HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1848

DEUXIÈME PARTIE (suite)

 

CHAPITRE XXIV. — SITUATION DES DÉPARTEMENTS. - COMMISSAIRES EXTRAORDINAIRES. - ROUEN. - LILLE. - STRASBOURG. - LYON. - NANTES. - MARSEILLE. - TOULOUSE. - BORDEAUX.

 

 

Quand la première ivresse de la victoire se fut dissipée dans cette incroyable expansion de la joie populaire dont j’ai essayé de rendre quelques aspects, le gouvernement et les partis se prirent à songer aux départements et se demandèrent dans quel esprit allaient se faire les élections générales dont le jour était proche. Il était difficile de s’en former une idée exacte. Nous avons vu comment la province reçut l’avis d’une révolution à laquelle elle n’avait pris, par le mouvement réformiste, qu’une part très-indirecte. Son attitude passive, sa soumission inquiète et comme involontaire, ne surprirent personne. Si la société officielle, au centre même de son action politique, si les trois grands pouvoirs de l’État, réunis sur le point le mieux défendu du pays légal, s’étaient laissé disperser presque sans combat, comment la représentation affaiblie et partielle de ces pouvoirs se serait-elle maintenue ? En vertu de quel principe une administration locale, dépendante, étrangère aux populations sur lesquelles elle n’exerçait qu’une action passagère, superficielle et en quelque sorte mécanique, aurait-elle provoqué une résistance dont la royauté ne donnait pas le signal ? Il eût fallu pour cela un fanatisme de dévouement dont nos mœurs avaient depuis longtemps effacé jusqu’au souvenir dans les âmes. Le pays, d’ailleurs, eût-on voulu le pousser à la guerre civile pour un motif purement politique, non-seulement n’aurait pas répondu à l’appel, mais ne l’aurait pas même compris. Sous ce rapport, la France si diverse de traditions et de coutumes, si variée d’opinions, si inégale dans la culture intellectuelle et le bien-être matériel, était possédée d’un seul esprit. La prépondérance des intérêts positifs sur les sentiments et les croyances était universelle. Or, depuis 1789, les deux intérêts de la France, l’agriculture et l’industrie, ne relevaient plus que d’eux-mêmes. Le sillon et le métier, également affranchis, ne recevaient plus d’en haut la fertilité ou le mouvement. La démocratie, qui ne se montrait pas encore à découvert dans l’établissement politique, avait pris racine dans le sol ; elle dominait les mœurs ; et, bien que ce caractère nouveau de la nation ne lui fût pas encore complètement, révélé à elle-même, il était trop prononcé déjà pour qu’il fût possible de lui donner le change et d’entraîner les populations, même les plus ignorantes, à combattre la République, c’est-à-dire le gouvernement le plus conforme aux principes et aux intérêts de la démocratie.

Cependant, malgré ce caractère démocratique des mœurs nouvelles, les particularités originelles et traditionnelles, les conditions de sol et de climat, la nature des travaux, imprimaient aux provinces du nord ou du midi, du centre, de l’est ou de l’ouest, une physionomie individuelle ; les commissaires du gouvernement rencontrèrent des difficultés locales suivant qu’ils furent envoyés à des populations plus ou moins en rapport avec Paris, plus ou moins en proie surtout à la crise économique qui, depuis le commencement du siècle, allait menaçant et désolant chaque jour davantage la production industrielle et agricole. Le caractère et la réputation des commissaires, le respect qu’ils surent inspirer, eurent aussi une part notable dans l’accueil que reçut en leur personne la République. Si les choix arrachés à M. Ledru-Rollin n’avaient pas été si contraires à ceux qu’il fit de son propre mouvement, si dans tous les départements on n’avait eu affaire qu’à des hommes honorables et prudents, tels que MM. Lichtenberger, Grévy, Émile Ollivier, Marchais, Guépin, Bordillon, etc., bien des divisions, ou ne fussent pas nées, ou du moins n’eussent pas dégénéré en collisions sanglantes. L’autorité du gouvernement n’eût pas été compromise par le renvoi de plusieurs commissaires ; l’on n’eût pas vu des électeurs démocrates voter pour des candidats orléanistes ou légitimistes, dans le seul dessein de protester contre les sottises administratives des fonctionnaires républicains. M. Ledru-Rollin fut aussi très-mal inspiré en laissant aux commissaires la faculté de se porter candidats à la représentation nationale. C’était là une tolérance contraire à l’esprit de l’institution parlementaire. Elle devait avoir pour effet de rendre la conduite des commissaires suspecte de vues intéressées et de blesser le sentiment de l’indépendance électorale.

Jetons un coup d’œil sur les points principaux d’après lesquels nous serons le mieux en mesure d’apprécier l’ensemble du mouvement qui agita le pays, pendant l’administration des commissaires, jusqu’à l’ouverture de l’Assemblée nationale.

Rouen, tout d’abord, fixera notre attention. Assise au sein des plus fertiles campagnes de France, la vieille capitale de la Neustrie, dont les traditions féodales semblent vivre encore dans ses nefs imposantes qui furent, au moyen âge, l’expression française de l’art catholique, Rouen, sous ses dehors de grandeur et de prospérité, recèle des misères si profondes et d’une telle nature que le seul récit en paraît insupportable à notre imagination. La population rouennaise, qui porte l’activité dans le travail, l’intelligence dans les affaires, que tout favorise, son climat tempéré, sa situation géographique, ses communications faciles avec les deux nations les plus commerçantes du monde, l’Angleterre et les États-Unis, vit agglomérée hors de toutes proportions, dans des conditions d’existence auprès desquelles l’esclavage antique pourrait paraître enviable. Par une fatalité que la conscience moderne repousse et que la science économique a mise dans une effrayante évidence, plus l’activité de la fabrication s’accroît, plus les machines se perfectionnent, plus les produits excellents et nombreux font honneur au génie de la nation qui en enrichit le monde, plus aussi la misère s’appesantit sur les travailleurs, et plus, enchaînés sans répit à un travail abrutissant et ingrat, ils perdent le temps, la faculté et parfois jusqu’au désir de cultiver leur être moral. Une hostilité profonde entre les maîtres et les ouvriers est l’effet d’un état aussi anormal qui crée, pour les uns, l’impérieuse obligation de produire vite, beaucoup, à vil prix, afin de soutenir toutes les concurrences intérieures et extérieures ; pour les autres, un travail de quinze à seize heures, l’emploi prématuré des forces de la jeunesse, l’abandon des enfants en bas âge par leurs mères, assises tout le jour au métier, la cruelle nécessité, enfin, pour pouvoir exister, de se mesurer chaque jour plus avarement le pain dont on se nourrit, la paille sur laquelle on couche et jusqu’à l’air que l’on respire.

Et je parle ici de l’état habituel de la fabrique dans les temps où rien ne la trouble. On peut se figurer ce qu’une secousse politique doit jeter de perturbation violente dans ce désordre régularisé, jusqu’à quel point d’exaspération elle doit porter les passions et les haines qui couvent sourdement, mais constamment, au sein du prolétariat industriel.

En 1830, quelques semaines seulement après les événements de Paris, une révolte générale des ouvriers éclatait à Rouen. Le tocsin sonnait dans les vallées ; des milliers de combattants sortaient à la fois de toutes les usines. Leur nombre et leur résolution paraissaient formidables ; mais l’insurrection, n’ayant ni drapeau, ni chef, ni but déterminé, avorta misérablement, et pendant toute la durée du règne de Louis-Philippe la paix extérieure ne fut plus troublée. En 1833, la Société des droits de l’homme essaya d’organiser à Rouen des sections. Mais elle ne réussit pas à embrigader au delà de 1.500 hommes que la loi de 1834 vint presque aussitôt forcer à se dissoudre. Depuis lors, la population ouvrière laissa faire à la bourgeoisie son opposition politique. En dernier lieu, elle ne parut prendre aucun intérêt au mouvement réformiste et n’inquiéta plus le pouvoir. Mais, tout à coup, en apprenant la nouvelle de la chute de Louis-Philippe, et comme à un signal attendu, 30.000 ouvriers entrèrent en grève, demandant à la fois la réduction des heures de travail, la hausse du salaire, l’interdiction du travail dans les prisons et l’expulsion des étrangers. En présence de ces exigences du prolétariat, les chefs d’industrie voyaient toutes les commandes suspendues et le crédit anéanti[1]. Personne, d’ailleurs, pas plus à Rouen qu’à Paris, n’était préparé, en aucune manière, à cette subite explosion de la crise industrielle, et l’on n’y sut trouver d’autre remède que la création des ateliers nationaux, d’où sortit incontinent la guerre civile.

M. Ledru-Rollin avait nommé commissaire dans le département de la Seine-Inférieure un avocat radical d’un talent distingué, M. Deschamps, qui, depuis bien des années, rivalisait d’influence au barreau et dans la lutte politique avec M. Sénard, dont les opinions se rapprochaient davantage du libéralisme de la bourgeoisie. C’était encore là, comme partout, la querelle du National et de la Réforme. La campagne des banquets venait d’envenimer très-fort cette querelle. Le parti radical s’était laissé battre sur la question du toast au roi, et quand M. Deschamps se présenta officiellement à Rouen en qualité de premier fonctionnaire de la République, la bourgeoisie, qui se croyait maîtresse du terrain, se tint pour offensée de ce choix. Elle envoya immédiatement à Paris une députation de gardes nationaux, chargée de protester contre la nomination de M. Deschamps et d’exiger qu’il fût remplacé par M. Sénard. Mais, comme les accusations qu’elle portait contre M. Deschamps étaient des plus vagues et accompagnées de menaces, le ministre n’y fit pas droit. Dès lors, la ville de Rouen se partagea en deux camps pleins d’animosité, et il fut aisé de prévoir qu’ils ne tarderaient pas à en venir aux mains.

L’armement de la garde nationale, dont, sous différents prétextes, on éloignait les ouvriers, fut pendant tout le mois de mars le sujet de plaintes de leur part et l’occasion de provocations imprudentes de la part de la bourgeoisie. L’irritation des ouvriers était grande ; loin de chercher à l’apaiser, on la porta au comble en les menaçant brusquement de faire fermer les ateliers nationaux. Enfin, l’agitation causée par les élections et l’échec de la liste exclusive, très-impolitiquement suggérée aux prolétaires par le comité parisien, amenèrent l’explosion, prévue depuis longtemps, des colères du peuple.

Sous beaucoup de rapports, la ville de Lille était en 1848 dans des conditions analogues à celles où se trouvait Rouen. Chef-lieu d’un département qui compte un million d’habitants répartis entre les travaux de l’agriculture, de la navigation et de la fabrique ; centre actif et en apparence florissant d’une province où les progrès de la culture, savamment combinés avec ceux de l’industrie et l’extension du commerce, ont atteint, dans les genres les plus variés, une perfection admirable, Lille est comme Rouen, malgré ses anciennes institutions de bienfaisance municipale plus nombreuses et plus larges qu’en aucune autre ville de France, dévorée par un effroyable paupérisme[2].

Mais l’opinion républicaine et les traditions révolutionnaires sont demeurées plus vives dans le département du Nord que dans le département de la Seine-Inférieure. La ville de Lille, qui s’était signalée, en 1789, par son patriotisme et, sous la Restauration, par son esprit libéral, avait eu, dès les premières années du règne de Louis-Philippe, une société républicaine formée des débris du carbonarisme, qui fit par la presse et par des affiliations secrètes une propagande active. Peu à peu, le radicalisme se dégagea du libéralisme avec lequel il s’était d’abord confondu. On se rappelle comment, au banquet réformiste, il l’emporta définitivement sur l’opposition dynastique représentée par M. Odilon-Barrot, dans la personne de M. Ledru-Rollin, à qui son ami, M. Delescluze, rédacteur en chef du journal l’Impartial du Nord, avait ménagé ce triomphe. Quant au socialisme, il existait à peine encore à l’état théorique, et l’école phalanstérienne, qui comptait à Lille un certain nombre d’adeptes, repoussait toute alliance avec les radicaux révolutionnaires[3].

Lorsque parvinrent à Lille les nouvelles de la fuite de Louis-Philippe et de l’établissement d’un gouvernement provisoire, le préfet, M. Desmousseaux de Givré, quitta précipitamment la préfecture et se retira chez le commandant de la division militaire. Le 27 février au soir, M. Antony-Thouret, chargé par M. Ledru-Rollin d’une mission assez vague, mais qui s’annonçait comme préfet provisoire du département du Nord, arriva à Lille escorté de quelques jeunes gens des villes d’Amiens, d’Arras et de Douai où il venait de faire proclamer la République. M. Antony-Thouret fut accueilli sans démonstrations hostiles, mais avec une extrême froideur. Ses antécédents ne lui donnaient pas une grande autorité dans le département qu’il venait administrer, et cette autorité se vit encore fort amoindrie par la lutte qui s’engagea immédiatement entre lui et M. Delescluze, à qui il avait apporté, sans le savoir, une dépêche de M. Ledru-Rollin, qui conférait à ce dernier les pouvoirs extraordinaires de commissaire général dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Des conflits qui furent la suite de ce malentendu, de l’extrême négligence dans les instructions données au ministère de l’intérieur[4], et de leur peu d’accord avec celles qui émanaient des ministères de la police, des finances et de la guerre, il résulta ceci, que le département du Nord resta comme abandonné à lui-même, et que les commissaires n’y eurent que l’apparence du pouvoir. C’est dans cette situation qu’on se prépara aux élections. Les républicains, mal dirigés par le commissaire qu’irritait sa situation fausse, se montrèrent ombrageux, excessifs, impolitiques.

La réaction s’organisa sous l’influence du procureur général M. Corne. Tous les partis monarchiques s’y joignirent. M. Delescluze s’irrita de plus en plus ; M. Antony-Thouret, qui avait tenté d’attirer les anciens conservateurs, fut renvoyé de la préfecture et accepté comme candidat de la réaction, en haine de M. Delescluze. Une polémique très-vive s’engagea ; on révéla alors des faits oubliés ou méconnus, relatifs aux spéculations industrielles de M. Antony-Thouret, qui se vit rayé des deux listes. Tous les républicains prononcés échouèrent ; M. de Lamartine, porté sur toutes les listes, réunit plus de 200.000 voix.

Le commissaire nommé à Strasbourg, M. Lichtenberger, eut une tâche aisée par comparaison avec celle des commissaires de Rouen et de Lille. Aucune hostilité entre la bourgeoisie et le prolétariat n’existe en Alsace. La distinction des classes s’y fait à peine sentir. Un esprit très-libéral et des habitudes très-démocratiques dans cette population laborieuse ont depuis longtemps rapproché et presque confondu les rangs. L’ancienne noblesse est, d’ailleurs, peu nombreuse dans ce pays où le sol extrêmement fertile appartient à une multitude de petits propriétaires. La haute bourgeoisie industrielle s’y était montrée équitable ; l’ouvrier n’avait pas songé encore à chercher dans les utopies communistes un remède désespéré à des maux qu’il voyait compris et allégés par les chefs d’industrie. De grands établissements de charité prévenaient la misère ou la rendaient plus tolérable. L’instruction était généralement répandue, même dans la population catholique, par suite de l’émulation des deux clergés. De fréquents changements de religion depuis la Réformation, l’usage établi de prendre alternativement les magistratures dans l’un et dans l’autre culte, y avaient enseigné une tolérance mutuelle singulièrement favorable au progrès de la liberté. Il ne faut pas oublier non plus, parmi les causes essentielles de ce progrès qui faisait de l’Alsace le pays de France le mieux préparé aux institutions républicaines, les études scientifiques dont Strasbourg est le centre et dont l’origine remonte à sa vieille université protestante. De brillantes écoles de droit et de médecine y ont continué jusqu’à nos jours ce mouvement ininterrompu de la science ; la présence des régiments d’armes savantes servait encore à l’entretenir.

Le contre-coup de la révolution de Février fut donc à peine sensible en Alsace, où tout concourait depuis longtemps, dans la pratique de la vie, à familiariser les esprits avec l’égalité républicaine. Une partie seulement de la population eut à en souffrir. Dans un grand nombre de localités, les paysans se soulevèrent contre les usuriers qui appartenaient presque tous à la religion israélite ; avant que l’autorité pût les protéger, ils furent chassés du territoire. Des villages entiers furent saccagés ; mais il ne se mêla à ces soulèvements aucune idée de politique ni de socialisme. Ce fut une vengeance brutale du débiteur sur le créancier, pas autre chose.

On n’ignore pas combien le prêt à usure cause, dans la population des campagnes, de détresse et de ruines. La passion de la propriété foncière, dont le rapport, dans les meilleures conditions, ne représente pas au delà d’un intérêt de 3 pour cent, livre le paysan, qu’elle entraîne à acquérir une plus grande étendue de sol qu’il n’en saurait payer avec son épargne, à la rapacité des usuriers. Dès qu’il est entré en relation de commerce avec cette race rusée, dès qu’il a mis son nom au bas d’un papier qu’il a lu et relu vingt fois sans apercevoir la clause cachée qui le perd, le paysan, malgré toutes ses finesses, ne parviendra plus à recouvrer sa liberté. Désormais son activité, son intelligence, les bienfaits de la Providence qui lui envoie de riches moissons, ne profiteront plus à lui, mais à son nouveau maître. L’intérêt exorbitant d’un tout petit capital absorbera son temps et ses sueurs. Chaque jour il verra diminuer l’aisance de sa famille et grossir ses embarras. À mesure qu’approche le jour fatal de l’échéance, le visage plus sombre de son créancier l’avertit qu’il n’a point de répit à en attendre. Il faut se résoudre, il faut entrer plus avant dans la voie de perdition ; emprunter encore, emprunter toujours, jusqu’à ce que la ruine soit consommée, et que champs, prés et bois, maison, troupeaux et ménage, tout soit passé de ses mains laborieuses dans les mains rapaces de l’usurier. Que de ressentiments alors, que de haine dans le cœur du malheureux dépossédé ! Avec quelle ardeur il souhaitera, avec quelle patience il saura attendre, épier l’occasion des représailles ! La pensée de commettre une injustice ne se présente pas même à son esprit lorsque, comme on l’a vu en Alsace, il saccage la demeure, il poursuit la famille, il pille les biens du juif usurier et qu’il se venge, en un jour, des souffrances endurées pendant toute une vie ! Chose, incompréhensible, l’expérience n’éclaire ni l’un ni l’autre de ces ennemis. Les juifs de l’Alsace, rentrés dans leurs demeures ravagées, recommencent à tendre leurs embûches au paysan, qui ne manque pas de s’y prendre encore. De part et d’autre, la passion d’acquérir fait tout oublier et rapproche dans une même hypocrisie des esprits tout chargés de haines irréconciliables.

Hormis cet incident, qui n’avait rien de commun avec la révolution politique, les départements du Rhin virent s’accomplir sans trouble le changement de l’administration. Les comptoirs d’escompte suffirent à parer aux difficultés de la crise financière ; le parti républicain avancé sut ajourner ses prétentions et seconda l’action conciliante de M. Lichtenberger. Les partis royalistes étaient sans influence dans le pays ; les élections y furent, malgré les intrigues du clergé catholique, l’expression modérée, mais sincère de l’opinion républicaine.

Un spectacle bien différent nous attend dans le département du Rhône.

Lyon, la seconde ville de France par sa force de production, la première peut-être par son énergie, moins spontané que Paris, moins prompt aux révolutions politiques, est le centre véritable, le foyer toujours incandescent de la guerre sociale. L’antique cité d’Auguste est aujourd’hui la capitale du prolétariat. Sur un sol qui présente des traces visibles d’immenses bouleversements, au-dessus des cryptes et des catacombes qu’arrosa le sang des premiers chrétiens, et qui, d’âge en âge, ont enfoui pêle-mêle les ossements des martyrs de toutes les croyances, s’élève sous un ciel pluvieux, enveloppée de brumes épaisses, une ville dont la richesse assombrit l’imagination, que l’on dirait maudite dans sa prospérité, où s’observent, se mesurent, se menacent incessamment, en silence, des haines invétérées.

À partir de ces premiers métiers pour le tissage de la soie, qui, sous le règne de Louis XI, furent le commencement modeste de l’industrie lyonnaise, jusqu’au dix-huitième siècle, où la fabrique organisée occupait 50.000 ouvriers, on peut suivre, dans la ville de Lyon, un progrès constant de la production et du commerce, malgré la révocation de l’édit de Nantes qui lui porta un rude coup, malgré des impôts très-onéreux, très-mal répartis, malgré de fréquentes séditions d’ouvriers provoquées par des règlements injustes[5]. En 1744, les ouvriers, réduits par ces règlements à une extrême disette, se soulevèrent et se rendirent maîtres de la ville. L’autorité, prise au dépourvu, leur accorda l’augmentation de salaire qu’ils exigeaient ; mais, dès qu’elle les eut ainsi pacifiés, elle les surprit à son tour et fit occuper la ville militairement. En 1768, une nouvelle sédition, dans laquelle il y eut beaucoup de tués et de blessés, n’eut pas pour les ouvriers des résultats meilleurs. Enfin, dans les premières années du règne de Louis XVI, l’industrie étant devenue très-florissante[6], ils se crurent en droit de demander une augmentation de salaire de deux sous par aune. Pour toute réponse, on en pendit quelques-uns et l’on menaça les autres. Tout rentra dans l’ordre ; mais la discorde intestine entre les maîtres et les ouvriers n’en devint que plus profonde, et les passions politiques de la Révolution trouvèrent dans cette irritation comprimée de la masse ouvrière un puissant levier de guerre civile.

Les péripéties sanglantes du drame lyonnais, depuis le commencement de la Révolution jusqu’à la fin du règne de Louis-Philippe sont connues. En 1834, la construction de douze forts et d’une enceinte crénelée qui coupe en deux la ville des bourgeois et la ville des prolétaires, et renferme dans un cercle de fer la population la plus nombreuse, rendit sensible à tous les yeux la menace d’extermination toujours suspendue sur le prolétariat[7].

Toujours vaincus, jamais découragés, les ouvriers lyonnais avaient réussi, depuis la Révolution de 1830, malgré une surveillance rigoureuse et des persécutions de tous genres, à se donner, par le moyen des sociétés secrètes, une organisation très-forte. Sous l’influence de ces sociétés affiliées à celles de Paris, l’esprit républicain s’était infiltré dans ces masses que les questions de salaire avaient jusque-là exclusivement absorbées. La vaste société des Mutuellistes, entre autres, purement industrielle à l’origine, avait pris peu à peu un caractère politique. Bientôt les théories communistes y pénétrèrent ; mais la rivalité des systèmes et la controverse n’engendrèrent pas comme à Paris la division : le lien indestructible d’une solidarité tant de fois cimentée dans le sang tenait fortement unis ces hommes intrépides. Rien ne pouvait les détourner de leur but commun ; un même souffle vengeur les animait ; une même destinée les ferait vaincre ou périr ensemble.

Moins lettré que l’ouvrier de Paris, moins avide de divertissement, d’une race moins mélangée, moins sociable et moins artiste, l’ouvrier lyonnais couve, sous une impassibilité apparente, des haines inextinguibles. Sa passion, pour rester taciturne, n’en est que plus intense. Rien ne distrait, ne rebute, ni ne décourage sa patiente énergie. Il est l’homme de la fatalité. Tel il était par nature et tel il devient de plus en plus, en se heurtant à la dure loi sociale qu’il ne parvient pas à briser.

Cependant, vers la fin du dernier règne, la population lyonnaise paraissait sensiblement calmée. L’active persévérance d’un clergé habile, secondé par une noblesse très-opulente, les congrégations religieuses multipliées depuis vingt ans, et qui occupaient, dans de vastes ateliers, des ouvriers en grand nombre, le gouvernement occulte des jésuites, dont l’établissement, rue Sala, formait le centre de la compagnie en France, toutes ces influences morales, combinées avec l’intimidation des forts, inspiraient au pouvoir une sécurité entière. Dans le corps des électeurs censitaires[8], les républicains formaient une imperceptible minorité qui, à Lyon comme partout, se dissimula, pendant la campagne des banquets, derrière l’opposition constitutionnelle. Un seul orateur, au banquet de Lyon, osa parler des misères du prolétariat. Le parti radical avait si peu de confiance dans ses propres forces qu’une adresse aux députés de l’opposition, signée le 17 février 1848, dans les bureaux du journal démocratique le Censeur, ne fut pas même envoyée à Paris. La tiédeur politique était générale. Les affaires, d’ailleurs, allaient bien : 25.000 métiers étaient en pleine activité, quand les premières nouvelles de l’abdication de Louis-Philippe arrivèrent à Lyon par dépêches télégraphiques.

Un étonnement qui voulait encore douter accueillit dans tous les partis cette nouvelle incroyable pour les hommes politiques ; mais, dès que la population ouvrière eut entendu le mot de république, elle fit éclater sa joie et, se répandant par toute la ville, elle se montra préparée, décidée, au triomphe ou au combat. Personne n’essaya de disputer aux bandes populaires la préfecture, où elles se portèrent en premier lieu. Là elles nommèrent par acclamation une commission préfectorale et une commission exécutive, qui aussitôt alla s’installer à l’Hôtel de Ville où elle arbora le drapeau rouge. Le lendemain matin, le maire provisoire, M. Laforest, qui avait été à deux reprises différentes le candidat de toutes les nuances de l’opposition, fait connaître officiellement à la ville de Lyon que l’autorité républicaine est définitivement constituée et que le commandement des troupes est confié au général Neumayer, qui vient de prêter serment à la République. Mais l’inquiétude est vive dans le peuple, au sujet de la garnison des forts. Lyon est en ce moment occupé par 8.000 hommes de troupe de ligne, sous le commandement d’officiers supérieurs que l’on sait très-mal disposés. Le général Perrot, qui commande en chef, en l’absence du général de Lascours, a refusé, dit-on, de faire acte d’adhésion à la République ; il a donné l’ordre de concentrer la troupe dans la presqu’île de Perrache.

Bien que cet ordre ne soit pas mis à exécution, il suffit pour causer une fermentation extrême. Le peuple afflue à l’Hôtel de Ville pour y prendre des fusils ; il exige à grands cris qu’on lui remette les forts ; il menace de brûler les machines et de chasser les communautés religieuses. On ne parvient à le modérer un peu qu’en lui annonçant la prochaine arrivée du commissaire du gouvernement provisoire et en organisant sur l’heure un comité de subsistance, qui délivre des bons de pain à tous les malheureux que la brusque cessation du travail laisse sans ressource. Mais cet apaisement momentané est suivi d’un redoublement de fièvre populaire, et quand M. Emmanuel Arago arrive à Lyon, la ville est en proie à toute l’exaltation des passions révolutionnaires.

M. Emmanuel Arago, avocat, fils aîné de M. François Arago, membre du gouvernement provisoire, était envoyé à Lyon en quelque sorte malgré le ministre de l’intérieur, qui lui croyait trop peu d’expérience et d’autorité pour occuper un poste aussi périlleux.

Sur aucun point de la France, en effet, la tempête révolutionnaire n’est plus violemment déchaînée. La noblesse et la haute bourgeoisie, saisies d’effroi, émigrent en toute hâte ; les ateliers sont fermés ; les bruits les plus sinistres se répandent et portent partout la terreur. Le gouvernement, assure-t-on, a promis aux ouvriers cinq millions et deux heures de pillage. La vérité est que les prolétaires sont maîtres des forts. Ils ont trouvé dans les casernes de Saint-Laurent et des Bernardines des armes et des munitions en abondance. Les associations ouvrières communistes et jacobines, les Charbonniers, les Ventres creux ou Voraces, les Vengeurs, les Vautours, ont constitué à la Croix-Rousse un pouvoir indépendant de l’Hôtel de Ville, et ils dirigent avec une autorité souveraine le mouvement populaire. Il n’y a plus dans Lyon aucune force de résistance. L’autorité militaire est anéantie. Le général Perrot, qui semblait d’abord disposé à engager la lutte, ne donne plus aucun ordre. Les soldats, qui ne sentent plus la main des chefs, fraternisent avec les ouvriers. Une multitude de clubs se sont ouverts ; une presse violente les excite. Malgré l’adhésion de l’archevêque, M. le cardinal de Bonald, la haine du peuple contre les congrégations religieuses l’a emporté à des excès déplorables. Plusieurs fabricants sont menacés ; déjà la scierie mécanique de Vaise, l’atelier de construction des bateaux à vapeur sont détruits. Le pénitencier d’Oullins, dirigé par l’abbé Rey, est réduit en cendres. Les souvenirs de la Terreur se dressent dans toutes les imaginations.

Le premier acte par lequel M. Arago essaye de rétablir l’autorité centrale, qui dans toutes nos luttes civiles a rencontré à Lyon plus de résistance que dans aucune autre ville de France, c’est de substituer au drapeau rouge les couleurs officielles adoptées par le gouvernement provisoire. La foule très-agitée, à qui l’on avait déjà insinué que le gouvernement de Paris n’était pas républicain, ne paraissait guère d’humeur à souffrir ce changement. Cependant, quand M. Arago eut expliqué que le drapeau rouge était le drapeau du combat et qu’en signe de victoire il fallait arborer le drapeau tricolore, il fut applaudi, et les cris de Vive Arago ! lui donnèrent quelque espoir de pouvoir se faire accepter par ce peuple en défiance.

Son premier soin fut d’annoncer publiquement le décret du gouvernement provisoire qui garantissait l’existence de l’ouvrier et de nommer une commission, à l’instar de celle du Luxembourg, pour rechercher les moyens d’organiser le travail ; puis il fit ouvrir des ateliers nationaux et commencer des travaux de terrassement et de construction qui occupèrent une partie des ouvriers auxquels on avait distribué jusque-là des bons de pain[9].

Mais, à Lyon comme à Paris, le gouvernement devait rencontrer dans le corps des ponts et chaussées la plus inexcusable inertie. Il n’y a rien d’exécutable sur-le-champ, les projets sont à l’étude, disent les ingénieurs ; à peine trouvent-ils de l’ouvrage pour une centaine d’hommes, quand plus de 20.000 prolétaires demandent de l’emploi. Heureusement, les chefs du génie militaire font preuve de plus de zèle.

Cependant le travail reste bien au-dessous des besoins, et le mauvais système de salaire à la journée, joint à un affreux gaspillage dans l’administration, produit bientôt les résultats les plus pitoyables[10].

L’état des finances rendait, d’ailleurs, la situation infiniment critique. La caisse municipale était très-obérée depuis longtemps ; un emprunt était irréalisable, et chaque jour il fallait pourvoir aux achats de vivres, d’habillements, aux payements des ateliers nationaux, etc. Les souscriptions volontaires, malgré la générosité du peuple, étaient insuffisantes. Les prolétaires exaspérés s’en prenaient aux riches qui émigraient, emportant, disait-on, des trésors ; ils accusaient les fabricants qui fermaient leurs ateliers, attribuant ces effets spontanés de la peur à une savante machination contre la République. Dans l’espoir de déjouer ce complot, la multitude se porta aux barrières de la ville, et se mit en devoir de fouiller toutes les voitures. On peut se figurer de quels désordres une pareille exécution fut l’occasion ou le prétexte. M. Arago qui, malgré ses instances réitérées, ne recevait du ministère de l’intérieur ni ordres, ni instructions, ni secours, eut dans cette pressante nécessité l’idée de donner une satisfaction apparente au peuple et de prévenir ainsi des désordres plus graves, en rendant un décret qui prohibait la sortie du numéraire, un autre qui frappait les quatre contributions directes d’un impôt extraordinaire, avec exemption des cotes au-dessous de 25 fr., et des patentes au-dessous de 100 fr. En même temps, il prenait sur lui de consacrer une somme de 500.000 fr. envoyée par M. Garnier-Pagès pour fonder le comptoir d’escompte, à solder la paye arriérée des ateliers nationaux[11].

L’occupation des forts par les ouvriers donnait aussi de graves inquiétudes au gouvernement. M. Arago décida de se rendre à la Croix-Rousse et de tâcher d’obtenir par la persuasion ce qu’il n’avait aucun moyen d’obtenir d’une autre manière : la remise des forts à la garde nationale. Il comptait dans cette circonstance difficile sur le concours de quelques-unes des principales associations ouvrières, entre autres sur celle des Voraces, avec laquelle, depuis son arrivée à Lyon, il entretenait de bons rapports, et qui s’était engagée d’honneur à exercer dans la ville une police rigoureuse. L’attente de M. Arago ne fut pas déçue. La réunion convoquée par lui à la Croix-Rousse, et composée du maire, du conseil municipal, des chefs de la garde nationale, de plusieurs ouvriers influents, se montra favorablement disposée ; il obtint sans beaucoup de difficultés la promesse que les forts seraient rendus le jour même. Mais, comme il se disposait à rentrer dans Lyon, M. Arago, qui était venu seul et à pied à la Croix-Rousse, se voit tout à coup entouré d’une foule immense qui crie : À la trahison ! et s’oppose de force à son passage. Il essaye de haranguer cette foule et de lui faire comprendre l’utilité de la mesure qui vient d’être adoptée par le conseil municipal ; mais des cris redoublés étouffent sa voix. Une trentaine d’hommes furieux ferment les grilles de l’octroi, saisissent M. Arago, le poussent contre le mur, le couchent en joue et menacent de le fusiller sur l’heure, à moins qu’il ne jure au peuple de lui laisser les forts. Cependant l’alarme s’est répandue, on entend sonner le tocsin de la ville, une compagnie de Voraces paraît. À cette vue, la foule se range, et le commissaire, délivré, est reconduit solennellement à la Préfecture.

Le lendemain, une longue procession d’hommes, de femmes, d’enfants, descend de la Croix-Rousse, tambours et drapeau en tête, défile devant l’Hôtel de Ville où M. Arago, prévenu de cette manifestation, vient recevoir le témoignage des regrets que causaient à la population les violences dont il avait failli être victime. Les trente hommes qui l’avaient couché en joue marchaient ensemble et portaient en signe de repentir le crêpe noir au fusil. L’un d’eux essaye de prononcer quelques paroles ; mais son émotion est trop forte, les sanglots le suffoquent, ses camarades se prennent à pleurer avec lui. Pendant que la procession défilait encore, on entendit les coups de feu que les ouvriers tiraient en l’air en remettant les forts à la garde nationale. Dans les fluctuations orageuses de ces masses indéterminées, où, pour parler avec Bossuet, tout est en proie, des colères sauvages faisaient place à des docilités d’enfant ; à des révoltes confuses succédaient des repentirs aveugles ; la raison, confondue encore avec l’instinct, jetait comme au hasard, sur ce chaos mouvant, ses clartés rapides.

Pour se dédommager de la reddition des forts, les ouvriers s’étaient mis à démolir le mur d’enceinte ; ils poussaient avec un acharnement extrême cette œuvre de destruction et de représailles. M. Arago, pour prévenir les accidents causés par un travail précipité et désordonné, obtint qu’on en laisserait l’achèvement à la direction du génie militaire. Au bout de quelques jours, l’enceinte crénelée avait disparu. Il ne restait debout que le fort Saint-Jean, nécessaire, disait le décret, à la défense commune du faubourg et de la ville.

Toutes ces mesures, bien que révolutionnaires, ne soulevaient encore dans les classes riches aucune opposition apparente ; la noblesse et la bourgeoisie savaient gré au commissaire du gouvernement de ses efforts pour maintenir l’ordre, et elles connaissaient trop la force populaire pour trouver mauvais que l’on composât avec elle ; mais il n’en fut plus de même quand les jésuites et le parti ultramontain se virent menacés. Le signal de la résistance partit de ce côté, et la lutte commença, d’abord à demi avouée, mais bientôt ouvertement conduite avec une audace incroyable. M. Arago avait cru devoir prévenir le général des jésuites et le supérieur des capucins des dispositions hostiles de la population ; il les avait engagés à quitter la ville, se déclarant dans l’impossibilité de protéger contre l’animadversion du peuple des congrégations non autorisées par la loi. Peu de jours après, le 12 mars, il rendait un décret qui, rappelant les décrets de la Constituante, la loi de 1792, celles de 1817 et de 1825, prononçait la dissolution de toutes les congrégations non autorisées.

Aussitôt une plainte, des moins mesurées, fut portée au ministre des cultes par l’archevêque de Lyon contre le commissaire ; et comme le gouvernement provisoire refusait de lui donner satisfaction en rapportant le décret, le parti ultramontain, à défaut de satisfaction, se mit en devoir de se procurer vengeance.

La presse cléricale et légitimiste se répandit en calomnies contre M. Arago, le traitant tout à la fois de pacha et de communiste ; elle n’appela plus son décret que l’ukase et démontra qu’il avait entrepris la destruction de la famille et de la propriété. Le langage des clubs et des émissaires du parti clérical fut plus violent encore. Ils dirent, ils répétèrent partout, dans les villes et dans les campagnes, que les disciples de Voltaire écrasaient les catholiques, que la République était une monstruosité. Ils appelèrent sur elle les vengeances divines[12] ; ils prêchèrent ouvertement le refus de l’impôt.

Ces violences, inexcusables au point de vue de l’équité, étaient de la dernière imprudence au point de vue de la sécurité publique, car les ouvriers que l’on provoquait ainsi étaient encore, à ce moment, maîtres de la ville. Sous la dictature des Voraces, ils ne reconnaissaient ni l’autorité du commissaire, ni celle de la municipalité, obéissant exclusivement au conseil exécutif, constitué révolutionnairement le 25 février, et qui depuis lors n’avait pas quitté l’Hôtel de Ville. Le quartier général des Voraces était établi à la Croix-Rousse. En relation directe avec les clubs populaires, très-mal avec la partie bourgeoise de la garde nationale, ils faisaient la police et maintenaient l’ordre dans les rues[13], mais à leur manière et par des moyens qui causaient plus de frayeur qu’ils ne donnaient de sécurité. Les visites domiciliaires étaient extrêmement fréquentes ; on se sentait absolument à leur merci. Ni la troupe de ligne, où l’insubordination faisait chaque jour de nouveaux progrès, ni la garde nationale, où la bourgeoisie était en minorité, ne rassuraient personne.

Le général Bourjolly, qui remplaçait M. de Lascours dans le commandement de la division, sentait l’autorité militaire lui échapper et ne répondait plus de rien. Presque journellement les scènes d’insubordination se renouvelaient dans les casernes[14] ; une insurrection générale des soldats paraissait imminente.

Le 29 mars, un bataillon du 13e de ligne et quelques soldats du 12e léger, las des consignes sévères qui leur étaient imposées, entrèrent en révolte contre leurs officiers ; après avoir passé la nuit à chanter la Marseillaise, ils allèrent le matin rejoindre sur la place Bellecour les groupes populaires réunis pour escorter les ouvriers étrangers qui se disposaient à rentrer dans leur patrie. Au retour, se formant en colonne, les soldats se promenèrent par la ville, musique en tête, précédés d’un large écriteau sur lequel on lisait la demande d’élargissement d’un de leurs camarades, le fourrier Gigoux, du 4e régiment d’artillerie, emprisonné la veille pour cause d’insubordination. La colonne, conduite par un maréchal des logis de ce même régiment d’artillerie, se présente devant les portes de la caserne ; elle menace de les enfoncer si l’on ne livre immédiatement le prisonnier. Le général Neumayer paraît alors à l’une des fenêtres, harangue les soldats et le peuple, s’engage à demander, en leur nom, au général Bourjolly la liberté du sous-officier. Mais la foule défiante ne se paye pas de cette promesse ; elle exige du général qu’il se rende sur l’heure avec elle à l’hôtel du lieutenant général. Celui-ci, prévenu de ce qui se passe, fait ouvrir les portes, annonce à la foule que la grâce est accordée, et qu’il vient d’envoyer chercher en poste à Grenoble le prisonnier.

Le peuple, satisfait de cette concession, se retire ; mais ce n’était pas l’affaire des clubs qui entendaient tirer un meilleur parti de cet incident. Le 13 mars, dans la nuit, ils envoyèrent à M. Arago une députation pour demander, au nom du peuple et de l’armée, que les corps de la garnison, dont le départ était fixé au lendemain, restassent jusqu’à l’arrivée du sous-officier, afin de prendre part à l’ovation qu’on lui préparait. M. Arago, tout en essayant de leur faire entendre la nécessité d’obéir aux ordres précis du gouvernement provisoire et de ne pas entraver la formation de cette armée des Alpes qui va sur la frontière défendre la patrie, accorde aux clubs, un délai de vingt-quatre heures.

Le lendemain, le fourrier Gigoux arrivait à Lyon. Une foule innombrable, qui l’attendait sur la place de l’Hôtel de Ville, demande à grands cris qu’il paraisse au balcon ; lorsqu’il se montre entouré des autorités municipales, une acclamation immense le salue à plusieurs reprises. Quand le calme est rétabli, Gigoux prend la parole. À la surprise universelle, il harangue la foule du ton le plus modéré ; il recommande au peuple le bon ordre, le respect à la loi ; puis, s’adressant particulièrement aux soldats, il les supplie de rentrer dans leurs casernes et de faire acte de soumission à leurs officiers. Il insinue même qu’il regrette d’avoir donné lieu, par un moment d’oubli de la discipline, à ce qui se passe. Sans trop s’arrêter au sens de son discours, la multitude bat des mains, crie : Vive Gigoux ! et une heure après, une marche triomphale parcourt les rues et les quais de Lyon en célébrant, en quelque sorte malgré lui, le héros involontaire et repentant de l’indiscipline.

À la suite de cette journée, qui se termina par la mise en liberté de tous les soldats détenus au pénitencier militaire, le colonel du 4e régiment d’artillerie donna sa démission, et le général Bourjolly sollicita un changement de commandement.

Le commissaire commençait aussi à se décourager ; il désespérait d’amener une conciliation entre la population ouvrière qui s’exaltait de plus en plus, et les partis conservateurs qui, au lieu de seconder l’action du gouvernement, entretenaient par leurs actes et leurs discours provocants la méfiance et l’irritation dans les masses.

Cette méfiance donna lieu, pendant ces mêmes jours, à une scène des plus étranges. Un bateau à vapeur, nommé le Vautour, venant de Valence, arrivait le 30 mars au soir à l’embarcadère, portant à son mât une flamme blanche. Les ouvriers qui travaillaient au remblai du quai l’aperçoivent et se persuadent que c’est une manifestation légitimiste. Ils se précipitent vers l’embarcadère ; au moment où le capitaine du Vautour aborde, il est entouré, saisi, menacé de mort, sans pouvoir même deviner de quoi on l’accuse. Un poste voisin de gardes nationaux le tire des mains de la foule. Pendant ce temps, le drapeau arraché au mât du Vautour est traîné dans la boue et porté à l’Hôtel de Ville. L’animation causée par cet incident est si vive quelle se prolonge très-avant dans la nuit ; le lendemain matin, pour éviter le pillage du bateau, le commissaire est obligé de le faire saisir au nom de la République et garder militairement en le déclarant propriété nationale. Le capitaine, conduit en prison, y reste trois semaines, pendant lesquelles le gouvernement est censé poursuivre l’enquête ; après quoi, la population étant occupée d’autre chose, on rend au prisonnier sa liberté et son bateau.

Ce trait montre jusqu’à quel point le peuple de Lyon était excité, hors de lui. Il demandait avec une insistance menaçante qu’on lui remît les forts que la garde nationale avait imprudemment remis à la troupe de ligne ; et, comme M. Arago se refusait à les livrer, les clubs et le comité exécutif menaçaient de les reprendre de vive force.

C’est dans une pareille fermentation que les élections se préparaient. M. Arago, complètement découragé, voyant qu’il n’exerçait plus le moindre ascendant sur personne, et qu’il avait réussi à se rendre également impopulaire dans tous les partis, demanda son rappel[15].

Il fut remplacé par M. Martin-Bernard, ancien ouvrier imprimeur, homme honnête, exalté, violent en paroles comme toute cette école de démocrates que l’on appelait, depuis la circulaire de M. Ledru-Rollin, républicains de la veille, mais bien intentionné et ennemi des mesures arbitraires. Ce ne fut pas sans de grands efforts que le nouveau commissaire parvint à contenir de nouvelles explosions et qu’il gagna le jour fixé pour les élections générales.

Rien assurément n’est plus propre à faire comprendre le caractère nouveau de la Révolution de 1848 que le contraste entre l’agitation extrême des villes industrielles de Rouen, de Lyon, et un peu plus tard de Limoges, avec la tranquillité de l’Ouest pendant toute la durée du gouvernement provisoire. Pour la première fois dans nos troubles civils, Nantes, Rennes, Angers, Saint-Malo, Brest, ces foyers naguère si incandescents du vieil esprit breton et vendéen, ne répondent point au défi que leur jette l’esprit du siècle. Les populations catholiques et royalistes de la Bretagne, de l’Anjou, de la Vendée, le noble, le prêtre, le paysan intrépide, que ni la Convention ni l’Empire n’ont pu dompter, et qui, forts de leur intime union, avaient à tant de reprises bravé le pouvoir central et repoussé la domination de Paris, se taisent cette fois, sans presque interrompre leur activité, paisible ; ils se conforment au gouvernement de la République. Cette soumission des populations royalistes, opposée à l’insurrection qui, au sein des populations républicaines, menace dès le lendemain de son établissement la République, rend, selon moi, d’une évidence incontestable, cette vérité à laquelle tant de bons esprits refusent encore leur assentiment, à savoir : que la République de 1848 ne faisait guère que déclarer, nommer un état politique préexistant dans les mœurs, tandis qu’elle annonçait seulement un état social dont les uns, n’en concevant encore aucune idée, rejetaient jusqu’à l’hypothèse, et que les autres, s’en formant une idée fausse, supposaient immédiatement réalisable.

Si quelques éléments de la lutte ancienne entre la monarchie et la République, entre l’Église et l’État, avaient encore existé en France, à coup sûr on les aurait vus aux prises dans ces contrées de l’Ouest où la sincérité des croyances, la passion forte et grave eut dans tous les temps ses héros et ses martyrs. Le sang breton n’a pas dégénéré, et si le mot de république n’a pas rallumé ses ardeurs belliqueuses, c’est que les esprits et les cœurs, désabusés, détachés des objets de leur culte, rendus à eux-mêmes par l’expérience, étaient au fond plus véritablement républicains, dans leur indépendance un peu sauvage, que l’esprit de parti qui si souvent ailleurs usurpe le nom de républicanisme.

En 1848, la ville de Nantes, dont le commerce colonial et l’industrie avaient pris un grand développement sous le dernier règne, et qui comptait une population d’environ 100.000 âmes, était devenue assez indifférente en matière politique. Les querelles de partis s’étaient fort assoupies depuis 1830. La majorité du clergé, de la noblesse et de la haute bourgeoisie restait comme presque partout légitimiste, plutôt par bienséance que par conviction. La classe moyenne s’accommodait fort de la paix qui favorisait les entreprises commerciales et se croyait orléaniste. Le parti républicain, en très-petite minorité, se composait de radicaux proprement dits, qui suivaient la politique de la Réforme et de socialistes appartenant pour la plupart à la classe ouvrière.

Le commissaire chargé par M. Ledru-Rollin de proclamer la République à Nantes, le docteur Guépin, professeur à l’école de médecine, connaissait bien l’état des esprits. L’exercice de sa profession le mettait journellement en rapport avec toutes les classes de la société ; ses études scientifiques le disposaient à la tolérance ; aussi, quoiqu’on le sût favorable aux tendances socialistes, sa nomination produisit-elle une bonne impression sur l’opinion publique. À la vérité, quelques jacobins exclusifs, mécontents de ce que le ministre de l’intérieur n’avait pas nommé leur chef, envoyèrent à Paris une députation pour demander la révocation du docteur Guépin. Leurs principaux griefs se résumaient à ceci : que le commissaire faisait trop peu de destitutions et qu’il avait rendu une visite à l’évêque. L’accusation, passionnée en raison même de sa puérilité, trouva au ministère des oreilles complaisantes. M. Guépin fut révoqué, mais pendant quelques jours seulement. À peine cette décision prise, M. Ledru-Rollin, mieux informé, faisait jouer le télégraphe et réintégrait dans ses fonctions le commissaire, sans toutefois lui donner aucun éclaircissement ni sur l’une ni sur l’autre de ces mesures.

L’administration conciliante de M. Guépin ne tarda pas, du reste, à justifier la confiance du gouvernement et à gagner jusqu’à ses dénonciateurs. Nantes et le département du Morbihan, où il fut envoyé un peu plus tard, restèrent paisibles ; le jour des élections arriva sans que, malgré la perturbation jetée dans les affaires et la nécessité de créer, comme partout, des ateliers nationaux, aucun conflit eût éclaté, ni dans les villes ni dans les campagnes.

L’administration prudente de M. Bordillon, à Angers, eut à peu près les mêmes effets que celle du docteur Guépin, à Nantes ; l’ordre ne fut pas un moment troublé sur ce point si important de l’ancienne chouannerie.

Un homme tout jeune encore, et qui ne pouvait avoir aucune expérience des affaires publiques, M. Émile Ollivier, commissaire dans les départements du Var et des Bouches-du-Rhône, eut aussi l’heureuse fortune de retenir dans la soumission, sans recourir aux mesures violentes, les passions et les intérêts que la révolution mettait aux prises. Cependant les populations auxquelles il venait annoncer le gouvernement républicain étaient les moins préparées qu’il y eût en France à la République. Nulle part peut-être les souvenirs de la Terreur n’étaient aussi vivants que dans les imaginations méridionales. L’échafaud de 1793 restait debout encore dans les esprits ; le mot de république, malgré la belle tradition qui y rattachait l’origine même et la grandeur première de Marseille, ne s’y prenait que dans le sens étroit et haïssable de terrorisme.

Une noblesse ancienne, illustre et opulente, mais entêtée de préjugés, y garde une influence considérable, subordonnée toutefois à la puissance du clergé, qui pénètre jusqu’au plus profond des masses populaires. Le catholicisme, à demi païen dans le Midi de la France comme en Italie, possède le cœur et anime l’existence de ce peuple amoureux de symboles et de solennités. Le miracle est partout sur cette terre ardente. La légende peuple ces campagnes, splendides dans leur aridité, où le poème divin de la Judée semble se continuer à l’ombre de l’olivier mélancolique qui en rappelle, les plus suaves accents[16]. Tous les habitants sont religieusement associés, partagés en confréries. La mystérieuse organisation du compagnonnage dont Marseille était une des villes capitales[17], et qui prenait ses couleurs à la Sainte-Baume, a créé au sein des corporations ouvrières un esprit d’aristocratie qui domine tout, mais qui est dominé lui-même par l’autorité ecclésiastique.

La révolution démocratique de 1848 ne trouvait donc aucune disposition favorable ni sur les degrés inférieurs, ni sur les degrés supérieurs de cette hiérarchie cimentée par l’esprit catholique. Elle devait encore moins espérer se concilier la classe moyenne, où régnait un esprit mercantile très-habile, très-hardi, mais avide et égoïste, qui voyait tout à coup son essor paralysé par la suspension des affaires et l’anéantissement du crédit.

Lorsque M. Ollivier arriva à Marseille, le 3 mars, il trouva la préfecture et la mairie encore occupées par les fonctionnaires de la royauté. Appuyés sur l’opinion publique, ils avaient aisément repoussé les tentatives du comité révolutionnaire, qui s’était résigné à attendre le représentant officiel du gouvernement provisoire. Tout se passa donc régulièrement. Le préfet, M. Lacoste, et le maire, M. Renard, remirent sans difficultés aucunes leurs pouvoirs à M. Ollivier. Le commandant de la division, le général d’Hautpoul, vint avec un empressement obséquieux faire acte d’adhésion à la République ; l’évêque prévint la visite du commissaire et lui exprima dans des termes affectueux les dispositions les meilleures ; la magistrature se montra, comme partout, beaucoup plus zélée qu’il n’était nécessaire ou convenable ; enfin, les rapports entre les anciens fonctionnaires et le nouveau pouvoir s’établirent avec une facilité et une courtoisie parfaites. Mais c’était là le côté apparent des choses, et M. Ollivier ne se dissimulait pas qu’il ne pourrait faire sérieusement accepter le gouvernement républicain par les populations qu’en ménageant le clergé et le parti légitimiste, et en tenant grand compte de leur puissance. Il s’employa d’abord à contenir l’impatience des vieux républicains, qui n’avaient, non plus que les royalistes de la Restauration, rien appris et rien oublié ; il entra en rapport direct avec la classe ouvrière et fit des ouvertures aux hommes éminents de tous les partis pour les engager avec lui, pour intéresser leur honneur à une œuvre commune de progrès. Dans la commission municipale, il introduisit des ouvriers républicains, mais sans exclure ni les bourgeois orléanistes ni les nobles légitimistes, et sut leur inspirer à tous un bon esprit de conciliation, de zèle pour la chose publique[18]. Par l’heureuse initiative de cette commission, la ville s’imposa des sacrifices qui permirent d’imprimer aux travaux publics une impulsion extraordinaire. Au milieu de la confusion et de la précipitation de toutes choses l’organisation des ateliers nationaux qui occupaient 9.000 ouvriers, se fit avec sagesse et discernement. Des améliorations, des embellissements d’une utilité générale occupèrent les ouvriers d’une manière qui satisfit les classes riches[19]. Enfin le comptoir d’escompte, organisé avec une promptitude merveilleuse par les soins de la chambre du commerce et le concours de la corporation des portefaix, vint en aide au commerce de telle façon qu’après un embarras momentané il reprit son mouvement normal sans avoir eu à souffrir la honte d’aucune faillite[20].

Tout allait donc bien, et la popularité que M. Ollivier s’était acquise dans toutes les classes préparait des élections excellentes, quand M. Ledru-Rollin, inquiété par les dénonciations qui lui arrivaient de tous côtés contre les commissaires, crut devoir, par une mesure générale, conférer des pouvoirs extraordinaires à des commissaires généraux auxquels il subordonna les commissaires particuliers.

Déjà les circulaires et les bulletins du ministère de l’intérieur, et surtout le retard impolitique des élections[21], avaient jeté l’incertitude et le trouble dans les esprits. La complication qu’apportèrent dans la direction des affaires les mésintelligences inévitables entre les commissaires généraux et les commissaires particuliers, offensés de cette espèce de surveillance et de suprématie qui leur était imposée, enlevèrent au gouvernement sa plus grande part d’action et achevèrent de détruire le bon effet que rétablissement paisible de la République avait produit partout.

Le commissaire général nommé pour les quatre départements des Bouches-du-Rhône, du Var, des Basses-Alpes et de Vaucluse, M. Reppelin, avocat de Grenoble, appartenait à la fraction exclusive des républicains de la veille. À peine arrivé à Marseille, il se laissa circonvenir par les plus exagérés entre les révolutionnaires et blâma la conduite de M. Ollivier. La garde nationale, selon lui, était beaucoup trop bourgeoise ; il la fallait immédiatement dissoudre et reconstituer ; le comptoir d’escompte était présidé par un réactionnaire qu’il fallait destituer ; enfin, l’alliance avec les légitimistes et le clergé était une alliance adultère, et la candidature de M. Berryer, que M. Ollivier avait promis de ne pas combattre, devait être ouvertement repoussée.

À toutes ces prétentions d’un républicanisme absolu qui n’avaient aucun point d’appui dans une ville ou la révolution de Février n’avait pas trouvé plus de cent républicains, M. Ollivier opposait : l’impossibilité d’opérer de vive force le désarmement de la garde nationale qui, certes, ne se laisserait pas dissoudre de bonne grâce ; les heureux effets produits par les opérations du comptoir d’escompte qui, n’étant point une institution politique, avait dû considérer, dans la nomination de son président, la probité et le crédit bien plutôt que le zèle républicain ; enfin, il affirmait que la nomination de Me Berryer, impolitiquement combattue, n’aurait pour tout résultat, en rompant l’alliance antérieure à la révolution des légitimistes et des radicaux, que de procurer l’élection de M. Thiers, considérée par le gouvernement comme infiniment plus dangereuse.

Des débats très-vifs entre les deux commissaires se renouvelèrent sur ces trois points principaux, pendant une huitaine de jours ; après quoi, le ministre de l’intérieur ayant donné raison à M. Ollivier[22], M. Reppelin dut céder et quitter Marseille, non sans avoir singulièrement nui à la cause qu’il croyait devoir servir par des moyens incompatibles avec l’état des esprits.

Indépendamment des excellents résultats que je viens de rapporter, l’administration de M. Ollivier, à Marseille, fut marquée par un incident d’un singulier intérêt. Le jeune commissaire, qui croyait le gouvernement républicain engagé d’honneur à réparer toutes les fautes et toutes les injustices du dernier règne, voulut avoir un entretien avec l’illustre victime de la politique dynastique quelques paroles de consolation, si ce n’est d’espérance, au nom du gouvernement républicain.

Il voulait aussi voir par lui-même si la captivité que le fils de Mahi-Eddin s’obstinait fièrement à appeler l’hospitalité du fort Lamalgue, était adoucie par tous les soins et tous les égards compatibles avec l’exécution des ordres militaires. Il souhaitait enfin, tout en intercédant auprès du gouvernement provisoire pour que la liberté fût rendue à Abdel-Kader, persuader à celui-ci, en cas de refus, de demander ou, du moins, d’accepter une liberté relative dans quelque belle résidence de l’intérieur du pays.

Abd-el-Kader se montra sensible à la démarche de M. Ollivier ; mais il se refusa constamment aussi bien à se plaindre d’une sévérité ou d’une négligence qu’à solliciter une faveur de ses geôliers. Dans l’étroite enceinte où le sultan du désert se voyait confiné, il n’oubliait pas qu’il avait conquis naguère et possédé un royaume sans limites. En tendant sa main délicate à ce jeune inconnu qui venait lui offrir son appui, il se rappelait que cette même main avait porté l’étendard triomphant du prophète, tracé à d’innombrables tribus les lois d’une civilisation nouvelle, reçu des présents de nos plus illustres chefs d’armée et signé avec le roi de France des traités superbes. Aussi ne voulait-il entendre parler que d’une seule chose : le maintien de la foi jurée. Le mot clémence blessait son oreille ; il n’en prononçait jamais d’autre que justice. Vous n’avez pas blessé mon cheval, disait-il à M. Émile Ollivier en attachant sur lui son grand œil noir plein de douceur et de passion ; vous ne m’avez pas pris les armes à la main. J’ai envoyé volontairement mon sceau et mon sabre au général Lamoricière, qui m’a envoyé le sien en échange. Je me suis rendu parce que j’étais fatigué de lutter avec des hommes que je méprise. J’ai goûté la mort. Aujourd’hui, l’on peut me rendre sans crainte à la liberté ; je ne demande plus qu’à aller dans un pays où je puisse élever mes femmes et mes enfants suivant ma religion. Je ne souhaite autre chose que de suivre la voie de mon père et de mes aïeux, que de m’ensevelir aux lieux saints, dans l’adoration de Dieu, jusqu’à la mort. Et à la prière de M. Ollivier, il signait le serment solennel de ne jamais reprendre les armes contre les Français[23]. Quant au séjour en France, cela n’est pas possible, disait-il encore avec son inflexible douceur. Nous sommes trop différents, répétait-il en faisant glisser entre ses doigts les grains de son chapelet ; vous montrez vos femmes et nous cachons les nôtres ; vous portez des vêtements étroits et nous en portons de larges ; nous n’écrivons pas du même côté ; nous n’avons pas la même religion ; nous ne pouvons pas vivre sous le même soleil.

Cependant M. Ollivier fit de vives instances auprès du gouvernement provisoire pour obtenir la mise en liberté d’Abd-el-Kader, mais ses demandes restèrent sans effet. À la vérité, M. Arago écrivit à l’émir une lettre pleine d’égards où il promettait d’examiner ce que le gouvernement était à même de faire ; mais l’examen de M. Arago, pas plus que les négociations de M. Guizot, ne devait apporter aucun changement dans la condition d’Abd-el-Kader. La République agit envers l’illustre captif exactement comme l’avait fait la monarchie.

Le commissaire envoyé par M. Ledru-Rollin dans les quatre départements du Gers, du Tarn, de Tarn-et-Garonne et de Lot-et-Garonne, appartenait, ainsi que M. Reppelin, à l’école de la république dictatoriale. M. Jolly, avocat, député de l’Ariège en 1851, élu à Toulouse en 1859, non réélu en 1846, défenseur des accusés républicains dans le procès d’avril, était l’un des plus caractérisés entre ces républicains armés de toutes pièces auxquels, depuis la circulaire du 8 mars, on donnait, un peu ironiquement, le nom de républicains de la veille. Il possédait à fond la pratique et le langage des anciens patriotes ; il aimait l’appareil militaire ; il croyait fermement ce que M. Ledru-Rollin ne parvenait pas toujours à se persuader ; que le gouvernement républicain devait se montrer jalousement exclusif, et qu’entrer en accommodement avec le temps, les hommes et les choses, ce serait une trahison à la cause démocratique.

On se rappelle le triste procès intenté au frère Léotade, dans le courant de l’année 1847. La ville de Toulouse en était encore tout émue. Les passions religieuses s’étaient réveillées en cette occasion avec une ardeur qu’on ne leur croyait plus. Catholiques et protestants, nobles légitimistes et bourgeois libéraux se retrouvaient en présence, armés de tous leurs préjugés, de tous les souvenirs de leurs anciennes luttes.

M. Jolly, défenseur des parents de Cécile Gombette, la victime de Léotade, était, le 26 février, à l’audience, où il se disposait à plaider, lorsqu’on lui remit une lettre qui lui apprenait les événements de Paris. D’autres correspondances, arrivées par le même courrier, annonçaient à plusieurs personnes présentes au palais la régence de madame la duchesse d’Orléans et le ministère de M. Odilon-Barrot. Le trouble causé par ces nouvelles fut si grand, qu’il fallut suspendre l’audience.

Les amis politiques de M. Jolly, qui l’attendaient à la sortie du palais, au nombre de quatre à cinq cents environ, décidèrent qu’il fallait faire la révolution à Toulouse et, sans attendre d’autres nouvelles de la capitale, proclamer, à leurs risques et périls, la république.

Aussitôt cette résolution prise, une vingtaine d’étudiants se répandent par les rues pour soulever le peuple. M. Jolly, à la tête d’une colonne de républicains, très-petite au départ, mais qui grossit en marchant, va droit à la place du Capitole, où la troupe, sans trop comprendre de quoi il est question, la laisse passer. Il entre dans la salle du conseil municipal qui, en l’absence du préfet, M. Duchâtel, administre le département. Après avoir destitué de sa propre autorité les membres présents, il paraît au balcon, harangue le peuple qui, dans cet intervalle, s’est rassemblé en grande foule sur la place, proclame la république et ordonne aux officiers, qui le regardent tout ébahis, de faire rentrer les troupes dans les casernes. À la préfecture, M. Jolly ne rencontre pas plus de difficultés. Le secrétaire général, apprenant ce qui se passait au Capitole, avait jugé prudent de s’éloigner en laissant les clefs à un garçon de bureau. Trois cents hommes du régiment d’artillerie, qui occupaient l’hôtel, ne firent pas mine de le vouloir défendre. Du 26 au 29 février, où le télégraphe apporta à M. Jolly la nouvelle officielle de l’établissement d’un gouvernement provisoire et sa propre nomination aux fonctions de commissaire, la ville de Toulouse demeura dans le plus singulier état qui se puisse imaginer. La république était proclamée, à la vérité, mais elle n’avait qu’une existence tout à fait abstraite, car, en cas de lutte, la petite minorité de la population qui l’aurait soutenue était sans armes et sans organisation. Depuis sept ans la garde nationale était dissoute ; tandis que le parti conservateur, s’il avait eu la moindre velléité de combat, disposait de 6.000 hommes de troupes régulières dans la ville et de 12 à 15.000 dans les environs. Les républicains eux-mêmes ne pouvaient croire à un si facile succès. Plus tard, quand les royalistes se vengèrent du dédain qu’on avait trop laissé paraître pour eux, ils oublièrent qu’ils devaient surtout s’en prendre à eux-mêmes de tout ce qui les avait blessés, et qu’une attitude plus ferme eût rendu les procédés dont ils se plaignaient absolument impossibles chez un peuple où le courage tient le premier rang entre toutes les vertus dans l’estime publique.

Cependant M. Jolly se trouva bientôt dans une situation embarrassée entre le ministre de l’intérieur, qui désapprouvait formellement les destitutions, les suspensions, toutes les mesures conformes au vieux programme de la politique jacobine, et le club communiste par lequel il se voyait traité de réactionnaire.

Les défiances en étaient venues à ce point, parmi les ouvriers qui fréquentaient ce club dirigé par un partisan de M. Blanqui, que, le 9 avril, ils se portèrent à la préfecture dans le dessein de s’en emparer et d’en chasser le commissaire ; mais M. Jolly avait été prévenu : La garde nationale, accourue à sa défense, eut aisément le dessus dans la lutte qui s’engagea, malgré l’extrême animation des ouvriers, parce que ceux-ci, au nombre de neuf cents environ, étaient très-mal armés et que leur chef se laissa prendre dès le commencement de la lutte. Le lendemain, le club communiste fut fermé, son journal suspendu ; la garde nationale vint féliciter le commissaire de la victoire que le parti de l’ordre, comme on disait déjà, avait remportée en sa personne.

Cette mesure, cependant, était beaucoup trop complète aux yeux de M. Jolly, car elle rendait aux royalistes, à la veille des élections, une force qu’ils n’avaient jamais perdue en réalité, mais dont ils avaient perdu le sentiment, et qui, par conséquent, leur était devenue inutile. M. Jolly crut donc devoir, sans plus tarder, combattre leur influence, et il s’attaqua, sans beaucoup de prudence, à l’un des hommes les plus considérables du parti orléaniste, M. Charles d’Arragon, qui devait à ses relations personnelles avec M. Garnier-Pagès sa nomination au commissariat d’Alby et le patronage presque officiel du gouvernement pour sa candidature. M. Jolly tenta d’autorité, sans aucun motif sérieux, presque sans prétexte, de révoquer M. d’Arragon ; il installa un avocat, nommé Boguel, à sa place ; mais la force morale de l’opinion publique l’emporta sur la volonté cependant très-énergique de M. Jolly. On écrivit de tous côtés, à Paris, pour protester contre la révocation de M. d’Arragon, et bientôt, à la grande surprise du commissaire, il se vit désavoué par M. Ledru-Rollin qui réintégra M. d’Arragon dans ses fonctions.

Ces conflits entre la population des villes et l’autorité officielle n’étaient pas les seuls qui agitassent le pays. Dans les campagnes, des mouvements où la politique n’entrait pour rien, éclatèrent sur plusieurs points à la fois, et l’on eut quelque peine à les apaiser. Les départements de la Haute-Garonne, des Hautes-Pyrénées, de l’Ariège et de l’Aude sont couverts de forêts magnifiques. L’État, dans le seul département de l’Aude, en possède pour une valeur d’environ 20 millions. Par une anomalie qu’a créée, de restriction en restriction, un pouvoir plus jaloux de ses droits qu’intelligent de ses intérêts véritables, les populations, pour lesquelles la proximité de ces richesses naturelles devrait être un accroissement de bien-être, souffrent des privations très-dures et sont en butte à mille vexations intolérables de la part de l’administration forestière. Le droit des communes qu’on appelle riveraines et le droit de l’État, perpétuellement contesté et interprété, donnent lieu, sous tous les gouvernements, à de sanglants conflits, et tiennent les paysans de ces contrées, très-braves et très-bons tireurs, en état permanent d’insurrection, insurrection étrangère, comme je l’ai fait observer, à la politique, sous une forme particulière, locale, qui n’est autre chose que la protestation aveugle de la misère du peuple contre la mauvaise gérance et le gaspillage de la fortune publique.

En 1830, après de graves émeutes, le gouvernement rendit aux communes riveraines la plupart des droits anciens qu’elles avaient réclamés vainement sous la Restauration ; mais les concessions qu’on s’était cru forcé de faire en principe, on les retirait de fait, en mettant pour condition à l’exercice de ces droits des formalités telles qu′elles les rendaient plus onéreux que profitables[24]. L’esprit de rébellion qui anime toutes ces campagnes ne pouvait manquer d’éclater de nouveau à la première occasion. Cette occasion fut la révolution de Février. Trois à quatre mille paysans, intrépides chasseurs d’ours, se répandirent dans le pays en commettant toutes sortes de dégâts. Le château de M. de Goulard, noble légitimiste, et quelques autres habitations furent brûlés ; il fallut envoyer deux régiments de troupes de ligne pour réduire les séditieux.

Entre toutes les villes importantes de France, c’est à Bordeaux que la révolution de Février devait rencontrer les dispositions les moins favorables. Ces dispositions se manifestèrent tout d’abord par une résistance passive, mais très-prononcée, à la proclamation de la République. L’opinion orléaniste était prépondérante à Bordeaux dans les classes aisées ; les ouvriers ne s’occupaient aucunement de politique. Ils avaient formé entre eux des associations de secours mutuels qui suffisaient, le travail n’ayant pas manqué depuis bien des années, à parer aux nécessités pressantes ; c’est à peine si l’on aurait pu réunir, à Bordeaux, une cinquantaine de républicains très-ignorés et dont l’influence était nulle à ce point qu’ils n’étaient pas même parvenus à avoir dans la presse un organe de leurs opinions.

Les autorités de Bordeaux, le préfet M. Sers, le maire M. Dufour-Duvergier, tous deux attachés à la dynastie d’Orléans, ne mirent aucun empressement à proclamer la république ; comme le peuple ne les y poussait pas et que la garde nationale était avec eux, ils demeurèrent en monarchie jusqu’à l’arrivée assez tardive de M. Ch. Chevalier, commissaire officiel du gouvernement provisoire.

M. Chevalier, publiciste assez peu connu, républicain de fraîche date, s’entoura des hommes de l’ancienne administration qui étaient ouvertement hostiles au pouvoir nouveau. Sa conduite alarma le petit nombre d’hommes qui composaient à Bordeaux le parti républicain. Ils adressèrent leurs plaintes à M. Ledru-Rollin et le déterminèrent à envoyer un commissaire général, M. Latrade.

L’état financier de la ville était meilleur qu’on ne devait l’espérer en une telle crise. La banque, ayant fait spontanément une souscription considérable pour fonder un comptoir d’escompte, vint en aide aux maisons dont le crédit était menacé. On trouva sans peine assez d’ouvrage pour faire vivre les ouvriers dans un pays où les denrées sont à très-bas prix. La secousse commerciale et industrielle fut donc, comparativement à beaucoup d’autres points du territoire, fort peu ressentie à Bordeaux.

M. Latrade, avant d’avoir pu se faire connaître à la population bordelaise par aucun acte administratif, fut signalé par les partis royalistes comme un révolutionnaire de 93. On sema le bruit, on affirma qu’il venait établir la guillotine sur la place publique. Ces propos trouvèrent des oreilles crédules ; on s’ameuta dans les rues ; un rassemblement entoura la préfecture en menaçant de mort le commissaire. M. Latrade n’essaya pas de résister à l’émeute. Quelques amis l’aidèrent à s’évader par les toits, le cachèrent dans une maison particulière et le firent partir le lendemain matin pour Paris. M. Clément Thomas, l’un des rédacteurs du National, le remplaça et parvint sans de grands efforts à calmer une agitation qui n’avait rien de sérieux. Rappelé à Paris par sa nomination au grade de colonel d’une légion de la garde nationale, il fut remplacé à son tour par M. Henri Ducos, qui présida aux élections.

Les hostilités entre la garde nationale et les commissaires se produisirent dans plusieurs autres départements et partout restèrent impunies, parce que M. Ledru-Rollin, quand on lui faisait connaître les maladresses politiques de ses agents, les blâmait et les désavouait. D’ailleurs, les pouvoirs illimités qu’il leur avait conférés ne pouvaient, en cas de résistance, se faire obéir qu’au moyen de la garde nationale ; du moment que la garde nationale se tournait contre les commissaires, il n’y avait plus d’autre recours que l’appel aux passions ultra-révolutionnaires, le gouvernement des clubs, la terreur. Je crois avoir montré surabondamment que M. Ledru-Rollin ne voulait, pas plus que M. de Lamartine, de ces moyens extrêmes. Il redoutait la domination des clubs. Nous venons de le voir, à Marseille, à Lyon, à Toulouse, repousser presque constamment les dénonciations qui lui arrivaient contre les commissaires accusés de tiédeur politique. Il y avait donc contradiction flagrante entre ses paroles officielles et ses actes, entre les pouvoirs illimités qu’il proclamait et l’autorité absolument nulle qu’il donnait en réalité ; il en résulta cet effet déplorable qu’il fournit à ses ennemis mille prétextes d’accusation contre ses agents, en même temps qu’il ôtait à ceux-ci la force avec laquelle ils auraient pu triompher.

La négligence était aussi grande au ministère de l’intérieur que l’indécision ; la plupart du temps les demandes des commissaires demeuraient sans réponse[25] ; souvent le télégraphe apportait dans l’espace de quelques heures des ordres et des contre-ordres, des révocations et des réintégrations qui jetaient le plus grand trouble dans les affaires. Entre les deux partis que le gouvernement provisoire avait à prendre, administrer doucement, prudemment, sans secousse, ou gouverner avec une énergie toute révolutionnaire, il ne sut se tenir fermement ni à l’un ni à l’autre, et l’on vit pendant deux mois entiers, dans le pays le plus centralisé du monde, l’étonnant spectacle d’une multitude de tiraillements partiels et de rébellions locales ; l’opinion tantôt refoulée, tantôt emportée sous la main d’hommes divisés entre eux ; la nation entière agitée vainement d’un mouvement confus, contraire à ses instincts, et qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer à elle-même.

 

 

 



[1] On a constaté que le département de la Seine-Inférieure avait perdu une valeur d’environ 100 millions pendant les premiers mois de l’année 1848.

[2] De plus amples détails ne seraient pas ici à leur place. Selon le rapport d’un médecin de Lille, on a calculé que, dans les temps prospères, Lille compte un indigent sur trois habitants. Sur 21.000 enfants dans la classe pauvre, il en est mort, dans une année ordinaire, 20.700, avant l’âge de sept ans. (Voir le Rapport de M. Blanqui à l’Académie des sciences morales et politiques.)

[3] M. Hennequin, l’un des chefs de l’école phalanstérienne, se trouvant à Lille, le jour du banquet, non-seulement ne s’y présenta pas, mais, pour mieux protester, il fit annoncer pour la même heure une conférence publique. De son coté, M. Ledru-Rollin, à qui, dans un souper que lui offrait la loge maçonnique, l’un des convives posait cette question : Êtes-vous communiste ? répondait catégoriquement : Je ne suis ni communiste ni socialiste.

[4] J’ai déjà eu occasion de faire remarquer combien ces instructions beaucoup trop vagues au point de vue administratif, étaient modérées et conciliantes au point de vue politique. La lettre ci-jointe de M. Jules Favre, adressée à M. Delebecque, rédacteur en chef du Libéral du Nord, en date du 2 mars, le montre avec évidence : Paris, 2 mars 1848.

La République doit être partout accueillie avec joie, parce qu’elle est la fin d’un système de compression et de honte nationale, et le commencement d’une ère vraiment démocratique. Pacifique, parce qu’elle est forte, elle doit se montrer calme et généreuse. Vous devez donc éviter avec soin tout ce qui peut effrayer la bourgeoisie qui est avec nous par le cœur, qui le sera dans peu par l’intérêt, mais qui s’inquiète d’un état de choses si nouveau pour ses idées. Annoncez partout que la République n’est pas la destruction de ce que la bourgeoisie peut croire menacé : la propriété, la famille. Elle en est au contraire la consolidation. En favorisant les travailleurs, elle intéresse un plus grand nombre de citoyens au repos social. Elle réalise ce que bien des gens traitaient hier d’utopie : tout pour le peuple et par le peuple. Ne craignez pas du reste les clubs qui vont s’ouvrir en province, comme ils sont ouverts déjà ici. Les-libres réunions, les discussions publiques des actes du gouvernement et des théories politiques sont la conséquence du système nouveau. Contrariées, elles le renverseraient. Tolérées, encouragées, elles le fortifieront. Que vos amis s’empressent de se faire affilier à ces sociétés, et soyez sûr que la raison et le bon sens du peuple feront justice de toutes les exagérations, de toutes les excentricités de quelques esprits mal faits.

En résumé ; nous sommes forts ; nous pouvons être modérés. Ni persécutions ni menaces. Mais n’oublions jamais que nous sommes les instruments du peuple et que si nous cessions un instant d’obéir à ses inspirations, d’être guidés par le désir de tout faire par lui, nous travaillerions à désorganiser le nouveau gouvernement.

Le secrétaire général provisoire,

Jules Favre.

[5] En 1667, on comptait déjà dans la fabrique de Lyon 8.000 compagnons employés tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre ; 8.000 maîtres ayant chacun plusieurs métiers ; environ 90 marchands qui, sans prendre part au tissage, supportaient tous les risques de l’opération commerciale. D’après le recensement général, fait en 1846, on comptait à Lyon 31.399 métiers de tous genres.

[6] L’imprimerie et la chapellerie étaient alors très-florissantes à Lyon et sont aujourd’hui en pleine décadence. Le tissage des étoffes de coton et surtout le tissage des étoffes de soie sont à peu près les seuls qui occupent en ce moment la fabrique lyonnaise (Je crois devoir rappeler au lecteur que ce volume est écrit en 1852.)

[7] L’enceinte fortifiée de Lyon date de plus de trois siècles. Détruite après le siège, en 1793, elle a été reconstruite en 1831. Cette construction et celle des forts, ajoutés en 1834, défectueuses sons le rapport militaire, en vue de la défense extérieure, sont disposées de telle façon, que les meurtrières du mur d’enceinte plongent à portée de pistolet sur les fenêtres et dans l’intérieur des ménages des ouvriers. Aussi le peuple lyonnais les a-t-il en exécration.

[8] Ils étaient au nombre de 4.954 pour une population de 200.000 âmes.

[9] Du 26 février au 1er mai il a été délivré à Lyon pour 338.000 francs de bons de pain.

[10] Le moindre des inconvénients de ces chantiers, dit l’Annuaire de Lyon (1849), c’était de coûter chaque jour à la ville, et en pure perte, des sommes énormes ; le plus considérable fut la démoralisation des classes ouvrières. Je trouve l’évaluation suivante des pertes éprouvées dans les ateliers nationaux sur divers points, dans un rapport de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées du département des Bouches-du-Rhône : À Paris, valeur des travaux exécutés à peu près nulle ; à Lyon, 75 francs pour 100 de perte ; à Nantes, 65 pour 100 ; à Nîmes, sommes dépensées presque en pure perte ; à Arles, 61 pour 100.

[11] Ce changement de destination, devenu le texte de calomnies grossières, ne fut décidé par M. Arago qu’après qu’il eut pris l’avis de M. Laforest, maire de Lyon, de M. Delahante, receveur général, de M. Magimel, inspecteur des finances, de M. Olivier, directeur du comptoir d’escompte. Tout le monde tomba d’accord qu’il fallait courir au péril le plus pressant, et qu’on ne pouvait, sans s’exposer à d’horribles malheurs, ajourner la paye de 20.000 ouvriers en armes. Le gouvernement provisoire approuva, d’ailleurs, la mesure de M. Arago.

[12] Les mots en italique sont extraits textuellement des journaux ultramontains de Lyon.

[13] Nous devons être impartiaux, même pour eux (les Voraces), dît l’Annuaire de Lyon (1849), publié par un conservateur ; on n’eut à leur reprocher aucun attentat contre les personnes, ni contre les propriétés ; ils ne coûtèrent rien à la ville, etc.

[14] Le général Rey, commandant de l’artillerie, et M. Arago s’entre-accusèrent plus tard, dans une polémique très-vive, de ces scènes regrettables.

[15] L’annuaire conservateur déjà cité lui rend ce témoignage : M. Emmanuel Arago a montré du courage et du dévouement dans quelques circonstances critiques ; il avait mission d’empêcher à tout prix l’effusion du sang, et il a réussi. (p. 64)

[16] On sait que, selon la légende, Madeleine demeura sept ans dans la grotte de la Sainte-Baume. De pieux pèlerinages attestent le lieu où saint Lazare et saint André moururent.

[17] Les trois autres étaient Lyon, Nantes et Bordeaux.

[18] Cette commission s’acquitta de ses fonctions avec une intelligence et un dévouement si parfaits que lors des élections municipales, bien qu’on fût alors en pleine réaction contre l’esprit républicain, tous les membres furent réélus.

[19] Particulièrement les travaux du canal qui conduit à Marseille les eaux de la Durance et les distribue dans la ville ; le nivellement de la place de la Corderie, qu’aucune des administrations précédentes n’avait pu mener à bonne fin, à cause de l’opposition opiniâtre du génie militaire ; la promenade du Prado, etc.

[20] Le comptoir d’escompte de Marseille fut le premier qui fonctionna dans les départements. La chambre du commerce en fit les fonds principaux. Les portefaix déposèrent une somme de 60.000 francs.

[21] En réponse à une dépêche du ministre de l’intérieur qui demandait l’opinion des commissaires sur l’utilité d’un retard, M. Ollivier répondit par les considérations suivantes qui pouvaient s’appliquer à la presque totalité des départements :

À Marseille et dans les départements que je représente, la respiration sociale, si je puis parler ainsi, est suspendue jusqu’aux élections. Jusqu’à cette époque aucune affaire ne se fera, et si le délai se prolonge la stagnation pourra devenir un immense désastre. L’opinion du commerce, en majorité ici, ne saurait être douteuse ; elle se fortifie de celle des travailleurs qui souffrent beaucoup de la suspension d’un grand nombre d’usines. Les malheureux consentent à ajourner leurs prétentions jusqu’à l’Assemblée constituante, mais à la condition qu’on n’éloignera pas cette époque désirée. Certes, les élections prochaines ne permettront pas à certaines personnes inconnues, qui tombent sur nous de Paris comme des nuées de sauterelles, de préparer leurs candidatures ; mais, d’autre part, elles empêcheront les partis vaincus de nouer leurs trames. Les conservateurs du passé ont besoin de temps pour préparer leurs intrigues ; nous, pour faire consacrer nos principes, nous n’avons besoin que d’enthousiasme. (Le commissaire du gouvernement au ministre de l’intérieur, Marseille, le 22 mars 1848.)

[22] Dans une dépêche du ministère de l’intérieur, adressée le 18 mars à M. Émile Ollivier, le secrétaire général, M. Jules Favre, s’exprime ainsi, au nom du ministre : Je partage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, qui, légitimiste seulement dans la forme, est au fond un patriote sincère, et dont l’éloquence, comme vous le dites avec raison, est une des gloires du pays. En principe, d’ailleurs, je ne crois pas que le succès des candidatures légitimistes, bien entendu toutefois à défaut d’autres, présente un danger réel. Les hommes les plus remarquables de ce parti, comprenant enfin qu’ils représentent des idées sans racines dans le pays, ont sincèrement adhéré à l’ordre de choses nouveau, les autres seront sans action sur l’Assemblée.

[23] Voir aux Documents historiques, n° 26.

[24] Il arrive ainsi que les arbres des forêts de l’État pourrissent sur place, tandis que les paysans manquent de bois à brûler. Durant, les hivers rigoureux, il y a eu des exemples de personnes mortes de froid, dans des communes tout environnées de forêts.

[25] À Besançon, par exemple, où, sur une question d’étiquette entre les commissaires et le général Baraguay-d’Hilliers, une émeute de la garde nationale avait forcé les commissaires à quitter la place, le commissaire général, M. J. Demontry, ayant adressé un rapport (8 avril) au ministre, ne reçut aucune réponse.