LE RÉGIME FÉODAL EN BOURGOGNE JUSQU’EN 1360

LIVRE DEUXIÈME. — LES TROIS COUCHES DE LA SOCIÉTÉ

SECTION II. — COUCHES DE LA PÉRIODE FÉODALE ROMAINE

 

CHAPITRE IV. — LES NOBLES D’ÉGLISE.

 

 

§ I. Origine.

Les hommes d’armes ne sont pas les seuls propriétaires. Une partie du sol de la province appartient à de riches corporations, évêchés, chapitres, couvents. Toutes n’étaient en principe que des membres d’un même corps de l’Église chrétienne ; mais chacune formait une personne morale distincte ; elle avait son domaine et son administration à part.

Évêchés. — Les plus anciennes étaient les évêchés. Fondés au Bas-Empire, les rois barbares, à leur arrivée les trouvèrent déjà propriétaires de biens fonds et continuèrent par des donations à grossir leurs domaines. Les Carolingiens, au moment de leur chute, laissèrent les évêchés en possession de terres immenses qui formaient de petits états. Couvents et chapitres. — Puis, à partir du XIe siècle se fondent les couvents de moines, à partir du IXe les chapitres de chanoines, et chacun se fait son domaine.

Comment se sont formés leurs domaines. — Ces biens venaient d’une autre source que ceux des évêchés. Établis en un temps où les rois étaient ruinés, souvent en des lieux trop écartés pour attirer leur attention, les couvents ou les chapitres reçurent peu de donations des rois. Par contre ils eurent la faveur des particuliers. C’était sur le domaine donné par un grand propriétaire que s’étaient bâtis la plupart des couvents, et jusqu’en plein moyen-âge, leurs archives se remplissent d’actes de donation transcrits dans leurs cartulaires.

Causes des donations. — Ces pièces montrent bien quels sentiments poussaient les propriétaires à se dépouiller en faveur des moines. Beaucoup voulaient sauver leur âme en rachetant leurs fautes par un don agréable à Dieu, c’étaient des pécheurs « venus à résipiscence. » D’autres voulaient effacer les péchés de leurs parents, les femmes donnaient « pour le remède de l’âme » de leur mari, ou de leurs enfants, les enfants pour l’âme de leur père. Ce trafic se faisait naïvement même au XIIe siècle. En voici un exemple[1] : Un chevalier mort apparaît en songe à un de ses amis, chanoine de Langues, et lui dit : « Maître Gautier, allez trouver mes fils et dites-leur que s’ils veulent venir au secours de mon âme, ils donnent aux moines blancs l’endroit appelé Tulley. » — « Or, ajoute l’acte, Gautier n’avait jamais entendu même le nom de Tulley. » Arrivé chez les fils du défunt : « Messires, si votre père vous demandait quelque chose, le feriez- vous ou non ? » A quoi sire Eudes répondit : « Quand même mon père me demanderait de lui envoyer un de mes yeux, je le ferais volontiers. »

Souvent le donateur ne fait aucune mention de ses péchés, il veut seulement[2] « échanger les biens de la terre contre ceux du ciel, » il a « regardé[3] comme une excellente affaire d’employer les trésors de Mammon à se faire des amis qui pussent le recevoir un jour dans les tabernacles éternels. »

Quand les fidèles voulaient obtenir pour eux ou les leurs les prières de l’Eglise, c’est aux couvents qu’ils s’adressaient. Leur chef spirituel, l'évêque, vivait loin d’eux, à la ville, entouré d’un cortège, peu accessible et déjà si riche. Les moines étaient leurs voisins, souvent ils les connaissaient. Puis le couvent ou le chapitre appartenait à un patron céleste. L’Eglise était un être abstrait, Dieu un être inintelligible[4]. Le saint, au contraire, était une personne : on le savait puissant au ciel, il pouvait y protéger ses amis. Comme propriétaire il était heureux d’accroître son domaine, on avait donc un moyen commode de le gagner. Idée simple et facile à saisir. Elle se montre dans les actes jusqu’au XIIe siècle. « J’ai donné pour ma protection, dit une charte de 1145[5], au glorieux protomartyr Etienne, une part de mon héritage terrestre afin que ses prières et celles de ses serviteurs puissent me valoir le pardon de mes péchés et le salut éternel. » Voilà pourquoi d’ordinaire la donation est faite au nom du saint et accomplie devant son autel.

Quant aux moines, leur morale est résumée dans ces paroles[6] d’un moine de Cluny : « Tous ceux qui font du mal à ce lieu de Cluny et agissent injustement contre cette congrégation seront dignes de l’anathème et devront être frappés du glaive de saint Pierre jusqu’à ce qu’ils aient fait l’amende convenable. Que tous ceux, au contraire, qui font du bien à ce lieu obtiennent la grâce et la miséricorde du seigneur Jésus-Christ et qu’ils aient pour premiers et principaux auxiliaires auprès de Dieu les saints apôtres Pierre et Paul. »

Ainsi les fidèles continuèrent pendant des siècles à enrichir les monastères. Les propriétaires n’étaient plus seuls à donner. Ceux qui n’avaient sur le sol qu’un droit héréditaire de possession, des colons ou des vassaux, disposaient en faveur des saints de ce qu’ils appelaient déjà « leur héritage. » A vrai dire, les dons de ce genre n’étaient valables aux yeux du seigneur propriétaire légal que de son consentement. La coutume pose la règle et indique les motifs en ces termes[7] : « L’on ne peut donner, ne laisser par testament ne autrement la chose censal à l’église, sans le consentement du seigneur de la cense, pour ce qu'il n'y aurait jamais profit, si elle estoit en main d’église qui ne peut aliéner. » Et dès le XIIe siècle un couvent se plaint[8] que « les seigneurs ont l’habitude d’attaquer en justice, bien qu’à tort, les donations de leurs ministériels ou de leurs vilains. »

Mais le consentement n’était pas difficile à obtenir. Beaucoup de seigneurs l’accordent une fois pour toutes, et permettent à leurs vassaux et à leurs vilains de disposer en faveur du couvent, de leur fief ou de leur censive comme d’une propriété. Aussi ces donations sont-elles fréquentes dans les cartulaires[9].

Les couvents et les chapitres accomplissent ainsi au moyen-âge et avec l’aide des particuliers l’œuvre que les évêques, par la faveur des rois, avaient terminée au ix e siècle ; et toute communauté devint propriétaire.

Aspect différent des domaines d'évêchés et de couvents. — La manière différente dont ces domaines s’étaient formés, explique leur différence d’aspect. Ceux d’un évêché formés aux dépens des biens immenses du fisc se composent d’ordinaire d’un vaste territoire d’un seul tenant, aux environs de la capitale du diocèse. Ceux des abbayes formés lentement, lambeau par lambeau, comprennent, outre une grande terre autour du couvent qui vient de la première fondation, des terres nombreuses répandues dans tout le duché et jusque sur les provinces voisines. Quelques-unes comprennent le finage de plusieurs villes, beaucoup se composent d’une ville avec son finage ou d’une portion de ville : la plupart sont de simples parcelles, une pièce de vigne ou de pré, un champ, une maison.

Évêchés, abbayes et chapitres ajoutent à la liste de leurs domaines[10] les terres attachées aux églises des paroisses qu’ils ont fondées : ce sont eux, non les prêtres de paroisse qui en perçoivent les revenus.

Les chefs des communautés perdent les mœurs romaines. — Quelle que soit leur distribution, ces domaines sont considérables et mettent les communautés au nombre des grands propriétaires du pays. Dans chacune le chef de la communauté n’est en droit qu’un administrateur. Les revenus doivent être appliqués à entretenir le culte, nourrir le clergé et secourir les malheureux ; mais les canons furent de bonne heure mal observés : l'évêque se sentait trop le supérieur de son clergé et de son troupeau pour se regarder comme responsable. Toutefois les dignitaires d’origine romaine, évêques ou abbés, habitués à la discipline du pouvoir central n’oublièrent pas d’abord qu’ils n’étaient que les membres d’un grand corps et les serviteurs de l’Église. L’unité et l’autorité qu’ils avaient connues dans l’État et l’Église du Bas-Empire ils cherchaient d’instinct à la maintenir dans le royaume et l’Église barbares. Tandis que les nobles laïques, devenus hommes de guerre, prenaient les mœurs grossières des bandes germaines, ils s’attachaient obstinément aux mœurs du Bas-Empire. Ils continuaient d’employer non seulement la langue latine mais le style fleuri et pompeux des écoles romaines ; dans leurs écrits ils recherchent, en parlant des hommes et des choses de leur temps, les expressions nobles des classiques. La tradition du beau langage se perdit plusieurs fois au milieu de la barbarie, et toujours il se trouvait une nouvelle génération de clercs pour la renouveler. Même au XIIe siècle, les moines parlent encore[11] « de l’ordre équestre », « des insignes de la milice », « de consulaires ». On a peine à reconnaître les nobles féodaux ainsi travestis.

Peut-être la tradition romaine de l’Église et l’étude des lettres latines seraient-elles parvenues à maintenir au milieu de la société militaire une classe d’hommes vraiment romaine, si le clergé eût été un corps héréditaire qui pût se recruter lui-même. Mais l’ancienne noblesse civile de mœurs romaines s’était peu à peu éteinte ou avait pris les mœurs militaires des nobles germaniques. Il semble qu’elle se conserva plusieurs siècles encore dans les villes en nombre suffisant pour recruter les hauts dignitaires de l’Église. Jusque vers le milieu du ix e siècle, la plupart des évêques d’Autun, Chalon et Mâcon portent des noms romains[12]. A Langres, ville ruinée par l’invasion, les noms germaniques apparaissent dès le VIIe siècle[13].

Ils se recrutent parmi les nobles militaires. — Enfin vint un temps où il ne resta de nobles que les hommes de guerre. Le haut clergé dut alors se recruter de fils de soldats à mœurs germaniques. Depuis la fin du IXe siècle les listes des évêques de Bourgogne ne donnent plus guère que des noms comme : Liuodo, Adalgaire, Walo, Hervé, Rotmund, Gérard, Gautier, Helmuin, Aganon, Teutbald, Gozelin, Letheric, Eric, Achard, Godelsad, Gerbold, Warnulf, Ardrad, Durand.

On voit ce qui les attirait dans le clergé. Évêques ou abbés en étaient venus à regarder les biens d’Église comme un domaine dont ils avaient l’usufruit. C’était un moyen pour les grandes familles d’établir leurs cadets. A défaut de propriété héréditaire, ils acquéraient la jouissance à vie de vastes domaines ; elle leur suffisait puisqu’aussi bien ils ne devaient pas avoir de famille à pourvoir, et ils acceptaient la dignité ecclésiastique comme une charge attachée au domaine.

Le clergé cherchait à donner à ses recrues les mœurs d’Église, il se les faisait confier dès l’enfance et les élevait dans les écoles de la cathédrale[14]. Mais il ne pouvait les faire rompre avec les traditions de leur famille. Beaucoup avaient goûté de la vie militaire comme ce moine de Cluny du Xe siècle : « Mon père, dit-il[15], m’enleva à la vie ecclésiastique et m’appliqua aux exercices militaires. Abandonnant l’étude des lettres je me mis aux occupations des chasseurs et des oiseleurs. » Tous avaient vécu dans les châteaux. Entrés dans les ordres ils restaient en relations avec les nobles laïques leurs frères ou leurs cousins.

Ils en prirent bientôt les mœurs. L’Église parvint tout juste, par la menace de la déposition, à les empêcher de prendre le harnois de chevalier. Pour le reste ils devinrent semblables aux laïques et ainsi se créa vers le Xe siècle, à côté de la classe des nobles militaires, celle des nobles d’Église.

 

§ II. Caractère des nobles d'église.

Toutes deux avaient deux caractères communs : elles tenaient leur force de la naissance et de la propriété. Elles ne différaient que par leur manière de se recruter. Recrutement. — Les règles pour le recrutement des évêques et des abbés avaient été fixées par les canons : tous devaient être élus par le chapitre ou par le couvent. Mais les mœurs restreignaient singulièrement les choix. La plupart des chanoines et des dignitaires de couvents étaient de famille noble, et ni chanoines ni moines ne songeaient à mettre à leur tête un homme de petite naissance. Il eût fallu à un non noble une sainteté ou une habileté rare pour se faire accepter de ses égaux. Qu’on regarde les biographies[16] des évêques et des abbés des grands couvents, presque tous ceux dont on connaît autre chose qu’une signature apparaissent comme nobles. Parmi les évêques d’Autun et de Langres figurent les plus grands noms du pays : Vergy, Beaugé, Laroche, Auxonne, Grancey, Bar, Rochefort, même des fils de ducs de Bourgogne. Sur 33 abbés qui ont passé à Cluny jusqu’en 1360, 23 sont connus pour nobles, 2 sont étrangers, 5 de naissance incertaine, 3 seulement semblent être des noms roturiers[17]. Et Cluny était de toutes les abbayes la plus soumise au pape, la plus hostile aux mœurs laïques de l’Église.

En règle générale, évêques, abbés et doyens sont des nobles, d’ordinaire cadets de famille, entrés dans l’Église non par vocation personnelle, mais parce que leur père les a destinés au clergé dès l’enfance, parfois avant d’être nés[18].

L’élection aboutit ainsi, tout comme l’hérédité des laïques, à maintenir les domaines dans les mains des grandes familles.

Comment ils défendent leurs terres. — Ces grands seigneurs d’Église étaient pourtant inférieurs en un point aux nobles laïques : ils ne portaient pas les armes et ne pouvaient défendre leurs terres.

L'excommunication. — Aussi longtemps qu’il y avait eu en Gaule un roi puissant, c’était lui qui avait fait protéger par ses agents les terres de l’Église et qui avait réussi à les sauver. Livré par la chute du roi à ses propres ressources, le clergé essaya d’abord de défendre ses domaines par le glaive spirituel. « Nous ordonnons, dit un concile tenu en Bourgogne en 915[19], suivant un ancien statut du concile provincial, que lorsqu’une terre, à cause des méfaits du seigneur ou de ses agents, aura été mise en interdit, on ne le lève qu’après qu’au jugement de celui qui doit le lever les prêtres des paroisses aient reçu pleine satisfaction des dommages à l’occasion de l’interdit. » La plupart des chartes de donation du Xe siècle avertissent solennellement celui qui se permettrait de réclamer frauduleusement ou d’envahir la terre de l’Église « qu’il tombera sous l’anathème et subira avec Juda les peines infernales. » Si la menace n’a pas suffi, contre les ravisseurs des biens d’Église, le clergé prononce la sentence d’excommunication[20] : « Qu’ils n’entrent plus dans l’église de Dieu, qu’ils n’entendent plus la messe, qu’ils ne soient en paix avec aucun chrétien, qu’ils ne mangent, ne boivent, ne dorment avec aucun chrétien ; s’ils tombent malades, qu’on ne les visite pas ; s’ils meurent, qu’on ne les enterre pas, mais qu’ils soient plongés dans le gouffre de confusion et de perdition avec Coré, Dathan et Abiron que la terre a engloutis vivants. » Telle était l’arme par laquelle le clergé cherchait à remplacer l’épée et la lance. Il l’employait encore à la fin du moyen-âge[21].

Le service de vassaux. — Il faut croire pourtant qu’elle ne lui suffit pas. Car dès le x e siècle on voit les évêques et abbés, à l’exemple des propriétaires laïques, prendre à leur solde des hommes d’armes et fortifier leurs demeures. Un acte du Xe siècle[22] mentionne le chasement de l’évêque de Langres et bientôt on trouve des vassaux sur la plupart des terres d'Église. Un de ces nobles, en prenant un fief d’un couvent, fait inscrire la clause suivante : « Quant au service militaire de cette terre, on ne me demande rien autre qu’une défense continuelle contre ceux qui dépouillent cette église[23]. Mais afin de n’être point lésé, je m’engage à la défendre non contre de plus puissants que moi, mais seulement contre mes égaux en naissance et en pouvoir et contre mes inférieurs. »

Le droit que celui-ci se fait reconnaître d’autres le prenaient sans doute. Il est peu croyable que ces nobles aient lutté contre leurs frères d’armes pour conserver des biens qui n’étaient pas les leurs. Le lien qui attachait le vassal à son seigneur homme de guerre comme lui, ne pouvait s’établir entre un soldat et un moine. Ces vassaux ne formaient une défense qu’à condition d’être très nombreux et réunis autour de leur seigneur. Seuls les évêques avaient des domaines assez compacts pour employer ce système.

La garde. — Les couvents préféraient s’adresser à un noble très puissant, propriétaire et chef de vassaux ; on lui assurait des terres ou des redevances, moyennant quoi il prenait la garde de l’abbaye. Ce n’était pas là un lien de vasselage ; le gardien devenait souvent un tyran, jamais un seigneur légitime.

Le clergé reste indépendant. — Le clergé n’entrait ainsi dans le régime féodal que par le haut, comme seigneur non comme vassal ; et il ne s’engagea jamais plus avant. Ni les évêques ni les abbés ne reprirent les terres de leur église en fief d’autre seigneurs. Dans les listes des vassaux du duc, on ne trouve que fort peu de communautés. Il est difficile de saisir au xiv e siècle les rapports entre le duc et le haut clergé. Mais les dignitaires ne figurent ni parmi les féaux du cartulaire ni parmi ceux qui prêtent hommage à l'avènement du duc.

Dans l’intérieur de son domaine, chacun est indépendant comme un seigneur laïque, en fait parce qu’aucun pouvoir ne s’impose à lui, souvent même en en droit en vertu d’une ancienne concession du roi. Tous les évêchés[24] et quelques abbayes ont reçu des chartes d’immunité. Le pouvoir central, en défendant à ses propres agents de pénétrer sur le domaine de ces églises, les a autorisées à se détacher du royaume et à se transformer en petits états indépendants. Ce privilège n’a été donné qu’à un petit nombre d’abbayes ; les autres ont imité les seigneurs laïques et s’en sont passés.

Plus tard, quand le duc recommença à s’élever au- dessus des seigneurs, les couvents menacés par son voisinage, luttent contre ses officiers et le forcent à reconnaître leur indépendance par des déclarations semblables aux chartes d’immunité royale : « Accorde[25] que toutes les maisons des moines soient libres de toute juridiction de moi ou des miens (1106) » ou : « j’ai accordé aux églises de Cîteaux paix et liberté perpétuelle, je leur ai quitté toutes les coutumes que j’avais sur leurs possessions, le gîte de T. et toutes autres exactions[26] (1162). »

C’est ainsi qu’à la fin du XIIIe siècle, on voit en Bourgogne, outre les évêchés, nombre de couvents et de chapitres qui agissent en seigneurs indépendants. Il s’en trouve une quarantaine[27] dans le duché.

 

§ III. Rôle des nobles d’église.

Comme ils sont avant tout propriétaires, leur rôle diffère peu de celui des seigneurs laïques. Les cérémonies du culte et les fonctions de la justice ecclésiastique sont abandonnées à leur clergé. Evêques et abbés sont surtout des hommes de gouvernement. Et ce n’est pas leur chapitre ou leur abbaye seulement qu’ils ont à gouverner. Les hommes de leur domaine, nobles vassaux, paysans vilains, n’ont pas d’autre souverain. Il leur faut tenir la cour de justice pour les nobles, recevoir leur hommage, les convoquer pour le service de fief. Il leur faut choisir et surveiller les prévôts qui exploitent leurs paysans, se faire rendre leurs comptes, percevoir les revenus et les appliquer.

Maintenir le domaine en bon état est d’ordinaire le premier souci d’un dignitaire d’Eglise. Les moines surtout, confinés au fond de leurs terres sans rapport avec le monde, n’avaient guère d’autre pensée. On le voit dans leurs écrits[28] : pour eux un bon abbé est celui qui fait bâtir de beaux édifices ou arrondit les domaines du saint, un mauvais abbé celui qui les laisse dépérir. L’intérêt du couvent comme propriétaire est la mesure de leurs jugements.

 

§ IV. Changements dans la condition du haut clergé.

C’est en cet état que le haut clergé de Bourgogne se maintint jusqu’à la fin du moyen-âge. Vivant hors du monde, il n’avait pas les mêmes raisons de se transformer que les nobles laïques. Il n’a pas eu besoin, comme eux, de démembrer ses terres ou de créer de nouveaux fiefs pour pourvoir une famille, ni d’affranchir ses vilains ou de soumettre ses domaines au vasselage du duc pour se procurer de l’argent. Ses domaines sont restés indépendants, ses droits d’exploitation sur les paysans intacts. Comme propriétaire, il semble n’avoir rien perdu.

Comme souverain, son pouvoir a diminué, sans qu’on se rende exactement compte des moyens. Sous prétexte de garde[29], le duc a peu à peu étendu sa juridiction sur les sujets de l’Eglise. Néanmoins, tous les dignitaires ont gardé, au-dessus même des nobles laïques, le rang de seigneurs indépendants.

 

 

 



[1] Gallia Christiana, IV, col. 163. (Acte 1130.)

[2] Pérard, p. 111.

[3] Formule fréquente dans les pièces du Cartulaire de Saint-Bénigne. V. Pérard et Plancher, Pr. I, 40, et suiv.

[4] Ces deux noms n’apparaissent que rarement dans les actes.

[5] Pérard, p. 114.

[6] Bibl. Cluniac., c. 520 (1075).

[7] Ancienne coutume, 95.

[8] Pérard, p. 112.

[9] En voir des exemples dans Pérard, p. 119, 178, et 266.

[10] Les listes des biens de couvents énumèrent toujours les églises et chapelles.

[11] Voir les Vies des abbés de Cluny. Biblioth. Cluniac., col. 316, 414, etc.

[12] V. Gallia Christiana, IV.

[13] Il est vrai qu'un homme de race romaine peut porter un nom germanique ; mais il y a chance qu’en général le nom corresponde à la race.

[14] Bibl. Clun., p. 282.

[15] Bibl. Clun., col. 16.

[16] Voir pour la Bourgogne, Gallia Christiana, t. IV.

[17] Aymard, troisième abbé, humilis quidem genere ; Hugo, huitième abbé, licet valde renitens ; Etienne, onzième abbé en 1161. (Bibl. Clun.)

[18] Voir les testaments des ducs.

[19] Labbe, Concilia IX, p. 578.

[20] L’exemple est tiré d’une sentence lancée en 955 contre les ravisseurs des terres de Saint-Symphorien. Labbe, Conc., IX, p. 639.

[21] La formule de menace se trouve encore dans des actes du XIIe siècle. Voir un acte de 1120. Pérard, p. 92.

[22] Dans la chronique de l’abbaye de Bèze.

[23] Chronique de Bèze, p. 306.

[24] Autun a des chartes de 815, 843, 856, 900 ; Langres de 889. Gallia christiana, t. IV.

[25] Duchesne, Ducs de Bourgogne, Preuve 31.

[26] Plancher, Preuves, I, 41.

[27] D’après le Gallia christiana, 10 dans le diocèse d’Autun, 20 dans celui de Langres, 6 dans celui de Châlon. Dans la déclaration de 1314 figurent 19 abbés, 7 doyens et 7 prieurs qui se portent forts « pour tous le autres clergies et religions, » Duchesne, Maison de Vergy, Preuves, 230.

[28] Voir les chroniques de Saint-Bénigne et de Bèze.

[29] « Si comme sont les églises de la duchié qui en général et en espécial sont en la garde du prince. » Ancienne coutume, 36.