HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXXII. — ÉTATS SLAVES ET SCANDINAVES DEPUIS LA FIN DU TREIZIÈME SIÈCLE. - ORDRE TEUTONIQUE. - UNION DE CALMAR.

 

 

Humiliation de la Russie sous la domination de la grande horde. — Conquêtes des Lithuaniens et des Polonais. — Faiblesse du grand-duché de Moscou. — Dimitry Donsky. — Continuation de la guerre contre les Tartares. — Agrandissement de l'ordre Teutonique. — Sa puissance au commencement du quinzième siècle. — Sa lutte contre la Pologne. — Traité de Thorn. — Wladislas Loketek prend le titre de roi de Pologne. — Autorité de la noblesse sous Casimir III et Louis de Hongrie. — Avènement de Jagellon. — Conversion et réunion de la Lithuanie. — La révolution aristocratique continue sous les Jagellons. — Maison d'Anjo.t en Hongrie. — Règne glorieux de Louis Ier. — Revers de Sigismond. — Batailles de Nicopolis et de Varna. — Hunyade. — Troubles en Danemark. — Règne de Waldemar III. — Marguerite sa fille devient reine de Danemark et de Norvège. — Troubles en Suède. — Union de Calmar. — Règne orageux d'Éric le Poméranien. — Christophe le Bavarois. — Rupture de l'union de Calmar. — Antipathie de la Suède et Danemark.

 

RUSSIE. — Pendant toute cette période, la Russie fut accablée sous le joug humiliant des Tartares du Kaptschak. Les grands-ducs de Wladimir aussi bien que tes autres princes russes étaient obligés de demander la confirmation de leur dignité à la horde d'Or. Le khan la leur accordait ou la leur refusait à son gré et intervenait en maître dans tous leurs différends. Quand ils étaient cités devant lui, ils étaient obligés de comparaitre, et en se rendant à son audience, ils marchaient entre deux feux pour se purifier, eux et les présents qu'ils apportaient. On les forçait à se prosterner devant une image exposée à l'entrée de la tente, et souvent cette ignominie n'était que le prélude d'un supplice cruel. C'est ainsi qu'en 1318, le grand-duc Michel Iarolawitsch fut exécuté dans la horde[1], et son fils Dimitry eut le même sort (1326). Les redevances que les khans n'exigeaient d'abord qu'à titre de dons gratuits, furent dans la suite converties en tributs réguliers. Bereké, successeur de Baton, fut le premier qui fit faire cette levée par ses propres officiers, dont le principal, nommé grand- baskake, résidait à Wladimir dans le palais même du grand-duc. Ce personnage, qui était à la fois le commandant des troupes tartares en Russie, avait sous sa dépendance tous les baskakes ou receveurs particuliers des villes et des principautés.

Dans le cours du quatorzième siècle, la dignité grand-ducale, jusqu'alors possédée uniquement par les princes de Wladimir, qui avaient fixé leur résidence à Moscou vers 1328, fut usurpée aussi par quelques princes, tels que ceux de Rezan, de Twer, de Smolensk. En prenant ce titre, ils voulaient se distinguer des princes apanagés, établis par suite de partages dans les limites de leurs principautés. A la faveur de ces divisions, les Lithuaniens et les Polonais continuèrent à s'étendre et démembrèrent peu à peu toute la partie septentrionale de l'ancien empire russe. Gedimin, qui fut proclamé grand-duc de Lithuanie en 1315, fonda Wilna dont il fit la capitale de ses états, et, à la suite de plusieurs victoires remportées sur les Russes, que soutenaient les Tartares, il s'empara de la ville et de la principauté de Kiew (1320). Tout l'ancien duché de Kiew et ses dépendances en-deçà du Dniéper furent réunies successivement à la Lithuanie, qui se rendit redoutable à ses voisins. Mais les partages que les souverains de ce pays établirent entre leurs enfants favorisèrent l'ambition des Polonais. Casimir III, roi de Pologne, attaquant le midi de la Russie, se saisit des principautés de Léopol, Przémisl et Halitsch (Russie Rouge), et enleva pareillement au grand-duc de Lithuanie, Olgjerd, la Podolie et la Volhynie dont les Lithuaniens avaient dépouillé les Russes (1340-1349).

L'empire russe se trouva alors réduit au grand-duché de Wladimir ou de Moscou et à quelques principautés subalternes. Cependant, malgré la diminution de ses ressources, « Dimitry III Iwanowitsch mit à profit les troubles qui partageaient la grande horde pour essayer ses forces contre les Tartares. Assisté de plusieurs princes russes ses vassaux, il remporta en 1380, auprès du Don, une victoire signalée sur le khan Temnic-Mamaï, la première qui illustra les Russes et qui valut à Dimitry l'épithète glorieuse de Donsky. Mais ce prince ne tira aucun parti avantageux de sa victoire, et l'on voit encore longtemps les Tartares faire la loi aux Russes et leur imposer des tributs. Toktamisch-khan, après avoir vaincu et terrassé Marnai, poussa en 1382 jusqu'a Moscou, saccagea cette ville et égorgea un grand nombre de ses habitants. Dimitry fut forcé d'implorer la clémence du vainqueur et d'envoyer son fils dans la horde comme otage de sa fidélité[2]. » Par les soins de Dimitry, Moscou ne tarda pas à sortir de ses ruines et devint sous son fils Vasili II la première des cités russes. Ce prince, qui régna de 1389 à 1425, réunit plusieurs principautés au duché dont Moscou était la capitale, et essaya de profiter de l'affaiblissement de la grande horde et du démembrement du Kaptschak. Mais le khan Mahmet ayant fondé à Kasan une puissante domination, les Moscovites se trouvèrent engagés dans de sanglantes querelles avec leurs nouveaux voisins. Sous Wasili III Wasilléwitsch, Mahmet prit et incendia Moscou (1441). Ce désastre devait être vengé par les victoires d'Iwan III, fils de Wasili, qui monta sur le trône en 1461 et rendit à l'empire russe son indépendance et son unité.

ORDRE TEUTONIQUE. — Le chef-lieu de l'ordre Teutonique avait été fixé, en 1309, à Marienbourg, par le grand-maître Sigefroy de Feuchtwangen. Les chevaliers ne bornèrent pas leurs conquêtes à la Prusse, à la Livonie et à la Courlande ; ils enlevèrent aux Polonais, en 1311, la Poméranie de Dantzick, ou Poméranie orientale, située entre la Netze, la Vistule et la mer Baltique, et appelée plus tard Pomérellie. Entre leurs mains, Dantzick s'agrandit considérablement et devint le principal entrepôt du commerce de la Baltique. La possession de cette ville entrains une longue guerre qui se termina par le traité de Kalisch (1343), en vertu duquel la Pologne cédait définitivement à l'Ordre la Pomérellie avec les pays de Culm et de Michaïlow. A la même époque les Teutoniques tournèrent contre les Lithuaniens leur prosélytisme guerrier, et comme le grand-duc Gedimin, pour ôter tout prétexte à leur ambition, manifestait le désir d'introduire le christianisme parmi ses sujets, il fut traversé dans son dessein par les intrigues de l'ordre. Les chevaliers mettant en avant les intérêts de la religion et une prétendue donation de l'empereur Louis de Bavière, engagèrent contre les Lithuaniens une lutte meurtrière qui dura presque sans interruption pendant environ un siècle. Mais les grands-ducs, se relevant plus terribles après leurs défaites, défendirent l'indépendance de leurs états avec une admirable persévérance ; et ce ne fut qu'à la faveur des divisions de la famille grand-ducale, que les Teutoniques parvinrent à se faire céder la Samogitie par le traité conclu à Razionsch (1404).

Le commencement du quinzième siècle est l'apogée de la puissance de l'ordre Teutonique. A l'acquisition de l'Estonie, que Waldemar III roi de Danemark avait vendue aux chevaliers Livoniens en 1347, il joignit encore la nouvelle marche de Brandebourg qu'il acheta à l'électeur Sigismond de Luxembourg (1402)[3] et il domina alors sans contestation depuis l'Oder jusqu'au golfe de Finlande. Cette vaste domination redoutable dans tout le nord, s'appuyait sur une population proportionnée à l'étendue du territoire, sur un commerce florissant et sur des finances bien ordonnées. L'ordre tirait de la Prusse seule un reflua fixe de 800,000 florins d'or, valant près de sept millions de notre monnaie. Cependant la jalousie des états voisins, la conversion de la Lithuanie au christianisme qui ôtait aux chevaliers la ressource des croisades, et l'union de la Lithuanie et de la Pologne, préparèrent l'affaiblissement et la décadence de l'Ordre. Dès 1409, les Lithuaniens rentrèrent dans la Samogitie, et l'année suivante, le grand-duc Jagellon, roi de Pologne, remporta sur les Teutoniques la victoire de Tanneberg qui porta un coup funeste à leur prépondérance. A la suite d'une guerre interrompue par des conventions passagères (1422-1433), les chevaliers signèrent à Brzesc avec Wladislas VI, fils de Jagellon, un traité de paix perpétuelle en vertu duquel la Pologne rentrait en possession de la Samogitie et de la Sudavie (1436).

Cet échec en amena un autre plus grave encore. Le gouvernement oppressif des chevaliers, leurs divisions intestines et les impôts accablants qu'entraînaient à leur suite des guerres toujours renaissantes, décidèrent la noblesse et les villes de la Prusse et de la Poméranie, à secouer le joug des Teutoniques pour se placer sous la protection de la Pologne. Cette protection leur fut accordée en échange de l'acte de soumission qu'ils signèrent envers ce royaume (1454). L'Ordre reprit les armes et soutint pendant dix ans la guerre la plus animée qui ait jamais ensanglanté les bords de la Vistule. Le grand-maître Louis d'Erlichsausen se vit enfin contraint de conclure avec le roi Casimir IV le célèbre traité de Thorn, par lequel il abandonnait à la Pologne le pays de Culm et de Michaïlow avec la Poméranie de Dantzick, c'est-à-dire toute la Prusse occidentale comprise depuis sous le nom de Prusse Polonaise. L'Ordre conserva la souveraineté de la Prusse orientale, mais à la condition de prêter pour cette possession serment de foi et hommage aux souverains polonais (1466). Devenus feudataires d'un prince étranger, les chevaliers déclinèrent rapidement. Ils transférèrent le siège de leur gouvernement à Kœnigsberg, qui resta le chef-lieu de l'Ordre jusqu'au moment où ils furent dépouillés de la Prusse par la maison de Brandebourg.

POLOGNE. — Wladislas IV Loketek, frère de Lezko-le-Noir, étant parvenu au trône après la mort de Wenceslas IV, reconstitua la nationalité polonaise par la réunion des duchés de Posnen et de Kalisch et de plusieurs autres principautés démembrées. A l'exemple de Boleslas Chrobry, de Boleslas II et de Prémislas II, il prit le titre de roi de Pologne et se fit couronner en cette qualité à Cracovie (1320). La dignité royale devint alors permanente en Pologne et passa à son fils Casimir et à tous ses autres successeurs. Casimir III surnommé le Grand (1333) renonça en faveur des rois de Bohème à ses droits de haute souveraineté sur la Silésie, et céda la Poméranie de Dantzick à l'ordre Teutonique ; mais il compensa ces pertes par la conquête de la Russie-Rouge, de la Podolie et de la Wolhynie, et recula les limites de ses états jusqu'au Borysthène. Le premier, il donna à ses peuples un code de lois, améliora la condition des paysans, et imprima au commerce une impulsion nouvelle en accordant aux Juifs de grands privilèges. De son règne date une importante révolution dans le gouvernement. Il restreignit l'autorité primitivement absolue des rois de Pologne, et associa au pouvoir législatif la noblesse qui, à la suite des partages impolitiques de Boleslas III, avait obtenu peu à peu d'importantes prérogatives. N'ayant point d'enfants et désirant transmettre sa couronne à son neveu Louis d'Anjou, fils de sa sœur Élisabeth et de Charobert roi de Hongrie, Casimir convoqua en 1339 une assemblée générale de la nation à Cracovie, où fut adoptée la première de ces Capitulations royales si célèbres depuis en Pologne sous le nom de Pacta conventa. « Il y fit approuver la succession du prince hongrois au préjudice des droits légitimes des princes Piasts qui régnaient en Masovie et en Silésie. Cette suppression du droit héréditaire des différentes branches plastes prépara les voies à la noblesse polonaise de s'ingérer dans l'élection des rois et de rendre enfin le trône parfaitement électif. Elle en profita également pour limiter le pouvoir des rois et pour jeter les fondements d'un gouvernement républicain et aristocratique. Des députés envoyés en 1355 en Hongrie, du vivant même du roi Casimir, firent souscrire au roi Louis son successeur désigné un acte qui portait qu'à son avènement à la couronne il déchargerait pour lui et ses successeurs la noblesse polonaise de toute taille et contribution ; que jamais, sous quelque prétexte que ce fût, il ne lui imposerait aucun subside, et que dans ses voyages même il ne prétendrait rien pour l'entretien de sa cour dans aucun lieu de son passage.

« Avec Casimir, mort en 1370, se termina l'ancienne race plaste des souverains de Pologne, après avoir occupé le trône pendant une longue suite de siècles. Louis, dit le Grand, régna après lui en Pologne et en Hongrie. Il fit approuver par les Polonais, dans une diète assemblée en 1382, le choix qu'il avait fait de Sigismond de Luxembourg, en qualité de son gendre et de son successeur dans les deux royaumes. Mais à la mort de Louis, survenue immédiatement après (14 septembre) les Polonais rompirent leurs engagements et déférèrent leur couronne à Hedwige, fille cadette de ce prince. Ils obligèrent Hedwige d'épouser Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui offrait d'incorporer la Lithuanie à la Pologne, et de renoncer au paganisme pour embrasser avec son peuple la religion chrétienne. Jagellon reçut au baptême le nom de Wladislas, et fut couronné roi de Pologne à Cracovie le 17 février 1386[4]. » L'année suivante une assemblée générale de .1a nation lithuanienne décréta le changement de religion ; mais cette conversion se borna d'abord à la cérémonie du baptême. Comme les prêtres polonais chargés d'instruire les Lithuaniens obtenaient peu de résultats, par leur ignorance dans la langue du pays, le roi Jagellon s'érigea lui-même en prédicateur et bientôt adopta un moyen plus efficace que le raisonnement. Il mit pour prix à la conversion de ses sujets, des vêtements de laine qu'il fit venir de Pologne. Les Lithuaniens, jaloux d'échanger contre eux leurs mauvais habits de toile ou de peaux, accoururent par milliers pour recevoir le baptême[5].

Le mariage d'Hedwige et de Jagellon ; en réconciliant deux nations longtemps rivales et divisées d'intérêts, éleva tout-à-coup la Pologne au premier rang parmi les puissances du nord, et lui donna la prépondérance sur les Moscovites et les chevaliers Teutoniques. Cependant si les deux pays furent réunis en un corps d'état, sous l'autorité d'un seul et même roi, la Lithuanie conserva bien longtemps encore ses grands-ducs particuliers, qui reconnaissaient la haute souveraineté de la Pologne[6]. La révolution aristocratique continua sous les Jagellons. Le fondateur de cette dynastie n'obtint l'agrément des grands de Pologne, pour transmettre la royauté à son fils Wladislas VI, qu'en ajoutant de nouveaux privilèges à ceux que son prédécesseur leur avait accordés. Le même prince, voulant se ménager un impôt extraordinaire, appela, pour la première fois, à la diète les nonces ou députés de la noblesse, et établit l'usage des diétines (1404). Sous son second fils Casimir IV, et à partir de 1467, le pouvoir de ces nonces devint tel, que sans leur concours il n'y eut plus ni diète légitime, ni impôt obligatoire, ni loi valable[7]. Aussi quoique les princes de la maison de Jagellon se regardassent comme les héritiers du royaume, il fallait néanmoins qu'à chaque mutation de règne la couronne leur fût déférée par le choix et le consentement des nobles. De là il n'y avait qu'un pas à l'élection pure et simple, qui prévalut à l'extinction des Jagellons, dans la seconde moitié du XVIe siècle.

HONGRIE. — A la mort d'André le Vénitien, qui fut le dernier mâle du sang d'Arpad, plusieurs compétiteurs se disputèrent la couronne, qui fut enfin placée sur la tête de Charles Robert (Charobert), petit-fils de Charles II, roi de Naples, et de Marie de Hongrie (1308). Mais la possession de ce nouveau royaume fut une source de démêlés entre les deux branches de la maison d'Anjou. Charobert transmit ses états à son fils Louis, qui dut à ses qualités éminentes le surnom de Grand (1342). Ce prince reconquit sur les Vénitiens toute la Dalmatie, depuis les frontières de l'Istrie jusqu'à Durazzo, mit sous sa dépendance les princes de Moldavie, de Valachie[8], de Bulgarie et de Bosnie, et monta sur le trône de Pologne, à la mort de son oncle Casimir III. Après lui (1382) sa vaste succession se trouva partagée entre ses deux filles, Marie et Hedmige. Marie, l'ainée, mariée à Sigismond de Luxembourg, fut proclamée en Hongrie sous le nom de roi Marie, et ne tarda pas à être inquiétée par les prétentions de son parent Charles III, roi de Naples, qui se fit même couronner par l'archevêque de Cran (1385). Mais il fut assassiné à Bude, et Sigismond à la tête d'une puissante armée vint délivrer sa femme que les nobles rebelles avaient emmenée prisonnière en Croatie.

Couronné roi de Hongrie et associé au trône (1388), Sigismond gouverna bientôt seul, par la mort de Marie (1395). Il fit rentrer dans le devoir les Valaques et les Moldaves révoltés ; mais il fut moins heureux contre les Turcs Ottomans. Allié de l'empereur de Constantinople, il avait entrepris à la tête d'une armée formidable le siège de Nicopolis, en Bulgarie. Un corps de chevaliers français qui étaient venus an secours des Hongrois, sous la conduite de Jean de Nevers, perdit tout par son impétuosité. Chargés de la première attaque, les Français précipitèrent tellement leur marche qu'ils ne purent être soutenus par le gros de l'armée et furent taillés en pièces. Cet événement jeta l'épouvante parmi les Hongrois et procura aux Turcs une victoire complète (1396). Sigismond fugitif s'embarqua sur le Danube et chercha un asile à Constantinople. Après un long et pénible retour il trouva la Hongrie soulevée par les intrigues du roi de Naples Ladislas, et quand il eut difficilement triomphé de cette faction, il eut la douleur de voir la Dalmatie retomber entre les mains des Vénitiens, qui mirent à profit le ressentiment et la cupidité de Ladislas (1412). Jaloux, malgré l'ingratitude de ses sujets hongrois, de pourvoir à leur défense et à leur sûreté, Sigismond acquit en 1425 ; en vertu d'un traité conclu avec le prince de Servie, la forteresse de Belgrade, qui par sa situation au confluent du Danube et de la Save, devait servir de rempart contre les Turcs.

Ses trois couronnes de Hongrie, d'Allemagne et de Bohême passèrent sur la tête de son gendre Albert d'Autriche, qui ne les porta que deux ans (1437-1439). Elisabeth, veuve d'Albert, ne put gouverner seule, et au détriment des droits du fils posthume auquel elle donna le jour, les Hongrois appelèrent au trône Wladislas VI, roi de Pologne, petit-fils de Louis-le-Grand par sa mère Hedwige (1440). Ce prince fut aussi malheureux que Sigismond dans sa lutte contre les Turcs, et il perdit la vie à la désastreuse bataille de Varna (1444). Dans ce grand revers les Hongrois déférèrent le gouvernement au brave Jean de Hunyade, tout en réservant le titre de roi au jeune Ladislas, fils d'Elisabeth, qui fut couronné en 1453, lorsque l'empereur Frédéric III eut consenti à se dessaisir de ce précieux otage. La valeur de Hunyade sauva la Hongrie ; après s'être signalé dans plusieurs actions contre les Turcs, il obligea Mahomet II à lever le siège de Belgrade, où ce prince perdit plus de vingt-cinq mille hommes et fut même grièvement blessé (1456). Hunyade survécut peu aux fatigues de la campagne, et Ladislas le suivit de près dans la tombe. Les Hongrois témoignèrent leur reconnaissance pour le héros de Belgrade en proclamant roi son fils Matthias Corvin, qui se montra digne de ce glorieux héritage.

DANEMARK. NORVÈGE. SUÈDE. — En Danemark, le règne d'Éric VIII, surnommé le Pieux, fut troublé par les incursions sanglantes et périodiques du roi de Norvège Haquin VI et par l'ambition turbulente des archevêques de Lunden. Les violences de Christophe II, son frère et son successeur (1320-1336), occasionnèrent une révolte générale, qu'il apaisa difficilement, et il ne remonta sur le trône que pour subir une humiliante captivité. Sa mort fut suivie d'un interrègne de quatre ans, pendant lequel le Danemark fut en proie à tous les maux de la guerre, de la famine et de la peste. Waldemar III, le plus jeune des fils de Christophe, appelé au trône par le vœu national, s'occupa de remédier au démembrement du royaume et des domaines de la couronne. S'il vendit l'Estonie à l'ordre Teutonique, moyennant dix-huit mille marcs d'argent (1347), ce fut pour racheter des provinces plus voisines et plus importantes, telles que le Sleswick et la Scanie. Il y ajouta l'île de Gothland, que la Suède lui céda, et rendit au Danemark son ancienne étendue territoriale. Mais il ne put détruire le monopole exorbitant que la ligue hanséatique exerçait dans les états du Nord. Le pillage de Wisby, le principal entrepôt de la ligue, qu'il prit et incendia en 1361, souleva contre lui une ligue redoutable, et à la suite d'une guerre ruineuse et incertaine, il fut contraint de souscrire un traité qui abandonnait aux villes confédérées le commerce exclusif de la Baltique (1365). De nouvelles hostilités s'étant élevées avec les villes du cercle Wenède, il obtint la paix en leur engageant pour quinze ans quatre de ses principales forteresses, et mourut en 1375, sans laisser d'enfants milles.

Sa seconde fille, Marguerite, mariée à Haquin VII, roi de Norvège[9], fit proclamer par les États d'Odensée son fils Olaf, né de cette union, et se fit donner la régence. Après avoir repoussé les Suédois, et confirmé tes traités faits par son père avec la ligue hanséatique, elle prit aussi, au nom de son fils, le gouvernement de la Norvège, à la mort d'Haquin VII (1380). Mais bientôt la mort de ce fils (1387) plaça sur sa propre tête les deux couronnes de Danemark et de Norvège. En même temps, les troubles de la Suède ouvraient une nouvelle carrière à l'ambition et au génie de la Sémiramis du Nord. L'ordre de succession élective suivi dans ce pays, était devenu une source de divisions toujours renaissantes. Longtemps le choix de la nation ne sortit pas de la race d'Odin ; mais les alliances de la maison royale avec des familles du dehors firent triompher les ambitions étrangères. Après la déposition du Folkungien Birger (1319), la Suède se trouva réunie à la Norvège. Mais les rois de ce pays ne possédèrent point paisiblement la Suède, et en furent dépouillés par Albert de Mecklembourg, arrière-petit-fils par sa mère de Magnus Ladélas (1363). Ce prince, qui devait son élévation à la politique intéressée de la ligue hanséatique, mécontenta la nation en cédant aux Danois l'île de Gothland, et s'attira l'inimitié de la noblesse en attaquant les privilèges de cet ordre. Sûrs d'être appuyés par le sénat de Stockholm, les principaux seigneurs appelèrent à leur aide la fille de Waldemar, dont ils connaissaient la sagesse et le courage. « Le roi Albert fut vaincu et fait prisonnier par elle à la bataille de Falkœping en 1389. Toute la Suède reconnut alors l'autorité de la reine, qui, désirant réunir les trois royaumes en un seul et même corps politique, convoqua, en 1397, les états de ces royaumes à Calmar, et y fit reconnaître et couronner, en qualité de son successeur, son petit-neveu Éric, fils de Wratislas duc de Poméranie, et de Marie de Mecklembourg, fille d'Ingeburge, sœur de Marguerite. L'acte qui ordonnait l'union perpétuelle et irrévocable des trois royaumes, fut approuvé dans cette assemblée. Il portait que les Etats unis n'auraient à perpétuité qu'un seul et même roi, qui serait élu d'un commun accord par les sénateurs et les députés des trois royaumes ; qu'on ne s'écarterait pas de la descendance du roi Éric, s'il venait à en avoir ; que les trois royaumes s'assisteraient mutuellement de leurs forces contre tous les ennemis du dehors ; que chaque royaume conserverait sa constitution, son sénat et sa législation particulière, et serait gouverné par le roi, conformément à ses propres lois.

« Cette union, quelque formidable qu'elle semblât être au premier abord, n'était cependant que faiblement cimentée. Un système fédératif de trois monarchies, divisées entr'elles par des jalousies réciproques, par une diversité de formes, de lois, de coutumes, n'offrait rien de solide ni de bien durable. La prédilection d'ailleurs que les rois de l'Union, successeurs de Marguerite, montraient pour les Danois, la préférence qu'ils leur accordaient dans la distribution des grâces et des gouvernements, le ton de supériorité qu'ils affectaient envers les » nations alliées, durent servir naturellement à nourrir les animosités et les haines, et à soulever surtout les Suédois contre l'Union[10]. »

Marguerite gouverna jusqu'en 1412 les États réunis par ses armes et par sa politique. Sous son successeur Éric-le-Poméranien, les liens de l'Union commencèrent à se relâcher. La première partie du règne de ce prince fut remplie par une guerre longue et sanglante contre les comtes de Holstein, nouveaux possesseurs du Sleswick[11] ; et ceux-ci, soutenus par les vaisseaux et les trésors de la ligue hanséatique, luttèrent avec succès contre toutes les forces d'Éric. En vain l'empereur Sigismond interposa son autorité : la sentence arbitrale qu'il prononça en faveur du Danemark ne fit qu'augmenter l'animosité des deux partis (1428). En même temps la Suède se lassait de la tyrannie des lieutenants du roi, et reprochait à celui-ci de violer l'article de l'acte d'union, qui prescrivait le séjour alternatif du souverain dans chaque pays. Les Dalécarliens donnèrent le signal en massacrant les Danois. Engelbrecht, chef de la sédition, contraignit à main armée le sénat de Stockholm à renoncer à l'obéissance du roi Éric (1434). Celui-ci, pour étouffer la révolte de la Suède, se bâta de conclure une paix onéreuse avec le comte de Holstein et la ligue hanséatique ; il fut même rétabli en Suède après le meurtre d'Engelbrecht. Mals l'influence toujours croissante du maréchal Charles Canutson, qu'on accusait de ce crime, et l'opposition malveillante de l'aristocratie danoise, firent comprendre à Éric que son règne était passé. Il se retira dans l'île de Gothland, où il apprit que les Suédois avaient déféré le gouvernement de leur pays à Charles Canutson, sous le titre d'administrateur, et que les Danois avaient proclamé roi de l'union Christophe-le-Bavarois, fils de sa sœur Sophie et de Jean, comte palatin du Rhin (1439-1440). Il traîna vingt ans encore une triste existence, cherchant à se venger de ses sujets rebelles par de misérables pirateries.

Christophe, successivement reconnu roi par la Suède et par la Norvège, ne put cacher sa préférence pour les Danois. Cependant, il s'attacha à ménager Charles Canutson, se montra fidèle aux principaux articles de l'acte de Calmar, et protégea avec un zèle égal les libertés et les intérêts commerciaux de ses trois royaumes. Mais la mort imprévue qui le surprit en 1448 l'empêcha de raffermir l'œuvre de Marguerite. Les Suédois profitèrent de cet évènement pour se détacher de la triple alliance, et se donnèrent pour roi Charles Canutson, connu sous le nom de Charles VIII. Les Danois déférèrent leur couronne à Christian, fils de Thierry, comte d'Oldenbourg, qui tenait par les femmes au sang de leurs anciens rois. Ce prince réussit, malgré les prétentions du roi de Suède, à se faire reconnaître dans la Norvège, qui fut dès-lors considérée comme une annexe du Danemark (1450). Il est la tige de tous les rois de Danemark qui ont régné jusqu'à nos jours.

Ainsi fut définitivement rompue l'union de Calmar. Christian gouverna, il est vrai, la Suède depuis 1457 que le roi Charles VIII fut chassé par les Suédois, jusqu'en 1464 que ce même prince fut rappelé. Mais, dans cette circonstance, Christian fut soutenu par un parti et non par le vœu national. La domination violente et passagère que son fils et son petit-fils imposèrent à la Suède, ne fit que rendre plus profonde l'antipathie qui divisait les deux peuples. De plus, le système politique était différent. En Suède, la féodalité, fortement ébranlée dès l'avènement de Charles VIII, déclina rapidement sous les Sture qui lui succédèrent, non comme rois, mais comme administrateurs. Aussi ce pays cherchait à s'isoler de l'Allemagne. Le Danemark, au contraire, sous une famille allemande, se rapprocha de plus eu plus de l'Allemagne. En effet, l'aristocratie qui dominait en Danemark, et qui faisait la loi au souverain, trouvait dans la féodalité germanique une communauté de vues et d'intérêts. Cette tendance devint plus grande encore lorsque les états de Sleswick et de Holstein eurent adjugé à Christian Ier la succession de ces pays après la mort du duc Adolphe, oncle maternel du nouveau roi de Danemark, et dernier mâle des comtes de Holstein, de l'ancienne maison de Schauenbourg (1459). Le Holstein devint dès-lors un lien naturel entre le Danemark et la Confédération germanique, et toutes les fois que l'Empereur intervint dans les démêlés des états scandinaves, ce fut moins comme médiateur et comme allié que comme protecteur et comme suzerain.

 

 

 



[1] Le mot horde signifie proprement tente (ordo baligh, tente royale) ; de là vient que ce mot a été employé pour désigner un peuple tartare particulier dépendant d'une seule tente, c'est-à-dire du prince qui y tient son siège.

[2] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 409.

[3] A l'époque de ses revers, l'Ordre revendit cette province à l'électeur Frédéric II (1455).

[4] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 415-416.

[5] Les habitants encore idolâtres de la Samogitie n'embrassèrent le christianisme qu'en 1413.

[6] Ce ne fut à proprement parler que sous le règne de Sigismond-Auguste, en 1569, qu'on mit la dernière main à l'union des deux états.

[7] MARTIN CROMER, de reb. Polon., lib. XXVII.

[8] Les Valaques, mélange de colons Romains, de Slaves et de Goths, embrassèrent le rit grec, au neuvième siècle, en même temps que les Bulgares avec lesquels ils se confondirent longtemps (Voyez chap. LX). « On cite, dit Koch, comme premier woïwode ou prince de la Valachie actuelle un nommé Radé le Noir qui, de la Transylvanie et des environs de Togarasch, passa au commencement du quatorzième siècle dans le pays qui prit depuis le nom de Valachie. C'est à peu près dans le même temps qu'un certain Bogdan conduisit une autre colonie de Valaques de la Hongrie et du comté de Marmorasch dans la Cumanie ou Moldavie actuelle, dont il devint le nouveau fondateur. Les princes successeurs de Bogdan reconnurent, de même que ceux de Valachie, tantôt la supériorité des rois de Hongrie ou de Pologne, tantôt celle des Turcs jusqu'au commencement du seizième siècle, où Soliman-le-Grand les mit définitivement dans la dépendance de l'empire ottoman. »

[9] L'ancienne maison royale de Norvège, issue de Harold-Harfager, s'était éteinte avec Haquin VI, mort en 1319. Ingeburge, fille de ce prince, épousa Éric de Suède, duc de Sudermanie, et par cette union joignit momentanément la Norvège à la Suède. Magnus dit Smaek, fils d'Éric et d'Ingeburge, et Haquin VII, fils de Magnus, furent successivement rois de Suède et de Norvège. Olaf V, fils d'Haquin VII et, de Marguerite de Danemark, mit fin à la série des rois particuliers de Norvège.

[10] KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 402-403.

[11] Le duché de Sleswick était revenu à la couronne de Danemark, par l'extinction d'une branche royale qui le possédait ; mais Olaf V, par les conseils de sa mère Marguerite, en avait accordé de nouveau l'investiture aux comtes de Holstein, de la maison de Schanenbourg, feudataires de l'empire d'Allemagne.