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But
de cette étude.
— Le but de cette étude est de montrer les origines, le caractère et les
transformations de la société et des institutions dans une province
française au moyen-âge. Convaincu
que le régime féodal ne peut être compris si on le contemple du centre du
royaume et du haut du gouvernement, parce qu’il s’est formé au fond du pays
et par le bas, on a voulu, pour le regarder de près, descendre sur le terrain
où il reposait. Là, on a vu qu’avant d’atteindre les institutions il fallait
passer par les hommes auxquels elles servaient : avant de parler du
gouvernement on a cherché à voir les classes qui formaient la société,
l’origine, la condition et le rôle de chacune. Il fallait rester dans un
champ restreint où l’on pût compter les habitants, les voir à l’œuvre et
s’imaginer leurs rapports ; on s’est donc enfermé dans les limites d’une
province. Raisons
de choisir la Bourgogne comme exemple. — Peu de provinces se prêtaient mieux que le
duché de Bourgogne à une telle étude. Il en est peu où les divers régimes que
la France a traversés aient marqué aussi fortement sur la terre, les
habitants et leurs institutions et donné à la société et au gouvernement des
formes aussi nettes. Il en est peu où les documents publiés soient aussi
abondants, où les archives soient aussi riches en pièces inédites, et où les
savants du pays aient fait autant pour avancer le travail. On trouvait en
Bourgogne à la fois un exemple caractéristique du régime féodal et les moyens
pratiques de l’étudier. Documents
publiés. —
Voici les collections de documents dépouillés pour cette étude. Dom
Plancher, Histoire de Bourgogne, t. I et II, Preuves. Pérard,
Recueil de pièces curieuses relatives à la Bourgogne[1] (1661). Chronique
de l’abbaye de Si-Bénigne. Chronique
de l’abbaye de Bèze,
(édit.
Garnier)[2]. Gallia
christiana, t.
IV. Preuves. Labbe, Concilia
sacrosancta, t. VIII, IX, X. Bibliotheca Cluniacensis. Duchesne,
Généalogie des ducs de Bourgogne, Preuves. — Histoire de la maison
de Vergy, Preuves. Cartulaire
de l’Eglise d’Autun
(publié
par de Charmasse). Coutume
de Bourgogne (édit. Bouhier). Anciennes
coutumes de Bourgogne
(édit.
Bouhier). Canat, Documents
inédits pour servir à l’histoire de Bourgogne. Garnier,
Chartes Bourguignonnes inédites des IXe, Xe et XIe siècles. — Chartes
de communes et d’affranchissement en Bourgogne. — La recherche des
feux en Bourgogne. Simonnet,
La féodalité et le servage. Documents relatifs à l’état des personnes.
Mém, de l’Acad. de Dijon (1864). Delamarre,
Mémoires pour servir à l’histoire de France et de Bourgogne (1729). Travaux
modernes. — On
a consulté également plusieurs recueils, histoires locales et monographies. Recueil
des édits et déclarations sur les États de Bourgogne (1784). Mémoires
de la Commission des antiquités de la Côte-d’Or. Breuillard, Mémoires historiques. Mignard,
Gérard de Roussillon. Mochot,
Histoire d’Is-sur-Tille. Guillemot,
Histoire de Seurre. Lapérouse,
Histoire de Châtillon. Lavirotte, Histoire d’Arnay-le-Duc. L’abbé
Bourgeois, Histoire de Beire-le-Châtel. L’abbé
E. B., Histoire de Volnay. Vienne,
Histoire de Nuits. Rossignol,
Histoire de Beaune. Fouque,
Histoire de Chalon. Garnier,
Histoire du château de Talant. Simonnet,
Le clergé en Bourgogne. Chérest,
L’archiprêtre Arnaud de Cervole. De la Chauvelays, Mémoire sur les armées de Charles le
Téméraire. Documents
inédits. —
Parmi les documents inédits delà Cour des comptes conservés aux Archives de
la Côte-d’Or, on a fait usage des liasses et registres suivants qu'on a
analysés ou cités : Pour la
condition des paysans et gens de commune et l’exploitation domaniale : B. 400.
Terrier général des châtellenies et prévôtés du duc de Bourgogne, vers
1338. Ce document de premier ordre donne le relevé des droits et revenus
qui appartenaient au duc dans tous ses domaines, la liste des habitants et le
détail de leurs redevances. B. 469.
Terrier particulier de la châtellenie d’Argilly, dépendant du domaine du
duc. B.
1270. Terrier particulier de la terre de Noyers qui appartenait à un
seigneur indépendant, rédigé en 1344[3]. B.
1272, 1273, 1274, 1275, 1276. Liasses des actes relatifs au domaine de
Noyers. B.
5402. Registre de comptes du châtelain de Montréal[4]. Pour la
condition des nobles : B.
10423 et 10424. Cartulaires des fiefs du duché rédigés à la fin du XIIe
siècle. B.
10495 et 10497. Rôles des féaux du duc dans quelques-unes de ses
châtellenies en 1315 et 1320. B.
10508. Rôle des vassaux du duché en 1359. B.
10471, 10472, 10498. Aveux et dénombrements de fiefs donnés au duc au XIIIe
et XIVe siècle. Pour la
maison du duc : B.
313,314, 315, 316, 317. Registres des dépenses de l’hôtel du duc et de la
duchesse au XIVe siècle. B.
1388-89-90. Registres des règlements des agents comptables de 1331 à 1348. B.
1384. Liasses de récépissés et lettres d’office. Tous
les autres documents sont cités d’après les analyses et les extraits de
l’inventaire de la Cour des comptes en 5 vol. in-folio. Lacunes
laissées par les documents. — Cette liste de documents ne doit pas faire illusion. Il reste
des lacunes et en grand nombre. Les
documents du Xe et du XIe siècle sont rares et ils ne montrent que des hommes
d’Eglise, le duc et quelques grands seigneurs. Ils laissent dans une nuit
profonde la petite noblesse et les habitants des villes ; c’est dire que sur
deux questions essentielles, l'origine du contrat de fief et l’origine des
communes, on retombe dans les conjectures. Les paysans même qu’on entrevoit
dans les actes de propriété n’apparaissent en pleine lumière qu’au XIV e
siècle dans les terriers de domaines. Et le clergé des campagnes reste dans
l’ombre pendant tout le moyen-âge. Quand
les documents commencent à éclairer la condition des personnes, ils laissent
souvent des doutes sur leurs rapports. Les institutions qui régissent les
paysans des domaines se montrent dans les registres des intendants (encore ne
peut-on, faute de terriers anciens, saisir chaque droit d’exploitation à son
origine). Mais on est réduit à deviner le gouvernement féodal dans des
articles de coutumes et quelques actes rédigés et conservés par hasard.
L’administration même du duc se dégage mal des documents de comptabilité. On n’a
en Bourgogne ni chroniques ni poèmes anciens- qui retracent les mœurs des
nobles et des gens des villes au XIe et au XIIe siècle, ni registres de
domaines d’Eglise qui indiquent la condition primitive des vilains, ni
journaux des visites de diocèse qui montrent l’état des prêtres de cam-
pagne, ni coutumiers anciens qui donnent les règles du gouvernement féodal.
Mais ce qu’on regrette surtout, ce sont les actes judiciaires, enquêtes et
procès-verbaux, si instructifs, parce qu’ils mettent des hommes en action et
montrent par des exemples détaillés ce qui se faisait de leur temps. Il ne
reste pas trace de pareils documents. Sans doute il
en existait qui ont disparu. Les actes de justice sont tous postérieurs à
1350. Les pièces de comptabilité mieux surveillées ont seules survécu. Qualités
de ces documents.
— Pourtant les débris conservés suffisent, avec quelques conjectures, à
refaire la société du moyen-âge dans ses traits généraux. Il ne faut pas
juger des documents officiels de ces temps par nos actes notariés. Les
rédacteurs étaient naïfs et inexpérimentés, ils n’avaient point encore acquis
notre style sec, impersonnel et tout de formules. Ils laissaient passer dans
leurs actes leurs intentions et leurs sentiments ; ils entremêlaient les
contrats, les énumérations, les règlements de récits et d’explications
inutiles pour eux et utiles pour nous. Ces documents représentent si
naïvement leurs auteurs que parfois ils peuvent tenir lieu de chroniques. Ils ont
un autre mérite. Ils éclairent la société dans ses couches les plus
profondes. Jusque-là, dans l’histoire de l'Europe, les documents ne
laissaient voir d’une nation que quelques hommes, d'ordinaire ceux qui
s’agitaient au sommet ; la masse restait dans la nuit et le lecteur emportait
une idée lumineuse et inexacte. Pour la première fois au moyen-âge, on voit
les paysans, leur condition, leurs charges, leurs misères, les agents qui les
exploitent et les tyrannisent. Beaucoup reculent de dégoût, se récrient sur
la décadence et gémissent de la chute du système romain. C’est qu’ils ne
voyaient de l’antiquité que la tête, et ils découvrent la société féodale du
haut jusqu’en bas, même le bas mieux que le haut. Pour la première fois
aussi, l’historien se sent sur un terrain sûr ; il connaît tous les membres
de la société et peut s’imaginer nettement ses institutions. Caractère
de cette étude.
— C’est guidé par tous ces documents qu’on a entrepris d’esquisser la
condition et les rapports des habitants de la Bourgogne. On s’est efforcé, là
où les documents ne fournissaient que des traits épars, de n’introduire, pour
les relier, que des conjectures fondées sur les mœurs et le caractère des
hommes du temps ; et on a eu soin de prévenir où commençait la conjecture. On
a cité, autant qu’on a pu, les textes dont on se servait sans s’astreindre à
respecter l’orthographe du rédacteur ou à reproduire les membres de phrase
inutiles, là où le scrupule n’eût servi qu’à rendre la lecture plus pénible[5]. Ceux qui connaissent les
caprices d’orthographe et les redondances des actes du moyen-âge pardonneront
peut-être de sacrifier à la clarté et à la concision le charme de naïveté
qu’on trouve à ces vieux textes. On
pourra faire à cette étude plusieurs reproches. La
forme en est sèche et abstraite, sans vie ni couleur. L’intention de hauteur
et la nature des documents ne permettaient pas une autre forme. On ne voulait
qu’exposer la condition des hommes et leurs rapports entre eux, non pas
mettre en action des personnages. Et les récits, chroniques et enquêtes
manquaient qui seuls donnent la couleur. On ne
trouvera ici aucun renseignement sur les villes, les villages et les familles
de la province. C’est qu’on n’a pas voulu écrire une histoire de la
Bourgogne. Un seul homme[6] a le droit de tenter une telle
entreprise ; c’est celui qui a passé sa vie dans les archives de la province
et connaît dans le détail les destinées de chaque village. La Bourgogne n’a
été ici qu’un exemple ; on a cherché les caractères généraux de sa société et
de ses institutions ; ce qu’il y avait de commun à tous ses habitants, non ce
qui les distinguait l’un de l’autre. Du moins on est resté toujours dans les
limites de la province et on a résisté à la tentation de compléter les
documents bourguignons en empruntant aux documents des autres pays. On relèvera enfin dans ce travail beaucoup d’erreurs de détail, de conjectures téméraires et d'interprétations hasardées. Il aurait fallu, pour arriver à être exact, plus de temps, plus de soins, plus de connaissances. Mais on a cru qu’en un sujet si vaste les erreurs seraient excusables, que seuls la méthode et les résultats généraux importaient. |
[1]
Là où on a omis la mention du tome, c’est le tome I qu’il faut entendre.
[2]
On cite ces deux chroniques d’après la page de l’édition des Analecta
Divionensia.
[3]
Ces deux terriers ont été choisis comme exemples ; on a choisi celui d’Argilly
parce qu’il est rédigé en grand détail, celui de Noyers parce que le domaine
est celui d’un seigneur.
[4]
Ces liasses et registres sont pris uniquement comme exemples.
[5]
On n'a pas conservé les chiffres romains employés dans les actes.
[6]
M. Garnier a terminé l'Introduction aux chartes de commune et
d’affranchissement, elle est en ce moment sous presse. Ce sera l’histoire
du duché au moyen-âge.
Je ne veux pas laisser perdre l’occasion de témoigner
publiquement ma reconnaissance aux deux hommes qui m’ont aidé dans mon travail.
Je remercie M. Guignard, conservateur de la bibliothèque de la ville de Dijon.
Tous ceux qui l’ont approché connaissent son obligeance éclairée ; pour moi je
n’oublierai ni ses entretiens ni ses conseils. Je dois plus encore à M.
Garnier, archiviste de la Côte-d’Or. Ses admirables publications et son
inventaire des archives de la cour des Comptes m’ont donné l’idée de cette étude,
et les indications qu’il a toujours été prêt à me fournir m’ont guidé dans mes
recherches et sauvé de plus d’une erreur.