L'ÉPOPÉE BYZANTINE À LA FIN DU DIXIÈME SIÈCLE

Deuxième partie

CHAPITRE VIII

 

 

Il est grandement temps de parler des événements survenus à l'autre extrémité de l'empire, sur la routière sarrasine durant ces premières aimées du xie siècle presque entièrement consacrées par le basileus Basile à l'achèvement de sa lutte gigantesque contre la Bulgarie. A partir du l'an 1000, on ne saurait assez le répéter, nous entrons pour l'histoire du règne de notre autocrator comme pour l’histoire du monde à cette époque, dans une période d’obscurité et d'indigence sans bornes. Les rares, sources originales: chroniques ou documents contemporains ne fournissent plus que des renseignements infiniment clairsemés ou même font défaut pour des séries d'années, Pour la lutte séculaire sur la frontière de l'empire en Syrie et en Mésopotamie durant ces dix-neuf premières années du xie siècle, pour les faits du moins intéressant l'histoire générale de l'empire, nos renseignements sont, s'il est possible, encore plus réduits par ce fait que dans le cours de l'an 1001 le basileus et le Khalife Hakem avaient, on se le rappelle, signé par l'entremise du patriarche Oreste une trêve de dix années. Ce fut pour ces contrées infortunées de la Haute Syrie, champ de bataille habituel des troupes byzantines et égyptiennes, une période de paix relative, d'autant moins fertile en événements, que toute l'attention du basileus, libre de ce côté, s'était portée sur la Bulgarie où la guerre était plus vive que jamais et où, suivant le témoignage de Yahia, Basile passa presque en entier les années 1002, 1003, 1004 et 1005. Sans la chronique de cet auteur qui à peu près seule nous fournit quelques indications précises, nous ne saurions rien absolument sur les événements de ces premières années du xie siècle intéressant l'empire byzantin dans ces contrées de Syrie qui furent alors quelque peu paisibles après tant de misères.

Dans la nuit du samedi 1er au dimanche 2 janvier 1002,[1] le jeune émir d'Alep Abou'l Fadhaïl Saïd Eddaulèh mourut empoisonné. Le poison, suivant les uns, lui avait été apporté par une de ses femmes. Suivant d'autres, il lui avait été administré sur l'ordre de son beau-père Loulou. La fille de celui-ci, première femme de l'émir, périt de la même mort que son époux. L'ancien affranchi de Saïd, devenu le véritable maître de la principauté d'Alep, fit proclamer émirs en place de leur père les deux fils d'Abou'l Fadhaïl, Abou'l Hassan Ali et Abou'l Maali Sarif. Ces deux enfants ne furent souverains que de nom. En réalité ce fut Loulou qui exerça le pouvoir. Dès l'année 394 de l'Hégire,[2] il se lassa même de ce partage pourtant si peu gênant et se débarrassa des deux fils de son ancien maître en les envoyant avec toutes les femmes et le harem de celui-ci en Egypte auprès du Khalife. Demeuré ainsi seul seigneur d'Alep et de son territoire, il s'associa son fils Mortadha Eddaulèh Abou Nasr Mansour, reconnaissant pour la forme la suzeraineté du Khalife Hakem. Celui-ci lui décerna le titre d'honneur de Mortadha Eddaulèh, qui signifie: « ami de l'empire. »

Nous ne savons rien de plus. Il est probable que le tribut qui consacrait la suzeraineté de l'empire byzantin continua dans ces années de paix relative à être régulièrement payé. Loulou cependant, qui semble avoir vécu dans les meilleurs termes avec les Egyptiens, devait voir d'un mauvais œil les Grecs, d'autant plus que ceux-ci, ainsi que nous allons le voir, donnaient asile à ses adversaires.

En l'an 395 de l'Hégire,[3] raconte Yahia, arriva de Mésopotamie en Syrie un « lutteur pour la Foi », un « mahdi » nommé Ahmed Ibn Al Hossein Asfar Taghleb, surnommé Al-Asfar, de la grande tribu de Taghleb. Il prêchait la guerre sainte contre les chrétiens et portait le costume des derviches, ou fakirs. Une foule de Bédouins et de paysans des villages musulmans, fanatisés par ses prédications, le suivait. Tantôt il avait jusqu'à trente mille personnes derrière lui, tantôt seulement dix mille. Il s'était associé un autre Arabe de famille noble, connu sous le nom d'Al-Hamali. Les deux acolytes, suivis d'une forte bande de Bédouins et d'autres fidèles, osèrent menacer la place forte de Chaizar qui appartenait au basileus depuis la dernière campagne. Un détachement de troupes impériales envoyé contre ces bandes fut battu.[4] De nombreux soldats byzantins furent faits prisonniers. En suite d'une plainte officielle adressée au Khalife par le gouvernement impérial, le gouverneur égyptien de Damas partit avec des forces considérables et força le « mahdi » à abandonner les abords de Chaizar.

Al-Asfar et ses bandes se ruèrent ensuite très à l'improviste sur le territoire de la ville d'Artah et de là, par une marche précipitée, s'avancèrent vers Antioche, par le chemin du pont de Djisr al-Hadid. Dans une petite localité appelée Mahroun,[5] à une faible distance d'Antioche, ils se heurtèrent aux premières troupes impériales parties en hâte de cette ville à leur rencontre. Celles-ci se trouvaient sous le commandement d'un patrice, ancien lieutenant de Bardas Skléros, que Yahia désigne sens le mini de Bigàs. C’est certainement là un nom grec altéré par le chroniqueur syrien. Je n'ai pu l'identifier avec celui d'aucun chef byzantin connu de cette époque. Bigàs bouscula et battit sans peine ces hordes fanatiques indisciplinées. Al-Hamali fut tué. Al-Asfar se sauva avec les débris de ses bandes au delà de l'Euphrate dans l'Al-Djezirâh qui est la Mésopotamie d'aujourd’hui dans une localité nommée Cafer Azoun, au sud-ouest d'Édesse. Le magistros, dit Yahia, — c'est par ce seul titre que l'écrivain syrien désigne Nicéphore Ouranos, lequel était, on le sait, à ce moment, duc impérial à Antioche, — instruit de la présence du prophète dans cette ville murée fort populeuse, prît en personne le commandement des hampes grecques pour aller l’y attaquer. Probablement on avait de bonnes raisons à Antioche pour redouter quelque retour offensif de ce sectaire opiniâtre. Très certainement il avait pris rapidement comme tous ses congénères de tous les siècles une influence très grande sur les âmes simples de la foule musulmane des villes comme des campagnes, et le gouvernement impérial, trop heureux de goûter enfin quelque paix sur la frontière de Syrie, avait un intérêt capital à étouffer au plus tôt ce mouvement, religieux qui, d'un moment à l'autre, dans ces contrées habitées par tant de musulmans fanatiques, pouvait devenir dangereux. Heureusement pour les byzantins, grâce aux circonstances politiques du moment, les dynastes musulmans de la région étaient sinon absolument hostiles à ces agitations, du moins totalement indifférents. Le nouvel émir d'Alep, Loulou, ne demandait qu'à vivre en paix avec Basile. Quant aux gouverneurs du Khalife d'Egypte à Damas et dans toutes les autres villes de Syrie, ils avaient ordre de faire respecter scrupuleusement la trêve signée en 1001 entre les deux empires.

Al-Asfar se trouva donc seul avec ses fidèles en présence du duc d'Antioche. Il fallait qu'il commandât à des contingents bien importants pour qu'un si haut chef se dérangeât pour aller le chercher aussi loin. Le magistros, franchissant l'Euphrate, marcha droit sur Caler Azoun devenu ainsi le centre et le foyer de l’insurrection mahdiste. Les habitants des campagnes, épouvantés par l'approche des impériaux, s'étaient réfugiés en masse dans cette ville qui était très forte. Le siège, sur lequel nous n'avons aucun détail, se prolongea vingt-huit jours, puis les Grecs prirent la ville où ils firent douze mille prisonniers. Les femmes du « mahdi », un immense butin tombèrent aux mains du vainqueur. Lui-même malheureusement avait réussi à se sauver, durant la dernière nuit du siège. Tout était donc à recommencer!

A la voix du fugitif, les puissantes tribus des Arabes Numérites et des Béni Kilab sous la conduite d'un chef de la première de ces tribus, Ouassil Ibn Djafar, seigneur de ce district de Saroudj, le chef bédouin le plus puissant de l'Al-Djezirâh, s'assemblèrent au nombre de six mille cavaliers pour attaquer le magistros. C'était un effort redoutable, mais ces sauvages et brillants escadrons, trop indisciplinés, ne purent tenir contre les bataillons réguliers de l'armée d'Antioche. Nous n'avons aucun détail sur ces luttes lointaines que Yahia est presque seul à nous signaler. Seul, en effet, cet auteur raconte avec quelque détail tous ces épisodes du soulèvement de ce « mahdi[6] ». Il dit simplement ici que le magistros battit Ouassil Ibn Djafar et ses contingents et retourna vainqueur à Antioche avec un riche butin. Nicéphore Ouranos attachait naturellement la plus grande importance à s'emparer de la personne même du « mahdi ». Il voulut obliger Ouassil Ibn Djafar, en discutant des conditions de la paix, à expulser celui-ci de son territoire, surtout à le lui livrer. Mais le chef Numérite, persuadé que cette mesure amènerait un nouveau soulèvement des populations musulmanes de la région demeurées de cœur obstinément fidèles à leur prophète bien-aimé, refusa net. Les choses allaient derechef se gâter, lorsque Loulou, le nouveau seigneur d'Alep, s'offrit comme intermédiaire entre les deux partis. Il proposait de recevoir Al-Asfar et de l'interner pour le reste de ses jours dans le château d'Alep. Ainsi se trouveraient sauvegardées les légitimes susceptibilités des Musulmans fanatiques. Le « mahdi », devenu pour les divers souverains de cette province un si dangereux élément de désordre, se trouverait empêché d'agir, mais il demeurerait du moins enfermé en terre musulmane et ses coreligionnaires ne souffriraient point de cette bonté et de cette douleur de le voir livré aux chrétiens exécrés. Le duc d'Antioche, comme aussi semble-t-il le chef bédouin, acceptèrent le moyen terme proposé par le rusé seigneur d'Alep. Loulou, sous prétexte de venir en aide au « mahdi » qu'il haïssait en secret et dont il trouvait le zèle furieux singulièrement intempestif, l'attira donc traîtreusement dans sa capitale.[7] C'était dans le mois de chaban de l'an 397 de l'Hégire qui correspond aux derniers jours d'avril et aux vingt premiers jours du mois de mai de l'an 1007.[8] On voit que les troubles suscités par cet incommode prophète duraient depuis près de deux années déjà. Al-Asfar, accouru sans défiance, fut aussitôt saisi, chargé de chaînes et enfermé dans le château. Il y demeura captif, dit Yahia, plus de neuf années, jusqu'à la prise d'Alep par les troupes du Khalife d'Egypte, le 21 juin 1016. Durant tout ce temps, Loulou le tint strictement emprisonné. Cependant il le traita constamment avec égard pour ne point exciter le fanatisme de ses partisans demeurés très nombreux, usant de lui comme d'un épouvantait dans ses relations avec les Grecs, menaçant de le relâcher dès que ceux-ci se montraient moins accommodants. Ce simple détail nous montre combien ce soulèvement provoqué par cet « homme de Dieu » avait excité les plus vives appréhensions des autorités byzantines sur la frontière.

Dans les derniers mois de l'année suivante 1008, à la suite de la mort de l'émir Loulou survenue en septembre,[9] de nouveaux troubles dont nous devons toujours la connaissance à Yahia,[10] agitèrent la principauté d'Alep. Lorsque ce seigneur et son fils avaient expulsé de leur capitale les deux émirs légitimes, fils d'Aboul Fadhaïl, avec tous les leurs, un oncle des jeunes princes, Abou'l Heïdja, autre fils du second émir hamdanide Saad, avait réussi à s'échapper d'Alep déguisé en femme, et s'était, paraît-il, réfugié auprès de l'empereur Basile. Constamment à cette époque, l'empire byzantin devenait l'asile de tous les mécontents musulmans, de tous les prétendants évincés, de tous les princes dépossédés, exactement comme les Khalifes et les autres moindres dynastes de l'Islam donnaient à l'envi l'hospitalité aux Bardas Skléros et à tous les autres personnages de tous rangs révoltés contre le basileus.

Loulou fut enterré dans la mosquée située entre Bab el-Yehoudet Bab Al-Djinàn, la Porte des Juifs et celle des Jardins. Le pouvoir à Alep demeura aux mains de son fils Mansour,[11] qui fit peser un joug très dur sur la principauté. Aussi un parti fort nombreux ne tarda-t-il pas à se former dans le but de restaurer la dynastie hamdanide légitime en la personne du fugitif Abou'l Heïdja. Toute l'importante tribu des Béni Kilab, son propre gendre aussi Abou Mansour Ahmed Ibn Merouan, surnommé Moweïyed Eddaulèh,[12] le tout-puissant émir d'Amida,[13] neveu du fameux Bad le Kurde, fils de sa propre sœur, et son second successeur, poussèrent vivement le prince dépossédé à tenter la conquête d'Alep, priant le basileus de l'autoriser à quitter sa terre dans cette intention, se faisant fort de le restaurer dans le pouvoir de ses pères sans qu'il en coûtât au basileus ni un homme ni un sou d'or. Basile, fort désireux d'avoir à Alep un vassal à sa dévotion plutôt qu'un émir comme Mansour, inféodé de cœur à la politique égyptienne, accorda la permission demandée, laissant Abou'l Heïdja libre d'agir au mieux de ses intérêts. Le prince hamdanide partit aussitôt pour Mayyafarikîn où son gendre l'émir d'Amida lui envoya un de ses officiers avec près de deux cents cavaliers. A la tête de ce faible détachement il gagna l'Al-Djezirah où les chefs des Beni Kilab lui promirent leur appui.

L'émir Mansour, fort troublé par ces nouvelles, se sentant en grand péril, s'efforça de ramener à sa cause cette puissante tribu en même temps qu'il envoyait des massages au Khalife le suppliant de lui prêter incontinent main-forte contre un aussi redoutable adversaire. Il promettait en échange de lui livrer Alep et son territoire, Naturellement le khalife, toujours enchanté d'intervenir en Syrie, ne se fit pas prier, il expédia à Al Mansour une forte armée sous les ordres d’Ali Ibn Abd Alwahid Ibn Haïdarah, ce cadi de Tripoli que nous avons vu musulman si fanatique lors de la première expédition de Basile en Syrie en 995 et du siège malheureux de cette ville par les Byzantins. Celui-ci s’empressa d’accourir à Alep avec ses troupes au moment même où le prétendant hamdanide en approchait de son côté à la tête de ses contingents.

Mansour et le cadi de Tripoli expédièrent du haut des tours du château d'Alep un pigeon voyageur au Khalife au Caire, puis ils donnèrent la bataille. Leurs forces combinées attaquèrent les troupes d'Aboul Heïdja au moment où celles-ci allaient prendre leur repas. Les Béni Kilab, secrètement achetés, lâchèrent pied presque aussitôt et se débandèrent. Cette défection entraîna la fuite de l'année du Hamdanide. Son camp demeura aux mains des vainqueurs. Lui-même, cependant, réussit à s'échapper. Il gagna Mélitène en terre chrétienne d'où il fit supplier le basileus de lui donner asile à nouveau. Basile, furieux de cet insuccès, mécontent de s'être ainsi découvert pour un aussi piteux résultat, voulait expulser le malheureux prétendant, mais l'émir Mansour le fit instamment prier de l'interner quelque part dans l'empire pour l'empêcher d'agiter davantage la Syrie. Basile, pour calmer les susceptibilités du seigneur d'Alep trop enclin à se rapprocher de l'Egypte, consentit à cette demande. Abou'l Heïdja fut donc emmené à Constantinople. Il y demeura jusqu'à sa mort, dont nous ignorons la date, comblé d'honneurs et des bienfaits du basileus. Les Byzantins ne disent pas un mot de ces événements qui agitèrent si profondément la Syrie et la frontière méridionale de l'empire à cette époque.

L'année 1009[14] fut, on le sait, pour les chrétiens d'Orient, pour ceux de Syrie en particulier, une année terrible. Le fameux Khalife Hakem, le Néron de l'Egypte, ce fou cruel et halluciné, non content de tourmenter ses sujets musulmans et de préparer ses fameux édits contre toute espèce de luxe et de plaisirs,[15] se livra aux pires cruautés contre les malheureux disciples du Christ qui vivaient sous son sceptre. Il les avait déjà molestés à plusieurs reprises, mais jamais comme cette fois. Yahia nous raconte en grand détail cette persécution effroyable. Skylitzès y fait aussi allusion, accusant Hakem d'avoir ainsi rompu les trêves pour les motifs les plus futiles. Un des plus déplorables actes ordonnés par ce fou furieux dans un de ses accès de fanatisme fut la destruction de l'église de la Résurrection ou du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Il fit écrire à Yarouk, son lieutenant à Ramleh de Syrie, de démolir tout ce qu'il serait possible de ce temple réédifié jadis par le patriarche Modeste, d'en faire surtout disparaître tous les emblèmes chrétiens, de détruire minutieusement toutes les reliques de son merveilleux trésor. Le fils de Yarouk, Youssof, partit aussitôt pour Jérusalem en compagnie d'Abou'l Fewaris Al-Daïf. Après avoir fait main basse sur tous les innombrables objets précieux que contenait ce temple illustre, objets en nombre infini qui lui avaient été légués par tant de milliers de bienfaiteurs depuis tant de siècles, les deux sinistres acolytes renversèrent le noble édifice jusqu'aux fondements sans arriver toutefois à en faire disparaître les énormes substructions. De même les misérables détruisirent le lieu saint du Golgotha, le « Cranion », avec la basilique de Constantin[16] et tous les autres bâtiments qui s'y trouvaient groupés. De même encore, ils procédèrent à l'anéantissement de tant d'autres reliques inestimables que contenait la Ville Sainte et démolirent un monastère de religieuses voisin du Saint-Sépulcre, que Yahia désigne sous le nom de monastère d'Al-Sari,[17] ainsi que l'église de Sainte Marie Latine, jadis fondée par Charlemagne.[18] La ruine de l'église de la Résurrection fut consommée le 28 septembre. Tous les ustensiles de métal précieux, tout le mobilier du culte furent confisqués. Les moines furent chassés. Tous les bâtiments conventuels furent jetés à terre. Le pillage par la populace de toutes les richesses, immeubles et autres objets qu'il contenait, fut autorisé.[19]

En même temps, le terrible insensé persécutait cruellement les chrétiens dans le Caire même. Il faisait abattre toutes leurs églises, leur donnant le choix ou de se convertir à l’Islam ou de quitter immédiatement le pays ou encore de porter en évidence sur leurs vêtements noirs une croix lourde de huit à dix livres. Pour les Juifs, la croix était remplacée par un billot de bois de poids égal, en forme de la tête d'un veau, en souvenir du veau d'or. Les uns comme les autres étaient encore tenus de porter un turban de couleur noire, de ne monter que des ânes, ou des mules, de ne faire usage que de selles en bois. Beaucoup, par peur, abjureront. Telle fut la presse dans les bureaux où la foule de ces infortunés courait s'inscrire à cet effet, que plusieurs périrent étouffés dans des bousculades affreuses.[20]

En l'année 1011, la Syrie, ou régnait, toujours, malgré ces actes criminels du Khalife, la trêve bienfaisante inaugurée dix ans auparavant, vit arriver en fugitifs deux malheureuses victimes de ces incessantes révolutions de palais au Caire, sous le règne de ce prince toujours plus frénétique. C’étaient En Djafar et Abou Djafar, les deux fils d’Al Hossein Ibn Djauher, fils lui-même du fameux Djauher, l’ami du Khalife Mouizz, le véritable conquérant de l’Egypte pour les Fatimides. Placé à la tête du gouvernement de ce pays en qualité de vizir dans les premiers mois de l’an 1000,[21] après le meurtre de Bargawarg, Al Hossein avait été traîtreusement saisi et exécuté au palais du Caire le 21 janvier de cette présente année 1011,[22] par ordre du terrible insensé son maître. Ses deux fils, avec un troisième frère encore mineur Djauher se réfugièrent en Syrie, cherchant à gagner les Etats du basileus. Ils écrivirent à cet effet au duc d'Antioche, lui demandant l'autorisation d'aller le trouver. Ce haut fonctionnaire était alors, au dire de Yahia, un certain patrice Michel, surnommé le Kitonite d'une de ses dignités auliques. Il avait probablement succédé dans ce grand commandement à Nicéphore Ouranos, lors du départ de celui-ci pour la guerre de Bulgarie.[23] Il fit répondre aux fugitifs qu'il allait en référer au basileus, mais eux, serrés de près par les gens lancés à leur poursuite, ne pouvant attendre la réponse impériale, coururent plus loin, jusqu'à la ville d'Irak, auprès de Hassan, le fils d'Al Mouffaridj Ibn Al-Djerrah, ce chef de Bédouins qui venait de se tailler une souveraineté dans une partie de la Syrie méridionale. C'était là le Pinzarach des Byzantins, qui devait encore faire parler de lui sous le basileus Romain Argyre.[24] Hassan, alléché par l'énorme somme de deux cent mille dinars que Hakem faisait promettre à qui lui livrerait les fils de son ancien vizir, leur dit seulement qu'il ne pouvait rien pour eux et qu'il eussent à aller plus loin. Puis il les expédia à une journée de marche au delà, à Al-Soweïdyah,[25] dans les montagnes du Hauran, les recommandant aux soins de Moukhtâr Eddaulèh Abou Abdallah Ibn Nazzâl, lequel devait être en ce moment gouverneur à Damas. C'était probablement le même personnage que l'Al-Mouzahkar ou Mozaffer Ibn Nazzâl, gouverneur de Tripoli pour le Khalife d'Egypte que nous avons déjà rencontré à diverses pages de ce récit.[26] Celui-ci fit saisir et expédier les fugitifs à Damas, où ils furent mis à mort. Leurs têtes furent envoyées au Khalife au Caire. Ceci se passait dans le mois de rebia second de l'an 403 de l'Hégire, qui correspond aux derniers jours du mois d'octobre et aux dix-sept premiers jours du mois de novembre de l'an du Christ 1012.

C'est le cas de parler ici de ce grand chef de Bédouins Hassan Al Mouffaridj Ibn Daghfal Ibn Al-Djerrah qui venait de se proclamer indépendant dans le sud de la Syrie. Son histoire, il est vrai, n'intéresse que très relativement celle des Byzantins dans ces régions. Le dément Khalife Hakem avait nommé gouverneur de Syrie le Turc Yarouk, surnommé Alam Eddaulèh, son ancien lieutenant à Ramleh et son exécuteur des hautes œuvres lors de la destruction de l'église de la Résurrection à Jérusalem. Il avait confié à ce personnage le haut commandement de toutes les troupes de cette province avec le titre d'Emir Al-Oméra et lui avait enjoint de gagner aussitôt son poste. Yarouk était parti avec sa femme, ses biens, ses trésors. Une caravane de très riches marchands venant commercer en Syrie l'accompagnait. Sur la route, vers Gazza, le chef bédouin Al-Mouffaridj et ses fils attaquèrent le cortège du nouveau gouverneur. Les Egyptiens, cruellement battus, se dispersèrent. Toutes les richesses de Yarouk, toutes les marchandises de la caravane furent pillées. Lui-même demeura parmi les morts. Le chef vainqueur, secrètement excité par le vizir fugitif Aboul Kassem Ibn Al-Mahgrebi, courut aussitôt à Ramlèh, qu'il prit et pilla. Il imposa à ses habitants une lourde contribution de guerre, puis il y proclama comme anti-khalife l'émir actuel de la Mecque, Abou'l Fotouh Al Hassan Ibn Djafar, lui conférant le titre de « Maître des Vrais Croyants » et faisant battre monnaie à son nom. Hakem fut par ces audacieux rebelles solennellement déposé.

Le succès de cette étrange insurrection bédouine fut très rapide. « Les Arabes révoltés, dit Yahia, conquirent la Syrie depuis Al-Farama, qui est l'antique Péluse, à la frontière du désert d'Egypte, jusqu'à Tabarie qui est Tibériade », par conséquent toute la Syrie méridionale. Longuement ils assiégèrent sans succès les forteresses du littoral que leurs garnisons égyptiennes défendirent sans trop de peine contre ces cavaliers du désert inhabiles à enlever d'assaut des remparts. Comme les malheureux fils du vizir Hossein étaient arrivés en Syrie à la fin de janvier de l'an 1011, alors qu'Al Mouffaridj était déjà le maître de cette contrée, la nomination de Yarouk et la désastreuse affaire dans laquelle celui-ci périt, sont nécessairement antérieures à cette date.[27]

Al Mouffaridj semble avoir gouverné avec quelque habileté son éphémère souveraineté. Le plus curieux est qu'il prit l'initiative de la reconstruction de l'église de la Résurrection à Jérusalem, celle même qui venait d'être détruite par ordre de Hakem. Il obligea les chrétiens de cette ville à la relever. Cette restauration si étrange de la part d'un chef musulman avait très probablement pour but de s'attirer la bienveillance du basileus Basile en vue des luttes futures avec le Khalife Hakem ardent à venger la défaite et le meurtre de son lieutenant. Yahia dit que le chef bédouin aida à cette restauration de toutes ses forces et qu'il n'épargna aucune peine dans ce but. Toujours dans le même ordre d'idées, Al Mouffaridj nomma au siège vacant du patriarcat de Jérusalem un prélat syrien du nom de Théophile, évêque de la petite ville, plutôt du village de Khibal ou Ouadi Moussa, au delà de la mer Morte, près de la fameuse forteresse de Karak de Moab. Cette nomination doit dater du mois de ramadhan de l'an 402 de l'Hégire, c'est-à-dire du mois d'avril 1012, car Yahia dit que Théophile mourut en ramadhan de l'an 410, c'est-à-dire dans le courant de janvier de l'an du Christ 1020, après avoir occupé huit ans le trône de Jérusalem.

Yahia dit encore que le Khalife Hakem, probablement absorbé par d'autres soins, se vit contraint de laisser Mouffaridj en tranquille possession de ses conquêtes jusqu'au mois de moharrem de l'an 404 de l'Hégire, mois dont le début correspond au 13 juillet 1013. Alors seulement il put expédier contre le rebelle une forte armée suffisante. Mais à ce moment même le chef bédouin mourut.[28] Ses fils, à la nouvelle de l'arrivée des troupes égyptiennes, abandonnant en hâte Ramleh et toutes les conquêtes paternelles, se réfugièrent chez les Bédouins du désert. Leur créature, le patriarche Théophile, prit d'abord également la fuite; puis, se ravisant, il retourna à Jérusalem où il fut bien accueilli par le nouveau gouverneur de Syrie nommé par le Khalife. L'éphémère puissance du chef arabe s'était évanouie en quelques instants sans coup férir. Je n'ai parlé de ces événements obscurs que pour noter, ces circonstances bizarres, inconnues jusqu'ici, de la reconstruction de la grande église chrétienne de Jérusalem par ordre d'un prince bédouin et de la proclamation d'un patriarche de la cité sainte par un chef de cavaliers du désert.

Le perfide émir Mansour régnait toujours sur la principauté d'Alep. L’armée d'Egypte, accourue à son secours sous le commandement du cadi de Tripoli, s'en était retournée à Damas. Comme il avait fait de très grandes promesses à la puissante tribu des Beni Kilab pour la détacher d’Abou'l Heïdja, il ne trouva d'autre moyen de s'acquitter envers elle qu'en faisant massacrer ses principaux chefs dans un festin qu'il leur donna, le 21 juin 1012. Les survivants furent jetés dans les fers. L'un, de ceux-ci, Saleh Ibn Mirdâs, guerrier d'une héroïque bravoure, qui avait voué pour cette perfidie une haine mortelle à l'émir assassin, réussit presque miraculeusement à s'évader de sa prison. Il souleva sa tribu contre le traître, le vainquit dans une grande bataille, le 13 août 1014, et le fit prisonnier. Lui se racheta pour la somme considérable de cinquante mille dinars, plus divers objets en nature d'une valeur de cent vingt « rittls » alépitains d'argent, plus encore cinq cents pièces de vêlements de divers tissus, et d'autres objets encore. Mis en liberté, il rentrait dès le 22 août dans Alep; mais, traître une fois de plus, il refusa, d'exécuter la convention à laquelle il devait la vie. Saleh Ibn Mirdâs vint aussitôt l'attaquer dans sa capitale avec ses guerriers. Bientôt Alep bloquée par ces terribles Bédouins souffrit de la faim et Mansour, à bout de forces, probablement abandonné par le Khalife à cause de sa constante mauvaise foi, se retourna, lui aussi, vers le basileus Basile dont tant de vaincus déjà avaient imploré le secours en Syrie. Le grand empereur dit Yahia, daigna lui accorder un secours de mille soldats arméniens. A la tête de ce petit corps de soldats réguliers excellents, le seigneur d'Alep n'eut pas de peine à battre les sauvages bandes de cavaliers de Saleh. Mais celui-ci, ne se tenant point pour vaincu, exposa humblement par lettre au basileus l'abominable duplicité dont à un si court intervalle Mansour avait à deux reprises fait preuve à l'égard de sa tribu. « Un aussi grand souverain que l'était Basile, concluait le Bédouin dans sa requête, ne pouvait accorder son appui à un aussi indigne criminel. » Le ton de cette lettre était sincère. Basile, convaincu qu'il avait fait fausse route, renonçant à soutenir Mansour, l'engagea à remplir ses engagements envers Saleh et rappela ses soldats arméniens. La situation de l'émir, constamment serré de près par les hordes des cavaliers du désert, devint pire, quand on sut que le basileus l'abandonnait ainsi à son sort. Celle de Saleh, par contre, s'en améliora d'autant. Même il envoya son fils à Constantinople pour témoigner plus hautement au basileus de ses sentiments de gratitude et de soumission.

Cette situation se prolongeait et toute l'année 1015 s'était écoulée sans que Basile d'une part, le Khalife de l'autre, parussent disposés à intervenir plus efficacement entre les deux belligérants en faveur de cette malheureuse cité tant disputée, lorsqu'une grave révolte éclata dans le château d'Alep. Le chef de cette sédition était le commandant de la forteresse pour Mansour, un guerrier renommé du nom d'Al-Fadhl. Aux sons des trompettes et des tambours, dans les dernières heures de la nuit du samedi 7 janvier 1016, la garnison se souleva aux cris de: « Hakem est victorieux, Saleh est victorieux. » Cette sédition militaire, au caractère si nettement égyptien, fut la plus forte. Mansour, avec son frère, ses enfants et ses fidèles, n'eurent que le temps de sortir de la ville pour se réfugier sur territoire byzantin, tandis que les révoltés saccageaient et pillaient leurs demeures.

Fadhl se trouvait ainsi devenu en quelques heures le maître d'Alep. Ne se sentant pas assez fort pour se maintenir dans cette grande cité, il appela à son aide le gouverneur égyptien d'Apamée, Ali Ibn Ahmed Al-Daïf, très probablement le même personnage que cet Abou'l Fewaris Al-Daïf qui avait été l'instrument des vengeances du Khalife Hakem lors de la destruction du temple de Jérusalem. Celui-ci s'empressa d'accourir pour soutenir de toutes ses forces le chef des révoltés alépitains. On envoya à Saleh pour qu'il les expédiât à Mansour tout le harem de celui-ci avec les femmes de ses fidèles réfugiés à sa suite sur territoire byzantin. Toutefois Saleh n'hésita pas à retenir la fille même de l'émir qui lui avait jadis été promise en mariage par ce dernier lors du traité si audacieusement violé par lui. Il l'épousa sur-le-champ. Dans l'arrangement qui suivit entre Fadhl, les Egyptiens et Saleh, ce dernier reçut tous les territoires et villages auxquels il avait droit de par cette même convention. Al-Fadhl, de son côté, honoré par le Khalife du titre de Moubarek Eddaulèh, fut officiellement investi par lui, outre la principauté d'Alep, de tous les revenus des villes de Sidon, de Beyrouth et de Tyr. Son administration fut, paraît-il, douce et clémente.

Basile, averti de l'arrivée sur territoire grec de l'émir fugitif, ordonna de lui faire grand accueil, suivant cette politique traditionnelle immuablement suivie par le Palais Sacré à l'égard de tous ces dynastes syriens à la fortune si mouvante. Le duc d'Antioche, qui était probablement toujours Michel le Kitonite, reçut l'exilé avec les mêmes honneurs que s'il avait été encore prince d'Alep. Des pensions considérables furent allouées à lui et aux siens et sur le crédit ouvert pour cet entretien, on inscrivit d'office jusqu'à sept cents hommes de sa suite, tant cavaliers que fantassins, qui furent tous nourris aux frais du basileus. Leur solde même leur fut réglée par des mensualités du trésor impérial.

On voit comme le basileus s'attachait constamment à ménager ces souverains éphémères qu'un souffle renversait, qu'un souffle aussi pouvait rétablir. Ce fut dans Antioche même que Mansour fut autorisé à jouir de ces extraordinaires munificences impériales. Même dans ce triste exil, elles lui assuraient une existence quasi princière. Basile lui fit en outre don dans cette ville d'une vaste propriété avec ses revenus, plus un village des environs, du nom de Cheikh Leïloun, probablement dans les monts de ce nom, entre le grand couvent de Saint Syméon et Alep. Enfin le basileus fit encore appeler la famille dispersée de l’émir, ses frères, fils comme lui de Loulou, Aboul Djeïeh et Abou Salem, ses fils aussi, Aboul Hossam et Aboul Berecât, et les lui envoya après leur avoir distribué force titres et dignités palatines.

Mansour s’installa solidement dans le kastron au village de Cheikh Leïloun. Dans cette résidence de la banlieue d'Antioche, d'où il pouvait se maintenir constamment au courant de ce qui se passait dans son ancienne seigneurie, l'émir avec sa famille demeurait dans la main du basileus comme une menace incessamment; suspendue sur la tête des nouveaux gouvernants d'Alep. Ce fut à ce moment, semble-t-il d'après le récit de Yahia, que Basile porta un coup sensible à la prospérité de la Syrie musulmane en interdisant par une ordonnance dont le texte ne nous est malheureusement pas parvenu, toutes relations commerciales entre ses Etats et ceux de ses vassaux d'une part, ceux du Khalife Fatimide d'autre part tant en Syrie qu’en Egypte. Nous ignorons les raisons qui portèrent le basileus à prendre des mesures aussi graves à l’endroit des sujets d’un souverain avec lequel il était officiellement en paix depuis tant d’années. Il semble cependant très probable que ce fut comme représailles des mesures si cruellement vexatoires prises contre ses sujets chrétiens par le Khalife Hakem vers les années 404 et 405 de l'Hégire qui correspondent à nos années 1013, 1014 et 1015.[29] Ces infortunés furent, à tel point tourmentés qu'ils quittèrent, en foule l'Egypte et les autres terres du Khalife vers cette année 1015. Hakem les autorisa à se retirer sur les terres de l'empire, ce qu'ils firent pour la plupart, allant se fixer surtout, aux environs d’Antioche et de Latakieh.[30] Parmi ceux qui dirigèrent vers la première de ces villes leur lamentable exode, se trouvait, précisément ce fameux Yahia, cet écrivain contemporain si précis, si exactement informé, dont la Chronique à peine encore étudiée m'a fourni, grâce aux travaux du baron V. de Rosen, tant d'informations précieuses sur cette partie de l'histoire du règne du Bulgaroctone.

Cette ordonnance du basileus supprimant toute espèce de trafic avec les sujets du Khalife dut porter le trouble le plus grand dans tout l'empire, mais surtout parmi ces populations des provinces frontières de la Haute Syrie où le commerce entre chrétiens et musulmans était extrêmement actif. Toutefois, sur la prière de Saleh qui paraît avoir été aussi fin politique qu'il était guerrier intrépide, le basileus fît une importante exception en faveur des sujets de celui-ci qui eurent permission de continuer à trafiquer comme par le passé avec les populations chrétiennes.

L'accueil si gracieux fait par ordre du basileus à l'émir fugitif d'Alep, d'autre part les avantages commerciaux si considérables accordés à ce moment par ce même prince à son mortel ennemi Saleh, semblent se contredire. L'un et l'autre fait s'expliquent cependant par le désir du basileus de se conserver de chaudes amitiés dans chacun des divers partis alépitains pour se trouver à même, quand il le jugerait à propos, de stimuler à son gré la discorde parmi eux, de se garantir en un mot, en les jetant les uns sur les autres, des attaques toujours possibles de ces incommodes voisins, demi vassaux, demi adversaires, aussi remuants qu'importuns. Toute la politique de l'empire sur la frontière syrienne ne fut pas autre chose tant que la Grande Antioche demeura aux mains des basileis.[31]

Cependant la coalition qui avait réussi à chasser Mansour d'Alep, s'était vite disloquée. Le gouverneur d'Apamée pour le Khalife, à la tête de ses troupes d'Egypte, ne voulait pas céder le pouvoir dans la principauté aux Bédouins de Saleh qui, de son côté, avait fait alliance étroite avec Fadhl, le chef de la garnison révoltée du château. Un nouveau mouvement éclata dans la ville. Les partisans alépitains du Khalife du Caire se soulevèrent aux cris de: « Nous voulons être gouvernés par les Magrébins et non par les Bédouins. » Je passe rapidement sur ces événements confus qui intéressent peu l'histoire du basileus Basile. Ils se terminèrent par le départ de Fadhl et le triomphe passager des Égyptiens. Le 1er février 1017 Azis Eddaulèh Fatik, gouverneur pour le Khalife Hakem, fit son entrée dans l'ancienne capitale des Hamdanides devenue pour la première fois simple cité des Etats du Khalife du Caire. Le nouveau gouverneur était d'origine arménienne, ancien mamelouk de Bangoutekin. Le Khalife, à cette occasion, le décora du titre d'Emir Al-Oméra. Tel est le récit de Yahia.[32]

Bien que Yahia signale à cette date, probablement par confusion avec des événements antérieurs identiques, deux agressions successives des troupes égyptiennes contre le fameux couvent de Saint Syméon, agressions suivies du massacre ou de la captivité de toute la population qui s'y trouvait agglomérée, higoumènes, moines et simples paysans chrétiens réfugiés, il semble certain qu'Azis Eddaulèh aussitôt installé s'efforça d'entretenir avec tous les voisins de la nouvelle province égyptienne confiée à ses soins les relations les plus amicales. Ainsi Yahia nous dit qu'il se maintint dans les meilleurs termes avec Saleh, et qu'en même temps, sitôt après son entrée dans Alep, il se hâta d'envoyer une ambassade solennelle au basileus avec des lettres offrant à Basile amitié respectueuse et même soumission.

Par un excès de courtoisie, dans cette lettre comme dans celle qu'il expédiait aux gouverneurs impériaux des places voisines, le duc d'Antioche et ses lieutenants, pour les aviser de sa nomination, Al Azis omettait, paraît-il, intentionnellement de faire figurer le haut titre honorifique qu'il devait à la faveur du Khalife. C'était un raffinement délicat de l'étiquette arabe pour paraître se ranger plus bas que le basileus et ses lieutenants. Ces formes flatteuses et les avances plus positives d'Azis eurent le résultat désiré. Basile, en retour de ces procédés honnêtes, acceptant provisoirement, comme c'était si souvent le cas en ces temps et en ces lieux, le fait accompli, lui accorda sur sa prière, réformant en ceci sa récente ordonnance commerciale, le droit exclusif et infiniment rémunérateur de tout le trafic du monde musulman avec les provinces méridionales de l'empire en Asie. L'habile homme n'eut pas plus tôt obtenu cette concession que, certainement d'accord en secret avec Basile, il jeta le masque, se révolta contre le Khalife dont le pouvoir en ces régions éloignées n'était décidément pas encore assez fort pour se faire longuement respecter, et se proclama seigneur d'Alep et de son territoire sous la suzeraineté du basileus.

De partout il chassa, les lieutenants de Hakem et les remplaça par les siens. Le récit de Yahia pour ces événements s'arrête malheureusement ici, mais nous savons par Kémal ed-din qu'Azis Eddaulèh, faisant acte de souveraineté jusqu'au bout, battit monnaie d'or et d'argent à son nom. Conservant de même les relations les meilleures avec ce Saleh qui devait plus tard devenir lui-même le fondateur de la dynastie des Mirdâsides, princes d'Alep, jusqu'en l'an 472 de l'Hégire,[33] il se maintint, semble-t-il, en tranquille possession d'Alep jusqu'en 1020, sous la suzeraineté du basileus. A cette époque, nous verrons que le Khalife le fit attaquer par ses armées.

La raison de ce malheureux Khalife Hakem s'en allait, sombrant de plus en plus. L'arrivée de Mohammed Ibn Ismaël Al-Darazi en Syrie en l'an 408 de l'Hégire et la propagande ouvertement précitée par lui en Syrie de la doctrine des Druses avaient amené des troubles qui coïncidèrent avec une amélioration de la situation des chrétiens en Egypte. L'apparition de Khamza avait donné ensuite un nouvel essor à cette propagande. Au Caire, la population, de plus en plus exaspérée par cet affreux gouvernement d'un insensé, exprimait sa colère par des railleries mordantes et des satires dans lesquelles le Khalife dément jouait le personnage principal, Hakem, irrité par ces piqûres d'épingles, avait fait mettre à sac la ville par sa garde noire dans les derniers jours de l'an 410 de l'Hégire,[34] et les excès de cette soldatesque avaient amené dans les rues de la capitale de sanglants conflits joints à toutes les horreurs de l'incendie et du pillage. En même temps, Damas s'était révoltée à nouveau contre l'autorité du Khalife.

A cette date, Yahia note encore quelques faits intéressant l'histoire de l'empire grec en Syrie, Ainsi nous apprenons par lui que beaucoup de musulmans persistaient à dénoncer au Khalife les menées secrètes des chrétiens qui se réunissaient dans leurs maisons pour y prier. Plusieurs de ceux qui avaient nouvellement embrassé le christianisme fréquentaient, paraît-il, ces assemblées illicites, prenant part à la communion. Le Khalife qui, dans sa conduite envers les chrétiens, allait sans cesse de la persécution la plus terrible à un traitement plus doux et sur l'esprit duquel certains personnages professant la religion du Christ, avaient constamment conservé quoique influence, ne dit rien cette fois, se refusant, à donner suite à ces dénonciations. Certainement ce brusque retour, tant qu'il ne dépendait pas des phases de sa maladie cérébrale, avait quelque rapport avec les progrès de la propagande druse et l'influence malheureusement encore si mal connue prise par celle-ci sur son esprit.

Vers ce même temps, raconte encore Yahia, on avait vu arriver au Caire l'higoumène en chef des moines de l'Athos, Salomon, venant exposer au Khalife la situation lamentable de ses religieux, leur extrême misère, et le supplier de leur restituer leurs biens d'Egypte qu'il avait confisqués. En revanche, eux prieraient pour le Khalife jusqu'à leur mort. Dans sa disposition d'esprit actuelle, Hakem accueillit favorablement la requête du saint homme et lui fit restituer tous ces biens. Dans une seconde audience du mois d'août de l'an 1020, il lui octroya encore la permission de reconstruire le célèbre monastère dit Al-Koseîr, plus exactement de Saint-Jean Al-Koseîr, c'est-à-dire « le Petit ».[35] Même Salomon reçut à cet effet de Hakem d'importants subsides avec une charte officielle datée du mois de rebîa II de l'an 411 de l'Hégire.[36] Ce document extraordinaire ne se trouve mentionné que dans la seule Chronique de Yahia.

Celui-ci est seul à nous raconter aussi ce petit fait sans grande importance que dans le mois de chewal de cette même année 411,[37] Mohammed Ibn Houleid Al-Bakrami rendit au basileus la forteresse d'Al-Hawabi située dans cette portion du Liban connue sous le nom de monts Barah qui va du nord de Homs jusqu'à Laodicée.[38] Ce devait être plus tard un des principaux châteaux de la secte des Assassins. Le même personnage remit encore à Basile la petite cité maritime de Maraclée qui, après tant de guerres, se trouvait en ruines. En récompense, le basileus accorda au chef musulman diverses grâces et faveurs.

Au mois de janvier de l'an 1020,[39] mourut le patriarche Théophile de Jérusalem.[40] Un certain Nicéphore, prêtre chrétien qui, chose étrange, était en même temps charpentier du palais du Khalife au Caire, se fit nommer à sa place par Hakem et partit avec sa femme et sa fille pour prendre possession de son siège! Il fut solennellement intronisé à Jérusalem le lundi [41] 11 juillet de l'an 411.

Chose inouïe, nous ne savons rien absolument de la vie intérieure de l'empire byzantin, même de celle de sa capitale, durant ces vingt premières années du xie siècle qui virent l'agonie de la monarchie du tsar Samuel. De l'administration de cet immense empire durant près d'un quart de siècle, des hommes qui assistèrent le basileus dans cette œuvre colossale de chaque jour, il nous est à peu près impossible de dire un seul mot, tant les sources nous font entièrement défaut. Tout au plus possédons-nous deux ou trois lignes des chroniqueurs grecs[42] sur un incident fort curieux qui fut la conséquence d'un impôt impopulaire. Comme le basileus faisait son entrée triomphale dans la capitale, dit Skylitzès, au retour de son fameux voyage jusqu'à Athènes à travers les provinces bulgares reconquises, le patriarche Sergios, venu à sa rencontre en procession solennelle, dérogeant certainement à toute étiquette, le supplia publiquement de supprimer cette odieuse taxe de l’Allêlengyon rétablie par lui en l'an 1002[43] qui pesait si lourdement sur les populations de l'empire. Cet impôt souverainement exécré ne faisait qu'appauvrir les riches propriétaires tout en poussant les pauvres cultivateurs à la paresse et en empêchant les capitaux de servir à la culture des terres. Zonaras, racontant le même incident, s'exprime en termes moins précis: « Le patriarche, raconte-t-il seulement, demanda à plusieurs reprises avec insistance au basileus d'abolir cet impôt de l’Allêlengyon, ce que Basile avait, paraît-il, solennellement promis de faire au cas où il triompherait définitivement des Bulgares. » Skylitzès et Cédrénus, comme du reste aussi Zonaras, ajoutent que Basile refusa obstinément d'accéder aux prières du prélat.[44] Cette résolution du basileus dut causer une vive émotion par tout l'empire. Pour cette longue période de près de vingt années, c'est en dehors des faits de guerre, l'unique circonstance mentionnée par tous ces chroniqueurs dans le bref récit qu’ils nous font du règne du basileus Basile. Certainement dans cette circonstance, Sergios, comme jadis Polyeucte, agissait en qualité de représentant naturel de la nation en face du prince.

 « De toutes les Novelles des princes macédoniens, dit M. Rambaud, celle qui pouvait porter à la grande propriété le coup le plus terrible, c'est celle de Basile II, l’Allêlengyon, aux termes de laquelle l'impôt que les pauvres ne pourraient payer devait être acquitté par les riches. On comprend que le patriarche, les évêques et les moines aient supplié l'empereur de retirer cette loi. C'était, sous un autre nom, la restauration du funeste système de la solidarité des curiales. Forcément, au xe et au xie siècle, les mêmes effets qu'avait vus le vie siècle, devaient se produire. La grande propriété, en progrès depuis l'abolition des curiales,[45] aurait, recommencé à se désagréger et à se morceler. Cette Novelle marque le dernier effort pour la réforme sociale dans la maison macédonienne. Le tableau de l'empire ou moment de l'invasion franque nous montre l'insuccès de ses tentatives. »

Le patriarche Sergios mourut au mois de juillet de l'an 1019, après un pontificat de plus de vingt années. Durant ce long espace, la dynastie des Othonides de Saxe s'était éteinte en plein naufrage politique de l'empire allemand, naufrage dont le glorieux empereur Henri Il ne parvint à triompher qu'après des efforts inouïs. Ardouin s'était fait proclamer roi en Lombardie. Les Crescentius, redevenus les maîtres du siège de saint Pierre, avaient rompu ouvertement avec la cour impériale d'Occident

On retrouve à cette occasion, dit Gfroerer,[46] les traces très positives des tentatives faites par les papes qui régnèrent à Rome entre les années 1003 et 1012, bien plus encore par leur commun tuteur Jean Crescentius, pour chercher, un appui auprès du basileus Basile II dans leur lutte contre l'empire germanique. On en vint même à une alliance formelle entre Rome et Constantinople du moins sur le papier, et il serait facile de prouver qu'en l'an de grâce 1009 l'union des deux Eglises d'Occident et d'Orient, depuis si longtemps rompue, fut rétablie de fait. A Constantinople, les prières de la messe furent dites au nom du pape régnant Jean XVIII! Nous sommes informés de ce fait par certains documents qui nous sont parvenus sur le nouveau schisme amené en 1054 sous le pontificat de Léon IX par le patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire. En réponse à une lettre de ce dernier lui reprochant, très injustement d'ailleurs, de laisser figurer sur les diptyques de son église le nom du pape Jean, le patriarche Pierre d'Antioche s'exprime en ces termes curieux:[47] « J'ai moi-même, il y a quarante-cinq ans, me trouvant à Constantinople au temps du patriarche Sergios, de mes oreilles, entendu le nom du pape d'alors appelé Jean nommé dans la prière de la Sainte Messe. Mais j'ignore absolument pourquoi cet usage fut aboli dans la suite. »

La lettre du patriarche d'Antioche est de l'an 1054. Si on retranche quarante-cinq années de cette date, on a l'an 1009. C'est bien exactement le moment où régnaient à Rome le pape Jean XVIII, élu le jour de Noël de l'an 1003, mort précisément dans l'été de cette même année, et à Constantinople le patriarche Sergios! Puisque donc cet usage de nommer le pape de Rome dans les prières publiques, usage qui indiquait certes bien le rétablissement de l'union entre les deux Églises, fut interrompu à nouveau au dire formel du patriarche Pierre, il faut en conclure que peu après cet an 1009, en tout cas encore du temps du patriarche Sergios, il dut éclater à Constantinople quelque schisme nouveau. De même il est tout aussi certain qu'avant le pape Jean XVIII, c'est-à-dire avant l'an 1004, il n'existait plus la moindre trace d'union ecclésiastique entre les sièges de Rome et de Constantinople. On connaît en effet une épitaphe latine contemporaine de ce pape,[48] où se lisent ces mots: Hic (Joannes) Grajos superans, Eois partibus unam, Schismata pellendo, reddidit ecclesiam, ce qui signifie bien, semble-t-il, que ce pontife méritait des éloges pour avoir mis glorieusement fin à un schisme lamentable et ramené la paix entre les Eglises orientale et occidentale. Donc, immédiatement avant l'élection de Jean XVIII, il y avait eu hostilité entre Rome et Constantinople! Or, d'autre part, nous avons vu que Polyeucte et ses successeurs immédiats, l'ascète Antoine et Nicolas Chrysobergios, recherchèrent au contraire l'alliance avec le siège de saint Pierre. Donc le schisme si heureusement terminé par faction commune du pape Jean XVIII et du patriarche Sergios, n'a pu éclater que sous le pontificat de Sisinnios, le prédécesseur immédiat de ce dernier. L'accusation portée par l'érudit Léo Allatius contre ce prélat d'avoir marché sur les traces de Photius et renouvelé la lutte ecclésiastique avec Rome se trouve donc parfaitement justifiée malgré les affirmations contraires.[49]

On s'explique de même facilement comment le schisme entre les deux Eglises éclata de nouveau bientôt après l'an 1009. Jean Crescentius mourut vers le milieu de l'été de l'an 1012. Aussitôt le parti dit de Tusculum, parti de l'influence germanique à Rome, si longtemps tenu à l'écart, redevint tout-puissant dans les États de l'Église et en expulsa les Crescentius. Dès le 20 avril, le chef de la maison de Tusculum remplaçait sur le trône pontifical, sous le nom de Benoît VIII, Serge IV qui venait également de mourir.[50] Le nouveau pape ne tarda pas à s'unir étroitement avec Henri II d'Allemagne. Au mois de février de l'an 1013, il le couronnait empereur de ses mains, circonstance qui amena immédiatement une nouvelle rupture entre Rome et Constantinople.

Nous verrons plus loin que pour se garantir contre la vengeance du basileus, le pape Benoît VIII appela à son secours en Italie les Normands fixés aux bouches de la Seine, préparant ainsi de loin la chute de la puissance byzantine dans l'Italie méridionale, qui eut lieu déjà dans le courant de ce siècle. Jamais les Grecs, le basileus comme ses sujets, ne pardonnèrent au pape de Tusculum cette offense. Nous verrons plus loin comment Basile lui fit sentir son courroux les armes à la main.[51] Une autre conséquence de cette soif de vengeance du vieux basileus fut la rupture nouvelle entre les deux sièges de Rome et de Constantinople. Ce fut durant ce nouveau schisme que le patriarche Sergios mourut, dans le courant de l'été de l'an 1019.[52] Il eut pour successeur l'eunuque Eustathios,[53] protopapas de la chapelle impériale du Grand Palais, quelque chose comme un grand aumônier palatin, lequel fut élu seulement le 12 avril de l'année suivante 1020.[54]

« Ce fut indubitablement là, dit Gfroerer, un choix tout personnel du basileus Basile II et si l'impérial vieillard n'alla point jusqu'à nommer chef de l'Eglise un laïc comme cela, avait été le cas en 996, le candidat de son choix se trouvait du moins être un prêtre familier de sa cour. Cette rupture nouvelle entre Rome et Constantinople devait se prolonger jusqu'à la fin du règne du pape Benoît.[55] »

Nous ne connaissons rien ou presque de l'activité épiscopale du patriarche Sergios durant son long règne. Comme conséquence du schisme dont je viens de parler, nous savons seulement que dans un synode réuni à Constantinople en l'an 1009, il fit confirmer les ordonnances du patriarche Photius contre les nouveautés latines et rayer des saints diptyques le nom du pape de Rome, Serge IV. Sous son administration également furent pour la première fois traduits en russe les saints canons de l'Eglise pour l'instruction des évêques et des prêtres de cette nation qui avaient succédé à ceux envoyés de Byzance lors de la conversion en masse du peuple des Ross. De même, ce fut sous son règne que le nouveau grand prince de Kiev, Iaroslav, confirma l'ordonnance promulguée par son père, l'isapostole Vladimir, qui accordait aux évêques russes le droit déjuger des questions de mariages, de successions, de sacrilèges, de discipline ecclésiastique intérieure et extérieure.

Dans la huitième année du patriarcat de Sergios, donc en l'année 1007, fut fondée sur la sainte montagne de l'Athos la skyte de Sainte-Anne. Dans le courant du mois de mai de l'an 1016, Sergios promulgua un mandement contresigné par le basileus autorisant les personnes laïques à faire des dons aux maisons pieuses, monastères ou autres, pour leur entretien ou leur agrandissement. Ce mandement interprétant simplement les dispositions du canon 90 du cinquième Concile, abrogeait en même temps une ordonnance antérieure promulguée probablement par le prédécesseur de Sergios, Sisinnios II.

On trouve dans l'Histoire des patriarches de Jérusalem[56] la mention suivante: « Le grand logothète Epiphane raconte que le patriarche Sergios aurait interdit dans certaine circonstance l'entrée de l'église au basileus Basile et que celui-ci l'aurait souffleté à cette occasion. Sergios aurait alors violemment insulté l'empereur, allant jusqu'à lui mettre la main sur la bouche pour l'empêcher de parler. Le patriarche Théophile d'Alexandrie qui était à ce moment l'hôte du l'empereur au Grand Palais aurait été choisi comme arbitre entre les deux hauts personnages. Ayant fait fabriquer deux statues de cire, il les aurait fait placer l'une en face de l'autre, puis, sans proférer une parole, il aurait coupé la langue de l’une et la main droite de l'autre. Il aurait conservé de cette aventure le surnom de « juge universel » ou « œcuménique » pour avoir eu à juger d'un différend survenu entre deux personnages également universels ou œcuméniques, le patriarche et le basileus. J'ignore ce qu'il peut y avoir de vrai dans cet étrange récit[57]. »

 

 

 



[1] Vers le milieu du mois de safar de l'an 392 de l'Hégire.

[2] 30 octobre 1003-17 octobre 1004.

[3] 18 octobre 1004-7 octobre 1005. « En cette année 1005, dit Bar Hebraeus, une étoile (c'est-à-dire une comète) apparut durant trois mois dans le signe du Bélier, aussi belle, aussi éclatante que Vénus. » (Mai 1006 pour le Chron. Ven. et les Annales de Saint-Gall.) Voyez Muralt, op. cit., I, 581.

[4] Rosen, op. cit., note 294.

[5] Voyez sur cette localité non identifiée la note 205 du livre du baron V. de Rosen.

[6] Certainement Skylitzès et Cédrénus (éd. Bonn, t. II, p. 454) font allusion à cet épisode sanglant lorsqu'ils racontent à cette date environ la victoire du duc d'Antioche, Nicéphore Ouranos, sur « Kistrinites » (ou « Kitrinitès »), chef des Arabes Numérites et Ataiphites », bien qu'il soit impossible de retrouver dans ce nom totalement défiguré celui de Ouassil Ibn Djafar (Voyez Rosen, op. cit. note 302). C'est là l'unique, allusion à cet épisode faite par les Byzantins. Parmi les Orientaux, Kémal ed-din est à côté de Yahia le seul à connaître les exploits d'Al-Asfar, et Bar Hebraeus, op. cit., t. II, p. 392, rapporte seulement que les chrétiens de Bagdad furent persécutés; une église fut incendiée. Voyez encore ibid., pp. 219 et 221, ces mêmes persécutions recommençant en l'an 401 de l'Hégire.

[7] C'est Kémal ed-din qui nous donne ce détail.

[8] Dans le courant de cette année 1007, il y eut à Bagdad de fortes chutes de neige ainsi qu'un tremblement de terre. Il s'ensuivit, dit Bar Hebraeus, qui nous fournit ce détail, une grande et universelle abondance. Glycas (p. 517), Skylitzès, Cédrénus enfin (II, p. 450), mentionnent aussi ce terrible hiver, durant lequel la glace recouvrit tous les fleuves, les lacs, même la mer, et ces tremblements de terre qui durèrent sans intervalle depuis le commencement de janvier jusqu'au neuvième jour de mars, bouleversant Constantinople et sa banlieue. Ce jour-là, à la dixième heure, une dernière et effroyable secousse jeta bas les coupoles des églises des Quarante Martyrs et de Tous les Saints, que le basileus fit aussitôt reconstruire. Mais les écrivains byzantins placent ces phénomènes à une époque plus tardive que l'écrivain arabe. Glycas semble les mettre après la fin de la guerre bulgare. Skylitzès dit formellement que ce fut en l'an du monde 6519, par conséquent dans l'hiver de l'an 1010 à 1011. Le protospathaire Lupus donne la date de 1009: Cecilit maxima nix ex qua, siccaverunt arbores olivae et pisces et colatilia mortua sunt.

[9] Au mois de moharrem de l'an 399 (5 septembre - 4 octobre 1008).

[10] Rosen, op. cit., p. 27, n° XI.

[11] Abou Nasr Mansour Ibn Loulou.

[12] Créé magistros par Basile. Voyez Rosen, op. cit., note 280.

[13] Ou de Diarbékir.

[14] Fin de l'année 400 et commencement de l'année 401 de l'Hégire. —Voyez un écho de ces terribles événements dans la Vie de saint Lazare de Galesion, mort en 1084. Byz. Zeitschr., VII, 478.

[15] Ces édits abominables furent promulgués dans les mois de moharrem et de ramadan de l'an 401 de l'Hégire, août 1010 et avril 1011.

[16] Cet édifice et aussi l'église de la Résurrection avaient déjà beaucoup souffert en 960, lors des troubles suscités dans la Ville Sainte à la nouvelle des campagnes victorieuses de Nicéphore Phocas en Syrie. Des portions importantes de ces temples vénérés avaient alors déjà été entièrement détruites. Le patriarche de Jérusalem aussi, Jean, avait été massacré. Quelques-uns, dit le baron V. de Rosen, rapportent cette première destruction à l'an 969 seulement. Voyez p. ex. le Guide Baedeker par M. Socin, p. 172. Elle est cependant racontée avec beaucoup de détails par Yahia qui fixe avec précision la date du meurtre du patriarche Jean au 29 mai 966. Celui-ci eut pour successeurs d'abord Habib de Césarée, qui prit le nom de Christodule et mourut en janvier 969, puis Thomas, mort le 5 octobre 978, puis, après un interrègne, Joseph, puis Oreste, lequel fut élu en janvier ou février 980 et régna vingt ans. C'est celui-là qui, en 1001, fut l'ambassadeur envoyé par le Khalife, dont il était l'oncle maternel, pour signer la paix avec Basile II (Voyez pp. 202 sqq.). Depuis cette date, Oreste continua de résider à Constantinople où il mourut en l'an 395 de l'Hégire (18 octobre 1004-7 octobre 1005). Après lui, ce fut son frère Arsène qui géra les affaires du patriarcat. Voyez ces détails dans Yahia (Rosen, op. cit., note 323). Les lieutenants du Khalife s'efforcèrent surtout d'anéantir le Saint-Sépulcre et d'en faire disparaître la dernière trace. Ils firent presque entièrement démolir cet édifice.

[17] Ce nom, dit le baron V. de Rosen, op. cit., note 321, demeure inexpliqué.

[18] Voyez W. Heyd, op. cit., I, p. 105.

[19] Pour les autres sources racontant ces destructions odieuses qui eurent en Occident un retentissement immense, voyez Rosen, op. cit., note 323. Ibn el Athir en parle très sommairement à l'an 1007. C'est tout à fait à tort que beaucoup d'auteurs occidentaux placent à cette date le prétendu assassinat, ou pour le moins l'aveuglement du patriarche Oreste. Il y a peut-être là une confusion avec le patriarche Jean massacré en 960. Les Byzantins et les Orientaux, même chrétiens, se taisent absolument sur ce point. Oreste n'a certainement pas péri de la sorte ni à cette date, puisque nous savons par la chronique de Yahia qu'il était mort quatre ou cinq ans auparavant dans la ville de Constantinople où il s'était fixé après son ambassade de l'an 1001. En 1009, le patriarcat de Jérusalem se trouvait administré par son frère Arsène, patriarche d’Alexandrie. C'est peut-être bien plutôt avec ce dernier qu'il y a eu confusion, car celui-là aussi périt assassiné un peu plus tard à Alexandrie le 4 juillet de l'an 1010.

[20] Hakem, du reste, ne cessa de persécuter chrétiens et juifs jusqu'à la fin de son règne.

[21] Rebia second de l’an 390 de l’Hégire.

[22] 12 djoumada second de l’an 401.

[23] Les Byzantins ne nomment point ce duc d'Antioche. Yahia l'appelle « Michel Al-K..tanious », bien certainement pour « Michel le Kitonite ».

[24] Skylitzès. Cédrénus, II, 493, 406, 502. Voyez aussi Rosen, op. cit., notes 272 et 324. Conseils et récits d'un grand seigneur byzantin. Voyez Wassiliewsky et Jernstedt, Cecaumeni Strategicon, Saint-Pétersbourg, 1896, p. 78.

[25] Aujourd'hui « Souvèda ».

[26] Voyez Rosen, op. cit., p. 32 et notes 107 et 212

[27] Yahia n'a pas suivi l'ordre chronologique dans le récit de ces faits. Il en résulte une certaine confusion que le baron V. de Rosen s'est heureusement attaché à faire disparaître. Voyez op. cit., note 328.

[28] Le récit de Yahia ne concorde pas entièrement avec celui des autres sources. Voyez Wüstenfeld, op. cit., pp. 193-196.

[29] Exactement du mois juillet 1013 au mois de juin 1015.

[30] Cette ville tenait aussi, à cette époque, garnison du basileus.

[31] Yahia ajoute ce renseignement, qu'en raison de toutes ces agitations, le basileus donna à ce moment l'ordre de renforcer considérablement les défenses d'Antioche.

[32] Les autres historiens orientaux désignent sous un nom différent le nouveau gouverneur d'Alep.

[33] 1069-70 de notre ère.

[34] Avril 1020.

[35] Voyez sur ce couvent: Quatremère, Mém. géogr. et hist. sur l'Egypte, II, 500.

[36] Juillet - août 1020.

[37] Janvier - février 1021.

[38] Voyez Rosen, op. cit., note 361.

[39] Toujours encore d'après Yahia.

[40] Rosen, op. cit., notes 328 et 366.

[41] Et non le dimanche, Ibid., note 367.

[42] Skylitzès; Cédrénus, II, 456 et 475. Zonaras, éd. Dindorf, IV, 124.

[43] « Dans la troisième année du pontifical de Sergios. »

[44] Voyez encore Glycas, pp. 576, 577, 579). Voyez aussi Neumann, op. cit., pp. 60 sqq.

[45] Par les novelles 46 et 47 de Léon VI. Voyez Zachariae v. Lingenthal, op. cit., III, 139.

[46] Op. cit., III, pp. 104, 105. Voyez du même auteur, Gregor VII, t. V., pp. 344-346 et t. VI, p. 71.

[47] Cotelerius, Monum. Eccles. graec, II, pp. 143 sqq.

[48] Voyez Baronius, éd. de Lucques, XVI, p. 461.

[49] Voyez Gfroerer, op. cit., t. III, pp. 1.03 et 108. Les auteurs de l'Art de vérifier les dates repoussent sur ce point l'opinion d'Allatius.

[50] Avant le 20 avril 1012. Voyez L. M. Hartmann, Zur Chronologie der Päpste dans les Mittheil. des Instituts für österreichische Geschichteforschungen. vol. XV, livr. 3, p. 482.

[51] Voyez Gfroerer, Gregor VII, t. VI, p. 124 sqq. et p. 215.

[52] Une décision synodale de lui, concernant les couvents aux mains des laïcs et abolissant une décision antérieure de son prédécesseur Sisinnios est répertoriée.

[53] Cédrénus, II, 476.

[54] Sur cette date voyez Rosen, op. cit., notes 217, 290 et surtout 365.

[55] Voyez dans Gfroerer, Gregor VII, t. V, pp. 215 sqq., le récit des négociations entre Rome et le pape Jean XIX, d'une part, le patriarche, de l'autre, en vue de l'union tant désirée des deux Églises.

[56] Dosithée, Les Patriarches de Jérusalem (en grec), p. 74.

[57] A mesure que nous avançons dans ce règne, les documents contemporains concernant l'histoire religieuse de Byzance parvenus jusqu'à nous deviennent plus nombreux. Les archives des couvents de Lavra, d'Iviron, et de Saint-Paul de l'Athos contiennent entre autres pièces contemporaines de Basile:

1° Un chrysobulle signé du seul basileus Constantin, de l'an 990, confirmant les possessions du monastère d'Iviron en Macédoine et en Thessalie (Neroutsos, op. cit., p. 57; Zachariae v. Lingenthal, Prolegom., XIX);

2° Un Hypomnima de l'an 995 (6504 du Monde), de Nicolas, protospathaire, juge (du thème) de Thessalonique, concernant une propriété du monastère de Saint-Jean Colobos, (Langlois, le Mont Athos, p.37; Hopf, op. cit., p. 133; Zachar., Proleg., XVIII; Neroutsos, op. cit., p.37);

3° Deux documents de l’an 997 (6505 du monde), en vertu desquels les monastères de Moroxilita et de Plati sont donnés au monastère de Lavra, du vivant encore de saint Athanase (Langlois, Ibid., p. 32);

4° Une Hyposimeiôsis de la même année (du même juge que pour le n° 2), relative à une terre du monastère d'Iviron, près de Poligyron, sur la route conduisant au mont Athos. Cet acte fait connaître comment on procédait alors aux enquêtes générales (Langlois, Ibid., p. 37; Hopf, op. cit., p. 133; Zachar., Prolegom., XX);

5° Un Pittakion de la même année, du basileus Basile, délivré au même juge Nicolas, par suite d'une plainte portée par Jean l'Ibérien, fondateur du monastère d'Iviron, louchant la propriété foncière du monastère de Poligyron (Langlois, Ibid., p. 37; Hopf, op. cit., p. 133; Zachar., Prolegom., XXI; Neroutsos, op. cit., p. 57);

6" Un Témoignage en date du 22 mai 1002 (6510), rendu par quelques personnes sous la foi du serment, au sujet d'un champ de l'archidiacre Constantin Vsegeljev. Acte préparé par des Slaves, Paul Poplavitsès et le papas Jean Sphesditzès (Langlois, Ibid., p. 37; Hopf, op. cit., p. 133; Zachar., Prolegom., XXIV; Neroutsos, op. cit., p. 57);

7° Un document en date de l'an 1011 (6519) d'Eustratios, higoumène de Lavra. Il donne au monastère Vumvtir au mont Athos un « monydron » ou petit monastère ermitage dans l'île de Skyros (Langlois, Ibid., p. 32; Hopf, op. cit., p. 133; Zachar., Proleg., XXV);

8° Les pièces du procès entre Paul le Xéropotamite et Athanase Boumetèros, en date de l'an 1016 (6524). En l'an 1007, le troisième higoumène de Lavra, Eustathios, éleva un monastère nouveau sous l'invocation de la Vierge. Cet ermitage devint, pour un temps, un monastère indépendant et Athanase, neveu d'Eustathios, en fut l'higoumène.