Humiliation de la
Russie sous la domination de la grande horde. — Conquêtes des Lithuaniens et
des Polonais. — Faiblesse du grand-duché de Moscou. — Dimitry Donsky. —
Continuation de la guerre contre les Tartares. — Agrandissement de l'ordre
Teutonique. — Sa puissance au commencement du quinzième siècle. — Sa lutte
contre la Pologne. — Traité de Thorn. — Wladislas Loketek prend le titre de
roi de Pologne. — Autorité de la noblesse sous Casimir III et Louis de
Hongrie. — Avènement de Jagellon. — Conversion et réunion de la Lithuanie. —
La révolution aristocratique continue sous les Jagellons. — Maison d'Anjo.t
en Hongrie. — Règne glorieux de Louis Ier. — Revers de Sigismond. — Batailles
de Nicopolis et de Varna. — Hunyade. — Troubles en Danemark. — Règne de
Waldemar III. — Marguerite sa fille devient reine de Danemark et de Norvège.
— Troubles en Suède. — Union de Calmar. — Règne orageux d'Éric le Poméranien.
— Christophe le Bavarois. — Rupture de l'union de Calmar. — Antipathie de la
Suède et Danemark.
RUSSIE.
— Pendant toute cette période, la Russie fut accablée sous le joug humiliant
des Tartares du Kaptschak. Les grands-ducs de Wladimir aussi bien que tes
autres princes russes étaient obligés de demander la confirmation de leur
dignité à la horde d'Or. Le khan la leur accordait ou la leur refusait à son
gré et intervenait en maître dans tous leurs différends. Quand ils étaient
cités devant lui, ils étaient obligés de comparaitre, et en se rendant à son
audience, ils marchaient entre deux feux pour se purifier, eux et les
présents qu'ils apportaient. On les forçait à se prosterner devant une image
exposée à l'entrée de la tente, et souvent cette ignominie n'était que le
prélude d'un supplice cruel. C'est ainsi qu'en 1318, le grand-duc Michel
Iarolawitsch fut exécuté dans la horde[1], et son fils Dimitry eut le
même sort (1326).
Les redevances que les khans n'exigeaient d'abord qu'à titre de dons
gratuits, furent dans la suite converties en tributs réguliers. Bereké,
successeur de Baton, fut le premier qui fit faire cette levée par ses propres
officiers, dont le principal, nommé grand- baskake, résidait à
Wladimir dans le palais même du grand-duc. Ce personnage, qui était à la fois
le commandant des troupes tartares en Russie, avait sous sa dépendance tous
les baskakes ou receveurs particuliers des villes et des principautés. Dans le
cours du quatorzième siècle, la dignité grand-ducale, jusqu'alors possédée
uniquement par les princes de Wladimir, qui avaient fixé leur résidence à
Moscou vers 1328, fut usurpée aussi par quelques princes, tels que ceux de
Rezan, de Twer, de Smolensk. En prenant ce titre, ils voulaient se distinguer
des princes apanagés, établis par suite de partages dans les limites de leurs
principautés. A la faveur de ces divisions, les Lithuaniens et les Polonais
continuèrent à s'étendre et démembrèrent peu à peu toute la partie
septentrionale de l'ancien empire russe. Gedimin, qui fut proclamé grand-duc
de Lithuanie en 1315, fonda Wilna dont il fit la capitale de ses états, et, à
la suite de plusieurs victoires remportées sur les Russes, que soutenaient
les Tartares, il s'empara de la ville et de la principauté de Kiew (1320). Tout l'ancien duché de Kiew et
ses dépendances en-deçà du Dniéper furent réunies successivement à la
Lithuanie, qui se rendit redoutable à ses voisins. Mais les partages que les
souverains de ce pays établirent entre leurs enfants favorisèrent l'ambition
des Polonais. Casimir III, roi de Pologne, attaquant le midi de la Russie, se
saisit des principautés de Léopol, Przémisl et Halitsch (Russie Rouge), et enleva pareillement au
grand-duc de Lithuanie, Olgjerd, la Podolie et la Volhynie dont les
Lithuaniens avaient dépouillé les Russes (1340-1349). L'empire
russe se trouva alors réduit au grand-duché de Wladimir ou de Moscou et à
quelques principautés subalternes. Cependant, malgré la diminution de ses
ressources, « Dimitry III Iwanowitsch mit à profit les troubles qui
partageaient la grande horde pour essayer ses forces contre les Tartares.
Assisté de plusieurs princes russes ses vassaux, il remporta en 1380, auprès
du Don, une victoire signalée sur le khan Temnic-Mamaï, la première qui
illustra les Russes et qui valut à Dimitry l'épithète glorieuse de Donsky.
Mais ce prince ne tira aucun parti avantageux de sa victoire, et l'on voit
encore longtemps les Tartares faire la loi aux Russes et leur imposer des
tributs. Toktamisch-khan, après avoir vaincu et terrassé Marnai, poussa en
1382 jusqu'a Moscou, saccagea cette ville et égorgea un grand nombre de ses
habitants. Dimitry fut forcé d'implorer la clémence du vainqueur et d'envoyer
son fils dans la horde comme otage de sa fidélité[2]. » Par les soins de Dimitry,
Moscou ne tarda pas à sortir de ses ruines et devint sous son fils Vasili II
la première des cités russes. Ce prince, qui régna de 1389 à 1425, réunit
plusieurs principautés au duché dont Moscou était la capitale, et essaya de
profiter de l'affaiblissement de la grande horde et du démembrement du
Kaptschak. Mais le khan Mahmet ayant fondé à Kasan une puissante domination,
les Moscovites se trouvèrent engagés dans de sanglantes querelles avec leurs
nouveaux voisins. Sous Wasili III Wasilléwitsch, Mahmet prit et incendia
Moscou (1441). Ce désastre devait être vengé
par les victoires d'Iwan III, fils de Wasili, qui monta sur le trône en 1461
et rendit à l'empire russe son indépendance et son unité. ORDRE TEUTONIQUE. — Le chef-lieu de l'ordre
Teutonique avait été fixé, en 1309, à Marienbourg, par le grand-maître
Sigefroy de Feuchtwangen. Les chevaliers ne bornèrent pas leurs conquêtes à
la Prusse, à la Livonie et à la Courlande ; ils enlevèrent aux Polonais, en
1311, la Poméranie de Dantzick, ou Poméranie orientale, située entre la
Netze, la Vistule et la mer Baltique, et appelée plus tard Pomérellie. Entre
leurs mains, Dantzick s'agrandit considérablement et devint le principal
entrepôt du commerce de la Baltique. La possession de cette ville entrains
une longue guerre qui se termina par le traité de Kalisch (1343), en vertu duquel la Pologne
cédait définitivement à l'Ordre la Pomérellie avec les pays de Culm et de
Michaïlow. A la même époque les Teutoniques tournèrent contre les Lithuaniens
leur prosélytisme guerrier, et comme le grand-duc Gedimin, pour ôter tout
prétexte à leur ambition, manifestait le désir d'introduire le christianisme
parmi ses sujets, il fut traversé dans son dessein par les intrigues de
l'ordre. Les chevaliers mettant en avant les intérêts de la religion et une
prétendue donation de l'empereur Louis de Bavière, engagèrent contre les
Lithuaniens une lutte meurtrière qui dura presque sans interruption pendant
environ un siècle. Mais les grands-ducs, se relevant plus terribles après
leurs défaites, défendirent l'indépendance de leurs états avec une admirable
persévérance ; et ce ne fut qu'à la faveur des divisions de la famille
grand-ducale, que les Teutoniques parvinrent à se faire céder la Samogitie
par le traité conclu à Razionsch (1404). Le
commencement du quinzième siècle est l'apogée de la puissance de l'ordre
Teutonique. A l'acquisition de l'Estonie, que Waldemar III roi de Danemark
avait vendue aux chevaliers Livoniens en 1347, il joignit encore la nouvelle
marche de Brandebourg qu'il acheta à l'électeur Sigismond de Luxembourg (1402)[3] et il domina alors sans
contestation depuis l'Oder jusqu'au golfe de Finlande. Cette vaste domination
redoutable dans tout le nord, s'appuyait sur une population proportionnée à
l'étendue du territoire, sur un commerce florissant et sur des finances bien
ordonnées. L'ordre tirait de la Prusse seule un reflua fixe de 800,000
florins d'or, valant près de sept millions de notre monnaie. Cependant la
jalousie des états voisins, la conversion de la Lithuanie au christianisme
qui ôtait aux chevaliers la ressource des croisades, et l'union de la
Lithuanie et de la Pologne, préparèrent l'affaiblissement et la décadence de
l'Ordre. Dès 1409, les Lithuaniens rentrèrent dans la Samogitie, et l'année
suivante, le grand-duc Jagellon, roi de Pologne, remporta sur les Teutoniques
la victoire de Tanneberg qui porta un coup funeste à leur prépondérance. A la
suite d'une guerre interrompue par des conventions passagères (1422-1433), les chevaliers signèrent à
Brzesc avec Wladislas VI, fils de Jagellon, un traité de paix perpétuelle en
vertu duquel la Pologne rentrait en possession de la Samogitie et de la
Sudavie (1436). Cet
échec en amena un autre plus grave encore. Le gouvernement oppressif des
chevaliers, leurs divisions intestines et les impôts accablants
qu'entraînaient à leur suite des guerres toujours renaissantes, décidèrent la
noblesse et les villes de la Prusse et de la Poméranie, à secouer le joug des
Teutoniques pour se placer sous la protection de la Pologne. Cette protection
leur fut accordée en échange de l'acte de soumission qu'ils signèrent envers
ce royaume (1454).
L'Ordre reprit les armes et soutint pendant dix ans la guerre la plus animée
qui ait jamais ensanglanté les bords de la Vistule. Le grand-maître Louis
d'Erlichsausen se vit enfin contraint de conclure avec le roi Casimir IV le
célèbre traité de Thorn, par lequel il abandonnait à la Pologne le pays de
Culm et de Michaïlow avec la Poméranie de Dantzick, c'est-à-dire toute la
Prusse occidentale comprise depuis sous le nom de Prusse Polonaise.
L'Ordre conserva la souveraineté de la Prusse orientale, mais à la condition
de prêter pour cette possession serment de foi et hommage aux souverains
polonais (1466). Devenus feudataires d'un
prince étranger, les chevaliers déclinèrent rapidement. Ils transférèrent le
siège de leur gouvernement à Kœnigsberg, qui resta le chef-lieu de l'Ordre
jusqu'au moment où ils furent dépouillés de la Prusse par la maison de Brandebourg. POLOGNE.
— Wladislas IV Loketek, frère de Lezko-le-Noir, étant parvenu au trône après
la mort de Wenceslas IV, reconstitua la nationalité polonaise par la réunion
des duchés de Posnen et de Kalisch et de plusieurs autres principautés
démembrées. A l'exemple de Boleslas Chrobry, de Boleslas II et de Prémislas
II, il prit le titre de roi de Pologne et se fit couronner en cette qualité à
Cracovie (1320). La dignité royale devint alors
permanente en Pologne et passa à son fils Casimir et à tous ses autres successeurs.
Casimir III surnommé le Grand (1333) renonça en faveur des rois de Bohème à ses droits
de haute souveraineté sur la Silésie, et céda la Poméranie de Dantzick à
l'ordre Teutonique ; mais il compensa ces pertes par la conquête de la
Russie-Rouge, de la Podolie et de la Wolhynie, et recula les limites de ses
états jusqu'au Borysthène. Le premier, il donna à ses peuples un code de
lois, améliora la condition des paysans, et imprima au commerce une impulsion
nouvelle en accordant aux Juifs de grands privilèges. De son règne date une
importante révolution dans le gouvernement. Il restreignit l'autorité
primitivement absolue des rois de Pologne, et associa au pouvoir législatif
la noblesse qui, à la suite des partages impolitiques de Boleslas III, avait
obtenu peu à peu d'importantes prérogatives. N'ayant point d'enfants et
désirant transmettre sa couronne à son neveu Louis d'Anjou, fils de sa sœur
Élisabeth et de Charobert roi de Hongrie, Casimir convoqua en 1339 une
assemblée générale de la nation à Cracovie, où fut adoptée la première de ces
Capitulations royales si célèbres depuis en Pologne sous le nom de Pacta
conventa. « Il y fit approuver la succession du prince hongrois au
préjudice des droits légitimes des princes Piasts qui régnaient en Masovie et
en Silésie. Cette suppression du droit héréditaire des différentes branches
plastes prépara les voies à la noblesse polonaise de s'ingérer dans
l'élection des rois et de rendre enfin le trône parfaitement électif. Elle en
profita également pour limiter le pouvoir des rois et pour jeter les
fondements d'un gouvernement républicain et aristocratique. Des députés
envoyés en 1355 en Hongrie, du vivant même du roi Casimir, firent souscrire
au roi Louis son successeur désigné un acte qui portait qu'à son avènement à
la couronne il déchargerait pour lui et ses successeurs la noblesse polonaise
de toute taille et contribution ; que jamais, sous quelque prétexte que ce
fût, il ne lui imposerait aucun subside, et que dans ses voyages même il ne
prétendrait rien pour l'entretien de sa cour dans aucun lieu de son passage. « Avec
Casimir, mort en 1370, se termina l'ancienne race plaste des souverains de
Pologne, après avoir occupé le trône pendant une longue suite de siècles.
Louis, dit le Grand, régna après lui en Pologne et en Hongrie. Il fit
approuver par les Polonais, dans une diète assemblée en 1382, le choix qu'il
avait fait de Sigismond de Luxembourg, en qualité de son gendre et de son
successeur dans les deux royaumes. Mais à la mort de Louis, survenue
immédiatement après (14 septembre) les Polonais rompirent leurs engagements et
déférèrent leur couronne à Hedwige, fille cadette de ce prince. Ils
obligèrent Hedwige d'épouser Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui offrait
d'incorporer la Lithuanie à la Pologne, et de renoncer au paganisme pour
embrasser avec son peuple la religion chrétienne. Jagellon reçut au baptême
le nom de Wladislas, et fut couronné roi de Pologne à Cracovie le 17 février
1386[4]. » L'année suivante une
assemblée générale de .1a nation lithuanienne décréta le changement de
religion ; mais cette conversion se borna d'abord à la cérémonie du baptême.
Comme les prêtres polonais chargés d'instruire les Lithuaniens obtenaient peu
de résultats, par leur ignorance dans la langue du pays, le roi Jagellon
s'érigea lui-même en prédicateur et bientôt adopta un moyen plus efficace que
le raisonnement. Il mit pour prix à la conversion de ses sujets, des
vêtements de laine qu'il fit venir de Pologne. Les Lithuaniens, jaloux
d'échanger contre eux leurs mauvais habits de toile ou de peaux, accoururent
par milliers pour recevoir le baptême[5]. Le
mariage d'Hedwige et de Jagellon ; en réconciliant deux nations longtemps
rivales et divisées d'intérêts, éleva tout-à-coup la Pologne au premier rang
parmi les puissances du nord, et lui donna la prépondérance sur les
Moscovites et les chevaliers Teutoniques. Cependant si les deux pays furent
réunis en un corps d'état, sous l'autorité d'un seul et même roi, la
Lithuanie conserva bien longtemps encore ses grands-ducs particuliers, qui
reconnaissaient la haute souveraineté de la Pologne[6]. La révolution aristocratique
continua sous les Jagellons. Le fondateur de cette dynastie n'obtint
l'agrément des grands de Pologne, pour transmettre la royauté à son fils
Wladislas VI, qu'en ajoutant de nouveaux privilèges à ceux que son
prédécesseur leur avait accordés. Le même prince, voulant se ménager un impôt
extraordinaire, appela, pour la première fois, à la diète les nonces ou
députés de la noblesse, et établit l'usage des diétines (1404). Sous son second fils Casimir
IV, et à partir de 1467, le pouvoir de ces nonces devint tel, que sans leur
concours il n'y eut plus ni diète légitime, ni impôt obligatoire, ni loi
valable[7]. Aussi quoique les princes de
la maison de Jagellon se regardassent comme les héritiers du royaume, il
fallait néanmoins qu'à chaque mutation de règne la couronne leur fût déférée
par le choix et le consentement des nobles. De là il n'y avait qu'un pas à
l'élection pure et simple, qui prévalut à l'extinction des Jagellons, dans la
seconde moitié du XVIe siècle. HONGRIE.
— A la mort d'André le Vénitien, qui fut le dernier mâle du sang d'Arpad,
plusieurs compétiteurs se disputèrent la couronne, qui fut enfin placée sur
la tête de Charles Robert (Charobert), petit-fils de Charles II, roi de Naples, et de
Marie de Hongrie (1308).
Mais la possession de ce nouveau royaume fut une source de démêlés entre les
deux branches de la maison d'Anjou. Charobert transmit ses états à son fils
Louis, qui dut à ses qualités éminentes le surnom de Grand (1342). Ce prince reconquit sur les
Vénitiens toute la Dalmatie, depuis les frontières de l'Istrie jusqu'à
Durazzo, mit sous sa dépendance les princes de Moldavie, de Valachie[8], de Bulgarie et de Bosnie, et
monta sur le trône de Pologne, à la mort de son oncle Casimir III. Après lui (1382) sa vaste succession se trouva
partagée entre ses deux filles, Marie et Hedmige. Marie, l'ainée, mariée à
Sigismond de Luxembourg, fut proclamée en Hongrie sous le nom de roi Marie,
et ne tarda pas à être inquiétée par les prétentions de son parent Charles
III, roi de Naples, qui se fit même couronner par l'archevêque de Cran (1385). Mais il fut assassiné à Bude,
et Sigismond à la tête d'une puissante armée vint délivrer sa femme que les
nobles rebelles avaient emmenée prisonnière en Croatie. Couronné
roi de Hongrie et associé au trône (1388), Sigismond gouverna bientôt seul, par la mort de
Marie (1395). Il fit rentrer dans le devoir
les Valaques et les Moldaves révoltés ; mais il fut moins heureux contre les
Turcs Ottomans. Allié de l'empereur de Constantinople, il avait entrepris à
la tête d'une armée formidable le siège de Nicopolis, en Bulgarie. Un corps
de chevaliers français qui étaient venus an secours des Hongrois, sous la
conduite de Jean de Nevers, perdit tout par son impétuosité. Chargés de la
première attaque, les Français précipitèrent tellement leur marche qu'ils ne
purent être soutenus par le gros de l'armée et furent taillés en pièces. Cet
événement jeta l'épouvante parmi les Hongrois et procura aux Turcs une
victoire complète (1396). Sigismond fugitif s'embarqua sur le Danube et chercha un asile
à Constantinople. Après un long et pénible retour il trouva la Hongrie
soulevée par les intrigues du roi de Naples Ladislas, et quand il eut
difficilement triomphé de cette faction, il eut la douleur de voir la
Dalmatie retomber entre les mains des Vénitiens, qui mirent à profit le
ressentiment et la cupidité de Ladislas (1412). Jaloux, malgré l'ingratitude de ses sujets
hongrois, de pourvoir à leur défense et à leur sûreté, Sigismond acquit en
1425 ; en vertu d'un traité conclu avec le prince de Servie, la forteresse de
Belgrade, qui par sa situation au confluent du Danube et de la Save, devait
servir de rempart contre les Turcs. Ses
trois couronnes de Hongrie, d'Allemagne et de Bohême passèrent sur la tête de
son gendre Albert d'Autriche, qui ne les porta que deux ans (1437-1439). Elisabeth, veuve d'Albert, ne
put gouverner seule, et au détriment des droits du fils posthume auquel elle
donna le jour, les Hongrois appelèrent au trône Wladislas VI, roi de Pologne,
petit-fils de Louis-le-Grand par sa mère Hedwige (1440). Ce prince fut aussi malheureux
que Sigismond dans sa lutte contre les Turcs, et il perdit la vie à la
désastreuse bataille de Varna (1444). Dans ce grand revers les Hongrois déférèrent le
gouvernement au brave Jean de Hunyade, tout en réservant le titre de roi au
jeune Ladislas, fils d'Elisabeth, qui fut couronné en 1453, lorsque
l'empereur Frédéric III eut consenti à se dessaisir de ce précieux otage. La
valeur de Hunyade sauva la Hongrie ; après s'être signalé dans plusieurs
actions contre les Turcs, il obligea Mahomet II à lever le siège de Belgrade,
où ce prince perdit plus de vingt-cinq mille hommes et fut même grièvement
blessé (1456). Hunyade survécut peu aux
fatigues de la campagne, et Ladislas le suivit de près dans la tombe. Les
Hongrois témoignèrent leur reconnaissance pour le héros de Belgrade en
proclamant roi son fils Matthias Corvin, qui se montra digne de ce glorieux
héritage. DANEMARK.
NORVÈGE. SUÈDE. — En Danemark, le règne d'Éric VIII, surnommé le Pieux, fut
troublé par les incursions sanglantes et périodiques du roi de Norvège Haquin
VI et par l'ambition turbulente des archevêques de Lunden. Les violences de
Christophe II, son frère et son successeur (1320-1336), occasionnèrent une révolte
générale, qu'il apaisa difficilement, et il ne remonta sur le trône que pour
subir une humiliante captivité. Sa mort fut suivie d'un interrègne de quatre
ans, pendant lequel le Danemark fut en proie à tous les maux de la guerre, de
la famine et de la peste. Waldemar III, le plus jeune des fils de Christophe,
appelé au trône par le vœu national, s'occupa de remédier au démembrement du
royaume et des domaines de la couronne. S'il vendit l'Estonie à l'ordre
Teutonique, moyennant dix-huit mille marcs d'argent (1347), ce fut pour racheter des
provinces plus voisines et plus importantes, telles que le Sleswick et la
Scanie. Il y ajouta l'île de Gothland, que la Suède lui céda, et rendit au
Danemark son ancienne étendue territoriale. Mais il ne put détruire le
monopole exorbitant que la ligue hanséatique exerçait dans les états du Nord.
Le pillage de Wisby, le principal entrepôt de la ligue, qu'il prit et
incendia en 1361, souleva contre lui une ligue redoutable, et à la suite
d'une guerre ruineuse et incertaine, il fut contraint de souscrire un traité
qui abandonnait aux villes confédérées le commerce exclusif de la Baltique (1365). De nouvelles hostilités
s'étant élevées avec les villes du cercle Wenède, il obtint la paix en leur
engageant pour quinze ans quatre de ses principales forteresses, et mourut en
1375, sans laisser d'enfants milles. Sa
seconde fille, Marguerite, mariée à Haquin VII, roi de Norvège[9], fit proclamer par les États
d'Odensée son fils Olaf, né de cette union, et se fit donner la régence.
Après avoir repoussé les Suédois, et confirmé tes traités faits par son père
avec la ligue hanséatique, elle prit aussi, au nom de son fils, le gouvernement
de la Norvège, à la mort d'Haquin VII (1380). Mais bientôt la mort de ce fils (1387) plaça sur sa propre tête les
deux couronnes de Danemark et de Norvège. En même temps, les troubles de la
Suède ouvraient une nouvelle carrière à l'ambition et au génie de la
Sémiramis du Nord. L'ordre de succession élective suivi dans ce pays, était
devenu une source de divisions toujours renaissantes. Longtemps le choix de
la nation ne sortit pas de la race d'Odin ; mais les alliances de la maison
royale avec des familles du dehors firent triompher les ambitions étrangères.
Après la déposition du Folkungien Birger (1319), la Suède se trouva réunie à la Norvège. Mais les
rois de ce pays ne possédèrent point paisiblement la Suède, et en furent
dépouillés par Albert de Mecklembourg, arrière-petit-fils par sa mère de
Magnus Ladélas (1363). Ce prince, qui devait son élévation à la politique
intéressée de la ligue hanséatique, mécontenta la nation en cédant aux Danois
l'île de Gothland, et s'attira l'inimitié de la noblesse en attaquant les
privilèges de cet ordre. Sûrs d'être appuyés par le sénat de Stockholm, les
principaux seigneurs appelèrent à leur aide la fille de Waldemar, dont ils
connaissaient la sagesse et le courage. « Le roi Albert fut vaincu et
fait prisonnier par elle à la bataille de Falkœping en 1389. Toute la Suède
reconnut alors l'autorité de la reine, qui, désirant réunir les trois
royaumes en un seul et même corps politique, convoqua, en 1397, les états de
ces royaumes à Calmar, et y fit reconnaître et couronner, en qualité de son
successeur, son petit-neveu Éric, fils de Wratislas duc de Poméranie, et de
Marie de Mecklembourg, fille d'Ingeburge, sœur de Marguerite. L'acte qui
ordonnait l'union perpétuelle et irrévocable des trois royaumes, fut approuvé
dans cette assemblée. Il portait que les Etats unis n'auraient à perpétuité
qu'un seul et même roi, qui serait élu d'un commun accord par les sénateurs
et les députés des trois royaumes ; qu'on ne s'écarterait pas de la
descendance du roi Éric, s'il venait à en avoir ; que les trois royaumes
s'assisteraient mutuellement de leurs forces contre tous les ennemis du
dehors ; que chaque royaume conserverait sa constitution, son sénat et sa
législation particulière, et serait gouverné par le roi, conformément à ses
propres lois. « Cette
union, quelque formidable qu'elle semblât être au premier abord,
n'était cependant que faiblement cimentée. Un système fédératif de trois
monarchies, divisées entr'elles par des jalousies réciproques, par une
diversité de formes, de lois, de coutumes, n'offrait rien de solide ni de
bien durable. La prédilection d'ailleurs que les rois de l'Union, successeurs
de Marguerite, montraient pour les Danois, la préférence qu'ils leur
accordaient dans la distribution des grâces et des gouvernements, le ton de
supériorité qu'ils affectaient envers les » nations alliées, durent servir
naturellement à nourrir les animosités et les haines, et à soulever surtout
les Suédois contre l'Union[10]. » Marguerite
gouverna jusqu'en 1412 les États réunis par ses armes et par sa politique.
Sous son successeur Éric-le-Poméranien, les liens de l'Union commencèrent à
se relâcher. La première partie du règne de ce prince fut remplie par une
guerre longue et sanglante contre les comtes de Holstein, nouveaux
possesseurs du Sleswick[11] ; et ceux-ci, soutenus par les
vaisseaux et les trésors de la ligue hanséatique, luttèrent avec succès
contre toutes les forces d'Éric. En vain l'empereur Sigismond interposa son
autorité : la sentence arbitrale qu'il prononça en faveur du Danemark ne fit
qu'augmenter l'animosité des deux partis (1428). En même temps la Suède se lassait de la tyrannie
des lieutenants du roi, et reprochait à celui-ci de violer l'article de
l'acte d'union, qui prescrivait le séjour alternatif du souverain dans chaque
pays. Les Dalécarliens donnèrent le signal en massacrant les Danois.
Engelbrecht, chef de la sédition, contraignit à main armée le sénat de
Stockholm à renoncer à l'obéissance du roi Éric (1434). Celui-ci, pour étouffer la
révolte de la Suède, se bâta de conclure une paix onéreuse avec le comte de
Holstein et la ligue hanséatique ; il fut même rétabli en Suède après le
meurtre d'Engelbrecht. Mals l'influence toujours croissante du maréchal Charles
Canutson, qu'on accusait de ce crime, et l'opposition malveillante de
l'aristocratie danoise, firent comprendre à Éric que son règne était passé.
Il se retira dans l'île de Gothland, où il apprit que les Suédois avaient
déféré le gouvernement de leur pays à Charles Canutson, sous le titre
d'administrateur, et que les Danois avaient proclamé roi de l'union
Christophe-le-Bavarois, fils de sa sœur Sophie et de Jean, comte palatin du
Rhin (1439-1440). Il traîna vingt ans encore une
triste existence, cherchant à se venger de ses sujets rebelles par de
misérables pirateries. Christophe,
successivement reconnu roi par la Suède et par la Norvège, ne put cacher sa
préférence pour les Danois. Cependant, il s'attacha à ménager Charles
Canutson, se montra fidèle aux principaux articles de l'acte de Calmar, et
protégea avec un zèle égal les libertés et les intérêts commerciaux de ses
trois royaumes. Mais la mort imprévue qui le surprit en 1448 l'empêcha de
raffermir l'œuvre de Marguerite. Les Suédois profitèrent de cet évènement
pour se détacher de la triple alliance, et se donnèrent pour roi Charles
Canutson, connu sous le nom de Charles VIII. Les Danois déférèrent leur
couronne à Christian, fils de Thierry, comte d'Oldenbourg, qui tenait par les
femmes au sang de leurs anciens rois. Ce prince réussit, malgré les
prétentions du roi de Suède, à se faire reconnaître dans la Norvège, qui fut
dès-lors considérée comme une annexe du Danemark (1450). Il est la tige de tous les
rois de Danemark qui ont régné jusqu'à nos jours. Ainsi fut définitivement rompue l'union de Calmar. Christian gouverna, il est vrai, la Suède depuis 1457 que le roi Charles VIII fut chassé par les Suédois, jusqu'en 1464 que ce même prince fut rappelé. Mais, dans cette circonstance, Christian fut soutenu par un parti et non par le vœu national. La domination violente et passagère que son fils et son petit-fils imposèrent à la Suède, ne fit que rendre plus profonde l'antipathie qui divisait les deux peuples. De plus, le système politique était différent. En Suède, la féodalité, fortement ébranlée dès l'avènement de Charles VIII, déclina rapidement sous les Sture qui lui succédèrent, non comme rois, mais comme administrateurs. Aussi ce pays cherchait à s'isoler de l'Allemagne. Le Danemark, au contraire, sous une famille allemande, se rapprocha de plus eu plus de l'Allemagne. En effet, l'aristocratie qui dominait en Danemark, et qui faisait la loi au souverain, trouvait dans la féodalité germanique une communauté de vues et d'intérêts. Cette tendance devint plus grande encore lorsque les états de Sleswick et de Holstein eurent adjugé à Christian Ier la succession de ces pays après la mort du duc Adolphe, oncle maternel du nouveau roi de Danemark, et dernier mâle des comtes de Holstein, de l'ancienne maison de Schauenbourg (1459). Le Holstein devint dès-lors un lien naturel entre le Danemark et la Confédération germanique, et toutes les fois que l'Empereur intervint dans les démêlés des états scandinaves, ce fut moins comme médiateur et comme allié que comme protecteur et comme suzerain. |
[1]
Le mot horde signifie proprement tente (ordo baligh, tente
royale) ; de là vient que ce mot a été employé pour désigner un peuple tartare
particulier dépendant d'une seule tente, c'est-à-dire du prince qui y tient son
siège.
[2]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 409.
[3]
A l'époque de ses revers, l'Ordre revendit cette province à l'électeur Frédéric
II (1455).
[4]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 415-416.
[5]
Les habitants encore idolâtres de la Samogitie n'embrassèrent le christianisme
qu'en 1413.
[6]
Ce ne fut à proprement parler que sous le règne de Sigismond-Auguste, en 1569,
qu'on mit la dernière main à l'union des deux états.
[7]
MARTIN CROMER, de reb.
Polon., lib. XXVII.
[8]
Les Valaques, mélange de colons Romains, de Slaves et de Goths, embrassèrent le
rit grec, au neuvième siècle, en même temps que les Bulgares avec lesquels ils
se confondirent longtemps (Voyez chap. LX). « On cite, dit Koch, comme premier
woïwode ou prince de la Valachie actuelle un nommé Radé le Noir qui, de la
Transylvanie et des environs de Togarasch, passa au commencement du quatorzième
siècle dans le pays qui prit depuis le nom de Valachie. C'est à peu près dans
le même temps qu'un certain Bogdan conduisit une autre colonie de Valaques de
la Hongrie et du comté de Marmorasch dans la Cumanie ou Moldavie actuelle, dont
il devint le nouveau fondateur. Les princes successeurs de Bogdan reconnurent,
de même que ceux de Valachie, tantôt la supériorité des rois de Hongrie ou de
Pologne, tantôt celle des Turcs jusqu'au commencement du seizième siècle, où
Soliman-le-Grand les mit définitivement dans la dépendance de l'empire ottoman.
»
[9]
L'ancienne maison royale de Norvège, issue de Harold-Harfager, s'était éteinte
avec Haquin VI, mort en 1319. Ingeburge, fille de ce prince, épousa Éric de
Suède, duc de Sudermanie, et par cette union joignit momentanément la Norvège à
la Suède. Magnus dit Smaek, fils d'Éric et d'Ingeburge, et Haquin VII, fils de
Magnus, furent successivement rois de Suède et de Norvège. Olaf V, fils
d'Haquin VII et, de Marguerite de Danemark, mit fin à la série des rois
particuliers de Norvège.
[10]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 402-403.
[11]
Le duché de Sleswick était revenu à la couronne de Danemark, par l'extinction
d'une branche royale qui le possédait ; mais Olaf V, par les conseils de sa
mère Marguerite, en avait accordé de nouveau l'investiture aux comtes de
Holstein, de la maison de Schanenbourg, feudataires de l'empire d'Allemagne.