LE RÉGIME FÉODAL EN BOURGOGNE JUSQU’EN 1360

LIVRE III. — LES TROIS GOUVERNEMENTS

SECTION PREMIÈRE. — EXPLOITATION DOMANIALE

 

CHAPITRE II. — EXPLOITATION DES TERRES.

 

 

§ 1 Origine.

Le domaine d’une villa, dès le temps des Romains, se divisait en deux parts, l’une que le maître faisait valoir pour son compte par les mains de ses esclaves, l’autre qu’il divisait en parcelles et donnait à ferme à des colons. Dès le XIIIe siècle on trouve dans les villas de Bourgogne la terre réservée au maître (terra indominicata) opposée aux manses abandonnés aux colons et aux esclaves (colonicæ, mansi ingénuites et serviles). Cette partie du domaine, la plus considérable d’abord, se fondit peu à peu. A mesure que le propriétaire dispersait sa troupe d’esclaves en distribuant à chacun une tenure, il réduisait sa terre et s’ôtait les moyens de la cultiver. C’est ainsi que le finage de chaque ville en vint à se partager presque tout entre les vilains.

Toutefois la terre seigneuriale[1] ne disparut jamais. Jusqu’au XIVe siècle on trouve toujours mentionnés dans les actes de propriété, à la, suite des châteaux et des villes et en tête de la liste des droits, les champs, prés, vignes et bois. Toutes ces terres appartiennent en propre au seigneur et sont distinctes des tenures des paysans qui restent de son domaine, mais sur lesquelles il n’a plus le droit que de prélever des redevances.

 

§ II. De quoi se compose la terre seigneuriale.

Le château. —Voici d’après le terrier du duc et les reprises de fief, de quoi se compose le domaine d’un seigneur. Le centre est l’habitation du propriétaire. Celle d’un seigneur qui possède une châtellenie est d’ordinaire un château fort muni de tours et d’un donjon, entouré d’un ou de deux fossés et capable d’opposer une longue résistance. Les nobles inférieurs n’ont le plus souvent qu'une maison forte à l’abri d’un coup de main. Le bâtiment qui sert de centre à un domaine d’Eglise est aussi une maison forte.

Châteaux et maisons ont été bâtis à l’origine pour servir de logement et de forteresse au possesseur du domaine. Il se trouvait sur les terres d’Eglise des maisons de maître habitées par des régisseurs, lorsque le domaine n’était contigu ni au monastère ni à une obédience : le respect pour le couvent garantissait ses terres. Mais un laïque n’eût pu protéger un domaine isolé ; s’il ne pouvait l’habiter lui-même, il fallait l’inféoder à un homme d’armes. Toute maison forte en ce temps était donc la demeure d’une famille noble. A mesure que l’ordre se rétablit, il devint plus facile de conserver un domaine sans y habiter et les laïques commencèrent à posséder plusieurs terres éloignées. On voit dans les reprises de fief du XIIIe siècle que la plupart des seigneurs avaient plus d’un château. Ceux qu’ils n’habitaient pas eux-mêmes, ils les donnaient à surveiller à un intendant. C’est ainsi que, sur les terres du duc, le château sert de logement au châtelain ; lorsqu’il peut servir à la défense du pays, il est occupé en outre par une petite garnison[2] sous les ordres d’un capitaine.

Ces édifices ressemblent plus à des forteresses qu’à des maisons de seigneur. Construits pour la défense en un temps de complète barbarie, ils sont peu accommodés à un régime de paix. Quand le duc ou la duchesse veulent passer quelques jours dans un château, le châtelain mentionne les travaux faits pour rendre quelques chambres habitables.

Ces châteaux, outre les appartements du maître et les logements des gens d’armes et des domestiques renferment une prison et souvent une basse fosse dans laquelle on laisse couler le prisonnier au moyen d’une corde[3].

L’intendant surveille et fait réparer tous ces bâtiments. En cas de danger il met le château en défense, et convoque les vilains pour faire le guet.

Dépendances du château. — Au château sont attachés un verger, un jardin de rapport et une petite pièce de terre. Le seigneur les faisait cultiver sans doute par ses domestiques ; là où il ne réside plus l’intendant les afferme ou les amodie.

Terres. — Derrière le château et ses dépendances commencent les domaines. Ils varient de contenance, mais la composition et la façon de les exploiter semblent uniformes. En général on dirait que le propriétaire s’est réservé les cultures les plus productives et celles qui demandent le moins de main d’œuvre.

La liste des domaines comprend presque partout :

1° les terres arables ou « gaignables » — la contenance indiquée en journaux.

2° les prés mesurés par soitures (sectura),

3° les vignes mesurées par ouvrées,

4° les bois mesurés par arpents,

5° les saulsaies et les oseraies,

6° les rivières et les étangs.

Sur tous ces biens, les vilains n’ont aucun droit ; le maître du château en a seul la jouissance. Ce sont les restes du domaine que le propriétaire romain faisait cultiver jadis par ses esclaves.

 

§ III. Modes d’exploitation.

Au XIVe siècle tous les vilains ont leur tenure propre ; il n’en reste plus aucun dans la maison du maître et ses domestiques ne sont pas gens à employer à la culture. Comment le seigneur fera-t-il valoir ses terres ? trois procédés sont en usage.

Journaliers. — 1° Quelquefois le propriétaire loue des journaliers et leur donne un salaire. C’est le moyen qu’emploient les châtelains du duc pour ouvrer ses vignes, travail long et difficile. Ces journaliers se recrutent peut-être parmi les paysans des environs.

Amodiateurs. — 2° Souvent au lieu d’un salaire en argent, les travailleurs reçoivent une partie des produits. On trouve ce système appliqué à la vendange et à la fenaison[4].

Corvée. — 3° Mais le procédé le plus général est la corvée. Les vilains du domaine doivent un nombre fixé de journées de travail, et le seigneur les applique à ses terres. La corvée paraît employée, aussi bien que les deux premiers systèmes, pour faucher, faner et vendanger. On la voit même fonctionner à côté du salaire sur un même domaine, quelquefois[5] sur une même pièce de terre. Les champs semblent cultivés uniquement par corvée[6].

Pour les eaux et les bois, l’intendant[7] les surveille et les fait valoir au moyen d’agents[8] ou de journaliers.

Tel est le domaine annexé au château. Le seigneur en laisse souvent affermer ou amodier une partie, mais il ne le démembre plus. La terre seigneuriale, dès le xi e siècle, a cessé d’être envahie et rongée par les tenures de vilains. Ce sont les tenures au contraire qui font parfois retour à la terre seigneuriale. On trouve souvent sur les terres du duc, outre le domaine, des parcelles qui viennent de confiscation, abandon ou déshérence, « des échoites. » L’intendant les afferme, en attendant de les céder à un tenancier.

 

§ IV. Progrès dans l'exploitation.

Deux grands changements se sont donc faits sur les domaines depuis le temps des propriétaires romains.

1° La terre réservée au maître est devenue la plus petite portion du domaine, les tenures isolées forment la plus grosse part. La petite culture commence à chasser la grande.

2° Sur la terre même du maître, la bande d’esclaves a fait place aux tenanciers corvéables, aux amodiateurs et aux journaliers à gages. La corvée est encore un reste du système romain, elle est un esclavage restreint et adouci. Mais les autres procédés sont déjà ceux des temps modernes. Le XIVe siècle est à mi-chemin entre la grande et la petite culture, entre le travail servile et le travail libre.

 

 

 



[1] L'expression terra indominica ne se trouve plus depuis le XIe siècle ; elle est remplacée quelquefois par le mot demenure.

[2] De quelques hommes seulement. V. les Comptes des châtelains.

[3] On trouve, dans les Comptes de châtelains, la mention d’achat de « cordes pour avaler en crot » (c’est-à-dire faire descendre dans la fosse) un prisonnier.

[4] Arch. B., 10424, f. 74. — Arch. B., 400. Terrier de Vilaines.

[5] Arch. B., 400.

[6] Si bien que le mot corvée se trouve employé comme synonyme de champ. Brazey. Arch. B., 400.

[7] Sur les terres du duc on trouve un intendant spécial, le gruyer.

[8] On trouve dans les comptes du duc « les forestiers et leurs maignies ».