Origine des Turcs
ottomans. — Règne d'Othman. — Conquêtes d'Orkhan. — Discordes des Grecs. —
Succès de Soliman. — Amurath Ier continue la guerre contre l'empire grec. —
Développement de la puissance ottomane. — Journée de Cassovie. — Bajazet Ier
est proclamé empereur sur le champ de bataille. — Ses conquêtes. — Bataille
de Nicopolis. — Relations avec l'empire grec. — Guerre civile. — A la mort de
Jean Paléologue, Manuel monte sur le trône de Constantinople. — Expédition du
maréchal Boucicaut. — Manuel va implorer les rois de l'Occident. — L'arrivée
de Tamerlan sauve Constantinople. — Premières années de ce conquérant. — Ses
nombreuses expéditions. — Développements. — Journée mémorable d'Ancyre. —
Mort de Bajazet et de Tamerlan.
Après
la retraite de Gengis-khan, le sultan Gelaleddin était revenu de l'Inde
gouverner et défendre ses états de Perse. Dans l'espace de onze années (1224-1235), ce héros livra quatorze
batailles rangées : mais la jalousie des princes Moslems et les armées
innombrables des Mongols le firent succomber, et le brave Gelaleddin périt
sans gloire dans les montagnes du Kurdistan. Sa mort dispersa son armée qui,
sous le nom de Kharismiens, comprenait un grand nombre de hordes turcomanes,
dont les chefs s'étaient dévoués à la fortune du sultan. Les plus audacieuses
envahirent la Syrie et pillèrent Jérusalem ; les autres s'enrôlèrent au
service d'Aladin, sultan d'Iconium, et c'est parmi celles-ci que se
trouvaient les ancêtres obscurs de la race ottomane. Elles avaient
originairement campé sur la rive méridionale de l'Oxus. Soliman Shah, qui
commandait l'avant-garde de l'armée kharismienne, se noya au passage de
l'Euphrate. Son fils Orthogrul, qui s'engagea au service d'Aladin, fut le
père de Thaman ou Othman, né à Soukout en 1259. Othman,
doué à un degré éminent de toutes les vertus d'un soldat, profita habilement
des circonstances de lieu et de temps, qui favorisaient son indépendance et
ses succès. La race de Seldjouk n'existait plus. La puissance expirante des
khans mongols et leur éloignement l'affranchissaient de toute subordination.
Ce fut le 27 juillet de l'année 1299, qu'après avoir franchi les passages mal
gardés de l'Olympe, le chef turc parut dans les plaines de la Bithynie.
Pendant vingt-sept ans que dura son règne, il réunit sous sa domination une
grande partie des états des Turcs seldjoucides. La prise de Pruse, dont la
famine ou la perfidie avait ouvert les portes à son fils Orkhan, signala la
dernière année d'Othman, qui mourut en 1326. La conquête de Pruse peut servir
de véritable date à l'établissement de l'empire ottoman. Orkhan en fit une
ville mahométane, y fonda une mosquée, un hôpital et un collège, où les plus
habiles professeurs attirèrent les étudiants persans et arabes des anciennes
écoles de l'Orient[1]. Les
troupes d'Othman n'étaient composées que d'escadrons indociles, qui servaient
sans paie et combattaient sans ordre ; mais son fils forma et exerça un corps
d'infanterie qu'il recruta parmi les jeunes captifs, élevés dans la religion
de Mahomet. Ce corps, composé d'abord de vingt-cinq mille hommes, reçut, sous
le règne d'Amurath Ier, le nom de janissaires[2]. La conquête de Nicomédie
suivit de près celle de Pruse (1327). Nicée tomba au pouvoir des Turcs en 1333 ; et
bientôt toute la Bithynie, jusqu'aux rives du Bosphore, reconnut les lois
d'Orkhan, qui se contenta du titre modeste d'émir. Cependant, le fils
d'Othman ne dominait pas seul dans l'Asie-Mineure. Les émirs de Chemina et de
Caramanie avaient à leur disposition des forces redoutables. Les pays
maritimes, depuis la Propontide jusqu'au Méandre et à Pile de Rhodes, furent
démembrés irrévocablement de l'empire grec, sous le règne
d'Andronic-l'Ancien. Deux chefs turcs, Aidin et Sarukhan, donnèrent leur nom
à leurs conquêtes. Leurs barbares descendants foulent encore en Lydie et en
Ionie les antiques monuments du christianisme[3]. Les
discordes des Grecs lurent la principale cause de leur ruine. Pendant les
guerres civiles des deux Andronic, le fils d'Othman acheva sans obstacle la
conquête de la Bithynie ; et les mêmes désordres encouragèrent les émirs
turcomans de Lydie et d'Ionie à construire une flotte et à piller les Hes
voisines de la côte d'Europe. Réduit deux fois à défendre son honneur et sa
vie (1341-1354), Cantacuzène eut recours, comme
ses adversaires, aux implacables ennemis de son pays et de sa religion. Amir,
fils d'Aidin, et Orkhan embrassèrent successivement la cause du régent, qui
donna en mariage au fils d'Othman sa fille Théodora. Toutefois Orkhan se
joignit sans hésiter, dans la guerre des Génois, aux ennemis de Cantacuzène.
La dernière querelle de l'empereur grec avec son pupille enfanta le germe de
destruction que ses successeurs ne purent pas déraciner, et ses dialogues
théologiques contre le Prophète n'ont point expié cette faute irréparable.
Soliman, fils d'Orkhan, à la tête d'un corps de dix mille cavaliers turcs,
combattit heureusement pour Cantacuzène, s'empara des principales forteresses
de la Thrace, et ne les rendit à la cour de Byzance pour une forte rançon que
lorsqu'elles eurent été renversées par un tremblement de terre. Bientôt les
Turcs occupèrent les places démantelées, rebâtirent Gallipoli, et Soliman
repeupla de Musulmans cette ville, la clé de l'Hellespont. Cantacuzène, en
abdiquant (1355),
avait conseillé à Jean Ier d'entretenir avec les Ottomans des relations
pacifiques. Paléologue continua la guerre ; et les victoires des Mahométans
justifièrent les avis de Cantacuzène. Soliman fut enlevé au Milieu de ses
succès par une mort prématurée. Orkhan, son père, succomba peu de mois après
à sa douleur (1360). Amurath
Ier, fils d'Orkhan, continua la guerre contre les Grecs avec le même bonheur
; et l'on découvre, à travers l'obscurité des annales byzantines[4], qu'il s'empara presque sans
résistance de toute la Thrace, depuis l'Hellespont jusqu'au mont Hémus, et
qu'il choisit Andrinople pour sa capitale (1361). Constantinople avait été successivement attaquée
pendant le cours de dix siècles par les Barbares du nord et du midi ; mais
jusqu'à cette époque fatale, les Grecs ne s'étaient point vus menacés du côté
de l'Europe et de l'Asie par les établissements d'une seule puissance
ennemie. Amurath, par prudence ou par générosité, ne tenta point cette
conquête facile, et se contenta de commander à Jean Paléologue et à ses
quatre fils, qui, suivant les ordres du sultan, se rendaient à sa cour ou à
son armée. En 1365, le fils d'Orkhan envahit la Servie et la Bulgarie.
Plusieurs chefs turcs de l'Asie- Mineure, jusqu'alors indépendants,
reconnurent ses lois, et l'émir de Ghermian lui abandonna la grande Phrygie (1381). La Macédoine et l'Albanie se
soumirent après une lutte de quatre ans (1386). En 1389, Lazare, kral de Servie, réunit dans une
même confédération les Valaques, les Hongrois, les Dalmates et les
Triballiens ; mais la bataille de Cassovie anéantit la ligue et
l'indépendance de ces tribus redoutables. En parcourant après la victoire le
champ de bataille, Amurath fut tué par un soldat servien qui, s'élançant du
milieu des morts, vengea avec son poignard la défaite des chrétiens. Ce
prince, ami des sciences et de la vertu, avait des mœurs simples et un
caractère doux et facile ; mais il scandalisait les Musulmans en se
dispensant d'assister à leurs prières publiques, et un Muphti eut la
hardiesse de l'en punir en récusant son témoignage dans une cause civile. On
trouve assez fréquemment dans l'histoire orientale ce mélange d'audace et de
servitude. Amurath Ier donna aux janissaires une organisation régulière, établit
celle des spahis et partagea les terres conquises en Timars[5]. Bajazet
Ier, fils et successeur d'Amurath, fut surnommé Ilderim, l'Éclair, et
tira sans doute vanité d'une épithète qui exprimait énergiquement la violence
de son âme et la rapidité de ses marches dévastatrices[6]. Pendant les quatorze années de
son règne, Bajazet courut sans cesse à la tête de ses armées, de Pruse à
Andrinople, du Danube à l'Euphrate ; et quoique zélé propagateur de la foi
musulmane, il attaqua indistinctement en Europe et en Asie les princes chrétiens
et les mahométans, et réduisit sous son obéissance toute la partie
septentrionale de l'Anatolie, depuis Angora jusqu'à Amasie et Erzeroum. Les
émirs de Ghermian, de Karaman, d'Aldin et de Sarukhan furent dépouillés de
leurs états héréditaires, et après la conquête d'Iconium, la dynastie
ottomane releva l'ancien royaume des Seldjoucides. Dès qu'il eut soumis à un
vasselage régulier les Serviens et les Bulgares, Bajazet courut au-delà du
Danube chercher de nouveaux ennemis et de nouveaux sujets. Les peuples de la
Thrace, de la Macédoine et de la Thessalie, qui dépendaient encore de
l'empire grec, passèrent sous celui du victorieux Ottoman. Pour assurer
d'Asie en Europe la communication des Turcs, qui jusqu'alors avait été
dangereuse et précaire, Bajazet établit à Gallipoli une flotte qui dominait
l'Hellespont et interceptait les secours envoyés à Constantinople par les
Latins[7]. Enorgueilli de ses succès, il
dédaigna le titre d'émir et prit celui de sultan que lui conféra le khalife
d'Égypte, esclave couronné des Mameluks (1394). Jaloux de mériter son titre, Bajazet porta la
guerre en Hongrie, le théâtre ordinaire des triomphes des Turcs et de leurs
défaites. La cause de Sigismond, roi de Hongrie, intéressait l'Église et
l'Europe ; et au premier bruit de son danger, les plus braves chevaliers
français et allemands accoururent sous ses drapeaux. Bajazet défit, à la
journée de Nicopolis (1396), une armée de cent mille chrétiens qui, fiers de leur nombre et
de leur valeur, se vantaient de pouvoir soutenir le ciel sur le bout de leurs
lances, s'il menaçait de tomber[8]. Le plus grand nombre périt
dans la plaine ou se noya dans le Danube ; et Sigismond, après s'être réfugié
à Constantinople, revint par un long circuit dans ses états ruinés. Dans
l'enivrement de la victoire, Bajazet jura d'envahir l'Allemagne et l'Italie,
et de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre, à Rome.
Un violent accès de goutte arrêta les projets du prince ottoman, et
l'infirmité passagère d'un seul homme suspendit les malheurs et la ruine des
nations, Après
s'être délivré d'un tuteur impérieux, Jean Paléologue fut pendant trente-six
ans le spectateur oisif et peut-être indifférent de la ruine de son empire.
Complètement livré aux plus honteuses débauches, l'esclave des Turcs oubliait
la honte de l'empereur romain. Andronic, son fils aîné, avait formé pendant
son séjour à Andrinople des liaisons d'amitié avec Sauzes, fils d'Amurath, et
les deux jeunes princes formèrent de concert le projet d'arracher à leurs
pères le sceptre et la vie. Amurath découvrit et dissipa bientôt cette
conjuration. Sauzes fut privé de la vue, et Paléologue infligea le même
châtiment à Andronic et à Jean son fils. Mais l'opération fut si mal faite
que l'un conserva l'usage d'un œil et que l'autre n'éprouva d'autre infirmité
que celle de loucher. On enferma les deux princes déclarés inhabiles à
régner, et l'Empereur récompensa la fidélité de Manuel, son second fils, en
partageant avec lui la pourpre ; mais une nouvelle révolution fit monter sur
le trône les deux princes captifs, et les deux empereurs les remplacèrent
dans la prison. Paléologue et Manuel parvinrent à s'échapper et se
réfugièrent à Scutari (1388). Leurs partisans prirent les armes, et la guerre civile se
ralluma. Le monde romain ne consistait plus que dans un coin de la Thrace
entre la Propontide et la mer Noire, dont l'étendue, de cinquante milles en
longueur sur une largeur d'environ trente milles, était à peine comparable à
une petite principauté d'Allemagne ou d'Italie. Pour rétablir la paix, il
fallut partager ce fragment d'empire. Paléologue et Manuel conservèrent la
capitale : Andronic et son fils s'établirent à Sélymbrie (1389). Bientôt le
jeune Manuel se rendit aux ordres de Bajazet, suivi de cent Grecs des plus
illustres familles. Ils se distinguèrent dans les armées musulmanes. Mais
Jean Paléologue, ayant entrepris de relever lei fortifications de
Constantinople, irrita le sultan : il menaça ; on démolit les nouveaux
ouvrages, et c'est peut-être faire trop d'honneur à la mémoire de l'empereur
grec que d'attribuer sa mort à cette nouvelle humiliation (1391). Manuel,
averti de cet événement, s'échappa de Pruse et prit possession du trône de
Constantinople : cette fuite n'empêcha pas Bajazet de poursuivre ses
conquêtes en Europe et en Asie, pendant que le nouvel empereur de Byzance
disputait à Jean de Sélymbrie les restes de l'Empire. Le victorieux sultan
voulut terminer ses exploits par la prise de Constantinople, somma Manuel de
lui livrer la ville impériale et commença le blocus de la place. Toutefois,
craignant que cette entreprise ne poussât au désespoir les Grecs et n'attirât
sur lui une ligue des princes chrétiens, il se contenta d'un tribut annuel de
trente mille écus d'or : mais la tolérance publique du culte de Mahomet, la
fondation d'une mosquée et l'établissement d'un cadi affligèrent vivement les
Grecs. Cette trêve ne fut pas longtemps respectée par l'esprit inquiet du
sultan. Bajazet embrassa la cause du prince de Sélymbrie et environna la
capitale avec une nombreuse armée. Effrayé de ce nouvel orage, le faible
Manuel implora la protection du roi de France et en obtint un petit corps de
troupes commandé par le maréchal Boucicaut, dont la valeur était animée par
le souvenir de sa captivité et le désir de s'en venger sur les Infidèles. Il
s'embarqua à Aigues-Mortes avec quatre vaisseaux de guerre et fit voile vers
l'Hellespont, força le passage défendu par dix-sept galères turques, et entra
dans Constantinople à la tête de six cents hommes d'armes et de seize cents
archers. Son
arrivée fit disparaître les Ottomans qui assiégeaient Byzance par terre et
par mer. Les escadrons de Bajazet n'osèrent plus s'aventurer si près de la
ville, et plusieurs forteresses d'Europe et d'Asie furent emportées d'assaut
par le maréchal et l'Empereur, qui combattirent à côté Vun de l'autre avec la
même intrépidité ; mais les Ottomans reparurent plus nombreux et plus
terribles. Désespérant de résister avec honneur et succès, le brave maréchal
offrit à Manuel de le conduire à la cour de France où il pourrait solliciter
lui-même des secours d'hommes et d'argent, et lui conseilla en même temps de
faire cesser la guerre civile en partageant le trône avec son neveu. Manuel
accepta la proposition ; il introduisit dans la ville le prince de Sélymbrie,
auquel il laissa le gouvernement de l'Empire ; et tel était l'excès de la
misère publique que le sort de l'exilé parut préférable à celui du souverain (1399). Au lieu d'applaudir au succès
de son vassal, le sultan réclama Byzance comme sa propriété, et, sur le refus
de l'empereur Jean, il fit éprouver à la capitale les calamités réunies de la
guerre et de la famine. Contre un pareil ennemi on ne pouvait rien espérer
des prières et de la résistance ; et le sauvage conquérant aurait dévoré sa
proie si, dans cette crise solennelle, il n'eût pas été précipité du trône
par un vainqueur encore plus féroce. La victoire de Tamerlan recula d'un
demi-siècle la chute de Constantinople. Timour
ou Tamerlan descendait de Gengis-khan par les femmes[9]. Le hasard le fit naître à une
de ces époques d'anarchie qui ouvrent une vaste carrière à l'audace et à
l'ambition. La famille des khans de Djagataï était éteinte : les émirs
aspiraient à l'indépendance, et leurs dissensions ne furent suspendues que
par la conquête des khans de Kashgar qui avaient envahi la Transoxiane.
Timour avait à peine douze ans lorsqu'il fit ses premières armes. A
vingt-cinq ans il entreprit de délivrer-son pays. Les regards du peuple se
tournaient vers un jeune héros qui relevait le drapeau national. Les
principaux chefs jurèrent de combattre sous ses ordres ; mais au moment du
danger, la crainte glaça les courages. Timour se retira dans le désert de
Khiva avec soixante cavaliers. Atteint dans sa fuite par un corps de mille
Kalmouks, il se défendit avec intrépidité ; mais sa troupe se trouva réduite
à dix, puis à sept hommes. Après avoir erré longtemps dans le désert avec sa
femme et ses compagnons, il traversa l'Oxus et mena pendant plusieurs mois la
vie d'un exilé sur les frontières des états voisins où son beau-frère
Houssein vint le rejoindre. A force de constance, ils se créèrent une armée,
envahirent le Seistan, remportèrent une grande victoire sous les murs de
Samarcand[10] (1363), et affranchirent la
Transoxiane. Tous les petits princes feudataires du Djagataï se soumirent.
Mais la jalousie troubla bientôt l'union des deux chefs victorieux. La
défaite et la mort de Houssein délivrèrent d'un concurrent redoutable
l'ambitieux Timour, qui fut proclamé Saheb-Khéran (maître du
monde) dans un couroultai
ou diète nationale (1370). Mais il affecta de respecter la famille de Gengis, et tandis
que l'émir Timour régnait sur le Djagataï, un khan titulaire servait comme
simple officier dans ses armées. Investi
de l'autorité suprême, Timour fixa sa résidence à Samarcand. Après avoir
consacré une année à rétablir l'ordre dans ses états, il s'élança à la
conquête du monde (1371)[11]. Il traverse le Sihoun (l'Oxus) envahit et subjugue le Kashgar,
y prépose un gouverneur, dont la révolte amène une seconde invasion et un
second triomphe. Houssein Sofy, devenu souverain du Kharisme à la faveur des
troubles civils, refuse de rendre ses états, ancienne dépendance du Djagataï.
Timour disperse son armée, détruit sa capitale, dont il massacre les
habitants, et impose au fils du prince vaincu une paix humiliante. Le Kashgar
soulevé trois fois par Kamar-Eddyn est forcé de subir la loi du conquérant.
C'est dans la dernière expédition que Timour rencontre un descendant de
Gengis, qui vient implorer son appui contre Ourousch-Khan, usurpateur du
Kaptschak. Par une seule victoire, il replace Toktamisch son protégé sur le
trône. De là il vole dans le Kharisme où s'est révolté Youssouf-Sofy, fils de
Kamar. La capitale se défend pendant trois mois. La mort de Youssouf arrivée
pendant le siège le soustrait au supplice. La ville prise d'assaut est pillée
avec fureur, et ses savants sont envoyés à Kesch, dont Tamerlan avait fait sa
résidence d'été. Ainsi le Djagataï tout entier était soumis à ses lois. Le
conquérant tourne alors ses regards ambitieux sur la Perse (1380)[12]. Son fils qui le précède
s'empare de Badghyz ; il part lui-même au printemps suivant (1381), prend d'assaut Foucbendj dont
il égorge les habitants. Hérat épouvantée lui ouvre ses portes. La réduction
de Sebzavar et de Thous précède la ruine d'Esferain. Tandis que Tamerlan
prend ses quartiers d'hiver à Bokhara, le prince de Khelat et le souverain du
Djordan s'avancent en armes contre Sebzavar. Timour vole au secours de la
place, qu'il dégage, s'empare ensuite de Khélat. Hérat, révoltée et
cruellement châtiée par un lieutenant de Timour, Voit s'élever dans ses murs
une pyramide de crânes humains. A Sebzavar, dix mille prisonniers, entassés
vivants avec des briques et du mortier, servent à la construction de
plusieurs tours[13]. Le Seistan, le Mekran,
l'Afghanistan sont couverts de ruines (1383). L'année suivante, l'infatigable Mongol réduit en
cendres Asterâbâd, prend Reï (l'ancienne Ragae), Sultanieh, et revint à Samarcand par le
Mazandéran. En 1386, il soumet Tamis, l'Aderbaïdjan et tous les pays jusqu'à
l'Araxe[14], franchit ce fleuve et emporte
d'assaut Kars et Tiflis. Pendant ce temps, ses généraux étaient aux prises
avec les montagnards du Caucase, sentinelles avancées du Kaptschak. Le prince
de Chirvan se soumit. A son retour de Géorgie (Gurdjistan), Timour se précipite sur les
Turcomans de la dynastie du Mouton Noir (Cara Koïounlo) dans l'Arménie ; puis il
assiège et prend la forte ville de Van, emporte d'assaut Ispahan, où il
ordonne un massacre général (1387), et retourne à Samarcand après avoir pris possession de Chiraz. En
1388, le Kharisme révolté attire le courroux et la vengeance de Tamerlan.
Dans les deux années suivantes, il envahit les pays voisins du Kaptschak dont
il entreprend la conquête (1390), il traverse les plaines de Taschkend. Parvenu aux monts Dulong,
il fait graver sur une colonne la date de son passage ; franchit la Tobol
après une marche pénible de quatre mois, rencontre et défait entre le
dal& et le Volga le khan Toktamisch, s'empare de Seraï sa capitale et
reçoit la soumission des peuples. Puis, avec une célérité qui tient du
prodige, il revient à Samarcand, et marche sur la Perse après avoir confié à
ses enfants le gouvernement de plusieurs provinces (1392). Le Mazandéran, le Kourdistan,
le Louristan, le Khouzistan sont envahis et dévastés par Timour ; qui
s'avance de Chiraz vers Bagdad que le sultan vient d'abandonner (1393). Bassora, Mossoul, Mardin et
Van tombent en son pouvoir. Il apprend sur les bords du Kour (Cyrus), que Toktamisch a envahi le
Chirwan. Après avoir inutilement cherché à le ramener par une lettre, il
marche contre lui à la tête de quatre cent mille hommes, mettant tout à feu
et à sang, traverse le Terek, rencontre et disperse ses ennemis, installe un
nouveau khan, dévaste le Kaptschak, s'avance, disent les annalistes mongols,
jusqu'à Moscou[15], revient par Azof, le Kouban,
la Circassie, le pays des Akbas, et va au cœur de l'hiver raser Astrakan.
Seraï éprouve le même sort. Ensuite Tamerlan rentre en Géorgie et envahit de
nouveau la Perse. Un de ses petits-fils avait dans l'intervalle pénétré jusqu'au
golfe Persique et soumis à un tribut le roi d'Hormuz. Timour
était revenu à Samarcand, en 1396, après une expédition de cinq ans ; mais,
incapable de supporter un repos qui pèse à sa verte vieillesse, l'indomptable
destructeur entreprend la conquête de l'Indoustan, malgré la vive opposition
des émirs fatigués d'une guerre sans trêve et sans fin[16]. C'est eu vain que les Scapouch
se réfugient dans leurs montagnes : frimas, torrents, précipices, rien
n'arrête le conquérant (1398). L'Afghanistan est parcouru en six mois, l'Indus franchi. La
dévastation glace au loin les populations, et les cris de cent mille
prisonniers qu'il massacre pour débarrasser son armée font trembler l'épée
aux mains des guerriers. Delhi n'ose résister au farouche envahisseur fumant
du sang de tant de victimes. Le Gange oppose en vain ses flots à son
impétuosité. Le prince de Thoglouk, qui ose se mesurer contre lui, est vaincu
et son armée mise en pièces. Le prince de Cachemire et une foule de chefs
indiens viennent se prosterner à ses pieds. Deux années avaient suffi à tant
de conquêtes, et Samarcand reçut de nouveau l'invincible Tamerlan (1399). Mais les peuples soumis ne
portent qu'en frémissant un joug détesté. Il apprend à son retour que vers
l'occident, la Géorgie, l'Aderbaïdjan, Bagdad, le Diarbékir se sont
affranchis. A cette nouvelle, Timour vole vers les contrées qui vont échapper
à sa domination, et les fait rentrer dans l'obéissance par des dévastations
horribles qu'anime encore la fureur du prosélytisme. Tous ceux qui refusent
d'embrasser la religion de Mahomet périssent au milieu des plus affreux
supplices. L'Asie
semblait ne pouvoir suffire à la soif des conquêtes de Timour. Après quelques
mois de repas dans le palais de Samarcand, il annonça une expédition de sept
ans dans les pays occidentaux (1400). Il attaqua d'abord les chrétiens de la Géorgie,
qui se défendirent avec plus de courage que de succès. C'est en descendant de
leurs montagnes que Tamerlan rencontra les premiers ambassadeurs de Bajazet.
Deux voisins ambitieux et jaloux ne manquent jamais de prétexte pour se faire
la guerre. Les conquêtes des Mongols et celles des Ottomans se touchaient aux
environs d'Erzeroum et de l'Euphrate, et les limites incertaines n'étalent
établies ni par des traités ni par une longue possession. L'opposition des
intérêts était cependant moins dangereuse que la ressemblance de caractère
des conquérants. Le victorieux Timour ne voulait point souffrir d'égal, et
Bajazet refusait de reconnaître un supérieur. La première lettre du chef
mongol irrita le sultan des Tures dont il affectait de mépriser la famille et
la nation. « Ne sais-tu pas, lui écrivait-il, que la plus grande partie de
l'Asie est soumise à mes lois, que les princes de la terre s'inclinent
humblement en ma présence, et que j'ai forcé la fortune elle-même à veiller
sur la prospérité de mon empire ? Sur quoi fondes-tu ton audace et ta
présomption ? Te crois-tu un héros pour quelques combats obscurs livrés dans
les forêts de l'Anatolie, pour quelques victoires remportées sur des
Chrétiens par la faveur du Prophète ? Ouvre les yeux pendant qu'il en est
temps encore : livre-toi au repentir et détourne les foudres qui grondent sur
ta tête. Songe que tu n'es qu'un insecte, et que si tu irrites les éléphants,
ils t'écraseront sous leurs pieds. » Bajazet furieux, après l'avoir traité de
brigand et de rebelle du désert, récapitule avec dédain les victoires de
Timour, et s'efforce de prouver qu'il n'a jamais triomphé que par la
faiblesse ou la lâcheté de ses ennemis. « Tes armées, lui répondit-il, sont
innombrables je veux le croire : mais oses-tu comparer les flèches de tes Tartares
toujours prêts à fuir aux sabres de mes intrépides janissaires ? Je défendrai
toujours les princes qui ont imploré ma protection : viens les chercher sous
mes tentes. Les villes d'Erzeroum et d'Arzingan m'appartiennent ; et si elles
ne me paient pas exactement le tribut, j'en irai demander les arrérages sous
les murs de Tauds et de Sultanieb. » Ces injures réciproques firent éclater
la guerre. Dans sa première campagne Timour se borna à détruire la forteresse
de Sébaste, vaillamment défendue par la garnison. Il semblait respecter,
comme Musulman, le blocus de Constantinople, et après avoir donné une
première leçon à Bajazet, il tourna ses armes contre l'Égypte et la Syrie. La
république militaire des Mamelucks régnait encore en Egypte et en Syrie ;
mais la dynastie des Turcs, avait été chassée par celle des Circassiens, et
Barkok, leur favori, passa d'une prison sur le trône. Au milieu de la révolte
et de la discorde il brava les Mongols, fit arrêter leurs ambassadeurs et
prit une attitude si ferme, qu'ils attendirent sa mort avec impatience pour
se venger sur le faible Pharège, son fils et son successeur. Au lieu de
s'enfermer dans les murs de leurs nombreuses forteresses, les Syriens
s'avancèrent dans la plaine ; mais, sans union et sans discipline, ils furent
dispersés par les impétueux escadrons de Timour[17]. Les Mongols entrèrent dans
Alep sur les traces des fugitifs, et tandis que Timour conversait
paisiblement avec les docteurs de la loi, admis à une dangereuse conférence,
le sang ruisselait dans les rues, et l'on n'entendait de toutes parts que les
cris de la terreur et les gémissements des mourants. Tamerlan, suivant son
usage, fit avec des têtes humaines de sanglantes et horribles pyramides.
Entre Alep et Damas, l'armée égyptienne fit éprouver un échec au conquérant ;
mais lorsque les Egyptiens se réjouissaient de cet avantage inespéré, la
révolte des Mamelucks obligea le sultan à se refugier précipitamment dans son
palais du Caire. Forte par ses murailles, défendue par une population
belliqueuse, Damas pouvait longtemps tenir en échec les forces de Timour ; la
ruse et la perfidie en triomphèrent ; et les Damascéniens massacrés
satisfirent l'hypocrite vengeance dont le barbare feignit de s'armer contre
les descendants des persécuteurs d'Ali. La ville de Damas fut réduite en
cendres par le zèle religieux d'un Tartare qui voulait venger le sang d'un
Arabe (1401). Les
pertes et les fatigues de cette campagne forcèrent Tamerlan de renoncer à la
conquête de l'Egypte et de la Palestine. Il revint donc sur ses pas, livra
Alep aux flammes, repassa l'Euphrate, emporta Bagdad, dont tous les habitants
furent passés au fil de l'épée[18]. Après avoir ravagé la Géorgie,
le conquérant vint camper sur les bords de l'Araxe et se prépara à fondre sur
les Turcs Ottomans à la tête d'une armée de huit cent mille hommes. En
apprenant la marche rétrograde des Mongols, l'intrépide Bajazet s'avança
contre son rival, suivi de quatre cent mille combattants. Timour traversa
lentement, depuis l'Araxe, toute l'Arménie et l'Anatolie, sans négliger
aucune des précautions dictées par la prudence. Sa cavalerie légère allait à
la découverte et fouillait avec soin les montagnes et les bois. Résolu de
combattre les Turcs au cœur de leur Empire, il éluda leur approche en se
détournant sur la gauche, occupa Césarée, traversa le désert ainsi que le
fleuve Halys et investit la ville d'Ancyre (Angora). Le sultan, dont l'impatience
maudissait une lenteur peu ordinaire aux Tartares, vola au secours de la
place, et les plaines qui l'avoisinent furent le théâtre d'une bataille
mémorable gui immortalisa la gloire de Timour et la honte de Bajazet. Le
conquérant mongol dut son triomphe à la discipline de ses soldats, à la
supériorité de son génie et à trente années d'expérience militaire[19]. Cependant Bajazet se distingua
dans cette journée comme général et comme soldat ; mais il fallut céder à
l'ascendant de son rival. Ses intrépides janissaires se défendirent comme des
lions et tombèrent presque tous percés de glorieuses blessures. Enfin le
sultan vaincu abandonna le champ de bataille ; mais, arrêté dans sa fuite il
fut conduit à Tamerlan, qui, frappé de la bizarrerie de la fortune, se prit à
rire de ce que le sort du monde s'était trouvé balancé entre un borgne et un
boiteux. Après la défaite des Turcs et la captivité du sultan, toute
l'Anatolie se soumit au vainqueur. Mirza Mehemmed, un de ses petits-fils, se
présenta devant Pruse avec quatre mille chevaux, après avoir parcouru, en
cinq jours de marche, soixante-quinze lieues (trente myriamètres) ; mais le vol de la terreur
avait été encore plus rapide, et Soliman, fils de Bajazet, avait déjà
transporté le trésor en Europe. Les Mongols trouvèrent néanmoins des
dépouilles immenses, et la ville, abandonnée de ses habitants, fut réduite en
cendres. Tamerlan ne rencontra de résistance que devant Smyrne. La ville,
défendue avec une courageuse opiniâtreté, fut emportée d'assaut, pillée et
détruite de fond en comble (décembre 1402). Les
écrivains modernes rejettent comme une fable adoptée par la crédulité,
l'histoire de la cage de fer dans laquelle Tamerlan fit enfermer Bajazet ;
ils en appellent au témoignage de l'historien persan Sherefeddin-Ali, qui
raconte le fait d'une manière plus vraisemblable. Timour, informé que le
sultan captif était à l'entrée de sa tente, sortit pour le recevoir, le fit
asseoir à ses côtés, et joignant à de justes reproches un ton de
commisération pour ses malheurs : « C'est par ta faute, lui dit-il, que
le décret du destin s'est accompli ; tu es l'artisan de ton infortune. Ce
sont les épines de l'arbre que tu as planté de tes propres mains. Je désirais
épargner et même seconder le champion des Moslems : en bravant mes menaces tu
m'as forcé d'entrer dans tes états à la tête de mes guerriers invincibles. Je
n'ignore pas le sort que tu réservais à moi et à mes soldats, si tu eusses
été vainqueur ; mais je méprise la vengeance. Ta vie et ton honneur sont en
sûreté : puisse le Tout-Puissant accepter ma clémence comme un acte de ma
reconnaissance ! » Le sultan captif montra quelques signes de
repentir, et embrassa en pleurant son fils Musa, qui se trouvait parmi les
prisonniers. Timour rendit à Bajazet sa femme et sa fille, et lui promit de
le rétablir glorieusement sur le trône de ses ancêtres ; mais la mort
prématurée du sultan prévint l'exécution de cette promesse (1403)[20]. Le vainqueur versa quelques
larmes sur sa tombe. Le corps de Bajazet fut transporté avec pompe dans le
mausolée qu'il avait fait élever à Pruse ; et son fils Musa reçut de riches
présents de bijoux, d'or, d'armes, de chevaux et une patente écrite en rouge
qui le déclarait souverain de l'Anatolie. Tamerlan
possédait en Asie tout le pays qui s'étend depuis l'Irtish et le Volga
jusqu'au golfe persique, et depuis le Gange jusqu'à Damas et à l'Archipel.
Son armée était invincible, son ambition sans bornes, et il avait résolu de
soumettre les nations de l'Occident que son nom faisait déjà trembler. Arrivé
à la pointe de l'Asie, il fut arrêté par l'obstacle insurmontable du faible
bras de mer qui la sépare de l'Europe. Le maitre d'une cavalerie innombrable
n'avait pas une seule galère à sa disposition. Les chrétiens et les Turcs,
oubliant la différence de religion, se réunirent contre l'ennemi commun,
fortifièrent les passages du Bosphore et de l'Hellespont, et refusèrent les
vaisseaux de transport que leur demanda Timour ; mais ils flattèrent sa
vanité par des dons et par des ambassades suppliantes. Soliman, fils de
Bajazet, qui implora sa clémence, reçut l'investiture de la Romanie, qu'il
possédait déjà par droit de conquête. L'empereur grec Manuel se soumit à lui
payer le tribut exigé précédemment par le sultan des Turcs, et ratifia ce
traité par un serment d'obéissance dont il était bien résolu de se dispenser
dès que le Tartare aurait évacué l'Anatolie. Avant de s'éloigner de cette
contrée, Tamerlan envoya au-delà du Sihoun un corps d'armée pour soumettre
les Kalmoucks et les Mongols idolâtres, et pour fonder des colonies dans le
désert. Un de ses lieutenants lui adressa une description exacte des pays
inconnus qui s'étendent des sources de l'Irtish au mur de la Chine. Timour de
son côté acheva la conquête de la Géorgie, passa l'hiver sur les bords de
l'Araxe, apaisa les troubles de la Perse, et rentra dans sa capitale après
une absence de quatre ans et neuf mois (1404). Timour avait, dit-on, conçu le projet gigantesque
de conquérir l'Afrique, d'entrer en Europe par le détroit de Gibraltar, et de
revenir par les déserts de la Russie et de la Tartane, après avoir subjugué
toutes les puissances de la Chrétienté. La soumission du sultan d'Egypte
détourna ce danger, peut-être imaginaire. Au Caire, les honneurs de la prière
et le coin des monnaies attestèrent la suprématie du prince mongol. Quoi
qu'il en soit, on est saisi d'admiration en voyant Tamerlan méditer dans son
camp de Smyrne l'invasion de la Chine. Dans un
court intervalle de repos Timour déploya sur le trône de Samarcand la
magnificence et l'autorité d'un monarque riche et puissant ; il écouta les
plaintes des peuples, distribua des châtiments et des récompenses, bâtit des
temples et des palais, et donna audience aux ambassadeurs de l'Egypte, de
l'Arabie, de l'Inde, de la Tartarie, de la Russie et de l'Espagne. Mais il ne
tarda pas à s'occuper des préparatifs d'une nouvelle guerre, déploya son
étendard et annonça une grande expédition contre la Chine, livrée à
l'anarchie depuis l'expulsion des descendants de Gengis-khan. Timour ne fut
retenu, ni par l'âge, ni par la rigueur de l'hiver : à la tête de deux cent
mille vétérans, il traversa le Sihoun sur la glace, et vint camper dans les
environs d'Otrar, où il termina sa brillante et funeste carrière (27 novembre
1405). Le
conquérant de l'Asie expira dans la soixante-dixième année de son âge. Ses
projets s'évanouirent avec lui, et ses armées se dispersèrent. Sa mort sauva
la Chine, et le plus puissant de ses fils et petits-fils sollicita peu de
temps après un traité d'alliance et de commerce avec la cour de Pékin[21]. « Timour transporta dans la Transoxiane les trésors de la Perse, de l'Indoustan, de la Syrie et de l'Asie-Mineure. Samarcand, où il tenait une cour brillante, fut sous son règne la ville la plus florissante de l'Orient. Il y attirait les savants, les gens de lettres, les artistes les plus célèbres : il leur accordait une généreuse protection, s'entretenait familièrement avec les premiers, et employait les seconds aux embellissements de sa capitale et de la ville de Kesch où il était né[22]. Mais hors de la Transoxiane, on ne cite que les places et les monuments qu'il a détruits, et fort peu de ceux qu'il a fondés[23]... Timour ; dans sa vie privée, n'était plus le farouche conquérant, le fléau de l'humanité ; il déposait l'orgueil du trône et se montrait sensible à l'amitié, à la reconnaissance, à tous les sentiments de la nature. Constant dans ses affections, il conserva la plupart de ses ministres, de ses capitaines, jusqu'à sa mort, et transmit à leurs enfants les charges et les dignités dont ils avaient été revêtus... Jamais les plaisirs ne le détournaient de ses devoirs. « Un bon prince, disait-il, n'a jamais assez de temps pour régner et pour travailler au bonheur des sujets que le Tout-Puissant lui a confiés comme un dépôt sacré. J'en ferai ma principale occupation pour qu'au jour du jugement dernier, les pauvres ne tirent pas le pan de ma robe en criant vengeance contre moi[24]. » |
[1]
Aladin, frère d'Orkan, est le premier qui ait porté le titre le visir ;
c'est aussi Orkhan qui distingua par le costume les habitants des villes de
ceux de la campagne, les Musulmans des Infidèles.
[2]
Yengi chéri, nouveaux soldats.
[3]
Les traces de l'église de Sainte-Marie et du temple de Diane à Éphèse ont
également disparu. Le cirque et les trois théâtres de Laodicée servent de
repaires aux renards et aux loups. Sardes n'est plus qu'un misérable village.
Philadelphie seule se sauva par son courage. Éloignée de la mer, oubliée des
empereurs, environnée de toutes parts par les Turcs, elle défendit sa religion
et sa liberté durant près d'un siècle, et obtint du plus fier des Ottomans une
capitulation honorable. — Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem
repoussèrent victorieusement les Turcs pendant plus de deux siècles. L'île de
Rhodes acquit sous leur domination l'éclat de l'opulence et de la renommée.
[4]
Depuis l'époque où Grégoras et Cantacuzène terminent leur histoire, on trouve
une lacune de plus d'un siècle. George Phranza, Michel Ducas et Laonicus
Chalcondyle n'écrivirent qu'après la prise de Constantinople.
[5]
Les Timariotes, ou possesseurs usufruitiers de terres conquises, étaient
tenus de prendre les armes lorsqu'ils en étaient requis.
[6]
A peine maitre de l'autorité, Bajazet fit crever les yeux à un de ses frères
qui avait un parti puissant parmi les Turcs.
[7]
Une étude approfondie et comparée de l'ouvrage de Gibbon nous a démontré que
plusieurs écrivains modernes ont reproduit textuellement notre auteur sans
indiquer même la source où ils ont puisé avec peu de réserve. Nous ne voulons
pas qu'on nous accuse d'avoir emprunté à ces mêmes écrivains ce qui appartient
réellement à Gibbon.
[8]
Le duc de Bourgogne avait essayé vainement de retenir l'ardeur de Jean son
fils, comte de Nevers, qui partit accompagné de quatre princes ses cousins. Le
sire de Coud, un des meilleurs généraux de l'époque, guidait leur inexpérience.
Cette troupe d'élite, où l'on remarquait aussi les comtes de Bar et de la
Marche, le maréchal Boucicaut, Philibert de Naillac grand-maître de Saint-Jean,
Frédéric de Hohenzollern grand-prieur de l'ordre Teutonique, et une foule de
guerriers illustres, se composait de mille chevaliers. Lorsque les cris des
Turcs annoncèrent leur approche, les jeunes princes qui s'égayaient à table se
couvrirent avec précipitation de leurs armes, s'élancèrent sur leurs chevaux,
coururent à l'avant-garde, malgré Sigismond qui leur conseillait de ne point
s'exposer à la première attaque. Après avoir enfoncé la première ligne des
Ottomans, les Français forcèrent les palissades établies pour arrêter la
cavalerie et pénétrèrent jusqu'aux janissaires qu'ils mirent en désordre ; mais
ils succombèrent sous le nombre, et furent tués ou faits prisonniers. — Dans
cette journée funeste, Bajazet se fit admirer de ses ennemis par la rapidité de
sa marche, son ordre de bataille et ses savantes manœuvres ; mais il abusa
cruellement de sa victoire, en faisant décapiter tous les captifs qui
refusèrent d'abjurer la foi chrétienne. Le comte de Nevers et vingt-quatre
barons français furent seuls épargnés par l'avide et farouche Ottoman. Bajazet
rendit la liberté à ses prisonniers moyennant une forte rançon, et comme il avait
été stipulé dans le traité conclu à ce sujet, que les seigneurs français ne
porteraient point les armes contre leur vainqueur, le sultan les dispensa de
cet engagement « Je méprise, dit-il à l'héritier de la Bourgogne, tes armes et
tes serments. Tu es jeune, et tu voudras peut-être effacer la honte ou le
malheur de ta première entreprise. Va chercher tes soldats, annonce ton
arrivée, et sois persuadé que tu trouveras toujours Bajazet prit à t'offrir ta
revanche. »
[9]
Démir ou Timour signifie, en langue turque, du fer ; et Beg désigne un
chef, un prince. Le changement d'une lettre produit le mot lent ou boiteux, et
les Européens ont confondu par corruption les deux mots dans le mot de Tamerlan.
— Timour avait tout fait pour vivre dans l'admiration des hommes ; il composa,
dit-on, l'histoire de sa vie et les institutions de son gouvernement. Ces
monuments précieux, écrits en langue, mongole ou persane, sont restés inconnus
à l'Europe. Les nations qu'il asservit exercèrent une vengeance méprisable en
défigurant sa naissance, son caractère, sa personne, et jusqu'à son nom. Il
naquit en 1338, à quarante milles de Samarcand, dans un village qui faisait
partie du territoire fertile de Kesch, dont ses ancêtres étaient les, chefs
héréditaires.
[10]
C'est dans cette expédition que Tamerlan reçut la blessure qui le rendit
boiteux.
[11]
Nous racontons brièvement les conquêtes de Tamerlan jusqu'à sa lutte contre
Bajazet, nous attachant surtout à tracer exactement son itinéraire. — Consulter
l'excellent Précis de Géographie historique universelle de MM. BARBERET et MAGIN p. 49 et suiv.
[12]
Le vaste pays de l'Iran, qui s'étend de l'Oxus au Tigre, ne reconnaissait plus
de souverain légitime depuis la mort d'Abou-Saïd, dernier descendant du grand
Houlagou. Quarante ans d'anarchie, de discordes et de rivalités semblaient
inviter l'usurpateur mongol à délivrer les peuples de leurs tyrans. En se
réunissant, ils auraient pu se défendre ; en combattant séparément ils
succombèrent tous, après une résistance plus ou moins opiniâtre.
[13]
C'est vers cette époque que Timour, qui avait vu mourir son fils aîné, perd sa
femme, sa sœur et une de ses filles.
[14]
Avant de subjuguer l'Aderbaïdjan, Timour avait asservi le petit Louristan.
[15]
Un de ses lieutenants pénétra en Pologne.
[16]
Avant son départ Tamerlan avait reçu une ambassade de la Chine.
[17]
Timour avait placé au front de son armée un grand nombre d'éléphants, dont les
tours étaient remplies de soldats qui lançaient sur l'ennemi le feu grégeois ;
les rapides évolutions de sa cavalerie complétèrent la terreur et la déroute.
[18]
Les Mongols ne respectèrent que les mosquées et les hôpitaux. Tamerlan
construisit cent vingt tours avec les crânes des habitants de Bagdad.
[19]
On peut ajouter aussi à sa supériorité numérique.
[20]
Tel est le récit de l'historien persan. Toutefois le traitement cruel et
ignominieux subi par Bajazet est attesté par plusieurs écrivains de l'époque,
parmi lesquels nous citerons le Pogge et le maréchal Boucicaut. Ce qu'il y a
d'à peu près certain, c'est que le sultan, d'abord traité généreusement, irrita
son vainqueur par sou arrogance déplacée, et fut enfermé dans un chariot grillé
qui suivait l'armée.
[21]
A la mort de Tamerlan, ses immenses états furent partagés entre Shah-Rokh, le
plus jeune de ses fils, qui seul lui survivait, et ses trente-cinq petits-fils.
ShahRokh soutint avec quelque gloire un fragment de l'Empire ; mais après lui
reparut l'anarchie, et avant la révolution d'un siècle les Usbeks du nord et
les Turcomans envahirent la Perse et la Transoxiane. Un héros devait relever la
famille de Tamerlan. Le célèbre Aureng-Zeyb refit l'empire de Timour, auquel il
ajouta le Thibet, le Decan et les riches royaumes de Golconde et de Visapour
(1659-1707). Depuis cette époque les empereurs mongols ont perdu leurs états,
et une colonie de marchands chrétiens d'une île de l'Océan septentrional
possède aujourd'hui le plus riche de leurs royaumes (Delhi).
[22]
« Tamerlan ne s'occupa que de fêtes, et reçut les ambassades de plusieurs
princes et particulièrement du roi de Castille qui lui envoyait de riches
présents, parmi lesquels étaient des tapisseries, dont les portraits étaient
faits avec tant de délicatesse, dit un historien persan, que si on voulait leur
comparer les ouvrages merveilleux que le peintre Mani fit autrefois sur la
toile d'Arlène, Mani serait couvert de honte, et ses ouvrages paraîtraient
difformes. Tamerlan fit construire un superbe palais au midi de celui qui est
appelé Baghi-Schemal, et y employa des ouvriers qu'il avait amenés de Syrie,
qui sont fort habiles à tailler le marbre, et à faire des ouvrages de mosaïque
et de marqueterie. Avec des pierres de diverses couleurs, ils font sur les murailles
et sur les planchers ce que les ouvriers en marqueterie font sur l'ébène et sur
l'ivoire. De retour dans la capitale de son empire, Tamerlan, qui avait formé
le dessein de conquérir toute l'Asie, et qui surtout voulait porter la guerre
dans l'empire de la Chine, dont la famille de Gengis-khan avait été chassée,
fit assembler une diète générale pour délibérer sur ces grands projets. Cette
diète commença par des fêtes magnifiques, et par les noces de quelques-uns de
ses enfants. Ensuite il fit à toute l'assemblée un grand discours dans lequel
il représenta combien il était nécessaire d'attaquer la Chine. Tous les chefs y
consentirent, et dès ce moment on fit un dénombrement exact des soldats, on
augmenta les compagnies et on forma une armée de deux cent mille hommes. Après
avoir confié le gouvernement de Taschkunt à Argoun-Schah, Tamerlan se mit en
marche pour cette fameuse expédition et se rendit à Acsoulat. » DEGUIGNES, Hist.
générale des Huns, des Tartares et des Mongols, t. IV, p. 72.)
[23]
Tamerlan fit disparaître un grand nombre de villes florissantes, et l'on voyait
louvent sur leurs ruines d'horribles pyramides de tètes humaines élevées par le
Destructeur. Astracan, Delhi, Ispahan, Bagdad, Alep, Damas et tant d'autres
cités furent pillées, brûlées et totalement détruites par ses troupes et en sa
présence. Ses guerres furent plutôt des incursions que des conquêtes. Il
envahit successivement le Turkestan, le Kaptschak, la Russie, l'Indoustan, la
Syrie, l'Anatolie, l'Arménie, la Géorgie, sans avoir l'espérance ou le désir de
conserver ces provinces éloignées. Il en sortait chargé de dépouilles, et après
avoir renversé leur ancien gouvernement, il les abandonnait aux calamités de
l'anarchie plus funestes que celles de l'invasion.
[24]
Biographie universelle, au mot Tamerlan, par H. AUDIFFRET.