LE RÉGIME FÉODAL EN BOURGOGNE JUSQU’EN 1360

LIVRE III. — LES TROIS GOUVERNEMENTS

SECTION III. — ADMINISTRATION MONARCHIQUE

 

CHAPITRE XI. — CRÉATION DE L’ADMINISTRATION DUCALE.

 

 

On ne veut ici qu’indiquer les procédés par lesquels s’est créée cette administration ; un examen détaillé sortirait du cadre de cette étude.

 

§ 1 Comment est né le gouvernement.

La Bourgogne resta ainsi jusqu’au milieu du XIVe siècle sans gouvernement central au-dessus des petits gouvernements féodaux des seigneuries et des communes.

Mais, en 1360, le titre de duc passe dans une famille habituée au pouvoir royal, et en un demi-siècle la province se trouve soumise à un gouvernement monarchique.

C’est que tout servait le duc : le respect pour sa qualité, sa richesse, le train magnifique de sa maison, l’étendue de ses domaines, le grand nombre de ses hommes de tout genre, vilains, gens de commune, nobles, officiers, et par-dessus tout l’épuisement des grandes familles du pays, le vague des institutions féodales et la confusion croissante des idées en matière de pouvoir. On cessait de distinguer les nobles vassaux du duc à cause du domaine des seigneurs a vassaux du duc à cause du duché, ce qui transformait le lien nominal d’hommage en un lien de sujétion. Et cette suzeraineté féodale, on la confondait de plus en plus avec la souveraineté dont la tradition, oubliée pendant quatre siècles, se ranimait à l’étude du droit romain.

Tous les pouvoirs sont confondus. — L’armée des agents au service du duc profila de ces avantages pour conquérir la province ; et tous ceux qui ne trouvaient plus les institutions simples des petites sociétés féodales' à la mesure de leurs besoins, travaillèrent avec eux à rétablir un pouvoir unique. Tous ensemble parvinrent à brouiller tous les pouvoirs et tous les modes de gouvernement, à mélanger la coutume féodale avec le droit impérial et les théories de la souveraineté si complètement qu’à partir du XVe siècle on s’enfonce dans un fourré de plus en plus impraticable de règles et de pratiques contradictoires.

Les baillis, lieutenants du duc, confondent toutes les justices : hommes de commune, nobles du domaine, grands seigneurs vassaux, tous sont cités devant leurs assises, où ils jugent en souverains comme délégués du maître. Les justices indépendantes des seigneurs sur leur domaine, qu’ils ne peuvent supprimer, ils se les soumettent, sous couleur de défaut de droit ou de déni de justice. Même la juridiction sur les vilains commence à se brouiller avec la juridiction sur les hommes libres.

Les capitaines du duc incorporent à leurs troupes soldées les bandes des nobles féodaux et les soumettent à leur discipline.

Les receveurs du duc, sortant de ses domaines, perçoivent sur les hommes de tous les seigneurs les subsides qu’il se fait accorder par les Etats, et les mélangent aux revenus qu’il perçoit comme propriétaire ou comme seigneur féodal.

 

§ II. Caractères du gouvernement ducal.

De cette confusion naît un gouvernement nouveau commun à tout le duché. Il se présente pourvu de tous les services nécessaires à un pouvoir central.

Armée. — L’armée, formée de mercenaires mélangés de nobles féodaux[1] sous les ordres de capitaines aux gages du duc, obéit à un seul chef et devient un instrument de défense et de conquête.

Justice. — La justice est rendue souverainement par les conseillers du duc ou par ses baillis à tous les hommes de la province. Les justices domaniales d’exploitation, les justices féodales d’arbitrage et de commune se fondent ou se subordonnent ; il se crée une échelle d’appel[2] du prévôt ou juge seigneurial au bailli, du bailli aux auditeurs, et des auditeurs au Parlement. En même temps la composition et la procédure des tribunaux se fixe. Cette justice n’est plus demandée par les parties comme un service ; elle leur est imposée par une autorité supérieure.

Administration. — La police et l’administration se créent dans la main des baillis ; ils envoient leurs sergents sur tous les domaines et habituent les seigneurs et les communes à subir leur surveillance.

Finances. — Les finances ne sont plus réduites aux revenus personnels du duc. Tous les membres de la société active réunis en Etats s’habituent à permettre à leur chef de lever sur eux ou sur leurs hommes, sous le nom d’aides, des taxes considérables. Les collecteurs des aides joints aux intendants des domaines forment une armée puissante dans la main du duc.

Il y a dès lors une armée, une justice, une administration et des finances ducales. Et si le duc ne fait pas de lois, il a le pouvoir de bouleverser l’ordre social en faisant des nobles[3].

Tel est le troisième système d’institutions qui s’établit au-dessus de l’exploitation domaniale et du gouvernement féodal. Il a le même caractère confus et incohérent que les classes de la société qui l’ont formé.

Le gouvernement n’est plus fondé sur un contrat, il est une émanation du pouvoir souverain. Si donc il se reconnaît envers les gouvernés le devoir de les défendre et de leur rendre la justice, il ne leur accorde aucun droit. Il ne les consulte que lorsqu’il a besoin de leur argent, et ses revenus propres peuvent le dispenser de leur secours.

Un tel régime n’est ni l’exploitation pure du propriétaire sur ses vilains, car il rend des services désintéressés aux sujets ; ni le gouvernement du seigneur sur ses vassaux, puisqu’il agit de haut en bas et sans contrôle ; ni la domination de l’Empereur sur ses sujets, puisqu’il ne lève de taxes que consenties par les contribuables. Il est un mélange entre les deux systèmes opposés de l’Empire et de la féodalité. L’indépendance féodale persiste dans les mœurs et les prétentions des gouvernés, le despotisme impérial s’établit dans les théories et les procédés des gouvernants. Et ce sont les ressources de l’exploitation domaniale qui permettent au gouvernement de subsister sans rétablir l’impôt romain.

Ainsi se fonde en Bourgogne l’administration monarchique.

 

 

 



[1] Voir le mandement de Charles le Téméraire à ses baillis : « Et en outre faictes crier par tous les lieux de vostre bailliage... en faisanl commandement exprès de par nostre dit seigneur que toutes manières de gens qu’ils se dyent nobles et qu’ils veuillent joyr et usier des privilèges de noblesse et aussi tous aultres de quelque estât ou condition qu’ils soient, qu’Ils ait accoustumé eux armer, se mectent incontinent sus et en point le mieux montez, armés et habillés qu’ils pourront, supposé qu’ils tiennent de fief ou non en faisant contraindre vigoureusement tous ceux que trouverez estre defaillans... » De la Chauvelays, Mémoire sur la composition des armées de Charles le Téméraire. (Mém. de l’Acad. de Dijon, S. III, t. V, 189).

[2] « L’ordre des appeaulx en Bourgogne sont par ordre : c’est à savoir du prévost à bailli, du bailli aux auditeurs à Beaulne, des auditeurs au parlement à Beaune, du parlement de Beaune au parlement à Paris et là se prend la fin des causes. » (Enquête de Châtillon), Garnier, I, 196.

[3] Les actes d’anoblissement conservés aux Archives commencent avec le XVe siècle.