HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXV. — HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN ET DE L'EMPIRE GREC DEPUIS LA MORT DE TAMERLAN JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1405-1453).

 

 

Discordes des fils de Bajazet. — Mahomet Ier réunit sous ses lois tout l'empire. — Politique de l'empereur Manuel. — Concurrence du faux Mustapha. — Avènement d'Amurath II. — II entreprend le siège de Constantinople. — Partage de l'empire grec à la mort de Manuel. — Conquête des Ottomans. — Jean Paléologue essaie de réunir les deux Églises. —Schisme religieux. — Exploits de Jean Huniade. — Amurath demande et obtient la paix. — Son abdication volontaire. — Il sort de sa retraite pour vaincre à Warna. — Défection et succès de Scanderbeg. — Mort d'Amurath II. — Mahomet II lui succède. — Constantin XII, dit Diagazès, monte sur le trône de Constantinople. — Les Ottomans sont maîtres du Bosphore. — Tentative infructueuse de Constantin pour obtenir la paix. — L'Empereur prend une résolution énergique. — Premières hostilités. — Siège et prise de Constantinople. — Mort glorieuse de l'Empereur. — Réflexions générales.

 

Semblable à un arbre vigoureux courbé par la tempête, l'empire ottoman se releva dès que l'orage fut passé, et reprit une nouvelle vigueur. Lorsque Timour eut évacué l'Anatolie, dont il avait ruiné les villes, pillé les richesses et enchaîné le souverain, les pâtres et les brigands de la Tartarie s'y répandirent. Les émirs rentrèrent dans leurs districts, récemment usurpés par Bajazet. L'un d'eux exerça lâchement sa vengeance en profanant et renversant son sépulcre ; et les discordes des fils du sultan menaçaient l'Empire d'une ruine prochaine. Après la mort de son père, Isa s'était fait reconnaître dans les pays voisins d'Ancyre, de Sinope et de la mer Noire ; il perdit bientôt ses provinces et la vie. Soliman, proclamé par les Turcs d'Andrinople et de Pruse, fut surpris et tué par son frère Musa (1410). Mais ce dernier s'était déshonoré en acceptant l'investiture des Mongols ; il ne possédait qu'une faible partie de l'Anatolie : des milices timides et un trésor épuisé le mettaient dans l'impossibilité de soutenir la lutte contre son frère Mahomet. Bientôt il abandonna Pruse en fugitif, traversa la Propontide dans une barque, parcourut les montagnes de la Servie et de la Valachie, et parvint à monter sur le trône d'Andrinople, récemment souillé du sang de son frère Soliman. Durant un règne de trois ans, il remporta quelques victoires sur les chrétiens de la Hongrie et de la Morée ; mais il fut moins heureux contre Mahomet qui le dépouilla.

Avant sa captivité, Bajazet avait confié à son fils Mahomet le gouvernement d'Amasie, la barrière des Turcs contre les chrétiens de Trébizonde et de Géorgie, et éloigné d'environ trente journées de Constantinople. Dans le cours de ses expéditions, Tamerlan parait avoir négligé cet angle de l'Anatolie. Mahomet, sans braver le vainqueur, maintint adroitement son indépendance, et chassa les derniers traîneurs tartares de sa province. Il se débarrassa du voisinage dangereux d'Isa, et après le triomphe de Musa, il se déclara le vengeur de son frère Soliman. La guerre fut courte ; Musa fut vaincu et tué (1413), et Mahomet resta seul maître de l'empire ottoman.

Tandis que la famille de Bajazet était en proie à ces funestes dissensions, l'empereur Manuel, revenu de l'Occident, était remonté sur le trône de Constantinople, et avait relégué dans l'île de Lesbos Jean de Sélymbrie. Au lieu de prolonger la division des puissances ottomanes, il conclut un traité avec Mahomet, le plus formidable des enfants de Bajazet, qui lui rendit les places du Pont-Euxin, de la Propontide et de la Thessalie, et demeura fidèle à ses engagements. Mais le sultan turc eut bientôt à combattre un imposteur qui, sous le nom de Mustapha, le plus jeune des fils de Bajazet, tué à la bataille d'Ancyre, avait soulevé la Thessalie et formé un parti nombreux (1418). Le faux Mustapha se réfugia à Thessalonique, ville grecque, et l'empereur Manuel refusa de le livrer à son frère malgré ses instances et ses menaces ; mais il s'engagea à le retenir en captivité tant que vivrait le sultan. A peine Mahomet eut-il laissé le trône à Amurath son fils (1421), que l'empereur Manuel rendit la liberté au faux Mustapha, qui s'engagea à céder aux Grecs Gallipoli, une des clés de l'Europe ; mais dès qu'il eut pris possession de la Romanie à la tête d'une armée, il refusa de remettre la ville aux chrétiens. Amurath marcha contre l'imposteur, le défit et le livra à un supplice Ignominieux. Puis, pour se venger de l'empereur. Manuel, il entreprit dans le printemps suivant le siège de Constantinople (1422).

Le pieux dessein de soumettre la ville des Césars attira de l'Asie une foule de volontaires qui aspiraient à la couronne du martyre. La perspective de riches dépouilles enflammait leur ardeur guerrière. Mais les murs de Constantinople résistèrent à deux cent mille Turcs ; les Grecs et les soldats mercenaires firent des sorties heureuses ; et après deux mois de siège, une révolte, excitée par Manuel, força le sultan de retourner précipitamment à Pruse. Tandis qu'Amurath II conduisait ses janissaires à de nouvelles conquêtes en Europe et en Asie, Byzance jouit pendant trente années d'un repos précaire. Après la mort de Manuel (1425), Jean Paléologue II ne fut que l'esclave du redoutable sultan des Turcs.

Manuel, en mourant, avait encore affaibli les débris de l'Empire en les partageant à ses cinq fils. Jean reçut Constantinople avec le titre d'Empereur ; Andronic eut pour sa part la principauté de Thessalonique, et mourut de la lèpre peu de temps après avoir vendu cette ville aux Vénitiens, qui en furent promptement dépouillés par les Turcs. Quelques succès avaient réuni la Morée à l'Empire ; et, dans des temps plus heureux, Manuel avait fortifié l'isthme dans une étendue de six milles (huit km.) d'un mur solide, flanqué de cent cinquante-trois tours, qui disparut à la première irruption des Ottomans. La fertile Péninsule aurait pu suffire aux quatre jeunes princes, Théodore, Constantin, Démétrius et Thomas ; mais ils épuisaient leurs forces en guerres civiles ; ils furent vaincus et se réfugièrent dans le palais de Constantinople sous la protection et la dépendance de leur frère Jean.

Cependant le victorieux, Amurath, après avoir emporté d'assaut Thessalonique, dont il massacra la population et &lit établit une colonie musulmane (1429), s'empara successivement de l'Étolie, de l'Épire et de l'Acarnanie, assujettit à un tribut Jean Castriot, seigneur d'Albanie, qui lui donna ses quatre fils en otages, et soumit tous les peuples de l'ancienne Dacie. Le faible Jean, épouvanté, s'estima trop heureux d'obtenir la paix en payant un tribut annuel de trois cent mille aspres[1], et en abandonnant aux Turcs presque tout ce qui excédait les faubourgs de Constantinople. Afin de détourner l'orage qui menaçait les tristes débris de l'Empire, le monarque grec implora le secours des princes latins, renouvela le projet d'unir les deux Églises, et vint à Ferrare abjurer le schisme entre les mains du pape Eugène IV. Mais cette démarche désespérée ne fut pas plus heureuse que celles de ses prédécesseurs, et les chrétiens de l'Occident demeurèrent insensibles à ses malheurs et sourds à ses prières (1438)[2].

Menacés d'une destruction prochaine, la ville et l'empire de Constantinople fondaient un dernier espoir sur leur réunion avec la capitale spirituelle de la chrétienté ; mais les démonstrations d'amitié et les promesses que les Grecs et les Latins s'étaient mutuellement prodiguées dans le concile de Florence[3] étaient fausses et perfides. Lorsque l'Empereur et les prélats grecs qui l'avaient accompagné furent de retour à Byzance, ils entendirent de toutes parts de violentes protestations contre la réunion des deux Églises. Depuis plus de deux ans qu'avait duré leur absence, la capitale étaient privée de ses chefs civils et ecclésiastiques, et le fanatisme fermentait dans l'anarchie. Des moines turbulents qui gouvernaient les consciences, prêchaient pour premier précepte la haine des Latins et de leur religion. Bientôt les prélats qui avaient souscrit à l'union, confessèrent publiquement leur faiblesse et leur repentir et demandèrent pardon à Dieu et à leurs compatriotes. Sur ces entrefaites, Joseph patriarche de Constantinople mourut ; les archevêques de Trébizonde et d'Héraclée refusèrent de remplir sa place. L'Empereur choisit Métrophanes de Cyzique, qui fut sacré dans l'église de Sainte-Sophie, restée déserte. Les porte-croix eux-mêmes abandonnèrent le service des autels. Métrophanes fit inutilement usage des foudres ecclésiastiques pour rappeler le peuple à l'obéissance. Le schisme ne se renferma pas dans les limites étroites de l'empire grec. Les patriarches d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem, assemblèrent un nombreux synode, désavouèrent leurs représentants à Ferrare et à Florence, condamnèrent le Symbole des Latins et menacèrent l'Empereur des censures de l'Eglise d'Orient. La résistance générale refroidit bientôt le zèle de Paléologue, dont l'intérêt personnel avait été le plus puissant mobile. IL craignit d'exposer sa couronne et sa vie, en s'aliénant un peuple qui n'aurait pas manqué de secours pour soutenir sa révolte. Le prince Démétrius son frère, retiré en Italie, menaçait d'embrasser la cause de la religion nationale, et l'intelligence apparente des Grecs et des Latins alarmait le sultan des Turcs.

Pendant que l'Empereur échouait dans un projet d'union devenue impossible, deux héros chrétiens, Jean Huniade-Corvin et Scanderbeg luttaient avec succès contre les Ottomans. D'une origine obscure, ou au moins suspecte, Huniade s'était élevé par son mérite au commandement des armées hongroises. Sous le nom de Chevalier Blanc de Valachie, il avait plus d'une fois vaincu les Musulmans, qui dans leur haine et leur effroi l'avaient surnommé le Brigand. Ladislas de Pologne devait à son influence le trône de Hongrie (1440) ; il lui témoigna sa reconnaissance en le nommant waivode de Transylvanie. Huniade enleva aux Turcs la Moldavie et la Valachie (1442-1443). Amurath II, qui avait essayé inutilement de s'emparer de Belgrade, demanda la paix, racheta ses prisonniers et s'engagea à évacuer la Servie et les frontières de la Hongrie. Par le traité de Segeddin, on conclut une trêve de dix ans, malgré les vives réclamations du légat du pape qui reprochait amèrement aux chrétiens d'abandonner la cause de la religion.

Dégoûté du monde et fatigué du pouvoir, Amurath II abdiqua en faveur de Mahomet II son fils (1443), et se retira parmi les solitaires de Magnésie à l'âge de quarante ans. Les chrétiens, profitant de cet événement, reprirent les armes. Ladislas et Jean Huniade passèrent le Danube, traversèrent la Bulgarie et vinrent camper à Warna, dont le nom est devenu célèbre par la défaite et la mort de Ladislas. Ce fut en ce lieu funeste que les Hongrois apprirent qu'Amurath, arraché par le vœu public à sa solitude de Magnésie, arrivait avec toutes ses forces[4]. D'Andrinople le sultan s'avança précipitamment contre les chrétiens à la tête de soixante mille hommes. Ladislas avec une armée de vingt-quatre mille combattants n'hésita point à attaquer son formidable adversaire, qui faisait porter au bout d'une lance le traité violé de Segeddin. Dès la première charge les ailes de l'armée turque sont rompues, et tandis que les vainqueurs, poursuivant imprudemment les fugitifs, privent leurs compagnons d'un secours nécessaire, Ladislas fond sur le centre et pénètre jusqu'aux janissaires ; mais après, des prodiges de valeur, il tombe percé de traits. Ses soldats enveloppés de toutes parts sont massacrés. Huniade revenu de sa malheureuse poursuite, tente vainement d'enlever le corps du roi et sauve les débris de la cavalerie. Dix mille chrétiens périrent à la journée de Warna : la perte des Turcs fut plus considérable. Le sultan eut le courage d'avouer qu'une seconde victoire semblable entraînerait la destruction du vainqueur ; il fit élever une colonne à l'endroit où le roi de Hongrie était tombé ; mais l'inscription modeste célébrait la valeur et déplorait l'infortune de Ladislas, sans blâmer son imprudence (1444).

Après cette journée mémorable, Amurath retourna parmi les Derviches de Magnésie ; mais les janissaires qu'il avait si souvent conduits à la victoire le forcèrent de reprendre l'épée et la couronne et de marcher à leur tête contre l'Albanie. Jean Castriot était souverain héréditaire d'un petit district de l'Albanie (Epire), entre les montagnes et la mer Adriatique. Trop faible pour résister à la puissance du sultan, il acheta la paix en se soumettant à payer un tribut ; il livra comme garants de sa fidélité ses quatre fils, qui furent élevés dans la religion de Mahomet et formés à la politique et à la discipline des Turcs. Les trois aînés restèrent confondus dans la foule des esclaves et périrent, dit-on, d'un poison lent. George, le plus jeune, qui annonçait déjà l'intrépidité et la vigueur d'un soldat, fut élevé avec soin à la cour du sultan. Il obtint la faveur du sultan par trois victoires successives sur un Tartare et deux Persans qui avaient fait un défi aux guerriers ottomans ; et le nom turc de Scanderbeg, Iskender-Beg ou Alexandre-Seigneur, atteste également son triomphe et sa servitude. Après la mort de son père (1432), sa principauté fut annexée à l'Empire ; mais on lui accorda pour indemnité le titre et le rang de sangiak, le commandement de cinq mille chevaux et la perspective des premières dignités de l'Empire. Il servit avec honneur dans les guerres d'Europe et d'Asie. Mais le souvenir de sa famille, de sa religion et de son pays n'était pas éteint dans son cœur, et il brûlait du désir de s'affranchir de la servitude. Une occasion se présenta : les Musulmans défaits par les Hongrois fuyaient en désordre, Scanderbeg se précipite sur le reis-effendi, et, lui appuyant un poignard sur la poitrine, obtient un firman qui l'investit du gouvernement de l'Albanie. Suivi de quelques cavaliers instruits de son dessein, il arrive dans les états de son père. A la vue du firman, Croïa lui ouvre ses portes. Scanderbeg, maître de la citadelle, ne dissimule plus, et renonçant publiquement au Prophète et au sultan des Turcs, il se déclare le vengeur de sa nation et de sa famille (1443).

Aux noms de la religion et de la liberté, la révolte fut générale. La race belliqueuse des Albanais jura de vivre et de mourir avec son prince héréditaire, et les garnisons ottomanes eurent le choix du martyre ou du baptême. A l'assemblée des états d'Epire, Scanderbeg fut choisi pour conduire la guerre contre les Turcs, et tous les alliés s'engagèrent à fournir leur contingent d'argent et de soldats. Sous son commandement, les Albanais se crurent invincibles et le parurent à leurs ennemis. Attirés par l'éclat de sa renommée, les plus braves aventuriers de France et d'Allemagne accoururent sous ses drapeaux. Avec moins de quinze mille hommes, il résista pendant vingt-trois ans à toutes les forces de l'empire Ottoman. Amurath entra en Albanie suivi de soixante mille chevaux et de quarante mille janissaires. Il ravagea sans résistance les campagnes, occupa les villes ouvertes, immola les captifs attachés à leur religion ; mais il échoua devant Croïa dont il leva honteusement le siège. Pendant sa retraite, il fut sans cesse harcelé par un ennemi insaisissable, et le dépit de cette humiliante expédition contribua peut-être à abréger les jours du sultan (1451).

Amurath II, en mourant, avait fait jurer à Mahomet II de tourner contre Constantinople toutes les forces de l'Empire. Fidèle à son serment, et entraîné par sa propre ambition, le jeune sultan se prépara à conquérir Byzance[5]. Après la mort de Jean Paléologue II, Constantin Dragazès, second fils de Manuel, monta sur le trône malgré la rivalité de son frère Démétrius (1448). Le nouvel empereur ne manquait ni de talent ni de bravoure, et s'indignait de subir le joug ignominieux des Barbares ; mais il se vit obligé d'user de prudence avec un ennemi qui avait sans cesse le mot de paix sur les lèvres, et qui au fond du cœur ne respirait que la guerre. Cependant une rupture était inévitable : elle éclata.

Mahomet Ier avait élevé une forteresse sur la rive asiatique du Bosphore, Mahomet II résolut d'en construire une plus formidable sur la rive opposée, c'est-à-dire en Europe et à cinq milles de la capitale de l'empire grec. La persuasion est l'arme des faibles ; mais les faibles persuadent rarement. Les ambassadeurs de Constantin essayèrent vainement par d'humbles remontrances de détourner le sultan d'une entreprise qui devait porter atteinte à l'alliance des deux nations, et qui était un prélude de guerre. « Je ne forme point de projets contre votre ville, répondit le perfide Mahomet ; mais ses murs sont la borne de votre Empire. Avez-vous oublié la détresse où se trouva mon père, lorsque les Hongrois ligués avec vous envahirent nos contrées par terre, tandis que des galères chrétiennes occupaient l'Hellespont ? Amurath se vit alors réduit à forcer le passage du Bosphore. J'étais alors enfant, les Moslems tremblaient et les Gabours[6] insultaient à nos malheurs. Mais lorsque mon père eut triomphé dans les champs de Warna, il fit vœu d'élever un fort sur la rive occidentale, et j'accomplirai ce vœu. Avez-vous le droit, avez-vous le pouvoir de m'empêcher d'agir sur mon propre territoire ? Retournez chez vous ; dites à votre maitre que mes résolutions sont inébranlables. Vos jours sont en sûreté : mais je ferai écorcher vif le premier d'entre vous qui reviendra avec un pareil message. » Après cette déclaration, Constantin, le premier des Grecs par son courage et par son rang, avait résolu de s'opposer par les armes à l'établissement des Turcs sur le Bosphore ; mais il fut obligé de céder aux conseils pusillanimes de ses ministres qui l'engageaient à ne point se jeter dans une lutte inégale. Une forteresse menaçante s'éleva presque aux portes de Constantinople : l'empereur grec vit avec effroi les progrès des travaux ; c'est en vain qu'il essaya par des caresses et des présents d'apaiser un ennemi inflexible qui cherchait une occasion de rupture. Désespérant de rien obtenir, il se prépara à combattre, et son dernier message à Mahomet annonça la ferme résignation d'un chrétien et d'un guerrier. « Puisque ni les serments, ni les traités, ni la soumission ne peuvent assurer la paix, disait-il au sultan, poursuis le cours des hostilités. Ma confiance est en Dieu : s'il lui plaît d'adoucir ton cœur, je me réjouirai de cet heureux changement : s'il te livre Constantinople, je me soumettrai sans murmure à sa volonté : mais tant que le juge des princes de la terre n'aura pas prononcé, je dois vivre et mourir en défendant mon peuple. » La réponse de Mahomet II fut péremptoire et celle d'un ennemi ; ses fortifications étaient achevées, et avant de retourner à Andrinople, il chargea un aga et quatre cents janissaires de lever un tribut, sans distinction de pays, sur tous les vaisseaux qui passeraient à la portée de ses batteries. Un navire vénitien qui refusait d'obéir aux nouveaux maîtres du Bosphore fut coulé bas au premier coup de canon. Le siège de Constantinople fut renvoyé au printemps ; mais une armée musulmane envahit aussitôt la Morée reprise par les Grecs, afin d'occuper les forces des frères de Constantin, Thomas et Démétrius (1452).

Les Turcs et les Grecs passèrent l'hiver à faire des préparatifs, les uns d'attaque, les autres de défense. La prise de Constantinople absorbait toutes les pensées de Mahomet et troublait son sommeil. Pendant une de ces insomnies, il manda au milieu de la nuit Kalil-Pacha[7], son premier visir qui, ayant plus d'un crime à se reprocher, crut sa dernière heure arrivée, embrassa sa femme et ses enfants qu'il croyait ne plus revoir, remplit de pièces d'or une coupe, vint se prosterner devant le sultan, selon l'usage des Orientaux, et lui offrit l'or qu'il avait apporté : « Je ne veux pas, lui dit le sultan, reprendre ce que je t'ai donné, mais plutôt te combler de nouveaux bienfaits ; à mon tour je te demande un présent auquel j'attache le plus haut prix ; je te demande Constantinople. » Le visir, revenu de sa surprise, répondit : « Le même Dieu qui a remis entre tes mains presque tout l'empire romain ne t'en refusera pas la capitale. — Tu vois mon oreiller, reprit le sultan, je l'ai poussé toute la nuit d'un côté et d'autre ; je me suis levé, je me suis recouché, sans pouvoir trouver le sommeil. Je ne te recommande qu'une chose : prends garde à l'or des Grecs, car nous valons mieux à la guerre ; et à l'aide de Dieu et du Prophète, nous ne tarderons pas à nous emparer de Constantinople. »

Pour connaître la disposition de ses soldats, il parcourait souvent les rues seul et déguisé. Il employait ses heures de loisir à tracer le plan de Byzance, à discuter avec ses généraux et ses ingénieurs en quel endroit on dresserait des batteries, de quel côté on donnerait l'assaut, où l'on ferait jouer les mines, où l'on appliquerait les échelles. Parmi les instruments de guerre, il étudiait avec un soin particulier la grande découverte des Latins, et son artillerie surpassa celle qu'on avait vue jusqu'alors. Un fondeur hongrois nommé Urbain, attiré par la libéralité du sultan, établit à Andrinople une fonderie d'où sortit bientôt un canon d'une grandeur prodigieuse qui pouvait lancer un boulet de pierre de plus de six cents livres.

Tandis que Mahomet menaçait la capitale de l'Orient, l'empereur grec implorait le secours des peuples et celui du Ciel ; mais la chrétienté voyait avec indifférence la ruine prochaine de Constantinople. Des querelles domestiques occupaient les princes de l'Occident, et la perfidie on l'obstination des Grecs avait irrité le pontife de Rome. Au lieu d'employer en leur faveur les armées et les trésors de l'Italie, Nicolas V lançait l'anathème contre ces opiniâtres schismatiques ; il fut peut-être touché de compassion lorsqu'il les vit réduits à la dernière extrémité ; mais sa tardive pitié ne put les sauver, et Constantinople était au pouvoir des Turcs avant que les escadres de Gènes et de Venise sortissent de leurs ports ; les princes, ceux même de la Morée et des îles de la Grèce, demeurèrent neutres. La colonie génoise de Galata traita avec le sultan. Un grand nombre de Grecs obscurs et quelques nobles abandonnèrent lâchement leur pays : la cupidité des riches refusa à l'Empereur et garda pour les Turcs des trésors qui auraient acheté des armées de mercenaires. Malgré cette défection et malgré sa détresse, l'intrépide, Constantin se prépara à lutter contre son formidable adversaire. Dès les premiers jours du printemps (1453), l'avant-garde des Turcs ravagea la campagne jusqu'aux portes de Constantinople. Les villes que possédaient encore les Grecs sur la mer Noire se rendirent à la première sommation. Sélymbrie, qui seule osa résister, fut emportée par Mahomet qui vint planter son étendard devant la porte de Saint-Romain, et commença le 6 avril un des siéges les plus mémorables dont parle l'histoire.

Le sultan investit la place avec deux cent soixante mille hommes. Un fossé profond défendait les lignes ottomanes : un corps particulier environnait le faubourg de Galata et surveillait la foi douteuse des Génois. La marine musulmane ne répondait point aux forces de terre : sur trois cent vingt navires qui se trouvaient dans la Propontide, dix-huit seulement pouvaient être regardés comme des vaisseaux de guerre. Constantinople avait alors plus de cent mille habitants ; mais lorsqu'il fallut s'armer pour la défense de la patrie, quatre mille soixante-dix Romains seulement se présentèrent pour combattre. L'Empereur prit à sa solde deux mille étrangers sous les ordres du Génois Justiniani. Une forte chaîne ferma l'entrée du port que défendaient d'ailleurs plusieurs vaisseaux de guerre et de commerce : une capitale de seize milles de circonférence n'avait qu'une garnison de sept ou huit mille soldats contre toutes les forces de l'empire ottoman.

Les premiers Romains se seraient armés avec la résolution de vaincre ou de mourir ; les premiers chrétiens se seraient embrassés et auraient attendu tranquillement la couronne du martyre ; mais les Grecs de Constantinople ne déployaient quelque fermeté que dans les querelles théologiques. L'empereur Jean Paléologue II avait renoncé avant de mourir au projet de réunir les églises grecque et latine. Pressé par la nécessité, Constantin envoya à Rome des ambassadeurs qui demandèrent des secours temporels et promirent en échange la soumission des Grecs à l'autorité spirituelle de l'Eglise. Le Vatican, bien qu'il connût la valeur de promesses si souvent violées, accueillit la proposition, mais il fit partir un légat et point d'armées. L'Empereur traita avec une respectueuse déférence le cardinal Isidore, représentant de Nicolas V, et signa avec plusieurs prêtres et laïques de l'Église grecque l'acte d'union tel que le concile de Florence l'avait dressé le 12 décembre 1452. Les Grecs et les Latins se réunirent pour le sacrifice et la prière dans l'église de Sainte-Sophie ; mais cette réconciliation peu sincère n'eut d'autre résultat que d'enlever au malheureux Constantin l'affection de ses capricieux sujets.

Deux côtés du triangle de la ville de Constantinople qui font face à la mer étaient inaccessibles à l'ennemi ; un double mur et un fossé de cent pieds de profondeur couvraient la base du triangle ou le côté de terre. C'est sur ce point que les Musulmans concentrèrent leurs forces principales. Constantin, après avoir réglé le service des postes les plus périlleux, entreprit de défendre le mur intérieur. Si la nation était lâche et pusillanime, l'Empereur avait l'intrépidité d'un héros. Les volontaires qui combattaient sous ses ordres avaient la valeur des premiers Romains, et les auxiliaires étrangers soutenaient l'honneur de la chevalerie de l'Occident. Malheureusement le magasin de poudre des chrétiens était peu considérable et devait bientôt se trouver épuisé ; leur artillerie, peu nombreuse et de petit calibre, était bien inférieure à celle des Turcs, qui foudroyaient la ville avec quatorze batteries[8]. Les premiers boulets des Musulmans firent plus de bruit que de mal. Les artilleurs étaient peu exercés ; cependant la multiplicité des coups produisit de l'effet, et les Turcs s'étant avancés jusqu'au fossé, entreprirent de le combler avec des fascines, des tonneaux et des troncs d'arbre. Mais après des combats meurtriers, les assiégés détruisaient pendant la nuit ce que leurs ennemis avaient fait pendant le jour. Cependant les Turcs renversèrent la tour de Saint-Romain ; mais ils furent repoussés de la brèche et arrêtés par la nuit. L'Empereur et le génois Justiniani ne perdirent pas un moment de cet intervalle de repos, et l'impatient Mahomet, aux premiers rayons de l'aurore, s'aperçut avec douleur et avec rage que plusieurs de ses machines avaient été réduites en cendres ; que les Grecs avaient nettoyé, rétabli le fossé et relevé la tour de Saint-Romain.

Un seul fait prouve combien il eût été facile aux peuples de l'Occident de sauver Constantinople. Cinq vaisseaux génois chargés d'hommes, d'armes et de munitions, arrivèrent en vue de la capitale, déjà investie par terre et par mer. La flotte turque, postée à l'embouchure du Bosphore, s'étendait d'un rivage à l'autre en forme de croissant et fermait le passage à ces audacieux auxiliaires. Mais les cinq vaisseaux s'avancèrent intrépidement sur leurs ennemis sans s'inquiéter de leur nombre, balayant les vagues avec leur artillerie, versant le feu grégeois sur les navires qui osaient tenter l'abordage, et, après s'être frayé une route par la victoire, entrèrent dans le port de Constantinople aux acclamations du peuple et de l'armée. Ce secours ranima l'espoir des Grecs. Mais les tentatives pour la délivrance de Constantinople se bornèrent à ces cinq vaisseaux génois, et les peuples de l'Occident se montrèrent insensibles à la détresse de Constantinople.

Mahomet, fatigué d'une résistance si opiniâtre, voulait, dit-on, lever le siège de la ville ; ce qui parait certain, c'est qu'il désespéra de s'emparer de Byzance en se contentant de l'attaquer du côté de la terre. Mais il n'avait aucun moyen de forcer le port : la grosse chaîne qui le fermait se trouvait appuyée de huit grands navires, de vingt autres plus petits et d'un assez grand nombre de galères. Au milieu de ces perplexités, le génie de Mahomet conçut un projet d'une hardiesse merveilleuse. Il résolut de faire transporter par terre, de la rive du Bosphore dans la partie la plus enfoncée du port, ses navires et ses munitions. La distance est d'environ dix milles (13 km.) ; le terrain est inégal, et il se trouvait hérissé de broussailles. Comme il fallait passer derrière le faubourg de Galata, le succès de l'entreprise dépendait de la colonie génoise ; mais ces avides marchands ambitionnaient la faveur d'être dévorés les derniers, et le sultan rassuré se mit à l'œuvre. Il fit couvrir une demi-lieue de chemin de planches de sapin enduites de suif et de graisse, et dans le cours d'une seule nuit cent cinquante vaisseaux de différente grandeur gravirent la colline à force de machines et de bras, traversèrent la plaine et furent lancés dans le port. Les Grecs furent frappés d'épouvante à la vue de la flotte turque, et dans le premier moment de sa consternation le peuple voulait se rendre. Constantin releva les courages abattus et se prépara à se défendre jusqu'au dernier soupir.

Dès que Mahomet vit sa flotte dans la partie supérieure du havre, avec des tonneaux réunis par des solives et des anneaux de fer et couverts d'un plancher solide, il construisit à l'endroit le plus resserré un Pont, ou plutôt un môle, large de cinquante coudées et long de cent. Il établit un de ses plus grands canons sur cette batterie, flottante, tandis que tous ses vaisseaux et les troupes approchaient du côté le plus accessible, où les guerriers latins avaient autrefois donné l'assaut. Après un siège de quarante jours, marqué de part et d'autre part de cruelles représailles, rien ne pouvait différer la prise de Constantinople. La garnison réduite à un petit nombre de soldats ne pouvait faire face aux deux attaques. Le canon des Ottomans avait ruiné les fortifications qui avaient résisté pendant près de dix siècles à tant d'ennemis. Pour payer ses troupes, disposées à la séduction, Constantin fut réduit à dépouiller les églises, et les ennemis de l'union le traitèrent de sacrilège. L'esprit de discorde diminuait encore le peu de forces des chrétiens. Les auxiliaires génois et vénitiens se disputaient la prééminence ; Justiniani et le grand-duc Lucas Notaras, restés rivaux au milieu de ces terribles dangers, s'accusaient mutuellement de perfidie et lâcheté.

Durant le siège de Constantinople on avait parlé de paix et de capitulation. La fierté de l'Empereur, abattue par le malheur, se serait soumise aux plus dures conditions pour sauver sa couronne et sa religion. Mais l'inflexible sultan voulait la capitale, et Constantin résolut de souffrir les dernières extrémités de la guerre. Mahomet employa plusieurs jours aux préparatifs d'un assaut général, fixé au 29 mai. La veille il manda ses généraux et leur donna ses instructions. La crainte est le premier principe d'un gouvernement despotique : il menaça de sa colère les fugitifs et les déserteurs ; mais il comptait plus encore sur l'effet des récompenses. Une double solde fut promise aux troupes victorieuses. « La ville et les bâtiments m'appartiennent, leur dit-il : soyez riches et heureux. L'intrépide soldat qui montera le premier sur les murs de Constantinople recevra le gouvernement d'une des plus belles provinces de mon Empire. » Les Musulmans, transportés d'une ardeur martiale, demandèrent l'assaut à grands cris, et leurs illuminations éclairèrent la mer et la terre depuis Galata jusqu'aux Sept-Tours.

Les chrétiens de leur côté se préparaient à cette lutte suprême. Les plus nobles d'entre les Grecs, les plus braves d'entre les alliés furent mandés au palais. Le dernier discours de Paléologue fut l'oraison funèbre de l'Empire. Il fit des promesses, des supplications ; il essaya vainement de donner à ses sujets l'espoir qu'il n'avait plus. Cependant l'exemple du prince et l'ennui de se voir renfermés dans une ville assiégée avaient armé les guerriers du courage du désespoir. Ils versèrent des larmes, s'embrassèrent et se dévouèrent à la mort. Chacun des chefs se rendit à son poste et passa la nuit à faire sur le rempart une garde vigilante. L'Empereur entra dans l'église de Sainte-Sophie, pria et pleura aux pieds des autels et y reçut la sainte communion. Puis il monta à cheval pour visiter les gardes et reconnaître les mouvements de l'ennemi. La chute du dernier des Constantins est plus glorieuse que la longue prospérité des Césars de Byzance.

Le 29 mai de l'année 1453 de l'ère chrétienne, Mahomet donna le signal d'un assaut général par terre et par mer. Les Turcs arrivèrent par une impulsion irrésistible au pied des murs. Les plus audacieux qui montèrent sur le rempart furent précipités dans le fossé, qui bientôt fut rempli de morts. Les soldats de l'Anatolie et de la Romanie chargèrent successivement, mais ils furent repoussés. L'assaut durait depuis deux heures et les Grecs avaient l'avantage ; on entendait la voix de l'Empereur qui excitait ses soldats à achever par un dernier effort la délivrance de leur pays. Dans ce fatal moment les invincibles janissaires, qui n'avaient pas encore combattu, s'ébranlèrent ; le sultan, une massue à la main, animait leur valeur. L'artillerie des lignes et du pont des assaillants foudroyait les Grecs : un nuage d'épaisse fumée enveloppait le camp et la ville, les assiégeants et les assiégés. C'est alors que Justiniani fut blessé. Comme il abandonnait son poste, l'infatigable empereur s'aperçut de sa retraite et l'arrêta. « Votre blessure, s'écria Paléologue, est légère ; le danger est imminent ; votre présence est nécessaire. D'ailleurs, comment ferez-vous votre retraite ? — Je me retirerai, dit le Génois épouvanté, par le chemin que Dieu a ouvert aux Turcs, » et à ces mots il traversa rapidement une des brèches du mur intérieur[9]. La plupart des auxiliaires latins suivirent son exemple, et la défense se ralentit au moment où les Turcs redoublaient de vigueur.

Le double mur de la place, détruit par l'artillerie, n'offrait plus qu'un amas de ruines, lorsque le janissaire Hassan mérita le premier la récompense promise par le sultan. Le cimeterre d'une main, le bouclier de l'autre, il escalada le mur extérieur ; mais au moment où il saisissait les créneaux, il fut précipité dans le fossé. Toutefois il avait montré qu'on pouvait gagner le haut du rempart. Bientôt un essaim de Turcs couvrit les murs et les tours, et les Grecs perdant ainsi l'avantage du terrain furent accablés par la multitude. On aperçut longtemps au milieu des ennemis, l'Empereur qui remplissait à la fois les fonctions de général et de soldat. Ses dernières paroles attestent son désespoir : « Ne se trouvera-t-il pas un chrétien, s'écria-t-il, qui veuille me délivrer de la vie ? » Sa dernière inquiétude fut de tomber vivant entre les mains des infidèles. Il avait eu la précaution de se dépouiller de ses ornements impériaux et de ses armes dorées. Au milieu du carnage, il tomba sous une main inconnue, et resta confondu parmi les cadavres. Après sa mort, il n'y eut plus de résistance et la déroute fut complète. Les Turcs victorieux pénétrèrent par toutes les brèches. Ils massacrèrent deux mille chrétiens dans la première chaleur de la poursuite ; mais l'avarice fit taire la cruauté, et le carnage cessa. Ainsi, après un siège de cinquante jours, tomba au pouvoir de Mahomet II cette Constantinople qui avait bravé les efforts de Chosroês, du chagan et des khalifes. Les Latins n'avaient renversé que son Empire ; mais les Musulmans vainqueurs anéantirent sa religion.

 

 

 



[1] Environ soixante mille francs.

[2] Au début des négociations relatives à la réunion des deux Églises, les pères indépendants du concile de Bâle, qui s'intitulaient les représentants et les juges de l'Église catholique, engagèrent l'Empereur à traiter directement avec eux. Jean y consentit ; suais Eugène IV, qu'on laissait en dehors de cette transaction et qui avait déjà essayé de dissoudre le concile de Bâle, résolut de convoquer un concile en Italie. A celle nouvelle, les prélats de Bâle furieux citèrent le pontife à comparaître devant eux. Le pape répondit par un coup d'autorité en convoquant une assemblée à Ferrare, et eu annulant toutes les opérations de ses adversaires. L'empereur grec, après avoir hésité quelque temps, s'embarqua pour l'Italie, fut reçu magnifiquement à Venise, arriva à Ferrare et se réconcilia avec l'Église romaine.

[3] Le Concile de Ferrare avait été transféré à Florence.

[4] Quelques écrivains affirment que l'empereur grec intimidé ou séduit avait livré aux Turcs le passage du Bosphore, et que la flotte confédérée du pape et de Gènes vendit celui de l'Hellespont.

[5] Mahomet II avait été élevé par les maîtres les plus habiles : il parlait, dit-on, cinq langues étrangères, l'arabe, le persan, l'hébreu, le latin et le grec. Ami des arts, il appela à sa cour et récompensa généreusement plusieurs peintres d'Italie. Mais les lettres et la religion ne purent dompter entièrement son caractère sauvage. Nous ne rappellerons pas l'histoire des quatorze pages auxquels on ouvrit le ventre pour découvrir celui qui avait mangé un melon, ni l'anecdote de la belle esclave qu'il décapita lui-même, afin de prouver à ses janissaires que les femmes ne le subjugueraient jamais. Dans son palais ainsi qu'à la guerre, pour les motifs les plus légers, il versait des ruisseaux de sang. Bien que Mahomet ait conquis douze royaumes et deux cents villes, on ne saurait k comparer à Alexandre ou à Timour. Il ne passa ni l'Euphrate, ni la mer Adriatique ; et Huniade et Scanderbeg, les chevaliers de Rhodes et le roi de Perse arrêtèrent ses conquêtes. A peine monté sur le trône à l'âge de vingt-et-un ans, il fit Périr ses frères alors en bas lige pour prévenir les séditions, et signala la première année de son règne par une expédition heureuse contre les indociles Caramaniens.

[6] Terme de mépris que les Turcs donnent aux chrétiens.

[7] Ce visir était bien disposé pour les chrétiens ; et pour le perdre dans l'opinion publique, on lui donnait le nom de Gabour Ortachi, frère de lait des infidèles. Dominé par la cupidité, il entretint avec l'ennemi une correspondance vénale et criminelle qui fut découverte et punie après la guerre.

[8] Malgré le pouvoir et l'activité de Mahomet, on reconnaît l'enfance de l'art : la grande coulevrine dont nous avons parlé ne pouvait tirer que sept fois par jour : le métal échauffé creva, plusieurs soldats périrent, et on admira l'habileté d'un canonnier qui, pour prévenir les accidents, imagina de verser de l'huile dans les bouches à feu après chaque explosion. — Outre les canons, les. Turcs employèrent toutes les machines déjà connues : les boulets, les béliers battaient ensemble les murailles ; des tours roulantes élevaient les guerriers à la hauteur des remparts, et la découverte de la poudre à canon n'avait pas fait négliger le feu grégeois.

[9] Ce trait de lâcheté souilla une vie toute guerrière. Justiniani survécut peu de jours à la prise de Constantinople ; il mourut à Galata, et ses derniers instants furent empoisonnés par les reproches de sa conscience et ceux des Chrétiens.