HISTOIRE DE LA GRÈCE

 

QUATRIÈME ÂGE DE LA GRÈCE

 

 

SUCCESSEURS D’ALEXANDRE

LORSQUE Alexandre, après avoir traversé la Grèce, la Syrie, la Phénicie, l’Égypte, la Perse et la Médie, se précipitait sur les provinces de l’Inde avec la rapidité d’un torrent, et semblait regarder l’empire du monde comme le prix de la course aux jeux Olympiques, plusieurs Brachmanes qui se trouvaient sur son passage, frappèrent tour à tour la terre de leurs pieds. Alexandre leur ayant demandé la raison de ce mouvement, ils répondirent : Quelque ambitieux, quelque puissant que soit un homme pendant sa vie, il ne peut occuper sur la terre, après sa mort, qu’une place égale à la mesure de son corps. On dut se rappeler cette sage réponse, dès que le sort eut terminé les jours du conquérant de l’Asie : ce héros, qui remplit l’univers de sa gloire, qui laissait un si grand vide dans le monde, demeura quelques jours isolé sans pouvoir posséder le cercueil qu’il devait occuper ; à peine le son de sa voix eut-il cessé de se faire entendre, déjà ses dernières volontés étaient méconnues ; déjà sa famille, méprisée, passait sous la dépendance de quelques généraux ambitieux, prêts à dévorer ses dépouilles ; et le maître de l’Orient, naguère si terrible, ne présentait plus que la triste image d’un tison éteint au milieu du vaste embrasement qu’il avait causé.

Les dynasties renversées par lui n’existaient plus ; les républiques, ployées sous le joug militaire, avaient perdu l’habitude et le prestige de la liberté ; Alexandre en mourant laissait les parties de son immense empire sans maître légitime, sans lois certaines et sans union. Les anciens droits détruits, les nouvelles prétentions élevées, l’orgueil des vainqueurs, la faiblesse des vaincus, la vaillance même des troupes et leur dévouement à différents chefs égaux en talents, en ambition et en courage, ouvraient un champ sans limites à cette anarchie militaire, à ces discordes sanglantes qu’Alexandre avait prévues, et qu’il nommait si justement ses jeux funéraires.

On devait, suivant ses derniers ordres, porter son corps au temple de Jupiter Ammon ; mais Antipater le réclamait au nom de la Macédoine ; et comme un oracle promettait les plus hautes destinées à la ville qui posséderait ces restes d’un héros, chacun des généraux prétendant les placer dans la partie de l’empire soumise à son pouvoir. Sans cet oracle, qui excitait l’ambition, on se serait plus occupé du trône d’Alexandre que de son tombeau.

Après plusieurs jours d’incertitude et de débats, on se décida à suivre les intentions du monarque : on convint que son corps serait conduit en Libye. Les préparatifs de ces pompeuses funérailles durèrent deux années : le char qui le portait et le catafalque eurent une magnificence proportionnée à l’étendue de sa puissance et à l’éclat de sa gloire.

Ptolémée, qui commandait en Égypte, vint le recevoir à la tête d’une armée ; mais, au lieu de l’envoyer en Libye, il le garda dans la ville d’Alexandrie, pour profiter, ainsi que l’Égypte, des promesses de l’oracle.

Aucun des compagnons d’Alexandre n’avait assez de modération pour souffrir un maître, ni assez de prépondérance pour forcer les autres à lui obéir : dans cette position, en attendant que le sort des armes décidât de leurs prétentions, ils convinrent de reconnaître pour roi Aridée, frère naturel d’Alexandre. Ce rince était devenu imbécile par l’effet d’un breuvage que lui avait donné dans sa jeunesse la jalouse et cruelle Olympias, femme du roi Philippe. Perdiccas eut le titre de régent pour gouverner sous le rom de ce fantôme royal, et le régent lui-même n’obtint qu’une puissance fort limitée, et qui devint illusoire par le partage que les généraux se firent des provinces de l’empire, dont ils furent plutôt les maîtres que les gouverneurs.

Nous avons vu dans l’histoire de la Perse les dispositions de ce premier partage, les troubles qui en furent la suite : jamais l’histoire n’offrit de guerres plus cruelles, de traités plus fréquents, d’alliances plus souvent formées et rompues ; les peuples infortunés, combattant pour le choix des tyrans, changeaient à chaque instant de lois, de limites et de maîtres. Plusieurs généraux, compris dans le premier partage, disparurent de ce théâtre ensanglanté[1]. Perdiccas périt en faisant la guerre contre Ptolémée. Eumène tua dans une bataille Python et Néoptolème ; et en peu de temps toutes les prétentions diverses furent obligées de céder à la force de quelques chefs plus éminents en richesses, en fortune et en capacité. Ainsi les concurrents se trouvèrent réduits à un petit nombre de princes qui formèrent enfin quatre grandes monarchies. Les nouveaux maîtres de l’Orient étaient Ptolémée en Égypte, Séleucus, Eumène, Léonat, Antigone, Lysimaque et Cratère, qui se disputaient l’Asie.

Antipater gouvernait la Macédoine, et voulait commander à la Grèce. Le titre de régent, qu’il avait obtenu après la mort de Perdiccas, lui faisait même espérer qu’il parviendrait à étendre sa domination sur tous les états d’Alexandre.

Le roi Aridée, qu’on nommait aussi Philippe, vivait sous sa tutelle à Pella. Alexandre laissait plusieurs femmes qui, loin de trouver de puissants protecteurs parmi ses sujets, ne rencontrèrent que d’implacables ennemis. Statira pouvait être enceinte, et donner naissance à un fils qui aurait réuni dans sa personne les droits d’Alexandre et de Darius ; Roxane la fit mourir. Roxane elle-même venait de mettre au jour un fils qu’on appela Alexandre ; il partagea avec Aridée le titre de roi.

Cette illustre et malheureuse famille n’eut dans ces temps de crimes qu’un appui fidèle ; ce fut Eumène, le plus brave, le plus expérimenté, le plus vertueux des généraux macédoniens. Tant qu’il vécut, les enfants d’Alexandre ne restèrent pas tout à fait orphelins ; mais la guerre leur enleva bientôt cette dernière ressource.

Lorsqu’on apprit dans la Grèce le trépas d’Alexandre, cette nouvelle ressuscita les espérances des amis de la liberté[2] : les Athéniens, toujours prompts et légers, se livrèrent à la joie, se crurent indépendants, et, malgré les conseils prudents de Phocion, levèrent une armée, équipèrent une flotte, et suivirent les avis impétueux de Léosthène qu’ils nommèrent général de leurs troupes.

Démosthène, rappelé de son exil, fut reçu en triomphe : la tribune retentit encore de sa voix éloquente, il exhorta le peuple à soulever toute la Grèce pour défendre son indépendance contre l’ambition d’Antipater. Vainement Phocion lutta contre Démosthène ; vainement il voulut faire sentir l’impossibilité de vaincre, avec des forces si peu nombreuses et si divisées, les armées redoutables et aguerries des généraux d’Alexandre : la passion n’écoute pas la sagesse ; la guerre fut résolue.

Presque toutes les villes du Péloponnèse prirent le parti d’Athènes, et Léosthène se trouva à la tête d’une armée considérable.

Antipater, instruit de ces événements, crut que sans attendre des renforts d’Asie, il devait par sa rapidité dissiper cette insurrection dès sa naissance : il entra en Thessalie n’ayant que treize mille Macédoniens et six cents chevaux ; sa flotte, de cent dis galères, suivait la côte. Léosthène lui livra bataille[3] et le défit. L’année suivante, les Athéniens lui firent encore éprouver un échec, et le forcèrent de se renfermer dans la ville de Lamia, qu’ils assiégèrent. Ayant reçu un secours, conduit par Léonat, il tenta de nouveau le sort des armes : les Grecs remportèrent la victoire. Léonat périt ; Antipater capitula, rendit Lamia aux alliés, et, se retirant avec ses troupes, évita prudemment toute action jusqu’à l’arrivée de Cratère qui venait d’Asie à son secours.

Ces avantages enivraient d’orgueil le peuple athénien. Phocion seul, prévoyant les suites de cette guerre, disait souvent : Quand cesserons-nous donc de vaincre ?  Ces craintes ne tardèrent pas à être justifiées : les forces d’Antipater s’élevèrent, par l’arrivée de Cratère, à quarante-huit mille hommes ; les alliés n’en avaient que vingt-huit mille. Malgré cette supériorité ; ils attaquèrent l’ennemi avec courage, mais sans discipline. La terrible phalange rompit leurs rangs et les mit en déroute. Ils proposèrent la paix : Antipater, aussi rusé que brave, répondit qu’il voulait traiter séparément avec chaque ville. L’union seule faisait la force des alliés ; cet artifice la rompit. Les intérêts se divisèrent : chaque ville rappela ses troupes, et ne s’occupa plus qu’à obtenir pour elle-même des conditions favorables. Antipater s’approcha successivement de toutes ces cités, qui s’accommodèrent avec lui, et livrèrent Athènes à sa vengeance.

Les Athéniens, abandonnés, passèrent, selon leur coutume, de l’arrogance à l’abattement. Antipater était parti de Thèbes, et s’avançait sur eux ; ils lui envoyèrent Phocion qu’il estimait, et le chargèrent de désarmer son courroux. Phocion sauva sans doute Athènes d’une ruine qui paraissait inévitable, mais ses efforts ne purent empêcher Antipater d’exiger de dures conditions. Ce prince lui disait : Je ferai pour vous, Phocion, tout ce  qui ne sera pas incompatible avec ma sûreté et même avec la vôtre ; mais il faut bien garantir mon autorité et votre vie de l’inconstance de ce peuple remuant. Il exigea donc qu’on lui livrât Démosthène et Hypéride ; qu’on rétablît l’aristocratie dans Athènes ; qu’on reçût dans la citadelle une garnison macédonienne, et qu’on payât les frais de la guerre.

Démosthène et Hypéride, instruits de leur sort, prirent la fuite. Archyas, envoyé à leur poursuite, trouva Hypéride à Égine, l’arracha du temple où il s’était réfugié, et le remit dans les mains d’Antipater qui le fit mourir.

Démosthène, arrivé dans l’île de Calaurie cherchait un asile près des autels de Neptune : Archyas l’engagea, vainement à se confier à la clémence d’Antipater ; cet homme illustre, démêlant l’artifice, voulut mourir libre, et s’empoisonna.

Les Athéniens décrétèrent que l’aîné de sa famille serait toujours nourri dans le Prytanée aux dépens du public. Ils élevèrent une statue à cet orateur célèbre, et firent écrire au bas ces paroles : Démosthène, si ta force eût égalé ton  génie et ton éloquence, jamais Mars le Macédonien n’eût triomphé de la Grèce.

Athènes se soumit au pouvoir d’Antipater, et comme Phocion fut chargé de gouverner, il adoucit ce joug par ses vertus. Sévère et juste, il rappela les bannis, mit en place les citoyens honnêtes, comprima les factieux ; et, s’il ne put rendre la liberté à sa patrie, il la fit jouir des avantages de l’ordre et de la paix.

On sentit alors le vif regret de ne l’avoir pas e écouté lorsqu’il combattait les projets de Léosthène. Ces orateurs superbes et présomptueux, disait Phocion, ressemblent aux cyprès, ils sont hauts et ne portent point de fruits. Et comme on lui demandait dans quelles circonstances plus favorables il conseillerait la guerre il répondit : Je la conseillerai quand je verrai  les jeunes gens décidés à garder leurs rangs ; les riches à contribuer volontairement, et les orateurs à ne pas se laisser corrompre.

La discorde existait toujours entre les successeurs d’Alexandre, et leurs arrangements passagers étaient sans cesse troublés par de nouveaux incidents[4]. Antipater, s’entant sa fin s’approcher, désigna pour régent de l’empire Polysperchon, le plus ancien des capitaines d’Alexandre : il croyait par ce choix assurer la tranquillité publique, et satisfaire l’amour-propre de ses rivaux, qui devaient supporter plus facilement la prééminence d’un vieux capitaine que celle de Cassandre, son propre fils, car celui-ci se faisait à la fois craindre et mépriser par son ambition et par ses vices. Ce sacrifice d’un intérêt de famille à l’intérêt public était digne d’éloges ; mais Cassandre ne put s’y résigner : dès que son père fut mort, il forma dans la Grèce un parti contre Polysperchon, engagea dans ses intérêts Ptolémée, gouverneur d’Égypte, et Antigone qui commandait dans toutes les provinces de l’Asie-Mineure.

Cette nouvelle division fut d’abord favorable aux Grecs. Polysperchon, dans l’intention de s’attirer leur appui, rappela les exilés, et rendit aux villes leur ancienne indépendance. Olympias, depuis longtemps retirée en Épire, revint alors en Macédoine pour fortifier, par l’éclat de son nom, le parti royal et la régence de Polysperchon.

Eumène, toujours fidèle aux jeunes rois, soutint leur cause en Asie. Athènes était dans ces circonstances un point trop important pour qu’on ne s’empressât pas de s’en assurer ; Alexandre, fils de Polysperchon, accourut pour s’en saisir, et pour y rétablir la démocratie : mais Nicanor, par les ordres de Cassandre, s’était déjà rendit maître du Pirée. La présence de ces deux forces ennemies remplit Athènes de troubles et de factions. Les Athéniens, animés par l’espoir que Accusation Polysperchon donnait à toutes les villes de rétablir la démocratie, accusèrent Phocion de trahison : ils lui reprochèrent de s’être entendu avec Nicanor et Cassandre pour maintenir l’oligarchie, dont il se montra toujours partisan.

Phocion voulut en vain plaider sa cause ; l’assemblée était tumultueuse et composée de tous les hommes les plus factieux et les plus dépravés de la ville ; ils refusèrent de l’écouter. L’accusé, suivant l’usage, pouvait prononcer sa peine ; il dit : Citoyens, je me condamne à la mort ; mais vous  devez absoudre tous ceux que vous menacez avec moi du supplice ; ils sont innocents ; ils  n’ont fait qu’obéir à leur chef. Sa générosité fut inutile ; on traîna à sa suite les infortunés qu’il avait voulu sauver. Ce grand homme, qu’on appelait universellement l’homme de bien, s’avança froidement vers son cachot, entouré de quelques citoyens vertueux, qui versaient des larmes, et d’une tourbe insolente d’hommes sans aveu qui l’insultaient. Conservant son noble courage jusqu’au dernier moment, il but tranquillement la ciguë, et fit dire à son fils d’oublier l’injustice de sa patrie.

Tel fut le sort de l’un des plus grands hommes d’Athènes, qui avait commandé quarante-quatre fois les armées[5].

Disciple de Platon, Phocion avait pratiqué ce que son maître enseignait. Ennemi du luxe, désintéressé, inflexible lorsqu’il s’agissait de l’intérêt public, austère pour lui, indulgent pour les autres, il faisait la guerre avec gloire, il aimait la paix par principe ; elle devait, selon son opinion, être le but de tout gouvernement. Souvent il disait que les guerres les plus justes affaiblissent toujours les états. Sa femme était digne de lui par sa modestie et par ses vertus. Une dame ionienne, lui reprochant sa simplicité, étalait devant elle ses parures et ses bijoux : Pour moi, dit la sage Athénienne, mon plus bel ornement, c’est mon  époux qui commande nos guerriers depuis vingt  ans.

L’éloquence de Phocion était forte comme sa vertu, et sage comme sa raison : il ne la chargeait point d’ornements superflus, et il connaissait trop la légèreté de la multitude pour ne pas dédaigner ses éloges : un jour même, comme son discours excitait de nombreux applaudissements, il se tourna vers un ami en lui disant : Aurais-je proféré quelques paroles imprudentes ? Chabrias l’ayant chargé de partir avec six galères pour toucher le tribut que devait une colonie, il lui dit : Vous me donnez trop de monde si vous m’envoyez à des amis, et trop peu si je vais trouver des ennemis. Son austérité déplut souvent à la légèreté athénienne ; et comme on lui reprochait le froncement de ses sourcils, qui annonçait une humeur sévère, il répondit : Athéniens, le froncement de mes sourcils ne vous a jamais fait de mal, tandis que le sourire de vos flatteurs vous a souvent fait pleurer.

Loin d’imiter les orateurs verbeux, il regardait la concision comme le plus grand mérite d’un discours. On lui demandait un jour à quoi il rêvait ; il dit : J’examine les moyens de retrancher quelque chose de ce que j’ai à dire au peuple. Un harangueur, puissant à la tribune et faible aux combats, l’insultait parce qu’il s’opposait à la guerre. Tu vois bien, reprit Phocion, que je n’agis point par intérêt ; car, s’il y a guerre, je  te commanderai ; et, s’il y a paix, tu me commanderas.

Indigné des transports que faisaient éclater les Athéniens en apprenant la mort de Philippe, il leur reprocha cette bassesse : Songez, ajouta-t-il, que l’armée qui vous a vaincus à Chéronée n’est  diminuée que d’une tête.

Philippe, triomphant de toute la Grèce, échoua devant ce grand homme. Phocion défendit contre lui l’Eubée ; il lui enleva Mégare et le défit en bataille rangée. Alexandre avait forcé le monde à lui obéir ; il ne put contraindre Phocion à recevoir cent talents qu’il lui envoya comme à l’homme qu’il estimait le plus. Phocion répondit en refusant : Si le roi estime ma probité, il doit me permettre de la garder. Le conquérant s’irrita, et dit qu’il ne pouvait considérer comme amis ceux qui refusaient toute grâce de lui. Alors Phocion lui en demanda une ; c’était la liberté de deux Corinthiens et d’un citoyen d’Imbras : il l’obtint, et le roi chargea Cratère de lui donner en souveraineté une ville d’Asie. Phocion, aussi peu ambitieux que cupide, le refusa de nouveau. Cette grandeur d’âme fit une telle impression sur Alexandre que, dans le temps même, ou, enivré d’orgueil et se croyant plus qu’un homme, il supprimait dans ses lettres adressées aux plus grands personnages le mot charin qui veut dire joie et salut, il conserva toujours cette formule d’égard en écrivant à Phocion.

La fierté de cet homme d’état n’aveuglait jamais sa prudence ; et comme les Athéniens voulaient refuser d’envoyer leur contingent en Asie à l’armée d’Alexandre, il dit : Songez qu’il faut être ou les plus forts, ou les amis du plus fort. Le peuple athénien, dont l’ingratitude acquit autant de célébrité que ses illustres victimes eurent de gloire, ne se contenta pas dans sa fureur d’avoir immolé Phocion ; il fit porter son corps hors de l’Attique, et défendit à tout citoyen de lui rendre les honneurs funèbres. Les habitants de Mégare lui dressèrent un bûcher : une dame de cette ville qui assistait à la cérémonie, éleva sur le lieu même un cénotaphe (ou tombeau vide) ; elle recueillit les ossements du héros, et les enterra sous son foyer en lui adressant ces paroles : Foyer sacré, je te confie les précieux restes d’un homme  vertueux ; conserve-les fidèlement ; tu les rendras au tombeau de ses ancêtres quand les Athéniens seront devenus justes et sages.

Son vœu fut exaucé ; le repentir succéda au crime : on rapporta dans Athènes ces débris d’un grand homme, si religieusement conservés par les soins d’une étrangère. Le peuple éleva une statue en bronze à Phocion, et punit de mort ses accusateurs.

Les Athéniens, privés parla retraite d’Alexandre, fils de Polysperchon, du secours qu’ils espéraient, reçurent la loi de Cassandre. Il laissa des troupes dans la citadelle, et leur donna pour tyran Démétrius de Phalère. Cet homme, très estimé à Athènes par son éloquence, sa sagesse et son courage, s’était hautement déclaré pour l’indépendance de la république, et contre la domination d’Alexandre dès le temps même d’Harpalas. Il devint doublement célèbre comme philosophe et comme homme d’état : sa justice et sa fermeté maintinrent la tranquillité dans la ville ; il augmenta les revenus, diminua les dépenses, fit respecter les lois, soulagea les pauvres, et se montra si juste que, pendant son administration qui dura plus de dix ans, la république ne s’aperçut pas qu’elle avait un maître.

Polysperchon vint assiéger Athènes et ne put s’en emparer. La guerre qui continuait toujours avec acharnement entre les successeurs d’Alexandre, amena des événements funestes pour la famille de ce monarque[6] : le vertueux Eumène après une grande vicissitude de succès et de revers, fut vaincu et pris par Antigone qui le fit périr il protégeait seul les jeunes rois. La reine Olympias ; dont l’ambition sans bornes n’était effrayée par aucun crime, crut qu’elle parviendrait au pouvoir absolu en se délivrant de tous ceux qui lui portaient ombrage. Eurydice, femme du roi Aridée, balançait sa puissance ; Olympias les fit assassiner tous deux. Nicanor, frère de Cassandre, et plusieurs grands personnages du royaume, périrent aussi par ses ordres. Si les rois n’entendent pas la voix de la vertu, ils devraient au moins écouter celle de l’expérience, qui prouve par mille exemples que la cruauté, loin de diminuer le nombre des ennemis, les multiplie et que toute injustice mine la base du pouvoir.

Les fureurs d’Olympias soulevèrent le peuple contre elle[7]. Cassandre accourait sous prétexte de venger le roi, mais dans l’intention réelle de s’emparer de la Macédoine. Tout se déclara pour lui la tyrannie ne trouve point de défenseurs dès qu’elle est malheureuse.

La reine, assiégée dans Pydna, fut obligée de se rendre à discrétion : les parents de ses victimes convoquèrent l’assemblée des Macédoniens, et demandèrent son châtiment. Olympias se défendit avec fierté. Un arrêt la condamna à mort : les soldats chargés de l’exécution refusèrent de porter la main sur la mère du héros qui les avait si souvent conduits à la victoire : mais les fils des infortunés morts victimes de sa barbarie, n’écoutant que leur désespoir, se précipitèrent sur elle, et tranchèrent ses jours.

Cassandre, aussi ambitieux, aussi féroce qu’Olympias, mais plus dissimulé, déguisa quelques temps ses intentions criminelles sous le masque de la vertu. Les ruines de Thèbes, autour desquelles erraient ses anciens habitants, étaient à la fois pour les Grecs un monument de douleur et d’humiliation. Cassandre entreprit de la rebâtir : toutes les villes de la Grèce, et surtout Athènes, contribuèrent à sa réédification ; en peu d’années cette illustre cité reprit son ancienne splendeur.

Cassandre, après s’être ainsi concilié l’affection des Grecs, s’empara d’Argos et de la Messénie. Il redoubla d’activité pour rendre sa puissance égale à celle d’Antigone, dont la domination s’étendait chaque jour en Asie ; de Ptolémée, dont l’Égypte et la Palestine reconnaissaient les lois, et de Séleucus qui venait de s’emparer de Babylone, de la Perse et de la Médie.

Mais, tandis que tous se disputaient les débris de ce vaste empire, les Macédoniens, fatigués de leurs divisions, élevèrent la voix en faveur du jeune roi Alexandre, fils d’Alexandre le Grand et de Roxane : ce prince était âgé de quatorze ans. Partout les vieux soldats de son père faisaient entendre leurs murmures sur sa captivité, et le demandaient pour maître. Cassandre alors, cessant de voiler son ambition, fit, empoisonner ce jeune monarque avec sa mère.

Polysperchon parut d’abord disposé à le venger : il fit venir dans son camp un autre fils d’Alexandre, nommé Hercule, que ce monarque avait eu de Barsine, veuve de Memnon ; il s’avança pour combattre Cassandre : mais bientôt, rapprochés par la crainte de perdre leur pouvoir, ils se réconcilièrent, et le malheureux Hercule périt victime de leur perfidie.

Polysperchon ne jouit pas longtemps du fruit de ses crimes ; il mourut ainsi que son fils, et laissa Cassandre maître de la Macédoine.

Ptolémée voulait donner un titre plus légitime à ses prétentions à l’empire, et se disposait à épouser Cléopâtre, sœur d’Alexandre le Grand, et veuve du roi d’Épire. Antigone en fut informé ; et, au moment où cette princesse allait partir de Sardes pour se rendre en Égypte, il la fit assassiner Ainsi la passion de dominer, portant à tous les crimes ces indignes successeurs d’un héros, causa la destruction de sa famille, moissonnée tout entière par les ingrats qui lui devaient leur fortune et leur gloire : mais presque toujours l’ambition n’a pour toute jouissance que des rêvés courts et cruels ; en peu d’années ces brigands disparurent de la terre. Séleucus et Ptolémée, princes justes et cléments, furent les seuls qui établirent des empires durables : la violence, semblable au torrent, ravage et passe ; la modération seule fertilise, produit et conserve.

Tandis que la Macédoine, et l’Asie étaient agitées par ces violents orages, Athènes jouissait d’un profond repos sous le sage gouvernement de Démétrius de Phalère ; mais ce bonheur ne fut pas d’assez longue durée. Dans ce temps, Démétrius à Athènes, fils d’Antigone, et qu’on nomma depuis Poliorcète (preneur de villes), commençait à se faire connaître par un brillant mélange de nobles qualités et de funestes défauts ; sa beauté, sa bravoure, sa magnificence, l’étendue et la vivacité de son esprit, sa générosité après la victoire, sa fermeté dans les revers qui lui faisaient trouver toujours de nouvelles ressourcés, son habileté dans l’art des sièges, l’heureuse invention de ses machines de guerre, et son infatigable activité excitaient une juste admiration : mais tout ce mérite était terni par un amour excessif pour les voluptés, par une ambition sans bornes, et par une inconstance que rien ne pouvait fixer :

Son père Antigone, peu content de posséder la moitié de l’Asie, voulait dominer dans la Grèce[8]. Démétrius son fils, chargé d’exécuter ses ordres arriva tout à coup avec deux cent cinquante voiles dans le port d’Athènes, où l’on ne s’attendait pas à cette attaque. S’étant rendu maître du Pirée, il proposa aux Athéniens de rétablir la démocratie : on reçut cette proposition avec transport. Démétrius de Phalère connaissait trop le peuple athénien pour livrer une nouvelle victime à son ingratitude ; il demanda au vainqueur de l’envoyer à Thèbes : Démétrius l’estimait, et lui permit de partir. L’événement, justifia sa prévoyance. Ces mêmes Athéniens, qui avaient porté l’admiration pour sa justice et sa sagesse au point de lui élever autant de statues qu’il y avait de jours dans l’année, le condamnèrent à mort par contumace, renversèrent ses trois cents statue à prodiguèrent sans mesures les plus grands honneurs à Antigone et à Démétrios, leur donnèrent le nom de rois et de dieux sauveurs, et firent porter leurs images avec celles des autres divinités aux fêtes de Minerve.

Démétrius de Phalère, apprenant les outrages des Athéniens, dit à ses amis : Les ingrats peuvent détruire mes statues ; mais ils ne pourront  effacer les vertus qui me les ont méritées. Il se réfugia d’abord chez Cassandre, et ensuite en Égypte, près de Ptolémée Soter : il trouva dans ce prince plutôt un ami qu’un protecteur. Démétrius avait honoré sa vie par là justice de son administration ; il illustra sa retraite par de bons ouvrages que malheureusement le temps ne nous a pas conservés.

Démétrius Poliorcète, poursuivant le cours de ses exploits, descendit dans l’île de Chypre, parvint, à l’aide des machines qu’il inventa, à s’emparer de Salamine et défit en bataille rangée la flotte de Ptolémée. Son père Antigone, transporté de joie et d’orgueil, lui envoya le diadème, et lui donna dans ses lettres le titre de roi. Les Égyptiens accordèrent la même dignité à Ptolémée. Séleucus, Lysimaque et Cassandre, ne voulant pas leur être inférieurs, se décorèrent aussi de la couronne. Ainsi les soldats d’Alexandre montèrent audacieusement sui les trônes que leur maître avait conquis.

Démétrius avec quarante mille hommes attaqua l’île de Rhodes[9]. Ce siège fameux fit un égal honneur aux assiégeants et aux assiégés. Les Rhodiens s’étaient acquis une grande considération par l’étendue de leur commerce, par l’industrie de leur agriculture, par la magnificence de leur ville, ils avaient des lois justes, une liberté sage, des citoyens courageux et des marins habiles. Leur défense fut opiniâtre les travaux étaient aussitôt détruits qu’achevés ; les femmes signalaient leur courage comme les hommes. Démétrius de son côté redoublait d’audace et d’activité ; il inventa dans ce siége une redoutable machine de guerre, nommée l’hélépole, la plus grande qu’on eut encore vue : elle avait neuf étages ; chaque étage était garni de catapultes et de balistes, ainsi que de deux béliers armés de fer, que poussaient les bras de mille guerriers. Une mine, creusée par les Rhodiens sous le chemin que devait parcourir cette machine, la fit écrouler. Enfin, après un an d’efforts inutiles, Démétrius se vit obligé de lever le siège et de laisser Rhodes jouir de son indépendance. Au milieu du tumulte des combats, des assauts, des sorties, le célèbre peintre Protogène, achevait paisiblement l’un de ses plus beaux tableaux.

Démétrius, après la conclusion du traité voulut le voir et lui exprima sa surprise d’une tranquillité si profonde à l’approche d’un si grand péril. Le peintre répondit : Je savais dire vous aviez déclaré la guerre aux Rhodiens, et non aux arts.

La délivrance de Rhodes était due en partie à une attaque que faisait alors Cassandre contre Athènes. Démétrius revint le combattre, et le chassa de l’Attique[10]. On logea le vainqueur au temple de Minerve. Démétrius profana ce lieu sacré par ses débauches. Bravant les dieux, et déifiant ses courtisanes, il leur éleva des autels. Pour comble d’humiliation, les Athéniens se virent forces de lui donner cinq cents talents, dont il fit présent à Lamia sa maîtresse.

Enivré par ses succès et se croyant destiné à jouer le rôle d’Alexandre, il se fit déclarer à Corinthe généralissime des Grecs. Cette démarche dévoila ses prétentions à l’empire ; déjà Antigone et lui montraient ouvertement l’intention de conquérir la Macédoine. Cassandre, irrité, s’unit étroitement contre eux avec Lysimaque, Séleucus et Ptolémée. Cette ligue puissante attira tout l’effort de la guerre en Asie. Démétrius, d’abord battu, remporta ensuite une victoire. Après une longue alternative de succès et de revers, l’armée des alliés et celle d’Antigone et de Démétrius se rencontrèrent à Ipsos en Phrygie[11], et se livrèrent une bataille décisive. Antigone y périt ; son armée fut mise en déroute. Démétrius, enveloppé, se fit jour au travers des ennemis : il sauva sa vie par sa bravoure que secondait l’audacieuse intrépidité du jeune Pyrrhus, roi d’Épire, alors son ami, et qui devint depuis si célèbre.

Démétrios perdit ses troupes ; ses richesses, ses états, tout enfin, hors l’espérance qui ne l’abandonnait jamais.

Les vainqueurs firent après cette victoire, un partage définitif de l’empire d’Alexandre. Ptolémée eut l’Égypte, la Libye, l’Arabie et la Palestine ; Cassandre la Macédoine et la Grèce ; Lysimaque la Thrace, le Pont et la Bithynie ; Séleucus toute l’Asie jusqu’au fleuve Indus. Ce dernier royaume prit le nom de royaume de Syrie, dont Antioche fut la capitale.

Démétrius, errant et suivi de quelques guerriers fidèles, vint chercher un asile dans Athènes. Les Athéniens, qui l’avaient traité comme un dieu lorsqu’il était vainqueur, le regardèrent comme un vil banni après sa défaite : ils avaient offert un temple à sa fortune ; ils fermèrent leurs portes à son malheur.

Depuis la bataille d’Ipsus, Cassandre possédait paisiblement la Macédoine, et dominait dans la Grèce. Pour rendre ses droits plus respectables aux yeux des Macédoniens, il s’était marié avec Thessalonice, sœur d’Alexandre le Grand : favorisé par le destin, il n’eut plus d’ennemis que ses remords. On le haïssait, on le méprisait ; mais on lui obéit. Un trône acquis partant de crimes ne devait pas être solide. Cassandre mourut. Il laissait trois fils, nommés Philippe, Antipater et Alexandre. Philippe survécut peu à son père ; ses deux autres frères se disputèrent la couronne. La reine Thessalonice voulut vainement les rapprocher ; ils coururent aux armes. Antipater, irrité des reproches de sa mère, l’assassina. Ce meurtre, révolta la plus grande partie de ses sujets. Pyrrhus, roi d’Épire, prit le parti d’Alexandre, et entra en Macédoine. Antipater périt ; la vie d’Alexandre fut de courte durée : de sorte qu’il ne resta sur la terre aucun rejeton de la famille du conquérant de l’Asie.

La mort, de Cassandre laissait a la Grèce quelque espoir de liberté ; l’active ambition de Démétrius ne lui permit pas d’en jouir : ce prince, détrôné, se réconcilia avec Séleucus, obtint d’assez grandes possessions en Asie, leva des troupes, arma des vaisseaux, revint en Grèce, entra dans l’Attique, et s’empara d’Athènes. Le peuple s’attendait à une juste vengeance, la terreur régnait dans la ville ; elle fut au comble lorsque tous les citoyens, rassemblés par les ordres du roi au théâtre, se virent environnés d’une foule de soldats armés. Démétrius, satisfait d’avoir puni leur bassesse et leur ingratitude par quelques heures d’effroi, leur pardonna.

Il partit ensuite pour se rendre maître du Péloponnèse. Les Spartiates lui résistèrent ; il les battit, et défit complètement le roi Archidamus près de Lacédémone. Le courage des habitants et les nouvelles qu’il reçut des troubles de Macédoine l’empêchèrent de prendre cette ville. En s’éloignant, il traversa la Grèce, entra dans les états d’Alexandre pour le soutenir contre Antipater : mais il trouva que Pyrrhus l’avait déjà prévenu. Alexandre vainqueur de son frère, céda plusieurs villes au roi d’Épire pour reconnaître ses services, et acheva la conquête de son royaume sous la protection de Démétrius. N’ayant plus besoin de secours, il voulut se délivrer d’un protecteur dont il redoutait la domination. Démétrius informé de ses complots, le tua et se déclara roi de Macédoine. Cet accroissement de puissance excita la jalousie de Lysimaque : il rassembla une armée pour entrer en Macédoine, et Pyrrhus même, n’ayant pu amener Démétrius à aucun accommodement, s’arma contre lui.

Nous avons vu précédemment que le roi d’Épire avait sauvé la vie de Démétrius dans la bataille d’Ipsus : mais l’ambition des princes écoute rarement la voix de l’amitié et de la reconnaissance ; sous le nom de gloire, l’intérêt prend trop souvent  chez eux la place de toutes les vertus.

Le sort avait destiné Pyrrhus aux aventures les plus romanesques ; les orages de sa vie commencèrent avec sa naissance. Il était à la mamelle, lorsqu’un usurpateur détrôna son père Éacide : échappé au poignard des rebelles, on le porta en Illyrie chez le roi Glaucias. Ce monarque, craignant la vengeance de Cassandre, roi de Macédoine, voulait lui livrer cette innocente victime ; mais le jeune enfant, saisissant sa robe avec ses mains, le toucha par son sourire et par ses caresses.. Le roi le prit sous sa protection, l’éleva ; et lorsqu’il fut grand, un parti de sujets fidèles le rappela en Épire. Il y rentra et monta sur le trône.

Quelques années après, étant allé en Illyrie pour assister aux noces d’un fils de Glaucias, ses sujets se révoltèrent de nouveau, et donnèrent le sceptre à Néoptolème, son grand oncle. Pyrrhus, dépouillé de sa puissance, se rendit en Asie ; ce fut le premier théâtre de sa gloire : il fit des prodiges de valeur à la bataille d’Ipsus. Après cette fatale journée, il alla en Égypte : sa renommée, son esprit, sa douceur lui concilièrent l’amitié du roi et de la reine Bérénice. Cette princesse lui fit épouser Antigone, sa fille. Ptolémée lui donna une flotte et des subsides ; avec ces secours il rentra en Épire, battit les rebelles, et conclut avec Néoptolème un traité, en vertu duquel ils devaient régner conjointement. Leur bonne intelligence dura peu : le perfide Néoptolème corrompit quelques officiers de Pyrrhus, et les décida à l’empoisonner. Antigone découvrit le complot et en avertit son époux. Pyrrhus, dissimulant son ressentiment pour assurer sa vengeance, invita Néoptolème à un festin, le fit assassiner, et resta seul maître de l’Épice.

Quelque temps après, il porta ses armes en Macédoine, comme nous l’avons dit précédemment[12]. Alexandre et Antipater étant morts, il déclara la guerre à ce même Démétrius, époux de sa sœur Déidamie, et dont il avait sauvé la vie au péril de ses jours.

Tandis qu’il entrait dans la Macédoine, Démétrius, par une autre route, pénétra dans l’Épire et la livra au pillage. Pyrrhus cependant rencontra une seconde armée macédonienne, commandée par Pantauchus, qui passait pour un des plus braves et des plus habiles généraux de la Grèce. La bataille, fut sanglante et longtemps douteuse au milieu de la mêlée, Pantauchus, défiant le roi d’Épire, le cherchait et l’appelait partout à grands cris. Pyrrhus, volant à sa rencontre, le combattit avec intrépidité, reçut une légère blessure, et renversa son ennemi. Sa défaite entraîna la déroute des Macédoniens. Cette victoire accrut beaucoup la renommée de Pyrrhus ; on disait qu’il ressemblait à Alexandre par son génie, par sa figure et par son audace, tandis que les autres rois n’imitaient ce héros que par leur luxe, leur garde et leur orgueil.

Ce jeune guerrier se faisait adorer des soldats en leur attribuant modestement sa gloire. Ayant su qu’ils le surnommaient l’Aigle de l’Épire, il leur dit : Si je suis un aigle, vous êtes mes  ailes, car ce sont vos armes qui m’ont élevé si haut.

Sa douceur égalait, son courage. On lui amena un jour quelques jeunes officiers qui, dans un festin, s’étaient permis des propos outrageants contre lui : leur ayant demandé s’ils avaient réellement proféré ces paroles indiscrètes : Oui,  seigneur, répondit l’un d’eux, et nous en aurions bien dit davantage, si le vin ne nous eût manqué.  Il rit de cette saillie, et  leur pardonna :

Satisfait de son triomphe et des avantages que offrait Démétrius, Pyrrhus conclut une trêve avec lui. La paix en aurait été la suite ; mais Démétrius lui fit une nouvelle injure. Le roi d’Épire venait d’épouser Lanassa, fille d’Agatocle, tyran de Syracuse ; elle lui avait apporté en dot l’île de Corfou. Cette princesse, mécontente des procédés de Pyrrhus qui lui préférait d’autres femmes, se retira à Corfou, et entretint des intelligences secrètes avec Démétrius : celui-ci l’enleva et la prit pour femme. Pyrrhus, irrité, entra de nouveau dans la Macédoine, que Lysimaque attaquait d’un autre côté. Démétrius s’avança pour le combattre ; mais toute son armée se révolta et passa dans le parti de Pyrrhus. Abandonné par ses troupes, entouré d’ennemis, Démétrius, pour la seconde fois dépouillé de ses états, se sauva sous l’habit d’un pâtre, et chercha une nouvelle fortune en Asie. Séleucus et Ptolémée lui cédèrent la Phénicie et la Cilicie : mais l’inconstant Démétrius, s’éloignant encore de ces riches provinces pour tenter d’inutiles conquêtes, succomba enfin sous les armes de Séleucus. Ses troupes furent mises en déroute. Après avoir erré quelque temps au milieu des montagnes, il se vit obligé de se rendre à discrétion ; et Séleucus le retint dans un château, où la débauche termina ses jours.

Pyrrhus, vainqueur, n’avait pas voulu laisser au parti de Démétrius le temps de se relever ; après avoir partagé la Macédoine entre lui et Lysimaque, il se rendit à Athènes, qui lui ouvrit ses portes.

Les Athéniens lui décernèrent de grands honneurs ; et en reconnaissance de leur bon accueil, il leur donna le sage conseil de ne jamais laisser entrer dans la ville aucun roi, pas même lui.

De retour en Macédoine, il trouva ce pays en fermentation. Les Macédoniens se trouvaient humiliés d’obéir à un roi d’Épire autrefois vassal de leurs souverains. Lysimaque, profitant de ces dispositions, souleva toute la nation, et força Pyrrhus de rentrer dans son royaume. Quelques villes qui lui furent cédées le décidèrent à conclure la paix.

Le génie de ce prince était trop ardent pour se tenir longtemps renfermé dans les étroites limites d’un si petit royaume : le sort lui offrit bientôt une occasion de porter ses armes en Italie. Plus frappé de la gloire que des dangers de l’entreprise, il s’y précipita sans hésiter. Les habitants de Tarente, alors en guerre avec les Romains, ainsi que les Lucaniens et les Samnites, appelèrent le roi d’Épire à leur secours, et il résolut de remplir leur vœu.

Un de ses favoris, Cynéas, ministre habile et sage, s’opposant vainement à ce projet, en montrait toutes les difficultés, et demandait quel avantage on pourrait retirer d’une guerre si dangereuse dans un pays si éloigné.  Comment, lui dit Pyrrhus, vous ne voyez pas que les Romains étant une fois vaincus, rien ne pourra nous résister, et que nous serons maîtres de l’Italie ? — Eh bien ! répondit Cynéas, après  avoir conquis l’Italie, que ferez vous ?  — La Sicile est divisée, reprit le roi, il sera facile de s’en emparer ?  —  Sera-ce le terme de la guerre ? — Non, nous passerons en Afrique : Carthage résistait à peiné à Agatocle ; elle nous offrira une victoire facile.  —  Je  vois, seigneur, qu’avec tant de puissance vous  pourrez revenir vous emparer de la Macédoine  et de toute la Grèce ; mais que ferons-nous ensuite ?  —  Alors, mon cher Cynéas, nous nous reposerons ; et nous passerons nos jours en festins et en plaisirs. — Eh ! que ne commencez-vous donc par là, dit Cynéas, pourquoi  marcher à travers tant de périls, faire tant de malheureux, répandre tant de sang pour courir, par de si longs et de si incertains détours,  au but que vous pouvez toucher sans peine aujourd’hui ?

L’ambition ne peut comprendre le langage de la sagesse. Pyrrhus partit, et débarqua en Italie. Le bruit de ses exploits l’avait précédé et grossit ses forces. Avant de combattre, il fit proposer aux Romains sa médiation pour conclure la paix : le consul Lévinus répondit que les Romains ne le voulaient point pour arbitre, et ne le craignaient pas comme ennemi. Les armées s’avancèrent et furent bientôt en présence. Pour la première fois les Grecs combattirent les Romains. Pyrrhus, s’étant approché de leur camp pour le reconnaître, admira leur ordonnance, et dit : Ces dispositions ne sont pas trop barbares pour avoir été faites par des barbares ; il faut voir à  l’épreuve ce qu’ils savent faire.

Jamais son courage n’avait encore rencontré d’adversaires si redoutables ; leur opiniâtreté égalait son audace : il revint sept fois à la charge contre eux ; enfin ses éléphants, jusque là inconnus en Italie, rompirent les rangs des Romains, et les mirent en déroute.

Après cette victoire, il envoya Cynéas à Rome pour proposer la paix. Appius Claudius décida le sénat à la refuser. Cynéas, frappé de la majesté de ce sénat, dit à son maître qu’il avait cru en y entrant se trouver dans une assemblée de rois. Les Romains envoyèrent Fabricius au roi d’Épire pour l’engager à se retirer. Pyrrhus voulut le gagner par de riches présents ; le fier Romain lui dit : Conservez votre or, moi je garde ma pauvreté et ma vertu.

La campagne suivante commença par un combat de générosité. Le médecin de Pyrrhus, ayant formé le projet de l’empoisonner, en informa les Romains. Fabricius qui les commandait, écrivit au roi pour l’avertir de ce complot. Pyrrhus, touché de cette générosité, renvoya les prisonniers sans rançon, et offrit de nouveau la paix qui fut encore refusée.

Il livra bientôt une grande bataille aux Romains, près d’Asculum : la nuit sépara les deux armées sans avantage décisif. Pyrrhus, occupant le lendemain le champ de bataille, parut vainqueur ; mais il dit lui-même à ceux qui le félicitaient : Encore une victoire semblable, et nous sommes perdus.

La difficulté de cette guerre et les avantages plus faciles que lui faisait espérer une expédition en Sicile, le décidèrent à la tenter. Il laissa une garnison dans Tarente, et débarqua dans l’île, avec trente mille hommes. Ayant vaincu en plusieurs rencontres les Carthaginois et les Mamertins, il se rendit le maître du pays, et s’y crut d’abord assez solidement établi pour donner le trône de Sicile à son fils Hélénus. Ses conquêtes et l’ivresse de la fortune avaient changé son caractère : ce prince, si doux en Épire, ne montra qu’un tyran à la Sicile. Ses injustices produisirent leur effet ordinaire des révoltes. Bientôt les Samnites et les Tarentins, vivement pressés par Rome, le conjurèrent de revenir en Italie. Lorsqu’il sortit de la Sicile les Carthaginois et les Mamertins lui enlevèrent beaucoup de monde dans sa retraite. Sans cesse harcelé par eux, il dut un jour, sa vie à sa force seule ; car, d’un coup de sabre, il fendit en deux un Carthaginois dont le fer était levé sur lui.

Arrivé en Italie, il marcha contre les Romains, et les rencontra près de Bénévent dans une forte position[13] : Manius Curius les commandait. Les deux armées s’attaquèrent avec furie. Cette journée fut fatale à Pyrrhus : ses éléphants, blessés par les traits des ennemis, se retournèrent, et portèrent le désordre dans ses rangs. Le carnage fut grand, la victoire des Romains complète ; et Pyrrhus, trompé dans ses projets, déchu de toutes ses espérances, retourna en Épire, où il ne ramena, que huit mille hommes.

On rapporte qu’en quittant la Sicile, il dit : Je laisse un beau champ de bataille aux Romains  et aux Carthaginois. Son expédition dans cette île et en Italie avait duré six ans.

Pendant cet espace de temps, un nouveau maître s’était emparé de la Macédoine. Lysimaque, vaincu et tué dans une bataille contre Séleucus ; laissait ce pays et la Thrace à la merci du vainqueur : Séleucus, arrivé dans la capitale de ses nouveaux états, s’y croyait en pleine sécurité ; Ptolémée Céraunus, banni d’Égypte, et comblé de ses bienfaits, l’assassina lâchement et termina par cette perfidie les jours du plus grand et du dernier des capitaines d’Alexandre.

L’ambition de régner, qui l’avait porté à ce crime, rencontrait encore d’autres obstacles, dont un nouveau forfait l’affranchit. Arsinoé, sa sœur, veuve de Lysimaque, venait d’être proclamée reine : le perfide Céraunus, la trompant par une feinte tendresse, l’épousa, et dès qu’il se vit maître de sa personne, le barbare la poignarda ainsi que ses enfants. Alors, délivré de tous concurrents, il se fit proclamer roi de Thrace et de Macédoine. Le ciel ne lui permit pas de jouir longtemps du fruit de ses cruautés. Une armée innombrable de Gaulois, sortie des bords de l’Océan, après avoir traversé la Germanie et la Pannonie, entra en Macédoine sous les ordres de Belgius. Céraunus, aveuglé comme le sont les princes la veille de leur ruine, refusa le secours des Dardaniens, rejeta les propositions de paix des Gaulois qui ne voulaient qu’un tribut ; et, à la tête d’une faible armée attaqua les barbares qui l’enveloppèrent, le firent périr sous leurs coups, mirent ses troupes en désordre, et pillèrent à leur gré ses états.

Dans cette crise, un général macédonien, Sosthène, s’empara des débris du trône, et parut par son audace digne d’y monter. Il surprit les barbares dans le désordre de la victoire, en fit un grand carnage, et les chassa de la Macédoine.

Peu de temps après, une autre colonne de Gaulois, sous les ordres de Brennus, se répandît encore dans cette contrée, et triompha de la valeur de Sosthène qui périt dans un combat. Brennus s’avança en Thessalie : les Thermopyles l’arrêtèrent peu ; il tourna le défilé, et marcha vers Delphes dans l’intention de piller le temple d’Apollon, disant arrogamment que les dieux des Grecs lui devaient aussi un tribut.

Comme il s’approchait de ces lieux, un affreux tremblement de terre renversant les arbres, fendant les rochers, ouvrant des abîmes sur la route, répandit la crainte et la consternation parmi les barbares. Ce phénomène, que la crédulité prit pour un prodige, ranima le courage des Grecs qui, se voyant secourus par les dieux, accoururent de toutes parts, se précipitèrent sur les Gaulois, et en détruisirent la plus grande partie. Le reste quitta la Grèce, et, cherchant une autre fortune en Asie, s’établit dans une province appelée depuis Galatie. Brennus, après avoir assuré leur retraite, ne pouvant survivre à sa défaite, se donna la mort.

La Macédoine, délivrée de ce fléau, devint le sujet d’une nouvelle guerre, entre Antiochus, successeur de Séleucus, et Antigone, fils de Démétrius Poliorcète. Celui-ci se trouvant alors en Grèce, prévint son rival, et s’empara du royaume. Le roi de Bithynie se déclarait pour lui. Antiochus l’attaqua, Antigone vint le secourir ; et cette lutte finit par un traité qui donnait à Antiochus toute l’Asie, et laissait à Antigone la Macédoine.

Telle était la position de cette contrée, lorsque Pyrrhus revint en Grèce. Les fatigues ni les revers ne pouvant calmer son ambition, il entreprit de détrôner Antigone ; entra dans ses états, et remporta sur lui une grande victoire. Antigone, avant de fuir, lui résista longtemps. Un corps de Gaulois, qui servait dans son armée, balança la fortune, et opposa aux efforts de Pyrrhus la plus opiniâtre intrépidité. Ce prince, fier d’avoir vaincu des hommes dont le nom répandait alors l’effroi en Grèce et en Asie, éleva un trophée dans le temple de Minerve, et y plaça cette inscription : Pyrrhus, ayant défait en bataille rangée les indomptables Gaulois, a dédié à Minerve ces boucliers qu’il leur a pris. Il n’est point étonnant qu’il les ait vaincus, car la vaillance est héréditaire dans la race des Éacides.

Le roi d’Épire, habile dans l’art de vaincre, savait peu profiter de la victoire, et cherchait plus avidement une nouvelle gloire qu’un nouveau royaume : au lieu, de poursuivre Antigone, de compléter sa défaite, et de réunir la Macédoine à ses états, il se laissa entraîner dans une guerre contre Lacédémone. Cette guerre, qui ne lui offrait d’autre avantage que l’espoir de triompher du peuple le plus célèbre par sa vaillance, exposait son royaume aux invasions des Macédoniens ; mais un nouvel ennemi était un attrait auquel Pyrrhus ne pouvait résister.

Cléonime, roi de Sparte, haï de ses concitoyens qu’il révoltait par sa violence, se vit forcé par eux de descendre du trône. Son collègue Aréus, doux, sage et vaillant, se faisait généralement aimer, Cléonime éprouva dans le même temps un affront qui acheva d’aigrir son humeur impétueuse. Chélidonide, sa femme, rompit les liens qui l’unissaient à lui, pour s’abandonner sans contrainte à la passion que lui inspirait Acrotatus, fils du roi Aréus. Cette double injure étouffa dans le cœur de Cléonime tout noble sentiment ; et, décidé à trahir son pays pour assurer sa vengeance, il courut au camp de Pyrrhus, et détermina ce prince à défendre sa cause, et à lui rendre son autorité.

Le roi d’Épire, toujours digne du surnom que lui donnaient ses soldats, entra dans le Péloponnèse avec la rapidité d’un aigle. Rien n’était prêt pour repousser une attaque si imprévue ; la terreur précédait Pyrrhus : on lui envoya des ambassadeurs pour négocier ; il les amusa par des réponses vagues, continua sa marche, et arriva aux portes de Sparte sans qu’aucun obstacle pût l’arrêter. Les Spartiates, effrayés, croyant leur ruine certaine, et n’espérant que la mort, voulaient envoyer leurs femmes et leurs enfants dans l’île de Crète ; déjà le sénat rédigeait l’ordre de leur départ. Tout à coup une dame lacédémonienne, nommée Archidamie, parait dans l’assemblée, l’épée à la main, et, portant la parole au nom des femmes, elle dit : Déchirez ce décret injurieux ; nous n’obéirons point : vous nous déshonorez en nous croyant assez lâches pour vouloir survivre à notre patrie. Nous sommes, toutes décidées à vaincre ou à périr avec vous.

Leur courage obtint sa récompense ; elles restèrent, et combattirent comme les hommes.

On arma les esclaves ; tous les habitants, sans distinction de sexe ni d’âge, portant le glaive, la bêche et le pieu, creusaient des fossés, plantaient des palissades et combattaient. La reine Chélidonide, à la tête de ses compagnes, les conduisait, les encourageait par son exemple : elle portait un nœud coulant autour de son cou, prête à s’étrangler si Cléonime et Pyrrhus prenaient la ville.

Le roi d’Épire accoutumé à tout vaincre, irrité d’une résistance qu’il croyait impossible, pressait, et renouvelait sans cesse ses attaques. Acrotatus, fils du roi, le repoussait partout ; et se distinguait par des prodiges de valeur : enfin Pyrrhus, réunissant toutes ses forces, donna un assaut général ; la mêlée fut terrible, le carnage affreux. Au milieu de ce péril, les femmes, intrépides, ne quittaient pas leurs époux ; la victoire flottait indécise. Dans ce moment, le roi Aréus, arrivant de Crète, parut avec un renfort de deux mille Crétois. Ces troupes fraîches, ranimèrent le courage des assiégés, refroidirent l’ardeur des assaillants, et les forcèrent à plier. Pyrrhus cherchait à rallier ses soldats ; mais son cheval, blessé par un javelot, l’emporta malgré tous ses efforts, et son armée le suivant en désordre, s’éloigna enfin des murs de Lacédémone.

Le roi de Sparte poursuivit, chaudement l’ennemi, tailla en pièces son arrière-garde, et tua le jeune Ptolémée, fils du roi d’Épire. Pyrrhus, au désespoir, et terrible dans les combats comme Achille son aïeul, s’élance, renverse tout ce qui se trouve sur son passage, perce de son glaive le général de la cavalerie lacédémonienne, fait un grand carnage des Spartiates, et les force à se retirer.

La résistance de Sparte avait ranimé le courage blessé par des villes du Péloponnèse. Argos, révoltée et reprenant son indépendance, venait de secouer le joug du roi d’Épire. Pyrrhus y courut : Aristias, chef d’une faction qui lui était dévouée, lui ouvrit la nuit une porte de la ville et l’y fit entrer. Les Argiens, retirés dans la forteresse appelèrent à leur secours Aréus et Antigone, qui arrivèrent rapidement. Pyrrhus, entouré d’ennemis et presque bloqué dans une ville dont tous les habitants s’armaient contre lui, voulut en sortir au moment où Aréus y pénétrait. Poursuivi par une foule de combattants dans une rue, étroite reçoit un coup de javeline d’un jeune soldat : furieux, il se retourne et lève le bras pour se venger. La mère du jeune Argien voyait le combat du haut de sa maison ; à l’aspect du danger de son fils, elle saisit à deux mains une tuile, et la jette avec fureur sur le casque du roi. Pyrrhus, grièvement blessé, tombe de cheval ; les ennemis se précipitent sur lui, et lui tranchent la tête.

Son armée, sans chef, mit bas les armes, et se rendit à Antigone, roi de Macédoine. Alcyonéus, fils de ce monarque, lui porta la tête de Pyrrhus : le roi, indigné, le frappa, lui reprocha son inhumanité, honora par ses larmes le héros vaincu, et le fit inhumer avec pompe.

Quelque temps après, Alcyonéus rencontra Hélénus, fils de Pyrrhus, errant, sans asile, ne portant d’autre vêtement qu’un manteau déchiré. Il le rassura, le consola et le mena à son père. Antigone lui dit alors : Cette bonne action, mon fils, efface un peu la première, mais elle n’est pas complète ; tu devais vêtir Hélénus et lui ôter ce manteau déchiré qui fait plus de honte au vainqueur qu’au vaincu. Après ces mots, il embrassa Hélénus, et lui rendit le royaume d’Épire. Le cœur fatigué de tant de traits de barbarie, a besoin pour se reposer de rencontrer ainsi quelque action généreuse.

Pyrrhus emporta au tombeau la réputation d’un guerrier intrépide, d’un chef habile, mais d’un homme d’état sans plan, d’un ambitieux sans frein. Nul ne sut mieux que lui commander aine armée et ne fut moins propre à gouverner un royaume. Son génie n’existait que pour la guerre, et personne ne le surpassa pour la science des manœuvres, le choix des positions, et le talent de s’attacher les soldats.

Scipion demandant un jour à Annibal, quel était selon lui le plus habile des généraux ; le Carthaginois donna le premier rang à Alexandre, le second à Pyrrhus et se plaça lui-même au troisième.

 

 

 

 


[1] An du monde 3683. — Avant Jésus-Christ 321.

[2] An du monde 3681. — Avant Jésus-Christ 323.

[3] An du monde 3683. — Avant Jésus-Christ 321.

[4] An du monde 3684. — Avant Jésus-Christ 320.

[5] An du monde 3685.

[6] An du monde 3689.

[7] An du monde 3690.

[8] An du monde 3698.

[9] An du monde 3700.

[10] An du monde 3701.

[11] An du monde 3701.

[12] An du monde 3711.

[13] An du monde 3750.