LE RÉGIME FÉODAL EN BOURGOGNE JUSQU’EN 1360

LIVRE PREMIER. — LES CADRES TERRITORIAUX AUX TROIS PÉRIODES, ROMAINE, FÉODALE ET MONARCHIQUE.

 

CHAPITRE PREMIER. — LE DUCHÉ.

 

 

Origine du duché. — Le duché de Bourgogne est né peu de temps avant le régime féodal. Jamais, jusqu’au x c siècle, les pays dont il se compose ne furent unis en un corps. Deux peuples gaulois, Eduens et Lingons, se les partageaient. Sous les Romains cette région ne répondit ni à une province — la 1re Lugdunaise s’étendait fort au-delà — ni même à des cités, car elle chevauchait sur les territoires des cités et plus tard des diocèses d’Autun, Langres et Chalon, sans enfermer complètement aucun d’eux. Après l’arrivée des Burgondes elle ne forma qu’une petite partie de leur royaume et leurs rois eurent toujours leurs résidences hors de ses limites.

C’est à la fin du IXe siècle que pour la première fois tout ce territoire apparaît uni sous un chef commun. Le gouverneur est un officier du roi : on l’appelle duc et quelquefois marquis. Son titre remonte au Bas-Empire, il se donnait aux commandants supérieurs des troupes d’une province frontière ; le nom de marquis avait le même sens dans la langue des Barbares. Puis le titre du gouverneur passe au pays confié à sa garde et ainsi se crée le duché de Bourgogne ; il s’est conservé jusqu’après la réunion au domaine royal.

Son principe d'unité (la coutume). — On s’étonne qu’une division territoriale, œuvre d’un pouvoir expirant, ait pu traverser tout le moyen-âge. C’est que les rois carolingiens qui ont nommé les premiers ducs de Bourgogne n’ont point créé le Duché ; ils n’avaient guère le loisir de remanier les divisions de leur royaume. Celle-là s’était formée d’elle-même, ils n’eurent qu’à l’adopter ; ils envoyèrent un duc gouverner une province qui existait déjà. — Tous ces pays séparés jusque-là, quel lien les maintenait donc unis avec une telle force que l’anarchie des siècles suivants n’a pu les disjoindre ? Le seul lien qui retienne des hommes primitifs, parce qu’il vient de la nature et persiste hors de toute convention : la communauté des habitudes. Le duché de Bourgogne, c’est le territoire dont les habitants suivent la coutume du duché. C’est pourquoi il apparaît si tard ; il fallait d’abord que la coutume fût formée. Or, depuis l’arrivée des Barbares, chacun suivait sa loi personnelle. Des actes du IXe siècle mentionnent encore des hommes qui vivent suivant la loi salique[1] ; et c’est de la Bourgogne qu’Agobard disait[2]. « Il arrive souvent que cinq hommes marchent ou soient assis ensemble et qu’aucun d’eux n’ait la même loi que l’autre. » Au siècle suivant on n’entend plus parler des lois personnelles. La coutume générale s’est fixée et elle a fondé le duché.

Caractère flottant des limites. — Une division établie sur un fait tel que la coutume ne pouvait être fort rigoureuse. Sur tout le pourtour du duché, se trouvaient des cantons dans on ne savait s’ils suivaient la coutume de la Bourgogne ou celle du pays voisin. Comment, en effet, fixer les bornes d’une province féodale ? Des frontières définies sont artificielles et supposent une convention humaine, une œuvre de la nature ne peut avoir que des limites flottantes. Pendant les premiers siècles du régime féodal où chacun vivait enfermé dans son canton, nul n’avait à s’embarrasser de ces incertitudes. Mais quand un pouvoir central se fut constitué, il éprouva le besoin de délimiter exactement le champ de son action. Alors commencent avec les seigneurs des pays voisins les contestations de frontières. Les archives des ducs conservent des liasses d’enquêtes, procès-verbaux, remontrances, procès, arbitrages relatifs à ces débats[3]. De tous les côtés, vers la Champagne, la Franche-Comté, la Bresse et le Bugey, le Beaujolais elle Maçonnais, le Bourbonnais et le Nivernais, il a fallu des siècles pour fixer où commençait, où s’arrêtait le duché. Pendant 200 ans, les officiers des ducs de Bourgogne et de Savoie[4] sont en lutte et leurs maîtres en procès ; chacun cherche à force ouverte à enlever sur les châteaux et maisons de la frontière les panonceaux de l’adversaire et à les remplacer par les siens. Au XVIIe siècle encore, on discutait si Auxonne était du duché ou de la Franche-Comté[5]. C’est que les provinces s’étaient formées par l’union des cantons qui avaient les mêmes usages autour d’un centre commun, non par une convention qui eût tracé au gouvernement de chacune les limites dans lesquelles il devait se mouvoir. C’étaient les habitants qui les avaient créées pour répondre à leurs besoins[6]. Pour les adapter aux besoins des souverains il fallut un long travail, et quand il fut terminé, la province avait cessé d’être féodale.

 

 

 



[1] V. Le Cartulaire de Percy, dans Pérard.

[2] Agob. Op. I, p. 111.

[3] Archives B, 257 à 284.

[4] Archives B, 256 à 280.

[5] La 1re opinion est celle de Dom Plancher (Histoire de Bourgogne), la 2e celle de Gollut (Mémoires de la Franche-Comté).

[6] Il est remarquable que dans le Midi de la France les divisions romaines, province et diocèse, se soient d’ordinaire conservées, tandis que dans le Nord et surtout dans l’Est, où l’immigration barbare a renouvelé la population, elles ont disparu, remplacées par la province féodale dont l’unité est formée par la coutume. (Bourgogne, Comté, Champagne, Lorraine, Picardie.)