LE RÉGIME FÉODAL EN BOURGOGNE JUSQU’EN 1360

LIVRE DEUXIÈME. — LES TROIS COUCHES DE LA SOCIÉTÉ

SECTION III. —  COUCHE DE LA PÉRIODE MONARCHIQUE

 

CHAPITRE VIII. — LES BOURGEOIS DU DUC.

 

 

Il y avait dans le duché des hommes qui, sans être serviteurs du duc, s’étaient assuré l'avantage d’être couverts de sa protection : on les appelait bourgeois ou communs du duc.

 

§ I. Origine.

Les origines de l’institution sont obscures. Elle semble se rattacher à l’usage très ancien de la garde. La garde se montre dès le IXe siècle, comme un produit naturel des mœurs. En un temps où aucun pouvoir public ne protégeait plus les particuliers, où tout homme désarmé avait besoin d’un défenseur, elle était le procédé le plus simple pour s’en donner un ; il suffisait d’une redevance payée au gardien.

Aussi voit-on le contrat de garde[1] paraître en même temps que le contrat de fief, et il ne manque pas d’historiens qui conçoivent le rapport du seigneur et des paysans comme un rapport de gardien à gardés[2]. L’erreur est fort naturelle. Si parle fait, les paysans n’ont point en à se mettre sous la garde du seigneur, c’est qu’il était déjà leur maître. Et si le contrat de fief s’est organisé sur d’autres règles, c’est que l’inférieur, étant homme d’armes lui-même, avait besoin d’une solde, non d’une protection : il se gardait lui-même.

Mais pour quiconque n’était ni vilain ni homme d’armes, pour les clercs et les gens des villes, la garde est restée durant le moyen-âge la seule garantie de sécurité au milieu de la société féodale. Beaucoup de seigneurs étaient gardiens de monastères ; et dans l’énumération des droits, presque toujours les gardes figurent à la suite des villes et des fiefs. On a parlé ailleurs de la garde des clercs.

Le conduit. — Pour les gens des villes la garde était le plus souvent inutile. N’étaient-ils pas gardés par les membres de leur commune et leurs échevins ? Une protection nouvelle ne devenait nécessaire que lorsqu’ils s’aventuraient hors de la banlieue sur les terres des seigneurs. Tel était le cas des marchands. Ceux-là sentaient le besoin d’être défendus et s’adressaient à un seigneur qui se chargeait de les « conduire », de les garder, et même de les recommander à un autre seigneur. C’est ainsi qu’en 1280 le sire de Pagny prie le duc[3] « de recevoir des marchands citoyens d’Arras sous sa sauvegarde, protection et conduite avec leurs biens, leurs familles et leurs choses jusqu’au terme de 9 ans. »

Le contrat[4] était avantageux pour les deux parties ; s’il assurait le gardé, il était une source de revenus et de puissance pour le gardien. L’usage devait donc se répandre à mesure que les commerçants devenaient plus riches et plus hardis. La garde des non nobles à son tour fut une branche de revenus que chaque seigneur défendait contre les empiètements du voisin. « Notre cher et fidèle duc de Bourgogne, écrit en 1324 le roi de France, à ses baillis de Sens et de Mâcon[5], nous a fait savoir en complaignant que vous et quelques-uns de nos châtelains, prévôts et sergents de vos bailliages, receviez ses hommes et sujets sous votre garde et mettiez sur leurs biens la main royale contrairement aux ordonnances du royaume . . . empêchant par là le dit duc dans sa juridiction injustement et à son grand dommage. »

 

§ II. La bourgeoisie.

On ne saisit pas dans les documents le passage de la garde à la bourgeoisie. Mais les deux institutions produisent les mêmes effets : elles mettent l’homme sous la protection spéciale et la juridiction du seigneur, moyennant redevance. Et ce qui donne le droit de les assimiler, c’est que le terrier général du duc emploie les deux mots indifféremment. Voici un article d’un chapitre de la châtellenie de Talant. « C’est la cire que l’on doit en la chapelle de Thalant tant de rente que de bourgeoisie. » — Suit la liste des redevances de cire dues par 12 personnes « qui sont en la bonne garde de Monseigneur » —. Puis : « Des habitants de Spoy, et sont tousjours mais en la bonne garde Monseigneur par chascun an paiant en Talant à la teste de Toussaint 25 livres. » Talant était une commune privilégiée fondée par le duc comme place forte[6] et dont les bourgeois étaient ses créatures. Or, parmi les hommes énumérés dans cette liste se trouvent des habitants de toute la province[7]. On peut en conclure que le moyen d’entrer en la garde perpétuelle du duc est d’être reçu bourgeois dans sa commune de Talant ; ce privilège s’achète par une redevance annuelle soit en argent soit en cire[8].

Le duc avait des bourgeois ou commans dans plusieurs autres de ses villes, à Châtillon[9], à Pontailler[10] et même dans de simples villages[11]. L’institution est si bien fixée dès les premières années du xiv e siècle qu’on voit en 1315 des seigneurs faire promettre au duc « que il ne ses successeurs ne peuvent ne doivent retenir leurs hommes de la dicte terre comme ses commans »[12].

Le privilège des commans est d’être protégés directement par les officiers du duc et de ne pouvoir être jugés que par lui. S’ils sont arrêtés par un autre justicier, les agents de la ville où ils sont inscrits comme bourgeois les réclament et se les font rendre au besoin par la force. L’enquête de Châtillon décrit ainsi la procédure[13] : « S'aucun des bourgeois de la rue de Chaumont est prins ou ses biens en autrui justice, l’on envoie le sergent de la rue au gouverneur de la justice là où il est détenu pour demander ... la court ... ou la récréance du bourgeois ou de ses biens de par Mgr le Duc, et se l’en ne veut faire ... les Maires ... peuvent contrepainer sur celui qui ledit bourgeois ou ses biens détient ... »

Par ce moyen, le duc soustrait aux seigneurs leurs hommes et en fait ses sujets directs. La garde, en assimilant le gardé au bourgeois d’une commune, le soumet naturellement à la juridiction du gardien et se transforme inévitablement en souveraineté.

Caractère et rôle de la classe monarchique. — Serviteurs et protégés du duc, groupés autour de sa personne ou disséminés dans la province, tous forment une couche nouvelle de la société qui n’a le caractère d’aucune de celles qui l’ont précédée ; parce qu’elle unit les caractères opposés des deux couches romaine et féodale. Comme les vilains elle se compose d’hommes soumis à un maître sans aucune garantie légale, sans un contrat qui règle leurs droits et leurs devoirs, sans une association qui les soutienne, car le seul lien qui les unisse entre eux est celui qui attache ensemble les paysans d’une même ville : l’obéissance au même maître.

Pour le reste ils ressemblent aux féodaux, nobles et bourgeois, parmi lesquels ils se recrutent. Ils en ont les mœurs guerrières et indépendantes, l’habitude de commander et de faire respecter leur honneur même par le prince.

Ainsi ils diffèrent des féodaux par la situation légale, des vilains par le rang et la pratique. Leur état repose sur la règle romaine de la soumission des sujets et l’habitude féodale de l’indépendance des vassaux.

Ce sont d’abord les habitudes qui dominent le principe. De même que dans l’Eglise, le clergé de mœurs féodales a fait plier le système d’autorité, les officiers de mœurs féodales ramènent le gouvernement au train d’une maison privée. Mais, plus les mœurs redeviendront urbaines et sociales, plus le principe reprendra le dessus, plus les hommes du duc deviendront souples et semblables aux sujets de l’Empereur.

Déjà ils sont une nouveauté étrange pour ce temps de morcèlement. Tandis que tous les corps, seigneuries ou communes, restent enserrés dans d’étroites limites, eux forment dans toute la province une seule armée sous un seul chef. Ils rappellent aux hommes libres du duché qui ne s’étaient sentis jusque-là que comme vassaux d’un seigneur ou membres d’une commune qu’au-dessus de cette petite association, de jour en jour plus insuffisante, s’élève un souverain commun investi de toute antiquité de droits illimités sur tous les hommes de la province. Eux-mêmes sont les membres vivants du corps dont il est la tête. Ils représentent l’unité par leur exemple et la préparent par leurs actes.

Au milieu du XIVe siècle cette classe est faible encore et peu nombreuse ; à peine la peut-on distinguer de la classe des féodaux. Le duc n’est guère que le suzerain de beaucoup de vassaux et le propriétaire de grands domaines ; son autorité comme souverain est reconnue tout au plus dans les villes. Ses officiers n’ont de pouvoir que sur ses terres ; ils ne pénètrent pas sur celles des seigneurs ; et sur les communes ils n’exercent les droits du maître que par l’entremise des échevins. Ses baillis ne peuvent faire venir à leurs assises que les petits nobles ; les seigneurs savent se passer d’eux pour vider leurs querelles. Son conseil n’est qu’une cour d’arbitrage. Ses bourgeois sont isolés, clairsemés, sans doute, tant on a peine à trouver leur trace.

Progrès de cette classe. — C’est pourtant cette classe qui en moins d’un siècle fera la conquête du duché et mettra la classe des féodaux sous ses pieds. Qu’on revienne dans la province au temps de Philippe le Bon. Une nuée d’officiers remplit la cour et la province : conseillers, intendants, argentiers, trésoriers, audienciers, maréchaux, chambellans, chevaliers du corps, écuyers de la chambre, maîtres d’hôtel, clerc des offices, sommeliers de corps et de chambre, fourriers et huissiers de la chambre, de salle, de cabinet, huissiers et sergents d’armes, pages, valets de chambre, de salle, de cabinet, de torche, garde-bûches, tapissiers, garde des joyaux, médecins, chirurgiens, sommeliers de la paneterie, garde-linge, porte-nappes, oublieurs, lavandiers, boulangers, échansons, garde- bûches, écuyers tranchants, queux, fruitiers, écuyers d’écurie, chevaucheurs, pages, palefreniers d’écurie, armuriers, valets de forge, veneurs, louvetiers, fauconniers, etc.[14]

Les bourgeois du duc deviennent si nombreux que les seigneurs s’alarment et prient le duc d’adresser à ses agents la déclaration qui suit : « Défendons à nos sergents et à nos prévôts qu’il ne teignent com- mans ne bourgeois se il n’est couchant et levant au lieu où il se advouera pour bourgeois. Défendons à nos sergents qu’il ne advouent nouveaux bourgeois des hommes dessous nos subgies[15]. »

Quant au prince, qui veut mesurer le chemin parcouru peut rapprocher les noms de Philippe de Rouvres et de Charles le Téméraire. Le pouvoir central est si absolu qu’en passant dans la main du roi de France, la province ne changera pas de gouvernement et que le passage est à peine visible dans les registres. C’est à l’arrivée des ducs de la maison de Valois que se ferme en Bourgogne l’âge de l’indépendance féodale.

 

Ainsi la société en Bourgogne s’est élevée étage par étage ; pendant la période impériale, les vilains et le bas clergé, pendant l’âge féodal les trois états, nobles laïques, nobles d’Eglise et communes, pendant l’âge monarchique qui commence au XIVe siècle, les officiers et les bourgeois du duc.

Chaque couche porte dans ses habitudes la marque du temps qui l’a formée ; les vilains ont l’obéissance servile du Bas-Empire au maître qui les exploite ; les féodaux élevés dans un âge où l’individu était, par la chute du pouvoir, livré à lui-même, réclament une liberté sans limites et n’admettent de devoirs que volontairement consentis par un contrat, de fief, de garde ou de commune ; les gens du prince, entrés sur la scène quand le système impérial du pouvoir absolu se relevait confusément au milieu des mœurs féodales, ont pareillement les caractères confus et contradictoires des deux régimes : leurs habitudes sont celles de l’indépendance, leurs principes ceux de l’autorité ; ils les accordent dans la pratique en tournant vers le maître le côté de l’obéissance romaine, vers les sujets le côté de la rudesse féodale.

Chacune a son gouvernement conforme à son caractère, avec des principes, des procédés et un but propres. Sur les vilains s’étend l’exploitation domaniale au profit du maître, reste du régime romain.

Les classes féodales ont le gouvernement du contrat fondé sur les habitudes d’indépendance du moyen-âge.

Les gens du duc[16] établissent l’administration monarchique, compromis entre l’exploitation et le gouvernement, demi-romaine, demi-féodale.

 

 

 



[1] Voir le chapitre IV sur les nobles d’Eglise.

[2] Telle semble être l’opinion de M. Taine. (L'Ancien régime, liv. I, ch. I, 2.) « Celle-ci est une gendarmerie à demeure... — Par degrés entre le chef militaire du donjon et les anciens colons de la campagne ouverte, la nécessité établit un contrat tacite qui devient une coutume respectée. Ils travaillent pour lui... il faut bien qu’il nourrisse sa troupe. » Il se peut que ce régime ait été celui des pays germaniques, où les paysans libres et propriétaires s’étaient conservés. Dans les pays de l'ancien empire romain, où quatre siècles de régime urbain avaient anéanti les cultivateurs libres, il faut toujours, pour expliquer les institutions du Xe siècle, partir de la grande propriété.

[3] Pérard, p. 548.

[4] Beaucoup de chartes de communes contiennent des articles relatifs à la garde et au conduit. Il était naturel de s’adresser de préférence au seigneur de la commune. Voir aussi Gallia Christiana, c. 495.

[5] Plancher, Preuves, II, 213.

[6] Sur une colline abrupte aux portes de Dijon. (Voir Garnier, le château de Talant.)

[7] Des gens de Dijon, de Mirebeau, de Saumaise, de Chalon, le maire de Gemeaux.

[8] La cire est la redevance des hommes libres.

[9] Voir la procédure pour être reçu bourgeois de la rue de Chaumont à Châtillon, dans l’enquête rédigée en 1379 par le bailli de la Montagne. (Garnier, Communes, I).

[10] Arch. B., 400.

[11] Arch. B., 4177, Inv.

[12] Arch. B., 10434, f. 112, v°.

[13] Garnier, Communes, I, 196.

[14] Voir leurs quittances de gages aux Archives de la cour des comptes. Inv., t. I.

[15] Delamarre, Mémoires, p. 308.

[16] On néglige à dessein le gouvernement de l’Eglise, qui se règle suivant des principes immuables.