HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXVI. — NOTIONS SOMMAIRES SUR LES LETTRES, LES SCIENCES ET LES ARTS DEPUIS LA FIN DU TREIZIÈME SIÈCLE. - DÉCOUVERTES IMPORTANTES.

 

 

Supériorité littéraire de l'Italie. — Principales universités. — Ockam. — Gerson. Victoire des Nominalistes. — Décadence de la scolastique. — Principaux jurisconsultes et médecins de l'Italie. — Renaissance des lettres grecques. — Léonce Pilate. — Manuel Chrysoloras. — Bessarion. — Académie platonicienne des Médicis. — L'étude du grec portée en France et en Angleterre. — Recherches relatives aux manuscrits des classiques latins. — Bibliothèques. — Collections d'antiquités. — Littérature française. — Froissart. — Alain Chartier. — Compositions diverses. — Origine du théâtre. — Littérature italienne. — Poésie. — Dante. — Pétrarque. — Prose. — Boccace. — Littérature espagnole. — Stérilité des littératures allemande, slave et grecque. — Architecture. — Brunelleschi. — Sculpture. — Giotto. — Peinture à l'huile. — Gravure sur cuivre. — Gravure en bois. — Imprimerie. — Jean Guttenberg. — Fust et Pierre Schaeffer. — Papier de linge. — Inventions diverses. — Détails sur l'application de la poudre à l'artillerie. — Résultats. Perfectionnement de la boussole.

 

L'Europe au treizième siècle, avait paru sur le point de sortir des ténèbres de la barbarie pour entrer dans une voie nouvelle de progrès et de lumières ; mais les guerres sanglantes et les calamités de tout genre qui signalent la période historique que nous venons de parcourir arrêtèrent ou du moins retardèrent dans son essor la civilisation renaissante. Les langues vulgaires, si l'on en excepte la France et surtout l'Italie, restèrent à peu près stationnaires et produisirent peu d'ouvrages remarquables. Toutefois la chute du réalisme et la décadence de la scolastique qui en fut la suite donnèrent à l'esprit humain plus d'indépendance et de force. Ce grand fait littéraire concorde avec la renaissance des lettres classiques, dont la principale gloire revient aussi à l'Italie. En même temps la ruine de l'empire byzantin a pour résultat de propager en Europe la connaissance et le goût des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cet événement imprime une impulsion décisive au mouvement intellectuel que seconde encore l'inappréciable découverte de l'imprimerie.

LITTÉRATURE LATINE. - COMMENCEMENT DE LA RENAISSANCE. — Quoique réduite, à s'exercer dans les limites étroites de la scolastique, qui absorbait en elle toutes les hautes études, l'activité des esprits est suffisamment démontrée par le nombre des universités qui s'établirent au quatorzième et au quinzième siècle. Les principales furent : en France, celle d'Avignon (1308), d'Orléans (1312), d'Orange (1365), d'Aix (1409), de Dôle (1423), de Poitiers (1431), de Bordeaux (1440), de Besançon (1450), de Caen (1452), de Valence en Dauphiné (1454), de Bourges (1466) ; en Ecosse, celle de Saint-André (1411), de Glascow (1453), d'Aberdeen (1477) ; en Flandre, celle de Louvain (1420) ; en Suisse, celle de Bâle (1459) et de Fribourg (1460) ; en Italie, celle de Rome (1300), de Pise (1339), de Florence (1349), de Pavie (1360), de Ferrare (1391), de Turin (1405) ; en Allemagne, celle d'Heideiderg (1386), de Cologne (1388), d'Erfurth (1389), d'Ingolstadt (1410), de Leipsick (1410), de Tubingue (1477), sans compter celle de Vienne en Autriche reconstituée en 1365. La Bohème, la Pologne et la Hongrie eurent les leurs à Prague (1348), à Cracovie (1364), à Rude (1465). L'université d'Upsal fut réformée en 1477, et l'année suivante, s'éleva celle de Copenhague.

Parmi tous ces corps enseignants, l'université de Paris continua à tenir le premier rang, et à l'époque du schisme ses décisions furent prises pour règles dans les graves questions de dogme et de discipline qui agitaient l'Europe. Mais en s'occupant activement de réformer l'Église, elle éprouvait aussi le besoin de se réformer elle-même et de mettre un terme aux excès dont se rendaient coupables quelques-uns de ses membres. Les cardinaux de Montaigu et de Blandiac, légats d'Urbain V, y rétablirent l'ordre en 1366. Le cardinal d'Estouteville, légat de Nicolas V, en fit autant sous Charles VII (1452). L'Université comptait alors vingt-cinq mille étudiants. En perdant une partie de ses privilèges abusifs, elle conserva toujours la suprématie qui la distinguait.

A son exemple, les universités prêtèrent constamment leur appui aux rois contre les papes. Parmi ceux qui se signalèrent dans cette lutte on peut citer Jean de Paris, fameux dominicain, qui prit la défense de Philippe-le-Bel contre Boniface VIII, et l'Anglais Guillaume d'Ockam, qui soutint contre la cour d'Avignon les droits de l'Empire et de la couronne de France. « Si je puis compter sur votre épée, écrivait-il à l'empereur Louis de Bavière, vous pouvez compter sur ma plume. » Ockam porta dans la philosophie la même indépendance que dans la politique, et combattit avec une égale ardeur le despotisme des opinions dominantes, en réclamant contre la victoire d'Aristote et du réalisme. Déjà un célèbre docteur, Durand de Saint-Pourçain, avait préparé la chute du réalisme, qu'il avait d'abord défendu. Ockam après lui, déclara que les idées générales n'ont aucune réalité hors de l'esprit, et qu'elles ne sont que des abstractions. Nicolas Oresme et Pierre d'Ailly appuyèrent cette doctrine qui trouva un éloquent soutien dans le fameux Gerson. Jean Gerson, né près de Rethel en 1363, avait étudié au collège de Navarre. A vingt-cinq ans il fit partie d'une députation envoyée à Clément VII par l'Université contre les dominicains. A trente ans nous le voyons chancelier de l'université de Paris. Il reprend l'œuvre d'Ockam et contribue à la victoire des universités sur la papauté. Jeté au milieu d'une époque de troubles sanglants, il impose le respect par sa fermeté et par sa vertu : « Donnez, s'écrie-t-il, que on occira un pour dire vérité, quoy de la ? il en venra plutôt en gloire éternelle et sera deslivré de grande méchante. » En effet, ce qui domine chez Gerson, c'est une exaltation mystique mêlée à un découragement profond et à une tristesse résignée. Aussi lui a-t-on attribué le livre sublime de l'Imitation de Jésus-Christ[1]. Il n'est pas rare de voir les malheurs du temps frapper les grandes âmes et se refléter dans les œuvres de l'esprit.

Après Gerson, Nicolas de Clémangis continua à battre en brèche le réalisme ; mais la lutte n'en fut pas moins soutenue de part et d'autre avec assez de violence pour que Louis XI, dans un édit qui fait peu d'honneur à son jugement, ordonnât d'enchaîner et de clouer les livres des nominalistes[2], et condamnât ceux-ci au bannissement. Cet édit que le roi révoqua lui-même en 1481, eut au contraire pour résultat d'assurer la victoire des nominalistes : tout le monde voulut embrasser les opinions persécutées. L'abandon de l'ancienne doctrine, en annonçant l'émancipation de la philosophie à l'égard de la théologie, marqua la chute de la scolastique proprement dite et le discrédit où étaient tombées les disputes captieuses et passionnées. L'argumentation syllogistique et la manie des controverses se perpétua longtemps encore dans les écoles ; mais le mot quodlibet dont s'était servie l'orgueilleuse érudition de la scolastique, finit par perdre son sens et ne désigna plus qu'un jeu d'esprit indigne d'occuper un homme grave.

Les écoles en Italie furent moins asservies à la scolastique que les universités de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Aussi trouvons-nous dans ce pays des noms remarquables en jurisprudence et en médecine. L'étude des lois civiles cultivée avec ardeur à Padoue, à Bologne, et dans d'autres villes, produisit des jurisconsultes éminents, tels que Jacques Belvise, François Ramponi, Cino de Pistoie qui, outre ses poésies italiennes, est connu par son volumineux Commentaire sur les neuf premiers livres du Code ; André d'Isernia, Nicolas Spinello, tous deux conseillers de la reine Jeanne Ire ; le fameux Bartole de Sasso-Ferrato, Balde son élève, le Padouan Capodilista, et Antonio de Pratovecchio qui compila avec un rare discernement les lois lombardes et les constitutions impériales. Parmi les canonistes, le Bolonais Jean d'André, le Toscan Lapo de Castiglionchio et le cardinal Zabarella s'illustrèrent par leur savoir[3]. La médecine, malgré les mordantes railleries de Pétrarque, justifia l'antique réputation que l'école de Salerne avait procurée à l'Italie. Dino del Garbo, Marsile de Santa-Sofia, Mondino de Bologne et Hugues de Sienne jouirent de leur temps d'une considération méritée.

Mais c'est surtout par l'initiative qu'elle prit dans la renaissance des lettres classiques que l'Italie, au quatorzième et au quinzième siècle, se plaça à la tête de la civilisation européenne. Elle sentit avant les autres nations le besoin de puiser aux sources pures de l'antiquité, et ses principaux écrivains tinrent à honneur d'étudier et de faire connaître les plus beaux génies de la Grèce et de Rome.

Le poète Pétrarque, dont nous indiquerons plus loin l'influence et les ouvrages, consacra la plus grande partie de sa vie et de sa fortune à la recherche des anciens manuscrits, et son exemple inspira à ses contemporains une vive émulation. En 1339 et 1342, il prit des leçons de grec du moine calabrais Barlam qui mourut évêque de Gérase. Mais il fit peu de progrès dans cette langue. Boccace, ami et contemporain de Pétrarque, donna à l'étude du grec plus de soin et de persévérance, et il fit établir à Florence la première chaire de langue hellénique, en faveur d'un autre Calabrois, Léonce Pilate (1360). Homère, oublié depuis si longtemps, retrouva un interprète digne de lui. Léonce donna de l'Iliade et de l'Odyssée une bonne traduction latine que Boccace copia de sa main et envoya à Pétrarque. Mais le professeur ne tarda pas à retourner en Grèce et mourut au moment où entraîné par l'instabilité de son humeur chagrine, il revenait en Italie. Après lui, l'enseignement public du grec resta interrompu pendant plus de vingt ans, malgré les efforts de Boccace. Mais le rapprochement tenté entre les églises grecque et latine et les progrès menaçants des Turcs nécessitèrent des rapports plus fréquents et plus suivis entre l'Orient et l'Occident. Manuel Chrysoloras, envoyé de l'empereur Manuel Paléologue auprès des puissances chrétiennes, se fixa à Florence après s'être acquitté de sa mission, et y fit des lectures publiques qui attirèrent une foule de savants (1397). L'enthousiasme qu'il excita décida une foule de ses compatriotes à un exil volontaire, et ils furent retenus en Italie par les bienfaits des princes. Celui d'entr'eux qui parvint à la plus haute fortune fut Bessarion, qu'Eugène IV décora de la pourpre romaine en récompense de son mérite. Bessarion établit dans son palais une académie platonicienne, dont il dirigeait lui-même les délibérations, et devint le Mécène de tons les Grecs qui, prévoyant l'esclavage prochain de leur patrie, venaient chercher sous d'autres cieux la liberté et la gloire. Parmi eux se distinguèrent Théodore Gaza et Démétrius Chalcondyle. Lorsqu'enfin Constantinople fut tombée sous le joug des Turcs, les Grecs fugitifs surent reconnaître l'hospitalité généreuse qu'on leur accordait, en apportant aux Italiens les ouvrages encore inconnus des orateurs et 'des poètes d'Athènes ; et ce fut deux fois le sort de la Grèce d'instruire et d'embellir l'Occident.

Ces illustres étrangers formèrent de savants élèves, tels que Manetti et Marsile Ficin, qui devinrent maîtres à leur tour. Mais les nouveaux philosophes hellénistes se trouvèrent divisés d'opinions au sujet de Platon et d'Aristote, et trop souvent leur désunion éclata en aigres disputes et en traités virulents. Cependant la plupart s'attachèrent à la philosophie platonicienne dont Gemistus Pletho avait exposé nettement les principes au concile de Florence (1439). Côme de Médicis se déclara ouvertement pour les Platoniciens et voulut fonder dans ses jardins une nouvelle académie. Marsile Ficin contribua puissamment à populariser les écrits de Platon par la traduction qu'il eu fit et qui fut publiée vers 1470 par les soins des Médicis. Il fut aussi l'organisateur de l'académie florentine.

Dans les autres contrées de l'Europe, l'étude du grec ne pénétra que très-lentement. En 1458, cinq ans après la prise de Constantinople, Grégoire Tiphernas donna le premier des leçons de grec à Paris ; mais cette tentative n'eut pas de suite, et à part les travaux isolés de quelques érudits, on peut dire que la littérature grecque fut tout-à-fait négligée en France jusqu'au règne de François Pr. En Angleterre, ce ne fut que sous Henri VII que trois élèves de l'école de Florence parvinrent après une vive opposition à introduire l'étude du grec dans l'université d'Oxford.

L'ardeur des Italiens pour les lettres grecques ne les empêcha pas de travailler à la restauration d'une autre littérature qui chez eux était nationale. Par lui-même ou par ses amis, Pétrarque explora les plus célèbres abbayes pour y retrouver des manuscrits latins, et ses recherches furent souvent heureuses. Boccace copia de sa main un grand nombre de ses précieux ouvrages, et un autre Toscan, Colluccio, Salutato rendit aux lettres classiques un éminent service en corrigeant les textes altérés et en les dégageant des maladroites additions de l'ignorance. Dans le siècle suivant, le Pogge se distingua par son zèle fructueux et infatigable. C'est ainsi que furent retrouvés en partie ou quelquefois complétés les écrits de Cicéron, de Quintilien, de Valerius Flaccus, de Vitruve, de Priscien, de Lactance, de Silius Italicus, de Lucrèce, de Manilius, de Columelle, de Salvien, de Plaute, de Pline-le-Jeune, etc.

Pendant que les chefs-d'œuvre du génie des anciens sortaient de la poussière des cloîtres[4], on exhumait avec une égale activité les statues, les vases, les médailles et tous les monuments des arts qui avaient illustré les Grecs et les Romains. Ces recherches donnèrent lieu à la fondation des bibliothèques et des cabinets d'antiquités. Les livres de Pétrarque furent dispersés après sa mort ; mais il fit hommage à l'empereur Charles IV de sa collection de médailles, la plus ancienne dont il soit fait mention. La bibliothèque de Salutato fut vendue par ses enfants ; celle de Boccace passa au couvent des Augustins de Florence. Mais l'exemple de ces trois savants inspira aux princes l'idée d'établir des grands dépôts de livres. Le roi Robert de Naples donna à cet égard un exemple suivi eu France par Charles V. Les princes d'Est à Ferrare, Jean Galéas à Pavie, les Gonzagues à Mantoue rassemblèrent avec soin les manuscrits et les objets d'art. Corne de Médicis agrandit et enrichit la bibliothèque de Niccoli à Florence et la rendit publique conformément au vœu du donateur ; les papes s'associèrent à ce grand mouvement, et Nicolas V fonda celle du Vatican. Pie II (Æneas Sylvius) fut le zélé protecteur des lettres qui avaient fait sa fortune, et si Paul II persécuta cruellement Platina et les académiciens de Rome, il ne resta pas insensible aux merveilles des arts qu'il fit déposer dans un palais bâti au pied du Capitole. A la persuasion de Donatello, Côme de Médicis fonda aussi une précieuse collection et encouragea de son argent les travaux et les voyages de Cyriaque d'Ancône, le plus fameux antiquaire de l'époque. Ce fut dans sa famille que Léon X (Jean de Médicis) puisa ce goût des arts et cette libéralité éclairée qui ont attaché son nom au siècle de la Renaissance.

LANGUES VULGAIRES ISSUES DU ROMAN. - LITTÉRATURE FRANÇAISE, ITALIENNE ET ESPAGNOLE. — Jusqu'au quatorzième siècle, la langue et la poésie française avaient semblé plus hâtives que la langue et la poésie italienne. A partir de cette époque les rôles changent. C'est aux événements qu'il faut demander la cause de cette inégalité. L'anarchie et la guerre étrangère ralentissent le progrès de la littérature vulgaire en France, au moment où la littérature italienne arrive à un développement rapide avec Dante, Pétrarque et Boccace. Cependant, si la part du peuple est bien faible encore dans les ouvrages de l'esprit, la littérature subit l'empreinte des révolutions sociales et change de direction. Les grands poèmes chevaleresques deviennent des histoires épiques en prose poétique. Les romans en vers cèdent la place aux fabliaux en prose, et ce genre populaire, qui attaque de préférence les vices du clergé, prend de bonne heure un ton mordant et satirique, comme dans le dialogue de Salomon et de Morolf. En même temps la langue se débrouille et commence à prendre de la clarté et de l'harmonie. Froissart, né à Valenciennes en 1333, compose sa chronique en historien voyageur. Il court la France, l'Italie, l'Angleterre, les Pays-Bas, le faucon au poing, les lévriers en laisse, racontant ce qu'il voit et ce qu'il entend. En Angleterre, il présente à Edouard III un beau livre de poésie, bien relié, avec des cadenas d'or et de riches peintures. L'absence d'une distribution savante et systématique, la naïveté et la vivacité du récit, la peinture des mœurs font du livre de Froissart une lecture fort attachante. Nous remarquons après lui les mémoires relatifs à Duguesclin et ceux de Christine de Pisan consacrés à la gloire de Charles V. Ce prince avait coutume de dire : « Les clerçs où est sapience on ne peut trop honorer, et tant que sapience sera honorée en ce royaume il continuera à prospérité ; mais quand déboutée y sera, il décherra. » Aussi, le beau moment des lettres, au quatorzième siècle, est-il le règne de Charles V. C'est à lui que fut adressé le fameux Songe du vergier, peut-être composé par son ordre et que l'on attribue à son conseiller Raoul de Presle. Ce dialogue, écrit dans le goût de celui de Morolf, est dirigé contre la puissance ecclésiastique. On reconnaît aussi l'influence de Charles V dans l'ouvrage assez peu connu qui a pour titre Le livre des bergers et bergères, par Jehan de Brie le bon berger. Ce petit traité, plein d'humanité et de douceur, contient des conseils utiles pour la conduite et l'éducation des troupeaux ; mais on y saisit aisément des allusions politiques qui indiquent un auteur habitué au maniement des affaires. Viennent ensuite les mémoires de Boucicaut dont le français est déjà plus net que celui de Froissart, les chroniques de Monstrelet et de Juvenal des Ursins, et les ouvrages du docte Alain Chartier, honoré d'un baiser par la sage et malheureuse dauphine Marguerite d'Écosse. Dans son poème des Quatre Dames (quadriloge) composé sur la bataille d'Azincourt, Chartier exprime des sentiments naturels et patriotiques. Chacune des dames raconte son amour et sa douleur : elles aimaient quatre guerriers : un d'eux est captif, un autre tué, le troisième a disparu, le quatrième s'est enfui ; la plus malheureuse est celle qui pleure sur l'honneur de son amant. Ainsi la littérature, en prenant pour texte les événements du jour, commence à sortir de la fiction et à s'identifier avec le sentiment populaire.

On doit faire aussi mention de quelques autres ouvrages qui parurent vers la même époque. Plusieurs seigneurs et gens de lettres, attachés à la cour de Philippe-le-Bon, rédigèrent les cent nouvelles nouvelles en collaboration avec ce prince et avec le dauphin Louis, alors exilé. Un peu auparavant (1458) Antoine de la Salle, mort en 1461, publiait sous le titre de Plaisante Chronique, le roman du Petit Jehan de Saintré, et son contemporain Rasse de Brinchamel, l'Histoire de Floridan et de la belle Ellinde. Les poésies de Charles, duc d'Orléans, nous prouvent ce que l'idiome français, manié par un esprit distingué, pouvait fournir alors en tours gracieux et en créations heureuses, quoique la langue poétique fût bien rude encore. Poète du cœur quand il regrette la France, le prisonnier d'Azincourt sait parfois employer la raillerie et la satire. Citons après lui Michault, auteur du Doctrinal de cour et de La Danse des aveugles, et Villon ce poète pauvre et débauché qui manqua d'être pendu et qui rima son grand testament, le dernier de ses ouvrages, l'année même de la mort de Charles VII (1461). Villon, pour l'ironie grossière et mordante, est l'héritier du fabliau populaire et annonce de loin Rabelais. Cependant, malgré les progrès qu'attestent le quadriloge et les œuvres de Villon, la langue française ne devait arriver à sa perfection qu'après tous les autres idiomes venus du latin.

Le théâtre, qui tient une si grande place dans les littératures modernes, était encore dans l'enfance, et la poésie dramatique, à peine née au quatorzième siècle, resta longtemps enveloppée dans les langes de sonberceau. Il est vrai qu'en Angleterre, sous Henri Ier, le moine Geoffroy avait fait jouer par ses élèves les Miracles de Sainte-Catherine, et qu'on avait vu des représentations de Mystères sous Philippe-Auguste. Mais les tours de jongleurs et les spectacles de machines, dans le genre du divertissement que Charles V donna à son oncle l'empereur Charles IV quand celui-ci vint à Paris, eurent longtemps le privilége d'amuser la foule. Peu à peu la comédie bouffonne naquit au milieu du drame religieux, et la sotie se plaça au même rang que le mystère. En 1402, le théâtre prit en France quelque consistance, et un édit de Charles VI autorisa une confrérie dramatique connue sous le nom de Confrérie de la Passion. Plus tard, les mystères, considérés comme une profanation des choses saintes, furent prohibés, mais sans cesser entièrement. On chercha alors à exploiter les contes et les nouvelles en vogue, par exemple, la Griselidis de Boccace, qui fut jouée par la confrérie de la Bazoche. Les auteurs de farces et de soties s'attaquèrent aussi à tout ce qui était puissant dans l'Église et dans` l'État. Mais les limites qui furent imposées à la licence du théâtre rendirent la satire moins personnelle et l'amenèrent à railler les ridicules ou les vices sous une forme générale, dont on trouve le premier et remarquable exemple dans la farce de Pathelin composée sons Louis XI. Ainsi la France posséda les éléments d'un théâtre national avant les autres peuples occidentaux. Mais on doit dire qu'en France comme en Italie, la littérature dramatique ne se constitua réellement que par l'imitation du théâtre grec ou romain.

La supériorité littéraire de l'Italie pendant la période qui nous occupe s'explique aisément par la position exceptionnelle de ce pays. Partagée entre une foule de souverains qui luttaient de magnificence comme ils étaient divisés d'intérêts, l'Italie offrait aux gens de lettres, aux savants, aux artistes, autant de palais hospitaliers qu'il y avait de princes rivaux. Ce patronage acquis au mérite permettait aux écrivains de changer de séjour sans changer de patrie, et au milieu des discordes civiles faisait fleurir les arts de la paix. Les républiques suivirent l'exemple des princes, et les citoyens opulents employèrent leurs richesses à l'encouragement des lettres et des arts. Nous avons déjà indiqué le rôle des Médicis à Florence ; cette famille plébéienne, dont le commerce avait fait la grandeur, comprenait que l'opulence est un avantage vulgaire, si on ne l'applique qu'aux besoins matériels de la vie.

Dante Alighieri ouvre glorieusement le quatorzième siècle. Proscrit par les Noirs, après avoir servi avec zèle Florence sa patrie, cet homme illustre trouva un asile à la cour du grand Cane della Scala. Son caractère rude et austère ayant déplu au souverain de Vérone, il se retira chez le marquis Malaspina, puis à Gubbio et à Padoue, voyagea en France où il fit admirer à Paris l'étendue de ses connaissances, et revint mourir à Ravenne le 14 septembre 1321. Les Vénitiens lui firent élever un tombeau magnifique, et les Florentins portèrent en triomphe l'image de celui qu'ils avaient persécuté. Son principal titre de gloire est la Divine Comédie, où l'idiome toscan s'éleva à une énergie dont il ne paraissait pas susceptible. Sous forme d'une vision, Dante se montre dans cette trilogie immortelle philosophe, théologien, moraliste et historien profond. Il y arrive à une perfection de style qu'on retrouve, bien qu'à un degré moins éminent, dans la Vita nuova et le Convivio, ouvrages de sa jeunesse. Il écrivit aussi, mais en latin, deux traités, l'un De Monarchia où il se déclare franchement gibelin, l'autre De Vulgari eloquio qui contient d'utiles études sur la langue italienne et ses dialectes.

L'admiration que la Divine Comédie excita dès son apparition n'empêcha point la critique de s'exercer à son sujet : c'est ce que prouve le poème de l'Acerba écrit à cette époque par le malheureux Cecco d'Ascoli. Philosophe et astrologue plus encore que poète, Cecco fut accusé d'hérésie et n'échappa à l'inquisition de Bologne que pour devenir la victime de celle de Florence qui, après avoir condamné ses livres au feu, le livra lui-même au bras séculier. Il fut brûlé vif le 15 décembre 1327, quoiqu'il ne fût coupable que de rêveries sans importance. Fazio degli Uberti essaya de marcher sur les traces du Dante dans son Diltamondo. Cino de Pistoie se rendit plus célèbre encore comme poète que comme jurisconsulte. Ses vers nobles et élégants méritèrent les éloges de Dante et l'estime de Pétrarque[5]. Sous le titre de Documenti d'Amore, Barberine écrivit en pur toscan un poème de philosophie morale, et Buonacorso de Pistoie se distingua dans le genre lyrique.

Mais tous les poètes Italiens du quatorzième siècle, si l'on en excepte Dante, furent effacés par François Pétrarque. Né à Arezzo en 1304 et élevé à Avignon, Pétrarque renonça à l'état ecclésiastique pour se livrer à la poésie, et il célébra dans des sonnets et des élégies l'amour honnête et durable que lui avait inspiré la belle Laure de Sade. Cependant il dut plutôt sa réputation à son poème latin de l'Africa et à différents morceaux de philosophie et d'éloquence écrits aussi en latin, qu'à ses vers italiens qui, dans son opinion et dans celle du temps, étaient considérés comme un amusement frivole. Pour lui on renouvela la cérémonie-du couronnement des poètes à Rome, qui n'avait point eu lieu depuis l'abolition des jeux capitolins. A trente-six ans, il reçut dans sa maison de Vaucluse une double invitation, l'une du sénat de Rome, l'autre de l'université de Paris. Un moment, incertain, il se décida à accepter la première, se rendit d'abord à Naples auprès du roi Robert, juste appréciateur de son mérite, et fut couronné au Capitole avec une pompe toute nouvelle par le sénateur Anguillara, son protecteur et son ami, le jour de Pâques de l'année 1341. Après la mort de Laure qui succomba à la terrible peste de 1348, Pétrarque chercha à se distraire de son chagrin par de continuels voyages, et prit part aux affaires politiques de son temps. L'influence que lui donnait son intégrité et son savoir était immense, et sa volumineuse correspondance est le plus curieux monument que nous ayons sur la société de ce siècle. Il mourut plein de jours dans sa paisible retraite d'Arqua, près de Padoue, le 18 juillet 1374, et François Carrare lui fit faire de magnifiques obsèques.

Quoique la gloire d'avoir fixé la langue poétique de l'Italie revienne à Pétrarque, ses contemporains estimèrent plus en lui l'auteur classique que le poète, et suivirent l'impulsion qu'il avait imprimée à la renaissance des lettres latines, beaucoup plus qu'ils ne songèrent à tirer parti de ses œuvres poétiques. Aussi la poésie en langue vulgaire ne compte pas après Pétrarque de noms recommandables jusqu'au jour où Laurent de Médicis et son favori Ange Politien la remirent en honneur par leurs encouragements et par leur exemple.

Parmi les prosateurs, on remarque Jean Villani, qui écrivit une histoire de Florence continuée par son frère Mattéo et par son neveu Philippe ; les deux Gataro qui composèrent les Annales de Padoue de 1311 à 1405[6], et surtout le fameux Boccace. Ce Florentin, né à Paris, selon l'opinion la plus commune, ne borna pas sa gloire à contribuer à la renaissance des lettres. Il écrivit en vers et en prose dans sa langue maternelle, et s'il est loin de Pétrarque en fait de poésie, il a sans contestation le mérite d'avoir fixé la prose italienne. Son principal ouvrage, le Décameron, se distingue autant par l'élégance et l'originalité du style que par la finesse des pensées ; mais il est peu conforme aux bonnes mœurs, et vers la fin de sa vie Boccace voulut, mais en vain, détruire ses ouvrages en prose qui devaient au scandale une partie de leur succès. Il survécut peu à Pétrarque, dont les sages conseils avaient amené une réforme salutaire dans sa conduite et dans ses écrits (1375). Dante, Pétrarque et Boccace forment un véritable triumvirat pour le premier siècle littéraire de la nouvelle Dalle.

« En Espagne, dit un historien moderne, la poésie, dégagée de l'influence arabe et de l'imitation provençale, prit un caractère plus libre, plus original. Elle devint véritablement nationale sous le règne de Jean II de Castille. Santillane, Jean de Ména et Jorge Manrique fixèrent la langue et les divers rythmes poétiques. Ce pays dut la renaissance des bonnes études à un illustre professeur de Salamanque, Antoine de Lebrija, mort en 1522, dont les efforts furent puissamment secondés par le cardinal ministre Ximénès, protecteur éclairé des talents. »

Quant aux autres langues vulgaires qui ne sont point issues du roman, elles restèrent stationnaires pendant la période qui nous occupe, et elles ne nous offrent point de littérature proprement dite. La langue teutonique et ses dérivés ne produisent aucun monument remarquable, et c'est à peine si les Anglais, chez qui le saxon depuis Édouard III est devenu l'idiôme dominant, peuvent citer quelques noms dignes d'être connus, tels que ceux du poète Chaucer, mort en 1400, et du jurisconsulte Fortescue qui fut chancelier sous Henri VI. La langue slave parait condamnée à une impuissance plus grande encore. A part les historiens Pachymère et Jean Cantacuzène, qui fleurirent dans la première moitié du quatorzième siècle, la littérature grecque est frappée d'une complète stérilité. Parmi les Musulmans, Aboulféda écrit en arabe d'utiles ouvrages sur la géographie et l'histoire de son pays et de sa nation ; dans le siècle suivant, le Persan Chefferreddin et l'Égyptien Makrisi suivent avec succès les traces du prince historien.

BEAUX-ARTS ET DÉCOUVERTES. — L'Italie devança aussi les autres nations dans les beaux-arts comme dans tout le reste. En France, en Angleterre, en Allemagne, l'architecture religieuse, connue sous le nom de gothique, produisait encore de magnifiques ouvrages, quoiqu'elle sacrifiât parfois la majesté de l'ensemble à la puérilité des détails ; mais l'architecture civile n'avait pas renoncé à sa lourde uniformité, et des citadelles massives servaient toujours de demeures aux plus grands rois de l'Europe. Cette architecture reçut toutefois une inspiration plus libre dans les riches communes des Pays-Bas. A Louvain, à Ypres, à Bruges, à Liège, à Bruxelles, s'élevèrent des hôtels-de-ville qui purent rivaliser de grandeur et d'élégance avec les cathédrales. La construction des monuments sacrés concorde avec l'affranchissement du peuple par l'Église ; celle des hôtels-de-ville est le symbole de cet affranchissement complet et de l'admission de la démocratie aux droits politiques.

Eu Italie les souverains et les républiques comprirent que les encouragements qu'ils prodiguaient aux lettres et aux sciences seraient insuffisants, s'ils ne protégeaient en même temps les beaux-arts. L'architecture, la sculpture, la peinture, décorèrent à l'envi ces palais où la culture de l'esprit avait introduit tous les agréments de la vie sociale. Florence, Venise, Gènes, Pavie, Milan, Ferrare, s'embellirent de monuments aussi remarquables par l'élégance de l'exécution que par la simplicité du style. En effet si le genre gothique, dont la cathédrale de Milan commencée en 1386 est la dernière et la plus admirable expression, régna longtemps encore en Italie, on peut dire que la réforme commencée par Arnolfe di Lapo eut d'importants résultats même au quatorzième siècle. Au commencement du siècle suivant, le Florentin Brunelleschi, que la vue des monuments de l'ancienne Rome avait fait architecte, porta le dernier coup au gothique. C'est à lui que Florence doit le fameux dôme de sa cathédrale. Il fut suivi dans 'cette voie par ses compatriotes Alberti et Michelozzo. Le Bolonais Fioravanti s'illustra par ses découvertes en mécanique et ses prodigieux travaux qui le firent appeler à la cour de Moscou : nous touchons à Bramante et à Michel Ange.

Entre les mains d'André de Pise, mort en 1330, la sculpture arriva à une rare perfection. Son plus bel ouvrage est la porte du baptistère de l'église de Saint-Jean-Baptiste à Florence, surnommée la porte du paradis. Son compatriote Balducci sculpta le merveilleux tombeau de saint Pierre Martyr à Milan. Donatello de Florence prit les Grecs pour modèles dans ses statues et ses bas-reliefs, et inspira à Corne de Médicis le goût des antiquités. Un autre Florentin Verrochio eut aussi comme sculpteur une grande célébrité et fut le maître de Léonard de Vinci. Lucas de la Robbia et son élève Mazzoni excellèrent dans l'art de faire des ouvrages en terre cuite, d'y modeler des figures et d'y fixer les couleurs par le moyen du feu.

Le créateur de la peinture moderne, Giotto, qui fut aussi un architecte habile, s'éleva au premier rang des artistes de son temps, par ses fresques et ses mosaïques. Il mourut en 1336, comblé d'honneurs et de richesses. Quelques années après, Florence institua, sous le nom de Confrérie de Saint-Luc, la première académie de peinture (1349) ; il ne paraît pas cependant qu'il en soit sorti des hommes éminents dans le cours du quatorzième siècle, et ce qui contribua à retarder les progrès de la peinture, ce fut le scrupule malentendu qui ne voulait admettre que des figures drapées. Mais bientôt cet art s'enrichit d'un procédé nouveau qui eut d'importants résultats. Selon l'opinion commune, la gloire d'avoir découvert ou plutôt retrouvé la peinture à l'huile[7], appartient à deux Flamands les frères Van-Eych, dont le cadet connu sous le nom de Jean de Bruges brilla dans la première moitié du quinzième siècle. Les Italiens affirment que ce fut Antonello de Messine qui apprit à Jean de Bruges, non l'art de détremper les couleurs avec de l'huile, ce qu'on connaissait déjà, mais celui de choisir cette huile et de l'employer de façon que les couleurs en devinssent plus vives et plus durables. Quoi qu'il en soit, cette invention changea totalement le système et les principes de l'art de peindre ; elle fit naître les règles du clair-obscur, et en donnant plus de perfection au coloris, elle prolongea la durée des ouvrages. De cette époque datent des artistes justement es-limés tels que Masaccio qui mourut avant d'atteindre la maturité de son talent, Pietro della Francesca auquel Nicolas V commanda plusieurs peintures du Vatican, Ghirlandajo de Florence, et Léonard de Vinci qui les effaça tous. En même temps la peinture passa les Alpes, et on vit sous Charles VII un portrait en pied de Jeanne d'Arc, à l'hôtel Saint-Paul.

« Les arts dont nous venons de parler donnèrent vraisemblablement aussi naissance à la gravure sur cuivre, dont on trouve des traces certaines vers le milieu du quinzième siècle. On fait communément honneur de cette invention à un orfèvre de Florence nommé Maso Finiguerra, qui doit en avoir fait la découverte vers l'an 1460, en gravant des figures sur de l'argenterie[8]. Baccio Baldini, aussi florentin, André Montegna et Marc-Antoine Raymondi, tous les deux italiens, suivirent les traces de Finiguerra et portèrent cet art à un haut degré. Il n'en est pas moins certain que la gravure sur cuivre fut cultivée et perfectionnée en Allemagne dès sa naissance. Les premiers graveurs de cette nation qui se sont fait connaître par leurs noms ou leurs chiffres dans le quinzième siècle, sont Martin Schœn, peintre et graveur, travaillant à Colmar en Alsace, où il mourut en 1486, les Israel Von Mecheln, demeurant à Bockholt en Westphalie, et Michel Wolgemuth de Nuremberg, maître du fameux Albert Dürer[9]. »

La gravure en bois, que l'on considère comme ayant fourni ridée de l'imprimerie, dut elle-même son origine à la moulure des cartes à jouer. L'usage des cartes, venu de l'Italie, s'établit dès le commencement du quatorzième siècle en Allemagne, où les cartiers formaient déjà un métier quatre-vingts ans avant l'invention de l'imprimerie. Les modèles et les formes propres à l'impression de ces cartes donnèrent sans doute l'idée de graver aussi sur bois des images tirées de l'histoire sainte et accompagnées de légendes pour en expliquer le sens. Ces impressions sur des planches de bois solides et gravées, en usage à la Chine dès l'an 932 et pratiquées par Coster de Harlem dont les essais datent de 1430, produisirent à leur tour l'art typographique. Cette précieuse découverte se compose de deux inventions distinctes, celle de la mobilité des caractères et celle de la fonte. La première appartient à Jean Gutenberg gentilhomme de Mayence ; qui inventa les caractères mobiles et s'en servit pour la première fois à Strasbourg en 1436 ; la seconde est attribuée communément à Pierre Schœffer de Gernsheim, et eut lieu à Mayence vers 1452.

Sénateur noble de Strasbourg et marié à une demoiselle de cette ville, Gutenberg y cultiva pendant vingt ans toutes sortes d'arts occultes et notamment celui de l'imprimerie en caractères mobiles, et s'associa pour l'exploitation de cette découverte avec quelques riches bourgeois de Strasbourg[10]. De retour dans sa patrie, il y contracta en 1450 une nouvelle société avec Jean Fust, citoyen de Mayence. « Cette seconde société ne dura que cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'on croit pouvoir placer l'invention de la fonte des caractères, celle des poinçons et des matrices, à l'aide desquels l'art typographique fut porté à sa perfection. Des contestations survenues entre les nouveaux associés ayant fait rompre leur société en 1455, Fust se fit adjuger la presse de Gutenberg avec tout l'attirail d'imprimerie qui lui avait été hypothéqué. Cependant Gutenberg ayant remonté depuis une presse, continua à imprimer jusqu'à sa mort arrivée vers 1468. Aucun des livres sortis, soit à Strasbourg soit à Mayence, des presses de cet homme célèbre ne porte le nom de l'inventeur ni la date de l'impression, soit que Gutenberg en ait fait mystère, soit que le préjugé de la caste à laquelle il appartenait l'ait empêché de s'en faire gloire. Fust, au contraire, se vit à peine maitre des presses de Gutenberg, qu'il ambitionna de mettre fastueusement son nom et celui de Pierre Schœffer, son gendre, au bas du fameux psautier qu'il publia en 1457[11]. » Bientôt les éditions de la Bible et du Psautier se multiplièrent ; et si l'imprimerie s'introduisit lentement dans les autres contrées, elle fut du moins cultivée de bonne heure et avec succès en Italie. Des Allemands établirent des presses à Rome et surtout à Venise, où Alde Manuce le vieux s'illustra par ses belles éditions principes des classiques. De 1457 à 1500, on compte jusqu'à treize cent trois auteurs imprimés.

Le papier de linge connu au treizième siècle, commençait à devenir commun peu de temps avant la découverte de l'imprimerie. Il est probable que les premiers essais en grand de ce papier eurent lieu dans les pays septentrionaux où le chanvre et le lin étaient pins particulièrement cultivés. Du moins, c'est en Allemagne que l'on trouve le plus de monuments à cet égard, et la fabrique du papier de linge établie à Nuremberg en 1360, n'est pas vraisemblablement la plus ancienne.

A la fin du treizième siècle, l'Anglais Roger Bacon avait cherché à faire entrer les sciences dans une voie de progrès ; à son exemple l'Espagnol Raymond Lulle entreprit de réformer la philosophie par les sciences, et conçut même, sous Philippe-le-Bei, le projet d'une croisade scientifique[12]. Mais ces tentatives furent infructueuses, et les savants restèrent absorbés par l'étude presque exclusive de l'astrologie et de l'alchimie. Les recherches prodiguées sur un terrain si stérile produisirent cependant quelques découvertes utiles. L'invention ou plutôt le perfectionnement des horloges à roues[13], prépara les progrès de l'astronomie proprement dite, en lui préparant des moyens d'observation plus sûrs pour calculer le temps, et la distillation appliquée au vin servit puissamment, par la découverte de l'alkool, la chimie pharmaceutique[14].

Après l'invention de l'imprimerie, il nous reste à parler de la poudre à canon et de la boussole, dont le perfectionnement marque aussi la fin du moyen âge. L'application de la poudre à l'art militaire est un fait complexe qui renferme en lui plusieurs découvertes successives : celle du salpêtre et de sa propriété qu'on appelle détonation ; le mélange du salpêtre avec le soufre et le charbon ; l'application de la poudre à des feux de joie ou d'épouvante ; son emploi comme agent ou puissance motrice pour jeter des pierres, des boulets et autres corps pesants et enflammés, son emploi pour faire sauter des mines et détruire les ouvrages de fortification. La détonation du salpêtre et la composition de la poudre, connues depuis longtemps des Chinois et des Arabes, furent indiquées par Roger Bacon, qui n'ignorait pas ses effets, du moins dans les feux de réjouissance. Mais la poudre était encore le secret de quelques alchimistes lorsque déjà les Maures espagnols l'employaient dans les siéges. Ils s'en servirent certainement au siège de Baeza en 1312, et peut-être plus tôt. De l'Espagne, l'usage de la poudre et du canon passa en France vers le milieu du quatorzième siècle, comme le prouvent plusieurs comptes d'artillerie portant la date de 1338, 1342, 1345[15], et de là il se répandit dans les autres états de l'Europe. L'application de la poudre à la destruction des ouvrages de fortification ne date que de la fin du quatorzième siècle, et les Génois pratiquèrent pour la première fois des mines au siège de Séranessa en 1487. « L'Introduction des bombes et mortiers parait antérieure. On en attribue l'invention en Europe à Sigismond Pandolphe Malatesta, prince de Rimini, mort en 1467 ; mais en France on ne s'en servit que depuis le règne de Louis XIII. Les mousquets et les fusils commencèrent à s'introduire dans les armées avant la première moitié du quatorzième siècle, et l'empereur Sigismond amena en 1432, en Toscane, une garde de cinq cents hommes armés de mousquets. Ils étaient d'abord sans ressorts jusqu'en 1517, où les premiers fusils ou pistolets à ressorts furent exécutés à Nuremberg.

« Plusieurs circonstances arrêtèrent les progrès des armes à feu et de la nouvelle artillerie. L'habitude faisait préférer les anciennes machines de guerre ; la construction du canon était imparfaite, la fabrication de la poudre mauvaise, et l'on regardait assez généralement la nouvelle arme comme contraire à l'humanité[16] et comme très-propre à amortir la bravoure militaire. Les chevaliers surtout, dont toute la science était rendue inutile par les armes à feu, s'opposèrent de toutes leurs forces à leur introduction[17]. » Mais l'artillerie l'emporta, et cette révolution de tactique fut aussi une révolution sociale. Les hautes tours crénelées ne purent plus mettre les seigneurs rebelles ou les bourgeois turbulents à l'abri de la vengeance des rois, qui amenaient avec eux non-seulement des soldats, mais des canons. Les tyrannies subalternes furent détruites, et l'artillerie, en donnant la science pour auxiliaire à la valeur, rendit impossible une nouvelle invasion de barbares.

L'imprimerie avait rapproché les hommes en facilitant les communications de la pensée ; la boussole rapprocha les mondes en ouvrant l'Océan aux navigateurs. Cet instrument, depuis longtemps connu des Provençaux sous le nom de marinette, ne fut rectifié que peu à peu, et les Anglais, qui devaient en faire le principal instrument de leur puissance, eurent aussi la plus grande part à ces corrections[18]. Sous Édouard III, un moine d'Oxford, Linna, s'en servit pour explorer les mers du Nord et pénétrer jusqu'en Islande. Ce fut à l'aide de l'aiguille aimantée que les Espagnols et les Portugais firent leurs premières découvertes qui allaient les conduire en Amérique et aux Indes ; et au milieu du quinzième siècle la boussole était connue dans toute l'Europe. « Alors seulement, dit M. Filon, furent possibles les grandes expéditions et les voyages de long cours. L'Européen, qui jadis rasait timidement les côtes, put se laisser emporter sans crainte au souffle qui enflait sa voile. Le navigateur ne tint plus ses regards attachés au rivage, comme le disciple ne jura plus sur la parole du maitre. Les sources de la richesse furent renouvelées en même temps que celles de la science, et l'horizon grandit aux regards de l'homme aussi bien que dans sa pensée. »

 

FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME

 

 

 



[1] De grandes discussions se sont élevées sur le véritable auteur de l'Imitation. La plupart des critiques se sont partagés entre Gerson, mort en 1429, et Thomas à Kempis, mort vers 1470. Mais les auteurs les plus modernes et les plus compétents se décident en faveur de Gerson.

[2] « Vous diriez, écrivait Robert Gaguin, que ces pauvres volumes sont des lions indomptés, ou des furieux et des démoniaques qui vont s'élancer sur ceux qui les regardent, et que leurs auteurs sont des lépreux ou des pestiférés qu'il faut écarter avec soin. »

[3] Voyez TIRABOSCHI, Hist. génér. de la Littérat, d'Ital., abrégée par LANDI.

[4] Les anciens monastères, jadis les asiles des lettres, étaient bien déchus de cet antique honneur. Boccace raconta à Benvenuto d'Imola qu'ayant visité la bibliothèque du mont Cassin, il l'avait trouvée tout ouverte et les livres poudreux, moisis, presqu'en lambeaux ; qu'alors un des moines lui avait dit que l'avarice et l'ignorance de ses confrères étaient cause de cette destruction.

[5] Cino, mort en 1336, ne fut jamais le maitre de Pétrarque, et l'abbé de Sade a été induit en erreur par une lettre puisée dans le recueil apocryphe de Doni.

[6] Quant aux historiens latins de l'Italie, pendant cette période, les plus connus sont François Pepin de Bologne, Albertin Musato mort en 1329, et surnommé le second Tite-Lice des Padouans, et le doge de Venise André Dandolo, mort en 1354.

[7] Voyez le chap. LXI.

[8] Il y a cependant lieu de douter que ce soit précisément Finiguerra à qui la première idée de ce genre de gravure appartienne, puisqu'on trouve dans différents cabinets de l'Europe, des feuilles de gravure en cuivre d'une date plus ancienne que celle qu'on assigne à Finiguerra.

[9] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 352.

[10] Ce fait est constaté par un document curieux conservé à la bibliothèque publique de Strasbourg. C'est l'original d'une enquête ordonnée par les magistrats de cette ville, en 1439, à l'occasion d'un procès que les héritiers d'André Drizehn, un des associés de Gutenberg, avaient intenté à ce dernier. Il en résulte positivement que dès 1436 il existait une presse à Strasbourg sous la direction de Gutenberg, et dans la maison de Drizehn ; que cette presse, servant à imprimer, contenait des formes fermées par des vis, et que les caractères gravés ou sculptés que renfermaient ces formes étaient mobiles.

[11] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 350. La notice de Fust qui mentionne les-principales circonstances de l'impression du Psautier, mérite d'être transcrite ici : Prœsens Psalmorum codex venustata capitalium decoratus, rubricationibusque sufficienter distinctus, adinventione artificiosa imprimendi ac caracterizandi, absque calami ulla exaracione, sic effigiatus et ad eusebiam Dei industrie est consummatus per Johannem Fust, civem Maguntinum et Petrum Schœffer de Geroszheim : anno Domini millesime CCCCLVII in vigilia Assumptionis.

[12] Il obtint du concile de Vienne qu'on établit dans toute la chrétienté des écoles pour les langues orientales. On devait créer à Bologne, à Paris, à Oxford, à Salamanque, à Rome, deux chaires pour l'hébreu, deux pour l'arabe, et deux pour le chaldéen ; niais cette grande pensée ne pouvait recevoir son exécution complète qu'après la prise de Constantinople.

[13] On ignore si les horloges dont il est question dans les ouvrages de Boëce et de Cassiodore et celles que Gerbert construisit à Magdebourg étaient réellement des horloges à roues. Mais il est certain que ce système était parfaitement connu et appliqué en France et en Italie, au quatorzième siècle. Ce fut tin astronome français qui répara la belle horloge à roues que Jean Dondi avait construite à Pavie.

[14] Les Arabes d'Espagne avaient appliqué aux plantes odoriférantes les procédés de distillation qu'ils avaient inventés. Arnaud de Villeneuve, à Montpellier, en fit l'application au vin en 1314 ; mais le nom arabe de ce produit peut faire supposer que l'alchimiste languedocien importa le premier en France l'eau-de-vie, sans en avoir été l'inventeur.

[15] Ce dernier seul parait bien authentique. C'est une quittance donnée par un artilleur du roi au trésorier de la sénéchaussée de Toulouse. (Vaissette, Histoire générale du Languedoc, t. IV, preuves, 202.)

[16] Pétrarque parle de l'invention du canon comme d'une œuvre infernale. (De Remed. utr. fortun., lib. I, dial. 99.)

[17] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 356.

[18] C'est de leur langue que viennent les noms compas de mer (mariner's compass) et boussole (boxel). Ce dernier mot signifie la petite boite dans laquelle l'aiguille est enfermée.