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§ 1 Origine. Le
domaine d’une villa, dès le temps des Romains, se divisait en deux parts,
l’une que le maître faisait valoir pour son compte par les mains de ses
esclaves, l’autre qu’il divisait en parcelles et donnait à ferme à des
colons. Dès le XIIIe siècle on trouve dans les villas de Bourgogne la terre
réservée au maître (terra indominicata) opposée aux manses abandonnés
aux colons et aux esclaves (colonicæ, mansi ingénuites et serviles). Cette partie du domaine, la
plus considérable d’abord, se fondit peu à peu. A mesure que le propriétaire
dispersait sa troupe d’esclaves en distribuant à chacun une tenure, il
réduisait sa terre et s’ôtait les moyens de la cultiver. C’est ainsi que le
finage de chaque ville en vint à se partager presque tout entre les vilains. Toutefois
la terre seigneuriale[1] ne disparut jamais. Jusqu’au
XIVe siècle on trouve toujours mentionnés dans les actes de propriété, à la,
suite des châteaux et des villes et en tête de la liste des droits, les
champs, prés, vignes et bois. Toutes ces terres appartiennent en propre au seigneur
et sont distinctes des tenures des paysans qui restent de son domaine, mais
sur lesquelles il n’a plus le droit que de prélever des redevances. § II. De quoi se compose la terre seigneuriale. Le
château. —Voici
d’après le terrier du duc et les reprises de fief, de quoi se compose le
domaine d’un seigneur. Le centre est l’habitation du propriétaire. Celle d’un
seigneur qui possède une châtellenie est d’ordinaire un château fort muni de
tours et d’un donjon, entouré d’un ou de deux fossés et capable d’opposer une
longue résistance. Les nobles inférieurs n’ont le plus souvent qu'une maison
forte à l’abri d’un coup de main. Le bâtiment qui sert de centre à un domaine
d’Eglise est aussi une maison forte. Châteaux
et maisons ont été bâtis à l’origine pour servir de logement et de forteresse
au possesseur du domaine. Il se trouvait sur les terres d’Eglise des maisons
de maître habitées par des régisseurs, lorsque le domaine n’était contigu ni
au monastère ni à une obédience : le respect pour le couvent garantissait ses
terres. Mais un laïque n’eût pu protéger un domaine isolé ; s’il ne pouvait
l’habiter lui-même, il fallait l’inféoder à un homme d’armes. Toute maison
forte en ce temps était donc la demeure d’une famille noble. A mesure que
l’ordre se rétablit, il devint plus facile de conserver un domaine sans y
habiter et les laïques commencèrent à posséder plusieurs terres éloignées. On
voit dans les reprises de fief du XIIIe siècle que la plupart des seigneurs
avaient plus d’un château. Ceux qu’ils n’habitaient pas eux-mêmes, ils les
donnaient à surveiller à un intendant. C’est ainsi que, sur les terres du
duc, le château sert de logement au châtelain ; lorsqu’il peut servir à la
défense du pays, il est occupé en outre par une petite garnison[2] sous les ordres d’un capitaine. Ces
édifices ressemblent plus à des forteresses qu’à des maisons de seigneur.
Construits pour la défense en un temps de complète barbarie, ils sont peu
accommodés à un régime de paix. Quand le duc ou la duchesse veulent passer
quelques jours dans un château, le châtelain mentionne les travaux faits pour
rendre quelques chambres habitables. Ces
châteaux, outre les appartements du maître et les logements des gens d’armes
et des domestiques renferment une prison et souvent une basse fosse dans
laquelle on laisse couler le prisonnier au moyen d’une corde[3]. L’intendant
surveille et fait réparer tous ces bâtiments. En cas de danger il met le
château en défense, et convoque les vilains pour faire le guet. Dépendances
du château. —
Au château sont attachés un verger, un jardin de rapport et une petite pièce
de terre. Le seigneur les faisait cultiver sans doute par ses domestiques ;
là où il ne réside plus l’intendant les afferme ou
les amodie. Terres. — Derrière le château et ses
dépendances commencent les domaines. Ils varient de contenance, mais la
composition et la façon de les exploiter semblent uniformes. En général on
dirait que le propriétaire s’est réservé les cultures les plus productives et
celles qui demandent le moins de main d’œuvre. La
liste des domaines comprend presque partout : 1° les
terres arables ou « gaignables » — la contenance indiquée en journaux. 2° les
prés mesurés par soitures (sectura), 3° les
vignes mesurées par ouvrées, 4° les
bois mesurés par arpents, 5° les
saulsaies et les oseraies, 6° les
rivières et les étangs. Sur
tous ces biens, les vilains n’ont aucun droit ; le maître du château en a
seul la jouissance. Ce sont les restes du domaine que le propriétaire romain
faisait cultiver jadis par ses esclaves. § III. Modes d’exploitation. Au XIVe
siècle tous les vilains ont leur tenure propre ; il n’en reste plus aucun
dans la maison du maître et ses domestiques ne sont pas gens à employer à la
culture. Comment le seigneur fera-t-il valoir ses terres ? trois procédés
sont en usage. Journaliers. — 1° Quelquefois le
propriétaire loue des journaliers et leur donne un salaire. C’est le moyen
qu’emploient les châtelains du duc pour ouvrer ses vignes, travail long et
difficile. Ces journaliers se recrutent peut-être parmi les paysans des
environs. Amodiateurs. — 2° Souvent au lieu d’un
salaire en argent, les travailleurs reçoivent une partie des produits. On
trouve ce système appliqué à la vendange et à la fenaison[4]. Corvée. — 3° Mais le procédé le plus
général est la corvée. Les vilains du domaine doivent un nombre fixé de
journées de travail, et le seigneur les applique à ses terres. La corvée
paraît employée, aussi bien que les deux premiers systèmes, pour faucher,
faner et vendanger. On la voit même fonctionner à côté du salaire sur un même
domaine, quelquefois[5] sur une même pièce de terre.
Les champs semblent cultivés uniquement par corvée[6]. Pour
les eaux et les bois, l’intendant[7] les surveille et les fait
valoir au moyen d’agents[8] ou de journaliers. Tel est
le domaine annexé au château. Le seigneur en laisse souvent affermer ou
amodier une partie, mais il ne le démembre plus. La terre seigneuriale, dès
le xi e siècle, a cessé d’être envahie et rongée par les tenures de vilains.
Ce sont les tenures au contraire qui font parfois retour à la terre
seigneuriale. On trouve souvent sur les terres du duc, outre le domaine, des
parcelles qui viennent de confiscation, abandon ou déshérence, « des
échoites. » L’intendant les afferme, en attendant de les céder à un
tenancier. § IV. Progrès dans l'exploitation. Deux
grands changements se sont donc faits sur les domaines depuis le temps des
propriétaires romains. 1° La
terre réservée au maître est devenue la plus petite portion du domaine, les
tenures isolées forment la plus grosse part. La petite culture commence à
chasser la grande. 2° Sur la terre même du maître, la bande d’esclaves a fait place aux tenanciers corvéables, aux amodiateurs et aux journaliers à gages. La corvée est encore un reste du système romain, elle est un esclavage restreint et adouci. Mais les autres procédés sont déjà ceux des temps modernes. Le XIVe siècle est à mi-chemin entre la grande et la petite culture, entre le travail servile et le travail libre. |
[1]
L'expression terra indominica ne se trouve plus depuis le XIe siècle ;
elle est remplacée quelquefois par le mot demenure.
[2]
De quelques hommes seulement. V. les Comptes des châtelains.
[3]
On trouve, dans les Comptes de châtelains, la mention d’achat de « cordes pour
avaler en crot » (c’est-à-dire faire descendre dans la fosse) un prisonnier.
[4]
Arch. B., 10424, f. 74. — Arch. B., 400. Terrier de Vilaines.
[5]
Arch. B., 400.
[6]
Si bien que le mot corvée se trouve employé comme synonyme de champ. Brazey.
Arch. B., 400.
[7]
Sur les terres du duc on trouve un intendant spécial, le gruyer.
[8]
On trouve dans les comptes du duc « les forestiers et leurs maignies ».