HISTOIRE DE LA GRÈCE

 

TROISIÈME ÂGE DE LA GRÈCE

 

 

CONQUÊTES D’ALEXANDRE LE GRAND

(An du monde 3668. - Avant Jésus-Christ 336)

ALEXANDRE, le plus fameux et le plus extraordinaire des héros qui aient brillé sur la terre, et doué par la nature des plus rares qualités, en reçut en même temps le germe des vices les plus dangereux. Son tempérament fougueux le disposait à la violence ; l’élévation de son âme le portait aux sentiments généreux. Philippe lui légua son ambition sans bornes ; Aristote imprima dans son cœur le principe de plusieurs vertus.

Ses traits étaient réguliers, son teint frais et vermeil, son nez aquilin, ses yeux grands et pleins de feu, ses cheveux blonds et bouclés, sa tête haute, mais un peu penchée vers l’épaule gauche. Il avait la taille moyenne, fine et dégagée, le corps bien proportionné, et fortifié par des exercices continuels. On vantait sa légèreté à la course, et l’élégance de sa parure.

Il joignait à un esprit très vif du désir insatiable de s’instruire ; il aimait et protégeait les sciences et les arts. Sa conversation était agréable et piquante, son amitié constante. Tout était grand, dans ses sentiments comme dans ses pensées.

Le célèbre Aristote s’exprimait ainsi dans une de ses lettres, après la mort de son royal élève : Alexandre de Macédoine ne manquait ni d’habileté dans le conseil, ni de valeur sur le champ de bataille, ni de grâce dans ses bienfaits. Il manifesta quelquefois sa cruauté par des supplices, quoiqu’il se montrât souvent clément pour ceux qui l’avaient offensé. Personne ne fut plus intrépide dans les combats, plus libéral  dans les récompenses. Son discernement brillait dans les affaires épineuses, et son courage augmentait en proportion du péril.       

Cet éloge mérite d’autant plus de croyance qu’Alexandre, à la fin de sa vie, s’était brouillé avec ce philosophe, que la calomnie rangea au nombre des complices de sa mort.

Alexandre fit connaître dès sa plus tendre jeunesse la fierté de son caractère et l’ardeur de son ambition. On lui préposait d’aller disputer le prix aux jeux Olympiques ; il répondit : J’irais si je devais y trouver des rois  pour rivaux.

Lorsque le roi Philippe faisait là conquête de quelques villes, loin de s’en réjouir, il disait : Hélas, mes amis ! mon père ne nous laissera rien à faire.

Aristote lui avait appris les mathématiques, la philosophie, l’histoire, la logique : il devait à ses leçons une éloquence convenable à un prince, un style plus grave que fleuri, et plus rempli de pensées que de mots. Aussi, voulant exprimer sa reconnaissance pour son instituteur, il répétait souvent qu’il devait à Philippe de vivre, et à Aristote de bien vivre.

Son admiration pour Homère allait jusqu’à l’enthousiasme ; il le préférait à Hésiode. Celui-ci, disait-il, est le poète des bergers, et l’autre celui des rois.

Après la bataille d’Arbelles, il enferma l’Iliade dans la cassette d’or de Darius, et il fit faire de ce poème une édition qui s’appelait l’édition de la cassette.

Les grands talents donnaient des droits certains à son amitié. Son peintre favori, le fameux Apelle, devint amoureux de la belle Campaspe, dont le roi lui-même était fort épris. Alexandre découvrit leur intelligence secrète, triompha de sa colère, leur pardonna et les unit.

Lorsqu’il sortait à peine de l’enfance, le roi Philippe reçut en Macédoine des ambassadeurs du roi de Perse. Alexandre, au-dessus de son âge, ne les questionna point sur les jardins suspendus de Babylone, sur la richesse des palais de Suze : il écouta avec indifférence ce qu’on disait du magnifique platane et de la vigne d’or, chargés d’émeraudes et de rubis, sous lesquels le roi de Perse donnait ses audiences ; mais il leur demanda quels chemins conduisaient dans la Haute-Asie, quelle était la population des Perses, la force et la tactique de leurs armées, la conduite du roi à l’égard de ses sujets. Aussi l’un des ambassadeurs s’écria : Ce  jeune prince est grand ; le nôtre est riche.

On avait amené en Macédoine un superbe cheval de Thessalie, qu’on nommait Bucéphale, parce que sa tête offrait la forme de celle d’un bœuf. Les plus hardis écuyers voulurent en vain monter ce coursier fougueux ; il les renversa tous. Le jeune prince, voyant qu’on voulait s’en défaire, dit vivement : Quel excellent cheval ils perdent là  par leur maladresse et leur timidité ! Philippe, pour corriger l’orgueil de son fils, lui permit de le monter. L’intrépide Alexandre, après avoir évité de l’exposer comme les autres au soleil, et de l’effrayer par l’ombre de son corps, le flatta quelque temps, s’élança sur lui avec agilité, résista fermement à ses bonds impétueux et le dompta si complètement, que depuis ce temps Bucéphale, qui écartait tout autre écuyer, se laissait conduire docilement par lui, et fléchissait les genoux pour le recevoir sur son dos. Bucéphale sauva la vie d’Alexandre dans les Indes, en le dégageant d’une mêlée où sa témérité l’avait précipité. Ce combat fut le terme des travaux et de la vie de ce coursier fameux, et le roi donna son nom à une ville qu’il fit bâtir sur les bords de l’Hydaspe.

Avant de monter sur le trône, Alexandre avait prouvé au roi Philippe son héroïque vaillance en lui sauvant la vie en Illyrie. Il ne lui fit pas moins évidemment connaître l’indomptable violence de son caractère, lorsqu’aux noces de Cléopâtre il viola le respect qu’il devait à son monarque, à son père.

Insatiable de toute espèce de gloire, il aurait voulu être le plus savant des hommes comme le plus grand des rois ; aussi reprocha-t-il à Aristote d’avoir publié, pendant son absence, un traité de métaphysique dont il désirait avoir seul la possession, et il lui écrivit : Il faut que vous sachiez  que j’aimerais beaucoup mieux surpasser les autres hommes par la science des choses sublimes, que par l’étendue de mon pouvoir.

Son père, digne de l’apprécier, prévit le premier ses grandes destinées ; et lorsqu’il l’eut vu dompter Bucéphale et prouvé tant d’audace dans un âge si tendre, il lui dit : Mon fils cherche un autre royaume plus digne de toi ; la Macédoine ne te suffit pas.

Cependant lorsque tant d’indices plus sûrs que les oracles, annoncèrent un maître à la Grèce, un conquérant à l’Asie, un héros au monde, on ne s’occupait en Perse, dans le Péloponnèse, dans la Béotie, dans l’Attique et chez les barbares de la Thrace et de l’Illyrie, qu’à secouer un joug qu’on croyait déjà brisé par la mort de Philippe.

Les factieux renouaient leurs intrigues à la cour de Macédoine. Olympias croyait régner ; les grands voulaient partager l’empire ; les Illyriens prenaient les armes, et les orateurs de la Grèce, déclamant contre la tyrannie, injuriant l’ombre de ce même Philippe qu’ils avaient naguère entouré d’hommages, méprisaient la jeunesse d’Alexandre qui n’avait alors que vingt ans ; et personne ne se doutait que ce prince, qu’ils regardaient encore comme un enfant, dût se montrer si rapidement pour eux le plus redoutable des hommes.

Loin de paraître étonné des obstacles qui embarrassaient sa marche, et des périls qui entouraient son trône, il fit sentir promptement son autorité à sa cour, sa bienfaisance à ses peuples, et sa vigueur à ses ennemis. Il punit les assassins de son père, déchargea les Macédoniens des impôts excessifs qui pesaient sur eux, et leur fit par là supporter plus facilement les levées militaires dont il avait besoin. Il distribua des récompenses aux compagnons de gloire du feu roi ; et, par un habile mélange de douceur et de fermeté, il se concilia l’affection de ses sujets. Mais en même temps il ternit cette aurore de gloire, en laissant Olympias exercer une cruelle vengeance sur Cléopâtre et sur son fils, ainsi qu’en ordonnant le supplice d’Attale, général expérimenté, dont il avait eu autrefois à se plaindre, et qu’il soupçonnait d’intelligence avec ses ennemis. Cependant Attale, pour regagner la confiance du roi, lui avait livré les lettres de Démosthène, qui voulait l’engager dans le parti du roi de Perse.

Après avoir rétabli en peu de temps dans son royaume l’ordre public et consolidé son autorité, Alexandre s’occupa de calmer la fermentation de la Grèce. Les Acarnaniens les Ambraciotes, les Thébains et les Arcadiens, qui avaient chassé les garnisons macédoniennes de leur pays, venaient de déclarer qu’on ne devait pas reconnaître Alexandre pour général des Grecs. Les Argiens, les Eléens, les Lacédémoniens proclamaient leur indépendance : Athènes fomentait tous ces mouvements. Les peuples plus voisins de la Macédoine se préparaient à rendre la défection générale, tandis que les barbares du septentrion menaçaient la Macédoine de leurs armes.

Alexandre employa, pour dissiper ces troubles, l’audace et l’adresse : il effraya quelques-uns de ses ennemis par des menaces, et gagna les autres par des promesses. Les Thessaliens le reconnurent les premiers pour leur chef ; les amphictyons, rassemblés, lui donnèrent le commandement général dont ils avaient revêtu son père.

Autorisé par ce décret, il se présenta inopinément aux portes de Thèbes, qui cessa pour le moment de lui opposer aucune résistance. Les Athéniens, déconcertés par sa rapidité, lui envoyèrent des députés pour apaiser son courroux. Démosthène, était du nombre de ces envoyés : on prétend qu’il n’osa pas se présenter devant le roi : probablement il ne le voulut pas ; cette démarche lui paraissait trop humiliante pour son caractère et pour sa patrie : Eschine lui reprocha peu de temps après d’avoir trahi les intérêts des Grecs en faveur des Perses, leurs éternels ennemis ; mais il se justifia victorieusement.

Alexandre, après avoir comprimé par sa présence la coalition qu’on voulait former contre lui, retourna en Macédoine, et marcha contre les barbares. Les Gètes, méprisant sa jeunesse, s’étaient révoltés : il les battit et ravagea leur pays. Le passage du mont Hémus, qu’il franchit malgré la difficulté des lieux et le nombre des ennemis, fit connaître avec éclat son audace et sa fortune.

En peu de temps il subjugua les Péoniens, les Thraces, les Triballes et les Illyriens ; et, sur le premier bruit de ses exploits, les Celtes lui envoyèrent une députation pour l’assurer de leur amitié. Alexandre, se croyant déjà redouté par ces peuples, leur demanda quel était le sujet de leur crainte ; ils répondirent fièrement : Nous ne craignons que  la chute du ciel. Il rit de leur bravade et conclut cependant une alliance avec eux. Ses victoires sur les Illyriens le conduisirent au-delà de l’Ister. Pour éviter que ces barbares ne se portassent, pendant son absence, à de nouvelles révoltes, il exigea des princes et des rois vaincus, qu’ils le suivissent en Asie avec leurs principaux officiers, ne laissant ainsi dans leurs pays que des chefs sans talent et sans considération.

Tandis qu’il terminait si glorieusement cette guerre, Démosthène et Lycurgue firent courir le bruit qu’il avait été défait et tué par les Triballes. A cette nouvelle, la fermentation recommença de nouveau dans la Grèce : les bannis de Thèbes, excités par les Athéniens à recouvrer leur liberté, revinrent dans leur patrie, rentrèrent de nuit dans la ville, égorgèrent deux officiers macédoniens, s’emparèrent du pouvoir.

Alexandre, informé de cette révolution, repassa l’Ister et le mont Hémus, rentra en Macédoine, traversa en six jours la Thessalie, franchit les Thermopyles, et arriva à Oncheste en Béotie : là il dit à ceux qui l’accompagnaient : Démosthène m’appelait enfant quand j’étais chez les  Triballes ; jeune homme lorsque j’arrivai en Thessalie : je veux lui prouver aux portes d’Athènes sue je suis un homme fait.

Avant de se venger des Thébains, il employa d’abord les conseils et la douceur pour leur donner le temps de réfléchir aux dangers de leur entreprise : héraut promit en son nom la liberté et la sûreté à tous ceux qui passeraient dans son camp et qui reconnaîtraient son pouvoir ; et il exigea pour toute satisfaction qu’on lui livrât Phœnix et Prothut, principaux auteurs de la révolte.

Les Thébains, loin de déférer à ses ordres, demandèrent qu’Alexandre leur livrât Philotas et Antipater, deux de ses principaux généraux : ils firent même publier, du haut d’une tour, qu’on recevrait comme ami tout soldat macédonien qui prendrait le parti des Thébains et du roi de Perse, ligués pour délivrer la Grèce d’un tyran odieux.

Toute négociation se trouvant rompue, Alexandre forma le siège de Thèbes. Ses armes étaient favorisées par une garnison macédonienne qui occupait encore la citadelle nommée Cadmée. Ptolémée, témoin de ces  événements, rapportait que les assiégés, s’étant avancés trop loin dans une sortie, furent enveloppés, et attaqués si vivement par la phalange macédonienne, qu’elle entra pêle-mêle avec des fuyards dans la ville.

Diodore raconte le fait autrement, et dit que, pendant cette sortie, Perdiccas s’empara d’une porte qui livra l’entrée de la ville aux troupes macédoniennes.

Les Thébains, dans ce désastre, montrèrent un courage digne des héros de Leuctres et de Mantinée ; aucun ne fléchit, devant le vainqueur : les Platéens, les Phocéens et les Thespiens, qui servaient alors dans l’armée d’Alexandre et dont les villes avaient été détruites autrefois par les troupes thébaines, vengèrent avec atrocité leurs anciennes injures et la ruine  de leur patrie : ils n’épargnèrent ni les femmes, ni les enfants ;  ils égorgeaient leurs victimes jusqu’au pied des autels. Les Lacédémoniens montrèrent la même fureur. Cet affreux massacre dura toute une journée : six mille Thébains périrent ; on en vendit trente mille. Les dames thébaines, prisonnières, se virent réduites en servitude. Enfin Thèbes fut totalement détruite.

Alexandre fit seulement respecter les temples, la maison du poète Pindare et celles des familles thébaines qui avaient donné l’hospitalité à lui et à son père.

Rien ne peut justifier la cruauté : vainement Alexandre s’efforça  d’excuser sa barbarie par la nécessité de satisfaire ses alliés ; les ruines de Thèbes pesèrent toujours sur son âme. Il en parlait souvent avec regret ; et depuis, lorsque les Thébains échappés au massacre lui demandèrent quelque grâce, il la leur accordait sur-le-champ. Ses barbares soldats voulaient détruire les tombeaux des Thébains morts à Chéronée ; le roi leur ordonna de respecter ce monument dédié au malheur et au courage.

Lorsqu’on apprit dans Athènes la destruction de cette vaste cité, la consternation fut générale : on interrompit les grands mystères ; Démosthène, Eschine, Stratocle déplorèrent éloquemment les malheurs de Thèbes. Les Athéniens donnèrent asile aux Thébains sauvés de ce désastre ; mais en même temps ils envoyèrent des ambassadeurs à Alexandre : le prétexte de cette ambassade était de féliciter le roi sur ses succès, et le but réel de fléchir sa colère.

Alexandre fit un accueil favorable à ces envoyés ; mais, il exigea que le peuple athénien lui livrât ses ministres et ses orateurs ; Démosthène, Lycurgue, Hypéride, Polieucte, Charès, Charidème, Éphialte, Diotime et Mérocle.

Démosthène monta à la tribune pour persuader à ses concitoyens de rejeter cette dangereuse proposition : il leur rappela ingénieusement l’apologue des bergers qui perdirent leur troupeau, parce que, traitant avec les loups, ils leur avaient livré leurs gardiens vigilants, leurs chiens fidèles. L’intérêt personnel de Démosthène était trop évident dans cette circonstance pour convaincre des esprits effrayés : mais l’orateur Démade, plus désintéressé, le soutint avec adresse, et fit rendre un décret par lequel Athènes priait le roi d’abandonner au peuple la punition des coupables. Il sollicitait en même temps sa clémence pour les Thébains fugitifs.

Le sang répandu à Thèbes avait éteint l’ardeur clémence d’Alexandre pour la vengeance : Démade, envoyé près de lui par Athènes, obtint tout ce qu’il voulait. Le roi se contenta de faire exiler Charidème. Ses dispositions changèrent même à tel point, qu’il se réconcilia complètement avec les Athéniens : il leur recommanda  de surveiller les affaires de la Grèce pendant son absence, et les désigna pour la gouverner s’il venait à mourir.

Tout se trouvant ainsi pacifié, il revint en Macédoine, où il fit célébrer des jeux publics en l’honneur de Jupiter et des muses. Quelque temps après il se rendit Delphes, pour consulter l’oracle sur la guerre d’Asie. La pythie refusait de monter sur le trépied ; Alexandre la prit dans ses bras et l’y porta malgré elle. Alors la prêtresse s’écria : Mon fils, on ne peut te résister. A l’instant Alexandre la quitta en disant : Je  pas besoin d’autre oracle.

Tous les Grecs furent ensuite convoqués par lui à Corinthe : ils le nommèrent de nouveau généralissime. Le roi, dans cette assemblée, déclara que toutes les villes grecques resteraient libres, et leur défendit de rappeler les bannis et de reconnaître des tyrans.

Le moment d’exécuter ses grands desseins étant arrivé, il rassembla son armée : elle était composée de douze mille Macédoniens, sept mille alliés, cinq mille mercenaires, tous gens de pied aux ordres de Parménion ; cinq mille Triballes et Illyriens, quinze cents cavaliers macédoniens, sous le commandement de Philotas ; quinze cents cavaliers thessaliens, conduits par Calas, et six cents Grecs par Erygius ; enfin de neuf cents hommes de troupes légères de Thrace et de Péonie, sous les ordres de Cassandre. La plupart de ces officiers étaient âgés de plus de soixante ans ; leur assemblée avait la gravité d’un sénat. Le trésor du roi ne montait qu’à soixante talents (360.000 fr.) ; l’armée n’était approvisionnée de vivres que pour un mois. Ses généraux les plus distingués étaient Parménion, Philotas et Nicanor, ses fils ; Clitus, Éphestion, Cassandre, Ptolémée, Calas, Perdiccas, Cratère, Cœlus, Philippe, fils d’Amyntas.

Alexandre laissa le gouvernement de la Macédoine et la surveillance de la Grèce à Antipater, qui jouissait alors de toute sa confiance.

Avant de passer en Asie, il distribua ses domaines à ses amis ; et Perdiccas lui demandant ce qu’il gardait pour lui, il répondit : l’espérance.

Parvenu en vingt jours à Sestos, où cent cinquante bâtiments l’attendaient, il s’embarqua, et voulut faire lui-même les fonctions de pilote. Après avoir traversé l’Hellespont, il arriva dans la plaine de Troie, fit un sacrifice à Minerve, lui consacra ses armes, et prit dans le temple celles qu’on disait avoir appartenu au grand Achille, un de ses aïeux maternels. Il posa sur la tombe de ce héros une couronne de fleurs. Éphestion, son favori, en mit une autre semblable sur le tombeau de Patrocle.

Cependant les Perses méprisant l’avis sage de Memnon de Rhodes, qui leur conseillait d’éviter toute action décisive, et de se retirer devant les Grecs, pour les envelopper s’ils pénétraient trop imprudemment dans le pays, rassemblèrent une armée de cent mille hommes sur les bords du Granique, pour en défendre le passage.

Ptolémée, à la tête de la cavalerie macédonienne, commença l’action avec intrépidité, mais sans succès ; Alexandre et Parménion, accourant à son secours, franchirent le fleuve. La phalange décida la victoire. Les mercenaires grecs, qui combattaient avec les Perses, furent taillés en pièces après une opiniâtre résistance.

Alexandre, dans cette bataille, fit des prodiges de valeur : il combattit corps à corps, et blessa un frère de Darius. Au moment où un cavalier persan, le cimeterre levé sur sa tête, allait trancher ses jours, Clitus lui sauva la vie en tuant le barbare.

Le roi fit faire par Lysippe des statues qui représentaient vingt-cinq de ses compagnons d’armes tués dans cette journée ; on les vit longtemps à Dium, en Macédoine ; dans la suite, on les porta à Rome.

La conquête de toute l’Asie-Mineure fut le fruit de cette grande victoire. Alexandre rétablit la démocratie dans Éphèse, prit Milet d’assaut, arriva en Carie et s’empara d’Halicarnasse, malgré la courageuse défense de Memnon.

Après ces exploits, il permit à ceux de ses soldats qui étaient mariés d’aller passer l’hiver en Macédoine. Cette mesure inspira une grande confiance, et lui valut de fortes levées d’hommes que Ptolémée lui ramena.

La faiblesse compte plus sur le poignard que sur l’épée : Darius, paya plusieurs conspirations contre Alexandre : il lui semblait plus facile de le tuer que de l’arrêter dans sa marche rapide.

Alexandre, fils d’Ærops, dont les frères étaient entrés dams la conjuration de Pausanias contre Philippe, se laissa corrompre par le roi de Perse, et voulut assassiner son maître. Alexandre, se souvenant que, dans le moment de son avènement au trône, il s’était un des premiers déclaré pour lui contre les factieux, lui pardonna son crime. Cet acte de clémence porta l’admiration des Grecs jusqu’à l’enthousiasme.

Dès que le printemps fut arrivé, le roi conquit la Phrygie. On voyait, dans la capitale de ce pays, le char d’un ancien roi, nommé Gordius, dont le timon était lié par des nœuds inextricables. Un oracle avait promis l’empire d’Orient à celui qui le dénouerait. Alexandre, ayant tenté d’inutiles efforts pour y parvenir, coupa ce nœud avec son sabre, et crut ainsi accomplir l’oracle. Il marcha ensuite en Cappadoce.

Dans ce même temps, Memnon faillit à renverser tous ses desseins : Darius lui avait permis de faire une diversion dans la Grèce, qui aurait forcé les Macédoniens d’y revenir. Il marchait à la tête d’une forte armée ; sa flotte s’approchait de l’île d’Eubée ; mais la fortune, qui favorisait Alexandre, le délivra de cet habile adversaire. Memnon mourut, et Darius, dans son vaste empire, ne trouva personne qui pût remplacer ce général sage, courageux, et digne de combattre un héros.

Débarrassé de la crainte de cette diversion, Alexandre continua sa marche. Il devait, pour pénétrer en Asie, passer les deux défilés de Cilicie et de Syrie. Rien n’était plus facile que de l’écraser dans ces étroits passages ; mais, soit négligence, soit trahison, il les trouva libres, et arriva sans obstacles à Tarse. Il y commit l’imprudence de se baigner dans le Cydnus, dont les eaux froides le saisirent. Il tomba malade, et si violemment que sa mort paraissait certaine. Son grand courage éclata dans cette circonstance. Parménion lui écrivit que son médecin Philippe, payé par Darius, voulait l’empoisonner.

Le roi, rempli d’une confiance généreuse, donna la lettre à Philippe, et, pendant qu’il la lisait, prit et but tranquillement sa potion. Son attente ne fut pas trompée ; et une prompte guérison prouva l’innocence de l’accusé.

Darius, se réveillant enfin au bruit des progrès de son ennemi, rassembla une armée plus nombreuse que forte, et plus brillante que brave. Le monarque de l’Asie étalait dans sa marche pompeuse tout le luxe de l’Orient ; partout l’éclat de l’or et des diamants se mêlait à celui des armes. Ses équipages, remplis de femmes, encombraient les routes. Le trône de Darius, entouré de prêtres et parfumé d’encens, annonçait plutôt un dieu qui vient recevoir des hommages, qu’un guerrier, qui va combattre pour le salut de son pays.

Les dix mille Immortels qui défendaient la personne du prince, portaient des lances dorées, plus éblouissantes que dangereuses, et leurs bras, énervés par la mollesse, devaient mal seconder leur fidèle et inviolable dévouement, dont ils ne donnèrent des preuves qu’en mourant pour un roi qu’ils ne purent rendre vainqueur.

Alexandre n’avait que quarante mille hommes à opposer à six cent mille Perses ; mais ses soldats étaient aguerris aux dangers, durs aux fatigues ; ses officiers expérimentés ; et l’on devait facilement prévoir quelle serait l’issue du combat livré par la force à la mollesse, par la tempérance au luxe, et par le génie à l’inexpérience.

Le roi de Macédoine attira habilement son ennemi dans une plaine étroite, près d’Issus, où il ne pouvait profiter de l’avantage du nombre.

Cependant les Grecs qui étaient à la solde de Darius, enfoncèrent d’abord les Macédoniens. Alexandre rétablit le combat, et renversa tout ce qui se trouvait sur son passage. Une blessure qu’il reçut ne put l’arrêter. Les Immortels résistèrent quelque temps à la cavalerie thessalienne ; mais enfin ils furent détruits et mis en déroute. Darius lui-même, craignant de tomber dans les mains d’Alexandre, prit la fuite, laissant au vainqueur son camp, sa mère, sa femme, sa fille et ses richesses.  

Le roi victorieux éleva trois autels qu’il consacra à Minerve, à Jupiter et à Hercule. Maître du camp des Perses, il traita la famille de Darius avec humanité, et ces temps étaient tellement barbares, qu’on lui fit un titre de gloire d’une vertu si commune aujourd’hui. Le respect pour la vieillesse, pour le trône, pour la pudeur, et l’accomplissement des devoirs les plus sacrés, passaient alors pour de l’héroïsme. Mais ce qu’on doit trouver véritablement digne d’éloges, c’est qu’il ne se borna pas à épargner la vie et à respecter la vertu de la famille de son ennemi, il montra constamment à l’égard de sa mère et de sa femme la plus grande générosité, leur laissa tous les officiers qu’elles voulurent garder, toutes les richesses qui leur convinrent ; enfin elles ne perdirent rien, dans leur infortune, de la splendeur de leur rang.

Ayant poursuivi quelque temps Darius sans pouvoir l’atteindre, Alexandre se rendit en Syrie et s’empara de Damas. Cette ville aurait pu l’arrêter ; mais on la lui livra, ainsi qu’un trésor considérable qui y était renfermé. Il trouva dans ce lieu des députés que Thèbes, Athènes, Lacédémone, avaient envoyés au roi de Perse. Il pardonna au premier, par pitié pour Thèbes, au second, parce qu’il était fils du fameux Iphicrate, et se montra plus sévère pour Lacédémone, qui ne lui avait point fourni de troupes dans cette guerre. Le Spartiate Eutyclès fut longtemps en prison ; mais, dans la suite, le roi lui fit rendre la liberté.

Poursuivant le cours de ses conquêtes, il s’empara de la Phénicie, prit la ville de Sidon, et lui donna pour roi le sage Abdolonyme, prince d’une branche éloignée de la famille royale, qui vivait pauvre, ignoré et cultivant de ses mains un petit jardin. Alexandre eut plus de peine à triompher de la résistance de ce prince philosophe pour l’élever sur le trône, qu’à vaincre Darius pour le faire descendre du sien.

La ville de Tyr, célèbre par sa richesse et par sa puissance, résista sept mois aux armes macédoniennes. Si l’on juge du mérite d’une conquête par sa difficulté, la destruction de cette république fut un des plus grands exploits d’Alexandre.

Il eut à combattre à la fois les hommes et les éléments. Ses infatigables soldats domptèrent la mer, par une digue qu’ils construisirent en combattant toujours, et que les assiégés renversèrent plusieurs fois.

Toutes les forces de Carthage devaient venir au secours des Tyriens ; mais Syracuse, déclarant alors la guerre aux Carthaginois, les empêcha de sauver leur mère patrie.

Il prit enfin cette ville d’assaut. Son sort fut peu différent de celui de Thèbes, et la rigueur d’Alexandre était peut-être alors encore moins excusable, car il n’avait aucune ancienne injure à venger ; il poussa même la cruauté jusqu’à faire mettre en croix deux mille braves guerriers qui s’opiniâtraient à combattre sur les débris de leur patrie. Huit mille hommes périrent dans cette journée. La plus grande partie des habitants furent vendus, quelques-uns se réfugièrent à Sidon.

Le roi reçut encore de nouvelles propositions de paix de Darius, qui lui offrait sa fille en mariage avec la moitié de son empire. Le sage Parménion voulait qu’il acceptât, et lui dit qu’à sa place il signerait le traité : Je le ferais aussi, reprit Alexandre, si j’étais Parménion.

Les Juifs, fidèles à leur serment, avaient refusé de combattre contre Darius. Le roi de Macédoine porta ses armes contre eux. Il s’attendait à trouver des ennemis plus intrépides et des dangers plus grands qu’en Phénicie ; mais on ne lui opposa que des prières : il ne rencontra que des prêtres et des lévites. La solennité du culte d’Israël frappa son esprit ; sa fierté fléchit devant la majesté divine, et, loin de se montrer en vainqueur à Jérusalem, il y entra en ami, et offrit un sacrifice dans le temple de Salomon. Les Hébreux prétendaient qu’un fantôme, sous les traits du grand-prêtre Jaddus, lui avait apparu autrefois en Macédoine, pour lui prédire ses hautes destinées.

La ville de Gaza refusant de se soumettre à lui, il se vit obligé de l’assiéger. Ce siège fut meurtrier ; Bétis la défendit avec opiniâtreté.

Après avoir pris la ville, le roi, voulant imiter Achille, fit attacher le corps de Bétis à son char, et le traîna autour des murs de Gaza. Il oubliait qu’on ne doit imiter des grands hommes que leurs vertus.

On dit qu’il envoya de Judée en Macédoine à Léonidas, l’un de ses gouverneurs, pour cent talents de myrrhe. Il se souvenait que, dans son enfance, cet homme sévère, lui reprochant un jour de prodiguer l’encens dans un temple et de le verser à pleines mains, lui avait dit : Prince, soyez plus économe, et attendez, pour dissiper avec une telle profusion cet encens précieux,  que vous ayez conquis le pays qui le produit.

Toujours avide de combats et de gloire, Alexandre fit, dit-on, une incursion sur les terres des Arabes. S’étant avancé presque seul la nuit, avec sa témérité ordinaire, près du camp des ennemis, il y entra audacieusement, saisit une bûche enflammée dans un de leurs postes, et, revenu près de ses troupes, il fit allumer une grande quantité de feux qui effrayèrent les barbares et les mirent en fuite.

Dans sa marche, il s’était vu près de périr en voulant tirer de danger et porter sur ses épaules le vieux Lysimaque, un des gouverneurs de sa jeunesse, qui l’avait suivi dans cette expédition. Le cœur d’Alexandre offrait le plus étonnant et le plus continuel mélange d’orgueil et de bonté. Vices et vertus, tout était excès dans cette âme ardente.

La conquête de l’Égypte, qui, depuis tant d’années, coûtait une si prodigieuse quantité d’or et d’argent au roi de Perse, ne fut qu’un voyage pour Alexandre. Les Égyptiens détestaient le joug asiatique ; tout conquérant, pourvu qu’il ne fût pas Perse, leur semblait un libérateur. Déjà un officier grec du parti de Darius, et qui s’était sauvé avec quelques troupes de la bataille d’Issus, avait levé en Égypte l’étendard de la révolte. Tout le peuple se déclara pour lui ; mais il ne sut pas profiter avec prudence de ses premiers avantages, et se laissa surprendre par un corps ennemi. Alexandre, sur ces entrefaites, fut reçu comme un roi qui serait entré pacifiquement dans ses états.

Il se concilia tous les cœurs par son respect pour les lois, pour les mœurs, et surtout pour le culte égyptien. Sa marche, jusqu’à Memphis, ne fut qu’un triomphe, et sa puissance y fut aussitôt consolidée qu’établie.

Ce qui paraît inconcevable, c’est l’apathie et la lâcheté des habitants de l’immense empire des Perses. Non seulement ils s’étaient laissé vaincre par une armée si peu nombreuse, mais ils n’osaient pas même se soulever, tandis que leurs téméraires vainqueurs s’éloignaient d’eux pour s’enfoncer dans les sables de l’Afrique.

Une telle mollesse diminue beaucoup le prodige de la conquête. Il ne suffit pas de compter les hommes, il faut mesurer les courages ; et depuis longtemps les Thermopyles, Marathon, Salamine, Platée, la retraite des dix mille et les succès d’Agésilas avaient prouvé que quelques milliers de Grecs intrépides pouvaient braver et subjuguer sans peine des millions d’Asiatiques.

Alexandre, qu’aucun danger n’effrayait, résolut alors d’aller dans la Libye visiter l’oasis et le temple de Jupiter Ammon. L’exemple de Cambyse, qui perdit presque toute son armée dans ces sables brûlants, ne l’intimida pas. Il fut au moment d’éprouver le même sort. Un vent impétueux et des tourbillons de sable menaçaient de l’engloutir ; une soif dévorante épuisait les forces de ses infatigables guerriers. Sa fortune le tira de ce péril ; le ciel se couvrit de nuages ; une pluie abondante, et presque inconnue dans ce triste climat, éloigna la mort.

Il arriva enfin dans cette fameuse oasis, dans cette île de verdure placée, comme un port favorable, au milieu d’un océan de sables. On raconte que le grand-prêtre d’Ammon le déclara fils de Jupiter, et lui promit l’empire du monde. D’autres disent qu’il écrivit à Olympias qu’il avait reçu du pontife des réponses secrètes, dont elle serait instruite quand il la reverrait.

Plutarque rapporte que le grand-prêtre, voulant l’appeler mon fils, en langue grecque qu’il parlait mal, au lieu de se servir du mot O paidion, prononça O pai-dios, ce qui signifiait fils de Jupiter ; et que cette méprise, qui fit sourire Alexandre, donna lieu à toutes les fables débitées sur cet oracle. Ce qui est, certain cependant c’est que, depuis ce voyage, le roi, dans tous ses actes et dans toutes ses lettres, ajouta à ses titres celui de fils de Jupiter.

Au reste, sans rendre cette prétention si injurieuse pour sa mère, il pouvait la soutenir, d’après la croyance du temps, d’une manière plus convenable ; puisqu’il descendait, par son père, d’Hercule que tous les Grecs reconnaissaient pour fils de Jupiter. Alexandre, de retour en Égypte, fonda la ville d’Alexandrie, qui remplaça Tyr, et devint le centre du commerce des trois seules parties du monde alors connues. Il en traça lui-même les plans, et en confia l’exécution à l’architecte qui avait rebâti le temple d’Éphèse.

L’Égypte était trop habituée à changer de gouvernement, et de dynasties pour en confier la surveillance, à un seul homme qui aurait pu tenter de s’en rendre le maître. Alexandre la divisa en provinces, dont les gouverneurs lui rendaient directement compte de leur administration.

Après avoir pris ces sages mesures pour assurer la tranquillité de cette contrée, il revint à Damas. Statira, femme de Darius, venait d’y mourir. Le roi de Perse, apprenant cette nouvelle, crut qu’elle avait péri victime des insultes du vainqueur ; mais, informé par un de ses confidents de la conduite généreuse de son rival, il demanda aux dieux, s’ils lui enlevaient le trône de Cyrus, de ne le donner qu’à Alexandre.

La conquête de l’Égypte avait laissé le temps au roi de Perse de rassembler une nouvelle armée. On assure qu’elle se montait à plus de six cent mille hommes. Alexandre, réunissant toutes ses forces pour le combattre, passa l’Euphrate à Thapsaque, et s’avança, avec sa célérité ordinaire, près du Tigre. Ce fleuve était rapide et facile à garder ; mais la négligence de Mazée, qui arriva trop tard pour le défendre avec la cavalerie persane, en livra le passage aux Macédoniens.

Les armées se trouvèrent bientôt en présence, dans une vaste plaine, près du bourg de Gangamelle et de la ville d’Arbelles. On conseillait à Alexandre d’attaquer la nuit ; il dit qu’il ne voulait point dérober la victoire. L’approche d’un si grand danger ne l’empêcha pas de dormir paisiblement, et comme ses amis se montraient surpris de sa sécurité, il répliqua : Comment ne serions-nous pas tranquilles, lorsque l’ennemi vient lui-même se livrer entre nos mains !

Une éclipse de lune, qui survint alors, alarmait ses soldats : il leur fit dire par le devin Aristandre que le soleil était l’astre des Grecs, et la lune celui des Perses, et que ce phénomène présageait la ruine de l’ennemi.

Le succès de cette bataille demeura quelque temps incertain : l’aile gauche des Macédoniens fut enfoncée par les Perses et repoussée jusqu’au près de leur camp. Mais la fortune, toujours constante pour Alexandre, seconda son impétuosité ; il mit en déroute tous les corps qui le combattaient successivement, et se fit jour jusqu’au char de Darius. Ce malheureux monarque, voyant sa garde écrasée, et toute défense inutile, quitta son char, s’élança sur un coursier, et chercha son salut dans la fuite.

Alexandre, sans se laisser entraîner par une ardeur imprudente, revint délivrer Parménion et son’ aile gauche des forces qui l’accablaient. La déroute des Perses fut alors générale, et ce jour décida de l’empire.

Après ce grand triomphe, Alexandre, reconnaissant des services de ses alliés, écrivit de nouveau dans la Grèce, pour confirmer l’indépendance de toutes les villes de la confédération. Il envoya de riches dépouilles à Crotone, en mémoire de l’athlète Phayllus, qui, dans le temps de la guerre de Xerxès, arma une galère pour secourir les Athéniens et les Spartiates, lorsque tant de peuples, tremblants devant le grand roi, les abandonnaient.

C’est en montrant, dans toutes les occasions, cet amour ardent pour la gloire des Grecs, qu’Alexandre se faisait pardonner par eux sa domination.

N’ayant plus d’ennemis à vaincre il continua paisiblement sa marche, ne trouvant partout que des sujets soumis ; et des hommages empressés. On dressait des autels sur son passage ; l’air était embaumé de parfums et d’encens, les chemins jonchés de fleurs. Il entra en triomphe à Babylone e n’y permit aucune violence, aucun désordre, montra de l’estime aux savants Chaldéens, et de la vénération pour le culte des mages. Cette grande ville redoutait un conquérant ; elle ne vit qu’un monarque pacifique, occupé d’embellir cette capitale de son nouvel empire et d’en faire un monument de sa gloire.

Après tant de dangers, les soldats macédoniens reçurent de justes et de magnifiques récompenses, et les plus braves obtinrent des prix proportionnés à leurs actions.

Alexandre, voulant achever sa conquête, marcha vers la Perse. Ariobarzane, qui gardait les défilés de Suze, défendit vaillamment ce poste, et lui fit éprouver beaucoup de pertes. Il tourna ces montagnes, traversa l’Araxe, et arriva à Persépolis, où toutes les richesses des anciens rois de Perse étaient réunies.

La vite de l’antique capitale d’un pays autrefois si redouté, rappela aux Grecs l’invasion de Xerxès, les anima à la vengeance, et leur fit commettre un grand nombre de cruautés.

Le vieillard Démarate qui s’y trouvait alors, versait des larmes de joie, et regrettait que tous les habitants de la Grèce ne pussent pas jouir du plaisir de voir un guerrier grec assis sur le trône de Xerxès.

Jusque là le roi de Macédoine, sobre, tempérant, frugal et continent avait fait autant admirer sa sagesse que son courage ; mais le vainqueur de la Perse fut enfin vaincu lui-même par la volupté. Enivré de gloire, de puissance et d’encens, il prit les mœurs, le costume et les vices des vaincus. Il se livra aux plus honteuses débauches, et, à la suite d’un festin, entouré de flatteurs et de courtisanes, il suivit l’une d’elles, nommée Thaïs, dont il partageait le délire et l’ivresse, et la torche à la main, il réduisit en cendres le palais dont la conquête était un des plus’ beaux titres de sa gloire.

Tandis qu’il éprouvait le sort des rois victorieux, que la flatterie empoisonne et que l’orgueil corrompt, Darius, comme tous les princes malheureux, se voyait trahi et abandonné.

Bessus et plusieurs satrapes qui l’accompagnaient dans sa fuite, formèrent une conspiration contre lui et le chargèrent de chaînes. Une seule troupe de sa garde, composée de Grecs, et commandée par Patron, lui resta fidèle : perdant l’espoir de le sauver, elle se sépara des conjurés.

.Alexandre, s’arrachant aux délices de Persépolis afin de poursuivre Darius, était près de l’atteindre. Bessus et ses complices abandonnèrent leur maître après l’avoir percé de flèches : Ce prince, mourant, fut secouru dans ses derniers moments par le Macédonien Polystrate.

Aussi touché de la générosité de ses ennemis qu’indigné de l’ingratitude de ses sujets, son dernier vœu fut pour Alexandre. Il mourut en lui souhaitant le trône du monde. Ainsi finit l’empire des Perses, fondé par Cyrus : il avait duré deux cent six ans, sous treize rois.

Alexandre, après avoir vaincu les traîtres et soumis plusieurs peuples, vengea Darius, et livra Bessus à la juste fureur de Sysigambis.

Pendant qu’il consommait, au milieu de l’Asie, cette grande révolution, les Lacédémoniens, ayant appris qu’Antipater faisait la guerre aux peuples de la Thrace, voulurent secouer le joug des Macédoniens. Ils soulevèrent le Péloponnèse, et rassemblèrent une armée de vingt-deux mille hommes. Antipater marcha contre eux avec quarante mille guerriers.

Les deux armées se livrèrent une bataille sanglante. Le général macédonien, ne pouvant enfoncer les Spartiates, les attira, par une feinte retraite, dans une Plaine où toutes ses forces pouvaient se développer là, s’arrêtant tout à coup, il les déborda, les entoura et les battit complètement. Le roi Agis, après des prodiges de valeur, fut tué. Cette journée coûta trois mille hommes à Sparte, et détruisit sa puissance,

Antipater rendit à Alexandre un compte très modeste de sa victoire, pour ne pas exciter sa jalousie.

Cette réserve prudente était nécessaire ; le temps et les succès augmentaient les défauts d’Alexandre et atténuaient ses vertus.

Philotas, l’un des généraux les plus distingués de l’armée macédonienne, montrait un orgueil qui accompagne trop souvent la gloire militaire. En vain le vieux Parménion, son père, lui disait : Mon fils, fais-toi plus petit.  Il humiliait ses rivaux par sa jactance, et frondait même souvent les opérations et les actes du roi.

Ses ennemis profitèrent de ses imprudences pour le rendre suspect ; ils l’accusèrent de conspiration. Alexandre, oubliant tous ses services, le fit mourir.

Il est rare qu’un crime n’en enfante pas d’autres : il craignit que Parménion ne vengeât son fils ; la vertu, la vieillesse, la fidélité ; les talents militaires de et illustre général, loin d’arrêter la violence du roi, l’affermirent dans sa barbare résolution de se défaire d’un grand homme dont il redoutait le crédit sur l’armée.

Les moyens furent aussi odieux que l’action : Parménion commandait dans une grande province ; les trésors de l’armée étaient commis à sa garde ; il fallait le surprendre, et le roi déguisa ses projets comme aurait fait un vulgaire conspirateur.

Il lui envoya un officier avec une dépêche remplie d’expressions amicales, et, tandis que ce noble vieillard lisait la lettre et adressait des vœux au ciel pour la conservation du roi, il fut poignardé.

Ainsi le caractère d’Alexandre changeait comme ses mœurs, et les vieux soldats disaient avec raison qu’il était devenu semblable aux satrapes de Darius ; mais ce qui ne changea jamais en lui, ce fut son ardeur pour les conquêtes et son infatigable activité.

La Sogdiane se révolta : il la soumit. La Bactriane, dont les peuples guerriers lui opposèrent une plus longue résistance, finit par reconnaître ses lois. Arrivé aux extrémités septentrionales de d’empire, il bâtit une ville sur le fleuve Yaxarte, et lui donna son nom.

Les Scythes, inquiets de son approche, lui envoyèrent des ambassadeurs qui lui firent une harangue devenue célèbre par sa franchise hardie, noble et simple. Toi qui te vantes, lui dirent-ils, d’exterminer les brigands, tu es le plus  grand de tous : tu combats les peuples qui ne t’attaquent point ; tu pilles les nations vaincues. N’est-il pas permis à ceux qui vivent dans nos forêts d’ignorer qui tu es et d’où tu viens ?  Si tu es un dieu, fais du bien aux mortels ; si  tu n’es qu’un homme, respecte les droits des  hommes.

Alexandre répondit avec fierté et concision qu’il userait de sa fortune. Il franchit le fleuve, battit les Scythes, et comme ces peuples avaient été jusque là invaincus, cette victoire fit regarder les Macédoniens comme invincibles.

L’honneur du triomphe était le seul but de cette agression. Alexandre, satisfait de l’avoir remporté, conclut la paix avec les Scythes.

Il reçut alors un renfort de seize mille hommes de la Macédoine, et acheva de soumettre tous les peuples de l’empire de Perse. Les Massagètes furent les derniers vaincus. Lorsqu’il était dans leur pays, il signala son courage et sa force en tuant un lion qui s’élançait sur lui.

Après tant de travaux, on aurait plus loué que blâmé un repos nécessaire ; mais il rendit le sien honteux par les débauches auxquelles il s’abandonna.

Dans un festin où le vin troublait sa raison, Clitus, son compagnon d’armes, son ami, et frère de la femme qui l’avait allaité, dénigra ses exploits, élevant ses propres actions au-dessus de celles du roi. Alexandre le reprit aigrement de cette insolence : Clitus, irrité, lui reprocha son ingratitude, rappelant imprudemment les services et le sort de Philotas et de Parménion. Le roi, qui pouvait à peine se contenir, lui ordonna de sortir de table, et l’appela traître et lâche. Alors Clitus perdant toute mesure : Ce sont cependant, lui dit-il, ces hommes que vous appelez lâches qui vous ont fait remporter toutes  vos victoires ; c’est cette main même que vous  insultez qui a sauvé vos jours sur les bords du Granique, lorsque vous présentiez le dos au fer de Spitridate mais vous n’êtes pas fait pour  entendre la vérité ; vous ne devez vivre qu’avec les barbares qui vous adorent, et qui se prosternent devant votre robe persane.

En vain, à ces mots, les courtisans voulurent s’opposer à la fureur d’Alexandre ; il saisit une javeline, et la plongea dans le corps de Clitus en s’écriant : Va trouver maintenant Attale, Philippe et Parménion !

Le crime commis dissipa tout à coup l’ivresse : le roi, voyant Clitus mort, fut saisi d’horreur ; il se jeta sur son corps, et voulut se percer de la javeline qui l’avait tué. Ses amis l’emportèrent dans son palais ; il y resta deux jours couché sur la terre, faisant retentir l’air de ses cris, de ses sanglots, et décidé à se laisser mourir de faim.

Le devin Aristandre lui rappela les oracles des dieux et les hautes destinées qu’il devait accomplir. Callisthène, parent d’Aristote, s’efforça d’opposer à un désespoir inutile les principes de la sagesse. Le philosophe Anaxarque employa pour le consoler une odieuse et basse flatterie, en lui disant qu’un roi était la loi vivante de son peuple, et le maître absolu des jours de ses sujets. Enfin les Macédoniens, trop touchés peut-être de son repentir, se rendirent complices de ce meurtre, en déclarant par un décret que Clitus avait mérité son châtiment.

L’ambition, plus puissante que la flatterie sur l’âme d’Alexandre, pouvait seule le distraire de son juste chagrin ; et, pour fuir ses remords, il ne s’occupa qu’à étendre sa gloire ternie : il résolut donc la conquête de l’Inde.

Son armée, en partant pour cette expédition, quitta la simplicité grecque ; pour étaler le luxe oriental : les boucliers des soldats étaient garnis de lames d’argent ; l’or brillait sur leurs cuirasses et sur les brides des coursiers.

Peu satisfait d’être adoré par les barbares, Alexandre voulut engager les Grecs à lui rendre les honneurs divins ; mais le philosophe Callisthène repoussa avec fermeté ses insinuations, refusa d’imiter les Perses, soutint que, s’ils adoraient des mortels, les vainqueurs ne devaient pas se soumettre aux lois des vaincus, et qu’on devait suivre l’antique usage de la Grèce, qui n’avait décerné les honneurs divins à Hercule et à Bacchus qu’après leur mort.

Le noble courage de Callisthène ne tarda pas à être puni ; on l’enveloppa dans une conspiration formée contre Alexandre, qui ordonna sa mort.

Dès que le roi entra dans les Indes, les petits princes de cette contrée se rangèrent sous ses lois : cependant quelques villes lui résistèrent ; au siège de Mazague, atteint d’une flèche, il avoua que la douleur lui faisait sentir qu’il n’était pas un dieu.

Taxile, un des plus grands rois du pays, acheta l’amitié d’Alexandre aux dépens de l’honneur de son trôné, et lui, soumit ses états et son armée.

Porus, plus courageux, défendit son indépendance, et se présenta avec de nombreuses troupes sur les bords de l’Hydaspe pour combattre le conquérant de l’Asie.

Alexandre employa d’abord la ruse afin de triompher de cet ennemi : il fit revêtir de son armure Cratère, un de ses officiers ; ce faux Alexandre, suivi d’un grand cortège et de quelques troupes, fixait l’attention de Porus sur un point du fleuve, tandis que le roi, à la tête de sa cavalerie, le traversait dans un autre endroit. Une affreuse tempête rendit ce passage très périlleux et ce fut alors qu’Alexandre au moment d’être englouti par les flots, ou jeté au milieu des ennemis, s’écria : Athéniens, pourriez-vous croire que je  m’expose à tant de dangers pour mériter vos  éloges ?

Les Grecs vainquirent l’orage et le fleuve ; leur armée, déployée dans la plaine, attaqua vivement les Indiens. Ceux-ci opposèrent vainement leur foule intrépide, mais sans ordre, à la tactique savante et à la discipline des Macédoniens ; les éléphants, qui faisaient leur principale force, blessés par les traits des Grecs, retournaient avec furie dans les rangs des barbares qu’ils écrasaient sous leurs pieds.

Après un affreux carnage, la déroute devint complète. Porus combattit le dernier. Le sort trompa son courage : il voulait mourir ; il fut blessé et pris.  Comment veux-tu, lui dit Alexandre, que je  te traite ? — En roi ! répliqua le fier Indien. Cette noble réponse lui valut la restitution de ses états et l’amitié d’Alexandre.

Après ce triomphe, le héros macédonien satisfit sa curiosité en s’instruisant des lois de ces peuples et de la religion des brachmanes.

Ils ne mangeaient point de chair, ne buvaient que de l’eau, priaient jour et nuit, croyaient à la création et à la fin du monde, à l’immortalité de l’âme et à la métempsycose. L’un deux, Calanus, s’attacha à sa fortune et le suivit.

Le monde ne suffisait point aux désirs d’Alexandre ; mais le terme de la patience des Grecs et des Macédoniens était arrivé ; ils refusèrent de le suivre plus loin : tout avait cédé à son courage ; son armée seule l’arrêta. En vain il employa tour à tour les prières et les menaces ; la révolte devint générale, et d’autant plus difficile à vaincre, qu’on lui opposait, non des armes, mais des larmes.

Tous étaient décidés à résister ; aucun n’osait élever la voix : enfin un vieux guerrier prit la parole avec une noble hardiesse et fit un tableau si pathétique des travaux et des fatigues de ses braves compagnons, qui montraient en soupirant leurs nombreuses cicatrices, qu’Alexandre, vaincu, obéit au vœu général et ordonna la retraite.

Il descendit l’Hydaspe, et soutint encore beaucoup de combats avant d’arriver sur le bord de la mer. Aussi impétueux que dans sa première jeunesse, il franchit seul les remparts de la ville des Oxidraques : adossé à un arbre, et combattant seul une foule d’ennemis, il tomba percé d’un coup de lance, et allait périr victime de sa témérité, lorsque ses soldats, furieux, enfoncèrent les portes de la ville, et l’arrachèrent à ce péril imminent.

Néarque, d’après ses ordres, ramena la flotte en Perse. Pour lui, à la tête de son armée, il revint dans la Babylonie par la Gédrosie et la Carmanie. La fatigue et l’intempérie du climat détruisirent les trois quarts de ses troupes.

De retour dans son empire, il imita dans sa marche le triomphe de Bacchus. On avait placé sur des chars des tentes ornées de guirlandes et de fleurs : il y passait les jours et les nuits en festins. Des arbres, ployés en berceaux, ombrageaient sa route, couverte de tapis  et de branchages. Des tonneaux de vin défoncés étaient placés devant toutes les portes des maisons. Un grand nombre de bacchantes, les cheveux épars, accompagnaient la marche ; l’air retentissait de leurs cris et du son des instruments.

Pendant l’absence du roi, les gouverneurs des provinces avaient commis de grands excès il prouva sa justice et satisfit le peuple en les punissant. Mais d’uni autre côté, livré aux conseils de l’eunuque Bagoas, il fit périr sans jugement le satrape de Posagarde, accusé faussement d’avoir pillé le tombeau de Cyrus. L’Indien Calanus, las de la vie, se brûla dans cette ville : on prétendit qu’il avait annoncé la mort prochaine du roi qui, pour célébrer ses funérailles, donna un grand festin, où quarante convives moururent de leurs excès.

Ce fut dans ce temps qu’Alexandre épousa Statira, fille de Darius : il avait précédemment pris pour femme Barsine, veuve de Memnon, et Roxane, fille d’un satrape. Comme il voulait consolider l’union et la tranquillité des divers peuples soumis à son obéissance, il fit épouser à ses officiers les filles des meilleures familles de Perse.

Il passa en revue trente mille jeunes Persans, armés, disciplinés comme les Macédoniens, et qu’il destinait à remplacer ses vieux soldats. Après avoir rétabli l’ordre dans les provinces, il reprit la route de Babylone.

Harpalus, chargé de ce gouvernement, et qui s’était enrichi par ses exactions, craignait un juste châtiment ; il se sauva à Athènes avec cinq mille talents. Antipater exigeait qu’on le lui livrât. Harpalus offrit à Phocion cinq cents talents pour obtenir son appui : il fut refusé avec dédain.

Plusieurs historiens prétendent que Démosthène, qui devait parler contre lui, se laissa séduire par l’offre d’une coupe magnifique et de vingt talents. Un mal de gorge violent lui servit, dit-on, de prétexte pour ne pas monter à la tribune. L’un de ses rivaux le railla sur cet accident soudain, et se servît d’un jeu de mots signifiant que la coupe et non l’esquinancie l’empêchait de parler. Démosthène, disent ces historiens, craignant le courroux du peuple, s’exila à Trézène. Pausanias révoque ce fait en doute. La noble résistance de cet orateur contre la puissance de Philippe et d’Alexandre réfute encore mieux cette fable.

Alexandre voulut envoyer les Macédoniens dans leur patrie : cette faveur leur parut une injure ; ils se révoltèrent ; et le roi eut besoin de toute sa fermeté et de quelques actes de rigueur pour étouffer la sédition.

Antipater donnait de l’ombrage au roi : il le rappela de Macédoine, et lui préparait peut-être le sort de Parménion. Jamais pourtant il n’aurait dû lui paraître plus nécessaire de conserver ses anciens amis. Le plus cher de tous, Éphestion, mourut dans ce temps à Ecbatane. La douleur du fut excessive comme toutes ses passions, et, lorsqu’il revint dans sa capitale, il ordonna des jeux en son honneur, et lui fit faire des funérailles qui surpassèrent en magnificence celles des plus grands monarques. Son catafalque avait cent quatre-vingt-quinze pieds de haut ; la dépense s’éleva à trente-six millions ; et, non content d’immortaliser son ami, il lui éleva des temples, et voulut le faire adorer comme un dieu.

Aux portes de Babylone, il fut arrêté par les prédictions des Chaldéens, qui lui annonçaient que cette ville serait son tombeau. Les âmes les plus fortes ne sont pas toujours à l’abri des faiblesses de la superstition ; et c’était un étrange spectacle que de voir le conquérant du monde, troublé par des terreurs, effrayé par des oracles, errer incertain autour de Babylone, et craignant de s’exposer à la mort qu’il avait tant de fois bravée.

Enfin le désir de jouir des hommages qui l’attendaient dans cette capitale, l’emporta sur la crainte. Arrivé dans son palais, il y reçut des ambassadeurs de presque tous les peuples de l’Europe et de l’Asie. Les députés de Corinthe lui offrirent, au nom de cette ville, le droit de bourgeoisie. Cette offre le fit d’abord sourire ; mais comme il apprit qu’Hercule seul avait obtenu ce privilège avant lui, il l’accepta avec joie.

Après s’être quelque temps occupé de I’exécution de ses plans pour l’embellissement de Babylone, il fit des préparatifs pour de nouvelles conquêtes. Ses mémoires, trouvés après sa mort, prouvent qu’il voulait porter ses armes en Italie, en Sicile, dans les murs de Carthage, et jusqu’aux Colonnes d’Hercule.

Le succès de Néarque et le souvenir des découvertes des Phéniciens lui avaient même, dit-on, inspiré le désir de faire, avec sa flotte, le tour de l’Afrique ; mais le sort arrêta tout à coup ses projets en terminant ses jours.

Au milieu d’un grand festin, après avoir vidé plusieurs fois la coupe d’Hercule, qui tenait plusieurs pintes, il perdit connaissance, et fut attaqué par une fièvre dont la violence résista à tout l’art des médecins. Réduit en peu de jours à l’extrémité, il donna son anneau à Perdiccas, et fit défiler devant son lit tous ses vieux soldats.

Leurs gémissements furent la plus éloquente oraison funèbre. On lui demandait4 qui il laissait l’empire : Au plus digne, répondit-il, et je  prévois que vos discordes honoreront ma mémoire par d’étranges jeux funèbres. — Quand voulez-vous, lui dirent ses généraux, qu’on vous rende les honneurs divins ? — Lorsque  vous serez heureux. Après avoir prononcé ces derniers mots il mourut, l’an du monde 3683, la première année de la 114e olympiade.

Plusieurs historiens assurent qu’Antipater, rappelé par Alexandre, et craignant sa rigueur, le fit empoisonner par Cassandre et par Iolas, ses fils. D’autres soutiennent que sa mort fut le fruit naturel de ses excès : pour appuyer leur opinion ils rapportent que, malgré la chaleur du climat, son corps resta plusieurs jours exposé sans se corrompre.

Les Macédoniens regrettèrent son génie, les Perses sa douceur. Tous frémirent des troubles que devait exciter le partage de sa succession. Sisygambis, plus affligée de sa mort qu’elle ne l’avait été de celle de Darius, refusa toute consolation, et se laissa mourir de faim.

Nul homme ne répandit plus d’éclat sur la terre. Son nom célèbre a traversé les siècles. Sa magnanimité, la force de son courage, l’étendue de son esprit et son extrême audace excitent encore l’admiration. En vain Tite-Live, qui ne voulait pas qu’un Grec eût acquis plus de gloire que les Romains, attribue la plupart de ses succès à la faiblesse et aux fautes de ses ennemis ; on ne peut refuser à Alexandre les plus grands talents et une habileté égale à son ambition. L’excès fut le défaut de ses grandes qualités.

Alexandre offre au jugement de l’histoire deux hommes différents, et presque opposés. Avant la prise de Babylone, elle peut louer un prince prudent, libéral et tempérant, philosophe, clément, protecteur de l’indépendance des Grecs, et vengeur de leur gloire ; mais lorsque, enivré par la fortune, assis sur le trône de Xerxès, il se fut revêtu de la robe des Perses, de l’orgueil des satrapes et des vices de courtisanes, elle ne nous montre plus qu’un roi ingrat, qu’un despote sanguinaire, qu’un homme faible et superstitieux, et qu’un insensé dont la ruine du monde n’aurait pu satisfaire la folle ambition.