D'ARTAGNAN, CAPITAINE DES MOUSQUETAIRES DU ROI

 

CHAPITRE PREMIER. — LA LÉGENDE DE D'ARTAGNAN.

 

 

Alexandre Dumas, les Trois mousquetaires et la popularité de d'Artagnan. — Le père du roman historique en France : Gatien Courtils de Sandras, sa vie, ses œuvres. — Les Mémoires de M. d'Artagnan. — Leur mérite littéraire et leur valeur historique. — Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan devant l'histoire.

 

De tous les noms nimbés de gloire que la légende et l'histoire nous ont transmis, peut-être n'en est-il pas de plus populaire, en France et même ailleurs, que celui de d'Artagnan[1]. Qu'il serve à désigner les lions les plus redoutés des ménageries ou les larges chapeaux de feutre que le négociant astucieux place sous cette protection illustre, ce nom prestigieux n'est jamais invoqué en vain. Il fait recette.

D'Artagnan, c'est le Gascon, disons mieux le Français par excellence, à l'esprit juste et alerte, au corps souple et vigoureux, au cœur bon et compatissant, qu'aucune difficulté ne trouve en défaut, que n'effraie aucun danger, qu'aucune infortune ne laisse insensible, habile enfin au jeu de la finesse comme au jeu de la force, mais toujours loyal et brave comme son épée.

Cette renommée universelle, Charles de Batz-Castelmore, dit d'Artagnan — ce sont les seuls noms et titres que notre héros ait le droit de porter devant l'histoire — n'en a joui ni de son vivant ni même longtemps après sa mort. Ce fut assurément un brave gentilhomme, un homme de guerre expérimenté, à l'occasion un adroit diplomate, et, en toutes circonstances, un Gascon souple et délié sans être courtisan. Il sut gagner la sympathie de tous, même de ceux dont il fut obligé, par devoir professionnel, d'assumer la garde dans les prisons du roi : Fouquet et Lauzun par exemple. Quand il mourut, en valeureux soldat, chacun exalta à l'envi la conscience, le zèle, la bravoure, la générosité du parfait galant homme qu'il était. Mais là s'arrêta sa gloire, car — il faut bien le dire — c'est à des chances fort imprévues que d'Artagnan a dû son immense fortune posthume.

Et d'abord, quelque trente ans après sa mort, un publiciste de talent s'avisa de fabriquer et d'imprimer sous le nom de d'Artagnan de prétendus Mémoires[2], où le capitaine-lieutenant des grands mousquetaires du roi était censé raconter beaucoup de choses qu'on n'osait guère dans ce temps-là imprimer qu'en Hollande ; et qui tiraient de cette circonstance l'attrait, toujours irrésistible, du fruit défendu. Ensuite, beaucoup plus tard, un exemplaire de ces Mémoires apocryphes, le premier volume tout au moins, vint à tomber sous la main d'un romancier, dont les dons merveilleux d'imagination, de vie, et — c'est une justice à lui rendre — d'intuition historique plaisaient tout particulièrement et n'ont pas, d'ailleurs, cessé de plaire au public français. L'auteur des Trois mousquetaires en fit son livre de chevet et en tira, avec Auguste baquet, la matière de nombreux volumes.

Sous couleur de conter les aventures plus ou moins authentiques d'un personnage bien placé pour pénétrer les secrets de la cour du grand Roi, Gatien Courtils de Sandras avait peint de couleurs vives, mais un peu suspectes, l'époque de Mazarin et de Louis XIV adolescent. Alexandre Dumas, lui, se dégagea plus délibérément encore des scrupules de l'historien. A meilleur titre que les Mémoires fabriqués par Courtils, son œuvre est du roman beaucoup plus que de l'histoire. Sans doute, il a narré assez exactement des épisodes tout à fait réels, brossé, non sans vérité, le portrait de personnages connus de tous, mis très habilement en œuvre quelques bonnes sources contemporaines, comme par exemple les curieux Mémoires du jeune Brienne pour l'évasion du duc de Beaufort, la maladie et la mort de Mazarin. Mais il est clair que c'est à Dumas, et à lui seul, que d'Artagnan doit d'être devenu comme une manière de héros national. Grâce à lui, ce nom magique, sonnant clair et haut, vibrant comme un appel aux armes et claquant comme un drapeau, séduira longtemps encore, j'imagine, les bonnes gens de France.

De ces deux promoteurs de la gloire du Mousquetaire, le second, c'est-à-dire l'auteur des Trois mousquetaires, de Vingt ans après et du Vicomte de Bragelonne, n'a pas besoin d'être présenté. On n'en saurait dire autant du premier.

Gatien de Courtils était, au dire du Père Lelong qui paraît l'avoir connu, un homme de grande taille et de haute mine, et qui avait de l'esprit, mais tourné du côté : de l'intrigue. Sa biographie présente bien des obscurités. Il naquit vers 1641 à Paris[3], et s'il se dit lui-même dans divers actes de la paroisse de Chuelles (Loiret), c'est seulement parce qu'il y possédait le petit château du Verger, où le peintre Girodet vécut après la Révolution, et qui existe encore[4]. Il était fils de Jean de Courtils, seigneur de Tourly, et de Marie de Sandras, dont il prit aussi le nom quand elle fut morte[5].

Gatien de Courtils fut marié trois fois. On ne sait rien de sa première femme. La seconde, qu'il prit vers l'âge de trente-quatre ans, le 14 mars 1678, s'appelait Louise-Barbe Pannetier. La troisième et dernière, épousée à Paris, le 4 février 1711, était veuve comme lui. Elle avait nom Marguerite Maurice, veuve d'Amable Auroy, libraire[6]. Courtils ne survécut guère à cette union. Il mourut le 8 mai 1712 à Paris, rue du Hurepoix (quai des Augustins), chez M. de Billy, libraire à l'Image Saint-Jérôme, gendre de sa femme, et le lendemain on le porta en terre au cimetière de Saint-André-des-Arcs, sa paroisse[7].

La carrière militaire et littéraire de Gatien de Courtils ne paraît pas avoir été moins agitée que sa vie conjugale. D'abord cornette au Royal-Étranger, il avait, lors de son second mariage, en 1678, le grade de capitaine au régiment de Beaupré-Choiseul, et Beuchot, dans la Biographie Michaud, dit qu'il fut aussi capitaine au régiment de Champagne. La paix de 1678 lui ayant procuré des loisirs, il lui vint à l'esprit de les utiliser en commençant la série des innombrables ouvrages qui lui valurent, en même temps que de réels succès de librairie, quelques exils et au moins deux emprisonnements à la Bastille[8].

Courtils de Sandras, ou Sandras de Courtils, qu'on a appelé un des primitifs du roman moderne[9], fut un des auteurs les plus féconds et, semble-t-il, un des pamphlétaires les plus redoutés de son époque. Dans une série de volumes, bien entendu anonymes, il s'attaque Louis XIV lui-même, publiant successivement : Les conquestes amoureuses du grand Alcandre dans les Pays-Bas, avec les intrigues de sa cour (Cologne, Pierre Bernard, 1681), Les dames dans leur naturel, ou la galanterie sans façon sous le règne du grand Alcandre (Cologne, Pierre Marteau, 1686), Le grand Alcandre frustré (Cologne, Pierre Marteau, 1696), Les annales de la cour et de Paris pour les années 1697-1698 (Cologne, Pierre Marteau, 1701). Dans d'autres publications, il feint de se faire simplement l'éditeur des mémoires de divers personnages et, à la faveur de ce subterfuge, il raconte sur eux et sur les affaires auxquelles ils furent plus ou moins mêlés tout ce qu'il sait et même ce qu'il ne sait pas. A cette série appartiennent, choisis entre vingt : les Mémoires de M. L. C. D. R. (le comte de Rochefort) (Cologne, Pierre Marteau, 1687), les Mémoires de Jean-Baptiste de la Fontaine (id., 1698), les Mémoires de M. d'Artagnan (id., 1700-1701), les Mémoires de la marquise de Fresne (id., 1701). L'ouvrage de Courtils qui parait contenir le plus de souvenirs personnels — et pour cause — est l'Inquisition française ou l'Histoire de la Bastille, qui parut après sa mort sous le nom de Constantin de Renneville (Amsterdam, 1724, 5 vol. in-12). L'attribution est sans doute exacte, car dans nombre de passages des Mémoires de Jean-Baptiste de la Fontaine[10] par exemple, il ne fait pas mystère de l'intention où il était de composer ce qu'il appelle un Traité de la Bastille[11].

Il va sans dire que Pierre Marteau ou Du Marteau, le prétendu éditeur des ouvrages de Courtils, n'a jamais existé. Il semble démontré que Jean Elzevier, imprimeur à Leyde, se servit pour la première fois de ce nom fictif dont, après lui, de nombreux imprimeurs hollandais, belges ou même français, firent un fréquent usage pour leurs productions clandestines. La collection qui porte ce nom va jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Elle comprend des ouvrages d'histoire générale et spéciale, de polémique religieuse et politique, des pamphlets, satires et libelles, des productions anecdotiques, érotiques, dus pour la plupart à des plumes exercées et, dans l'ensemble, supérieurs aux Mazarinades[12].

Les ouvrages de Courtils de Sandras sont longs, diffus, encombrés de digressions. N'étaient la clarté, l'enjouement, la vivacité du style, qualités auxquelles les contemporains, comme le Père Lelong et Bayle[13], ont d'ailleurs rendu hommage, on ne les lirait pas sans fatigue. Les Mémoires du comte de Rochefort sont, de tous ces écrits, celui qui recueillit le plus généralement l'estime des lettrés. Quant aux Mémoires de M. d'Artagnan, ils eurent aussi un véritable succès, et il faut reconnaître qu'ils sont encore, malgré de nombreuses longueurs, d'une lecture supportable. Pour Dumas ils furent la révélation d'une époque, et Victor Hugo, dit-on, les goûtait beaucoup, particulièrement l'épisode, qu'il était tenté de s'approprier, de Milady et de la chambrière[14].

Mais le mérite littéraire des ouvrages de Courtils doit nous préoccuper beaucoup moins que leur valeur historique, car la question se pose de savoir quel crédit on peut leur faire et dans quelle mesure un historien a le droit d'utiliser les renseignements de tout genre dont ils abondent.

Quelques auteurs de notre temps se refusent à accorder à Courtils la moindre créance. Comme ils l'ont pris souvent en flagrant délit de mensonge ou d'ignorance, ils ne veulent pas qu'il y ait rien de sérieux ni d'exact dans ses récits. D'autres au contraire, à l'opinion desquels le long commerce qu'ils ont entretenu avec les hommes et les choses du XVIIe siècle donne une autorité singulière, font à Courtils un grand mérite de sa connaissance surprenante des faits et des gens du temps[15]. Il faut citer ici tout ce passage du savant éditeur de Saint-Simon : En 1701, un correspondant de M. d'Argenson, chargé d'examiner les Annales de la cour et de Paris, y reconnut sans peine la plume de l'auteur des Mémoires de Rochefort et de ceux de M. d'Artagnan qui avaient eu tant de succès. Même genre, disait-il, même style, et même hardiesse de médire de tout le monde et de s'y débiter pour un personnage qui a eu part aux intrigues et qui sait quid rex reginæ dixerit et quid Juno fabulata est cum Jove. Cependant, c'est un petit particulier sans bien, sans fortune, et qui apparemment n'écrit tout cela que pour le vendre aux libraires de Hollande. Il faut pourtant qu'il -ait quelque habitude avec les fainéants de Paris qui lui apprennent tout ce qui s'y conte de vrai ou de faux entre les nouvellistes... Il faut convenir qu'il débite des faits fort curieux et fort singuliers ; mais quelle impudence de donner pour des mémoires de M. d'Artagnan trois volumes dont il n'y a pas une ligne faite par M. d'Artagnan ![16] Et M. de Boislisle ajoute : Moyennant quelques précautions, l'historien a le droit de se servir de ses publications, si apocryphes qu'elles soient. Le jeune Brienne a bien cru devoir discuter sérieusement dans ses Mémoires plusieurs passages du Testament politique de J.-B. Colbert[17].

Un autre historien, Jules Lair, qui a beaucoup pratiqué le XVIIe siècle à l'occasion de mademoiselle de La Vallière et de Fouquet, a porté sur les ouvrages de Courtils un jugement semblable à celui de M. de Boislisle. Citant les Mémoires de M. de Bordeaux, il fait remarquer qu'ils ne doivent pas être considérés comme complètement apocryphes[18].

Il ne pouvait entrer dans notre intention de passer au crible d'une sévère critique tous les ouvrages de Courtils de Sandras, mais il nous sera permis d'observer que, d'une part, les écrivains du temps n'ont pas dédaigné de les examiner avec attention et d'y noter des renseignements véridiques à côté de négligences, d'erreurs ou de fantaisies[19], que, d'autre part, dans ceux que nous avons pu lire, comme les Mémoires du comte de Rochefort, les Mémoires de M. de Bordeaux, les Mémoires de J.-B. de La Fontaine, l'Inquisition française, il y a, non seulement sur les événements généraux, mais sur les faits et gestes de tels ou tels personnages, des détails d'une exactitude surprenante.

Si, restreignant la discussion aux seuls Mémoires de M. d'Artagnan, on observe que des auteurs presque contemporains de Gatien de Courtils, des auteurs sérieux, comme Le Père Daniel[20], Le Pippre de Neufville[21] et Pinard[22], ne se font pas faute de citer souvent cet ouvrage et paraissent lui accorder confiance pour tout ce qui concerne la carrière militaire de notre héros, on se rendra compte de l'embarras où nous nous sommes trouvé.

Courtils a-t-il connu d'Artagnan ? Il avait, semble-t-il, de vingt-cinq à trente ans à la mort du mousquetaire, et, par conséquent, il a pu le voir aux armées ou à Paris, en tout cas entendre beaucoup parler de lui. Mais les détails de la vie de d'Artagnan étaient-ils assez répandus dans le public pour qu'on pût en apprendre l'essentiel dans des conversations de gens de cour ou de nouvellistes ?

Quoi qu'il en soit, nous avons étudié ces Mémoires aussi scrupuleusement que possible. Le cadre d'événements historiques dans lequel se meut le récit y est généralement exact. Sur ce point, on peut les suivre pas à pas, les annoter avec soin : on ne les trouvera pas souvent en défaut. Il est certain que l'auteur était admirablement au fait de l'histoire de son temps, et qu'il a utilisé de bonnes sources.

Pour ce qui regarde d'Artagnan lui-même, l'opinion qu'on doit se faire de ce livre est beaucoup plus complexe. Les campagnes de guerre que Courtils attribue à d'Artagnan, comme garde française ou comme mousquetaire, sont bien celles qui sont relatées dans les historiques de ces corps de troupes ; il sait quelque chose des relations de d'Artagnan et de Mazarin, de sa présence au voyage de Saint-Jean-de-Luz et dans le grand cortège de l'entrée à Paris en 1660 ; il est assez bien informé de ses rapports de gardien à prisonnier avec Fouquet, des difficultés qu'il eut avec sa femme et de la séparation qui s'ensuivit, et il mentionne — à peu près seul — que son héros a été gouverneur de Lille[23]. Mais combien, à côté de cela, de choses inventées à plaisir ou puisées dans les bruits de ville, pour employer les expressions de Bayle !

Courtils ignore le pays d'origine de d'Artagnan et jusqu'à son nom véritable. Il lui taille contre toute vraisemblance une part dans l'enlèvement de madame de Miramion[24], et dans les négociations avec l'Ormée de Bordeaux pendant la Fronde, pour ne citer que deux épisodes saillants, Quant aux détails, extrêmement abondants, qu'il fournit avec complaisance sur la vie privée de d'Artagnan, sur ses duels, sur ses amours, comment les accepter sur la foi seule de cet infatigable conteur ? Ni dans les papiers des cours de justice, ni chez les successeurs des notaires dont Courtils pousse l'audace jusqu'à donner parfois le nom[25], on n'a pu retrouver soit les actes qu'il aurait passés, soit les jugements qui auraient suivi quelques-unes de ses frasques retentissantes. Et on a le droit, semble-t-il, d'attribuer l'insuccès de ces démarches, moins aux lacunes des archives qu'au défaut de conscience historique de Courtils.

Devant ce mélange d'événements vrais ou probables et de faits absolument controuvés, qui est le propre de ce genre amphibie, le roman historique, dont l'auteur des Mémoires de M. d'Artagnan est un peu le père en France, l'historien ne peut hésiter longtemps sur l'attitude à prendre. Pour les traits de mœurs ou de pittoresque, propres à faire goûter plus vivement au lecteur la saveur naturelle de l'époque, il ne les rejettera pas absolument. Mais quant au récit lui-même, il ne l'alléguera que s'il a pu en vérifier par ailleurs l'exactitude, à moins que ce ne soit au contraire pour en démasquer les erreurs et les impudences, ou pour reconnaître que les moyens ont manqué pour faire la critique de tel ou tel passage.

Les trois mousquetaires — qui, on l'a souvent remarqué, étaient quatre — ont trouvé des biographes généralement plus scrupuleux que Courtils de Sandras. Leurs patientes recherches ont levé peu à peu une partie du voile qui enveloppa longtemps leurs personnalités un peu falotes. C'étaient en vérité d'authentiques béarnais, pourvus de noms à tuer chien, que les trois compagnons de d'Artagnan.

Du fameux Athos, -que Dumas a fait vivre assez vieux contrairement à la vérité historique, sous le nom de comte de la Fère, on ne sait pas grand'chose. Il s'appelait Armand de Sillègue d'Athos d'Autevielle (nom qu'envierait un hidalgo d'Espagne) et appartenait comme Tréville, comme d'Artagnan peut-être, comme tant d'autres, à une famille de marchands enrichis qui avaient acheté des biens nobles. Athos est un petit village aux portes de Sauveterrede-Béarn, sur la rive droite du gave d'Oloron. Armand Athos d'Autubiele, (comme l'appelle le registre des décès de Saint-Sulpice), mousquetaire de la garde du roi, neveu à la mode de Bretagne du capitaine Tréville, mourut à Paris le 21 décembre 1643. Il n'y a pas à penser que ce soit des suites des blessures qu'il aurait reçues avec d'Artagnan à la Foire Saint-Germain, quand ils se défendaient contre les braves apostés peut-être par la vindicative Milady[26].

Porthos, qui prend dans Dumas les titres de baron de Bracieux et de Pierrefonds, s'appelait en réalité Isaac de Portau[27]. Son père avait été contrôleur des guerres de-Béarn, et un autre de ses ascendants secrétaire du roi de Navarre. Né à Pau en 1617, il servait vers 1640 dans la compagnie des gardes du roi commandée par François de Guillon, seigneur des Essarts, beau-frère de Tréville. On l'y retrouve en 1642 à Perpignan et à Lyon. Vers 1643, il obtint la casaque de mousquetaire. Puis on perd sa trace, et on ne sait ni ce qu'il devint par la suite ni quand il mourut[28]. Dumas père, usant de ses droits de romancier, a comblé avec son aisance habituelle cette regrettable lacune.

Henri d'Aramitz — Aramis en littérature — ne fut, est-il besoin de le dire, ni chevalier d'Herblay, ni évêque de Vannes, ni duc d'Alaméda, ni général des Jésuites, mais plus simplement écuyer et abbé laïque[29] d'Aramitz en la vallée pyrénéenne de Barétous. D'ancienne noblesse militaire du Béarn, il était fils de Charles d'Aramitz, maréchal des logis de la compagnie des mousquetaires. 11 entra en 1640, semble-t-il, dans cette compagnie, où il fut sous les ordres de son cousin germain Tréville. Y resta-t-il les quinze années au moins qu'il demeura au service du roi ? On sait seulement que le 16 février 1650, il passa contrat de mariage en Béarn avec Jeanne de Béarn-Bonnasse, que le 22 avril 1654, sur le point de retourner à Paris, il fit son testament, et qu'il mourut, à une date qu'on ignore, laissant deux fils et deux filles[30].

D'Artagnan, lui aussi, lui surtout, devait donner matière à des publications historiques. En 1847, Eugène d'Auriac faisait paraître un D'Artagnan, capitaine-lieutenant des mousquetaires[31], dont une nouvelle édition a paru en 1888[32]. Mais ce livre n'était pas de nature à satisfaire la curiosité du public, car l'auteur, sans se donner la peine de faire la moindre recherche dans les livres ou dans les archives, s'était contenté de résumer et d'arranger au goût des lecteurs du XIXe siècle les Mémoires fabriqués par Courtils de Sandras.

Ces Mémoires, paraphrasés en 1859 sous le titre de : Les amours de d'Artagnan[33], ont été réimprimés en 1896, à la Librairie illustrée, en trois volumes in-12. L'éditeur anonyme a coupé le récit en chapitres, précédés chacun d'une notice de quelques lignes, et divisé l'ouvrage en trois parties (I. Le cadet, premiers duels, premiers amours. — II. Le lieutenant, la Fronde, guerre de rues, guerre d'alcôves. — III. Le capitaine, gens d'épée et gens de cour). Il a aussi ajouté quelques notes, mais sur d'Artagnan il ne donne de renseignements historiques un peu précis que lorsqu'il raconte sa mort.

Une revue provinciale, qui a beaucoup fait pour l'histoire du sud-ouest de la France, la Revue de Gascogne, n'a pas manqué d'apporter de menues contributions à l'histoire d'un illustre Gascon[34].

Plus récemment, M. Jean de Jaurgain, qui avait publié il y a vingt-cinq ans une série d'articles sur les mousquetaires gascons mis à la mode par Alexandre Dumas, a repris, complété, remanié ces études et les a réunies en un volume intitulé : Troisvilles, d'Artagnan et les Trois Mousquetaires, études biographiques et héraldiques[35]. Dès lors, il n'y avait guère à trouver sur Athos, Porthos et Aramis, et M. de Jaurgain, grâce à sa connaissance des archives publiques, notariales et privées du Béarn, aura, je crois bien, découragé toute recherche nouvelle. Pour Tréville, son compatriote plus immédiat et presque son voisin, il a pu être d'une grande abondance, surtout en renseignements familiaux et locaux. Mais en ce qui concerne d'Artagnan, il nous a semblé — à tort ou à raison — qu'il y avait encore beaucoup à dire, et c'est pourquoi nous avons pris la plume à notre tour.

Il faut enfin signaler, sur la famille de d'Artagnan, un travail tout nouveau paru sous le titre de Batz-Castelmore dans le Bulletin de la société archéologique du Gers[36]. Nous avons à cœur de dire ici toute notre gratitude à l'égard de l'auteur de ce travail, notre fidèle ami Adrien Lavergne.

Il y a dans chacune de nos vieilles provinces des hommes qui restent attachés inébranlablement au culte des ancêtres et à la religion du souvenir. Passionnément épris du sol natal, ils en connaissent jusqu'au plus humble brin d'herbe, ils en aiment jusqu'à la moindre pierre. Vous pouvez les interroger sur la petite église de campagne perdue au fond de quelque combe, sur le sens du mot, savoureux et plein, que vous aurez surpris aux lèvres d'un laboureur, sur la chanson — née Dieu sait quand au temps où filaient nos grand'mères dont le pâtre charme sa solitude. Ces sages vivent paisibles et sans besoins, en compagnie de livres chéris. Ils sont vieux, car il faut du temps pour apprendre, et les yeux s'usent et les épaules se voûtent sur les grimoires, mais ils conservent des âmes toutes neuves, d'une noblesse, d'une délicatesse, d'une simplicité charmantes. Adrien Lavergne est de ceux-là[37].

 

 

 



[1] Il faudrait dire Artagnan, sans particule, ou monsieur d'Artagnan. Le mousquetaire signait soit Charles de Castelmore d'Artagnan, soit Artagnan tout court, conformément à l'usage de son temps. Nous avons perdu, pour la plupart, le sentiment de ces nuances, et d'ailleurs la petite erreur de Dumas père s'est tellement répandue que ce serait jeter, sans raisons sérieuses, le trouble dans l'esprit de nombreux lecteurs que de ne pas laisser à d'Artagnan le nom sous lequel il est universellement connu.

[2] Mémoires de monsieur d'Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi, contenant quantité de choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand, 1re édition Cologne, Pierre Marteau, 1700-1, 3 vol. in-12. — 2e éd. Amsterdam, Pierre Rouge, 1704, 4 vol. in-12, avec, en tête, un portrait gravé. — 3e éd. Amsterdam, Pierre de Coup, 1715, 3 vol. in-12.

[3] Niceron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, II, 1729, p. 165-177, et surtout les corrections au t. X, 1re partie, p. 86-87. Il y a aussi quelques bons renseignements sur Courtils dans Lelong, Bibl. hist. de la France, 1re éd., 1719, p. 980 et s. ; 2e éd., III, 1771, p. XLII-XLIII.

[4] Pignard-Péguet, Histoire générale illustrée des départements. Loiret, 1910, p. 696.

[5] Niceron (X, 1re partie, p. 86-7) dit qu'à Paris il s'appela toujours Courtils de son nom de famille, et Sandras du nom d'une terre de Normandie que son père aurait perdue au jeu. Niceron ne croit pas à ce détail, que la veuve de l'écrivain, interrogée par lui, ne put démentir ni confirmer.

[6] Jal, Dictionnaire critique d'histoire et de la littérature, 442-3. — Sur la famille de Courtils, voir principalement le volume 909 des Pièces originales à la Bibliothèque nationale. C'est probablement un de ses parents que Charles de Courtils, écuyer, chevalier de Saint-Louis, ancien lieutenant-colonel du régiment de Luxembourg, qui mourut le 22 juin 1722, rue Quincampoix (Arch. nat., Y 12015).

[7] Niceron, X, 1re partie, p. 86-87. Cf. Jal, Dictionnaire, p. 442-3.

[8] Il était passé en Hollande pour faire imprimer ses premiers ouvrages, mais il dut quitter ce pays quand il eut fait paraître son Histoire de la guerre de Hollande, où il lui était échappé quelques vérités qui déplurent à ses hôtes. En 1693, il fut arrêté sur une lettre de La Reynie, lieutenant de police, avec les manuscrits qu'il se disposait pour la seconde fois à porter lui-même en Hollande, et emprisonné à la Bastille (Arch. nat., O1 37, f° 93 v°). L'année d'après, on permit à sa femme de l'y aller voir (O1 38, f° 82 v°, 297 v°). Les années suivantes, il est encore fait mention de lui dans les registres du secrétariat de la Maison du Roi (O1 40, f° 30 v° ; 41, f° 9 ; 43, f° 29), et le 13 octobre 1697, on recommande de bien garder ce faiseur de libelles dangereux. En 1699, il est accusé de la composition de faux manuscrits (O1 43, n° 65). Néanmoins, le 28 février, le gouverneur Saint-Mars reçoit l'ordre de l'élargir, mais en lui enjoignant d'avoir à quitter Paris et de n'en pas approcher à la distance de moins de vingt lieues (O1 43, f° 72), ce qui fut exécuté le 2 mars (Funck-Brentano, Lettres de cachet, p. 110). L'année suivante, toujours sous l'œil du guet, il demanda la permission de se rendre à Paris pour cause de maladie, et, après enquête, on l'autorisa ; le 10 février, à venir y passer trois mois (O1 44. f° 16, 65 v°). Le 22 avril 1702, quinze exemplaires des Mémoires de M. d'Artagnan furent saisis à la Porte-Saint-Denis dans le carrosse de la ville d'Eu, et on les fit porter à la Chambre syndicale des imprimeurs (Bibl.  nat., ms. fr. 21745, f° 299). Arrêté de nouveau cette année-là ou l'année suivante, Courtils resta presque constamment à la Bastille durant les dix dernières années de.sa vie (A. de Boislisle, Les aventures du marquis de Langalerie, p. 8).

[9] A. Le Breton, Revue des Deux Mondes, 15 février 1897.

[10] Pages 450-1, 453, 467.

[11] La bibliographie des ouvrages de Courtils de Sandras a été donnée par Léonce Janmart de Brouilland, dans le Bull. du Bibliophile, 1883. Le même auteur avait annoncé une publication qui devait avoir pour titre : Œuvres choisies de messire Gatien de Courtils, seigneur de Sandras et du Verger [1644-1712], publiées pour la première fois d'après les textes originaux avec un commentaire historique, et accompagnées de notes littéraires, biographiques et bibliographiques précédées de l'histoire universelle des romans de cape et d'épée. Cette vaste entreprise n'a pas été menée à bonne fin, sans doute par suite de la mort (survenue vers 1892) de celui qui l'avait conçue.

[12] L. Janmart de Brouilland, La liberté de la presse en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Histoire de Pierre du Marteau, imprimeur à Cologne. Paris, 1888, in-4°.

[13] Réponse aux questions d'un provincial, 1704, p. 224-242.

[14] Edmond et Jules de Goncourt, Journal, V, p. 243.

[15] A. de Boislisle, Les Aventures du marquis de Langalerie, p. 7.

[16] Ravaisson, Arch. de la Bastille, X, 8-9.

[17] Mémoires du jeune Brienne, II, p. 212, 216, 264, 274. Voici le passage le plus caractéristique de Brienne sur Courtils : Or je dirai, au sujet de ces sortes de testamens, tels que celui du cardinal de Richelieu, celui de M. Colbert et du marquis de Louvois au roi, que ce ne sont que pièces feintes, écrites par d'habiles écrivains, qui ne raisonnent pas tant mal. (p. 216).

[18] Nicolas Foucquet, I, p. 338, n. 2.

[19] Par exemple jeune Brienne et P. Bayle (op. cit.), le premier sur le Testament de Colbert, le second sur la Vie de Turenne.

[20] Histoire de la milice française, II, 1721, p. 217.

[21] Abrégé chronologique et historique de la Maison du Roi, II, 1731, p. 152.

[22] Chronologie historique et militaire, VI, 1783, p. 418-9.

[23] On verra, bien entendu, au cours du présent ouvrage, que Courtils s'accorde avec la vérité dans beaucoup d'autres circonstances.

[24] Le Journal de Verdun (t. VIII, mars 1708, p. 223-4) avait déjà remarqué cette erreur, sans doute volontaire.

[25] Il a bien existé à Paris un tabellion nommé Lecat à l'époque sous laquelle Courtils prononce son nom.

[26] Jaurgain, Troisvilles, d'Artagnan et les Trois Mousquetaires, p. 230-40.

[27] En 1650, on trouve Isaac de Portau, contrôleur des guerres et maréchal de l'artillerie de Navarrenx (Carsalade du Pont, La Fronde en Gascogne, p. 34, n. 1).

[28] Jaurgain, Troisvilles, d'Artagnan et les Trois Mousquetaires, p. 241-50.

[29] Seigneur d'une terre noble, propriétaire de dîmes inféodées et patron de la cure.

[30] Jaurgain, Troisvilles, d'Artagnan et les Trois Mousquetaires, p. 218-30.

[31] Deux vol. in-8°.

[32] Un vol. in-16.

[33] Par Alb. Blanquet, Paris, 1859, 8 vol. in-8°.

[34] P. La Plagne-Barris, Quelques notes sur Georges du Bourg et d'Artagnan, dans la Revue de Gascogne, XXIV, 1883, p. 149, 350. — J. de Carsalade du Pont, Un petit-neveu de d'Artagnan, le comte d'Argelès, XXXVI, 1895, p. 391. — Tamizey de Larroque, Du portrait de d'Artagnan, XXXVII, 1896, p. 451.

[35] Paris, Champion, 1910, in-8°, VIII, 273 pages et la table.

[36] Tiré à part Auch, Cocharaux, 1911, 24 pages, et deux dessins représentant, l'un le château de La Plagne, l'autre celui de Castelmore.

[37] Nous avons été aidé par beaucoup d'autres personnes. Le nom de quelques-unes se trouvera en divers endroits, comment ne pas adresser des remerciements tout particuliers à notre très cher ami Abel Gardey, conseiller général du Gers, dont les soins inlassablement dévoués ont été si précieux à ce livre ?