Supériorité littéraire
de l'Italie. — Principales universités. — Ockam. — Gerson. Victoire des
Nominalistes. — Décadence de la scolastique. — Principaux jurisconsultes et
médecins de l'Italie. — Renaissance des lettres grecques. — Léonce Pilate. —
Manuel Chrysoloras. — Bessarion. — Académie platonicienne des Médicis. —
L'étude du grec portée en France et en Angleterre. — Recherches relatives aux
manuscrits des classiques latins. — Bibliothèques. — Collections
d'antiquités. — Littérature française. — Froissart. — Alain Chartier. —
Compositions diverses. — Origine du théâtre. — Littérature italienne. —
Poésie. — Dante. — Pétrarque. — Prose. — Boccace. — Littérature espagnole. —
Stérilité des littératures allemande, slave et grecque. — Architecture. —
Brunelleschi. — Sculpture. — Giotto. — Peinture à l'huile. — Gravure sur
cuivre. — Gravure en bois. — Imprimerie. — Jean Guttenberg. — Fust et Pierre
Schaeffer. — Papier de linge. — Inventions diverses. — Détails sur
l'application de la poudre à l'artillerie. — Résultats. Perfectionnement de
la boussole.
L'Europe
au treizième siècle, avait paru sur le point de sortir des ténèbres de la
barbarie pour entrer dans une voie nouvelle de progrès et de lumières ; mais
les guerres sanglantes et les calamités de tout genre qui signalent la
période historique que nous venons de parcourir arrêtèrent ou du moins
retardèrent dans son essor la civilisation renaissante. Les langues
vulgaires, si l'on en excepte la France et surtout l'Italie, restèrent à peu
près stationnaires et produisirent peu d'ouvrages remarquables. Toutefois la
chute du réalisme et la décadence de la scolastique qui en fut la suite
donnèrent à l'esprit humain plus d'indépendance et de force. Ce grand fait
littéraire concorde avec la renaissance des lettres classiques, dont la
principale gloire revient aussi à l'Italie. En même temps la ruine de
l'empire byzantin a pour résultat de propager en Europe la connaissance et le
goût des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cet événement imprime une impulsion
décisive au mouvement intellectuel que seconde encore l'inappréciable
découverte de l'imprimerie. LITTÉRATURE LATINE. - COMMENCEMENT DE LA RENAISSANCE. — Quoique réduite, à s'exercer
dans les limites étroites de la scolastique, qui absorbait en elle toutes les
hautes études, l'activité des esprits est suffisamment démontrée par le
nombre des universités qui s'établirent au quatorzième et au quinzième siècle.
Les principales furent : en France, celle d'Avignon (1308), d'Orléans (1312), d'Orange (1365), d'Aix (1409), de Dôle (1423), de Poitiers (1431), de Bordeaux (1440), de Besançon (1450), de Caen (1452), de Valence en Dauphiné (1454), de Bourges (1466) ; en Ecosse, celle de
Saint-André (1411),
de Glascow (1453),
d'Aberdeen (1477)
; en Flandre, celle de Louvain (1420) ; en Suisse, celle de Bâle (1459) et de Fribourg (1460) ; en Italie, celle de Rome (1300), de Pise (1339), de Florence (1349), de Pavie (1360), de Ferrare (1391), de Turin (1405) ; en Allemagne, celle
d'Heideiderg (1386),
de Cologne (1388),
d'Erfurth (1389),
d'Ingolstadt (1410),
de Leipsick (1410),
de Tubingue (1477),
sans compter celle de Vienne en Autriche reconstituée en 1365. La Bohème, la
Pologne et la Hongrie eurent les leurs à Prague (1348), à Cracovie (1364), à Rude (1465). L'université d'Upsal fut
réformée en 1477, et l'année suivante, s'éleva celle de Copenhague. Parmi
tous ces corps enseignants, l'université de Paris continua à tenir le premier
rang, et à l'époque du schisme ses décisions furent prises pour règles dans
les graves questions de dogme et de discipline qui agitaient l'Europe. Mais
en s'occupant activement de réformer l'Église, elle éprouvait aussi le besoin
de se réformer elle-même et de mettre un terme aux excès dont se rendaient
coupables quelques-uns de ses membres. Les cardinaux de Montaigu et de
Blandiac, légats d'Urbain V, y rétablirent l'ordre en 1366. Le cardinal
d'Estouteville, légat de Nicolas V, en fit autant sous Charles VII (1452). L'Université comptait alors
vingt-cinq mille étudiants. En perdant une partie de ses privilèges abusifs,
elle conserva toujours la suprématie qui la distinguait. A son
exemple, les universités prêtèrent constamment leur appui aux rois contre les
papes. Parmi ceux qui se signalèrent dans cette lutte on peut citer Jean de
Paris, fameux dominicain, qui prit la défense de Philippe-le-Bel contre
Boniface VIII, et l'Anglais Guillaume d'Ockam, qui soutint contre la cour
d'Avignon les droits de l'Empire et de la couronne de France. « Si je puis
compter sur votre épée, écrivait-il à l'empereur Louis de Bavière, vous
pouvez compter sur ma plume. » Ockam porta dans la philosophie la même
indépendance que dans la politique, et combattit avec une égale ardeur le
despotisme des opinions dominantes, en réclamant contre la victoire
d'Aristote et du réalisme. Déjà un célèbre docteur, Durand de Saint-Pourçain,
avait préparé la chute du réalisme, qu'il avait d'abord défendu. Ockam après
lui, déclara que les idées générales n'ont aucune réalité hors de l'esprit,
et qu'elles ne sont que des abstractions. Nicolas Oresme et Pierre d'Ailly
appuyèrent cette doctrine qui trouva un éloquent soutien dans le fameux
Gerson. Jean Gerson, né près de Rethel en 1363, avait étudié au collège de
Navarre. A vingt-cinq ans il fit partie d'une députation envoyée à Clément
VII par l'Université contre les dominicains. A trente ans nous le voyons
chancelier de l'université de Paris. Il reprend l'œuvre d'Ockam et contribue
à la victoire des universités sur la papauté. Jeté au milieu d'une époque de
troubles sanglants, il impose le respect par sa fermeté et par sa vertu :
« Donnez, s'écrie-t-il, que on occira un pour dire vérité,
quoy de la ? il en venra plutôt en gloire éternelle et sera deslivré de
grande méchante. » En effet, ce qui domine chez Gerson, c'est une
exaltation mystique mêlée à un découragement profond et à une tristesse
résignée. Aussi lui a-t-on attribué le livre sublime de l'Imitation de
Jésus-Christ[1]. Il n'est pas rare de voir les
malheurs du temps frapper les grandes âmes et se refléter dans les œuvres de
l'esprit. Après
Gerson, Nicolas de Clémangis continua à battre en brèche le réalisme ; mais
la lutte n'en fut pas moins soutenue de part et d'autre avec assez de
violence pour que Louis XI, dans un édit qui fait peu d'honneur à son
jugement, ordonnât d'enchaîner et de clouer les livres des nominalistes[2], et condamnât ceux-ci au
bannissement. Cet édit que le roi révoqua lui-même en 1481, eut au contraire
pour résultat d'assurer la victoire des nominalistes : tout le monde voulut
embrasser les opinions persécutées. L'abandon de l'ancienne doctrine, en annonçant
l'émancipation de la philosophie à l'égard de la théologie, marqua la chute
de la scolastique proprement dite et le discrédit où étaient tombées les
disputes captieuses et passionnées. L'argumentation syllogistique et la manie
des controverses se perpétua longtemps encore dans les écoles ; mais le mot quodlibet
dont s'était servie l'orgueilleuse érudition de la scolastique, finit par
perdre son sens et ne désigna plus qu'un jeu d'esprit indigne d'occuper un
homme grave. Les
écoles en Italie furent moins asservies à la scolastique que les universités
de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Aussi trouvons-nous dans ce pays des
noms remarquables en jurisprudence et en médecine. L'étude des lois civiles
cultivée avec ardeur à Padoue, à Bologne, et dans d'autres villes, produisit
des jurisconsultes éminents, tels que Jacques Belvise, François Ramponi, Cino
de Pistoie qui, outre ses poésies italiennes, est connu par son volumineux Commentaire
sur les neuf premiers livres du Code ; André d'Isernia, Nicolas Spinello,
tous deux conseillers de la reine Jeanne Ire ; le fameux Bartole de
Sasso-Ferrato, Balde son élève, le Padouan Capodilista, et Antonio de
Pratovecchio qui compila avec un rare discernement les lois lombardes et les
constitutions impériales. Parmi les canonistes, le Bolonais Jean d'André, le
Toscan Lapo de Castiglionchio et le cardinal Zabarella s'illustrèrent par
leur savoir[3]. La médecine, malgré les
mordantes railleries de Pétrarque, justifia l'antique réputation que l'école
de Salerne avait procurée à l'Italie. Dino del Garbo, Marsile de Santa-Sofia,
Mondino de Bologne et Hugues de Sienne jouirent de leur temps d'une considération
méritée. Mais
c'est surtout par l'initiative qu'elle prit dans la renaissance des lettres
classiques que l'Italie, au quatorzième et au quinzième siècle, se plaça à la
tête de la civilisation européenne. Elle sentit avant les autres nations le
besoin de puiser aux sources pures de l'antiquité, et ses principaux
écrivains tinrent à honneur d'étudier et de faire connaître les plus beaux
génies de la Grèce et de Rome. Le
poète Pétrarque, dont nous indiquerons plus loin l'influence et les ouvrages,
consacra la plus grande partie de sa vie et de sa fortune à la recherche des
anciens manuscrits, et son exemple inspira à ses contemporains une vive
émulation. En 1339 et 1342, il prit des leçons de grec du moine calabrais
Barlam qui mourut évêque de Gérase. Mais il fit peu de progrès dans cette
langue. Boccace, ami et contemporain de Pétrarque, donna à l'étude du grec
plus de soin et de persévérance, et il fit établir à Florence la première
chaire de langue hellénique, en faveur d'un autre Calabrois, Léonce Pilate (1360). Homère, oublié depuis si
longtemps, retrouva un interprète digne de lui. Léonce donna de l'Iliade et
de l'Odyssée une bonne traduction latine que Boccace copia de sa main et
envoya à Pétrarque. Mais le professeur ne tarda pas à retourner en Grèce et
mourut au moment où entraîné par l'instabilité de son humeur chagrine, il
revenait en Italie. Après lui, l'enseignement public du grec resta interrompu
pendant plus de vingt ans, malgré les efforts de Boccace. Mais le
rapprochement tenté entre les églises grecque et latine et les progrès
menaçants des Turcs nécessitèrent des rapports plus fréquents et plus suivis
entre l'Orient et l'Occident. Manuel Chrysoloras, envoyé de l'empereur Manuel
Paléologue auprès des puissances chrétiennes, se fixa à Florence après s'être
acquitté de sa mission, et y fit des lectures publiques qui attirèrent une
foule de savants (1397).
L'enthousiasme qu'il excita décida une foule de ses compatriotes à un exil
volontaire, et ils furent retenus en Italie par les bienfaits des princes.
Celui d'entr'eux qui parvint à la plus haute fortune fut Bessarion, qu'Eugène
IV décora de la pourpre romaine en récompense de son mérite. Bessarion
établit dans son palais une académie platonicienne, dont il dirigeait
lui-même les délibérations, et devint le Mécène de tons les Grecs qui,
prévoyant l'esclavage prochain de leur patrie, venaient chercher sous
d'autres cieux la liberté et la gloire. Parmi eux se distinguèrent Théodore
Gaza et Démétrius Chalcondyle. Lorsqu'enfin Constantinople fut tombée sous le
joug des Turcs, les Grecs fugitifs surent reconnaître l'hospitalité généreuse
qu'on leur accordait, en apportant aux Italiens les ouvrages encore inconnus
des orateurs et 'des poètes d'Athènes ; et ce fut deux fois le sort de la
Grèce d'instruire et d'embellir l'Occident. Ces
illustres étrangers formèrent de savants élèves, tels que Manetti et Marsile
Ficin, qui devinrent maîtres à leur tour. Mais les nouveaux philosophes
hellénistes se trouvèrent divisés d'opinions au sujet de Platon et
d'Aristote, et trop souvent leur désunion éclata en aigres disputes et en
traités virulents. Cependant la plupart s'attachèrent à la philosophie
platonicienne dont Gemistus Pletho avait exposé nettement les principes au
concile de Florence (1439). Côme de Médicis se déclara ouvertement pour les Platoniciens et
voulut fonder dans ses jardins une nouvelle académie. Marsile Ficin contribua
puissamment à populariser les écrits de Platon par la traduction qu'il eu fit
et qui fut publiée vers 1470 par les soins des Médicis. Il fut aussi
l'organisateur de l'académie florentine. Dans
les autres contrées de l'Europe, l'étude du grec ne pénétra que
très-lentement. En 1458, cinq ans après la prise de Constantinople, Grégoire
Tiphernas donna le premier des leçons de grec à Paris ; mais cette tentative
n'eut pas de suite, et à part les travaux isolés de quelques érudits, on peut
dire que la littérature grecque fut tout-à-fait négligée en France jusqu'au
règne de François Pr. En Angleterre, ce ne fut que sous Henri VII que trois
élèves de l'école de Florence parvinrent après une vive opposition à
introduire l'étude du grec dans l'université d'Oxford. L'ardeur
des Italiens pour les lettres grecques ne les empêcha pas de travailler à la
restauration d'une autre littérature qui chez eux était nationale. Par
lui-même ou par ses amis, Pétrarque explora les plus célèbres abbayes pour y
retrouver des manuscrits latins, et ses recherches furent souvent heureuses.
Boccace copia de sa main un grand nombre de ses précieux ouvrages, et un
autre Toscan, Colluccio, Salutato rendit aux lettres classiques un éminent
service en corrigeant les textes altérés et en les dégageant des maladroites
additions de l'ignorance. Dans le siècle suivant, le Pogge se distingua par
son zèle fructueux et infatigable. C'est ainsi que furent retrouvés en partie
ou quelquefois complétés les écrits de Cicéron, de Quintilien, de Valerius Flaccus,
de Vitruve, de Priscien, de Lactance, de Silius Italicus, de Lucrèce, de
Manilius, de Columelle, de Salvien, de Plaute, de Pline-le-Jeune, etc. Pendant
que les chefs-d'œuvre du génie des anciens sortaient de la poussière des
cloîtres[4], on exhumait avec une égale
activité les statues, les vases, les médailles et tous les monuments des arts
qui avaient illustré les Grecs et les Romains. Ces recherches donnèrent lieu
à la fondation des bibliothèques et des cabinets d'antiquités. Les livres de
Pétrarque furent dispersés après sa mort ; mais il fit hommage à l'empereur
Charles IV de sa collection de médailles, la plus ancienne dont il soit fait
mention. La bibliothèque de Salutato fut vendue par ses enfants ; celle de
Boccace passa au couvent des Augustins de Florence. Mais l'exemple de ces
trois savants inspira aux princes l'idée d'établir des grands dépôts de
livres. Le roi Robert de Naples donna à cet égard un exemple suivi eu France
par Charles V. Les princes d'Est à Ferrare, Jean Galéas à Pavie, les
Gonzagues à Mantoue rassemblèrent avec soin les manuscrits et les objets
d'art. Corne de Médicis agrandit et enrichit la bibliothèque de Niccoli à
Florence et la rendit publique conformément au vœu du donateur ; les papes
s'associèrent à ce grand mouvement, et Nicolas V fonda celle du Vatican. Pie
II (Æneas
Sylvius) fut le
zélé protecteur des lettres qui avaient fait sa fortune, et si Paul II
persécuta cruellement Platina et les académiciens de Rome, il ne resta pas
insensible aux merveilles des arts qu'il fit déposer dans un palais bâti au
pied du Capitole. A la persuasion de Donatello, Côme de Médicis fonda aussi
une précieuse collection et encouragea de son argent les travaux et les
voyages de Cyriaque d'Ancône, le plus fameux antiquaire de l'époque. Ce fut
dans sa famille que Léon X (Jean de Médicis) puisa ce goût des arts et cette libéralité
éclairée qui ont attaché son nom au siècle de la Renaissance. LANGUES VULGAIRES ISSUES DU ROMAN. - LITTÉRATURE FRANÇAISE, ITALIENNE ET
ESPAGNOLE. —
Jusqu'au quatorzième siècle, la langue et la poésie française avaient semblé
plus hâtives que la langue et la poésie italienne. A partir de cette époque
les rôles changent. C'est aux événements qu'il faut demander la cause de
cette inégalité. L'anarchie et la guerre étrangère ralentissent le progrès de
la littérature vulgaire en France, au moment où la littérature italienne
arrive à un développement rapide avec Dante, Pétrarque et Boccace. Cependant,
si la part du peuple est bien faible encore dans les ouvrages de l'esprit, la
littérature subit l'empreinte des révolutions sociales et change de
direction. Les grands poèmes chevaleresques deviennent des histoires épiques
en prose poétique. Les romans en vers cèdent la place aux fabliaux en prose,
et ce genre populaire, qui attaque de préférence les vices du clergé, prend
de bonne heure un ton mordant et satirique, comme dans le dialogue de Salomon
et de Morolf. En même temps la langue se débrouille et commence à prendre de
la clarté et de l'harmonie. Froissart, né à Valenciennes en 1333, compose sa
chronique en historien voyageur. Il court la France, l'Italie, l'Angleterre,
les Pays-Bas, le faucon au poing, les lévriers en laisse, racontant ce qu'il
voit et ce qu'il entend. En Angleterre, il présente à Edouard III un beau
livre de poésie, bien relié, avec des cadenas d'or et de riches peintures.
L'absence d'une distribution savante et systématique, la naïveté et la
vivacité du récit, la peinture des mœurs font du livre de Froissart une
lecture fort attachante. Nous remarquons après lui les mémoires relatifs à
Duguesclin et ceux de Christine de Pisan consacrés à la gloire de Charles V.
Ce prince avait coutume de dire : « Les clerçs où est sapience on ne peut
trop honorer, et tant que sapience sera honorée en ce royaume il continuera à
prospérité ; mais quand déboutée y sera, il décherra. » Aussi, le beau moment
des lettres, au quatorzième siècle, est-il le règne de Charles V. C'est à lui
que fut adressé le fameux Songe du vergier, peut-être composé par son
ordre et que l'on attribue à son conseiller Raoul de Presle. Ce dialogue,
écrit dans le goût de celui de Morolf, est dirigé contre la puissance
ecclésiastique. On reconnaît aussi l'influence de Charles V dans l'ouvrage
assez peu connu qui a pour titre Le livre des bergers et bergères, par Jehan
de Brie le bon berger. Ce petit traité, plein d'humanité et de douceur,
contient des conseils utiles pour la conduite et l'éducation des troupeaux ;
mais on y saisit aisément des allusions politiques qui indiquent un auteur
habitué au maniement des affaires. Viennent ensuite les mémoires de Boucicaut
dont le français est déjà plus net que celui de Froissart, les chroniques de
Monstrelet et de Juvenal des Ursins, et les ouvrages du docte Alain Chartier,
honoré d'un baiser par la sage et malheureuse dauphine Marguerite d'Écosse.
Dans son poème des Quatre Dames (quadriloge) composé sur la bataille
d'Azincourt, Chartier exprime des sentiments naturels et patriotiques.
Chacune des dames raconte son amour et sa douleur : elles aimaient quatre
guerriers : un d'eux est captif, un autre tué, le troisième a disparu, le
quatrième s'est enfui ; la plus malheureuse est celle qui pleure sur
l'honneur de son amant. Ainsi la littérature, en prenant pour texte les
événements du jour, commence à sortir de la fiction et à s'identifier avec le
sentiment populaire. On doit
faire aussi mention de quelques autres ouvrages qui parurent vers la même
époque. Plusieurs seigneurs et gens de lettres, attachés à la cour de
Philippe-le-Bon, rédigèrent les cent nouvelles nouvelles en
collaboration avec ce prince et avec le dauphin Louis, alors exilé. Un peu
auparavant (1458)
Antoine de la Salle, mort en 1461, publiait sous le titre de Plaisante
Chronique, le roman du Petit Jehan de Saintré, et son contemporain
Rasse de Brinchamel, l'Histoire de Floridan et de la belle Ellinde. Les
poésies de Charles, duc d'Orléans, nous prouvent ce que l'idiome français,
manié par un esprit distingué, pouvait fournir alors en tours gracieux et en
créations heureuses, quoique la langue poétique fût bien rude encore. Poète
du cœur quand il regrette la France, le prisonnier d'Azincourt sait parfois
employer la raillerie et la satire. Citons après lui Michault, auteur du Doctrinal
de cour et de La Danse des aveugles, et Villon ce poète pauvre et
débauché qui manqua d'être pendu et qui rima son grand testament, le
dernier de ses ouvrages, l'année même de la mort de Charles VII (1461). Villon, pour l'ironie
grossière et mordante, est l'héritier du fabliau populaire et annonce de loin
Rabelais. Cependant, malgré les progrès qu'attestent le quadriloge et les
œuvres de Villon, la langue française ne devait arriver à sa perfection
qu'après tous les autres idiomes venus du latin. Le
théâtre, qui tient une si grande place dans les littératures modernes, était
encore dans l'enfance, et la poésie dramatique, à peine née au quatorzième
siècle, resta longtemps enveloppée dans les langes de sonberceau. Il est vrai
qu'en Angleterre, sous Henri Ier, le moine Geoffroy avait fait jouer par ses
élèves les Miracles de Sainte-Catherine, et qu'on avait vu des
représentations de Mystères sous Philippe-Auguste. Mais les tours de
jongleurs et les spectacles de machines, dans le genre du divertissement que
Charles V donna à son oncle l'empereur Charles IV quand celui-ci vint à
Paris, eurent longtemps le privilége d'amuser la foule. Peu à peu la comédie
bouffonne naquit au milieu du drame religieux, et la sotie se plaça au même
rang que le mystère. En 1402, le théâtre prit en France quelque consistance,
et un édit de Charles VI autorisa une confrérie dramatique connue sous le nom
de Confrérie de la Passion. Plus tard, les mystères, considérés comme une
profanation des choses saintes, furent prohibés, mais sans cesser
entièrement. On chercha alors à exploiter les contes et les nouvelles en
vogue, par exemple, la Griselidis de Boccace, qui fut jouée par la
confrérie de la Bazoche. Les auteurs de farces et de soties s'attaquèrent
aussi à tout ce qui était puissant dans l'Église et dans` l'État. Mais les
limites qui furent imposées à la licence du théâtre rendirent la satire moins
personnelle et l'amenèrent à railler les ridicules ou les vices sous une
forme générale, dont on trouve le premier et remarquable exemple dans la
farce de Pathelin composée sons Louis XI. Ainsi la France posséda les
éléments d'un théâtre national avant les autres peuples occidentaux. Mais on
doit dire qu'en France comme en Italie, la littérature dramatique ne se
constitua réellement que par l'imitation du théâtre grec ou romain. La
supériorité littéraire de l'Italie pendant la période qui nous occupe
s'explique aisément par la position exceptionnelle de ce pays. Partagée entre
une foule de souverains qui luttaient de magnificence comme ils étaient
divisés d'intérêts, l'Italie offrait aux gens de lettres, aux savants, aux
artistes, autant de palais hospitaliers qu'il y avait de princes rivaux. Ce
patronage acquis au mérite permettait aux écrivains de changer de séjour sans
changer de patrie, et au milieu des discordes civiles faisait fleurir les
arts de la paix. Les républiques suivirent l'exemple des princes, et les
citoyens opulents employèrent leurs richesses à l'encouragement des lettres
et des arts. Nous avons déjà indiqué le rôle des Médicis à Florence ; cette
famille plébéienne, dont le commerce avait fait la grandeur, comprenait que
l'opulence est un avantage vulgaire, si on ne l'applique qu'aux besoins
matériels de la vie. Dante
Alighieri ouvre glorieusement le quatorzième siècle. Proscrit par les Noirs,
après avoir servi avec zèle Florence sa patrie, cet homme illustre trouva un
asile à la cour du grand Cane della Scala. Son caractère rude et austère
ayant déplu au souverain de Vérone, il se retira chez le marquis Malaspina,
puis à Gubbio et à Padoue, voyagea en France où il fit admirer à Paris
l'étendue de ses connaissances, et revint mourir à Ravenne le 14 septembre
1321. Les Vénitiens lui firent élever un tombeau magnifique, et les
Florentins portèrent en triomphe l'image de celui qu'ils avaient persécuté.
Son principal titre de gloire est la Divine Comédie, où l'idiome
toscan s'éleva à une énergie dont il ne paraissait pas susceptible. Sous
forme d'une vision, Dante se montre dans cette trilogie immortelle
philosophe, théologien, moraliste et historien profond. Il y arrive à une
perfection de style qu'on retrouve, bien qu'à un degré moins éminent, dans la
Vita nuova et le Convivio, ouvrages de sa jeunesse. Il écrivit
aussi, mais en latin, deux traités, l'un De Monarchia où il se déclare
franchement gibelin, l'autre De Vulgari eloquio qui contient d'utiles
études sur la langue italienne et ses dialectes. L'admiration
que la Divine Comédie excita dès son apparition n'empêcha point la critique
de s'exercer à son sujet : c'est ce que prouve le poème de l'Acerba
écrit à cette époque par le malheureux Cecco d'Ascoli. Philosophe et
astrologue plus encore que poète, Cecco fut accusé d'hérésie et n'échappa à
l'inquisition de Bologne que pour devenir la victime de celle de Florence
qui, après avoir condamné ses livres au feu, le livra lui-même au bras
séculier. Il fut brûlé vif le 15 décembre 1327, quoiqu'il ne fût coupable que
de rêveries sans importance. Fazio degli Uberti essaya de marcher sur les
traces du Dante dans son Diltamondo. Cino de Pistoie se rendit plus
célèbre encore comme poète que comme jurisconsulte. Ses vers nobles et
élégants méritèrent les éloges de Dante et l'estime de Pétrarque[5]. Sous le titre de Documenti
d'Amore, Barberine écrivit en pur toscan un poème de philosophie morale,
et Buonacorso de Pistoie se distingua dans le genre lyrique. Mais
tous les poètes Italiens du quatorzième siècle, si l'on en excepte Dante,
furent effacés par François Pétrarque. Né à Arezzo en 1304 et élevé à
Avignon, Pétrarque renonça à l'état ecclésiastique pour se livrer à la
poésie, et il célébra dans des sonnets et des élégies l'amour honnête et
durable que lui avait inspiré la belle Laure de Sade. Cependant il dut plutôt
sa réputation à son poème latin de l'Africa et à différents morceaux
de philosophie et d'éloquence écrits aussi en latin, qu'à ses vers italiens
qui, dans son opinion et dans celle du temps, étaient considérés comme un
amusement frivole. Pour lui on renouvela la cérémonie-du couronnement des
poètes à Rome, qui n'avait point eu lieu depuis l'abolition des jeux
capitolins. A trente-six ans, il reçut dans sa maison de Vaucluse une double
invitation, l'une du sénat de Rome, l'autre de l'université de Paris. Un
moment, incertain, il se décida à accepter la première, se rendit d'abord à
Naples auprès du roi Robert, juste appréciateur de son mérite, et fut
couronné au Capitole avec une pompe toute nouvelle par le sénateur
Anguillara, son protecteur et son ami, le jour de Pâques de l'année 1341.
Après la mort de Laure qui succomba à la terrible peste de 1348, Pétrarque
chercha à se distraire de son chagrin par de continuels voyages, et prit part
aux affaires politiques de son temps. L'influence que lui donnait son
intégrité et son savoir était immense, et sa volumineuse correspondance est
le plus curieux monument que nous ayons sur la société de ce siècle. Il
mourut plein de jours dans sa paisible retraite d'Arqua, près de Padoue, le
18 juillet 1374, et François Carrare lui fit faire de magnifiques obsèques. Quoique
la gloire d'avoir fixé la langue poétique de l'Italie revienne à Pétrarque,
ses contemporains estimèrent plus en lui l'auteur classique que le poète, et
suivirent l'impulsion qu'il avait imprimée à la renaissance des lettres
latines, beaucoup plus qu'ils ne songèrent à tirer parti de ses œuvres
poétiques. Aussi la poésie en langue vulgaire ne compte pas après Pétrarque
de noms recommandables jusqu'au jour où Laurent de Médicis et son favori Ange
Politien la remirent en honneur par leurs encouragements et par leur exemple. Parmi
les prosateurs, on remarque Jean Villani, qui écrivit une histoire de
Florence continuée par son frère Mattéo et par son neveu Philippe ; les deux
Gataro qui composèrent les Annales de Padoue de 1311 à 1405[6], et surtout le fameux Boccace.
Ce Florentin, né à Paris, selon l'opinion la plus commune, ne borna pas sa
gloire à contribuer à la renaissance des lettres. Il écrivit en vers et en
prose dans sa langue maternelle, et s'il est loin de Pétrarque en fait de
poésie, il a sans contestation le mérite d'avoir fixé la prose italienne. Son
principal ouvrage, le Décameron, se distingue autant par l'élégance et
l'originalité du style que par la finesse des pensées ; mais il est peu
conforme aux bonnes mœurs, et vers la fin de sa vie Boccace voulut, mais en
vain, détruire ses ouvrages en prose qui devaient au scandale une partie de
leur succès. Il survécut peu à Pétrarque, dont les sages conseils avaient
amené une réforme salutaire dans sa conduite et dans ses écrits (1375). Dante, Pétrarque et Boccace
forment un véritable triumvirat pour le premier siècle littéraire de la
nouvelle Dalle. « En
Espagne, dit un historien moderne, la poésie, dégagée de l'influence arabe et
de l'imitation provençale, prit un caractère plus libre, plus original. Elle
devint véritablement nationale sous le règne de Jean II de Castille.
Santillane, Jean de Ména et Jorge Manrique fixèrent la langue et les divers
rythmes poétiques. Ce pays dut la renaissance des bonnes études à un illustre
professeur de Salamanque, Antoine de Lebrija, mort en 1522, dont les efforts
furent puissamment secondés par le cardinal ministre Ximénès, protecteur
éclairé des talents. » Quant
aux autres langues vulgaires qui ne sont point issues du roman, elles
restèrent stationnaires pendant la période qui nous occupe, et elles ne nous
offrent point de littérature proprement dite. La langue teutonique et ses
dérivés ne produisent aucun monument remarquable, et c'est à peine si les
Anglais, chez qui le saxon depuis Édouard III est devenu l'idiôme dominant,
peuvent citer quelques noms dignes d'être connus, tels que ceux du poète
Chaucer, mort en 1400, et du jurisconsulte Fortescue qui fut chancelier sous
Henri VI. La langue slave parait condamnée à une impuissance plus grande
encore. A part les historiens Pachymère et Jean Cantacuzène, qui fleurirent
dans la première moitié du quatorzième siècle, la littérature grecque est
frappée d'une complète stérilité. Parmi les Musulmans, Aboulféda écrit en
arabe d'utiles ouvrages sur la géographie et l'histoire de son pays et de sa
nation ; dans le siècle suivant, le Persan Chefferreddin et l'Égyptien
Makrisi suivent avec succès les traces du prince historien. BEAUX-ARTS ET DÉCOUVERTES. — L'Italie devança aussi les
autres nations dans les beaux-arts comme dans tout le reste. En France, en
Angleterre, en Allemagne, l'architecture religieuse, connue sous le nom de
gothique, produisait encore de magnifiques ouvrages, quoiqu'elle sacrifiât
parfois la majesté de l'ensemble à la puérilité des détails ; mais
l'architecture civile n'avait pas renoncé à sa lourde uniformité, et des
citadelles massives servaient toujours de demeures aux plus grands rois de
l'Europe. Cette architecture reçut toutefois une inspiration plus libre dans
les riches communes des Pays-Bas. A Louvain, à Ypres, à Bruges, à Liège, à
Bruxelles, s'élevèrent des hôtels-de-ville qui purent rivaliser de grandeur
et d'élégance avec les cathédrales. La construction des monuments sacrés
concorde avec l'affranchissement du peuple par l'Église ; celle des
hôtels-de-ville est le symbole de cet affranchissement complet et de
l'admission de la démocratie aux droits politiques. Eu
Italie les souverains et les républiques comprirent que les encouragements
qu'ils prodiguaient aux lettres et aux sciences seraient insuffisants, s'ils
ne protégeaient en même temps les beaux-arts. L'architecture, la sculpture,
la peinture, décorèrent à l'envi ces palais où la culture de l'esprit avait
introduit tous les agréments de la vie sociale. Florence, Venise, Gènes,
Pavie, Milan, Ferrare, s'embellirent de monuments aussi remarquables par
l'élégance de l'exécution que par la simplicité du style. En effet si le
genre gothique, dont la cathédrale de Milan commencée en 1386 est la dernière
et la plus admirable expression, régna longtemps encore en Italie, on peut
dire que la réforme commencée par Arnolfe di Lapo eut d'importants résultats
même au quatorzième siècle. Au commencement du siècle suivant, le Florentin
Brunelleschi, que la vue des monuments de l'ancienne Rome avait fait
architecte, porta le dernier coup au gothique. C'est à lui que Florence doit
le fameux dôme de sa cathédrale. Il fut suivi dans 'cette voie par ses
compatriotes Alberti et Michelozzo. Le Bolonais Fioravanti s'illustra par ses
découvertes en mécanique et ses prodigieux travaux qui le firent appeler à la
cour de Moscou : nous touchons à Bramante et à Michel Ange. Entre
les mains d'André de Pise, mort en 1330, la sculpture arriva à une rare
perfection. Son plus bel ouvrage est la porte du baptistère de l'église de
Saint-Jean-Baptiste à Florence, surnommée la porte du paradis. Son
compatriote Balducci sculpta le merveilleux tombeau de saint Pierre Martyr à
Milan. Donatello de Florence prit les Grecs pour modèles dans ses statues et
ses bas-reliefs, et inspira à Corne de Médicis le goût des antiquités. Un
autre Florentin Verrochio eut aussi comme sculpteur une grande célébrité et
fut le maître de Léonard de Vinci. Lucas de la Robbia et son élève Mazzoni
excellèrent dans l'art de faire des ouvrages en terre cuite, d'y modeler des
figures et d'y fixer les couleurs par le moyen du feu. Le
créateur de la peinture moderne, Giotto, qui fut aussi un architecte habile,
s'éleva au premier rang des artistes de son temps, par ses fresques et ses
mosaïques. Il mourut en 1336, comblé d'honneurs et de richesses. Quelques
années après, Florence institua, sous le nom de Confrérie de Saint-Luc,
la première académie de peinture (1349) ; il ne paraît pas cependant qu'il en soit sorti
des hommes éminents dans le cours du quatorzième siècle, et ce qui contribua
à retarder les progrès de la peinture, ce fut le scrupule malentendu qui ne
voulait admettre que des figures drapées. Mais bientôt cet art s'enrichit
d'un procédé nouveau qui eut d'importants résultats. Selon l'opinion commune,
la gloire d'avoir découvert ou plutôt retrouvé la peinture à l'huile[7], appartient à deux Flamands les
frères Van-Eych, dont le cadet connu sous le nom de Jean de Bruges brilla
dans la première moitié du quinzième siècle. Les Italiens affirment que ce
fut Antonello de Messine qui apprit à Jean de Bruges, non l'art de détremper
les couleurs avec de l'huile, ce qu'on connaissait déjà, mais celui de
choisir cette huile et de l'employer de façon que les couleurs en devinssent
plus vives et plus durables. Quoi qu'il en soit, cette invention changea
totalement le système et les principes de l'art de peindre ; elle fit naître
les règles du clair-obscur, et en donnant plus de perfection au coloris, elle
prolongea la durée des ouvrages. De cette époque datent des artistes
justement es-limés tels que Masaccio qui mourut avant d'atteindre la maturité
de son talent, Pietro della Francesca auquel Nicolas V commanda plusieurs
peintures du Vatican, Ghirlandajo de Florence, et Léonard de Vinci qui les
effaça tous. En même temps la peinture passa les Alpes, et on vit sous
Charles VII un portrait en pied de Jeanne d'Arc, à l'hôtel Saint-Paul. « Les
arts dont nous venons de parler donnèrent vraisemblablement aussi naissance à
la gravure sur cuivre, dont on trouve des traces certaines vers le milieu du
quinzième siècle. On fait communément honneur de cette invention à un orfèvre
de Florence nommé Maso Finiguerra, qui doit en avoir fait la découverte vers
l'an 1460, en gravant des figures sur de l'argenterie[8]. Baccio Baldini, aussi
florentin, André Montegna et Marc-Antoine Raymondi, tous les deux italiens,
suivirent les traces de Finiguerra et portèrent cet art à un haut degré. Il
n'en est pas moins certain que la gravure sur cuivre fut cultivée et
perfectionnée en Allemagne dès sa naissance. Les premiers graveurs de cette
nation qui se sont fait connaître par leurs noms ou leurs chiffres dans le
quinzième siècle, sont Martin Schœn, peintre et graveur, travaillant à Colmar
en Alsace, où il mourut en 1486, les Israel Von Mecheln, demeurant à Bockholt
en Westphalie, et Michel Wolgemuth de Nuremberg, maître du fameux Albert
Dürer[9]. » La
gravure en bois, que l'on considère comme ayant fourni ridée de l'imprimerie,
dut elle-même son origine à la moulure des cartes à jouer. L'usage des
cartes, venu de l'Italie, s'établit dès le commencement du quatorzième siècle
en Allemagne, où les cartiers formaient déjà un métier quatre-vingts ans
avant l'invention de l'imprimerie. Les modèles et les formes propres à
l'impression de ces cartes donnèrent sans doute l'idée de graver aussi sur
bois des images tirées de l'histoire sainte et accompagnées de légendes pour
en expliquer le sens. Ces impressions sur des planches de bois solides et
gravées, en usage à la Chine dès l'an 932 et pratiquées par Coster de Harlem
dont les essais datent de 1430, produisirent à leur tour l'art typographique.
Cette précieuse découverte se compose de deux inventions distinctes, celle de
la mobilité des caractères et celle de la fonte. La première appartient à
Jean Gutenberg gentilhomme de Mayence ; qui inventa les caractères mobiles et
s'en servit pour la première fois à Strasbourg en 1436 ; la seconde est
attribuée communément à Pierre Schœffer de Gernsheim, et eut lieu à Mayence vers 1452. Sénateur
noble de Strasbourg et marié à une demoiselle de cette ville, Gutenberg y
cultiva pendant vingt ans toutes sortes d'arts occultes et notamment celui de
l'imprimerie en caractères mobiles, et s'associa pour l'exploitation de cette
découverte avec quelques riches bourgeois de Strasbourg[10]. De retour dans sa patrie, il y
contracta en 1450 une nouvelle société avec Jean Fust, citoyen de Mayence. «
Cette seconde société ne dura que cinq ans, et c'est dans cet intervalle
qu'on croit pouvoir placer l'invention de la fonte des caractères, celle des
poinçons et des matrices, à l'aide desquels l'art typographique fut porté à
sa perfection. Des contestations survenues entre les nouveaux associés ayant
fait rompre leur société en 1455, Fust se fit adjuger la presse de Gutenberg
avec tout l'attirail d'imprimerie qui lui avait été hypothéqué. Cependant
Gutenberg ayant remonté depuis une presse, continua à imprimer jusqu'à sa
mort arrivée vers 1468. Aucun des livres sortis, soit à Strasbourg soit à
Mayence, des presses de cet homme célèbre ne porte le nom de l'inventeur ni
la date de l'impression, soit que Gutenberg en ait fait mystère, soit que le
préjugé de la caste à laquelle il appartenait l'ait empêché de s'en faire
gloire. Fust, au contraire, se vit à peine maitre des presses de Gutenberg,
qu'il ambitionna de mettre fastueusement son nom et celui de Pierre Schœffer,
son gendre, au bas du fameux psautier qu'il publia en 1457[11]. » Bientôt les éditions de la
Bible et du Psautier se multiplièrent ; et si l'imprimerie s'introduisit
lentement dans les autres contrées, elle fut du moins cultivée de bonne heure
et avec succès en Italie. Des Allemands établirent des presses à Rome et
surtout à Venise, où Alde Manuce le vieux s'illustra par ses belles éditions principes
des classiques. De 1457 à 1500, on compte jusqu'à treize cent trois auteurs
imprimés. Le
papier de linge connu au treizième siècle, commençait à devenir commun peu de
temps avant la découverte de l'imprimerie. Il est probable que les premiers
essais en grand de ce papier eurent lieu dans les pays septentrionaux où le
chanvre et le lin étaient pins particulièrement cultivés. Du moins, c'est en
Allemagne que l'on trouve le plus de monuments à cet égard, et la fabrique du
papier de linge établie à Nuremberg en 1360, n'est pas vraisemblablement la
plus ancienne. A la
fin du treizième siècle, l'Anglais Roger Bacon avait cherché à faire entrer
les sciences dans une voie de progrès ; à son exemple l'Espagnol Raymond
Lulle entreprit de réformer la philosophie par les sciences, et conçut même,
sous Philippe-le-Bei, le projet d'une croisade scientifique[12]. Mais ces tentatives furent
infructueuses, et les savants restèrent absorbés par l'étude presque
exclusive de l'astrologie et de l'alchimie. Les recherches prodiguées sur un
terrain si stérile produisirent cependant quelques découvertes utiles.
L'invention ou plutôt le perfectionnement des horloges à roues[13], prépara les progrès de
l'astronomie proprement dite, en lui préparant des moyens d'observation plus
sûrs pour calculer le temps, et la distillation appliquée au vin servit
puissamment, par la découverte de l'alkool, la chimie pharmaceutique[14]. Après
l'invention de l'imprimerie, il nous reste à parler de la poudre à canon et
de la boussole, dont le perfectionnement marque aussi la fin du moyen âge.
L'application de la poudre à l'art militaire est un fait complexe qui
renferme en lui plusieurs découvertes successives : celle du salpêtre et de
sa propriété qu'on appelle détonation ; le mélange du salpêtre avec le soufre
et le charbon ; l'application de la poudre à des feux de joie ou d'épouvante
; son emploi comme agent ou puissance motrice pour jeter des pierres, des
boulets et autres corps pesants et enflammés, son emploi pour faire sauter
des mines et détruire les ouvrages de fortification. La détonation du
salpêtre et la composition de la poudre, connues depuis longtemps des Chinois
et des Arabes, furent indiquées par Roger Bacon, qui n'ignorait pas ses
effets, du moins dans les feux de réjouissance. Mais la poudre était encore
le secret de quelques alchimistes lorsque déjà les Maures espagnols
l'employaient dans les siéges. Ils s'en servirent certainement au siège de
Baeza en 1312, et peut-être plus tôt. De l'Espagne, l'usage de la poudre et
du canon passa en France vers le milieu du quatorzième siècle, comme le
prouvent plusieurs comptes d'artillerie portant la date de 1338, 1342, 1345[15], et de là il se répandit dans
les autres états de l'Europe. L'application de la poudre à la destruction des
ouvrages de fortification ne date que de la fin du quatorzième siècle, et les
Génois pratiquèrent pour la première fois des mines au siège de Séranessa en
1487. « L'Introduction des bombes et mortiers parait antérieure. On en
attribue l'invention en Europe à Sigismond Pandolphe Malatesta, prince de
Rimini, mort en 1467 ; mais en France on ne s'en servit que depuis le règne
de Louis XIII. Les mousquets et les fusils commencèrent à s'introduire dans
les armées avant la première moitié du quatorzième siècle, et l'empereur
Sigismond amena en 1432, en Toscane, une garde de cinq cents hommes armés de
mousquets. Ils étaient d'abord sans ressorts jusqu'en 1517, où les premiers
fusils ou pistolets à ressorts furent exécutés à Nuremberg. « Plusieurs
circonstances arrêtèrent les progrès des armes à feu et de la nouvelle
artillerie. L'habitude faisait préférer les anciennes machines de guerre ; la
construction du canon était imparfaite, la fabrication de la poudre mauvaise,
et l'on regardait assez généralement la nouvelle arme comme contraire à
l'humanité[16] et comme très-propre à amortir
la bravoure militaire. Les chevaliers surtout, dont toute la science était
rendue inutile par les armes à feu, s'opposèrent de toutes leurs forces à
leur introduction[17]. » Mais l'artillerie
l'emporta, et cette révolution de tactique fut aussi une révolution sociale.
Les hautes tours crénelées ne purent plus mettre les seigneurs rebelles ou
les bourgeois turbulents à l'abri de la vengeance des rois, qui amenaient avec
eux non-seulement des soldats, mais des canons. Les tyrannies subalternes
furent détruites, et l'artillerie, en donnant la science pour auxiliaire à la
valeur, rendit impossible une nouvelle invasion de barbares. L'imprimerie
avait rapproché les hommes en facilitant les communications de la pensée ; la
boussole rapprocha les mondes en ouvrant l'Océan aux navigateurs. Cet
instrument, depuis longtemps connu des Provençaux sous le nom de marinette,
ne fut rectifié que peu à peu, et les Anglais, qui devaient en faire le
principal instrument de leur puissance, eurent aussi la plus grande part à
ces corrections[18]. Sous Édouard III, un moine
d'Oxford, Linna, s'en servit pour explorer les mers du Nord et pénétrer
jusqu'en Islande. Ce fut à l'aide de l'aiguille aimantée que les Espagnols et
les Portugais firent leurs premières découvertes qui allaient les conduire en
Amérique et aux Indes ; et au milieu du quinzième siècle la boussole était
connue dans toute l'Europe. « Alors seulement, dit M. Filon, furent possibles
les grandes expéditions et les voyages de long cours. L'Européen, qui jadis
rasait timidement les côtes, put se laisser emporter sans crainte au souffle
qui enflait sa voile. Le navigateur ne tint plus ses regards attachés au
rivage, comme le disciple ne jura plus sur la parole du maitre. Les sources
de la richesse furent renouvelées en même temps que celles de la science, et
l'horizon grandit aux regards de l'homme aussi bien que dans sa pensée. » FIN DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME
|
[1]
De grandes discussions se sont élevées sur le véritable auteur de l'Imitation.
La plupart des critiques se sont partagés entre Gerson, mort en 1429, et Thomas
à Kempis, mort vers 1470. Mais les auteurs les plus modernes et les plus
compétents se décident en faveur de Gerson.
[2]
« Vous diriez, écrivait Robert Gaguin, que ces pauvres volumes sont des lions
indomptés, ou des furieux et des démoniaques qui vont s'élancer sur ceux qui
les regardent, et que leurs auteurs sont des lépreux ou des pestiférés qu'il
faut écarter avec soin. »
[3]
Voyez TIRABOSCHI,
Hist. génér. de la Littérat, d'Ital., abrégée par LANDI.
[4]
Les anciens monastères, jadis les asiles des lettres, étaient bien déchus de
cet antique honneur. Boccace raconta à Benvenuto d'Imola qu'ayant visité la
bibliothèque du mont Cassin, il l'avait trouvée tout ouverte et les livres
poudreux, moisis, presqu'en lambeaux ; qu'alors un des moines lui avait dit que
l'avarice et l'ignorance de ses confrères étaient cause de cette destruction.
[5]
Cino, mort en 1336, ne fut jamais le maitre de Pétrarque, et l'abbé de Sade a
été induit en erreur par une lettre puisée dans le recueil apocryphe de Doni.
[6]
Quant aux historiens latins de l'Italie, pendant cette période, les plus connus
sont François Pepin de Bologne, Albertin Musato mort en 1329, et surnommé le
second Tite-Lice des Padouans, et le doge de Venise André Dandolo, mort en
1354.
[7]
Voyez le chap. LXI.
[8]
Il y a cependant lieu de douter que ce soit précisément Finiguerra à qui la
première idée de ce genre de gravure appartienne, puisqu'on trouve dans
différents cabinets de l'Europe, des feuilles de gravure en cuivre d'une date
plus ancienne que celle qu'on assigne à Finiguerra.
[9]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 352.
[10]
Ce fait est constaté par un document curieux conservé à la bibliothèque
publique de Strasbourg. C'est l'original d'une enquête ordonnée par les
magistrats de cette ville, en 1439, à l'occasion d'un procès que les héritiers
d'André Drizehn, un des associés de Gutenberg, avaient intenté à ce dernier. Il
en résulte positivement que dès 1436 il existait une presse à Strasbourg sous
la direction de Gutenberg, et dans la maison de Drizehn ; que cette presse,
servant à imprimer, contenait des formes fermées par des vis, et que les
caractères gravés ou sculptés que renfermaient ces formes étaient mobiles.
[11]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 350. La notice de Fust qui mentionne
les-principales circonstances de l'impression du Psautier, mérite d'être
transcrite ici : Prœsens Psalmorum codex venustata capitalium decoratus,
rubricationibusque sufficienter distinctus, adinventione artificiosa imprimendi
ac caracterizandi, absque calami ulla exaracione, sic effigiatus et ad eusebiam
Dei industrie est consummatus per Johannem Fust, civem Maguntinum et Petrum
Schœffer de Geroszheim : anno Domini millesime CCCCLVII in vigilia Assumptionis.
[12]
Il obtint du concile de Vienne qu'on établit dans toute la chrétienté des
écoles pour les langues orientales. On devait créer à Bologne, à Paris, à
Oxford, à Salamanque, à Rome, deux chaires pour l'hébreu, deux pour l'arabe, et
deux pour le chaldéen ; niais cette grande pensée ne pouvait recevoir son
exécution complète qu'après la prise de Constantinople.
[13]
On ignore si les horloges dont il est question dans les ouvrages de Boëce et de
Cassiodore et celles que Gerbert construisit à Magdebourg étaient réellement
des horloges à roues. Mais il est certain que ce système était parfaitement
connu et appliqué en France et en Italie, au quatorzième siècle. Ce fut tin
astronome français qui répara la belle horloge à roues que Jean Dondi avait
construite à Pavie.
[14]
Les Arabes d'Espagne avaient appliqué aux plantes odoriférantes les procédés de
distillation qu'ils avaient inventés. Arnaud de Villeneuve, à Montpellier, en
fit l'application au vin en 1314 ; mais le nom arabe de ce produit peut faire
supposer que l'alchimiste languedocien importa le premier en France
l'eau-de-vie, sans en avoir été l'inventeur.
[15]
Ce dernier seul parait bien authentique. C'est une quittance donnée par un
artilleur du roi au trésorier de la sénéchaussée de Toulouse. (Vaissette, Histoire
générale du Languedoc, t. IV, preuves, 202.)
[16]
Pétrarque parle de l'invention du canon comme d'une œuvre infernale. (De
Remed. utr. fortun., lib. I, dial. 99.)
[17]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 356.
[18]
C'est de leur langue que viennent les noms compas de mer (mariner's
compass) et boussole (boxel). Ce dernier mot signifie la
petite boite dans laquelle l'aiguille est enfermée.