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§ I. Origine. Au-dessus
des vilains et des états féodaux une troisième assise de la société se
formait autour du maître qui devait s’imposer un jour aux nobles, au clergé
et aux communes. Le
duc romain. —
Ce personnage tenait son rang supérieur d’une vieille tradition. Son titre,
loin d’être l'œuvre du régime nouveau, était un débris de l’antique système
impérial. Les Barbares l’avaient reçu des Romains et leurs rois en le
conférant à leurs compagnons suivaient l’exemple des empereurs. Dès le temps
de Théodose, on appelait dux le commandant des troupes d’une province
frontière. Sous les Barbares, les fonctions de général se fondirent avec
celles de gouverneur et le duc fut un lieutenant du roi investi du pouvoir
dans toute une province tandis que le comte n’avait dans son ressort qu’une
cité ou un pagus. Le
duc carolingien.
— L’administration de la Bourgogne sous les rois barbares est peu connue. On
sait pourtant[1] que vers le VIIe siècle il y
avait sur son territoire un personnage revêtu du titre de duc[2]. Pendant les siècles suivants
cet officier n’apparaît plus et il semble que, suivant l’habitude de
Charlemagne, les rois n’envoyaient plus que des comtes[3]. Sous les derniers
Carolingiens, pendant les incursions des Normands et les brigandages des
grands, il fallut renforcer le pouvoir des chefs militaires. Tout le pays
devenait un champ de bataille ; on le soumit au régime des provinces
frontières en établissant partout des ducs ou, comme disaient les Barbares,
des marquis. La Bourgogne reçut de nouveau un duc. L’acte
le plus ancien dans lequel cet officier soit mentionné est de 877[4], et le premier qui ait porté ce
titre, Richard, est resté célèbre dans la tradition. Son nom réparait dans
plusieurs chartes[5], parfois avec le titre synonyme
de marquis. Le
duc devient héréditaire. — Dans le système impérial, ce personnage n’était qu’un
représentant du roi, révocable à sa volonté ; mais on avait trop besoin de
lui pour oser le toucher. Pourtant son titre n’était point sa propriété et ne
passait pas de plein droit à ses enfants ; il fallait une nomination nouvelle
à chaque génération. Il en fut ainsi pendant plus d’un siècle[6]. Enfin,
la famille de Charlemagne étant tombée, la dynastie nouvelle abandonna tout
espoir de rétablir le système d’administration impérial et se décida à
regarder les descendants des officiers royaux comme des souverains
héréditaires chacun dans son district. En conséquence, au commencement du XIe
siècle, la charge de duc de Bourgogne étant venue à vaquer, un roi de France
la donna à son fils cadet, non plus à titre d’office viager, mais comme une
propriété héréditaire[7]. Ainsi fut fondée la première
maison des ducs de Bourgogne. Le roi
n’avait point entendu nommer un fonctionnaire pour gouverner en son nom ; il
avait donné, à titre gracieux, au nouveau duc et à ses descendants à
perpétuité[8] tous les droits qu’il avait
comme roi dans la province. Il avait créé une dynastie de souverains sous la
seule réserve de l’hommage féodal. Droits
du duc. — Ces
droits dont le roi se dépouillait en faveur du duc étaient tous les anciens
droits régaliens ; ceux du moins qui de leur nature étaient inaliénables
(tous ceux qu’on pouvait aliéner l’avaient été dans les siècles précédents).
Des biens du fisc il ne restait plus une parcelle et le premier duc Robert
méritait le nom de « Robert sans terre[9]. » Tout ce
qui lui restait, c’était l’hommage des principaux seigneurs, la souveraineté
sur les villes fortes[10] que personne n’avait été assez
fort pour s’approprier ; et quelques droits de gîte ou de garde sur les
terres de certains couvents[11]. Entré en possession, on le
voit faire une enquête[12] sur ces débris de pouvoir. Le
duc augmente sa puissance. — Toutefois, ces droits régaliens étaient lucratifs, et le duc
avait dans sa seule dignité une source de revenus aussi abondante que des
domaines. Comme ses dépenses excédaient peu celles d’un autre seigneur, il
eut bientôt de l’argent. Il l’employa tout d’abord à se procurer des terres.
Pendant deux siècles les ducs acquièrent une à une des seigneurs de la
province les châtellenies ou portions de châtellenies à vendre[13]. Tous travaillent à arrondir
leur domaine, achetant quand l’occasion se présente et ne revendant pas ; ils
arrivent au XIIIe siècle à être de beaucoup les plus grands propriétaires de
leur duché. Vers le
même temps ils achèvent de se faire reconnaître comme suzerains par tous les
grands propriétaires. Ils décident, moyennant finance, ceux des seigneurs qui
tenaient encore leur domaine d’héritage (en alleu franc) à le reprendre d’eux en fiefs
et à se déclarer leurs hommes[14]. Le duc
est dès lors revêtu de tous les caractères qui feront de lui un jour le
maître de la province : représentant de l’autorité souveraine, chef des
hommes libres non nobles, suzerain des seigneurs nobles et grand propriétaire
terrier. Par les deux premiers caractères il rappelle son origine impériale,
il a pris les deux autres en entrant dans la féodalité. C’est un mélange
bizarre entre les deux régimes contradictoires de l’Etat absolu et de
l’indépendance des propriétaires. § II. Caractères du pouvoir ducal. Le
duc est un seigneur féodal. — Au XIIe siècle le duc semble avoir oublié l’origine de sa
dignité, il s’est plongé dans les mœurs féodales et s’est fait semblable aux
seigneurs qui l’entourent. Comme eux il est homme d’armes et grand
propriétaire avant tout. Comme eux il passe sa vie en expéditions, en
assemblées et en fêtes, entouré de ses écuyers et de ses vassaux. Comme eux
il laisse administrer ses domaines par des agents. A peine se distingue-t-il
des autres par un train de maison plus nombreux et un plus grand luxe.
Jusqu’au XIIIe siècle il n’a même pas auprès de lui les quatre grands
officiers de toutes les cours du moyen-âge[15]. Au XIVe
siècle les comptes de, dépenses de la maison du duc et de la duchesse
permettent de se représenter leur vie[16]. On les voit faire le tour de
leurs châteaux, rarement fixés à la ville. Leurs grosses dépenses sont celles
de la table. Non que leur cuisine soit fort recherchée[17] : s’il se consomme chaque
semaine tant de viande, de pain, de vin, de volaille, de harengs et d’avoine[18], c'est que leur suite est
nombreuse et vorace ; sans doute aussi une bonne partie est gaspillée. Mais
presque aucune dépense de luxe ne figure dans ces comptes. Evidemment la cour
est prodigue et habituée à l’abondance, mais nullement fastueuse. Qu’on compare
ces comptes à ceux des ducs de la seconde maison, fils de rois de France, on
sentira la différence entre les châteaux de Philippe de Rouvres et les palais
de Philippe le Bon. Aussi longtemps que dure la dynastie locale, le duc n’est
que le premier des seigneurs du duché, plus riche et plus puissant, mais non
pas d’une autre espèce qu’eux. Il
est représentant du roi. — Pourtant, dès ce temps, il est leur supérieur. Les autres
n’ont rang que comme grands propriétaires ; lui, il est revêtu d’une dignité
antique et respectée, qu’il tient du pouvoir central. Bien que ce pouvoir ne
soit plus obéi, jamais on n'a cessé de le reconnaître. Les seigneurs
trouveraient mauvais que le roi intervînt dans leurs affaires ou voulût
gouverner leurs hommes ; mais aucun ne conteste que le roi soit le premier
personnage du royaume, qu’il ait reçu de sa naissance une dignité supérieure,
presque surhumaine : l’Eglise l’enseigne et quiconque en ce temps a une idée
sur la société, le croit. Or, le duc est le représentant héréditaire du roi.
Il lui prête hommage et reçoit de lui l’investiture ; seul entre tous il est
en contact direct avec cette autorité lointaine et vénérée. Le respect qu’on
a pour le roi rejaillit sur le duc : son titre est moindre, il est vrai, mais
combien supérieur encore au simple nom de seigneur ! Il
est suzerain de seigneurs. — Depuis qu’il s’est affermi dans le duché il a acquis un titre
de plus au respect : il est devenu le seigneur des seigneurs de la province.
Les plus considérables ne font pas difficulté de le reconnaître ; ils
l’appellent dans leurs lettres : « mon très cher et redouté seigneur. » Seigneur
des villes et gardien des couvents. — Les hommes d’Eglise ne reconnaissent pas
d’autre chef des laïques que lui et la plupart des abbayes l’acceptent pour
leur gardien. Pour
tous les libres non nobles qui habitent les villes, il est leur maître et
seigneur et il a sur eux la même autorité qu’un propriétaire sur les gens de
commune de son domaine[19]. En sa
personne sont unis la force réelle que lui donnent ses grands domaines, ses
revenus abondants, ses vassaux et ses domestiques nombreux et le prestige
d’une dignité sacrée, débris d’une tradition rompue par la barbarie des mœurs
et la misère des temps, mais que nul n’a cessé de vénérer. Le duc est à la
fois le plus grand seigneur féodal et le seul magistrat légitime de la
province. Le pouvoir des autres n’est qu’un pouvoir de fait ; le sien repose
à la fois sur le fait et sur le droit théorique. Voilà pourquoi il a pu se
maintenir par sa force propre quand le droit sur lequel il reposait s’est
écroulé, et comment il s’élèvera au-dessus de tous autres quand ce droit sera
restauré[20]. Ce
mélange de force privée et d’autorité publique qui se trouve dans tous les
pouvoirs monarchiques issus du moyen-âge ne gêne pas seulement celui qui
recherche les caractères de la dignité ducale. Il embarrassa longtemps les
ducs eux-mêmes. § III. Transmission du pouvoir ducal. Transmission
du pouvoir ducal.
— Rien n’empêchait le duc d’unir en sa personne des pouvoirs d’origine et de
caractère différents. Le respect qu’on lui rendait comme grand propriétaire
et suzerain ne nuisait point à celui que lui attirait sa dignité d’héritier
du représentant de l’Empereur. Mais à sa mort, s’il laissait plusieurs fils,
que devenaient ses pouvoirs ? Sa succession devait-elle suivre les 'règles du
droit politique romain ou les habitudes des soldats germaniques ? Devait-elle
passer tout entière à un seul afin que la dignité ne fût pas démembrée ?
Devait-elle se partager entre tous les fils afin que chacun fut traité comme
il convenait à son rang ? La
dignité reste indivisible. — La question fut résolue d’abord par une distinction. La
dignité de duc resta indivisible en vertu du principe[21] baroniam non posse dividi
parce qu’elle était à l’origine un office, et formait un « grand fief » dont
on ne pouvait prêter qu’un seul hommage. Elle passait donc au fils aîné avec
les droits pécuniaires, les honneurs et plus tard l’hommage des seigneurs de
la province qui y étaient joints. Les
domaines se partagent.
— Les domaines restaient le patrimoine de la famille[22]. Les terres, les tenures
vilaines et les fiefs de ses châtellenies, le duc ne les tenait pas du roi à
titre de fief et comme duc ; il les avait acquises de son argent ou hérité de
ses ancêtres. Nul n’avait à lui en demander compte, il en disposait à son
gré. Il est vrai que l’usage l’obligeait à laisser la plus grande part à
l’aîné, mais il avait le choix de ce qu’il voulait léguer aux autres. Dans
son testament il énumérait toutes ses châtellenies et ses fiefs, comme un
propriétaire ferait de ses maisons et de ses fermes ; les répartissait en
lots et en distribuait un à chacun de ses enfants. Le fils
aîné emportait la plus grosse part, mais les autres[23] et même les filles recevaient
leur partage. Il variait selon la volonté du père, mais il consistait
toujours en une ou plusieurs châtellenies, domaines et fiefs compris. La
concession était perpétuelle, les terres données aux frères cadets du nouveau
duc étaient détachées sans retour du domaine ducal. Il n’en restait au duc
que l’hommage. Voici
comment le duc Hugues IV dispose de sa succession[24] : « Tout d’abord j’institue
pour héritier Robert, et je veux qu’il ait les choses ci-après nommées (suit une liste
de châtellenies)
avec les appartenances, fiefs et domaines... En outre j’institue ce même
Robert mon héritier pour le duché de Bourgogne et veux qu’il ait à perpétuité
le duché avec les fiefs et les droits qui y appartiennent. Avec cette réserve
que si quelques fiefs tant acquis par moi qu’appartenant anciennement au
duché se trouvent dans l’intérieur des châtellenies qui seront assignées à mes
autres enfants pour leurs parts, ces fiefs seront à celui qui aura les
châtellenies (Suit la liste des châtellenies et villes léguées aux autres
enfants). Je veux que Robert ait les fiefs et arrière-fiefs des seigneurs
ci-après : (Suit une liste des principaux seigneurs de Bourgogne) « nos
familiers. » Ces donations, renouvelées à la mort de presque tous les ducs,
empêchaient le domaine ducal de se fixer. Le
domaine devient indivisible. — Cependant, par instinct de grand propriétaire, les ducs
s’habituèrent à ne laisser à leurs fils puînés qu’un apanage et à transmettre
à leur successeur dans le duché toutes les terres qu’eux-mêmes avaient reçues
de leur prédécesseur. En 1302, le duc Robert dresse une liste[25] des principales châtellenies et
prévôtés de son domaine et les déclare inaliénables. Désormais la partie la
plus considérable des domaines ducaux est sortie de la condition de propriété
privée et soustraite au hasard des successions ; elle est assimilée au duché
lui-même. La condition de la dignité du duc d’être indivisible se transmet à
ses terres et les transforme en un fonds de réserve qui suit la loi
d’hérédité des grands fiefs de la couronne. Le duc
n’a plus besoin de deux concessions distinctes, l’une de sa dignité, l’autre
de ses domaines, il hérite des deux à la fois ; le domaine est devenu un
accessoire inséparable de la dignité, et ces deux parties du pouvoir ducal
ont fini par se fondre, de même que les traditions impériales et les
habitudes féodales s’amalgament pour former le nouveau pouvoir monarchique.
C’est le caractère privé et féodal qui s’efface, tandis que le caractère
public et impérial se ravive. Cependant
le domaine continue à s’accroître. Le terrier général mentionne 29
châtellenies ou prévôtés qui restent entre les mains des ducs[26] jusqu’aux dilapidations de la
maison de Valois. § IV. Rôle. Regardons
le rôle du duc dans la société. Il est double aussi et ne peut se définir par
une seule formule. Le
duc est chef des seigneurs. — Comme le plus grand propriétaire et le suzerain des autres,
le duc est chef naturel des seigneurs de la province. C’est lui qui les
représente à l’étranger et les commande dans les expéditions communes[27]. C’est dans sa cour qu’ils se
réunissent pour délibérer ou célébrer les fêtes. C’est à son conseil qu’ils
s’adressent pour lui demander une sentence arbitrale. Pour
exploiter ses terres et surveiller ses fiefs il a besoin d’intendants ; il
est donc maître d’un personnel nombreux qui répand au loin le respect de son
nom. Jusque-là
son rôle est plus brillant, mais de même nature que celui des autres
seigneurs ; il n’est que le plus grand personnage de la province, le premier
entre des égaux. Ce qui le tire de la condition commune dans un rang unique,
c’est la dignité de duc. Par elle il devient représentant du roi qui lui
délègue son autorité absolue sur ses sujets. A l’égard des seigneurs, il ne
reste de cette autorité qu’un titre impuissant ; chaque propriétaire est
maître de son domaine ; le roi n’a rien à voir chez lui, encore moins son
représentant. Si le duc n’était plus grand seigneur et plus riche qu’eux, nul
ne se soucierait de lui ; c’est comme suzerain, non comme gouverneur, qu’ils
le respectent. Mais les seigneurs ne forment pas seuls la société. Le clergé
a rang devant eux, et les communes prennent rang derrière eux. Il
est souverain des villes. — Or, pour les clercs et les bourgeois, les maîtres de la
campagne, propriétaires des châteaux et des villages ne sont pas des
souverains. Aucun n’a pu s’approprier les villes fortes, elles sont restées
au roi et à son officier. La tradition de l’obéissance à l’autorité,
fortement établie par cinq siècles de régime impérial a pu être rompue dans
le cours de cinq siècles de désordre pour les propriétaires des campagnes que
leur isolement au milieu de leurs serfs et la singulière indiscipline des
armées du temps, habituaient à commander plus qu’à obéir. Dans les villes, la
vie en commun avec des égaux et des supérieurs et les habitudes de discipline
du clergé l’ont maintenue à travers le moyen-âge. Si les nobles se sont
rendus indépendants parce que le pouvoir n’est plus assez fort pour les faire
obéir, les gens des villes n’ont point à se soucier de leurs prétentions.
Pour eux il n’y a qu’un chef réel, le seigneur qui commande dans les villes ;
il n’y a qu’un chef légal, l’officier autorisé à exercer pour son propre
compte les droits du roi. Ni le
clergé ni les communes n’ont donc cessé de reconnaître le duc. Les évêques et
abbés sont contraints souvent d’entrer en convention avec les seigneurs leurs
voisins pour le bornage ou l’administration en commun de leurs terres ; ce ne
sont là qu’affaires domestiques. Dès qu’ils ont besoin d’un pouvoir public,
ils se tournent ailleurs. Le duc n’est à vrai dire qu’un égal pour les
évêques ; représentants du pouvoir royal dans leur diocèse comme lui dans son
duché, depuis les rois Carolingiens[28], ils ne lui sont point soumis ;
ils ne reconnaissent pour supérieur que le roi. Même depuis qu’ils se
recrutent dans la noblesse féodale et sont devenus grands seigneurs, ils ne
sont pas entrés dans l’hommage du duc[29]. Mais, s’il leur faut
intervenir dans la société laïque, pour faire cesser des violences, pour
rétablir l’ordre[30], pour faire appel aux
seigneurs, c’est au duc qu’ils s’adressent, comme au seul dépositaire de
l’autorité publique. Il est, aux yeux du clergé, le chef légal des laïques. Pour
les gens de commune, il est plus encore : il est leur suzerain de droit et de
fait. Jamais ils n’ont cessé d’obéir aux agents du roi. Les documents font
défaut pour le duché ; mais les chroniqueurs des comtés voisins[31] montrent la justice du comte
encore active au xi e siècle, et, quand la lumière se fait de nouveau, les
gens des villes apparaissent si bien soumis au duc qu’il leur faut des
chartes spéciales pour les soustraire à la justice arbitraire et à la taille
à volonté. Même après que la plèbe a formé un corps de commune investi des
droits de la noblesse, elle paie au duc de fortes taxes et met sa milice sous
ses ordres. Pour toutes les villes érigées en communes, le duc joue vraiment
le rôle d’un roi. Et bien que leur obéissance ait pris une couleur féodale,
elle ne dérive point du contrat qui en règle les conditions. Sa source est
beaucoup plus haut dans le passé ; c’est le pouvoir absolu de l’Empereur et
de ses agents sur les sujets de l’Empire. Et à mesure que faibliront les
mœurs féodales, la dépendance des villes reprendra le caractère de soumission
au souverain qu’elle avait à l'origine. Pour le
moment, grâce à ses communes, le duc a les revenus les plus abondants,
l’armée la plus forte et les cours de justice les plus puissantes de toute sa
province. Les paysans, sauf sur ses propres terres, lui échappent, parce
qu’ils appartiennent tous à des maîtres, et ces maîtres, hommes de guerre
retranchés dans leurs domaines, il ne les atteint que comme suzerain féodal,
c’est-à-dire nominalement. Mais il est souverain dans les villes et c’est de
là qu’il part pour devenir peu à peu souverain dans les campagnes. § V. Changements dans le caractère du duc. Tels
sont les caractères confus, tel est le rôle complexe de ce personnage qui
seul rappelle aux hommes de la province que tous ont obéi jadis à un même
maître et les prépare à rentrer un jour sous une même autorité. Ses
mœurs le poussent à accepter l’indépendance des seigneurs ses pareils. Son
titre supérieur finit par le soulever au-dessus de ses habitudes. La
situation domine ici l’homme et le contraint à s’élever. Mais cette lutte
entre le caractère des ducs et la tradition de leur dignité qui ne laisse
voir distinctement ni l'un ni l’autre, fait varier sans cesse leur condition
et leur rôle. Nul
pouvoir n’a été si mobile et n’a passé par tant de changements. Un office
d’agent royal, transformé en souveraineté héréditaire, est entré dans une
famille de seigneurs. Devenus ducs, ils sont restés féodaux. Ils ont employé
les revenus de leur charge à se faire grands propriétaires suzerains et chefs
militaires des autres seigneurs. Même leur souveraineté sur la plèbe des
villes, ils l’ont transformée en une suzeraineté sur des communes. Toutefois
on se souvenait encore qu’ils étaient les représentants du pouvoir central
et, comme tels, chefs de quiconque ne reconnaissait aucun seigneur. En la
personne du duc se rencontrent alors deux autorités disparates, la féodale et
la souveraine, juxtaposées d’abord et non fondues, mais qui se mélangent peu
à peu en s’altérant l’une l’autre de façon que, dans ce changement perpétuel
et capricieux, on ne puisse jamais saisir de caractères fixes. C’est la
première qui domine pendant 3 siècles ; mais la seconde s’étend à mesure que
les gens de la province sentent le besoin d’un gouvernement central. Encore
un siècle, elle recouvrira l’autre et lui imposera ses caractères. Alors la
confusion sera inextricable. En attendant, se groupe autour du duc une armée, toujours croissante, de serviteurs et de protégés qui lui fait cortège au milieu de la société féodale et l’élève au-dessus des autres seigneurs qu’elle va bientôt réduire au rang de sujets. |
[1]
Par la chronique de l'abbaye de Bèze.
[2]
La chronique de Bèze l’appelle Amalgaire et raconte comment il a fondé
l’abbaye.
[3]
On voit quelquefois un comte présider le mallum.
[4]
V. Plancher, Histoire de Bourgogne, p. 35. Mabillon, Annal. III,
p. 200.
[5]
900, Plancher, Pr. 25. 918, Plancher, Pr. 19. 921, Id. ib., 20. 918, Id.
ib., 18.
[6]
C’est le temps des ducs que l'Histoire de Bourgogne appelle « ducs
héritiers du duché par concession et révocables à volonté. »
[7]
Son titre n’est pas fixé tout d’abord. On trouve dans les premières chartes : dux
et rector inferioris Burgundiæ (1043). Plancher. Pr. 35 — Burgundionum
dux (1045). Id. ib. — Inferioris Burgundiæ dux (1054). Id.
ib. 37.
[8]
Suivant l’expression de dom Plancher : « purement et simplement comme portion
de domaine paternel à lui laissé pour lui et ses héritiers à perpétuité sans
réserve ni retenue d’aucun droit de retour. » I, p. 263. La preuve en est que
le roi entrant en possession du duché en 1361 déclare le reprendre en qualité
de plus proche parent du dernier duc, non en qualité de roi : jure
propinquitatis, non ratione coronæ nostræ. Plancher, Pr. II, 312.
[9]
Expression de M. Garnier.
[10]
Une charte contemporaine (1078) montre le duc Hugues Robert faisant une
chevauchée pour prendre possession des villes et forteresses. Plancher, Pr. I,
41.
[11]
Ces droits lui furent souvent contestés et il reste plusieurs chartes de Robert
par lesquelles il y renonce.
[12]
Duchesne, Ducs de Bourgogne, Preuves, 7 (1042).
[13]
On peut suivre dans Dom Plancher le détail de ces acquisitions.
[14]
Voir à ce sujet livre II, chap. III.
[15]
Voir au chapitre suivant.
[16]
Ce sont les registres de la Cour des comptes. Arch. B., 315-317.
[17]
On ne trouve dans les comptes d’autre mention que : huile, oignon, ail, œufs,
moutarde, charbon, fromages, vinaigre, viandes, pain, vin, poisson et épices.
[18]
Par exemple dépenses de la duchesse, à Aisey, 1329. Pendant une semaine : « 3
bœufs, 22 pors, 61 châtrons (moutons), pain 11.400, vin 23 muis ½, avoine 33
sextiers, poulaille, 180 chiefs. » B., 315.
[19]
Voir les chapitres des nobles laïques, des nobles d’Eglise et des gens de
commune.
[20]
Après la réaction absolutiste fondée sur le droit romain.
[21]
Voir le testament du duc Hugues IV. Plancher, Pr. II, 69.
[22]
Les concessions faites par le duc au XIe siècle sont souvent contresignées de
ses fils comme copropriétaires (1054). Duchesne, Ducs de Bourgogne, Pr.,
9.
[23]
À moins qu’ils ne fussent destinés aux ordres.
[24]
En 1272. Plancher, Pr. II, 78.
[25]
La liste donne 6 prévôtés et 15 châtellenies. De ces 15, on en retrouve 12 dans
les comptes de châtelains du XIVe siècle et dans le terrier général.
[26]
C’est ce qu’on voit par les comptes de châtelains.
[27]
Croisades, guerres contre les Flamands, les Anglais et les Comtois.
[28]
Le propre du gouvernement carolingien, c’est de faire administrer à la fois par
les dignitaires de l’Eglise et les officiers du roi.
[29]
C’est au contraire le duc qui est vassal de deux d’entre eux pour quelques
terres.
[30]
Voir au chapitre II, les tentatives faites par le clergé pour établir la paix.
[31]
Raoul Glaber pour le comté de Mâcon, les Gesta episcop. Autissiod., pour
le comté d’Auxerre.