HISTOIRE DES ÉTATS GÉNÉRAUX

TOME DEUXIÈME

 

CHARLES IX.

 

 

Pour contenir les partis qui ont éclaté sous un roi de quinze ans, c'est une triste ressource qu'un roi de dix ans tel que Charles IX. Tout présage qu'ils s'irriteront davantage, et que des troubles partiels dégénéreront en guerre civile. Le jour s'approche où les états généraux ont été convoqués. Les députés sont nommés ; ils se rendent à Orléans. Que peut-on espérer de cette assemblée ? ne sera-t-elle pas livrée aux mêmes divisions que la France ? Cependant elle est l'espoir des deux partis.

Le 13 décembre 1560, elle se réunit dans une grande salle construite exprès. On décore le trône des ornements servant aux lits de justice ; ils sont déposés au parlement de Paris. Le roi lui a écrit de les envoyer pour la solennité, ainsi que cela s'est pratiqué sous ses prédécesseurs. L'assemblée se compose de trois cent quatre-vingt-treize députés, savoir : du clergé quatre-vingt-dix-huit, de la noblesse soixante et seize, du tiers état deux cent dix-neuf. La reine mère est à la gauche du roi, et à la même hauteur. Autour du trône siègent, d'après leur rang et l'étiquette, Monsieur, le roi de Navarre, Madame duchesse douairière de France, le duc de Guise, grand chambellan, le connétable, les cardinaux de Tournon, de Lorraine, de Bourbon, de Châtillon et de Guise ; les princes du sang, le grand écuyer, les maréchaux de Brissac et de Saint-André, l'amiral Coligny ; quatre secrétaires d'État ; les surintendants des finances ; des conseillers du conseil privé ; les capitaines des gardes, les gentilshommes de la chambre, et ceux de la maison ; en un mot, tout ce qui constitue le gouvernement et la cour. En dehors de cette brillante collection, règne dans la longueur de la salle et des deux côtés un espace vide, assez étroit, dans lequel sont des bancs occupés à droite par les députés du clergé, à gauche par ceux de la noblesse ; ceux du tiers état sont derrière les deux premiers ordres. Tout est parfaitement disposé pour que la dignité de la représentation nationale soit éclipsée par la pompe de la cour et l'éclat du trône.

Le chancelier l'Hôpital à genoux prend les ordres du roi, et fait signe de la main qu'on garde le silence. Un huissier cric que le roi veut que chacun soit assis et couvert. Le chancelier debout prend la parole.

Faire une sorte d'histoire peu exacte des états généraux, vanter leur utilité réelle pour les secours pécuniaires qu'en ont tirés les rois, et leurs résultats très-douteux pour le bien des peuples ; déplorer les séditions, en dissimuler les vrais motifs, dire qu'elles n'en peuvent jamais avoir ; proscrire les résistances les plus légitimes ; prêcher, dans tous les cas, l'obéissance passive au pouvoir absolu des rois ; les élever au-dessus des lois ; nier que personne ait à se plaindre ; conseiller à chaque ordre de l'État de se contenter de ce qu'il est et de ce qu'il a ; aux malheureux comme aux heureux, de se soumettre à leur sort, et sur cette utopie baser la paix publique ; voilà jusqu'ici ce qu'avec sa probité et son génie, le chancelier imagine ! Il n'a pas encore abordé la principale question, question brûlante. Il traite enfin des dissensions religieuses.

Dans cette partie de sa harangue, le chancelier est encore moins heureux que dans la première. Il nie, contre l'expérience, que des sectes religieuses diverses puissent jamais vivre en paix. De là le vieux proverbe : Une foi, une loi, un roi. Il fonde son espoir sur le concile, et, en attendant, il proclame la nécessité d'une seule foi ; il pallie les violences exercées par le gouvernement, et expose de remettre aux villes les moyens d'exterminer les séditieux, c'est-à-dire les calvinistes.

Après un éloge pompeux des grands et bons conseillers de la couronne, le chancelier fait un tableau déplorable du ménage du roi, c'est-à-dire des finances. Pour le tirer d'embarras, il a recours aux états qui n'ont jamais manqué de secourir leur prince ; il promet ordre et économie. Le chancelier dépose un état de recettes et dépenses.

Voilà le principal but de la convocation des états ; tout le reste est secondaire. Pour les rois, les états généraux ne sont que les pourvoyeurs du trésor.

Le roi et la reine entendent, dit le chancelier en terminant, qu'en toute sûreté et liberté, les états proposent leurs plaintes, doléances et autres requêtes ; ils les recevront bénignement et gracieusement, et ils y pourvoiront en telle sorte, que les états verront que le roi et la reine auront moins d'égard à leur profit qu'à celui des états ; ce qui est l'office d'un bon roi.

Il avertit les députés qu'ils aient à se trouver le lendemain dans la grande salle des Cordeliers, pour aviser à ce qu'ils auront à faire ; qu'ensuite ils se rassembleront, le clergé dans cette salle, la noblesse aux Jacobins, le tiers état aux Carmes, pour communiquer ensemble, prendre leurs résolutions, et choisir leurs orateurs.

On voit, par la harangue de l'Hôpital, qu'il se montre digne de la confiance que lui a témoignée la reine mère. Chancelier, pouvait-il-faire autrement ? Il pouvait ne pas accepter un poste où nécessairement fi sera plus homme de parti que ministre de justice.

Pour éviter la confusion et faciliter les opérations, les députés, dans chaque ordre, se divisent en douze classes appelées gouvernements, et nomment pour présider : le clergé, Simon de Maillé, archevêque de Tours, et Gabriel Leveneur, évêque d'Évreux ; la noblesse, Jacques de Silly, comte de Rochefort ; et le tiers état, Guillaume de Marie, prévôt des marchands de Paris. En acceptant, il proteste avec les autres députés de cette ville, que c'est sans préjudicier au droit auquel ils prétendent de présider comme députés de la capitale. Le tiers état fait une protestation contraire.

Ordinairement, surtout lorsque les trois états délibéraient par tête et non par ordre, ils fondaient leurs cahiers en un seul, et nommaient pour le présenter un seul orateur. Cela avait été observé aux états de 1483. Ce mode de délibération, qui était un progrès, n'a pas été maintenu. L'antagonisme a ramené la délibération par ordre. Cependant ils pourraient réunir en un sétil cahier les trois cahiers arrêtés séparément, et le faire présenter par un seul orateur. Le cardinal de Lorraine ambitionne ce rôle. Sa vanité serait flattée de porter la parole au nom des trois états. Le clergé le nomme et députe aux deux autres ordres pour les inviter à en faire autant ; ils refusent sans déroger à l'union et à l'intégrité du corps des états, et donnent pour prétexte Glue le cardinal sera au nombre de ceux qui examineront et jugeront les remontrances des états. Le cardinal bat en retraite. Chaque ordre choisit un orateur ; le clergé, Jean Quentin, doyen de la faculté de droit de Paris ; la noblesse, le comte de Rochefort ; le tiers état, Jean de Lange, avocat de Bordeaux, à la charge de communiquer son discours à son ordre avant de le prononcer, et de n'y rien changer lorsqu'il aura été approuvé.

On se livre au travail des cahiers. Le tiers état commence par fondre ceux des bailliages et sénéchaussées en un seul par gouvernement, pour faire ensuite des douze cahiers des gouvernements le cahier général ; chaque gouvernement nomme trois députés. Ce comité charge de la rédaction un de ses membres. Ses séances sont publiques, c'est-à-dire que tout député peut y assister, à condition toutefois de ne pas opiner, de ne rien dire, et de communiquer ses observations par l'organe d'un des commissaires rédacteurs, à peine contre les contrevenants d'une amende de 100 sous parisis, applicable aux pauvres. Cette faculté, produisant de la confusion, fut retirée.

Bien qu'à la mort de François II, le roi de Navarre eût abandonné le gouvernement à la reine mère, et se fût contenté du titre de lieutenant général, les calvinistes n'avaient pas renoncé au projet de lui déférer la régence. La reine a peur, et s'empresse de faire adopter au conseil un règlement par lequel, en paraissant rendre au roi de Navarre tout ce qui était dû à sa qualité de premier prince du sang, elle s'assure à elle-même l'exercice du pouvoir. Le chancelier et Morvilliers, évêque d'Orléans, communiquent ce règlement aux états, en leur demandant ou de l'approuver, ou de présenter leurs observations. Le clergé est en entier pour la reine. Dans la noblesse et le tiers état, le roi de Navarre ne manque pas de partisans. On leur a insinué que, s'il était régent, la plus forte partie des impositions porterait sur le clergé, au lieu que la reine, pour favoriser les évêques, chargerait la noblesse et le tiers état. Les députés nobles de vingt-neuf bailliages et des cinquante-deux de la Bretagne se prétendant la majorité, eu égard à leur nombre et à l'étendue de leurs territoires, ont, disent-ils, été convoqués par François II, et nommés sous son règne. Sa mort a notablement changé l'état des choses. Le trône est occupé par un roi mineur ; il y a donc à statuer, non-seulement sur la réformation du royaume et les finances pour lesquelles les états ont été convoqués et les députés nommés, mais encore sur le gouvernement pendant la minorité du roi, ainsi qu'on l'a vu pratiquer à l'avènement de Louis IX, de Philippe de Valois, de Charles VI, de Charles VIII. Or, les états actuels n'ont reçu ni pouvoirs, ni instructions pour la circonstance imprévue de l'avènement de Charles IX ; il est donc nécessaire que, pour en recevoir de nouveaux, ils envoient plusieurs d'entre eux devers leurs commettants, sans entendre arrêter le travail des états. Cette démarche est évidemment dirigée contre la reine mère. Cependant les nobles dissidents s'en défendent, louent son administration, vantent même ses vertus, et l'assurent que, revêtus de nouveaux pouvoirs, ils n'en feront usage que pour donner une sanction plus légale et solennelle à son titre de tutrice. Parmi les députés du tiers état, une minorité exprime aussi des doutes et ses scrupules sur la validité des pouvoirs. La reine donne audience aux nobles dissidents, leur répond avec douceur, et élude la question ; mais elle en saisit le conseil. Il trouve que la prétention des nobles sent l'esprit de sédition, décide que leurs pouvoirs sont valides, et interdit aux états de rien délibérer sur le gouvernement.

Les nobles dissidents arrêtent qu'ils donneront leurs cahiers de doléances tels qu'ils ont été rédigés dans les états provinciaux pour être présentés à François II, et qu'ils protestent contre tout ce qui se fera au préjudice de leur réclamation.

Les états ne sont assemblés que depuis quinze jours. La reine mère est très-pressée d'en finir avec eux. Elle leur fait dire, le 27 décembre, que si leurs cahiers sont prêts, le roi est disposé à leur donner audience le 29 ; ils demandent qu'elle soit remise au ter janvier (1561).

Ce jour-là les états généraux sont assemblés avec la même solennité qu'à la séance d'ouverture, pour que chaque ordre présente son cahier.

Le docteur Quentin, orateur du clergé, se met à genoux. Après avoir pris les ordres du roi, le chancelier lui ordonne de se lever. Les orateurs des deux autres ordres sont traités de la même manière. Quentin débite une harangue, partie par cœur, partie écrite. Il commence par des compliments au roi, qui ne le comprend guère, à la reine mère, aux princes du sang, aux cardinaux, aux autres seigneurs, ducs et princes ; rien pour le pauvre peuple. Il loue Dieu de ce qu'il a inspiré à deux jeunes rois la résolution de reconnaître, par la convocation des états, le grand et honorable peuple sur lequel ils règnent ; donnant par là à entendre que le royaume est certainement une monarchie, ne participant nullement de république aristocratique et démocratique, ce qui l'avait fait, le faisait et le ferait, s'il plaisait à Dieu, longuement durer et prospérer.

Il rappelle que les trois états assemblés n'ont jamais eu qu'une bouche, un cœur et un corps, dont le roi est le chef, et dont l'organe ou la bouche est d'abord l'Église et ensuite les deux autres états. Après ce galimatias, il leur reproche d'avoir voulu parler à part, sans toutefois méconnaître qu'ils sont restés unis au corps et sous le même chef.

L'orateur vient aux causes pour lesquelles les états sont assemblés d'après les décisions de l'assemblée de Fontainebleau. Toutes ces causes de fait, il les réduit à une principale devant laquelle s'effacent toutes les autres ce sont l'état de la religion et l'intérêt de l'église catholique. Il ne dissimule pas que les prêtres se sont les premiers indignement et scandaleusement éloignés du véritable esprit de la religion et de l'Église, mais elles ne sont pas moins restées pures ; ce sont les prêtres, et non l'Église qu'il faut réformer ; on peut pour cela s'en référer à un concile, et s'en rapporter à eux. Le clergé s'oppose donc à toute réformation, à toute tolérance de sectes, de dissidences, à toute concession en faveur des hérétiques. Il faut au contraire les regarder comme des excommuniés, les traiter comme tels, leur interdire le commerce, leur refuser le feu et l'eau. Il cite Gaïnas, qui, maitre de la milice sous l'empereur Arcadius, projeta de le renverser du trône, et de s'aider pour ce dessein de la haine qui séparait les ariens des catholiques ; sous le nom de Gainas, c'est l'amiral Coligny que désigne l'orateur. Dans une si héroïque entreprise, la jeunesse du roi ne doit point arrêter. Il cite en exemple Daniel, Samuel, Salomon, Josias, et, pour séduire la reine mère, une certaine Catherine grande dame d'Alexandrie, que le tyran Maxence fit disputer avec ses docteurs ariens, et qui les convertit à sa foi. Le clergé espère que la France aura sa Catherine comme la Grèce avait eu la sienne. Il offre de batailler jusqu'à la mort pour la gloire et prospérité du roi, de la famille royale, du peuple, du royaume, batailler de ses armes, c'est-à-dire larmes, jeûnes, pleurs, oraisons et prières à Dieu.

En revanche, ces batailleurs demandent au roi de prendre en compassion leurs personnes et de maintenir leurs privilèges et prérogatives. Leurs personnes étant ointes et consacrées à Dieu, il défend expressément de leur toucher, de leur faire aucune injure, soit de la main, soit de la parole. Ils supplient le roi de leur conserver cette immunité divine. Quant aux biens, le pauvre clergé demande deux choses : la première, qu'on lui rende la liberté d'élection aux prélatures ecclésiastiques ; liberté consacrée par la pratique de l'Église primitive et par les canons ; liberté qui ferait incontinent disparaitre de l'Église l'hérésie, ainsi que l'ignorance, la négligence, la dissolution, l'irrévérence, les excès, les insolences, la mauvaise et scandaleuse vie des ecclésiastiques. En second lieu, le clergé se plaint de ce que le fisc dévore son temporel eu décimes, emprunts, subsides, impôts, francs fiefs et nouveaux acquêts ; il demande qu'on s'abstienne de toutes ces exactions, et que ses exemptions soient respectées.

Après qu'il a très-longuement traité des intérêts du clergé, l'orateur dit quelques mots dans l'intérêt des deux autres ordres. D'abord il requiert le roi de soutenir, d'avancer, d'honorer les nobles de préférence à tous autres. Il doit aimer les trois états, comme les trois colonnes du trône, mais beaucoup la noblesse qui, jour et nuit, expose pour lui son bien et sa vie. Il supplie le roi de prendre en pitié ce peuple français, si bon et si obéissant, de diminuer un peu les charges qu'il supporte si patiemment, de ne pas permettre que ce trépied du trône soit foulé et brisé. Enfin le clergé demande que, pour la bonne administration de la justice, les offices de judicature soient donnés à des gens de savoir, d'équité, de vertu.

Si vous accomplissez tout ce que dessus, dit l'orateur en terminant, l'Église pour vous dévotement priera, la noblesse vaillamment combattra, et le peuple humblement obéira, etc.

Après les compliments obligés et les assurances de dévouement au roi, Rochefort, orateur de la noblesse, approuve que, tant que le roi sera mineur, la reine reste chargée de la tutelle, de la garde de son fils et de la principale direction des affaires ; que le conseil ait à sa tête le roi de Navarre, et pour membre les autres princes du sang, Il attaque les Guise en citant les oncles maternels[1] de l'empereur Commode qui, devenus ses ministres, finirent par conspirer contre lui.

Avant de faire entendre les doléances de la noblesse, l'orateur cherche d'où elle est venue. Les nobles, dit-il, ont été ordonnés de Dieu, il y en a eu chez tons les peuples. Dans le corps humain, il n'y a que deux parties principales : la tête qui représente le roi et le cœur qui est la partie noble. Si l'un ou l'autre est blessé, l'homme ne peut plus vivre. De même au ciel le soleil et la lune représentent le roi et la noblesse ; quand il arrive une éclipse entre eux, toute la terre eu est obscurcie. Si le roi ne s'accorde pas avec ses nobles, ce n'est que troubles et séditions ; quand il les maintient, ils le défendent, le conservent, sont toujours les premiers à son service. C'est pourquoi les nobles ont toujours eu dans tous les pays de grands privilèges. Une des causes de la décadence de la noblesse est qu'à l'exemple des rois elle a donné au clergé tant de biens, qu'elle a ruiné et dissipé ses patrimoines ; et, qui pis est, elle lui a donné la justice dont on abuse tellement que le gentilhomme en est chicané et persécuté. Qu'était-il besoin de donner l'exercice de la justice à l'Église ? Il faut que le prêtre se renferme dans son état qui est de prier Dieu, et non de courir le long des rues pour solliciter, s'embrouiller et s'entremêler d'affaires temporelles et du monde. Il faut qu'il ne soit pas la fable du peuple et un objet de scandale, qu'il n'entreprenne pas de quereller au lieu de chercher et moyenner la paix ; qu'il se contente d'un revenu pour s'entretenir et faire son devoir, prier Dieu, prêcher, enseigner, administrer. Si les prêtres oubliaient leur devoir, c'est au roi à les y rappeler. Il doit les contraindre à résider sur leurs bénéfices, ne les donner qu'à des personnes capables, au lieu de les conférer par faveur, argent ou ami. Il en est ainsi de la justice ; le prince ne doit élire que des hommes vertueux, capables, gens de bien, haïssant l'avarice, qui ne se laissent pas corrompre par dons et présents. Il faut que les confiscations ne soient pas données avant d'être adjugées, et qu'elles soient employées à des œuvres pies. C'est le vrai moyen de ramener la paix publique, l'union et la concorde entre les états. Pour que les nobles aient les moyens de secourir le roi de leur force et puissance, il faut qu'il maintienne leurs privilèges et libertés aussi antiques que l'institution des rois ; en y portant la moindre atteinte, on affaiblit la majesté du trône dont la noblesse est la principale colonne. Que le roi ne laisse pas échapper une si belle occasion ; qu'une si honorable compagnie ne soit pas en vain assemblée ; qu'il ne soit plus dit par les ennemis de sa couronne et de ses sujets qu'en France il y a des assemblées pour bonnes et justes causes, mais peu de résolutions.

Exclusivement préoccupé des intérêts de la noblesse, l'orateur parle de la nécessité d'apaiser les troubles religieux sans en indiquer les moyens. Il présente, non un seul cahier de doléances, mais quatre cahiers séparés, à cause de la dissidence des nobles au sujet des pouvoirs, et, de plus, une requête signée d'un très-grand nombre de gentilshommes qui demandent la permission de bâtir dans leurs fiefs des temples pour le nouveau culte.

Lange prononce de vive voix une harangue au nom du peuple et du tiers état. Les rois, qui ont ouvert au peuple un accès facile auprès d'eux, sont vantés dans l'histoire ; il loue le roi d'avoir assemblé les états ; il rappelle les succès obtenus par les rois arrivés jeunes au trône ; il complimente la reine mère et les princes ; il s'excuse d'avoir, malgré son insuffisance, accepté la mission de parler au nom du peuple des plus grandes choses. Comme on pourrait objecter que le tiers état, étant le moindre des états, ne doit pas se mêler de ces choses ; il répond qu'en France, et dans des pays étrangers, l'expérience a démontré que le tiers état est le plus nécessaire des trois états. D'ailleurs toutes les charges tombent sur lui, il est donc, comme le plus foulé, le plus recevable à parler de toutes choses. Il y a un point sur lequel les savants sont divisés. Suivant les uns, les royaumes et les républiques, arrivés à leur apogée, finissent par une loi naturelle, comme les animaux. Suivant d'autres, les royaumes vivent ou meurent selon qu'ils sont bien ou mal gouvernés. Bien gouvernés, ils sont bien obéis, et cet accord du roi et des sujets assure la durée des états. Les princes qui croient augmenter leur grandeur par l'affaiblissement des peuples sont dans l'erreur et courent à leur ruine. Les rois doivent tout rapporter non à eux, mais au peuple, n'en pas favoriser une partie : la partialité engendre la sédition. Point de violence ni d'oppression, la crainte est un mauvais gardien. La meilleure garde et force d'un roi est la bénévolence des sujets. En France les rois ont toujours recherché l'amitié du peuple, il a toujours volontairement obéi. Il n'y a pas d'exemple que les Français aient jamais sévi contre la personne de leurs rois, ce qui est souvent arrivé chez d'autres peuples.

L'orateur arrive au point important, aux dissensions religieuses, il en avoue l'existence, il ne prétend pas les excuser ; mais il attribue les émotions populaires aux impôts, aux nouveaux inventeurs, aux grands dépensiers, aux exécrables exacteurs. Les victimes de ces calamités, les opprimés, attirés par l'espoir du soulagement, se couvrent du manteau de la religion. C'est aussi la faute des prêtres qui négligent l'instruction du peuple et donnent un mauvais exemple. Le peuple proteste qu'il n'adhère à aucune mauvaise opinion, qu'il vent vivre dans la foi de l'Église générale, chrétienne et catholique. En attendant le concile général ou national, il désire que le roi, suivant son devoir et son droit, procède à la réformation des mœurs des gens d'église. Leurs vices sont l'ignorance, du haut en bas, l'avarice, les dépenses superflues, la pompe des prélats.

Il demande aussi la réformation de la justice. Là se trouvent encore en première ligne l'ignorance, et de plus la vénalité. La richesse supplée au savoir, la justice est plus vendue que rendue. Les magistrats affichent l'immodestie et le luxe dans leurs vêtements et ceux de leurs femmes. Le roi est donc prié de commander à ses justiciers de toutes qualités de se réformer entre eux, de ne pas se trouver en masquerie, jeux de paume ou autres jeux ; de ne pas porter de chausses ni autres habillements découpés, de chemises rabattues, ouvrées de diverses couleurs : que leurs femmes ne portent pas tant de robes de velours et aient des vêtements plus modestes ; que l'édit de Henri II, qui défend de porter soie sur soie, et qui règle pour chacun la forme des habits soit rigoureusement observé.

Quant à la noblesse, ses honneurs, autorités et privilèges lui ont été donnés en considération de ce qu'elle servait à la guerre à la décharge du peuple. Cependant l'État a soldé pour la guerre des troupes étrangères, et, pour les payer, mis des impôts sur le peuple. Il y a des nobles qui font consister la noblesse dans l'oisiveté, dans le souvenir des hauts faits de leurs ancêtres, dans la richesse de leurs vêtements, dans la possession de châteaux superbement bâtis et somptueusement parés.

Quant au tiers état, au pauvre peuple, il est tellement surchargé et appauvri, qu'il ne lui reste que son nom et sa vie pour être employés au service du roi. Une des choses les moins convenables à un roi, c'est que l'on s'en aille de sa présence mécontent ou triste, ce que pourra faire le peuple, si les députés retournent dans les provinces d'où ils sont venus à si grands frais, sans avoir reçu une réponse raisonnable aux demandes contenues dans leur cahier. Le roi est donc supplié d'ordonner de faire cette réponse.

Cette substance essentielle du discours de Lange est noyée dans un déluge de citations et de comparaisons tirées des histoires ancienne et moderne ; il y montre plus d'érudition que d'à-propos. La hardiesse de ses paroles déplaît singulièrement au clergé, à la noblesse et à la cour. Ce qui irrite le plus la reine mère et les Cuise, c'est qu'il a porté aux nues le roi de Navarre et les princes, et qu'il l'a suppliée de vouloir bien gouverner avec eux.

Lorsque les orateurs ont terminé leurs harangues, le chancelier leur dit de remettre leurs cahiers, et que le roi leur fera réponse avant de partir d'Orléans.

Les cahiers du clergé et du tiers état ne sont pas prêts ; ils continuent de s'assembler pour les achever. Celui du clergé est remis le 6 janvier au chancelier, et celui du tiers état le 10. Il y joint une lettre à la reine mère. Elle est priée d'en faire donner lecture devant le roi, pour qu'il connaisse la misère qu'endurent ses pauvres sujets, et qu'il soit pourvu à leur soulagement ; de soigner l'éducation et l'instruction du roi ; de ne l'environner que des personnes capables de cultiver les heureux dons qu'il a reçus de Dieu ; de l'instruire dans l'art de la guerre et dans le gouvernement, d'éloigner de lui les flatteurs et déguiseurs de vérité, marchands de fraude de cour ; de donner ordre qu'il préside souvent son conseil, pour l'accoutumer de bonne heure à supporter la peine requise au maniement des affaires, sans se décharger sur d'autres. La prévoyance du tiers état est bien fondée ; ses conseils sont mal suivis et inutiles.

Les états ont employé moins d'un mois à rédiger leurs cahiers ; c'est cependant un grand travail, composé de plus de sept cents articles, et qui embrasse toutes les branches du gouvernement et de l'administration.

Ces cahiers offrent un tableau curieux de la situation du royaume. Pour éviter la confusion et mettre de l'ordre dans leur analyse, nous rapportons sur chaque état d'abord ce que contient son propre cahier, ensuite ce que contiennent les cahiers des deux autres états. Pour chaque objet d'un intérêt commun, nous conférons les cahiers qui en traitent.

CLERGÉ.

Son cahier : Les ecclésiastiques qui devaient donner le bon exemple, les laïques et séculiers qui devaient le suivre, les grands et petits avaient rompu le joug et le lien de la foi. Tous les membres du corps politique étaient malades par la contagion des uns et des autres ; on ne pouvait discerner quel était le plus malade et débile. Mais le plus coupable c'était, sans contredit, le clergé, lui qui devait donner l'exemple. Par conséquent, c'était par lui qu'il fallait commencer la réforme. Il s'accusait donc lui-même. Voici les singuliers moyens qu'il proposait : maintenir ses privilèges, franchises et libertés. Tenir la main à ce qu'aucune secte nouvelle et contraire à la doctrine de l'église catholique ne s'établît dans le royaume ; faire observer les édits contre les hérétiques et leurs fauteurs, l'impression et la vente de leurs livres, leurs prédications publiques ou secrètes, congrégations, conventicules, banquets, chants de psaumes. Enjoindre à toute personne d'assister aux offices de sa paroisse et de recevoir les sacrements. Interdire, aux jours de fête, durant le service divin, les tavernes et cabarets, les jeux, farces et momeries ; défendre à tous bateleurs, farceurs et momeurs de se revêtir, dans leurs jeux, d'habits de religieux et d'ecclésiastiques, et de les exposer aux dérisions et mépris. Empêcher l'impression, sans la permission des évêques, des almanachs des nécromanciens, devins et pronostiqueurs d'avenir. N'admettre aucun étranger à demeurer dans le royaume qu'à la condition d'observer les constitutions et ordonnances de l'Église. Défendre tout commerce et cours de monnaie avec les habitants de Genève, qui s'étaient notoirement séparés de l'union de l'Église. N'admettre aux offices publics, ni à d'autres honneurs quelconques, sans qu'on eût subi un interrogatoire sur la foi et signé un formulaire, et l'exiger des titulaires actuels. Punir les blasphèmes et jurements, suivant l'ordonnance de saint Louis, et ceux qui se promèneraient pendant le service divin. interdire, aux jours de fête, les foires, marchés publics et danses. Maintenir les juges ecclésiastiques dans la connaissance qui leur appartenait du crime d'hérésie, faire cesser tous les empiétements sur leur juridiction de la part des juges séculiers, et leur prêter main-forte. Comme les séditieux hérétiques usaient de toutes sortes de violences et voies de faits envers les personnes et les propriétés des bons catholiques, ce qui finirait par obliger ceux-ci à prendre les armes pour leur défense et produirait la guerre civile ; envoyer dans les provinces bon nombre de présidents, conseillers, juges, avec des forces pour sévir contre les coupables et les juges et autres qui les auraient favorisés.

Des prélats et personnes ecclésiastiques. — Établir l'élection aux bénéfices conformément aux décrets des conciles, et aux ordonnances jusqu'à Charles VII, pour avoir des titulaires plus capables, et empêcher l'envoi du numéraire à Rome.

Conciles provinciaux et généraux : Invitation au roi de convoquer les conciles provinciaux, et d'insister pour la convocation du concile général.

Décimes, emprunts, subsides : — Par la dignité et l'autorité que Dieu avait données à ceux qui étaient dédiés et consacrés à son saint ministère, il les avait constitués au-dessus de toutes personnes, de quelque qualité et condition qu'elles fussent ; il leur avait conféré la puissance de lier et de délier, de fermer et d'ouvrir le ciel ; il les avait élus et établis pour être médiateurs entre lui et les hommes, pour apaiser sa colère, etc. Il avait assujetti toutes personnes, en reconnaissance de la supériorité des prêtres, à les nourrir en leur payant la dîme, les prémices et oblations. Aussi, jamais les empereurs et les rois ne les avaient contraints à leur payer aucun tribut. Si on avait levé des deniers sur eux dans des circonstances critiques et urgentes, ce n'avait été que sous le nom de don gratuit et d'emprunt, provenant de la franche volonté des ecclésiastiques, et non pas sujétion et servitude. Cependant, par succession de temps, ces levées étaient devenues aussi ordinaires que les tailles sur le peuple ; il semblait que l'Église fût faite, ainsi que le tiers état, tributaire, et même traitée avec plus de rigueur, au grand préjudice de la liberté sacerdotale. Ses ministres avaient été si vexés par les levées de deniers, saisie de leur temporel, ente publique des joyeux et ustensiles dédiés au service de Dieu, emprisonnement de leurs personnes, qu'on ne leur avait pas, en plusieurs lieux, laissé de quoi vivre, d'administrer les sacrements, ni de faire l'aumône, et qu'on les avait exposés au mépris, invectives et malédictions. Ils priaient le roi, non-seulement de ne plus lever de décimes sur le clergé, ni de lui imposer de charges extraordinaires, mais de rembourser les sommes par lui ci-devant fournies sous le titre d'emprunt ; de faire cesser toutes poursuites, sous prétexte de francs fiefs et nouveaux acquêts, de les déclarer non sujets à faire le guet, à loger les gens de guerre, exempts de péages, barrages, impositions foraines ; défendre de surtaxer à la taille les métayers et fermiers des gens d'église ; de cotiser les bénéfices aux aumônes communes qui se faisaient dans les villes.

Comme en contradiction avec l'usage, les trois états ne s'étaient pas communiqué leurs doléances, et que la noblesse et le tiers état avaient voulu faire séparément leurs remontrances, et ne les avaient pas communiquées au clergé, il demandait que rien ne fût décidé, sans communication préalable, de ce qui pourrait le concerner dans leurs cahiers.

Cahiers de la noblesse et du tiers état fondus ensemble parce qu'ils sont d'accord : En commençant ses doléances sur la situation de la France, le clergé l'avait imputée à tout le monde, et en première ligne aux ecclésiastiques, qui devaient donner le bon exemple. Mais il s'était bien garder de dire en quoi ils avaient péché. La noblesse et le tiers état ne gardèrent pas les mêmes ménagements. Divisés d'intérêts, ces deux ordres déchirèrent à l'envi le voile dont le sacerdoce s'était couvert. Il fallait que le scandale fût à son comble pour que, dans la révélation publique des désordres du clergé, la noblesse, qui avait des intérêts communs avec cet ordre, se réunit au peuple. Voici donc ce que disaient les deux ordres séculiers, ou, pour mieux dire, la nation.

Les prélats, abbés, prieurs, curés, et autres gens d'église, qui possédaient les plus beaux et les meilleurs biens, particulièrement ceux qui avaient l'administration des sacrements et des choses spirituelles, menaient une vie dissolue. Les églises se trouvaient abandonnées à des fermiers, les biens destinés aux œuvres pies dépensés en usages mondains. Un grand nombre de prêtres, jeunes et, ignorants, étaient admis aux ordres pour de l'argent. Ils entretenaient publiquement des concubines, des filles, des femmes lubriques, dont ils avaient des enfants qu'ils faisaient élever au vu et su de tout le monde. On était scandalisé de la pluralité des bénéfices qui se vendaient et s'achetaient, des dispenses, des pensions, des abus commis dans la justice ecclésiastique, de l'impunité des crimes, dont on se rachetait à prix d'argent. Peu de prêtres résidaient sur leurs bénéfices et s'occupaient de l'instruction, par négligence, ignorance, incapacité. Cupides et avares, ils faisaient payer les sacrements, baptêmes, mariages, sépultures, le son des cloches, toutes les choses spirituelles. Quant aux moines, ils étaient ignorants, vagabonds, sans aucune discipline. Les abbés et abbesses, prieurs et prieures avaient des tables séparées d'avec leurs religieux et religieuses, et n'exerçaient aucune surveillance. Il fallait réformer les couvents et y rétablir la règle. Les troubles religieux ne provenaient que de la conduite des prêtres et de ce qu'ils n'annonçaient plus la parole de Dieu. Ainsi la religion chrétienne, toute de paix et d'union, étaient devenue la source de discordes, de guerres civiles, d'afflictions, de tourments.

Comme remèdes on invoquait un concile général, le rétablissement du régime électif pour les fonctions ecclésiastiques. A ce sujet les formes variaient. Nomination des évêques et prélats par le roi sur la présentation des députés des trois états dans chaque diocèse ; nomination des curés et autres bénéficiers de tous les ordres par l'évêque sur la même présentation, ou bien pour les curés sur celle des seigneurs et habitants de chaque paroisse. Un des avantages de l'élection était d'éviter l'envoi à Rome d'une grande quantité d'argent. Par un autre système mixte, on faisait intervenir dans l'élection les corporations ecclésiastiques et les corps séculiers. Déclarer inhabiles comme ambitieux et indignes toutes personnes qui, pour parvenir aux places, auraient sollicité des suffrages. En attendant, enjoindre aux évêques de n'y admettre que des personnes ayant les qualités requises, constatées par épreuves, examens publics, prédications.

Ne pouvant pas espérer que le clergé se réformât de lui-même, on proposait, et c'était la noblesse, que, dans chaque province, il y eût des commissaires, élus pour trois ans par les trois états, pour surveiller les gens d'église, constater les abus, recevoir les plaintes, en faire rapport au roi, et même, en cas de nécessité, renvoyer les titulaires, et les remplacer.

Obliger les évêques, prélats, curés à la résidence, et à prêcher et instruire les fidèles. Pour cela forcer les ecclésiastiques qui avaient plusieurs bénéfices à n'en conserver qu'un, sous peine de saisie de leur temporel, pour être distribué aux pauvres, ou salarier des remplaçants. Interdire aux ecclésiastiques le maniement et l'administration des choses profanes et séculières, de justice, police, négociation et marchandise. Les astreindre à porter des habits décents selon leur grade ; leur défendre l'usage des soies et entaillures en habits et parements de maison.

Pour obvier aux abus provenant des richesses de l'Église dont les ministres se servaient pour leurs plaisirs et souvent abusaient, distribuer selon la disposition canonique les biens des évêchés, abbayes et autres gros bénéfices, un tiers aux pauvres, un tiers à l'entretien des pasteurs, un tiers à la réparation des églises ou des œuvres pies, hôpitaux, collèges, écoles, etc. Défendre aux prélats et communautés religieuses de vendre leurs bois de haute futaie. Réduire le nombre des fêtes dont la multiplicité était onéreuse aux habitants de la campagne. Interdire aux gens d'église de recevoir des testaments, à cause des suggestions qu'ils fout à leur profit aux testateurs, et parce qu'ils y insèrent des choses auxquelles les testateurs n'ont jamais pensé ; Oter aux gens d'église toute juridiction, et les rendre justiciables de la justice ordinaire au civil et au criminel.

Quant aux dissensions religieuses, la noblesse et le tiers état faisaient les professions de foi les plus orthodoxes ; mais, loin de demander que les dissidents fussent poursuivis, persécutés et mis hors de la société, ainsi que le clergé l'avait fait, ils recommandaient, en attendant les décisions du concile dans lequel ils mettaient un grand espoir, de ne pas violenter les consciences, de n'user d'autre glaive que de la parole de Dieu, de les ramener plus par de douces exhortations que par sévérité, à l'exemple du bon pasteur de l'Évangile, lequel, loin de tuer ou d'outrager les brebis égarées, les portait sur ses épaules et les ramenait au troupeau. Ils demandaient que chacun pût s'exercer en tous offices de piété et de religion chrétienne. Bien entendu que les dissidents n'innoveraient rien par voie de fait et par les armes, et que leur croyance ne ressembleraient pas à celle des athéistes, anabaptistes, ariens, épicuriens et libertins. A cette condition, le tiers état priait même le roi de publier une amnistie générale pour fait de religion.

NOBLESSE.

Ses cahiers, il y en a plusieurs : La noblesse commençait par demander le maintien en général de ses privilèges. Ensuite entrant dans le détail, elle réclamait contre des atteintes qu'elle prétendait lui avoir été portées par le gouvernement et le tiers état. Elle demandait l'extension de ses prérogatives, des faveurs nouvelles, l'exemption de toute imposition, le maintien des justices seigneuriales ; qu'il fût défendu aux juges royaux d'y exercer aucune juridiction sans la permission des seigneurs, aux officiers du roi d'ajourner les gentilshommes domiciliés, excepté en cas de mort, mutilation de membre, force publique et crime de lèse-majesté ; d'appeler les seigneurs hauts justiciers autrement que devant les baillis et sénéchaux, leurs juges naturels ; de donner des confiscations avant d'avoir été prononcées, à peine d'infamie contre ceux qui les poursuivraient. La nomination dans chaque province, par les nobles, de quatre d'entre eux, pour connaître des partages et des successions échues à la noblesse ; lesquels partages seraient homologués sans frais par la justice royale ; pour connaître aussi des débats et querelles entre nobles, les accorder pour le fait de l'honneur, ou les renvoyer par-devant le connétable, les maréchaux de France ou gouverneurs des pays. Chaque état ayant ses défauts, et la vie des nobles n'étant point irrépréhensible, la noblesse ne refusait pas la correction, et priait le roi de faire exécuter tes ordonnances pour la répression des blasphèmes et autres dissolutions dont elle ne pouvait nier que plusieurs ne fussent entachés.

Depuis que les rois avaient des troupes soldées, le ban et l'arrière-ban n'avaient plus qu'une importance très-Secondaire. Les nobles de quelque valeur entraient dans les compagnies d'ordonnance. Ceux qui restaient dans leurs terres n'avaient guère l'esprit militaire. Lorsqu'on convoquait l'arrière-ban, ils n'étaient plus enflammés de l'ardeur chevaleresque. Ils calculaient les dépenses, les fatigues, la durée du service, et marchandaient. Le roi était obligé de composer avec eux. Ceux qui n'avaient pas les moyens de s'équiper en guerre, se réunissaient pour faire un équipement et l'endossaient chacun à son tour. Enfin le gouvernement exigeait le service personnel de ceux qui pouvaient le faire, et taxait en argent ceux qui en étaient incapables. Cette taxe les rendait roturiers et comme sujets à la taille. La durée du service était portée jusqu'à trois mois. Les nobles demandaient qu'elle fût réduite à quarante jours et dans l'intérieur ; que celui qui, pendant un temps notable, aurait servi personnellement à l'armée, âgé de soixante ans, ou qui serait devenu impotent, fût, lui et ses terres, exempts de contribuer au ban et à l'arrière-ban ; que la même exemption fût accordée aux veuves de ceux qui seraient morts à la guerre et à leurs petits enfants, jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de porter les armes.

Le pays ne fournissait pas la quantité nécessaire de chevaux propres à la guerre ; on en achetait à grands frais à l'étranger. Souvent ils n'étaient pas dressés et ne valaient rien. Établir des haras dans les localités les plus favorables, même dans les évêchés, abbayes et autres bénéfices.

La noblesse réclamait par privilège toutes les places dans le militaire ; la préférence sur les étrangers pour tous les emplois dans les places frontières et dans la maison du roi ; elle demandait que, dans cette maison et celles des frères du roi et de la reine, personne n'occupât qu'une seule place, afin qu'un plus grand nombre de nobles partageassent cet honneur.

Détruits par la rigueur des coutumes, ou par les pertes encourues au métier de la guerre, les gentilshommes priaient le roi de leur permettre d'exercer quelque trafic, sans déroger à leur noblesse, ni être privés de leurs privilèges. Extrêmement jaloux du droit exclusif de chasse, les nobles en réclamaient le maintien le plus sévère, ainsi que du privilège de tirer de l'arquebuse et autres semblables bâtons à feu, et de s'exercer en toutes armes, comme ayant été inventés par eux pour mieux servir le roi.

Les nobles ne pouvaient racheter, parce qu'ils étaient tombés en mainmorte, des justices, censives, terres, revenus, concédés dans leurs seigneuries par leurs prédécesseurs au clergé ; leurs terres restaient ainsi démembrées, et c'était une source de querelles entre eux et les gens d'église. Ils demandaient l'autorisation de racheter ces concessions au denier trente pour les justices et censives, au denier vingt pour les rentes et domaines ; ils demandaient aussi que des baux de biens à temps ou à vie, faits à la noblesse par le clergé, fussent déclarés perpétuels ; qu'il fût permis aux nobles qui, durant les dernières guerres étant à l'arrière-ban, avaient aliéné leurs terres sous condition de réméré, et qui avaient laissé passer le terme, de les racheter dans cinq ans.

Ne permettre à qui que ce fût de porter écu timbré ni armoiries, s'il n'était gentilhomme de race ; aux bâtards et fils de bâtards, de quelque bonne et ancienne maison qu'ils pussent être, même nés en légitime mariage, d'en porter les armoiries sans être barrées du coté gauche pour constater la bâtardise. Une grande quantité d'hommes, fils de marchands, de laboureurs et d'autres états, sortaient de leur pays, épousaient des filles de gentilshommes, et parce qu'ils avaient été un an à la guerre ou en garnison, usurpaient les nom et titre de noble : les forcer à justifier de leur noblesse, sinon les imposer à la taille. Interdire aux notaires de qualifier des nobles les contractants qui ne l'étaient pas, et aux contractants de le permettre sous peine de faux. Attirés par les biens et fortunes de nobles, des individus avaient, par importunité envers les rois, les princes, les grands seigneurs, sollicité le mariage de filles et enfants de bonne maison contre le gré des parents. Défendre de telles poursuites sous peine d'infamie, et laisser aux parents la liberté de marier leurs enfants.

Du temps des guerres, la plupart des bonnes maisons ayant été brûlées et saccagées, et les titres perdus, les débiteurs de droits et devoirs seigneuriaux refusaient de les payer. Ordonner que nul tenancier ne fût reçu à débattre les rentes et devoirs dont le seigneur justifierait par arrentement perpétuel, bail à inféodation, reconnaissance, investiture, prescription. Défendre aux prélats et communautés religieuses d'acheter des terres, seigneuries ou autres choses féodales, sinon à la condition du rachat perpétuel ; appliquer cette faculté aux acquisitions faites depuis le commencement du règne de Henri II, attendu que les ventes avaient été faites par les gentilshommes à l'occasion des guerres continuelles où ils avaient servi. Que les roturiers ne pussent se dire nobles, s'ils ne vivaient noblement, sous peine de forte amende ; qu'ils ne pussent acquérir des fiefs, et qu'ils fussent tenus d'en vider leurs mains en main noble, à défaut de quoi les seigneurs pourraient les reprendre. Défendre aux gens non nobles, à moins qu'ils n'aient haute, moyenne et basse justice, d'établir, en quelque lieu que ce fût, des garennes, des colombiers, des volières, des moulins, des pressoirs ; permettre de les détruire.

Pour que la noblesse fût maintenue dans sa dignité et qu'elle ne fût pas confondue avec la roture, ordonner que nul autre que les nobles, fût-il officier ou issu d'officier de justice, ou financier, ne pût s'intituler noble ou écus er, ni s'attribuer d'armoiries, à moins d'y avoir été autorisé par le roi depuis quatre générations, à peine de 500 écus d'amende, applicables par moitié au roi et au dénonciateur. Ne permettre à aucun autre qu'aux nobles de porter des bonnets, des ceintures, des souliers, des fourreaux d'épée de velours, ni marques d'or au bonnet et chapeau ; à aucune autre femme que celle des nobles, de porter du velours et des bordures d'or à la tête. Du reste, faire une loi somptuaire sur la superfluité des habillements et des vivres, tant pour les nobles que pour les autres, spécialement pour le tiers état, sans quoi le peuple serait bientôt ruiné par l'exportation à l'étranger du numéraire pour l'achat de soies, fils d'or et d'argent, passements, broderies et cannetilles ; défendre au tiers état de porter draps de soie et capes.

Cahier du clergé : Faire entendre à la noblesse qu'il n'y avait point de distinction devant Dieu ; qu'elle n'avait pas des privilèges et des prérogatives seulement pour combattre les ennemis, mais aussi pour prêter secours aux autres états, et les faire vivre dans l'obéissance du roi en paix et en repos. — Maintenir les nobles dans leurs privilèges, prérogatives et prééminence, ainsi que la première forme des arrière-bans et les faire servir en personne, sans en tirer de l'argent pour le donner à d'autres. — Défendre à toute personne non noble de s'en attribuer l'état et la qualité ; aux nobles, de mettre la main aux armes pour simple parole, démenti ou autres causes légères, sauf à se pourvoir en justice ; interdire les duels comme inconvenants à des chrétiens. — Ordonner aux nobles de traiter humainement leurs sujets et voisins, même les gens d'église ; d'user modestement du droit de chasse au temps de la moisson, sans dommage, et défendre aux roturiers d'en user.

Le clergé montre envers la noblesse une modération toute chrétienne. Il n'en est pas ainsi du tiers état. Il s'exprime avec beaucoup d'amertume et de vérité.

Cahier du tiers état : La noblesse avait pris son origine et son nom de la vertu ; les armes lui avaient été données comme étant la plus digne et capable de les manier avec raison, d'en assister la justice pour qu'elle commandât et se fit obéir, surtout de conserver les sujets dans la paisible jouissance de leurs biens. C'était pourquoi elle avait de grands droits. Cependant un bon nombre de nobles, dégénérant de l'honnêteté et vertu de leurs ancêtres, et oubliant leur propre devoir, faisaient des actes indignes de leur race et de leur nom, et abusaient des armes et de la faveur des princes et grands seigneurs pour opprimer leurs sujets et inférieurs, et faire violence aux ministres de la justice.

Ils arrachaient par contrainte les sujets à leurs travaux, pour les envoyer aux corvées, comme charrois et journées qui n'étaient pas payés, et leur étaient les moyens de se sustenter, eux et leurs familles.

Des nobles, prodigues ou puînés, voulant tenir un grand état de maison et n'en n'ayant pas les moyens, mettaient à contribution les pauvres gens et leurs veuves, sous prétexte de quelque droit dont ils n'avaient aucun titre ou de les garantir des gens de guerre. Si les pauvres paysans refusaient, on ne manquait pas à la première occasion de remplir leurs maisons de soldats, ou bien on leur suscitait quelque querelle, par un tiers, au secours duquel venaient les nobles. Les pauvres gens étaient pillés, outragés, battus. Si la justice voulait s'en mêler, les nobles résistaient à ses ministres et les outrageaient.

Défendre aux seigneurs d'exiger aucune corvée sans titre ou possession immémoriale, sous peine d'être punis comme concussionnaires. A l'égard des extorsions et violences, ordonner aux procureurs du roi et syndics des villes de prendre en main la cause des pauvres opprimés et de poursuivre.

Les sujets étaient surchargés par les seigneurs d'autres droits qui ne leur étaient pas dus. Ils appliquaient à leur profit les pâturages communaux. Ils prétendaient à la banalité de leurs fours, moulins et pressoirs, et faisaient payer trois fois plus qu'il n'en coûtait ailleurs. Ils prétendaient droit de ban dans certaine saison de l'année pour vendre du vin, quoiqu'ils ne possédassent pas un cep de vigne dans leurs seigneuries. Ils usurpaient des droits de louage, fouage, gruerie, pêche, etc. Ils exigeaient des champarts qui n'étaient pas dus, ou plus considérables qu'ils n'étaient dus. Sur leurs prés fauchés, ils empêchaient les sujets de mener paître leurs bestiaux, et ils envoyaient naître leurs bêtes sur les possessions des sujets. Obvier à ces entreprises.

Pour les droits qu'ils voulaient usurper, les seigneurs citaient leurs sujets devant des juges à leur dévotion. Ordonner que ces causes seraient portées devant le juge royal. Les seigneurs, ayant procès avec leurs justiciables, envoyaient dans leurs maisons des gens de guerre qui les battaient, molestaient, les travaillaient de toute manière, et les réduisaient à la dernière extrémité. Défendre de telles concussions. Ils avaient enlevé de fait et de force aux habitants des villes et villages, des bois, usages et pâturages dont ils jouissaient de temps immémorial. Ordonner de les leur rendre. lis percevaient des péages, et n'entretenaient pas les ponts, passages, chaussées et chemins ; il y avait danger pour les personnes, les chevaux et marchandises. Les obliger à les rétablir. Bien que les terres fussent ensemencées et les récoltes pendantes, ils chassaient à pied et à cheval, avec nombre de gens, chiens et oiseaux, et faisaient un grand dégât, sans que les propriétaires osassent poursuivre. Les nobles et officiers de justice faisaient trafic de marchandise, ce qui était indécent. Le défendre aux nobles sous peine d'être privés des privilèges de la noblesse et d'être soumis à la taille, et aux juges d'être privés de leurs offices. Des personnes usurpaient la noblesse pour s'exempter du payement des impôts, et rejeter le fardeau sur le peuple. Les seigneurs usaient de violence envers leurs sujets aisés pour les forcer à marier leurs enfants à leur volonté ; ils abusaient de lettres de cachet pour séquestrer des filles. Interdire les duels.

Les oppressions que le tiers état reprochait aux nobles provenaient principalement de leur ignorance, et de ce qu'ils étaient élevés dans la licence et le débordement, sans apprendre ce qui appartenait à leur condition. La malice et la mauvaise façon de vivre s'accroissaient avec l'âge sans espérance d'amendement ; il fallait donc les réformer dans leur jeunesse ; c'était une chose importante pour le bien du royaume et le service que le roi devait tirer de la noblesse. Il était supplié de pourvoir à ce qu'elle fût dressée aux armes et instruite aux lettres ; d'ordonner que les pages de sa chambre et de son écurie eussent des précepteurs pour les instruire aux lettres, et que les écuyers les dressassent au maniement de toutes armes, gens d'âge et ornés de vertus qui leur feraient employer leur temps à de vertueux exercices ; d'exhorter les princes et seigneurs qui avaient des pages à faire de même, et à en avoir le plus qu'ils pourraient. Distribuer les places dans la maison du roi de manière qu'un noble n'en eût pas plus d'une. Affecter les capitaineries aux personnes expérimentées à.la guerre. Le tiers état n'entendait comprendre dans ces remontrances, ni en rien -blâmer les vrais gentilshommes de nom et d'effet, qui, avec l'antiquité et la splendeur de leur race, avaient encore l'honnêteté et la vertu.

Un des grands sujets de plainte du tiers état était la mauvaise conduite des gens de guerre. Cela regardait aussi la noblesse, puisqu'elle avait tous les emplois dans l'armée. Il n'y avait pas d'excès auxquels ne se livrassent les troupes envers les pauvres laboureurs et les habitants des lieux où elles passaient. Les gens de guerre ne se contentaient pas des vivres qui se trouvaient chez leurs hôtes, ils les forçaient d'aller leur en chercher ailleurs, et partaient sans rien payer. Bien souvent ils emmenaient les chevaux et harnais des laboureurs, jusqu'à une ou plusieurs étapes ; ils volaient et emportaient les effets et hardes de leurs hôtes, et, pour tout payement, les battaient et outrageaient. Les ennemis n'auraient pas fait pis que les gens d'armes chargés de la défense des sujets. Cependant, pour éviter ces pillages, le feu roi Henri avait augmenté leur solde, et imposé le peuple de son consentement. C'était la faute des capitaines, des officiers. Ils devaient être responsables des excès de leurs soldats. Pour que cette responsabilité ne fût pas illusoire, il fallait les rendre justiciables des juges ordinaires, sans que les maréchaux ou gouverneurs pussent en connaître. Il y avait d'autres mesures de police et d'ordre à prendre, c'était de payer plus exactement la solde des gens de guerre, de supprimer les payeurs de compagnies créés dans le seul but de faire de l'argent, et qui, abusant de leurs fonctions, faisaient le trafic de draps de soie, dont ils payaient les gens de guerre, retenaient l'argent du roi et survendaient leur marchandise.

Un autre abus n'était pas étranger à la noblesse et au roi lui-même. C'étaient les extorsions et violences que les veneurs, fauconniers, valets de chiens, archers de toiles, muletiers, etc., de la maison du roi, des princes et seigneurs de sa cour, commettaient envers les habitants des villages, en les contraignant à déloger de leurs maisons, et en prenant à discrétion les provisions et les meubles, sans rien payer, ou ne les payant qu'à moitié de leur valeur. De même dans les voyages du roi, on prenait pour son service les chevaux des paysans, et on en payait arbitrairement l'usage. Ordonner au prévôt de l'hôtel de recevoir les plaintes et de rendre justice. Rendre les maîtres responsables de leurs serviteurs, et les soumettre aux juges des lieux. Faire en sorte que la reine mère, les princes et princesses eussent dans leurs écuries les chevaux nécessaires pour la conduite des charrois, coffres, garde-robes des daines et seigneurs de leur suite ; ou bien que les capitaines des charrois qui avaient des gages suffisants fussent tenus de fournir des chevaux à leurs dépens. Les pourvoyeurs et sommeliers du roi et des princes prenaient aux bourgeois leurs blés, vins,  avoines et autres objets sans payer, les faisaient aller au bureau pour avoir leur payement que souvent ils ne recevaient pas, et les obligeaient à suivre la cour à grands frais. Les seigneurs, hors la suite du roi, passant dans les villes, se logeaient par fourriers, et prenaient les chevaux des particuliers pour la poste ou autrement. On demandait que la répression de ces abus fût attribuée à la justice ordinaire.

TIERS ÉTAT.

Son cahier : Il ne commence pas, comme les deux autres ordres, par réclamer le maintien de ses privilèges ; à peine lui reconnaît-on des droits. Clergé, noblesse, royauté, tout pèse sur lui ; il est l'âme qui porte la charge, on ne s'en cache pas, on le lui dit tout crûment. Il se débat, il s'agite, il supplie pour obtenir du soulagement, et ne pas succomber sous le fardeau. Nous avons, aux articles du clergé et de la noblesse, rapporté les griefs et les doléances contenus dans son cahier.

Cahier du clergé : Sous le titre méprisant du tiers et commun état, le clergé daigne lui accorder quelques lignes. Accueillir favorablement la plainte faite au roi de ce que le tiers état a plus supporté de charges depuis quarante-six ans que pendant le cours de deux cents ans auparavant. — Pour soulager le peuple, remettre les tailles comme sous Louis XII, supprimer toutes les impositions établies depuis. — Le décharger du logement des gens de guerre ; les bien payer pour leur ôter l'occasion de le maltraiter. — Faire exécuter l'édit de Henri II sur la différence des habits des nobles et des gens du tiers état. — Favoriser le commerce en réduisant les impositions et droits dont il est frappé au même taux que sous Louis XII. — Punir l'altération de la marchandise, l'usage des faux poids, établir l'unité des poids et mesures. — Défendre l'oisiveté et le vagabondage, employer les mendiants valides à des travaux publics, faire que chacun ait un métier pour gagner sa vie. — Pourvoir aux prix des vivres et autres choses nécessaires à la vie de l'homme, qui se sont élevés depuis peu de temps à des prix excédant toute raison. Interdire le port d'armes à tous autres que les nobles.

Cahiers de la noblesse : La noblesse priait le roi d'avoir égard à la grande misère et calamité de son peuple, qui travaillait ou labourait pour la nourriture de chacun. La pauvreté provenait de la charge des impositions ; il en était tellement accablé, que les sujets des gentilshommes ne pouvaient secourir leurs seigneurs ni de leurs personnes ni de leurs biens. Tout le produit de leur travail ne pouvait suffire à payer la taille. Ils abandonnaient leur pays.

Le clergé et la noblesse étaient d'accord pour interdire au tiers état le port d'armes et la chasse. Le tiers état demandait qu'au moins il fia permis de ne pas laisser ravager ses terres par les bêtes rousses et noires, et sans les prendre ni les offenser, de les chasser poliment, à cri et bâtons, non offensibles, comme des bâtons de bois et des pierres.

Maintenant nous passons aux objets communs sur lesquels les trois états portent des plaintes et réclament des réformes. C'est le tiers état qui, pour la plupart, prend l'initiative. On voit par son cahier que c'est dans son sein que se trouvent la science, l'intelligence approfondie des matières, le zèle pour le bon ordre, pour l'intérêt public. C'est là son privilège. C'est surtout dans le long chapitre de l'administration de la justice qu'éclatent ces qualités.

OBJETS COMMUNS.

Justice : On n'entendait pas que, comme au temps de Charlemagne et de Louis IX, le roi rendit lui-même la justice. On désirait qu'à l'exemple de plusieurs de ses prédécesseurs, il donnât audience publique tous les jours, ou au moins quatre jours par semaine, pour recevoir les requêtes et suppliques, apprendre à gouverner lui-même, consoler les opprimés, et se concilier l'amitié du peuple.

L'administration de la justice avait été énervée et corrompue par l'accumulation infinie de magistrats s'entravant les uns les autres, d'où confusion et défaut universel de justice. Établis pour de l'argent ils remplissaient leurs charges par le même moyen, sans égard à leur conscience. — Répétition de tous les inconvénients de la vénalité des offices, aussi ruineuse pour le roi que pour le peuple. Les gages des officiers créés seulement sous Henri II montaient à 1.200.000 livres par an. L'intérêt des deniers que le roi avait reçus de la vente lui était plus onéreux que s'il les eût pris en banque à trente pour cent. —Réduire les offices au même nombre que sous Louis XII. Supprimer la recette des parties casuelles. Abolir une foule de juridictions extraordinaires qui molestaient les sujets et chargeaient le trésor, les réunir aux justices ordinaires. — Le clergé demandait l'établissement de tribunaux de famille pour juger les procès entre père et fils et entre parents jusqu'au troisième degré. — Conférer les offices gratuitement sur la présentation de candidats par les juges, avocats du siège ou de la cour, les maire et échevins de la ville réunis. Le clergé demande la répartition des offices entre les trois états ; la noblesse, quatre conseillers de robe courte dans chaque cour souveraine, et à concourir à la présentation des candidats. — Interdire le cumul des offices. Diverses mesures pour la taxe des frais. — Enjoindre aux maîtres des requêtes de faire leurs chevauchées, aux baillis et sénéchaux de faire leurs tournées ; choisir ces derniers de robe courte, et laisser l'exercice de la justice à leurs lieutenants. — Supprimer les épices, gager honorablement les juges. — Interdire les jugements par commission .N'admettre les confiscations que pour le crime de lèse-majesté. Déclarer infâmes et calomniateurs les solliciteurs qui les obtiendront avant qu'elles ne soient prononcées. — Supprimer les évocations des causes au conseil privé ; interdire au prévôt de l'hôtel la connaissance des causes entre un courtisan et une partie du tiers état non à la suite de la cour. — Obliger les juges à motiver leurs jugements et à citer la loi. — Examen public de capacité des officiers de justices subalternes ; les seigneurs solidairement responsables de leurs fautes, et tenus de les gager. — Restreindre le nombre excessif des procureurs ; fixation de leurs salaires. — Les avocats responsables envers les parties entraînées par leurs conseils dans de mauvais procès. — Augmentation de l'action de la justice royale au détriment des justices seigneuriales. La noblesse y résiste, ces justices étant son vrai bien patrimonial ; elle demande que toute juridiction sur les laïques soit enlevée au clergé. Dispositions pour régler l'action de la cour prévôtale. — Dans les procès criminels poursuivis par les gens du roi, les obliger à nommer à l'accusé, déclaré innocent, son dénonciateur, pour recourir en dommages-intérêts. — Réclamations coutre les frais de procédure en général. — Les sergents soumis à un examen de moralité et de capacité ; leur costume ; punir comme criminels de lèse-majesté toutes Violences des gentilshommes et autres envers les ministres de la justice. — Établir des tribunaux de police et de commerce à la nomination des habitants. — Réduire et limiter le nombre des notaires, soumettre les postulants à un examen ; dispositions sur la passation des actes, leur enregistrement, la sûreté des minutes.

Réviser toutes les anciennes lois et ordonnances ; faire un recueil de celles qui doivent être conservées, abroger les autres.

Police : Régler les alignements dans les villes ; transférer hors des murs les fabriques insalubres. — Défendre les bordeaux publics ou privés, les brelans, jeux de quilles, de dés et autres, l'usure, le monopole ; d'écrire, d'imprimer, de chanter des chansons dissolues et déshonnêtes. — Punir de mort l'adultère. — Interdire l'usage des étoffes de soie aux gens du tiers état, marchands, artisans, etc. Ordonner aux meuniers de rendre la farine au poids du blé. — Rendre aux maires et échevins l'administration des octrois, soumettre les comptes aux juges. — Pour arrêter la disette des bois de construction et de chauffage, défendre aux gens d'église de couper leurs hautes futaies ; ordonner aux seigneurs de replanter le tiers de ce qu'ils auront coupé ; réduire le nombre des forges suivant les besoins du royaume, interdire l'exportation du fer, de brûler du bois pour faire des cendres.

Universités : Elles étaient dégénérées. Les docteurs et professeurs ne remplissaient leurs fonctions que par forme d'acquit ; les degrés étaient conférés sans examens sérieux. Les abus provenaient en partie de ce que les officiers n'étaient pas suffisamment payés. On proposait d'affecter à leur payement une partie des opulents bénéfices du clergé, ainsi qu'à l'établissement de bourses à la disposition des juges et magistrats municipaux. — Pour donner de l'instruction aux enfants qui n'avaient pas les moyens de suivre les universités fameuses, permettre aux habitants des bonnes villes d'ériger des collèges, entretenus par des bénéfices affectés aux pauvres étudiants et à l'entretien de la jeunesse. — Obliger les officiers universitaires à ne paraître en public qu'avec leur ancien costume. — Pour réprimer la vie dissolue des écoliers et la somptuosité de leurs vêtements, les obliger à porter robe longue, bonnet rond, chausses pleines en drap de couleur obscure ; leur défendre de porter des armes le jour et ta nuit, sous peine d'être chassés, etc. ; ôter les bourses usurpées par des intrus, sans étude et vagabonds, faisant des dépenses scandaleuses, chefs et conducteurs de toutes les brigues et débauches.

Ces réformes étaient demandées par le tiers état. Le clergé en réclamait aussi autant dans son intérêt que dans celui de l'instruction. Toute lumière et toute doctrine, disait-il, tant à l'égard de la religion que des bonnes lettres provenaient des universités et des écoles quand elles étaient bien conduites ; au contraire, quand elles étaient mal administrées, elles produisaient la corruption de la jeunesse qui développait avec l'âge tous les vices. En conséquence, défendre à toutes personnes quelconques l'enseignement public ou privé sans avoir été préalablement examiné et approuvé par les évêques et sans avoir fait une profession de foi. Exempter de toutes impositions les régents, précepteurs et maîtres d'école. Maintenir les universités dans leurs privilèges, immunités, exemptions, etc. ; ordonner que la discipline ecclésiastique y fût gardée, que les degrés y fussent conférés avec moins de légèreté et d'indifférence ; que dans les principales villes et bourgades, il y eût des écoles pour l'instruction religieuse des enfants ; que les magistrats et prélats fissent des recherches pour empêcher que dans les maisons particulières les enfants ne fussent instruits dans la doctrine réprouvée par l'Église.

Finances, impôts : Cette matière intéressait particulièrement le tiers état et au plus haut degré ; c'était lui, c'était le peuple qui portait la plus grande partie du fardeau. Il rappelait donc cette vérité, toujours si méconnue par les gouvernements et surtout par les rois, que leur richesse consistait dans celle des sujets ; qu'en appauvrissant le peuple par l'excès des impositions, on l'avait mis dans l'impuissance de venir au secours du roi pour acquitter la dette de l'État, montant à plus de 40.000.000 de livres. Le premier remède à appliquer au mal, c'était l'économie dans les dépenses, et d'abord dans celle de la cour. L'occasion était favorable ; le roi, vu son jeune âge, avait moins de besoin, il était en paix avec tous ses voisins. Réduire la multitude d'officiers extraordinaires de sa maison ; retrancher des pensions accordées sans services ni mérites, même à des étrangers, et dépensées en fumée de cour. Il était difficile de ne pas croire qu'il n'y eût eu de grands abus dans le maniement des sommes considérables levées sous Henri II ; on avait vu des individus s'enrichir en une nuit, acheter des offices de grand prix, de grandes possessions et seigneuries, construire des bâtiments somptueux et faire des dépenses excessives. Obliger ceux qui avaient administré les finances à rendre compte devant quatre personnes notables de chaque gouvernement élus par le pays.

Prière au roi de modérer ses pensions et autres dépenses non nécessaires, afin que son revenu pût y suffire, ses sujets étant d'autant moins en état de le secourir, qu'ils ne pouvaient pas supporter les charges actuelles. Ne plus donner aucuns reliquats des deniers de ses finances, ni des confiscations. Réduire la multitude effrénée d'officiers des finances, receveurs, trésoriers, payeurs, contrôleurs, élus, etc., qui absorbaient la plus grande partie du revenu.

Les tailles avaient été, dans le principe, levées par octroi volontaire du peuple pour les besoins de la guerre, avec l'espoir d'en être déchargé à la paix. Le roi était prié de tenir les promesses de ses prédécesseurs, ou au moins de réduire les tailles au taux où elles étaient sous Louis XII. La surcharge était si excessive que, par impuissance d'y satisfaire, des individus avaient péri de famine, ou, par désespoir, sévi envers leurs enfants, et s'étaient tués. D'autres, détenus en prison, y étaient morts faute d'aliments ; d'autres s'étaient enfuis, laissant femme, enfants, terres, héritages, erraient dans le pays, ainsi que leurs familles, prostituant leur personne, leur honneur et ceux de leurs enfants. Ceux qui étaient demeurés étaient si misérables qu'ils ne pouvaient se sustenter. A défaut de bêtes, ils labouraient à bras. Pour être payés de leurs redevances, les seigneurs étaient obligés de faire labourer les héritages de ces pauvres taillables. La forme de la perception op gravait encore le fardeau. Le contribuable qui avait acquitté sa cote était contraint dans sa personne et dans ses biens, pour payer les cotes des contribuables qui ne pouvaient pas s'acquitter. Abolir cette solidarité et la contrainte, par corps. Excepter de la saisie des biens les bêtes et instruments de labourage. Mesures pour soumettre à la taille une foule d'individus qui prétendaient en être exempts sous toutes sortes de prétextes.

Le gouvernement faisait aussi, de sa propre autorité, des emprunts. Des commissaires chargeaient arbitrairement les pauvres taillables, déchargeaient les riches, ne donnaient pas de quittances des sommes payées, versaient ce qu'ils voulaient au trésor, et ne rendaient pas compte à la chambre des comptes. On demandait le remboursement de ces emprunts. Diverses dispositions proposées pour l'assiette et la perception des tailles. Les états provinciaux étaient convoqués pour imposer une levée de deniers ; la noblesse et le clergé, faisant la majorité, se montraient d'autant plus faciles parce qu'ils ne payaient rien, et que tout tombait sur le peuple. Le tiers état demandait que chaque état portât sa part de l'imposition, et que rien ne pût être conclu que par le consentement des trois états. Supprimer l'impôt du vingtième denier sur le vin vendu en gros par les pauvres gens du plat pays, l'impôt du huitième et quatrième denier sur le vin vendu en détail.

Institutions : Sur le conseil de régence, le clergé approuve avec éloge tout ce qu'a fait la mère reine, la supplie de persister, de maintenir le roi et ses frères dans la religion catholique et romaine, et, pour la décharge des députés ecclésiastiques envers leur ordre, de leur faire connaître les noms des personnages appelés au maniement des affaires. La noblesse et le tiers état gardent le silence, et laissent tacitement la reine en possession du gouvernement.

Quant aux états, persuadée qu'ils ne peuvent diminuer en rien la grandeur et l'autorité royale, la noblesse demande la tenue des états provinciaux de cinq en cinq ans, et des états généraux de dix en dix ans ; que, dans les intervalles, le roi donne des audiences particulières où l'on pourra lui faire des propositions pour son service et le soulagement du peuple ; que, dans chaque province, quelques gentilshommes soient chargés de recevoir les doléances du peuple et de les rapporter au roi.

Le tiers état demande que les états généraux soient assemblés au moins tous les cinq ans ; que, dès à présent, le jour et le lieu de leur réunion soient invariablement fixés, sans attendre une convocation particulière du roi ; qu'il ne soit pas imposé de nouveaux tributs sans avoir, au préalable, assemblé les trois états généraux, spécialement pendant la minorité du roi, ainsi que cela se pratiquait de toute ancienneté avant le règne de Louis XI. Les trois états demandent l'unité des poids et mesures dans tout le royaume.

Le cahier du tiers état se terminait par une requête à la reine mère ; il la priait de donner suite aux remontrances et les plus grands soins à l'éducation du jeune roi. Surtout, madame, chassez les menteurs, les flatteurs, les déguiseurs de vérité, les rapporteurs, les marchands de fumée de cour et autres qui lui pourraient donner de sinistres impressions, que la jeunesse peut aisément recevoir à cause de sa naturelle imbécillité. Si des individus de cette qualité s'introduisaient près de lui, faites-leur tant de honte qu'ils servent d'exemple aux autres.

Dans les cahiers, le clergé et une partie de la noblesse avaient demandé hautement qu'on fit la guerre aux nouvelles opinions religieuses. La majorité de la noblesse et le tiers état tout entier avaient mis leur espoir dans les décisions du concile, et, en attendant, émis le vœu qu'on ne violentât par les consciences, et qu'on n'employât que la persuasion. Mais personne n'avait osé appuyer les réclamations des calvinistes. Quatre jours avant la clôture des états, des députés des églises réformées dans tout le royaume présentèrent une requête au roi. Les états généraux, disaient-ils, avaient été convoqués par François II pour que chacun pût librement exposer ses doléances. Mais on avait agi dans les états provinciaux pour empêcher les plaintes. Dans certains lieux, on avait défendu de parler de religion, et ceux qui avaient voulu en parler, quoique avec sobriété et modestie, et avoués par le peuple, avaient été, les uns mis en prison, les autres recherchés et contraints de s'enfuir. La terreur avait forcé au silence ; peu de députés avaient reçu le mandat de demander la réforme de la religion. Le peuple avait été privé du seul recours que le roi lui avait réservé. Le BEAU LATINEUR de clergé avait osé, en présence du roi et dans les états, faire la loi de ne pas entendre leurs plaintes et recevoir leurs requêtes. Il savait bien que si on leur avait donné audience, il aurait perdu sa cause, et que les sottes raisons de cet importun harangueur, ses faux blâmes, ses calomnies se seraient dissipés comme de la fumée. Puisque les différends étaient renvoyés à la décision du concile, ils demandaient qu'en attendant il fût sursis aux âpres et rigoureuses persécutions qui avaient jusqu'ici ensanglanté le royaume. Les juifs et les Turcs étaient tolérés, et des hommes qui professaient le vrai Dieu ne le seraient pas ? Ils étaient maintenant en si grand nombre que, pour les exterminer, il faudrait bannir la moitié de la nation. Ils demandaient l'élargissement des religionnaires arrêtés, le rappel de ceux qui avaient été forcés de s'absenter, l'abolition de toutes sentences et procédures, la faculté de s'assembler sans armes pour leur culte en présence de magistrats. Cette requête resta sans réponse.

Après la remise de leurs cahiers, les trois états continuent de s'assembler. Le 16 janvier ils se réunissent d'après un ordre royal. Le roi de Navarre et le chancelier leur apportent, de la part du roi, un papier non signé, contenant les propositions suivantes pour qu'il en soit le plus tôt possible délibéré par les états.

Ce que le roi et la reine mère désirent le plus, est le soulagement de leur peuple. Ils sont incroyablement fâchés que la malice du temps passé ait réduit le roi à l'extrême nécessité où il est, et qu'il veut faire connaître en détail aux états. Ainsi, tandis qu'on examine leurs cahiers pour satisfaire autant que possible à leurs demandes, on les prie de nommer quelques-uns d'entre eux de chaque province pour voir, avec les gens de finances, comment elles ont été maniées, les dépenses passées, et les retranchements et réductions projetés pour l'avenir afin de décharger le peuple. Mais, comme il est impossible d'y pourvoir sans le secours des états, la reine, qui aime son fils et son peuple, duquel elle reconnaît depuis longtemps la bonté, recours à eux pour les prier d'apporter remède au mal. C'est d'acquitter le roi son fils, les assurant que, lorsqu'il sera hors de cet abîme, elle fera en sorte que les tailles et autres charges extraordinaires soient réduites aux termes les plus gracieux où elles n'ont pas été depuis longtemps, et même du temps du roi Louis XII, et qu'elle n'y manquera pas tant qu'elle vivra. Pour plus d'assurance, elle a prié le roi de Navarre de faire la même promesse, afin que si elle mourait, il la fit exécuter par le roi son fils. Elle entend que le secours accordé par les états soit manié par eux, et qu'il ne passe pas par d'autres mains.

Pour avoir de l'argent, comme on se montre humble et doux ! C'est en pure perte. Chaque ordre nomme des commissaires pour travailler avec les généraux des finances. On produit des comptes. La dette se monte à 43,483.000 livres, savoir : 15,926.000 empruntés à gros intérêts de banquiers, 14,961.000 en aliénations de domaines, aides et gabelles, 5,580.000 en dotation de la tante et des deux sœurs du roi, et 2.312.600 en anticipations sur l'année courante, etc. Les revenus de l'État, en laissant subsister toutes les impositions, sont de 12.259.829 livres, les dépenses ordinaires et indispensables de 12.260.000. On propose de les réduire d'environ deux millions : c'est la seule ressource qu'on ait pour satisfaire les créanciers de l'État. Sans entrer dans l'examen détaillé de ces comptes, les députés voient clairement que, loin d'obtenir une réduction des impositions, il faudra les augmenter. Pour sortir d'embarras, ils renouvellent le système des nobles dissidents ; ils répondent qu'ils n'ont pas reçu d'autre pouvoir que celui d'apporter, suivant le mandement du feu roi François II, des remontrances, plaintes et doléances. En conséquence ils concluent à ce qu'il plaise à leurs majestés de convoquer de nouveau leurs commettants pour délibérer sur les propositions royales, et en attendant de surseoir à toute levée de deniers. Cette délibération arrête la cour, elle n'ose passer outre. Ainsi les députés, s'ils n'avaient pas précisément de mandats impératifs, n'avaient pas de pouvoirs illimités, et ne pouvaient consentir de subsides ou impôts que lorsque les lettres royales avaient mentionné que les états généraux étaient convoqués pour cet objet.

Les députés du clergé délibèrent une requête au roi. En attendant. qu'il soit statué sur leur cahier, et vu que les hérétiques et séditieux et même les sacramentaires continuent de plus en plus leurs menées et leurs prédications contre la messe, ils demandent qu'ils ne soient plus tolérés dans le royaume.

Par une requête au roi et à la reine, la plus grande partie des députés de la noblesse demandent la radiation de certains passages prétendus injurieux de la harangue du docteur Quentin, où il appelait ariens et hérétiques les nouveaux religionnaires. On l'accuse même d'avoir désigné l'amiral Coligny. Le clergé prend parti pour son orateur, et soutient qu'il n'y a rien dans son discours qui ne soit dans le cahier. Cependant Quentin est obligé de faire une réparation à l'amiral.

Malgré l'accord qui semble exister entre elle et le roi de Navarre, la reine mère craint toujours que les états ne veuillent mettre des entraves à son autorité. Elle s'aperçoit que les princes forment des brigues dans l'assemblée, et tâchent de l'intéresser à leurs prétentions et à leurs querelles. Le roi de Navarre a suggéré de demander compte des finances, et de répéter tous les dons faits sous Henri II ; il offre de rendre ceux qu'il a reçus. Cela touche le connétable, qu'on accuse d'avoir palpé cent mille écus dont il n'a pu rendre compte, le maréchal Saint-André et les Guise. Ceux-ci prétendent fièrement qu'ils ont plus dépensé au service du roi qu'ils n'ont profité. La reine mère fait ajourner les états, et décider, pour les maîtriser plus facilement, que, lorsqu'ils seront rappelés, il n'y aura qu'un député ou deux par gouvernement.

La session des états généraux est close le 31 janvier, suivant le cérémonial observé pour la séance d'ouverture. Le chancelier l'Hôpital prononce une harangue. Il eût été à désirer, dit-il, que jamais on n'eût reçu en France le droit romain et les lois des empereurs, faites pour établir leur tyrannie ou celle de leurs gouverneurs. Ces lois ont été la cause du nombre infini de procès survenus par la faute et la corruption des magistrats. Il faut dans un État bien policé peu de lois et de bons juges. L'intention du roi est d'y pourvoir, mais ce sera l'ouvrage du temps.

Les tailles seront ramenées au taux de Louis XII. Il faut d'abord venir au secours du roi. Il a déjà réduit de 2.300.000 livres les dépenses de sa maison, les gages et les pensions, ce qui n'est pas peu de chose ; il espère les réduire encore plus. Cependant il est tellement endetté, qu'il doit près de 47 millions, dont 15 à de gros intérêts, et 20 réclamés vivement parce qu'ils n'en produisent pas. Il y a urgente nécessité. Le roi prie le clergé de racheter son domaine, ses aides et gabelles aliénés, et dans six années, s'il ne peut le faire présentement. Quant aux nobles, le roi sait que, pour secourir leur prince, ils ont exposé nouvellement leurs biens, leurs vies et leurs personnes à la défense du public, et qu'ils se sont pour cela engagés ou endettés. Il propose comme expédient de prélever sur le sel dans les pays de gabelle quinze livres tournois par muid, et le quart dans les pays non sujets à la gabelle. De cette manière chaque état payera sa quote-part. Pour le tiers état, qui payera déjà sa bonne part de ce droit, le chancelier lui annonce qu'il aura à payer une augmentation de taille, et un droit sur les vins, qui sera porté du huitième ou douzième au quart. Ces impôts ne dureront que six ans, ou peut-être moins si le roi a plus tôt acquitté ses dettes. Le roi, la reine, le roi de Navarre et les princes donnent leur parole qu'on n'excédera pas ce terme, et qu'alors le roi entretiendra sa maison avec le produit de ses domaines, qu'il acquittera les dépenses de l'État avec les subsides tels qu'ils étaient sous Louis XII. Les états pouvant craindre que les deniers ne soient pas employés selon le vouloir du roi et en son acquit, ils commettront les échevins des villes et autres responsables pour faire venir ces deniers purement et sans frais. Comme les états ont représenté qu'ils n'avaient pas les pouvoirs de leurs commettants pour accorder l'impôt, ils se retireront dans leurs pays, s'assembleront par gouvernement et reviendront le ter mai à Melun. Il suffira, pour éviter la dépense, que chaque gouvernement envoie un député de chaque état, muni d'instructions et de pouvoirs. C'est une dérogation à l'usage suivi jusqu'à présent, d'après lequel les élections, faites par bailliages, fournissaient un nombre de députés nécessaire pour constituer l'assemblée des états.

L'analyse des cahiers suggère d'importantes réflexions. Le clergé avoue franchement qu'il est le plus coupable des vices qui infectent les diverses classes. Eh bien, égoïsme, intérêt temporel, cupidité, intolérance, prohibitions, proscriptions, absence de tout esprit de charité ; prendre, recevoir de toutes mains, et ne rien donner ; occuper le premier rang dans l'État ; posséder d'immenses richesses ; refuser de contribuer aux charges publiques ; se séparer du peuple et le traiter avec dédain ; voilà comment le clergé entend sa réforme ! Qu'on s'étonne ensuite s'il attire sur lui l'envie et la haine, et s'il compromet la religion. Tout en avouant sa coulpe, le clergé jette un voile sur ses désordres. Mais la noblesse et le tiers état le déchirent sans ménagement. L'homme du monde pénètre dans le sanctuaire, accuse et conspue l'homme d'église. Grave symptôme ! dépouillé de sen auréole religieuse, le prêtre est mis à nu ; par ses dérèglements, il égale, il surpasse les hommes auxquels il prêche la vertu et doit donner l'exemple. Le mal est grand, les remèdes sont illusoires. Depuis longtemps sorti des voies de l'Évangile, le prêtre n'y rentrera plus.

La noblesse n'est certainement pas exempte des vices existants dans les diverses classes ; sévère envers le clergé, elle est envers elle-même d'une extrême indulgence. Du reste, quoique les ecclésiastiques lui aient donné un bel exemple d'humilité, on ne peut pas blâmer sa réserve ; nul n'est tenu de s'accuser. Obéissant à l'instinct de sa conservation, la noblesse se débat contre la royauté et le tiers état, auxquels elle impute d'attenter à ses privilèges. Il y a un autre, un plus grand coupable qu'elle ne veut pas voir : c'est le temps, qui a miné et qui mine sans cesse la féodalité ; qui déplace la force et la richesse ; qui élève une puissance nouvelle, celle du peuple. Sur les ruines de la servitude s'est établi un droit, un droit commun. En vain la noblesse veut arrêter ce mouvement naturel par des prohibitions, des exclusions, des peines, elle y perdra son temps. Sans rien produire, elle a consommé outre mesure, sa fortune s'est altérée ; pour la rétablir, elle sent le besoin du travail, et demande la permission de faire le négoce sans déroger. Elle a beau faire : du moment où elle descend dans le comptoir, la noblesse n'existe plus. Elle n'est pourtant pas insensible à l'intérêt général. On voit qu'à la différence du clergé, elle tient à la société par les liens de la famille. Bien qu'elle veuille maintenir le tiers état, le peuple, dans son infériorité, elle reconnaît pourtant qu'il est la source du bien-être, de la richesse des ordres privilégiés. Mais, en même temps qu'elle le défend contre les charges ruineuses que le pouvoir royal lui impose, elle ne se relâche nullement de celles dont la féodalité l'accable. La noblesse appuie le tiers état dans ses vues pour une grande réforme judiciaire et dans plusieurs branches de l'économie publique.

Quant au tiers état, sa position est singulière : il se débat contre les deux premiers ordres ; il les attaque, non dans leurs privilèges, mais dans l'abus qu'ils en font à son préjudice. Il dévoile hardiment leur dégénération et leurs vices. Ils n'osent, ils ne peuvent récriminer, ils n'ont rien à dire. Leur silence est un hommage au peuple, à sa moralité, à sa patience.

Les cahiers, surtout celui du tiers état, sont, pour le temps, déjà très-remarquables et dignes des méditations des hommes d'État. Ils contiennent non-seulement un exposé fidèle des vices dont sont infectées les classes qui sont à la tête de la société, mais encore des abus invétérés dans toutes les branches du gouvernement et de l'administration. On y trouve des réformes et des améliorations, la plupart proposées en vain depuis longtemps, qui témoignent à la fois d'un mal ancien et profond, des progrès de l'esprit humain, de la sagesse de nos pères, de l'utilité des états généraux. Les principales de ces réformes étaient : l'élection aux bénéfices ; la résidence des titulaires ; la suppression des juridictions ecclésiastiques ; l'attribution de leurs causes aux tribunaux civils ; l'exclusion des prêtres de l'administration des affaires temporelles ; la défense à eux de recevoir des testaments ; une meilleure répartition des revenus du clergé ; la réduction des fêtes de l'Église, onéreuse au peuple ; la suppression de la vénalité des offices, leur réduction ; la suppression des juridictions extraordinaires ou tribunaux d'exception, des commissions particulières, des évocations, les attributions des justices seigneuriales transportées aux justices royales ; l'élection des juges ; le remplacement des épices par des traitements ; interdire le cumul des offices ; motiver les jugements et citer la loi ; réformer les avocats, procureurs, sergents ; réviser les lois et recueillir celles qui doivent être maintenues ; donner aux villes la police et l'administration de leurs octrois ; la réforme des universités, leur affecter des revenus du clergé ; l'établissement de collèges dans les villes ; la collation des bourses au mérite la comptabilité de l'instruction publique aux municipalités ; l'établissement de haras ; la conservation des bois ; des mesures pour ramener l'économie et l'ordre dans les finances ; la nécessité du consentement des trois états à la levée des impôts ; l'égalité de répartition ; la périodicité des états provinciaux et généraux ; l'unité des poids et mesures.

Il se passera encore plus de deux siècles, il faudra une grande révolution pour que plusieurs de ces réformes se réalisent. Le pouvoir royal n'aime pas les états généraux, il ne les convoque que rarement et que dans ses extrêmes nécessités ; il travaille les élections, il séduit ou corrompt les députés, il nourrit l'antagonisme existant entre les trois ordres, il dédaigne la plupart de leurs remontrances. N'importe, les états généraux ont eu et auront une influence immense sur les destinées de la nation. Dépositaires de ses pouvoirs, ils l'ont éclairée sur ses intérêts et ses besoins ; ils lui ont révélé et enseigné ses droits ; ils ont mis à découvert les abus criants du pouvoir, les plaies profondes de la société ; ce sont eux qui en ont indiqué et réclamé les réformes et les remèdes. Ils ont contribué à former l'opinion, à créer un esprit public. De temps en temps ils ont secoué et réveillé la royauté par l'expression du vœu national. Ils l'ont, par l'empire du droit et de la raison, forcée à sortir de son ornière et à marcher avec ie siècle. Elle a marché à pas lents, de mauvaise grâce, de mauvaise foi, mais elle n'est pas restée stationnaire. Les célèbres ordonnances qui formaient notre droit public, dont 'nos pères se glorifiaient, et que l'Europe admirait, ce ne sont ni les rois, ni leurs conseillers qui en eurent la pensée. Les états généraux en ont fourni la matière, elles ont été calquées sur leurs cahiers. C'est au cri des états généraux qu'éclatera la plus glorieuse des révolutions. Qui peut dire où en serait la France si elle n'avait pas eu les états généraux ?

Suivant la pratique usitée, le conseil royal se livre à un examen rapide des cahiers des états, et fait à la plupart des articles et sur ces cahiers mêmes des réponses sommaires et très-brèves. C'est un moyen de satisfaire à l'impatience des députés, un os à ronger qu'on leur donne en les renvoyant chez eux. Débarrassée de leur présence importune, la royauté prend son temps pour rédiger en style législatif, et consacrer par ordonnance les articles des cahiers qu'elle veut bien adopter.

Il y a des dépenses pour la tenue des états provinciaux qui précèdent celle des états généraux ; il est ordonné que la taxe en soit faite aux moindres frais que possible, en sorte que le peuple ne soit ni grevé, ni foulé.

Les députés aux états généraux sont payés pour leur voyage et leur séjour. On a vu, aux états généraux de 1483, la brutale et insolente sortie de Philippe de Poitiers, député de la noblesse de Troyes, pour faire payer par le peuple l'indemnité des nobles. Aux présents états chaque ordre paye ses députés et s'impose, le clergé suivant le département des décimes, la noblesse suivant celui de l'arrière-ban, le tiers état suivant la taille, en y comprenant les villes franches. Les baillis dressent un état contenant les noms des députés, leurs journées de vacation, la somme à eux allouée. La taxe doit être raisonnable et modérée. Pour cette fois, les archevêques et évêques renoncent à leur indemnité.

Les députés de chaque ordre se cotisent de leur poche pour de menues dépenses, frais de rédaction, de copie de cahier, et aumône aux couvents où ils se sont assemblés.

Le roi part d'Orléans le 1er février, et va à Fontainebleau.

Le clergé présente requête pour qu'il soit sursis à l'exécution des réponses faites aux cahiers des trois états jusqu'au mois de mai qu'ils doivent se rassembler à Melun, selon que le chancelier l'a déclaré. Le clergé se fait donner lecture, en ce qui le concerne, des cahiers de la noblesse et du cahier du tiers état relativement à la noblesse et à l'Église. Cette lecture achevée, ut, membre dit qu'il se propose de faire des remarques sur ces articles dont la plupart intéressent directement le clergé, et d'autres indirectement. On se dispense de l'entendre, parce que les états vont se séparer, et qu'il sera plus convenable d'y aviser après l'exposition des remontrances arrêtées par le clergé. Son assemblée est close par un discours de l'abbé de Bois-Aubry, dans lequel, chose étonnante, il fait un plaidoyer philosophique en faveur de la tolérance religieuse et de la liberté des cultes.

Charles Perrier, imprimeur, après avoir en vain demandé au parlement et au prévôt la permission d'imprimer la harangue de l'avocat de Lange, l'avait obtenue de la chancellerie de Paris, elle est imprimée et mise en vente. Le roi, en son conseil, mande au parlement de faire défense à tous libraires, imprimeurs et autres, d'imprimer, vendre et distribuer cette harangue et toutes autres non encore mises en lumière, ainsi que les cahiers présentés par les états et les réponses faites par le roi, sous peine d'amende, saisie et confiscation. Dans un mandement royal au prévôt de Paris, il lui est ordonné de faire publier à son de trompe et cri public la défense à toutes personnes, de quelque état et qualité qu'elles soient, de ne rien écrire ni imprimer, sans son autorisation, de ce qui s'était fait aux états d'Orléans, sous peine d'une amende de 10.000 livres parisis.

Voici quels étaient les prétextes de cette défense. La plupart de ceux qui avaient rédigé par écrit les choses mémorables qui s'étaient passées aux états d'Orléans, y avaient procédé avec ignorance, omis ou ajouté ; de sorte qu'au lieu du fruit qui devait en sortir, la chose était tournée en dérision. Pourquoi le roi avait délibéré de faire écrire tout ce qui s'y était fait par des personnes qui eu avaient connaissance certaine. Les affaires du royaume, si décousues et turbulentes que la postérité ne pourrait l'imaginer, et qui par conséquent devaient être tenues secrètes et inconnues aux étrangers, leur étaient entièrement découvertes. Cependant, pour que la convocation et l'assemblée des états ne fût pas infructueuse, et que les réponses faites à leurs plaintes, doléances et remontrances, ne fussent pas illusoires, l'intention du roi était de les faire rédiger en forme d'édits et ordonnances qui seraient enregistrés dans toutes les cours.

Les députés ayant été renvoyés, à défaut de pouvoirs pour voter les impôts, des lettres royales sont adressées aux gouverneurs des provinces ; elles contiennent un résumé de ce qui s'est passé aux états généraux relativement aux finances ; elles chargent les gouverneurs de convoquer des assemblées provinciales pour délibérer sur les demandes du roi, et nommer, par gouvernement, un député de chacun des trois ordres, muni des suffisants pouvoirs, qui se rendra à Melun le 1er mai.

Le prince de Condé a suivi de près le roi à Fontainebleau ; il parait au conseil, se justifie, et demande si on a des preuves contre lui. Le chancelier et tous les membres déclarent qu'ils sont convaincus de son innocence ; il prend place. Des arrêts du conseil et du parlement le proclament innocent. La cour est agitée par des rivalités et des intrigues. Le maréchal de Montmorency ne pardonne pas à la reine de lui avoir ôté la charge de grand maître pour la donner au duc de Guise. Une coalition se forme contre les princes lorrains ; elle est composée des Châtillon ; le roi de Navarre en est le chef ; le maréchal de Montmorency y attire son père le connétable. Les états s'assemblent par gouvernements ; ils devaient ne s'occuper que de finances, ils font de la politique. Le maréchal est à la tête des états de Paris ; ils sont très-orageux. Voici ce qu'ils chargent leurs députés de demander : la reine mère conserva la tutelle et la garde de ses enfants, mais la régence sera confiée au roi de Navarre ; le conseil sera fermé aux cardinaux comme ayant prêté serment à un souverain étranger, et le cardinal de Bourbon n'y sera admis qu'après avoir renvoyé son chapeau ; le duc de Guise et ses frères seront exclus comme princes étrangers ; le conseil ne sera composé que des princes du sang, des grands officiers de la couronne, et de notables personnages nommés par les prochains états ; enfin, avant d'aviser aux subsides pour payer les dettes du roi, on recherchera la conduite et les comptes de ceux qui, sous les deux derniers règnes, ont eu le maniement des finances ; on révoquera tous les dons faits par Henri II à ses courtisans ; quiconque aura une restitution à faire sera exclu du conseil jusqu'à ce qu'il ait payé, et si la somme de ces restitutions ne suffit pas pour acquitter la dette, on prendra le reste sur les biens du clergé.

Cette délibération est l'ouvrage de la coalition ; la reine, effrayée, travaille à la dissoudre. Le chef est toujours prêt à déserter son parti ; la reine le gagne facilement. Par un nouveau traité avec le roi de Navarre, garanti par les autres princes, elle fait une concession à sa vanité. Le nom du lieutenant général du royaume, comme celui de la reine, sera mis dans tous les actes du gouvernement. Menacé par la délibération des états de Paris de regorger 100.000 écus, le connétable se retire de la coalition, et se lie avec le duc de Guise et le maréchal Saint-André ; on les appelle le triumvirat. Mais cette délibération est factieuse, on ne peut pas la laisser subsister. Le roi convoque les états au 2S mai, recrute de toutes parts pour y avoir une majorité dévouée, et y fait même intervenir le parlement. Il lui ordonne par lettres d'y envoyer deux présidents pour faire la proposition, recueillir les voix et opinions de l'assistance, et en faire retirer la conclusion ; d'y députer en outre un bon et notable nombre de conseillers pour y tenir main, avec les autres notables personnages que le roi y fera aussi trouver, à ce qu'il puisse être aidé et secouru dans ses affaires, ainsi que la nécessité, qui en est assez connue d'un chacun, le requiert ; sans permettre que pour certaines particulières passions de gens de petite condition et basse qualité, et par brigues et menées, le roi soit traversé et empêché en chose si raisonnable que celle dont il fait requérir ses bons et loyaux sujets. De pareilles lettres du roi sont adressées à la cour des comptes et au prévôt des marchands. Il paraît qu'avec toutes ces précautions la délibération fut annulée ou modifiée.

L'orage étant pour le moment apaisé, le roi est sacré à Reims.

L'assemblée des états généraux, fixée à Melun le 1er mai, et ensuite le 1er août, est renvoyée à Pontoise. On déroge à la forme ordinaire. La noblesse et le tiers état se réuniront dans cette dernière ville ; le clergé s'assemblera à Poissy le 20 juillet. La cour donne pour prétexte de cette séparation qu'il s'agit de pacifier les troubles religieux, et de forcer le pape, par la crainte d'un concile national, à rouvrir et terminer enfin le concile général de Trente. Cette innovation a probablement le but d'isoler le clergé pour le sacrifier aux besoins communs.

En attendant, les dissensions religieuses et les plaintes des deux partis continuent. Le chancelier voudrait les concilier. Il rassemble le conseil et le parlement. L'édit de juillet est rendu ; c'est un atermoiement de la grande question. Il accorde une amnistie pour délits religieux, et convoque un colloque à Poissy.

Deux assemblées se tiennent en même temps, et sans communication entre elles. Le clergé se réunit à Poissy : cent treize évêques y avaient été mandés, il ne s'y en trouve qu'environ cinquante. Ce qui se passe au colloque est étranger à notre plan. Nous ferons cependant une observation. Le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon et doyen du sacré collège, président du colloque, ose prétendre que c'était aller contre l'autorité du pape, et empiéter sur les droits du concile de Trente, que de s'occuper des moyens de réunir les esprits dans l'unité de croyance, ainsi que le chancelier y avait exhorté les évêques, lorsque le roi était venu leur faire connaître ses intentions. Le cardinal s'empresse même de donner au colloque un caractère purement temporel, en témoignant le désir de s'occuper des finances, comme si le clergé n'était qu'un des ordres de l'État ; il espère qu'en donnant de l'argent à la cour, elle montrera plus de zèle pour la religion.

Treize députés de la noblesse et treize députés du tiers état se réunissent à Pontoise. Cette assemblée de vingt-six individus ne mérite pas le nom d'états généraux. Cependant elle est la continuation de ceux d'Orléans, et tient par les objets qui y sont traités une place importante dans l'histoire des états.

Les réponses du roi aux cahiers des états généraux d'Orléans avaient été converties eu loi par la célèbre ordonnance portant le nom de cette ville, datée du mois de janvier 1560, quoique rendue seulement en 1561.

Pour éviter des répétitions fastidieuses, on se bornera à en dire ici l'esprit. Les réformes du clergé et de l'ordre judiciaire sont à peu près adoptées pour être exécutées arec le temps ; celle des universités est promise. Les privilèges de la noblesse sont confirmés pour les armoiries, la chasse, le port d'armes, etc., avec recommandation de s'abstenir envers les sujets d'extorsions, d'exactions, charges indues, oppressions. Des dispositions sont adoptées pour réprimer les vexations et pillages des gens de guerre et de cour envers le peuple. Quant aux impôts, l'essentiel, on promet de les réduire au taux où ils étaient sous Louis XII, mais lorsque la nécessité des affaires le permettra, c'est-à-dire jamais. Des mesures sont prises pour une plus juste assiette de la taille et une perception moins onéreuse. Une disposition importante et réclamée par le tiers état porte que, dans toute assemblée d'états provinciaux ou généraux pour octroi de deniers, l'accord des trois états est nécessaire pour régler la quote-part de chacun, sans que le clergé et la noblesse formant la majorité puissent seuls décider.

Malgré les améliorations adoptées par cette ordonnance, comparée aux cahiers, elle est très-incomplète et laisse de côté beaucoup de remontrances ; elle ne dit rien sur une question vitale, la périodicité des états généraux. Le roi reste maitre de les appeler lorsqu'il le jugera convenable ; aussi seront-ils très-rarement convoqués.

Avant de se livrer h aucune autre affaire, les états de Pontoise demandent que l'ordonnance soit publiée pour avoir caractère de loi. On distinguait les lois émanées du propre mouvement du roi, de celles faites en conformité des délibérations des états généraux. On appelait les premières lois du roi et les autres lois du royaume. Dans le conseil du roi s'élève la question de savoir si une loi du royaume a besoin de la vérification des cours souveraines. C'est l'opinion du chancelier l'Hôpital ; gardien zélé de la puissance royale, il n'en admet pas le moindre partage avec les états, et préfère l'intervention du parlement. L'ordonnance lui est donc présentée (août 1561). Il saisit avec empressement cette occasion d'exercer, surtout dans ce cas exceptionnel, son prétendu droit de modifier la loi, et d'en suspendre la publication. Il di frère l'enregistrement de l'ordonnance. De leur côté, les états s'excusent de ne pouvoir délibérer.

Le roi fait dire au parlement que le retard apporté à l'enregistrement entrave la marche du gouvernement. Le roi de Navarre, les princes de Condé, de la Roche-sur-Yonet le duc d'Étampes se transportent à l'assemblée des chambres. Le parlement répond : la vérification de l'ordonnance exige du temps ; ou la lui a envoyée la veille des vacances pour le surprendre ; messieurs du conseil privé qui trouvent bonnes les dispositions de l'ordonnance peuvent avoir une conscience, et le parlement une autre ; beaucoup d'articles sont schismatiques et répugnent aux saints décrets et anciens canons. La cour s'étonne, d'autant plus, dit-elle, de la résistance du parlement, qu'il a fait partie des états dont les remontrances sont consacrées par l'ordonnance. Le parlement réplique : soit en particulier, soit en corps, il n'a pas été appelé aux états d'Orléans ; bien qu'aux états de Tours, en 1467 et 1483, on eût appelé deux présidents et douze conseillers, il n'avait pas moins vérifié les décisions rendues sur les remontrances de ces états. La cour soutient que ces sortes de décisions ne pouvaient être soumises à vérification, qu'elles sont envoyées au parlement pour lui faire honneur et seulement pour être publiées. Le clergé, les gens de justice, encouragent la résistance du parlement. Le premier président le Maître en est le promoteur le plus ardent. Le roi lui interdit l'entrée du palais. Le corps fait de vives remontrances contre ce coup d'autorité. La lutte se prolonge. Le roi, par des lettres de jussion, ordonne l'enregistrement. Le parlement ne cède qu'à la contrainte, et en consignant ses remontrances contre plusieurs articles de l'ordonnance.

En congédiant les états d'Orléans, et en renvoyant des députés par devers leurs commettants demander des pouvoirs pour voter les subsides, le chancelier avait annoncé que, pour éviter la dépense, il suffirait de nommer un député par gouvernement. L'économie n'était qu'un vain prétexte. La cour voulait maîtriser plus facilement les élections et l'assemblée qui en serait le produit. Elle n'y réussit pas. Les députés, parmi lesquels il y avait quelques calvinistes et des partisans de la maison de Bourbon, apportaient des idées assez avancées de réforme, et animés de l'ancien esprit français, souffraient impatiemment que la France fût gouvernée par une femme. Aussi la reine s'empressa-t-elle d'envoyer aux états la transaction passée entre elle et le roi de Navarre, et nomma auprès d'eux comme négociateurs l'amiral Coligny et son frère Dandelot.

Les pouvoirs reçus par les députés avaient trois objets : la formation du conseil royal, les moyens d'apaiser les troubles religieux, la manière de liquider et d'acquitter la dette publique.

Sur la formation du conseil, les députés de la noblesse approuvent l'accord fait entre elle et le roi de Navarre, sauf les droits des princes qu'ils réservent ; ils acquiescent aussi au choix des ministres qui ont séance au conseil. Ils n'exceptent que les cardinaux ayant prêté serment au pape, les évêques obligés de résider dans leurs diocèses, et les princes étrangers, dont les relations peuvent être dangereuses. Leur but est d'écarter le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Voilà pour le présent.

Pour l'avenir les mêmes députés demandent un édit irrévocable contenant les dispositions suivantes : Toutes les fois que la couronne sera sur la tête d'un roi au-dessous de vingt ans, ou notoirement incapable de gouverner par lui-même, les princes du sang seront tenus, sous trois mois, de convoquer les états généraux ; à l'expiration des trois mois, sans convocation, les bailliages et sénéchaussées tiendront leurs assemblées particulières pour la nomination de trois députés de chaque ordre, qui, le 15 du quatrième mois, seront tenus de se rendre à midi dans la grande salle du palais, pour annuler ou approuver ce qui aura été fait depuis la mort du dernier roi et former au successeur un conseil de régence. Les états seront toujours convoqués sous un roi majeur ou mineur toutes les fois qu'il s'agira d'assigner des apanages aux fils de France. Enfin les états interdisent à la reine et au conseil la paix ou la guerre sans le consentement des états.

Les députés du tiers état ne s'expliquent point sur ces délibérations de la noblesse, et se bornent à demander une loi portant que les états généraux seront convoqués tous les deux ans.

Sur les troubles religieux, les deux ordres sont d'accord. Ils demandent la tolérance de toute religion dans laquelle ou croit à l'Évangile, la révocation des lois pénales, des temples pour les calvinistes sous l'inspection des magistrats, la convocation d'un concile national, ou du moins des conférences à Poissy entre les évêques et les ministres de la nouvelle religion.

Quant aux finances, elles sont dans un grand désordre. Les revenus se montent à 11.500.000 livres, non compris les recettes avec lesquelles les receveurs particuliers acquittent des dépenses, notamment les gages des cours souveraines. La dette de l'État s'élève à 40 millions ; les rentes perpétuelles sur la ville de Paris sont de 1.704.000 livres au capital de 21.528.000. La noblesse et le tiers état sont d'accord pour arranger les finances aux dépens du clergé. Jamais un orage aussi violent ne l'a menacé. C'est à qui tombera sur lui, ses dérèglements, sa juridiction, ses richesses et l'abus qu'il en fait. Partant de l'aveu du chancelier que la noblesse s'était épuisée au service, elle a beau jeu pour se mettre de côté. Voici donc ce qu'elle propose : Soumettre les dettes à un examen sévère pour s'assurer de leur légitimité. Nommer à cet effet une commission, et lui donner aussi le pouvoir de faire rendre gorge aux gens de finances. Employer ce recouvrement au payement de la dette. Partager le restant en trois parts. Les deux premières, comprenant les emprunts sur les hôtels de ville et sur les banques, acquittées par le clergé avec le produit de la vente d'une portion de ses domaines. La troisième part acquittée par le tiers état et payée également par tiers au moyen de taxes sur les gens de finance et officiers de justice inférieure, sur les bourgeois des villes closes, sur les bourgs et menus propriétaires, les villages pouvant s'en racheter en vendant leurs biens communs et même les cloches de leurs églises.

Se croyant avec raison aussi épuisé pour le moins que la noblesse, le tiers état n'accepte pas la charge qu'elle rejette sur lui. Il veut qu'elle pèse entièrement sur le clergé. Deux plans sont proposés. Le premier consiste à prendre sur tous les bénéfices trois décimes au-dessous de 500 livres de revenu, un quart sur ceux au-dessus et moindres de 1.000, la moitié au-dessus de 3.000. Laisser aux évêques 8.000 livres de revenu, aux archevêques 10.000 et aux cardinaux 12.000 ; quant aux moines, leur laisser une pension suffisante pour les faire vivre, et leur prendre tout le reste jusqu'à l'extinction de la dette. D'après le second plan, on ne laisse à tous les bénéficiers ecclésiastiques qu'une maison dans le parvis de leur église, et on vend à l'enchère leurs fonds de toute nature, dîmes, bois, prés, seigneuries et hautes justices. Le revenu de ces biens est évalué à 4 millions, et leur vente présumée au denier trente doit en produire 120, et même beaucoup plus, si le roi, à qui cela ne coûte rien, veut ériger la plupart de ces seigneuries en marquisats, comtés, châtellenies. Avec ce fonds on place en rentes constitués, au denier douze, une somme de 48 millions qui produit au clergé, sans retenue ni embarras, les 4 millions de rente dont il jouissait avant l'opération. Les 72 millions restant à la disposition du roi, en partie placés en rentes au profit de l'État, produisent 2 ou 3 millions de revenu qui suffisent aux dépenses ordinaires de la guerre. On n'y va pas de main morte ; ce plan n'est rien moins que la grande et complète expropriation du clergé qui ne devait s'accomplir que deux cent trente ans plus tard.

Lorsque les cahiers sont prêts, le roi convoque l'assemblée des états à Saint-Germain ; il y fait venir les évêques réunis à Poissy. Le roi, la reine mère, les princes, le connétable, le chancelier, le duc de Guise y assistent. Les princes du sang ne veulent pas que les cardinaux aient au-dessus d'eux, ni même parallèlement, la place à laquelle ils ont toujours prétendu. Les cardinaux de Tournon, de Lorraine, de Guise sortent de la salle. Les cardinaux d'Armagnac et de Châtillon y restent.

L'orateur de la noblesse parle le premier en peu de mots, et se borne à supplier le roi de répondre favorablement aux demandes de son ordre.

L'orateur du tiers état est Jean Bretagne Viéry, premier magistrat de la ville d'Autun. Sa harangue est une diatribe contre les prélats. Il ne développe point le plan de finance proposé dans le cahier. Il se contente de soutenir que, pour faire cesser les troubles de l'Église, il faut ramener les pasteurs à l'état primitif.

Déclamer contre les abus dont l'Église est infectée, cela n'effraye pas autrement le clergé, ce n'est pas la première fois ; dans tous les états généraux on les a attaqués, il y est accoutumé. Il est de bonne corn-position, lui-même il a souvent confessé ces abus et en a demandé la réforme. filais porter la main sur les biens ecclésiastiques, ceci est plus grave et le touche au vif. Après tout, il a raison ; ces biens sont la propriété de l'Église, c'est à proprement parler l'autel dont le prêtre doit vivre. On attaque le clergé sur son terrain, il doit le défendre pied à pied, aussi le défend-il. Pour vouloir tout garder il peut tout perdre ; il se décide à faire un sacrifice. Il offre de se charger du tiers de hi dette, pourvu qu'on lui accorde le temps nécessaire pour l'acquitter sur ses revenus. Cette proposition n'est pas acceptée ; dans l'espoir d'une offre plus généreuse, la reine tient la question en suspens, afin d'effrayer ceux des évêques qui craignent plus pour la religion que pour leurs richesses ; elle fait prêcher à la cour les ministres du saint Évangile, entre autres Théodore de Bèze, à qui elle donne des marques d'estime et de bonté.

La majorité du conseil recule 'devant l'expropriation du clergé. La reine se décide à terminer par voie de négociation l'affaire de la dette publique. Elle charge deux zélés catholiques, le connétable et le duc de Guise, de conclure avec le clergé, et deux zélés calvinistes, l'amiral Coligny et Dandelot, de traiter avec les deux autres ordres, pour en obtenir des subsides.

Par un contrat du 21 octobre 1561, appelé contrat de Poissy, le clergé s'oblige à payer, pour la libération des domaines du roi, 15 millions auxquels ils étaient hypothéqués. Ce payement s'effectuera sur le pied de 1.600.000 livres par an. La répartition, la perception et l'emploi se feront pas le clergé lui-même ; aucun bénéficier dans le royaume, sans excepter l'ordre de Malte, n'en sera exempt. Pour prix de ce secours, les négociateurs promettent au clergé, an nom du roi, qu'il maintiendra l'ancienne religion dans toute l'étendue de ses États.

Pendant que l'on donne cette parole au clergé, les négociateurs calvinistes font à la noblesse et au tiers état une promesse tout opposée. En conséquence, ces deux ordres consentent à l'établissement d'un nouveau droit sur les boissons, dont le produit annuel est évalué à 1.200.000 livres. On les assure, au nom de la reine, que l'on va abolir tous les édits contraires à la liberté de conscience, et accorder aux religionnaires l'exercice public de leur culte.

De ces deux engagements contradictoires, pris au nom de la reine, lequel veut-elle tenir ? D'une manière absolue, ni l'un ni l'autre. On représente la reine comme voguant alors à pleines voiles dans les eaux du calvinisme. Le clergé, les Guise, les agents de la cour de Rome l'en accusent hautement. On lui prête le projet d'imiter Henri VII et Gustave Wasa ; on lui donne pour complice le chancelier l'Hôpital. A l'appui de ce système, on ramasse des actes, des propos, des conjectures. Tout cet échafaudage sera renversé par des résolutions autrement sérieuses prises en faveur du catholicisme. Pour oser entreprendre de faire la France protestante, il aurait fallu des caractères d'une autre trempe que la reine et le chancelier, l'un de bonne foi conciliateur, l'autre flottant dans un juste milieu, se jetant à droite ou à gauche, suivant le besoin du moment, mais au fond catholique, moins par conscience que par politique.

Du reste, aucune satisfaction n'est donnée aux remontrances graves et patriotiques des états. Dans le fait, elles étaient un commencement de révolution. Ils sont congédiés. La cour en a obtenu de l'argent ; c'est principalement ce qu'elle voulait. Le colloque de Poissy est aussi fermé après de savants et d'inutiles discours.

Cependant l'affaire de la religion exige une solution. Dans ce moment, la reine paraît pencher pour les calvinistes. Le duc de Guise se retire de la cour ; les Châtillon y dominent. Le roi de Navarre quitte le parti et se réunit aux triumvirs. Le chancelier convoque à Saint-Germain un grand conseil composé des princes, des grands officiers de la couronne, des gens du conseil. Le parlement de Paris et de nombreuses députations des autres parlements y assistent. Le roi en fait l'ouverture. Le chancelier prononce une belle harangue, et la termine par cette question : L'exercice de la nouvelle religion doit-il être permis, comme l'ont requis les députés de la noblesse et du tiers état ? ou, en d'autres termes, doit-on regarder comme une chose impossible que des hommes qui n'ont pas la même croyance vivent en paix les uns avec les autres, et qu'un hérétique puisse d'ailleurs remplir les devoirs d'un citoyen ? La question est résolue par l'édit de janvier 1552 ; il abolit celui dit de juillet. Il révoque l'interdiction du culte des religionnaires, mais ne permet leurs assemblées que dans les campagnes ; il défend aux catholiques de les y troubler, et enjoint aux magistrats de veiller à la sûreté et à la tranquillité des uns et des autres. Bien que le parlement ait pris part à la délibération, on a beaucoup de peine à lui faire enregistrer l'édit.

L'édit de janvier avait mécontenté les catholiques sans satisfaire entièrement les calvinistes. Les deux partis s'observent et se mesurent. Bientôt éclatent des collisions, des émeutes ; on en vient aux mains. Les triumvirs appellent à Paris le duc de Guise. Chemin faisant, il tombe à Vassy sur les calvinistes rassemblés pour leur prêche ; ils sont massacrés. C'est le signal de la première guerre civile. Les calvinistes prennent partout les armes, et entrent en campagne. Le début leur est favorable ; les armées royales leur reprennent bientôt la plupart de leurs conquêtes. Après beaucoup d'actions partielles, les deux partis combattent à Dreux en bataille rangée ; leur perte est égale. Le champ de bataille reste à l'armée royale. Les commandants en chef des deux armées, le connétable et le prince de Condé, ont été faits prisonniers. Le maréchal Saint-André a été tué. A la cour, on est dans l'ivresse. Le duc de Guise est porté aux nues ; on le nomme lieutenant général du royaume ; il reçoit le commandement de l'armée. Coligny prend celui de l'armée calviniste.

Guise ne jouit pas longtemps de son triomphe ; il vient au siège d'Orléans, Poltrot le tue d'un coup de pistolet (18 Février 1563). Les calvinistes étaient dans la détresse ; cet assassinat vient fort à propos pour eux. Il est imputé à Coligny qui s'en défend faiblement, et ne dissimule pas qu'il le trouve utile au royaume. Les Guise jurent de se venger sur lui. Dans leurs écrits et leurs prédications, les catholiques décernent à la victime la palme du martyre ; les calvinistes vantent le dévouement de l'assassin. La fortune débarrasse la royauté et la reine mère de grands personnages qui les gênaient. Le roi de Navarre a été tué au siège de Rouen ; des triumvirs, Saint-André a péri à Dreux, le connétable y a été fait prisonnier ; Poltrot les délivre du plus dangereux. La reine peut désormais agir librement contre les calvinistes, sans craindre de favoriser les ambitieux du parti catholique. Auparavant, elle essaye de gagner le prince de Condé, et y réussit ; il signe la paix à Amboise, à des conditions moins favorables que celles de l'édit de janvier. Coligny la blême, et se plaint amèrement. Les deux partis sont indignés. Le parlement n'enregistre l'édit d'Amboise que par exprès commandement.

Les Allemands qui sont dans l'armée calviniste sont licenciés ; il faut les payer, le gouvernement s'y est engagé. Les finances sont dans le plus déplorable état. Les dépenses ordinaires s'élèvent à 18 millions ; la recette, entravée par la guerre intérieure, n'est que de 8 millions. Oit prendre de l'argent ? Le clergé est là. On lui a fait une assez forte saignée dans les états de Saint-Germain ; il en supportera bien une nouvelle. Sans même le prévenir, le chancelier mène le roi au parlement pour faire enregistrer un édit qui ordonne la vente de 3 millions de biens d'église. Le scandale est à son comble. Comment ! pour payer les soldats des calvinistes ! et au nom du roi très-chrétien ! On oppose que le consentement du pape est nécessaire. Le chancelier répond que le roi l'a demandé. et n'a pas encore reçu réponse. Dans un discours très-énergique, il établit qu'on peut se passer de ce consentement ; il invoque la nécessité, l'urgence ; les fureurs de la guerre, dit-il, tombent plus sur les gens d'église que sur les autres. L'édit est enregistré et exécuté.

La paix d'Amboise n'est regardée que comme une trêve ; on en profite pour rapprocher les deux partis dans une entreprise toute patriotique. Il s'agit de reprendre le Havre aux Anglais. Une armée se met en marche, et reprend cette ville. Condé et plusieurs chefs calvinistes concourent à cette expédition.

Le roi venait d'entrer dans sa quatorzième année ; sans attendre qu'elle soit accomplie, la reine veut le faire déclarer majeur pour écarter les prétentions de Condé à la lieutenance générale. Cela s'était déjà vu. Craignant l'opposition du parlement de Paris, elle mène le roi à Rouen ; il tient son lit de justice au parlement de cette ville, et y est déclaré majeur. Le parlement de Paris fait des difficultés pour enregistrer l'édit ; il renouvelle ses éternelles prétentions, et remontre qu'il représente les états généraux ; qu'il est la cour des pairs, le vrai parlement du royaume dont sont issus tous les autres, et que par conséquent c'est à son enregistrement que tous les édits doivent être d'abord présentés. Le roi leur répond d'obéir, de ne plus se mêler des affaires publiques, et de se défaire de cette vieille erreur ; qu'ils sont les tuteurs des rois, les défenseurs du royaume, les gardiens de la ville de Paris. Au parlement, les voix se trouvent partagées ; le roi ordonne l'enregistrement de l'édit sans délai ; le parlement cède et obéit.

Le roi fait en même temps passer au parlement de Rouen un édit qui est enregistré dans toutes les autres cours ; il ordonne l'exécution de celui qu'il a rendu pour la liberté de conscience, jusqu'à ce qu'un concile ait prononcé ; que quiconque le violera sera traité comme rebelle ; que tout le monde pose les armes, et renonce à toute ligue et communication avec les étrangers. Le parti catholique s'appuyait sur l'Espagne ; les calvinistes cherchaient du secours en Allemagne.

Le parti catholique a fait une grande perte par la mort de François, duc de Guise, dit le Grand ; mais il a laissé trois fils, Henri, duc de Guise, qui aura le surnom de Balafré, le duc de Mayenne et le cardinal de Guise. La famille vient en grand deuil à la cour avec mie suite nombreuse, demander justice du meurtre de son chef ; c'est évidemment contre l'amiral, puisque le meurtrier, Poltrot, a été exécuté. La réclamation est embarrassante, et peut rallumer la guerre civile. On ballotte l'affaire du conseil du roi au parlement, et du parlement au conseil ; on finit par la suspendre pendant trois ans.

Lorsque le pouvoir n'a ni la volonté ni la force de s'élever au-dessus des partis, de les comprimer également, de les protéger l'un contre l'autre ; lorsque, oubliant le premier devoir d'un gouvernement, il les laisse exister, et entretient leurs dissensions, ils sont naturellement portés à chercher en eux-mêmes leur sûreté et leurs garanties.

Les calvinistes s'étaient liés par des serments et des formulaires pour la défense de la cause. Des troubles survenus à Toulouse sont le prétexte d'une mesure analogue. Plusieurs personnages, parmi lesquels étaient les cardinaux d'Armagnac et Strozzi, et des parlementaires, forment, avec l'assentiment du duc de Joyeuse, une association pour défendre la religion de leurs ancêtres, leurs biens, leurs dignités, leur vie contre les sectaires hérétiques. Les articles sont sanctionnés par un arrêt du parlement, toutefois sous le bon plaisir du roi. Le gouvernement ne s'y oppose pas. Le cardinal de Lorraine encourage ces associations ; il s'en forme dans d'autres provinces. Celle de Toulouse est regardée par des écrivains comme le germe de la fameuse Ligue ou Sainte-Union.

Le concile de Trente termine sa longue et laborieuse mission. Ses décisions donnent au pape un pouvoir qu'il n'avait jamais eu. Elles sont contraires à des maximes consacrées dans le droit français depuis Philippe le Bel, et même Louis IX. Le parti catholique veut faire recevoir ces décisions en France. Une réunion de princes catholiques est assignée à Nancy pour en délibérer. Sollicité par le parti, le rai d'Espagne demande, par une ambassade solennelle, à Charles IX d'envoyer quelqu'un à cette assemblée. La reine élude de prendre part à une mesure qui pourrait rallumer la guerre civile. Le grand Dumoulin publie une savante consultation contre les œuvres du concile. Les catholiques furieux le dénoncent au parlement ; il est arrêté. Un arrêt du conseil lui rend la liberté, à condition qu'il ne publiera plus rien sans permission expresse.

La reine mère entreprend ce long voyage dans les provinces, auquel se rattachent de profonds desseins et d'odieux résultats (1564). Les Châtillon ne l'accompagnent pas ; cette fastueuse promenade leur est suspecte, ils s'y sont en vain opposés. La reine promène le roi et sa cour en Champagne, en Bourgogne, dans tout le midi jusqu'aux frontières d'Espagne, où elle reçoit sa fille Isabelle, femme de Philippe II, et la mène à Bayonne. Là, au milieu des fêtes et des plaisirs, la reine mère a des conférences nocturnes arec le duc d'Albe ; là est conclue la secrète alliance, depuis longtemps projetée par Philippe II, pour extirper entièrement la religion réformée, et exterminer les calvinistes ; ils en ont tout de suite le pressentiment, et malheureusement l'événement l'a justifié. En revenant de Bayonne, la cour parcourt d'autres provinces, déployant partout un luxe et une pompe qui contrastent avec la misère publique, foulant les campagnes et les villes par ses exigences, et dissimulant mal sa haine des calvinistes. La cour termine son voyage à Blois (fin de 1566).

Plusieurs actes importants de législation signalent ce voyage. L'édit de Roussillon en Dauphiné, sous prétexte d'expliquer quelques articles de celui de pacification, diminue la liberté accordée aux huguenots. Par un autre édit, il est ordonné que l'armée, qui, dans les affaires civiles, commençait à Pâques, commencera dorénavant au 1er janvier, suivant l'usage de l'Église. Le parlement ne se soumet à cette réforme qu'en 1567.

Les dissensions des Châtillon et des Guise sont un aliment pour les partis ; on médite une réconciliation. D'un autre côté le chancelier désire continuer la réformation de la justice et des lois civiles, passion de toute sa vie. Il convoque à Moulins les princes, les grands officiers de la couronne et des députés de tous les parlements. Le roi fait l'ouverture de ce grand conseil. Le chancelier y prononce de beaux discours, des discours hardis sur les concussions et les voleries de la magistrature, sur la multiplicité des juges 'subalternes, sangsues qui ne se nourrissent que du sang du peuple. Il défend la puissance royale contre les prétentions des parlements. Le roi, dit-il, ne peut souffrir que ceux qui n'ont que le droit de vérifier les ordonnances s'attribuent le pouvoir de les interpréter. Cela est de l'autorité de celui-là seul qui fait les lois, c'est-à-dire du prince. C'est dans cette assemblée qu'est rendue la célèbre ordonnance de Moulins (février 1566). Plusieurs de ses dispositions sont puisées dans les cahiers des états d'Orléans. Elle contient une organisation judiciaire complète qui, à la gloire de l'Hôpital, est restée en vigueur jusqu'à la révolution. Elle ne fut pas enregistrée sans opposition par le parlement.

On travaille ensuite à la réconciliation des Châtillon et des Guise. Le roi leur commande d'être amis. L'amiral Coligny et le jeune duc Henri s'embrassent en sa présence, se promettent d'oublier le passé et de ne plus avoir de querelles pour cela. On avait déjà vu des inimitiés survivre à des embrassades et à des serments. On ne crut pas à leur sincérité. D'après quelques bruits qui vinrent à leurs oreilles, les chefs des calvinistes s'imaginent que, par les conseils du duc d'Albe, la reine mère les avait attirés à Moulins pour s'en défaire d'un seul coup. Ils prêtent à l'Espagnol ce propos, que la tête d'un saumon vaut mieux que toutes les grenouilles d'un marais. Ils croient que des circonstances indépendantes de la volonté de la reine l'ont empêchée d'accomplir ce méchant dessein. Le peu de confiance qu'ils avaient en elle s'évanouit entièrement. Ils resserrent leur confédération. De leur côté les catholiques en font autant.

L'association catholique formée à Toulouse, en 1563, a, dit-on, produit ses fruits. Depuis longtemps, l'Église entretient dans son sein des associations sous le nom de confréries. Elles deviennent dans les villes des corps de troupes prêtes à agir au gré des chefs. La manie des associations saisit la noblesse et les grands seigneurs. Il y en a qui enveloppent des provinces entières. Pendant le voyage de la cour, on en découvre une à la tête de laquelle sont Louis de Bourbon, duc de Montpensier, les Guise et des grands du royaume. Les calvinistes sont alarmés ; pour les endormir, la reine assemble un conseil extraordinaire ; la plupart des confédérés y sont mandés ; tous jutent et signent qu'ils n'ont point trempé dans ces associations, qu'ifs les abhorrent, et que jamais ils ne prendront les armes que par le commandement de sa majesté. Les associations ne subsistent pas moins.

Le soulèvement des Pays-Bas donne de l'occupation à l'Espagne ; loin d'être une diversion favorable au maintien de la paix en France, il y rallume la guerre civile. Lorsque le duc d'Albe, avec son armée, longe les frontières, escorté par l'armée française sous prétexte de les protéger (1567), les calvinistes ne doutent plus du concert formé à Bayonne pour les écraser. Les garanties à eux accordées par les édits sont depuis longtemps impunément violées. On ne fait plus aucun droit à leurs plaintes. Les bruits les plus sinistres se répandent sur la sûreté de leurs chefs ; ils reprennent les armes. C'est la seconde guerre civile. Elle dure cinq mois sans résultat. Le dernier des triumvirs, le connétable est resté sur le champ de bataille à Saint-Denis. De guerre lasse, la paix est conclue à Longjumeau (23 mars 1568), elle rétablit l'édit d'Amboise. Les calvinistes ont si peu de confiance dans sa durée, qu'ils l'appellent boiteuse et mal assise. Eu effet, les persécutions continuent. De toutes parts, en France et dans les Pays-Bas, les discours et les actes annoncent un parti pris d'exterminer les réformés. On n'en doute plus lorsque l'homme de la conciliation, l'Hôpital, est disgracié. Les troupes royales sont en mouvement pour traquer les chefs. Coligny et le prince de Condé gagnent au large, passent la Loire à travers mille périls, et se réfugient à la Rochelle, qui devient la grande place d'armes et le boulevard du parti. La troisième guerre civile commence. C'est dans cette ville que, menacés par la cour, la reine de Navarre et son fils Henri de Bourbon se retirent aussi. Jamais le parti ne s'est trouvé plus fort, plus puissant. Condé, dit-on, aspire au trône. Les calvinistes sont battus à Jarnac (13 mars 1569) ; leur chef, blessé, est lâchement assassiné. Il laisse un fils. Henri de Navarre est proclamé généralissime sous la direction de Coligny. Il avait réparé l'échec de Jarnac, lorsqu'il fut défait à Montcontour par le duc d'Anjou. On croit les calvinistes perdus ; tout le monde catholique célèbre la victoire. Favorisé par les divisions et les fautes de ses adversaires, Coligny se relève encore. Son parti pare assez redoutable pour que la cour propose la paix ; il l'accepte ; l'édit de Saint-Germain accorde aux calvinistes le libre exercice de leur culte, les mêmes avantages qu'aux catholiques, toutes sortes de réparations, et pour garantie quatre places de sûreté (3 août 1570).

La cour veut-elle de bonite foi essayer encore de faire vivre en paix les deux cultes ? On peut le présumer d'après ses projets d'alliances, et son retour apparent à la politique extérieure de François Ier et de Henri II. Les généreuses concessions de l'édit ne cacheraient-elles pas un piège ? Il est permis de le soupçonner d'après les antécédents de la reine mère, du roi, des chefs du parti catholique, pour qui la religion est une affaire d'intérêt politique autant que de conscience. L'avenir ne tarde pas à éclaircir les doutes.

On prodigue les prévenances aux calvinistes pour les attirer à la cour qui est à Blois ; on n'y parle que mariages et noces. Charles IX vient d'épouser la fille de l'empereur Maximilien II, il veut marier son frère, le duc d'Anjou, avec Élisabeth d'Angleterre ; et, ce qui est fait pour éblouir les calvinistes, il destine sa sœur Marguerite à leur chef, Henri, prince de Béarn. Les calvinistes cèdent aux séductions, et se mettent en route. La reine de Navarre ouvre la marche ; Coligny vient après ; le reste les suit. La cour les entraîne à Paris. Le roi comble l'amiral. Il n'y manque que le prince de Béarn. La reine de Navarre meurt subitement, on la dit empoisonnée. Cet événement semble l'éclair précurseur de l'orage. Le prince ne continue pas moins sa route. Après un instant de crainte, son parti retombe dans sa sécurité, et vient se livrer sans défense. Le mariage du prince est célébré. Deux jours après, Coligny est assassiné ; c'est le signal du massacre de la Saint-Barthélemy (18 août 1572).

Jamais on n'avait vu d'un côté autant de dissimulation, de perfidie, d'audace, de cruauté, et de l'autre autant de confiance, de présomption et d'aveuglement. Le coup est rude et vigoureux, la saignée abondante. La terreur multiplie les conversions. Les calvinistes sont en pleine déroute, partout poursuivis et traqués. Charles IX, sa mère, sa cour, Rome, l'Espagne, toutes les puissances catholiques se livrent à des transports de joie. Une médaille représente Charles IX, couronné de lauriers, et au revers Hercule combattant l'hydre de Lerne. Que la Saint-Barthélemy ait été de longue main méditée, ou ordonnée dans un accès de fureur de Charles IX, sa mère et lui en ont assumé sur eux la responsabilité. L'histoire u justement flétri cet odieux massacre. Aux états d'Orléans, n'osant affronter les passions du parti catholique et de la cour, l'Hôpital avait douté que deux sectes religieuses différentes pussent exister ensemble ; dans l'amertume de son tune il ne forma pas moins le vœu que la mémoire de ce jour néfaste fût à jamais effacée. De nos jours des écrivains l'ont réhabilité ; ce fut, suivant eux, une mesure éminemment politique et salutaire. Ainsi la majorité a, lorsque cela lui plaît, le droit d'égorger la minorité ! Du moins si le parti calviniste avait été entièrement détruit ; si le catholicisme, le pied dans le sang des calvinistes, avait sans contradiction couvert toute la France de ses vigoureux rameaux ! Nais bientôt les égorgeurs auront à regretter de n'avoir pas pu verser plus de sang. Revenus de leur étourdissement, les calvinistes échappés au massacre reprennent courage, se rallient, et courent aux armes. La cour envoie contre eux des armées. C'est la quatrième guerre civile. Les principaux efforts de la cour sont dirigés contre la Rochelle. Cette ville fait une défense héroïque. La guerre a épuisé les ressources du gouvernement. Il se forme un tiers parti politique. Le duc d'Anjou est élu roi de Pologne. Charles IX est malade. Ces circonstances décident la cour à la paix ; elle est faite par l'édit de Boulogne ; plus restrictif que les précédents, il accorde aux calvinistes la liberté de conscience, et l'exercice public de leur culte seulement dans trois villes (6 juillet 1573).

Mécontents de la satisfaction bien incomplète que leur a donnée le dernier édit de pacification, les calvinistes de la Guienne et du Languedoc s'assemblent à Nîmes et à Montauban pour se donner une organisation et des garanties, délibèrent une requête au roi, et la lui envoient par des députés. Leurs demandes sont de telle nature, que la reine mère, indignée, dit : Si Condé était encore en vie, et dans le cœur de la France, à la tête de vingt mille chevaux et de quarante mille hommes de pied, maître des principales villes, il ne demanderait pas la moitié de ce que ces misérables ont l'insolence de nous proposer. La cour n'est pas en état de leur faire la guerre, elle dissimule, et renvoie les députés avec de vagues promesses.

On leur impute une conspiration formidable par le rang et le mélange des conjurés calvinistes et catholiques ; le roi de Navarre et Condé, le duc d'Alençon, frère du roi, esprit vulgaire, ambitieux, à qui le départ du duc d'Anjou laisse le champ libre ; le parti dit des politiques ou des malcontents, moins soucieux de la religion qu'envieux du pouvoir, à la tête duquel sont les Montmorency, famille puissante, jalouse des Guise, mi-partie calviniste et catholique, menacée à !a Saint-Barthélemy[2]. Le but de la conspiration, dit-on, est, après la mort de Charles IX, qui est toujours malade, d'assurer la couronne, au duc d'Alençon, d'éloigner la reine mère du gouvernement, de convoquer les états généraux, d'établir la liberté des cultes. Le duc d'Alençon livre le secret à la reine mère. Il est consigné ainsi que le roi de Navarre. Le maréchal de Montmorency est arrêté. Thoré, Méru et Condé se sauvent en Allemagne. Le maréchal de Damville, dans son gouvernement de Languedoc, se met en défense. Tout ce grand bruit finit par la mort de deux agents obscurs du duc d'Alençon. La reine mère a atteint son but et dispersé une coalition dangereuse, pour son pouvoir, et qui n'avait pas les moyens d'assurer la paix publique. Ces mesures, loin de déconcerter les calvinistes, les font. courir aux armes. C'est la cinquième guerre civile.

 

 

 



[1] Les Guise, oncles maternels de Marie Stuart, femme de François II.

[2] Quatre frères, le maréchal de Montmorency, le maréchal du Damville, Thoré et Méru, ces deux derniers calvinistes.