 fructidor on avait regardé passer Augereau et ses soldats dans les rues de Paris. La banqueroute est décrétée, la presse bâillonnée, le parlement étouffé ; aucun gouvernement n'osera à ce point supprimer toute liberté électorale ; les vieilles lois révolutionnaires sont ressuscitées ; la corruption et la vénalité s'étalent jusque dans les rangs du Directoire ; le désordre est partout au comble ; le gouvernement a trouvé le moyen d'unir l'anarchie à la tyrannie ; il ne sait pas au prix de tant d'arbitraire donner une heure de repos et de sécurité matérielle ; et cependant rien de tout cela ne provoque une velléité de révolte. La nation assiste indifférente et muette aux démêlés des vainqueurs ; ceux-ci ne peuvent seulement pas vivre en paix, et, invoquant à tout moment le précédent respectable du 18 fructidor, ils sont condamnés à se frapper eux-mêmes avec cette arme du coup d'État qu'ils avaient commencé par diriger contre la représentation nationale : en 1798, coup d'État du Directoire contre les jacobins des Conseils, avec cassation violente des élections dans 49 départements ; en 1799, coup d'État des Conseils contre le Directoire dont on contraint plusieurs membres à donner leur démission ; sans que d'ailleurs on puisse voir au fond de ces luttes autre chose que les convoitises rivales de complices qui ne peuvent jouir en bon accord du bien volé et qui se battent au milieu des ruines qu'ils ont faites. Quel intérêt la nation et, après elle, l'histoire ont-elles à rechercher, par exemple, ce qui excite tant un Boulay — de la Meurthe — contre un Treilhard, un Sieyès contre un Merlin ? Hier, ces hommes s'entendaient pour violer la France ; demain, le comte Boulay, le comte Sieyès, le comte Merlin, le comte Treilhard s'entendront de nouveau pour servir l'Empire.

Le Directoire serait bien aveugle, s'il ne voyait pas tout ce qu'il y avait de mépris, de dégoût, d'éloignement sans retour, derrière cette muette patience en apparence si soumise. Quelles qu'aient été les illusions des premiers jours après la victoire, il n'a pas dû tarder à s'effrayer du vide qui se faisait autour de lui. Avait-il besoin de la nation pour une élection et lui faisait-il appel, personne ne protestait, mais personne ne bougeait. Les agents du pouvoir faisaient des rapports désespérés sur cet état de l'esprit public qui les troublait et les inquiétait plus que la lutte et la colère. Les directeurs eux-mêmes s'efforçaient vainement de réveiller l'opinion par leurs proclamations. La France ne combattait pas son gouvernement, mais elle se refusait à lui. Personne, a dit M. de Tocqueville, ne faisait plus d'efforts pour renverser la république ; mais elle semblait avoir perdu la force de se tenir debout. Elle chancelait, atteinte, malgré sa jeunesse, de ce mal sans nom qui n'attaque d'ordinaire que les vieux gouvernements, sorte de consomption sénile qu'on ne saurait définir autrement que la difficulté d'être[22].

De toutes les façons de mourir, n'était-ce pas la plus honteuse ? Aucune humiliation d'ailleurs ne manquait alors à la république. Pendant que, dans le pays, le Directoire ne rencontrait ni un opposant, ni un adhérent, il trouvait dans l'armée un maître qu'il s'était donné à lui-même. Il payait, en s'abaissant devant les généraux qui le méprisaient, le service que ceux-ci lui avaient rendu contre l'opinion. Bonaparte avait daigné donner quelques paroles d'approbation au coup d'État qu'il avait demandé ; mais, une fois les modérés vaincus et dispersés, son intérêt n'était plus de faire cause commune avec le parti républicain. Ces avocats de Paris qu'on a mis au Directoire, disait-il à Miot, n'entendent rien au gouvernement. Je doute fort que nous puissions longtemps marcher d'accord. En décembre 1797, plusieurs mois après le coup d'État, il s'était montré quelques jours à Paris, et y avait été l'objet d'un enthousiasme et d'une idolâtrie dont les récits contemporains peuvent seuls donner l'idée[23], sachant du reste, avec une finesse tout italienne, ne satisfaire qu'à demi cette curiosité pour ne pas l'épuiser et pour l'exciter encore davantage. Il se niellait déjà hors de pair et se posait pour l'avenir, en insinuant dans une harangue officielle que le bonheur du peuple français réclamait de meilleures lois organiques. Il ne prenait pas cependant l'offensive contre le gouvernement. La poire n'est pas encore mûre, disait-il.

Les directeurs tremblaient au moindre froncement de sourcils du jeune général. Avec quelle humilité ils lui faisaient écrire par le secrétaire de Barras : Peut-être le gouvernement commet-il beaucoup de fautes, peut-être ne voit-il pas toujours aussi juste que vous dans les affaires, mais avec quelle docilité républicaine il a reçu vos observations ! Docilité républicaine ! cet accouplement de mots était nouveau ; après tout, peut-être aurait-on tort de s'en étonner.

 

§ 7. — ENCORE L'ÉMIGRATION.

Si les républicains sentent la république s'affaisser entre leurs mains, les royalistes clairvoyants n'ont, de leur côté, aucun espoir. Après le 18 fructidor, Malouet, persuadé que le moment où sa patrie lui sera ouverte est indéfiniment ajourné, se résout à faire des démarches pour obtenir du gouvernement autrichien l'intendance navale de l'Adriatique. Mounier écrit qu'il voit seulement dans un grand éloignement la possibilité du retour en France ; et pour vivre, il accepte la direction d'un pensionnat installé dans une des maisons de campagne du duc de Saxe-Gotha. Quant à Mallet, il déclare qu'on est rejeté dans une mer sans fond. Obligé, sur les menaces du Directoire, de quitter la Suisse, son pays, le cœur brisé par les derniers événements de France, ne trouvant sur le continent que des persécutions et la certitude de mourir de faim, il se réfugie en Angleterre, la seule place, écrit-il, pour quiconque veut continuer la guerre. Il y reprend la publication d'un nouveau Mercure ; mais c'est par devoir et sans confiance. Je frémis, dit-il, du moment qui va me rappeler à ma détestable écrivaillerie ; il est impossible d'en être plus las, plus dégoûté, plus accablé.

Le coup d'État, qui avait détruit plus d'une illusion, était sans cloute pour quelque chose dans ce découragement. Toutefois, la vraie cause de la ruine des espérances monarchiques était ailleurs. Le 18 fructidor, en déconsidérant absolument la république, eût plutôt avancé les affaires de la royauté, si certains royalistes n'avaient continué à faire tout pour lui aliéner l'opinion. Faut-il reprendre l'interminable suite des gémissements irrités de Mallet sur le délire, les propos vraiment burlesques de ces Marat à cocarde blanche, sur ces agents royaux dont les conseils font aller le roi à reculons, sur cet indomptable esprit de discorde, de malignité et de despotisme qui dévore les réfugiés ? Veut-on voir d'ailleurs à quel point les préjugés étaient toujours les mêmes ? il suffit de lire la lettre adressée le 25 juillet 1798 par le comte d'Artois à Mallet du Pan. Le prince était alors en coquetterie avec l'écrivain et désirait passer à ses yeux pour plus libéral que Louis XVIII. Voici cependant ce qu'il lui écrivait, croyant probablement exprimer des idées toutes naturelles contre lesquelles son correspondant n'aurait aucune objection à élever :

Ce n'est qu'en rentrant dans ses droits par la force des armes que le roi pourra conserver l'autorité nécessaire pour gouverner un grand peuple... Le souverain qui se voit rétabli sur son trône par l'effet d'une transaction quelconque, recevant la loi au lieu de la donner, n'aurait et n'acquerrait jamais assez de puissance pour en imposer à des factions mal éteintes.

Du reste l'illusion était aussi tenace que l'aveuglement chez les émigrés. Ils m'ont proclamé jacobin pour avoir douté qu'ils seront à Paris au mois d'octobre, écrit Mallet en 1799. Deux vieux évêques qui avaient un faux air de la mort, raconte Chateaubriand, se promenaient au printemps dans le parc Saint-James : Monseigneur, disait l'un d'eux, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin ?Mais, Monseigneur, répondait l'autre, après avoir réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient.

Si, dans le parti royaliste de ce temps, on se heurte toujours à la cohorte trop nombreuse des aveugles, on y retrouve toujours aussi le petit groupe courageux et dévoué des clairvoyants qui ne se lassent pas de conseiller, d'avertir, de supplier. Cet effort continu, jamais découragé par les fautes obstinées des hommes, par les coups des événements contraires, ni même, — ce qui est plus méritoire encore, — par les préventions et les calomnies de ceux qu'on veut sauver, demeure un des spectacles les plus nobles et les plus fortifiants de cette époque abaissée. Aussi, malgré l'inefficacité persistante de ces efforts, éprouve-t-on pour l'honneur même de l'histoire, une sorte de consolation de les voir recommencer après le 18 fructidor, comme naguère après le 13 vendémiaire. Est-il encore temps ? C'est en tout cas une tentative suprême, avant que le 18 brumaire vienne, au profit d'un nouveau maitre, mettre fin au régime révolutionnaire et supprimer pour plusieurs années la question même en face de laquelle la France se débattait depuis la fin de la Terreur.

Pour obtenir du roi un changement de politique, il fallait avant tout l'éclairer sur l'opinion intérieure, avec laquelle les meneurs de l'émigration avaient toujours été en contradiction et n'avaient même jamais eu aucune relation. Un ancien constituant, M. Dandré, fit agréer à Louis XVIII l'idée d'un comité d'informations établi à Paris et composé d'hommes en position de connaitre cette opinion. Royer-Collard, qui avait été oublié dans les proscriptions du 18 fructidor et qui, en face de la constitution détruite par les républicains, ne voyait plus de salut que dans la monarchie, accepta de constituer ce comité et s'adjoignit dans ce dessein MM. de Montesquiou, de Clermont-Gallerande et Becquey. Il était stipulé que le comité n'aurait d'autre rôle que de transmettre directement et secrètement au roi le résultat de ses observations. Louis XVIII lui prêtait son attention plutôt qu'il ne lui donnait sa confiance ; il continuait en même temps à entretenir ces agents dont les rapports l'avaient si souvent trompé. N'était-ce pas, Malgré tout, un progrès d'être parvenu à se faire entendre ?

Il fallait d'ailleurs se féliciter de voir intervenir dans les conseils du roi un élément nouveau, celui des vaincus de Fructidor qui venaient, avec l'autorité que donnait l'expérience récente des affaires publiques, apporter leur appoint aux anciens monarchistes constitutionnels. Plusieurs d'entre ces vaincus, réfugiés à l'étranger, Portalis, Quatremère, Camille Jordan, étaient en relations fréquentes avec la partie modérée de l'émigration. En 1799, Portalis adressait à Mallet deux lettres d'une sagesse élevée et d'un grand sens sur les conditions d'une restauration. Ces lettres mériteraient d'être citées en entier. À côté d'observations très-justes sur l'état de l'opinion, sur son besoin d'un libérateur, sur la fatigue de choisir et de délibérer, Portalis disait :

Il ne faut pas que le Roi se présente comme le chef d'un parti, mais comme le chef de la nation. Il faut qu'il respecte tout ce qui n'est que le résultat de la force des événements et des choses... Tout retour aveugle ou passionné à des institutions usées qui n'ont pu se soutenir elles-mêmes compromettrait la sûreté de la nouvelle monarchie... L'équité de l'ancienne Rome confirma les jugements rendus par un esclave. La politique du nouveau Roi ne doit pas détruire tout ce qui n'aurait été produit que par l'erreur ou par la force... (Lettre du 11 août 1799.)

Il faut partir d'où l'on est... Le gouvernement ancien s'est plutôt écroulé qu'il n'a été détruit. Si les formes en paraissaient encore saines, l'esprit s'en était enfui. Il n'y avait plus qu'un vaste corps sans âme... Tout a été dissous, et, ce qui est pire, la dissolution a été celle qui suit la mort et non celle que peut produire une crise violente et qui s'opère quelquefois en un corps plein de vie. En cet état il ne s'agit pas uniquement de rétablir, il faut régénérer... Je conçois qu'il est plus aisé de dire : Reprenons nos places ; mais ce qui est facile à dire est précisément ce qu'il y a de moins sage et de plus difficile à faire... Je ne veux pas que le Roi compose avec les factieux ou les ambitieux ; mais je veux qu'il se rende l'arbitre suprême des circonstances, des intérêts et des droits... Ce serait une erreur de croire qu'il est contraire à la dignité du Roi de ne pas rétablir toutes les institutions anciennes. La fierté des rois peut répugner à se trouver sous la dépendance de certains hommes ; mais leur sagesse les invite à ne pas méconnaître la dépendance des choses, dépendance à laquelle aucune puissance humaine ne peut se soustraire. L'art de gouverner n'est point une théorie métaphysique et absolue. Cet art est subordonné aux changements qui arrivent chez un peuple et à la situation dans laquelle il se trouve. (Lettre du 23 septembre.)

 

Mallet, heureux de voir ses propres idées exposées avec tant de force et d'autorité, fit communiquer au roi par le maréchal de Castries l'avis de Portalis. Le roi en fut frappé, et, sur sa demande, ou tout au moins de son aveu, Malouet adressa au Mercure une lettre, où, après avoir conseillé un gouvernement légal, une monarchie tempérée, il se portait garant que telle était la pensée de Louis XVIII. Grand scandale et grande clameur dans le monde des émigrés. Mallet défendit publiquement son ami :

Quelqu'un s'avise-t-il de proclamer l'indulgence du Roi... son aversion pour le pouvoir arbitraire..., des cris s'élèvent pour contredire cet éloge et apprendre à la France que les vertus du Roi sont autant de chia. mères... On leur parle de gouvernement légal ! Ils ne veulent ni légalité, ni gouvernement... Ces bonnets rouges déguisés ont, à l'exemple des jacobins, leurs formules, leur régime de terreur et jusqu'à leur Père Duchêne.

 

Cette verte réplique accrut encore la colère. Plusieurs brochures furent publiées où le maréchal de Castries était traité de patriote et où le roi lui-même n'était pas ménagé. C'était toujours cette facilité d'excommunication habituelle aux partis extrêmes qui, selon une parole célèbre, n'étant qu'une poignée, travaillent à n'être qu'une pincée. Toutefois le scandale fut tel que le comte d'Artois dut intervenir. Il fit mander Mallet et lui témoigna publiquement une grande bienveillance, J'ignore, écrit Mallet, ce qu'il peut y avoir de sincérité dans cette entrevue, je ne le cherche ni ne m'en soucie. Il avait raison d'avoir quelque doute, car un royaliste bien en cour lui écrivait, quelques jours plus tard :

Je vous suis trop attaché pour ne pas vous dire avec franchise que cet hommage auquel votre sagesse ne met pas plus de prix qu'il ne vaut, est un hommage forcé et de circonstance, enlevé par l'opinion des a gens sensés et dont vous ne serez point la dupe. On vous cajolera bien autrement cet hiver, lorsqu'on aura la certitude que les alliés ne pourront pas pénétrer en France cette année : vous serez alors consulté et même en faveur ; mais au premier petit succès, on ne daignera plus vous regarder. Les princes resteront ce qu'ils sont : ils n'emploieront jamais que des espèces, et Monsieur, malgré ses grâces et son affabilité, ne changera pas plus que les autres.

 

Louis XVIII lui-même qui avait l'esprit plus libre, qui tout à l'heure semblait écouter Royer-Collard, accueillir Portalis, encourager Malouet, avait-il au fond modifié ses idées ? Bien des symptômes permettent d'en douter. Il n'était pas encore arrivé à cette intelligence de son temps et de son pays, que devaient lui donner une épreuve plus longue et surtout le spectacle des institutions anglaises. A cette époque, on retrouvait en lui l'ancien auteur de la Déclaration ; on ne pouvait guère y deviner le futur auteur de la Charte. Quelques mois plus tard, cédant de nouveau à de détestables conseils, il enjoignait au comité d'informations, récemment établi à Paris, de se soumettre comme toutes les autres agences royalistes à la direction du comte d'Artois. C'était en réalité vouloir la dissolution de ce comité ; Royer-Collard envoya au roi sa démission et celle de ses amis dans une note très-ferme où il exprimait ainsi son sentiment sur les agents auxquels on prétendait l'associer :

Leur inexpérience, l'imprudence de leur conduite, l'extravagance de leurs plans, le mépris des intérêts nationaux qui s'y fait remarquer, la préférence donnée aux moyens d'intrigue, d'espionnage et de brigandage, la dénomination ineffaçable de comité anglais, mille autres considérations élèveraient une barrière insurmontable entre les serviteurs du Roi et ces mêmes personnes... Ces prétendus agents seront infailliblement ce qu'ils ont été jusqu'à ce jour, des intrigants en discorde, étrangers à la grande scène des affaires, sans considération personnelle et sans capacité, dont la correspondance mensongère ne servira qu'à entretenir des illusions profitables pour eux, mais bien nuisibles aux intérêts du Roi... Tous leurs plans ne sont que des intrigues impuissantes qui ne tardent pas à devenir la pâture de la police et le scandale de l'opinion. Les vrais royalistes ne peuvent y prendre aucune part.

 

Dans cette même année 1799, Louis XVIII avait eu d'ailleurs, dans son intimité, l'occasion de révéler le véritable état de son esprit. Un de ses conseillers les plus dévoués, le comte de Saint-Priest, lui avait soumis au mois de juin un projet de Déclaration[24]. M. de Saint-Priest n'était pas un novateur bien hardi. Il n'admettait ni l'inamovibilité des juges, ni la propriété des acquéreurs de biens nationaux ; il ne concevait pas qu'il y eût de bonne police sans lettre de cachet et sans le droit pour le roi de prévenir les révoltes par l'arrestation des gens suspects. Toutefois il constatait la nécessité d'admettre quelques changements à l'ancien régime. Le roi, dans une note écrite de sa main, repoussa absolument le projet de son conseiller comme contenant une sorte de limitation du pouvoir royal par la volonté populaire, une reconnaissance du droit qu'aurait eu la nation de changer son antique constitution. Il s'en tenait à cette constitution, sauf à en dégager les abus et à mieux gouverner. Si je suis un jour Roi de fait, disait-il, comme je le suis de droit, je veux l'être par la grâce de Dieu... Pour me résumer, si, après délibération, je nie détermine à faire paraître une Déclaration, une adresse ou telle autre pièce qu'il sera convenable, je la ferai dans le sens et dans l'esprit de ma Déclaration de 1795. Puis, — symptôme significatif, — le roi copiait à la suite de cette note de longs fragments de l'ouvrage de M. de Maistre, où l'écrivain défendait hardiment la Déclaration de 1795 et exaltait Louis XVIII pour avoir repoussé toute transaction. Enfin le royal écrivain terminait par cette observation qui ne saurait plus laisser aucun doute sur ses sentiments à cette époque :

L'idée d'employer la plume de Mallet du Pan est très-bonne... ; mais en connaissant le mérite de cet écrivain, je connais aussi ses défauts ; tant qu'il ne s'agit que d'attaquer les vices de ce qui est fait, son style clair, sa logique serrée portent la conviction dans l'esprit de ses lecteurs ; mais lorsqu'il s'agit du futur, l'homme à système moderne se fait apercevoir, et il nuit plus qu'il ne sert. Il lui faut donc un régulateur, et plutôt trop ferme que pas assez ; car entre les mains d'un homme qui abonderait dans son sens, il aurait les plus grands inconvénients, et tels que je préférerais son silence à ses services.

 

§ 8. — LASSITUDE ET DÉCOURAGEMENT.

La république était mortellement frappée, la monarchie rendue impossible. Il fallait pourtant un gouvernement régulier à cette nation ballottée par les révolutions. Quel sera-t-il ? Il suffit, hélas ! de considérer l'état de l'esprit public, cette lassitude, ce désenchantement de toutes choses, ce dégoût de l'effort trop longtemps stérile, pour reconnaître que ce peuple est prêt à abdiquer, et pour comprendre cette exclamation poussée par M. de Maistre à la vue de la France d'alors : O homines ad servitutem natos !

Que de fois, dans cette étude, on a dû répéter ces mots de lassitude et de désenchantement ! Tel est, en effet, le mal permanent de cette longue révolution. Ne voit-on pas tous ces voyageurs partis avec une si orgueilleuse confiance, s'arrêter les uns après les autres à chaque étape, harassés, meurtris et désabusés ? Comme il faut peu de temps pour voir succomber la grande génération de 1789 ! Dès le 6 octobre, l'auteur du serment du Jeu de paume, Mounier, se retire avec Lally-Tollendal et Bergasse. Malouet tient bon plus longtemps ; mais à la fin de la Constituante, il dira qu'il a la tête épuisée et le cœur flétri. L'année 1789 n'est pas terminée que le puissant tribun, Mirabeau, s'écrie : Oh ! que je suis las et découragé ! et en 1791, il meurt n'ayant plus foi dans ce qu'il a fait aussi bien pour pousser que pour retenir la révolution. L'Assemblée nationale est seulement en fonctions depuis quelques semaines, quand la Fayette confesse sa lassitude à Gouverneur Morris ; en 1792„ il ne lui restera plus qu'à fuir au delà de la frontière. Le départ désolé de Necker suit de près sa rentrée triomphale. Sieyès, au bout de peu de temps, est réduit à épancher, en des notes intimes, l'amertume d'un esprit trompé dans ses rêves d'orgueil. Et Barnave, Duport, Lameth, Target, Chapellier, Thouret, tous les meneurs de la Constituante, n'ont pas fini leur œuvre que déjà ils en sont fatigués et dégoûtés, qu'on devine leurs regrets et même leurs remords. Barnave, rentré dans ses foyers en 1791, se demande s'il n'eût pas mieux valu ne pas les quitter.

Qui s'était plus enivré des illusions du triomphe rapide et facile que les Girondins ? Quelques mois se passent, et Vergniaud déclare mélancoliquement à la tribune de la Législative qu'ils n'ont qu'un désir : remettre en d'autres mains les pouvoirs qu'on leur envie et dont ils sont las eux-mêmes. A peine arrivé à la Convention, Buzot désespère de la république et est tenté d'abandonner la tâche. Du reste, c'est, dès le premier jour, le sentiment de tous ceux qui ont quelque idéal républicain dans le cœur ou dans le cerveau. J'en suis presque réduite à envier le sort de ceux de nos parents qui ont quitté le sol de la patrie, tant je désespère, écrit le 28 janvier 1793, cette fière républicaine qui devait faire briller d'un si étrange éclat le nom obscur de Charlotte Corday. Le dernier mot de la Gironde, n'est-ce pas ce cri de désenchantement poussé par madame Roland, lorsqu'elle passe devant la statue de la Liberté en se rendant à l'échafaud : Ô liberté ! comme on t'a jouée ?

Ce ne sont pas seulement ceux qui rêvaient pour la république quelque honneur, les hommes qui l'ont pervertie se dégoûtent de leur œuvre. Danton sent ses larges épaules fléchir ; en 1793, il se retire à la campagne pour respirer un air moins brûlant. Mieux vaut, dit-il, être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes ; et, plus tard, quand on le conjure d'agir pour se soustraire à la mort, il secoue la tête en disant : L'humanité m'ennuie. L'âme sèche de Robespierre elle-même est atteinte : Je suis fatigué par quatre ans de révolution, répète-t-il en pleine dictature. Le souple et vil Barère dit, pendant la Terreur, au juré Villate : Je suis soûl des hommes ! Et les bourreaux subalternes, les juges du tribunal révolutionnaire, s'arrêtent par moments, épuisés, écrasés, en demandant à voix basse, les larmes aux yeux : Combien cela durera-t-il encore ?

Si l'on suivait tous ces acteurs sur l'échafaud où ils montent à tour de rôle, et si l'on pénétrait au fond de leur âme pour leur arracher le secret de leur dernière pensée, dans la fin railleuse des Girondins, dans les rugissements et le cynisme de Danton, dans la lâcheté d'Hébert, dans le mutisme impassible de Robespierre et de Saint-Just, dans le suicide de Soubrany et de Goujon, partout on verrait une immense lassitude, une amère désolation ; nulle part ce rayon d'espoir qui illumine la mort des martyrs, non-seulement de la cause divine, mais même parfois de certaines causes humaines.

Quand, après le 9 thermidor, les survivants se retrouvent libres enfin de respirer et de vivre, ils sont tout courbés sous le poids accablant des événements qu'ils ont traversés. La peur, en disparaissant, ne fait que dévoiler plus encore la fatigue et le dégoût. Boissy d'Anglas exprime le sentiment général, lorsqu'il dit à la Convention, en présentant la constitution de l'an III : Ne semble-t-il pas que les six années qui viennent de s'écouler sont six siècles ? Qu'est-ce donc quand il faut ajouter à la déception du 13 vendémiaire, la déception, plus rude encore, du 18 fructidor, quand on voit avorter tous les efforts tentés pour fonder la république ou rétablir la monarchie, quand on assiste à cette immense faillite de tant d'espérances, de tant d'illusions, cent fois plus humiliante que la banqueroute décrétée par les financiers du Directoire[25] ? Après s'être passionné jusqu'à l'excès pour la vie publique, on y est devenu absolument indifférent, et même on la méprise. Personne ne vote plus ni ne s'inquiète de ce que font les assemblées. Les journaux n'éveillent plus aucun écho, et on est tout prêt à les voir supprimer sans protester. Ceux qui débitent les harangues officielles répètent, sans y croire, les vieux grands mots. La nation ne rougit pas de sa défaillance, ne réagit pas contre son impuissance ; elle avoue sa stérilité, ne paraît pas souffrir du vide moral. Elle se venge des déceptions passées en raillant les illusions généreuses du début et en affichant le scepticisme. Tout entière aux plaisirs d'une société sans mœurs et aux avidités sans scrupule de l'agiotage, elle déserte le forum ; mais chacun se presse aux fêtes impudiques de Barras et sollicite de lui une part au tripotage des fournitures. En donnant carrière à toutes ces convoitises, dit M. Quinet, il semblait qu'on rentrât en possession de soi-même et qu'on exerçât la seule liberté que l'on tînt à conserver.

Un tel peuple est incapable de rien faire pour se sauver seul. Il attend du dehors la fin d'un état qu'il sait ne pouvoir durer, prêt à accepter tous les moyens de salut et tous les sauveurs, pourvu qu'on donne satisfaction aux deux seuls sentiments qui aient encore quelque vivacité et qui subsistent au fond de cette indifférence frivole, la peur de l'ancien régime et la peur de la Terreur. Il veut l'ordre, la paix, la sécurité que la république n'a su donner ; il veut la garantie de ces intérêts nouveaux que la royauté parait menacer. Mais, une fois rassuré sur ces deux points, il fera bon marché du reste, et ce qu'il est le plus disposé à sacrifier, c'est la liberté.

Ne voit-on pas trop clairement maintenant où va ce peuple ainsi atteint par l'usure morale dont parle Tocqueville et que produit à la longue le frottement des révolutions ? Il y avait plusieurs années que les esprits prévoyants annonçaient ce triste dénouement. Gouverneur Morris avait écrit, le 13 août 1792 : Un Américain ne peut être que profondément affligé de voir que, quoi qu'il arrive, ces combats et ces déchirements se termineront par le despotisme. Et Buzot, le Girondin, s'était écrié, pendant qu'il fuyait proscrit en 1793 : Tout est prêt pour un nouveau maître... Le despotisme est là, qui épie le moment de notre lassitude pour nous offrir, avec des fers, la paix et du pain. D'autre part, devant les fautes des royalistes, n'a-t-on pas vu Mallet écrire, dès 1795 : On ne recouvrera la monarchie que sur des monceaux de cendres et de cadavres et après avoir vu un usurpateur en saisir et en conserver les rênes peut-être fort longtemps. A l'heure où nous sommes, la nation est prête pour ce César prédit depuis plusieurs années. Elle est prête avant même que le César paraisse l'être de son côté. C'est lui qui tarde, quand déjà les autres ont préparé sa place.

 

§ 9. — L'ATTENTE ET LA VENUE DU MAÎTRE.

Arrivé au milieu de l'année 1799, la nation a le sentiment qu'elle ne peut attendre plus longtemps. On avait eu jusqu'alors un gouvernement désordonné ; il semble qu'il n'y ait plus de gouvernement. Les impôts qui rentraient mal ne rentrent pas du tout. Les conscrits ne répondent pas à l'appel. L'anarchie atteint un degré inconnu. Des bandes arrêtent les diligences et pillent les caisses publiques. Les partis sont à la fois impuissants et agités. De petites troupes de royalistes courent les grandes routes dans le Midi et dans l'Ouest, sans autre résultat que de manifester leur faiblesse et celle du gouvernement qui ne peut les réprimer. Les révolutionnaires rouvrent les clubs, font voter l'emprunt forcé, la loi exécrable et absurde des otages et prétendent faire proclamer la patrie en danger. En cherchant à galvaniser le jacobinisme mort, ils avivent seulement le dégoût et l'horreur qu'ils inspirent, sans passionner le peuple ni intimider la bourgeoisie. Le pays ne songe pas plus que tout à l'heure à prendre l'offensive, mais il sent plus impatiemment la nécessité d'en finir. Précisément à cet instant, on voit pâlir la seule gloire de l'époque directoriale ; la guerre devient malheureuse. Bonaparte est en Égypte et ne donne pas de ses nouvelles. Nos conquêtes sont perdues et nos frontières menacées[26]. Mille bruits étranges circulent, comme à l'approche d'une crise suprême ; les uns parlent d'une conspiration jacobine, les autres d'un coup de main royaliste. Tout est suspendu par l'attente d'une révolution imminente. On lit, deux mois avant le 18 brumaire, dans un des journaux frivoles de Paris : Nous ne donnons plus d'article de modes jusqu'à ce que la crise soit finie. Jusque-là, c'est la peur et l'inquiétude qui paraissent avoir usurpé l'empire sur l'aimable Français.

Cet instinct populaire, présageant la fin prochaine, n'échappe pas au gouvernement, surtout aux deux hommes qui, à la suite des récents changements, dominent au Directoire, Sieyès et Barras. Ceux-ci n'ont plus qu'une pensée : prendre les devants, afin de sauver, dans cet écroulement de la république, non plus même la domination de leur parti, mais leur fortune particulière. C'est pour accomplir cette œuvre honnête que Sieyès avait enfin consenti, après de nombreux refus, à se faire nommer directeur. Tout à l'heure ambassadeur à Berlin, convaincu que la république était morte, il avait songé à placer lui-même sur le trône l'archiduc Charles qu'il prétendait marier à Madame Royale. Il avait eu des communications à ce sujet avec le ministre d'Autriche, M. de Thugut, et Louis XVIII s'en était ému. Sieyès dit à son collègue Gohier, en prenant possession du pouvoir : Nous voilà membres d'un gouvernement qui est, nous ne pouvons le dissimuler, menacé de sa chute prochaine ; mais quand la glace se rompt, les pilotes habiles savent échapper à la débâcle. Un gouvernement qui tombe n'entraîne pas toujours dans sa perte ceux qui sont à sa tête. Seulement, Madame Royale ayant, dans l'intervalle, épousé le duc d'Angoulême, Sieyès doit aviser à une autre combinaison. Il regarde autour de lui s'il ne trouvera pas un général, à la fois glorieux et docile, pour être l'instrument de son coup d'État. Il fait sonder Joubert, jette d'autres fois ses vues sur Jourdan, Macdonald, Bernadotte ou Moreau. Bonaparte, alors en Égypte, lui paraît hors de cause. D'ailleurs, hardi dans ses pensées, mais indécis dans sa conduite, Sieyès ajourne volontiers le moment d'agir. Barras, pendant ce temps, intrigue de son côté pour obtenir, en se chargeant lui-même d'égorger la république, l'impunité et de l'argent. L'égoïsme las et abaissé de ce vil personnage ne vise pas plus haut. Depuis longtemps il était en relation avec quelques agents de l'émigration ; il fait espérer son concours pour une restauration, obtient, à cette condition, des lettres patentes datées du 8 mai 1799, par lesquelles Louis XVIII l'assure contre toute poursuite et lui promet un salaire de plusieurs millions.

Mais — ce qui serait inexplicable à toute autre époque — les combinaisons de Sieyès, les intrigues de Barras ne sont pas un mystère. Chacun parle tout haut du marché moyennant lequel la république serait livrée à tel ou tel. Les habiles, Talleyrand, Rœderer, Cambacérès, Regnault de Saint-Jean d'Angély sont les confidents et les complices de Sieyès. Boulay (de la Meurthe), le rapporteur du 18 fructidor, publie sous ce titre : Essai sur les causes qui, en 1649, amenèrent en Angleterre l'établissement de la république, sur celles qui devaient la consolider, sur celles qui la firent périr, une brochure qui, sous couleur d'histoire, a pour dessein de préparer l'opinion à un nouveau coup d'État. En quelques semaines, il s'en vend plus de vingt mille exemplaires. Tous croient, en effet, à la nécessité de ce coup d'État. L'un des Anciens, Cornet, raconte qu'il s'entretenait souvent avec son collègue Baudin (des Ardennes), l'un des hommes importants des Conseils : La constitution de l'an III ne peut plus aller, disait celui-ci ; seulement, il ne voyait pas où prendre le bras d'exécution.

Spectacle étrange et répugnant que celui de ces gouvernants qui ne croient plus à leur gouvernement et escomptent sa chute ; de ces républicains qui, après avoir mitraillé au 13 vendémiaire, déporté au 18 fructidor, sous prétexte de défendre la république, complotent ouvertement sa ruine, chacun de son côté, s'apprêtent à la trahir et à la vendre, ne s'inquiètent que de se devancer les uns les autres, afin de sauver, ceux-ci leur prépondérance politique, ceux-là seulement leur vie et leur fortune ! C'est le dernier mot et la moralité suprême de ce système qui a prétendu fonder la république en en faisant le monopole du parti républicain[27].

Tous ces faiseurs d'intrigues pensaient n'avoir plus à compter avec l'ambition rivale de Bonaparte. Ils souriaient, rassurés, en pensant à la chimère qui lui avait fait quitter cette petite Europe, cette taupinière ne fournissant pas assez de gloire, pour chercher en Orient les traces d'Alexandre. Ils le voyaient relégué en Égypte et en Syrie, d'où la flotte anglaise ne permettait même pas à ses dépêches de parvenir en France. Ils le croyaient oublié. Cependant, s'ils avaient regardé plus attentivement, ils auraient vu que vers lui toujours se tournait instinctivement l'attente populaire. La distance elle-même, ces échos de victoires lointaines qui arrivaient à de rares intervalles mêlés aux noms antiques et mystérieux des Pyramides et du mont Thabor, donnaient à cette physionomie déjà si brillante un éclat étrange qui frappait plus encore les imaginations. On se plaignait que le Directoire l'eût exilé là-bas. — Tout paysan que je rencontrai dans les champs, raconte Fiévée, m'abordait pour me demander si on avait des nouvelles du général Bonaparte et pourquoi il ne revenait pas en France ; jamais aucun ne s'informait du Directoire[28].

Tout à coup, on apprend que, le 9 octobre, Bonaparte a débarqué à Fréjus. Aussitôt on ne voit plus que lui, on ne parle plus que de lui. Qui donc songe à lui demander compte de son armée laissée en Égypte ? De Fréjus à Paris, son retour est un triomphe. A Lyon, on joue, lors de son passage, une pièce de circonstance, le Retour du héros. Voilà l'homme que la foule attend. Les ambitieux et les intrigants du Directoire et des Conseils, surpris, troublés, se sentent débordés. Il n'y a plus qu'une seule question : De quel côté Bonaparte daignera-t-il choisir ses complices pour tuer la république, ou plutôt pour ensevelir son cadavre ? Il hésite ; il songe aux Jacobins, il a une conversation avec Barras ; les amis de Sieyès le sollicitent. Mais l'opinion s'impatiente. Comment ! voilà quinze jours que le général est arrivé, et tout n'est pas encore fini ! Enfin, il s'entend avec Sieyès ; celui-ci n'y consent qu'à contre-cœur, sentant bien qu'il se donne un maître au lieu de prendre un instrument. Huit jours suffisent pour les derniers préparatifs. L'exécution pèche par plus d'un point. Qu'importe ? N'a-t-on pas le consentement inerte de la nation ? Le bruit des grenadiers qui entrent en battant la charge dans l'Orangerie de Saint-Cloud étouffe les dernières voix des assemblées républicaines. De nom, ce n'est pas encore l'Empire ; c'est déjà le césarisme.

La France applaudit. Elle applaudit à un pouvoir fort substituant un régime d'ordre, de sécurité, de régularité et, dans une certaine mesure, de justice, à l'arbitraire, à l'anarchie, au règne de la faction avec laquelle les républicains avaient obstinément identifié la république. Elle applaudit à un pouvoir démocratique issu de la révolution, flattant des préjugés et sauvegardant des intérêts qui avaient même origine et que la royauté, représentée par les royalistes extrêmes, paraissait menacer. Elle est contente, et parce qu'on la protège contre la révolution, et parce qu'on protège la révolution elle-même contre l'ancien régime. Ainsi est donné satisfaction à sa double antipathie, à sa double crainte ; sentiments négatifs qui, après tant d'affirmations audacieusement confiantes, se trouvent faire tout le fond de l'esprit public. Sans doute, cette satisfaction est chèrement achetée ; il faut la payer au prix de ce qu'il y avait de plus grand dans le mouvement de 1789, de ce qui fait la dignité, la moralité, — et aussi, nous ne le savons que trop, la sécurité intérieure et extérieure de la nation, — au prix de la liberté. Mais, à ce moment, que ce sacrifice coûte peu ! Bien plus, c'est, pour ce peuple harassé et rendu défiant de lui-même, une raison nouvelle d'acclamer un pouvoir qui le dispense de l'effort et le décharge de la responsabilité. Cet immense et unanime applaudissement qui salue, au lendemain du 18 brumaire, l'avènement du despotisme, est peut-être, devant l'histoire, ce qu'il y a de plus lourd à la charge de la révolution et des révolutionnaires.

 

§ 10. — RÉPUBLICAINS ET ROYALISTES APRÈS LE 18 BRUMAIRE.

Et maintenant, avant de quitter cette triste époque, n'est-on pas tenté de se retourner une dernière fois pour regarder ce que deviennent, au lendemain du coup d'État, ceux qui ont poussé la France au césarisme, les uns en perdant la république, les autres en rendant la monarchie impossible ? Après un drame navrant, c'est un épilogue où, si l'on avait le cœur de railler, il serait facile de trouver un côté comique.

Il est juste de commencer par les républicains qui ont, de beaucoup, la part la plus lourde de responsabilité. Où sont donc ces hommes qui, depuis le 9 thermidor, prétendaient ne s'être cramponnés au pouvoir, n'avoir repoussé les modérés, refusé d'obéir à la volonté nationale, violé la constitution, que pour sauver la république ? C'est à croire, au premier moment, qu'ils ont tous subitement disparu, tant ils sont déguisés sous leur nouvelle livrée de fonctionnaires impériaux. Chacun d'eux fait preuve de la même docilité ; mais leurs chances sont inégales. Les uns, chamarrés de décorations, écrasés de dotations, de titres et d'honneurs, deviennent comtes, ducs, princes ; les autres végètent dans des emplois inférieurs. Sotin, ancien ministre de la police au 18 fructidor, meurt percepteur de village, pendant que son collègue Talleyrand va presque de pair avec les souverains. La plupart se sont ralliés dès le premier jour et ont été les instruments du 18 brumaire ; quelques-uns, moins clairvoyants, ont commencé par essayer une protestation sans écho, dont ils se sont vite repentis quand ils ont vu que la force était ailleurs. Ils n'ont eu alors que plus d'humble empressement à solliciter leur part dans la curée. Lorsqu'on élaborait la constitution de l'an VIII, un conventionnel influent, auquel madame de Staël exposait ses alarmes sur la liberté, lui disait : Madame, nous en sommes arrivés au point de ne plus songer à sauver les principes de la révolution, mais seulement les hommes qui l'ont faite. Un autre, qui de représentant républicain devait passer comte et sénateur, dit ingénument à ce propos, dans une notice sur le 18 brumaire : Les républicains aiment autant les places et l'argent que les royalistes ; ils ne diffèrent entre eux que sur le mode de s'en procurer.

C'est être trop modeste ; les républicains ont sur ce point une supériorité manifeste. Qu'on en juge. Ceux qui ont gouverné la république en qualité de directeurs sont presque tous fonctionnaires de l'empire[29]. Veut-on rechercher sous le nouveau régime les auteurs principaux du 18 fructidor, l'acte capital de la politique républicaine pendant les dernières années de la révolution ? Que sont devenus ceux qui ont été ministres du Directoire lors de ce coup d'État ? Fonctionnaires impériaux[30]. Les représentants qui n'ont pas eu honte de présider dans cette journée les conseils mutilés ? Fonctionnaires impériaux[31]. Les rapporteurs et membres des commissions chargées de présenter et de justifier les décrets de déportation ? Fonctionnaires impériaux[32]. Les orateurs qui ont appuyé ces décrets ? Fonctionnaires impériaux[33]. Les hommes qui, pendant toute la durée du Directoire, ont le plus vivement soutenu contre les modérés la politique d'exclusion ? Fonctionnaires impériaux[34]. Veut-on remonter plus haut ? Ceux qui, à la fin de la Convention, ont personnifié la résistance des vieux républicains contre les vœux manifestes de l'opinion ? Fonctionnaires impériaux[35]. Ceux qui ont préparé ou soutenu le décret qui usurpait au profit des conventionnels les deux tiers des places dans les nouveaux conseils ? Fonctionnaires impériaux[36]. Ceux qui ont fait partie des deux commissions des Cinq, nommées avant et après le 13 vendémiaire pour prendre, dans l'intérêt des républicains révolutionnaires, des mesures contre l'explosion de l'opinion parisienne ? Fonctionnaires impériaux[37]. D'ailleurs, on pourrait faire subir avec un égal succès le même examen aux républicains survivants des époques précédentes. A côté de quelques bêtes fauves que rien ne peut apprivoiser, comme Billaud-Varennes, Fournier, Rossignol, ou de personnages absolument obscurs, dont on ne peut suivre les traces, combien n'en voit-on pas solliciter humblement les faveurs impériales[38] !

De toutes les palinodies qu'offre l'histoire, on n'en connaît pas d'aussi éhontées que celles de ces anciens régicides, hier encore acteurs ou approbateurs de la Terreur et des coups d'État, fanatiques de révolution, grands parleurs de liberté et de république, ayant juré cent fois, sur le poignard de Brutus, la mort du tyran qui prétendrait les asservir. Il semblait que des hommes ayant une fois passé à travers une telle fournaise dussent en conserver toujours un reflet sur leur front ; que ceux qui avaient une telle responsabilité sur leur conscience ne pourraient plus jamais la porter légèrement. Eh bien ! on les retrouve courtisans brillants, le sourire aux lèvres, hauts fonctionnaires sévères sur l'étiquette, préfets réguliers, magistrats en apparence tout entiers à l'étude du droit, quelques-uns se piquant de belles-lettres ou de philanthropie. On voudrait pénétrer dans leur âme. Le passé ne se dresse-t-il pas quelquefois devant eux ? Qu'éprouvent-ils alors ? Les uns paraissent agités ; madame de Staël nous les dépeint : Prononciez-vous un mot qui pût se rapporter au souvenir qui les inquiétait, ils vous racontaient aussitôt leur histoire dans le plus grand détail et quittaient tout pour vous parler des heures entières. Reveniez-vous à l'affaire dont vous vouliez les entretenir, ils ne vous écoutaient plus. Plusieurs répondent cavalièrement, comme cet ancien collègue de Saint-Just. Que sentiez-vous donc alors ? lui dit-on un jour. — D'autres hommes ont la fièvre pendant vingt-quatre heures ; moi je l'ai eue pendant dix ans. Les cyniques et les frivoles — ils sont nombreux — ne songent pas qu'on puisse leur demander autre chose, sinon : Avez-vous eu le succès et trouvé la jouissance ? C'est encore ce qu'ils cherchent, estimant tout naturel de changer leurs moyens suivant les temps. D'autres espèrent le silence et l'oubli. Ingrand, un conventionnel, racontait que, sous le Consulat, passant à Poitiers, il s'était avisé de faire visite à un de ses anciens collègues, régicide comme lui et alors préfet. Il le trouva entouré de solliciteurs. Le préfet n'eut pas l'air de le reconnaitre. Souvenez-vous donc, mon cher collègue, lui dit Ingrand ; nous faisions tous deux partie de la fameuse commission des vingt-quatre qui provoqua tant de mises en accusation ; c'est même vous qui insistiez le plus. — Ah ! oui, interrompit le préfet, je vous reconnais parfaitement ; mais oublions tout cela. Venez me voir quand je serai seul. Et il le congédia pour toujours[39]. Oublions tout cela ! En effet, beaucoup d'entre eux parviennent à oublier. Croit-on que Cambacérès, dans la splendeur de la cour impériale, dans la satisfaction d'une vie de luxe et de sensualité, se souvienne, quand il s'entend appeler monseigneur, qu'il a prêté son talent de jurisconsulte à la rédaction des lois les plus odieuses de la Terreur ? Quant aux rares révolutionnaires en qui brûle encore le vieux feu, ils se cachent et se taisent ; ils l'enferment leur passion tenace comme un secret honteux et compromettant.

Presque aucun de ces hommes n'écrit de Mémoires ni ne cherche après coup à formuler en corps de doctrine la théorie de sa conduite. Tous s'éteignent dans un silence humilié ou se transforment dans l'éclat plus ignominieux encore de leur apostasie. Cette puissante école révolutionnaire qui a régné, dogmatisé, légiféré, terrorisé pendant longtemps, ne forme pas un disciple, ne s'inquiète pas de laisser après elle une tradition vivante. Si plus tard on a vu ressusciter cette tradition, c'est l'effet d'une sorte d'éclosion spontanée. C'est après coup, par un effort historique, par une restauration d'archéologie jacobine, que les nouvelles générations révolutionnaires se sont rattachées d'elles-mêmes à celle de 1793. Et dans ce travail, il serait curieux de signaler la part considérable d'historiens célèbres, qui n'appartiennent cependant pas à la secte jacobine ; avec l'imprévoyance habituelle de l'esprit de parti, ils ont cru pouvoir flatter sans péril les passions et les sophismes révolutionnaires, comme, à d'autres époques, les mêmes hommes ont caressé la légende césarienne. Quoi qu'il en soit, la manifestation la plus accablante de l'inanité morale du parti qui s'était emparée de la France le 10 août et l'a retenue si longtemps sous sa main oppressive et incapable, n'est-ce pas sa stérilité ? Après sept années de république, il n'y a plus de républicains. Jamais pareil phénomène s'était-il produit ? Tout à l'heure on demandait compte à ce gouvernement de ce qu'il avait fait de l'esprit public. Ne pourrait-on lui demander compte aussi de ce qu'il a fait de ses propres partisans ?

Pendant ce temps, que deviennent les émigrés, qui voient ainsi prendre par un usurpateur le pouvoir dont ils ont tant contribué à fermer l'accès à leur prince ? Toujours aussi bien éclairés sur l'état de la France, ils sont persuadés que Bonaparte est une façon de Monk, n'ayant fait son coup d'État que pour remettre la couronne sur la tête du roi et le gouvernement aux mains de l'émigration. Louis XVIII donne à M. de Clermont-Gallerande pleins pouvoirs pour traiter avec Bonaparte de sa restauration ; il écrit même directement au premier Consul. Malouet raconte que les émigrés de Londres s'attendaient à débarquer triomphants sur les côtes de Normandie. Je connais, — disait l'évêque d'Arras à M. de La Tour du Pin qui se disposait à rentrer en France, — vos liaisons avec l'évêque d'Autun — Talleyrand —. Vous pouvez lui parler, causer franchement avec lui, lui porter, par exemple, une parole de moi, une proposition. — Laquelle ?La voici : il faut le ramener à nous ; il faut qu'il nous serve, qu'il engage Bonaparte à traiter avec les princes ; nous le ferons connétable. — Mais pour M. de Talleyrand que ferez-vous ? demande alors Malouet. — Certainement, je le servirai de tout mon cœur... M. de La Tour du Pin peut lui dire que si nous rentrons en France, véritablement il ne peut pas y rester ; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux.

Le bon sens clairvoyant de Mallet du Pan ne partageait pas ces illusions. Il les combattait avec gravité par ses articles du Mercure britannique. Dans sa correspondance, il épanchait plus librement sa mauvaise humeur attristée :

Ces pauvres innocents d'émigrés, à qui la Providence a heureusement laissé l'aveuglement en dédommagement de leurs misères, s'étaient imaginé que Bonaparte travaillait pour eux et pour Louis XVIII. C'étaient de bien bons imbéciles que cette nuée d'étourneaux qui avaient la bonté de croire que Bonaparte travaillait pour Louis XVIII. Il n'y avait pas ici un émigré sur cent cinquante qui en doutât, et les têtes fortes comme les autres. La révolution durerait un siècle que ces pauvres innocents en seraient encore à l'A B C. (Lettre du 14 janvier 1800.)

 

Quand les émigrés sont obligés de reconnaître que Bonaparte ne pense qu'à lui, ils se persuadent qu'il suffira de vingt-quatre heures, de quelques chouans, de quelques embarras intérieurs ou de la guerre étrangère pour renverser le nouveau pouvoir. Mallet gémit sur ces extravagances qui étonnent toujours, nonobstant leur habituelle répétition. — Tous ces projets, dit-il, font honte et horreur ; mais nous n'en verrons pas d'autres... Quant à la contre-révolution par les armes étrangères, j'aimerais autant qu'on me parlât d'aller conquérir la lune. (Lettres du 14 janvier et du 27 février 1800.) D'ailleurs, pendant que les fous rêvent leur prochaine victoire, d'autres profitent des facilités offertes par le nouveau régime pour retourner dans leur patrie. Les émigrés rentrent en foule, écrit Mallet le 27 février 1800, et parmi eux les plus grands noms. Dans six mois, nous en verrons beaucoup à la cour du sultan. Par un phénomène bizarre et qui devait se reproduire, des royalistes extrêmes semblaient ne pas avoir contre l'Empire les répugnances qui leur avaient fait repousser la monarchie constitutionnelle, Mallet est presque seul à bien comprendre la gravité et les conséquences de cette révolution :

Moi, je vois un pouvoir immense entre les mains d'un homme qui saura s'en servir et qui a pour lui l'armée et le public. Ceci est un ordre tout nouveau dans la révolution. Il faut bien se dire que les dix-huit vingtièmes des Français sont parfaitement indifférents à la république et à la monarchie ; mais qu'ils doivent être et sont aux genoux du premier supérieur qui les protège contre les mangeurs d'hommes... Bonaparte est roi : combien de temps le sera-t-il ? — Je ne dois pas vous déguiser mon opinion sur la grande distance où je vois le rétablissement de Louis XVIII et de l'ancienne monarchie. On en rirait s'il n'en fallait pleurer. En vérité, quand on voit comment les affaires de ce monde se mènent, et qu'après huit années d'expérience, c'est toujours le même cercle de visions, d'opiniâtreté contre l'évidence, de contre-sens, de divisions, d'égoïsme, on perd tout intérêt pour l'avenir. (Lettres du 14 janvier, du 27 et du 28 février.)

 

C'est sur cette pensée désespérée que la maladie fait tomber la plume des mains vaillantes de Mallet du Pan. Bientôt après, il meurt, succombant à la fatigue de la lutte, mais aussi à cette douleur amère entre toutes et plus fréquente qu'on ne le croit, de voir sa cause perdue par les fautes de ses amis et de se voir soi-même rebuté, parfois attaqué et calomnié par ceux à qui l'on a dévoué volontairement sa vie et qu'on s'est efforcé de sauver malgré eux.

Toutefois cet épilogue ne serait pas complet et ne permettrait pas de voir ce qu'il y a de justice distributive dans les arrêts de la Providence, si l'on ne poussait plus avant, jusqu'au jour où l'Empire s'écroule à son tour, non sous les coups de ses adversaires, mais par son propre aveuglement. Alors personne ne songe même à. prononcer le nom de la république ; tous, au contraire, se tournent vers la royauté, et comme Louis XVIII, éclairé enfin par les événements, apporte dans la Charte de 1814 ce qu'il avait refusé dans la Déclaration de 1795, il a l'honneur de sauver l'indépendance compromise de la France, de lui rendre sa vie publique étouffée, d'inaugurer cette alliance féconde de la liberté moderne et du droit antique dont la France a senti le prix, surtout depuis qu'elle l'a perdue et qu'elle s'épuise vainement à la retrouver. L'aveuglement des royalistes ne méritait pas, en effet, un aussi long bannissement que les crimes des républicains, qui attendront un demi-siècle et beaucoup de fautes nouvelles des monarchistes avant de reparaître au pouvoir. Mais, hélas ! en 1814, le passé ne pesait-il pas encore lourdement sur la monarchie ? La continuation des fautes commises vingt ans auparavant par les émigrés n'était-elle pas toujours la grande difficulté et l'amer tourment des nobles esprits qui reprenaient, sous la Restauration, l'œuvre des Malouet et des Mallet du Pan ? Et puis, était-ce sans péril qu'on avait laissé pendant tant d'années s'enraciner les défiances et les préjugés, la nation se gangrener à la fois de révolution et de césarisme ?

On rencontre parfois sur le front des enfants de race maladive de ces ressemblances qui révèlent le retour du mal héréditaire et qui saisissent comme une menace funèbre. N'est-ce pas un peu ce qu'on éprouve quand, après avoir longtemps considéré la France de la fin de la Convention et du Directoire, la pensée, arrachée à l'étude du passé par l'anxiété des crises présentes, se reporte sur ce qui nous entoure ? Près de trois quarts de siècle se sont écoulés, et, par une de ces évolutions étranges et fatales qui semblent nous condamner à tourner toujours dans le même cercle, nous nous retrouvons en face du problème qui était imposé à nos pères au sortir de la Terreur et que, pendant cinq longues années, ils ont vainement cherché à résoudre. Sans doute, entre les hommes et les événements des deux époques, les différences seraient faciles à indiquer : il y en a assez peut-être pour pouvoir espérer une autre issue ; pas assez pour ne pas reconnaître que nous sommes sous le coup du même péril et que nous souffrons du même mal. Allons-nous donc, jusqu'au bout, recommencer le passé ? Impuissants à la fois à fonder la république et à rétablir la monarchie, fatigués de ces tâtonnements agités et stériles, de ces oscillations qui nous rapprochent tantôt de l'une et tantôt de l'autre des deux solutions, sans atteindre jamais aucune d'elles, allons-nous être, nous aussi, acculés au césarisme ? Les partis seront-ils une fois de plus aussi aveugles ou aussi criminels, la nation aussi défaillante, aussi incapable de se sauver malgré les partis ?

Ce n'est pas ici le lieu de répondre à cette question : ce serait sortir de l'histoire. Il semble préférable de laisser chaque parti et la nation elle-même faire à eux seuls leur examen de conscience, se demander en quoi ils se sont amendés, en quoi ils sont prêts au contraire à répéter les mêmes fautes. Il suffit de leur avoir présenté le tableau fidèle du passé, où les leçons apparaissent plus incontestables, car elles ont été confirmées par l'événement, moins blessantes, car on ne peut rien y voir de personnel. Tous ne sauront peut-être pas y découvrir l'indication de ce qu'ils doivent faire dans l'obscurité de la crise actuelle. Tous du moins, monarchistes ou républicains, pourront, on ose l'affirmer, y trouver d'éclatants avertissements sur ce qu'ils ne doivent pas faire.

Parmi les différences entre les deux époques, il en est une, hélas ! qui n'est que trop saillante. La France d'avant le 18 brumaire, avilie, désorganisée à l'intérieur, était victorieuse au dehors. Si l'on pouvait pénétrer dans ce repli des cœurs où se dissimulent les sentiments lâches, peut-être y verrait-on que quelques-uns n'ont pas honte de chercher maintenant, dans ce douloureux contraste, une raison de se rassurer et de ne faire ni efforts ni sacrifices pour s'amender et pour sauver leur pays. Les partis, se dit-on tout bas à soi-même, courent moins de danger en recommençant les mêmes fautes, parce que personne n'est en mesure d'en profiter. Où trouver, en effet, aujourd'hui un vainqueur de Rivoli ou des Pyramides ? Mais notre malheur n'est pas une garantie, c'est seulement un risque de tomber plus bas. Ce qui a fait le 18 brumaire, ce ne sont pas les victoires de Bonaparte, c'est la république compromise et détruite par les crimes des républicains, c'est la monarchie rendue impossible par l'aveuglement des royalistes, c'est l'esprit public harassé et démoralisé par la révolution. Tout le mal était déjà fait, la liberté morte, le despotisme consenti, désiré, avant qu'on sût si Bonaparte reviendrait jamais d'Égypte. Un peuple ne peut demeurer sans gouvernement. Si, par la faute des partis ou par sa faute, il ne peut en constituer un avec la liberté, il ne demande plus qu'à se démettre et à se livrer. Quand il en est là, la difficulté n'est pas de trouver le maître. A défaut d'autre, on se contente du premier venu. Rome n'a pas cessé d'avoir des Césars quand elle a cessé de vaincre. Seulement, elle n'a plus eu la gloire pour se consoler de la liberté absente. Elle a eu le césarisme avec la défaite, avec l'invasion. Un jour est venu, ignominie suprême de la décadence, où les Barbares eux-mêmes lui ont donné des Césars.

 

Mai 1873.

 

 

 



[1] Mallet du Pan, lettres des 28 janvier, 27 mars, 2 et 26 novembre 1796.

[2] Tronson-Ducoudray dit aux Anciens : Les membres des deux anciens tiers et du nouveau sont tous républicains et gens d'honneur. Nous tiendrons tous notre serment, et, s'il est diverses espèces, je ne dis pas de contre-révolutionnaires, mais de fous qui osent concevoir l'idée de renverser la république, nous saurons bien les contenir. — Dupont de Nemours déclare à la même tribune : Il n'y a point de royalistes dans le conseil. Tout le monde veut la constitution de 95, qui est républicaine. — Enfin Larivière s'écrie : Le royalisme, je promène en vain mes regards sur la république française, je ne le vois nulle part.

[3] Barbé-Marbois : Sans nous être concertés, nous fûmes tous d'accord et nous nous montrâmes religieux observateurs de la constitution... Une nuance bien essentielle à remarquer, c'est que, hormis cinq ou six hommes qu'on pouvait regarder comme suspects de royalisme, les plus animés n'étaient réellement irrités que contre la conduite despotique et contre les déprédations des directeurs, non coutre le régime républicain... Si les deux pouvoirs eussent agi de concert et s'il eût dépendu de nous de placer des hommes vertueux à la tête du gouvernement républicain, la France eût fait nu essai tranquille de cette loi nouvelle. (Journal d'un déporté, Introd., p. 16, 17 ; t. I, p. 4, 6, 7.) — Mathieu Dumas : Nous reconnûmes que le gouvernement républicain était pour notre pays, et vu les circonstances, le seul moyen de salut : ce fut de bonne foi que les membres les plus influents du conseil des Anciens se dévouèrent à le maintenir et à l'améliorer autant qu'il serait possible... Il n'est pas vrai, quelles que fussent au fond nos opinions monarchiques, que nous ayons servi la cause royale. Nous n'avions d'autre but, d'autre intention, que de prévenir le retour de l'anarchie et d'amener le gouvernement républicain, tel que nous l'avions trouvé, tel que l'usurpation l'avait fait, à se légitimer aux yeux de la nation, par la loyauté et la moralité de ses actes. (Souvenirs, t. III, p. 73.)

[4] Souvenirs de Mathieu Dumas, t. III, p. 74.

[5] Lacretelle, Histoire de la Révolution française, t. VIII.

[6] L'autorité de Malouet ne paraît pas pouvoir être récusée plus que celle de Mallet du Pan par les royalistes. On n'a pas oublié son dévouement et son courage, de 1789 à 1792.Il en reçut un jour une digne et touchante récompense. :lu retour de Varennes, il s'était présenté aux Tuileries. Lorsqu'il entra, la reine, encore tout émue, dit au jeune dauphin : Mon fils, connaissez-vous Monsieur ? — Non, ma mère. — C'est M. Malouet ; n'oubliez jamais son nom.

[7] Lacretelle, Dix années d'épreuve, p. 292.

[8] Benjamin Constant ne disait-il pas lui-même dans une brochure : Il faut étouffer la mode, fermer tous les lieux publics où l'aristocratie ferait de nouvelles conquêtes, donner à toutes les fêtes l'empreinte républicaine. Le repos doit être le pariage de tous, mais la jouissance et le plaisir doivent appartenir exclusivement à la république ?

[9] Barbé-Marbois, Journal d'un déporté, t. I, p. 10.

[10] Barbé-Marbois : Je suis loin d'affirmer qu'il n'y ait point eu de royalistes dans les deux conseils ; mais ceux qui pouvaient s'y trouver ne firent aucune ouverture soit à mes amis, soit à moi, et je crois pouvoir assurer qu'ils n'auraient pas trouvé, dans notre société, un seul individu dont ils pussent espérer de l'appui dans leurs desseins. (Journal d'un déporté, t. I, p. 12.) — Mathieu Dumas : Je jure devant le juge silencieux et inexorable de tous les hommes publics, je jure sur l'honneur, que mon intention a toujours été de maintenir la constitution républicaine, persuadé qu'avec une administration équitable et modérée, elle pouvait rendre le repos à la France, faire goûter et chérir la liberté et réparer avec le temps les malheurs causés par la révolution. Je jure qu'il ne m'a jamais été fait, ni directement ni indirectement, aucune proposition de servir par mes actions, mes discours ou mon silence, de faire prévaloir, d'une manière prochaine ou éloignée, aucun autre intérêt que celui de la république et selon sa constitution. (Souvenirs, t. III, p. 153.)

[11] On a sur ce point le témoignage des modérés eux-mêmes : Barbé-Marbois dit dans ses Mémoires : Il n'y avait point parmi nous de dissidence sur le maintien de la constitution ; mais il y en avait sur la conduite à tenir envers le Directoire. Puis après avoir parlé des propositions indiscrètes et violentes faites parfois à Clichy, il ajoute : D'ailleurs on ne disait pas un mot contre la constitution. — Camille Jordan, dans l'écrit qu'il a publié après le 18 fructidor sous ce titre : Camille Jordan, député du Rhône, à ses commettants, sur la révolution du 18 fructidor, reconnait qu'il y avait parmi les députés des hommes qui pouvaient préférer la royauté ; mais, dit-il, ils ne conspiraient pas ; ils respectaient la constitution comme un dépôt confié à leur honneur ; ils voyaient que le besoin le plus pressant du pays, c'était le repos ; ils tenaient leurs systèmes les plus chers subordonnés à la volonté nationale ; ils comprenaient que la royauté ne pouvait se rétablir que sans secousse et par le développement de l'opinion publique. — Thibaudeau, régicide, rapporte, dans ses Mémoires, ce qu'il disait alors à Benjamin Constant dans une conversation qu'il eut avec lui. Il soutenait qu'il y avait très-peu de royalistes dans les conseils. C'était seulement, disait-il, la politique du Directoire et la crainte du retour de la Terreur qui donnait à la France une couleur de royalisme que réellement elle n'avait pas. Il suffisait, pour attacher la nation à la république, qu'elle se présentât avec les formes d'un gouvernement régulier.

[12] Histoire du 18 fructidor, par De Larue, p. 280 et suiv.

[13] Histoire du 18 fructidor, par De Larue, p. 290. — Mathieu Dumas parle, dans ses Souvenirs, des quelques membres des Cinq-Cents qui essayèrent de former un parti royaliste. Ils croyaient pouvoir exciter des troubles sérieux dont ils auraient profité pour faire une contre-révolution... Ce petit nombre de royalistes n'avait, en réalité, aucun moyen d'action... Malheureusement nos conseils étaient froidement accueillis... Notre prudence était taxée de timidité.

[14] Un historien républicain, M. Lanfrey, reconnaît la justice et la sagesse des mesures que le Corps législatif avait fait prévaloir contre le Directoire. Que des provocations imprudentes, dit-il, des exigences intempestives se fussent mêlées à ces réclamations, c'est. ce dont on n'avait pas le droit de s'étonner après nos tourmentes révolutionnaires. Le parti opposé au Directoire n'en avait pas moins pour lui l'immense majorité de la nation, il n'en était pas moins sincèrement constitutionnel, et les directeurs ne pouvaient pas même lui reprocher avec justice les deux ou trois conspirateurs royalistes qu'il abritait dans son sein sans les connaître... (Histoire de Napoléon Ier, t. I, p. 295.)

[15] Un écrivain monarchique, M. Nettement, ancien rédacteur de l'Union, dans une brochure sur le 18 fructidor publiée en 1850, blâme les imprudences des royalistes. La majorité, dit-il, était unie dans sa répulsion contre le Directoire et la politique révolutionnaire. Sur le reste elle était divisée ; elle contenait des nuances très-diverses, depuis le constitutionnalisme républicain jusqu'au royalisme passionné... Il aurait été sage, ajoute M. Nettement, d'ajourner les dissentiments sur l'avenir et de se placer uniquement sur le terrain de la défense des droits de l'assemblée et de la politique modérée ; il fallait faire le sacrifice loyal des vues ultérieures.

[16] Infâme brigand, lui disait Barras, il n'y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cracher au visage.

[17] De Larue, Histoire du 18 fructidor.

[18] Souvenirs de Mathieu Dumas, III, p. 86.

[19] Dans le semblant de discussion qui eut lieu à ce moment, un orateur demanda l'indulgence pour quelques écrivains d'opinion très-modérée. Tallien s'y opposa en déclarant que les journaux écrits dans cet esprit étaient les plus dangereux pour un gouvernement né de la révolution et qui voulait en maintenir tous les résultats.

[20] Parmi les républicains modernes, à côté des rares libéraux qui protestent avec M. Lanfrey, combien, comme M. Quinet, qui n'osent pas s'exprimer nettement, ou qui applaudissent, comme M. Michelet ! Celui-ci dit que jamais les plus grandes victoires n'ont eu un tel effet ; il ajoute : Si peu d'efforts, si peu de force et des résultats immenses. La grandeur morale a tout fait. Il ne voit à relever que la clémence admirablement imprudente du Directoire. — Toute la terre s'éveille et salue la république, autrement dit le droit et la raison ; et il aperçoit, dans une sorte d'hallucination historique, des âmes de peuples ressuscités au soleil de Fructidor qui s'éveillent, scintillent de l'Etna au Zuyderzée.

[21] L'un des modérés qui avaient le plus loyalement accepté la constitution de l'an III, Portalis, éclairé et désabusé par les événements, écrit à Mallet du Pan, en 1799 : On n'a jamais vu ni connu de république en France. Il n'y a point de républicains. C'est en faisant allusion au 18 fructidor que Royer-Collard parle, comme nous l'avons vu, de ceux qui ont été proscrits pour des opinions qu'ils n'avaient pas et que la persécution leur a données. Enfin ceux mêmes qui appartenaient à ce qu'on pourrait appeler le centre gauche d'alors, sont bien obligés de reconnaître que la république n'est plus qu'un fantôme. Il n'y avait de républicains dans la Rome de nos jours que les statues, écrit madame de Staël. Et Benjamin Constant : Il n'y avait alors, au fond, de républicains en France que moi et ceux qui craignaient que la royauté ne les fît pendre. M. de la Fayette devait écrire, en 1799, à une époque cependant où, comme madame de Staël, il se croyait républicain : La république n'est aujourd'hui aux yeux de trop de gens qu'un monstre né du 10 août... s'établissant enfin au bruit des canons de Vendémiaire et nécessitant bientôt le régime fructidorien.

[22] Les nations modernes (et surtout la France) — a dit plus tard Benjamin Constant en parlant de cette époque — ont découvert, pour se délivrer du joug qui leur pèse, un moyen que l'antiquité ne connaissait pas. Patientes et même, quand on les y contraint, silencieuses, elles ne s'insurgent pas, elles attendent que le danger vienne soit du dedans, soit du dehors, alors elles retirent au gouvernement leur assistance. Il n'est pas renversé par elles ; mais il s'écroule parce qu'il n'est pas soutenu.

[23] La belle madame Méchin disait : Enfin j'ai vu le général Bonaparte, je lui ai touché le coude.

[24] Lettres et Instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest, p. 63 et suiv.

[25] On se rendrait bien compte de cette fatigue générale, de ce désenchantement qui atteignait aussi les hommes moins directement mêlés aux luttes meurtrières de la vie politique, si l'on pouvait suivre toutes les biographies individuelles. Voici, par exemple, Frochot, le futur préfet de la Seine sous le Consulat et l'Empire : homme de 1789, ami et exécuteur testamentaire de -Mirabeau, persécuté sous la Terreur, il a accepté, après le 9 thermidor, de modestes fonctions départementales. En 1796, découragé à la vue de ce que devient la constitution de l'an III, il donne une première fois sa démission. En 1797, il reprend un poste du même genre ; mais, après le 18 fructidor, il se retire définitivement. Les quelques pensées de lui que nous fait connaître son biographe nous le montrent alors dégoûté, désorienté, ne croyant plus à la république, effrayé de l'avenir, s'en remettant à l'imprévu et appelant presque un miracle. Il était mûr pour le 18 brumaire. Combien étaient comme lui ! (Voir l'Étude de M. Louis Passy sur Frochot.)

[26] Il est juste de reconnaître que ce danger extérieur devait être en partie conjuré par l'héroïsme et le génie de Masséna avant le retour de Bonaparte. Zurich a précédé Marengo.

[27] Madame de Staël, qui n'avait cependant que trop penché du côté du Directoire dans sa lutte contre les modérés, a écrit plus tard, éclairée par les événements : C'est une pauvre garantie que celle des crimes commis au nom de la liberté. Il s'ensuit bien qu'on redoute le retour des hommes qu'on a fait souffrir ; mais on est tout prêt à sacrifier ses principes à sa sûreté, si l'occasion s'en présente... Ceux qui avaient participé au gouvernement de la Terreur devaient nécessairement y avoir contracté des habitudes serviles et tyranniques tout ensemble... Comme ils cherchaient avant tout un abri, ils n'étaient rassurés que par le despotisme. — Benjamin Constant, qui s'était plus compromis encore lors du 18 fructidor, disait de même en 1829, dans ses Mémoires  sur les Cent-Jours : On a dit souvent que les défenseurs d'un régime quelconque étaient ceux qui seraient pendus si le régime était détruit. Consultez les faits, vous verrez que la peur d'être pendus devient l'idée fixe de ces hommes ; au lieu de demeurer fidèles au régime qui les sauverait, ils mendient le pardon du régime qui les menace ; ils achètent leur grâce par la perfidie ; ils expient leur férocité par la trahison.

[28] Correspondance avec Bonaparte, Introduction, p. CLXI.

[29] Barras n'a pas eu part à la distribution des fonctions, parce que dans les préparatifs du coup d'État il s'est laissé maladroitement devancer par Sieyès. Mais en donnant docilement sa démission et en n'entravant pas le 18 brumaire, il obtient qu'on lui laisse sa fortune honteusement acquise. — Sieyès est fait président du Sénat, comte, avec don de la riche terre de Crosne. — Merlin, comte, procureur général, conseiller d'État à vie, etc., etc. — François de Neufchâteau, nommé, comme Merlin, à la place de l'un des directeurs proscrits au 18 fructidor, comte, président du Sénat, fameux en cette qualité par l'adulation pompeuse de ses harangues. — Treilhard, comte, conseiller d'État, sénateur ; il avait été l'un des plus ardents à célébrer le 18 fructidor, et, en 1804, portant au Tribunat le sénatus-consulte qui établit l'Empire, il le vantera comme la conservation éclatante de tous les droits et de toutes les libertés populaires. — Roger-Ducos, comte, troisième consul provisoire et dignitaire du Sénat. — Gohier, qui passait pour un républicain d'un caractère plus sévère et qui, au 18 brumaire, avait paru résister, demande et obtient un consulat général en Hollande et la croix de la Légion d'honneur. — Général Moulins, de même nuance, boude quelque temps, puis reprend du service dans l'armée impériale. — Carnot, ministre après le 18 brumaire et pendant les Cent-Jours. — Letourneur, préfet et maitre des comptes. — Barthélemy, sénateur,  — Seuls de tous les directeurs, Rewbell et la Révellière ne sont pas fonctionnaires de l'Empire. Ils se gardent, du reste, de faire à ce gouvernement une opposition gênante pour lui ou pour eux.

[30] Les ministres, au moment du 18 fructidor, sont Talleyrand, dont il est inutile de rappeler la carrière ; Merlin et François de Neufchâteau, déjà cités ; Satin, qui, comme ministre de la police, a fait les arrestations et exécuté les déportations, a beaucoup de bonne volonté, mais peu de chance ; consul à Savannah, il finit simple percepteur de village ; Pléville le Plécy, sénateur ; Ramel, préfet à la fin de l'Empire ; Lenoir-Laroche, sénateur et comte ; seul, Schérer, se trouvant, lors du 18 brumaire, accusé de malversation, ne gagne au coup d'État que d'être débarrassé de cette accusation.

[31] Lamarque, président du conseil des Cinq-Cents, le 18 fructidor, et l'un des meneurs du parti jacobin, préfet et substitut du procureur général près la cour de cassation. — Roger-Ducos, président des Anciens dans la même journée, nous est déjà connu.

[32] Boulay de la Meurthe, rapporteur du décret de déportation aux Cinq-Cents, sera rapporteur aussi au 18 brumaire, puis comte, conseiller d'État, président de section, ministre d'État. — Les autres membres de la commission dont Boulay était rapporteur étaient Sieyès, Chazal, préfet ; Villers, directeur des Droits réunis ; Poullain-Grandpré, président de la cour de Trèves. — La même commission aux Anciens se composait de Cretet, comte et ministre de l'intérieur ; Lebrun, consul et duc de Plaisance ; Régnier, grand juge et duc de Massa ; Rabaud jeune, président du Corps législatif, puis conseiller de préfecture ; Girot-Pouzol, sous-préfet ; Baudin, mort quelques jours avant le 18 brumaire, mais en y applaudissant d'avance.

[33] Bailleul, qui, par ses écrits, a le plus travaillé à préparer et à justifier le 18 fructidor, et qui fut de tout temps l'un des plus officieux les plus dévoués du Directoire, est, après le 18 brumaire, directeur des Droits réunis dans l'Aisne. — Voici maintenant les noms des députés, la plupart régicides, qui ont le plus vivement soutenu les décrets de déportation, Garnier (de Saintes), Jean de Bry, Salicetti, Hardy, Lacombe, Saint-Michel, Brical, Bordas, Clauzel, Harmand (de la Meuse), Poultier, Villetard, Bergoing, Grégoire, Quirot, Audoin ; tous sont fonctionnaires à des degrés divers, sénateurs, préfets, magistrats, etc.

[34] Citons Fouché, duc d'Otrante ; Berlier, conseiller d'État et comte ; Français (de Nantes), qui après avoir été l'un des démagogues les plus violents des Cinq-Cents, devient, comme préfet, directeur général, comte, grand officier, l'un des courtisans les plus en crédit auprès de l'Empereur ; Duboy-Dubay, Cornet, Garat, Vimar, tous comtes et sénateurs ; Quinette, préfet, conseiller d'État, directeur général ; Cabanis, sénateur ; Briot, Genissieux, Boulay-Paty, Caraillon, Delbrel, du parti jacobin, fout d'abord opposition au 18 brumaire, puis finissent tous par être fonctionnaires de l'Empire.

[35] Dans cette catégorie sont plusieurs des personnages déjà nommés. Ajoutez-y Tallien, tellement déconsidéré qu'il doit se contenter d'un consulat à Alicante, avec permission de ne pas résider à son poste. Son ami Fréron ne peut obtenir qu'un emploi secondaire dans l'administration des hospices et une place de sous-préfet à Saint-Domingue. Marie-Joseph Chénier, après avoir tenté un peu d'opposition sous le Tribunat, se fait nommer inspecteur général des études, écrit au moment du couronnement de l'Empereur sa tragédie de Cyrus, acte de courtisanerie littéraire, puis, destitué pour attaque contre la religion, sollicite humblement et obtient une pension de huit mille francs.

[36] Sur les onze membres de la commission il n'y en a qu'un, la Revellière, qui rentre dans la vie privée. Trois sont morts avant le 18 brumaire. Les sept autres sont fonctionnaires de l'Empire, Berthier, Daunou, Durand-Maillane, Thibaudeau, Creuzé-Latouche, Lanjuinais, Boissy d'Anglas ; le rapporteur Baudin, on l'a déjà vu, meurt quelques jours avant le 18 brumaire, non sans y avoir travaillé. Parmi les orateurs qui ont le plus soutenu ce décret des deux tiers, on remarque Tallien, Chénier, Fréron, Bailleul, Eschassériaux, tous fonctionnaires de l'Empire.

[37] La première commission des Cinq se compose de Barras, dont le sort nous est connu, et de Letourneur, Merlin, Colombel, Daunou, tous fonctionnaires de l'Empire. La seconde comprend : Tallien, Pons (de Verdun), avocat général à la cour de cassation ; Florent-Guyot, d'abord mal vu, puis bientôt substitut du procureur impérial au conseil des prises ; l'abbé Roux, employé aux archives de la préfecture de police ; Dubois-Crancé, qui, ministre de la guerre au moment du 18 brumaire, se montre d'abord opposé au coup d'État ; le lendemain, il se présente chez Bonaparte pour prendre ses ordres, espérant que son opposition aura passé inaperçue et qu'il conservera son portefeuille ; Bonaparte le met honteusement à la porte. Ajoutons, parmi ceux qui se sont mis en avant lors du 13 vendémiaire, Réal qui publiait alors une brochure officieuse et apologétique, et qui devient comte et conseiller d'État.

[38] Barère, méprisé, éconduit, toujours humble, sert la police impériale ; Drouet, l'homme de Varennes ; le complice de Babeuf sous le Directoire, est un sous-préfet zélé ; Albitte, l'un des rares Montagnards survivant aux proscriptions qui ont suivi le 1er prairial, est sous-inspecteur aux revues ; David, l'ami de Robespierre et de Marat, Jacobin sous le Directoire, est premier peintre de Sa Majesté ; Huguenin, le président de la commune insurrectionnelle au 10 août, sollicite une place de commis aux barrières ; Sancerre et Alexandre, son acolyte, sont également des solliciteurs du nouveau pouvoir. Voici d'ailleurs une statistique probante. Si des 361 régicides on en défalque 74, ayant péri sur l'échafaud ou autrement avant le 18 brumaire, on en trouve 121 occupant des fonctions hautes ou basses sous l'Empire.

[39] Mémoires inédits de Baudot, cités par M. Quinet.