Discordes des fils de
Bajazet. — Mahomet Ier réunit sous ses lois tout l'empire. — Politique de
l'empereur Manuel. — Concurrence du faux Mustapha. — Avènement d'Amurath II.
— II entreprend le siège de Constantinople. — Partage de l'empire grec à la
mort de Manuel. — Conquête des Ottomans. — Jean Paléologue essaie de réunir
les deux Églises. —Schisme religieux. — Exploits de Jean Huniade. — Amurath
demande et obtient la paix. — Son abdication volontaire. — Il sort de sa
retraite pour vaincre à Warna. — Défection et succès de Scanderbeg. — Mort
d'Amurath II. — Mahomet II lui succède. — Constantin XII, dit Diagazès, monte
sur le trône de Constantinople. — Les Ottomans sont maîtres du Bosphore. —
Tentative infructueuse de Constantin pour obtenir la paix. — L'Empereur prend
une résolution énergique. — Premières hostilités. — Siège et prise de
Constantinople. — Mort glorieuse de l'Empereur. — Réflexions générales.
Semblable
à un arbre vigoureux courbé par la tempête, l'empire ottoman se releva dès
que l'orage fut passé, et reprit une nouvelle vigueur. Lorsque Timour eut
évacué l'Anatolie, dont il avait ruiné les villes, pillé les richesses et
enchaîné le souverain, les pâtres et les brigands de la Tartarie s'y
répandirent. Les émirs rentrèrent dans leurs districts, récemment usurpés par
Bajazet. L'un d'eux exerça lâchement sa vengeance en profanant et renversant
son sépulcre ; et les discordes des fils du sultan menaçaient l'Empire d'une
ruine prochaine. Après la mort de son père, Isa s'était fait reconnaître dans
les pays voisins d'Ancyre, de Sinope et de la mer Noire ; il perdit bientôt
ses provinces et la vie. Soliman, proclamé par les Turcs d'Andrinople et de
Pruse, fut surpris et tué par son frère Musa (1410). Mais ce dernier s'était
déshonoré en acceptant l'investiture des Mongols ; il ne possédait qu'une
faible partie de l'Anatolie : des milices timides et un trésor épuisé le
mettaient dans l'impossibilité de soutenir la lutte contre son frère Mahomet.
Bientôt il abandonna Pruse en fugitif, traversa la Propontide dans une
barque, parcourut les montagnes de la Servie et de la Valachie, et parvint à
monter sur le trône d'Andrinople, récemment souillé du sang de son frère
Soliman. Durant un règne de trois ans, il remporta quelques victoires sur les
chrétiens de la Hongrie et de la Morée ; mais il fut moins heureux contre
Mahomet qui le dépouilla. Avant
sa captivité, Bajazet avait confié à son fils Mahomet le gouvernement
d'Amasie, la barrière des Turcs contre les chrétiens de Trébizonde et de
Géorgie, et éloigné d'environ trente journées de Constantinople. Dans le
cours de ses expéditions, Tamerlan parait avoir négligé cet angle de
l'Anatolie. Mahomet, sans braver le vainqueur, maintint adroitement son
indépendance, et chassa les derniers traîneurs tartares de sa province. Il se
débarrassa du voisinage dangereux d'Isa, et après le triomphe de Musa, il se
déclara le vengeur de son frère Soliman. La guerre fut courte ; Musa fut
vaincu et tué (1413),
et Mahomet resta seul maître de l'empire ottoman. Tandis
que la famille de Bajazet était en proie à ces funestes dissensions,
l'empereur Manuel, revenu de l'Occident, était remonté sur le trône de
Constantinople, et avait relégué dans l'île de Lesbos Jean de Sélymbrie. Au
lieu de prolonger la division des puissances ottomanes, il conclut un traité
avec Mahomet, le plus formidable des enfants de Bajazet, qui lui rendit les
places du Pont-Euxin, de la Propontide et de la Thessalie, et demeura fidèle
à ses engagements. Mais le sultan turc eut bientôt à combattre un imposteur
qui, sous le nom de Mustapha, le plus jeune des fils de Bajazet, tué à la
bataille d'Ancyre, avait soulevé la Thessalie et formé un parti nombreux (1418). Le faux Mustapha se réfugia à
Thessalonique, ville grecque, et l'empereur Manuel refusa de le livrer à son
frère malgré ses instances et ses menaces ; mais il s'engagea à le retenir en
captivité tant que vivrait le sultan. A peine Mahomet eut-il laissé le trône
à Amurath son fils (1421), que l'empereur Manuel rendit la liberté au faux Mustapha, qui
s'engagea à céder aux Grecs Gallipoli, une des clés de l'Europe ; mais dès
qu'il eut pris possession de la Romanie à la tête d'une armée, il refusa de
remettre la ville aux chrétiens. Amurath marcha contre l'imposteur, le défit
et le livra à un supplice Ignominieux. Puis, pour se venger de l'empereur.
Manuel, il entreprit dans le printemps suivant le siège de Constantinople (1422). Le
pieux dessein de soumettre la ville des Césars attira de l'Asie une foule de
volontaires qui aspiraient à la couronne du martyre. La perspective de riches
dépouilles enflammait leur ardeur guerrière. Mais les murs de Constantinople
résistèrent à deux cent mille Turcs ; les Grecs et les soldats mercenaires
firent des sorties heureuses ; et après deux mois de siège, une révolte,
excitée par Manuel, força le sultan de retourner précipitamment à Pruse.
Tandis qu'Amurath II conduisait ses janissaires à de nouvelles conquêtes en
Europe et en Asie, Byzance jouit pendant trente années d'un repos précaire.
Après la mort de Manuel (1425), Jean Paléologue II ne fut que l'esclave du redoutable sultan
des Turcs. Manuel,
en mourant, avait encore affaibli les débris de l'Empire en les partageant à
ses cinq fils. Jean reçut Constantinople avec le titre d'Empereur ; Andronic
eut pour sa part la principauté de Thessalonique, et mourut de la lèpre peu
de temps après avoir vendu cette ville aux Vénitiens, qui en furent
promptement dépouillés par les Turcs. Quelques succès avaient réuni la Morée
à l'Empire ; et, dans des temps plus heureux, Manuel avait fortifié l'isthme
dans une étendue de six milles (huit km.) d'un mur solide, flanqué de
cent cinquante-trois tours, qui disparut à la première irruption des
Ottomans. La fertile Péninsule aurait pu suffire aux quatre jeunes princes,
Théodore, Constantin, Démétrius et Thomas ; mais ils épuisaient leurs forces
en guerres civiles ; ils furent vaincus et se réfugièrent dans le palais de
Constantinople sous la protection et la dépendance de leur frère Jean. Cependant
le victorieux, Amurath, après avoir emporté d'assaut Thessalonique, dont il
massacra la population et &lit établit une colonie musulmane (1429),
s'empara successivement de l'Étolie, de l'Épire et de l'Acarnanie, assujettit
à un tribut Jean Castriot, seigneur d'Albanie, qui lui donna ses quatre fils
en otages, et soumit tous les peuples de l'ancienne Dacie. Le faible Jean,
épouvanté, s'estima trop heureux d'obtenir la paix en payant un tribut annuel
de trois cent mille aspres[1], et en abandonnant aux Turcs
presque tout ce qui excédait les faubourgs de Constantinople. Afin de
détourner l'orage qui menaçait les tristes débris de l'Empire, le monarque
grec implora le secours des princes latins, renouvela le projet d'unir les
deux Églises, et vint à Ferrare abjurer le schisme entre les mains du pape
Eugène IV. Mais cette démarche désespérée ne fut pas plus heureuse que celles
de ses prédécesseurs, et les chrétiens de l'Occident demeurèrent insensibles
à ses malheurs et sourds à ses prières (1438)[2]. Menacés
d'une destruction prochaine, la ville et l'empire de Constantinople fondaient
un dernier espoir sur leur réunion avec la capitale spirituelle de la
chrétienté ; mais les démonstrations d'amitié et les promesses que les Grecs
et les Latins s'étaient mutuellement prodiguées dans le concile de Florence[3] étaient fausses et perfides.
Lorsque l'Empereur et les prélats grecs qui l'avaient accompagné furent de
retour à Byzance, ils entendirent de toutes parts de violentes protestations
contre la réunion des deux Églises. Depuis plus de deux ans qu'avait duré
leur absence, la capitale étaient privée de ses chefs civils et
ecclésiastiques, et le fanatisme fermentait dans l'anarchie. Des moines
turbulents qui gouvernaient les consciences, prêchaient pour premier précepte
la haine des Latins et de leur religion. Bientôt les prélats qui avaient
souscrit à l'union, confessèrent publiquement leur faiblesse et leur repentir
et demandèrent pardon à Dieu et à leurs compatriotes. Sur ces entrefaites,
Joseph patriarche de Constantinople mourut ; les archevêques de Trébizonde et
d'Héraclée refusèrent de remplir sa place. L'Empereur choisit Métrophanes de
Cyzique, qui fut sacré dans l'église de Sainte-Sophie, restée déserte. Les
porte-croix eux-mêmes abandonnèrent le service des autels. Métrophanes fit
inutilement usage des foudres ecclésiastiques pour rappeler le peuple à
l'obéissance. Le schisme ne se renferma pas dans les limites étroites de
l'empire grec. Les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem,
assemblèrent un nombreux synode, désavouèrent leurs représentants à Ferrare
et à Florence, condamnèrent le Symbole des Latins et menacèrent l'Empereur
des censures de l'Eglise d'Orient. La résistance générale refroidit bientôt
le zèle de Paléologue, dont l'intérêt personnel avait été le plus puissant
mobile. IL craignit d'exposer sa couronne et sa vie, en s'aliénant un peuple
qui n'aurait pas manqué de secours pour soutenir sa révolte. Le prince
Démétrius son frère, retiré en Italie, menaçait d'embrasser la cause de la
religion nationale, et l'intelligence apparente des Grecs et des Latins
alarmait le sultan des Turcs. Pendant
que l'Empereur échouait dans un projet d'union devenue impossible, deux héros
chrétiens, Jean Huniade-Corvin et Scanderbeg luttaient avec succès contre les
Ottomans. D'une origine obscure, ou au moins suspecte, Huniade s'était élevé
par son mérite au commandement des armées hongroises. Sous le nom de
Chevalier Blanc de Valachie, il avait plus d'une fois vaincu les Musulmans,
qui dans leur haine et leur effroi l'avaient surnommé le Brigand. Ladislas de
Pologne devait à son influence le trône de Hongrie (1440) ; il lui témoigna sa
reconnaissance en le nommant waivode de Transylvanie. Huniade enleva aux
Turcs la Moldavie et la Valachie (1442-1443). Amurath II, qui avait essayé
inutilement de s'emparer de Belgrade, demanda la paix, racheta ses
prisonniers et s'engagea à évacuer la Servie et les frontières de la Hongrie.
Par le traité de Segeddin, on conclut une trêve de dix ans, malgré les vives
réclamations du légat du pape qui reprochait amèrement aux chrétiens
d'abandonner la cause de la religion. Dégoûté
du monde et fatigué du pouvoir, Amurath II abdiqua en faveur de Mahomet II
son fils (1443), et se retira parmi les
solitaires de Magnésie à l'âge de quarante ans. Les chrétiens, profitant de
cet événement, reprirent les armes. Ladislas et Jean Huniade passèrent le
Danube, traversèrent la Bulgarie et vinrent camper à Warna, dont le nom est
devenu célèbre par la défaite et la mort de Ladislas. Ce fut en ce lieu
funeste que les Hongrois apprirent qu'Amurath, arraché par le vœu public à sa
solitude de Magnésie, arrivait avec toutes ses forces[4]. D'Andrinople le sultan
s'avança précipitamment contre les chrétiens à la tête de soixante mille
hommes. Ladislas avec une armée de vingt-quatre mille combattants n'hésita
point à attaquer son formidable adversaire, qui faisait porter au bout d'une
lance le traité violé de Segeddin. Dès la première charge les ailes de
l'armée turque sont rompues, et tandis que les vainqueurs, poursuivant
imprudemment les fugitifs, privent leurs compagnons d'un secours nécessaire,
Ladislas fond sur le centre et pénètre jusqu'aux janissaires ; mais après,
des prodiges de valeur, il tombe percé de traits. Ses soldats enveloppés de
toutes parts sont massacrés. Huniade revenu de sa malheureuse poursuite,
tente vainement d'enlever le corps du roi et sauve les débris de la cavalerie.
Dix mille chrétiens périrent à la journée de Warna : la perte des Turcs fut
plus considérable. Le sultan eut le courage d'avouer qu'une seconde victoire
semblable entraînerait la destruction du vainqueur ; il fit élever une
colonne à l'endroit où le roi de Hongrie était tombé ; mais l'inscription
modeste célébrait la valeur et déplorait l'infortune de Ladislas, sans blâmer
son imprudence (1444). Après
cette journée mémorable, Amurath retourna parmi les Derviches de Magnésie ;
mais les janissaires qu'il avait si souvent conduits à la victoire le
forcèrent de reprendre l'épée et la couronne et de marcher à leur tête contre
l'Albanie. Jean Castriot était souverain héréditaire d'un petit district de
l'Albanie (Epire),
entre les montagnes et la mer Adriatique. Trop faible pour résister à la
puissance du sultan, il acheta la paix en se soumettant à payer un tribut ;
il livra comme garants de sa fidélité ses quatre fils, qui furent élevés dans
la religion de Mahomet et formés à la politique et à la discipline des Turcs.
Les trois aînés restèrent confondus dans la foule des esclaves et périrent,
dit-on, d'un poison lent. George, le plus jeune, qui annonçait déjà
l'intrépidité et la vigueur d'un soldat, fut élevé avec soin à la cour du
sultan. Il obtint la faveur du sultan par trois victoires successives sur un
Tartare et deux Persans qui avaient fait un défi aux guerriers ottomans ; et
le nom turc de Scanderbeg, Iskender-Beg ou Alexandre-Seigneur, atteste
également son triomphe et sa servitude. Après la mort de son père (1432), sa principauté fut annexée à
l'Empire ; mais on lui accorda pour indemnité le titre et le rang de sangiak,
le commandement de cinq mille chevaux et la perspective des premières
dignités de l'Empire. Il servit avec honneur dans les guerres d'Europe et
d'Asie. Mais le souvenir de sa famille, de sa religion et de son pays n'était
pas éteint dans son cœur, et il brûlait du désir de s'affranchir de la
servitude. Une occasion se présenta : les Musulmans défaits par les Hongrois
fuyaient en désordre, Scanderbeg se précipite sur le reis-effendi, et, lui
appuyant un poignard sur la poitrine, obtient un firman qui l'investit du
gouvernement de l'Albanie. Suivi de quelques cavaliers instruits de son
dessein, il arrive dans les états de son père. A la vue du firman, Croïa lui
ouvre ses portes. Scanderbeg, maître de la citadelle, ne dissimule plus, et
renonçant publiquement au Prophète et au sultan des Turcs, il se déclare le
vengeur de sa nation et de sa famille (1443). Aux
noms de la religion et de la liberté, la révolte fut générale. La race
belliqueuse des Albanais jura de vivre et de mourir avec son prince
héréditaire, et les garnisons ottomanes eurent le choix du martyre ou du
baptême. A l'assemblée des états d'Epire, Scanderbeg fut choisi pour conduire
la guerre contre les Turcs, et tous les alliés s'engagèrent à fournir leur
contingent d'argent et de soldats. Sous son commandement, les Albanais se
crurent invincibles et le parurent à leurs ennemis. Attirés par l'éclat de sa
renommée, les plus braves aventuriers de France et d'Allemagne accoururent
sous ses drapeaux. Avec moins de quinze mille hommes, il résista pendant
vingt-trois ans à toutes les forces de l'empire Ottoman. Amurath entra en
Albanie suivi de soixante mille chevaux et de quarante mille janissaires. Il
ravagea sans résistance les campagnes, occupa les villes ouvertes, immola les
captifs attachés à leur religion ; mais il échoua devant Croïa dont il leva
honteusement le siège. Pendant sa retraite, il fut sans cesse harcelé par un
ennemi insaisissable, et le dépit de cette humiliante expédition contribua
peut-être à abréger les jours du sultan (1451). Amurath
II, en mourant, avait fait jurer à Mahomet II de tourner contre
Constantinople toutes les forces de l'Empire. Fidèle à son serment, et
entraîné par sa propre ambition, le jeune sultan se prépara à conquérir
Byzance[5]. Après la mort de Jean
Paléologue II, Constantin Dragazès, second fils de Manuel, monta sur le trône
malgré la rivalité de son frère Démétrius (1448). Le nouvel empereur ne manquait ni de talent ni de
bravoure, et s'indignait de subir le joug ignominieux des Barbares ; mais il
se vit obligé d'user de prudence avec un ennemi qui avait sans cesse le mot
de paix sur les lèvres, et qui au fond du cœur ne respirait que la guerre.
Cependant une rupture était inévitable : elle éclata. Mahomet
Ier avait élevé une forteresse sur la rive asiatique du Bosphore, Mahomet II
résolut d'en construire une plus formidable sur la rive opposée, c'est-à-dire
en Europe et à cinq milles de la capitale de l'empire grec. La persuasion est
l'arme des faibles ; mais les faibles persuadent rarement. Les ambassadeurs
de Constantin essayèrent vainement par d'humbles remontrances de détourner le
sultan d'une entreprise qui devait porter atteinte à l'alliance des deux
nations, et qui était un prélude de guerre. « Je ne forme point de
projets contre votre ville, répondit le perfide Mahomet ; mais ses murs sont
la borne de votre Empire. Avez-vous oublié la détresse où se trouva mon père,
lorsque les Hongrois ligués avec vous envahirent nos contrées par terre,
tandis que des galères chrétiennes occupaient l'Hellespont ? Amurath se vit
alors réduit à forcer le passage du Bosphore. J'étais alors enfant, les
Moslems tremblaient et les Gabours[6] insultaient à nos malheurs.
Mais lorsque mon père eut triomphé dans les champs de Warna, il fit vœu
d'élever un fort sur la rive occidentale, et j'accomplirai ce vœu. Avez-vous
le droit, avez-vous le pouvoir de m'empêcher d'agir sur mon propre territoire
? Retournez chez vous ; dites à votre maitre que mes résolutions sont
inébranlables. Vos jours sont en sûreté : mais je ferai écorcher vif le
premier d'entre vous qui reviendra avec un pareil message. » Après cette déclaration, Constantin, le
premier des Grecs par son courage et par son rang, avait résolu de s'opposer par les armes à l'établissement des Turcs sur le
Bosphore ; mais il fut obligé de céder aux conseils pusillanimes de ses ministres qui
l'engageaient à ne point se jeter dans une lutte inégale. Une forteresse menaçante s'éleva presque aux portes de
Constantinople : l'empereur grec vit avec effroi les progrès des travaux ; c'est en vain
qu'il essaya par des caresses et des présents d'apaiser un ennemi inflexible qui
cherchait une occasion de rupture. Désespérant de rien obtenir, il se prépara
à combattre, et son dernier message à Mahomet annonça la ferme résignation
d'un chrétien et d'un guerrier. « Puisque ni les serments, ni les
traités, ni la soumission ne peuvent assurer la paix, disait-il au sultan,
poursuis le cours des hostilités. Ma confiance est en Dieu : s'il lui plaît
d'adoucir ton cœur, je me réjouirai de cet heureux changement : s'il te livre
Constantinople, je me soumettrai sans murmure à sa volonté : mais tant que le
juge des princes de la terre n'aura pas prononcé, je dois vivre et mourir en
défendant mon peuple. » La réponse de Mahomet II fut péremptoire et celle
d'un ennemi ; ses fortifications étaient achevées, et avant de retourner à
Andrinople, il chargea un aga et quatre cents janissaires de lever un tribut,
sans distinction de pays, sur tous les vaisseaux qui passeraient à la portée
de ses batteries. Un navire vénitien qui refusait d'obéir aux nouveaux
maîtres du Bosphore fut coulé bas au premier coup de canon. Le siège de Constantinople
fut renvoyé au printemps ; mais une armée musulmane envahit aussitôt la Morée
reprise par les Grecs, afin d'occuper les forces des frères de Constantin,
Thomas et Démétrius (1452). Les
Turcs et les Grecs passèrent l'hiver à faire des préparatifs, les uns
d'attaque, les autres de défense. La prise de Constantinople absorbait toutes
les pensées de Mahomet et troublait son sommeil. Pendant une de ces
insomnies, il manda au milieu de la nuit Kalil-Pacha[7], son premier visir qui, ayant
plus d'un crime à se reprocher, crut sa dernière heure arrivée, embrassa sa
femme et ses enfants qu'il croyait ne plus revoir, remplit de pièces d'or une
coupe, vint se prosterner devant le sultan, selon l'usage des Orientaux, et
lui offrit l'or qu'il avait apporté : « Je ne veux pas, lui dit le
sultan, reprendre ce que je t'ai donné, mais plutôt te combler de nouveaux
bienfaits ; à mon tour je te demande un présent auquel j'attache le plus haut
prix ; je te demande Constantinople. » Le visir, revenu de sa surprise,
répondit : « Le même Dieu qui a remis entre tes mains presque tout l'empire
romain ne t'en refusera pas la capitale. — Tu vois mon oreiller, reprit le
sultan, je l'ai poussé toute la nuit d'un côté et d'autre ; je me suis levé,
je me suis recouché, sans pouvoir trouver le sommeil. Je ne te recommande
qu'une chose : prends garde à l'or des Grecs, car nous valons mieux à la
guerre ; et à l'aide de Dieu et du Prophète, nous ne tarderons pas à nous
emparer de Constantinople. » Pour
connaître la disposition de ses soldats, il parcourait souvent les rues seul
et déguisé. Il employait ses heures de loisir à tracer le plan de Byzance, à
discuter avec ses généraux et ses ingénieurs en quel endroit on dresserait
des batteries, de quel côté on donnerait l'assaut, où l'on ferait jouer les
mines, où l'on appliquerait les échelles. Parmi les instruments de guerre, il
étudiait avec un soin particulier la grande découverte des Latins, et son
artillerie surpassa celle qu'on avait vue jusqu'alors. Un fondeur hongrois
nommé Urbain, attiré par la libéralité du sultan, établit à Andrinople une
fonderie d'où sortit bientôt un canon d'une grandeur prodigieuse qui pouvait
lancer un boulet de pierre de plus de six cents livres. Tandis
que Mahomet menaçait la capitale de l'Orient, l'empereur grec implorait le
secours des peuples et celui du Ciel ; mais la chrétienté voyait avec
indifférence la ruine prochaine de Constantinople. Des querelles domestiques
occupaient les princes de l'Occident, et la perfidie on l'obstination des
Grecs avait irrité le pontife de Rome. Au lieu d'employer en leur faveur les
armées et les trésors de l'Italie, Nicolas V lançait l'anathème contre ces
opiniâtres schismatiques ; il fut peut-être touché de compassion lorsqu'il
les vit réduits à la dernière extrémité ; mais sa tardive pitié ne put les
sauver, et Constantinople était au pouvoir des Turcs avant que les escadres
de Gènes et de Venise sortissent de leurs ports ; les princes, ceux même de
la Morée et des îles de la Grèce, demeurèrent neutres. La colonie génoise de
Galata traita avec le sultan. Un grand nombre de Grecs obscurs et quelques
nobles abandonnèrent lâchement leur pays : la cupidité des riches refusa à
l'Empereur et garda pour les Turcs des trésors qui auraient acheté des armées
de mercenaires. Malgré cette défection et malgré sa détresse, l'intrépide,
Constantin se prépara à lutter contre son formidable adversaire. Dès les
premiers jours du printemps (1453), l'avant-garde des Turcs ravagea la campagne jusqu'aux portes de
Constantinople. Les villes que possédaient encore les Grecs sur la mer Noire
se rendirent à la première sommation. Sélymbrie, qui seule osa résister, fut
emportée par Mahomet qui vint planter son étendard devant la porte de Saint-Romain,
et commença le 6 avril un des siéges les plus mémorables dont parle
l'histoire. Le
sultan investit la place avec deux cent soixante mille hommes. Un fossé
profond défendait les lignes ottomanes : un corps particulier environnait le
faubourg de Galata et surveillait la foi douteuse des Génois. La marine
musulmane ne répondait point aux forces de terre : sur trois cent vingt
navires qui se trouvaient dans la Propontide, dix-huit seulement pouvaient
être regardés comme des vaisseaux de guerre. Constantinople avait alors plus
de cent mille habitants ; mais lorsqu'il fallut s'armer pour la défense de la
patrie, quatre mille soixante-dix Romains seulement se présentèrent pour
combattre. L'Empereur prit à sa solde deux mille étrangers sous les ordres du
Génois Justiniani. Une forte chaîne ferma l'entrée du port que défendaient
d'ailleurs plusieurs vaisseaux de guerre et de commerce : une capitale de
seize milles de circonférence n'avait qu'une garnison de sept ou huit mille
soldats contre toutes les forces de l'empire ottoman. Les
premiers Romains se seraient armés avec la résolution de vaincre ou de mourir
; les premiers chrétiens se seraient embrassés et auraient attendu
tranquillement la couronne du martyre ; mais les Grecs de Constantinople ne
déployaient quelque fermeté que dans les querelles théologiques. L'empereur
Jean Paléologue II avait renoncé avant de mourir au projet de réunir les
églises grecque et latine. Pressé par la nécessité, Constantin envoya à Rome
des ambassadeurs qui demandèrent des secours temporels et promirent en
échange la soumission des Grecs à l'autorité spirituelle de l'Eglise. Le
Vatican, bien qu'il connût la valeur de promesses si souvent violées,
accueillit la proposition, mais il fit partir un légat et point d'armées.
L'Empereur traita avec une respectueuse déférence le cardinal Isidore,
représentant de Nicolas V, et signa avec plusieurs prêtres et laïques de
l'Église grecque l'acte d'union tel que le concile de Florence l'avait dressé
le 12 décembre 1452. Les Grecs et les Latins se réunirent pour le sacrifice
et la prière dans l'église de Sainte-Sophie ; mais cette réconciliation peu
sincère n'eut d'autre résultat que d'enlever au malheureux Constantin
l'affection de ses capricieux sujets. Deux
côtés du triangle de la ville de Constantinople qui font face à la mer
étaient inaccessibles à l'ennemi ; un double mur et un fossé de cent pieds de
profondeur couvraient la base du triangle ou le côté de terre. C'est sur ce
point que les Musulmans concentrèrent leurs forces principales. Constantin,
après avoir réglé le service des postes les plus périlleux, entreprit de
défendre le mur intérieur. Si la nation était lâche et pusillanime,
l'Empereur avait l'intrépidité d'un héros. Les volontaires qui combattaient
sous ses ordres avaient la valeur des premiers Romains, et les auxiliaires
étrangers soutenaient l'honneur de la chevalerie de l'Occident.
Malheureusement le magasin de poudre des chrétiens était peu considérable et
devait bientôt se trouver épuisé ; leur artillerie, peu nombreuse et de petit
calibre, était bien inférieure à celle des Turcs, qui foudroyaient la ville
avec quatorze batteries[8]. Les premiers boulets des
Musulmans firent plus de bruit que de mal. Les artilleurs étaient peu exercés
; cependant la multiplicité des coups produisit de l'effet, et les Turcs
s'étant avancés jusqu'au fossé, entreprirent de le combler avec des fascines,
des tonneaux et des troncs d'arbre. Mais après des combats meurtriers, les
assiégés détruisaient pendant la nuit ce que leurs ennemis avaient fait
pendant le jour. Cependant les Turcs renversèrent la tour de Saint-Romain ;
mais ils furent repoussés de la brèche et arrêtés par la nuit. L'Empereur et
le génois Justiniani ne perdirent pas un moment de cet intervalle de repos,
et l'impatient Mahomet, aux premiers rayons de l'aurore, s'aperçut avec
douleur et avec rage que plusieurs de ses machines avaient été réduites en
cendres ; que les Grecs avaient nettoyé, rétabli le fossé et relevé la tour
de Saint-Romain. Un seul
fait prouve combien il eût été facile aux peuples de l'Occident de sauver
Constantinople. Cinq vaisseaux génois chargés d'hommes, d'armes et de
munitions, arrivèrent en vue de la capitale, déjà investie par terre et par
mer. La flotte turque, postée à l'embouchure du Bosphore, s'étendait d'un
rivage à l'autre en forme de croissant et fermait le passage à ces audacieux
auxiliaires. Mais les cinq vaisseaux s'avancèrent intrépidement sur leurs
ennemis sans s'inquiéter de leur nombre, balayant les vagues avec leur
artillerie, versant le feu grégeois sur les navires qui osaient tenter
l'abordage, et, après s'être frayé une route par la victoire, entrèrent dans
le port de Constantinople aux acclamations du peuple et de l'armée. Ce
secours ranima l'espoir des Grecs. Mais les tentatives pour la délivrance de
Constantinople se bornèrent à ces cinq vaisseaux génois, et les peuples de
l'Occident se montrèrent insensibles à la détresse de Constantinople. Mahomet,
fatigué d'une résistance si opiniâtre, voulait, dit-on, lever le siège de la
ville ; ce qui parait certain, c'est qu'il désespéra de s'emparer de Byzance
en se contentant de l'attaquer du côté de la terre. Mais il n'avait aucun
moyen de forcer le port : la grosse chaîne qui le fermait se trouvait appuyée
de huit grands navires, de vingt autres plus petits et d'un assez grand
nombre de galères. Au milieu de ces perplexités, le génie de Mahomet conçut
un projet d'une hardiesse merveilleuse. Il résolut de faire transporter par
terre, de la rive du Bosphore dans la partie la plus enfoncée du port, ses
navires et ses munitions. La distance est d'environ dix milles (13 km.) ; le terrain est inégal, et il
se trouvait hérissé de broussailles. Comme il fallait passer derrière le
faubourg de Galata, le succès de l'entreprise dépendait de la colonie génoise
; mais ces avides marchands ambitionnaient la faveur d'être dévorés les
derniers, et le sultan rassuré se mit à l'œuvre. Il fit couvrir une
demi-lieue de chemin de planches de sapin enduites de suif et de graisse, et
dans le cours d'une seule nuit cent cinquante vaisseaux de différente
grandeur gravirent la colline à force de machines et de bras, traversèrent la
plaine et furent lancés dans le port. Les Grecs furent frappés d'épouvante à
la vue de la flotte turque, et dans le premier moment de sa consternation le
peuple voulait se rendre. Constantin releva les courages abattus et se
prépara à se défendre jusqu'au dernier soupir. Dès que
Mahomet vit sa flotte dans la partie supérieure du havre, avec des tonneaux
réunis par des solives et des anneaux de fer et couverts d'un plancher
solide, il construisit à l'endroit le plus resserré un Pont, ou plutôt un
môle, large de cinquante coudées et long de cent. Il établit un de ses plus
grands canons sur cette batterie, flottante, tandis que tous ses vaisseaux et
les troupes approchaient du côté le plus accessible, où les guerriers latins
avaient autrefois donné l'assaut. Après un siège de quarante jours, marqué de
part et d'autre part de cruelles représailles, rien ne pouvait différer la
prise de Constantinople. La garnison réduite à un petit nombre de soldats ne
pouvait faire face aux deux attaques. Le canon des Ottomans avait ruiné les fortifications
qui avaient résisté pendant près de dix siècles à tant d'ennemis. Pour payer
ses troupes, disposées à la séduction, Constantin fut réduit à dépouiller les
églises, et les ennemis de l'union le traitèrent de sacrilège. L'esprit de
discorde diminuait encore le peu de forces des chrétiens. Les auxiliaires
génois et vénitiens se disputaient la prééminence ; Justiniani et le
grand-duc Lucas Notaras, restés rivaux au milieu de ces terribles dangers,
s'accusaient mutuellement de perfidie et lâcheté. Durant
le siège de Constantinople on avait parlé de paix et de capitulation. La
fierté de l'Empereur, abattue par le malheur, se serait soumise aux plus
dures conditions pour sauver sa couronne et sa religion. Mais l'inflexible
sultan voulait la capitale, et Constantin résolut de souffrir les dernières
extrémités de la guerre. Mahomet employa plusieurs jours aux préparatifs d'un
assaut général, fixé au 29 mai. La veille il manda ses généraux et leur donna
ses instructions. La crainte est le premier principe d'un gouvernement
despotique : il menaça de sa colère les fugitifs et les déserteurs ; mais il
comptait plus encore sur l'effet des récompenses. Une double solde fut
promise aux troupes victorieuses. « La ville et les bâtiments
m'appartiennent, leur dit-il : soyez riches et heureux. L'intrépide soldat
qui montera le premier sur les murs de Constantinople recevra le gouvernement
d'une des plus belles provinces de mon Empire. » Les Musulmans, transportés
d'une ardeur martiale, demandèrent l'assaut à grands cris, et leurs
illuminations éclairèrent la mer et la terre depuis Galata jusqu'aux
Sept-Tours. Les
chrétiens de leur côté se préparaient à cette lutte suprême. Les plus nobles
d'entre les Grecs, les plus braves d'entre les alliés furent mandés au
palais. Le dernier discours de Paléologue fut l'oraison funèbre de l'Empire.
Il fit des promesses, des supplications ; il essaya vainement de donner à ses
sujets l'espoir qu'il n'avait plus. Cependant l'exemple du prince et l'ennui
de se voir renfermés dans une ville assiégée avaient armé les guerriers du
courage du désespoir. Ils versèrent des larmes, s'embrassèrent et se
dévouèrent à la mort. Chacun des chefs se rendit à son poste et passa la nuit
à faire sur le rempart une garde vigilante. L'Empereur entra dans l'église de
Sainte-Sophie, pria et pleura aux pieds des autels et y reçut la sainte
communion. Puis il monta à cheval pour visiter les gardes et reconnaître les
mouvements de l'ennemi. La chute du dernier des Constantins est plus
glorieuse que la longue prospérité des Césars de Byzance. Le 29
mai de l'année 1453 de l'ère chrétienne, Mahomet donna le signal d'un assaut
général par terre et par mer. Les Turcs arrivèrent par une impulsion
irrésistible au pied des murs. Les plus audacieux qui montèrent sur le
rempart furent précipités dans le fossé, qui bientôt fut rempli de morts. Les
soldats de l'Anatolie et de la Romanie chargèrent successivement, mais ils
furent repoussés. L'assaut durait depuis deux heures et les Grecs avaient
l'avantage ; on entendait la voix de l'Empereur qui excitait ses soldats à
achever par un dernier effort la délivrance de leur pays. Dans ce fatal
moment les invincibles janissaires, qui n'avaient pas encore combattu,
s'ébranlèrent ; le sultan, une massue à la main, animait leur valeur.
L'artillerie des lignes et du pont des assaillants foudroyait les Grecs : un
nuage d'épaisse fumée enveloppait le camp et la ville, les assiégeants et les
assiégés. C'est alors que Justiniani fut blessé. Comme il abandonnait son
poste, l'infatigable empereur s'aperçut de sa retraite et l'arrêta. « Votre
blessure, s'écria Paléologue, est légère ; le danger est imminent ; votre
présence est nécessaire. D'ailleurs, comment ferez-vous votre retraite ? — Je
me retirerai, dit le Génois épouvanté, par le chemin que Dieu a ouvert aux
Turcs, » et à ces mots il traversa rapidement une des brèches du mur
intérieur[9]. La plupart des auxiliaires
latins suivirent son exemple, et la défense se ralentit au moment où les
Turcs redoublaient de vigueur. Le double mur de la place, détruit par l'artillerie, n'offrait plus qu'un amas de ruines, lorsque le janissaire Hassan mérita le premier la récompense promise par le sultan. Le cimeterre d'une main, le bouclier de l'autre, il escalada le mur extérieur ; mais au moment où il saisissait les créneaux, il fut précipité dans le fossé. Toutefois il avait montré qu'on pouvait gagner le haut du rempart. Bientôt un essaim de Turcs couvrit les murs et les tours, et les Grecs perdant ainsi l'avantage du terrain furent accablés par la multitude. On aperçut longtemps au milieu des ennemis, l'Empereur qui remplissait à la fois les fonctions de général et de soldat. Ses dernières paroles attestent son désespoir : « Ne se trouvera-t-il pas un chrétien, s'écria-t-il, qui veuille me délivrer de la vie ? » Sa dernière inquiétude fut de tomber vivant entre les mains des infidèles. Il avait eu la précaution de se dépouiller de ses ornements impériaux et de ses armes dorées. Au milieu du carnage, il tomba sous une main inconnue, et resta confondu parmi les cadavres. Après sa mort, il n'y eut plus de résistance et la déroute fut complète. Les Turcs victorieux pénétrèrent par toutes les brèches. Ils massacrèrent deux mille chrétiens dans la première chaleur de la poursuite ; mais l'avarice fit taire la cruauté, et le carnage cessa. Ainsi, après un siège de cinquante jours, tomba au pouvoir de Mahomet II cette Constantinople qui avait bravé les efforts de Chosroês, du chagan et des khalifes. Les Latins n'avaient renversé que son Empire ; mais les Musulmans vainqueurs anéantirent sa religion. |
[1]
Environ soixante mille francs.
[2]
Au début des négociations relatives à la réunion des deux Églises, les pères
indépendants du concile de Bâle, qui s'intitulaient les représentants et les
juges de l'Église catholique, engagèrent l'Empereur à traiter directement avec
eux. Jean y consentit ; suais Eugène IV, qu'on laissait en dehors de cette
transaction et qui avait déjà essayé de dissoudre le concile de Bâle, résolut
de convoquer un concile en Italie. A celle nouvelle, les prélats de Bâle
furieux citèrent le pontife à comparaître devant eux. Le pape répondit par un
coup d'autorité en convoquant une assemblée à Ferrare, et eu annulant toutes
les opérations de ses adversaires. L'empereur grec, après avoir hésité quelque
temps, s'embarqua pour l'Italie, fut reçu magnifiquement à Venise, arriva à
Ferrare et se réconcilia avec l'Église romaine.
[3]
Le Concile de Ferrare avait été transféré à Florence.
[4]
Quelques écrivains affirment que l'empereur grec intimidé ou séduit avait livré
aux Turcs le passage du Bosphore, et que la flotte confédérée du pape et de
Gènes vendit celui de l'Hellespont.
[5]
Mahomet II avait été élevé par les maîtres les plus habiles : il parlait,
dit-on, cinq langues étrangères, l'arabe, le persan, l'hébreu, le latin et le
grec. Ami des arts, il appela à sa cour et récompensa généreusement plusieurs
peintres d'Italie. Mais les lettres et la religion ne purent dompter
entièrement son caractère sauvage. Nous ne rappellerons pas l'histoire des
quatorze pages auxquels on ouvrit le ventre pour découvrir celui qui avait
mangé un melon, ni l'anecdote de la belle esclave qu'il décapita lui-même, afin
de prouver à ses janissaires que les femmes ne le subjugueraient jamais. Dans
son palais ainsi qu'à la guerre, pour les motifs les plus légers, il versait
des ruisseaux de sang. Bien que Mahomet ait conquis douze royaumes et deux
cents villes, on ne saurait k comparer à Alexandre ou à Timour. Il ne passa ni
l'Euphrate, ni la mer Adriatique ; et Huniade et Scanderbeg, les chevaliers de
Rhodes et le roi de Perse arrêtèrent ses conquêtes. A peine monté sur le trône
à l'âge de vingt-et-un ans, il fit Périr ses frères alors en bas lige pour
prévenir les séditions, et signala la première année de son règne par une
expédition heureuse contre les indociles Caramaniens.
[6]
Terme de mépris que les Turcs donnent aux chrétiens.
[7]
Ce visir était bien disposé pour les chrétiens ; et pour le perdre dans
l'opinion publique, on lui donnait le nom de Gabour Ortachi, frère de
lait des infidèles. Dominé par la cupidité, il entretint avec l'ennemi une
correspondance vénale et criminelle qui fut découverte et punie après la
guerre.
[8]
Malgré le pouvoir et l'activité de Mahomet, on reconnaît l'enfance de l'art :
la grande coulevrine dont nous avons parlé ne pouvait tirer que sept fois par
jour : le métal échauffé creva, plusieurs soldats périrent, et on admira
l'habileté d'un canonnier qui, pour prévenir les accidents, imagina de verser
de l'huile dans les bouches à feu après chaque explosion. — Outre les canons,
les. Turcs employèrent toutes les machines déjà connues : les boulets, les
béliers battaient ensemble les murailles ; des tours roulantes élevaient les
guerriers à la hauteur des remparts, et la découverte de la poudre à canon
n'avait pas fait négliger le feu grégeois.
[9]
Ce trait de lâcheté souilla une vie toute guerrière. Justiniani survécut peu de
jours à la prise de Constantinople ; il mourut à Galata, et ses derniers
instants furent empoisonnés par les reproches de sa conscience et ceux des
Chrétiens.