HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXVI. — ANGLETERRE ET FRANCE. - RIVALITÉ DES DEUX COURONNES. - ÉDOUARD Ier. - ÉDOUARD II. - PHILIPPE IV. - LOUIS X. - PHILIPPE V. - CHARLES IV (1272-1328).

 

 

Édouard abandonne la Palestine et revient en Angleterre. — Ses premiers actes. Conquête du pays de Galles. — Édouard est pris pour arbitre par les rois de France, d'Aragon et de Sicile. — Situation politique de l'Écosse. — Intervention du monarque Anglais. — Avènement de Jean Baliol. — Le prince écossais se révolte contre les exigences du roi d'Angleterre. —Journée de Dunbar. — Guerre avec la France. — William Wallace donne en Écosse le signal de l'insurrection. — Paix avec la France. — Soumission de l'Écosse et mort de Wallace. — Insurrection dirigée par Robert Bruce. — Défaite des Écossais. — Mort d'Édouard Ier. — Troubles intérieurs sous le nouveau règne. — Expédition contre l'Écosse. — Projet de réformes. — Gaveston est assassiné. — Journée de Bannok-Burn. — Les Écossais en Irlande. — Élévation des Spencer. — Révolte des barons. — Isabelle lève des troupes contre son mari qui est déposé et assassiné. — France. — Avènement de Philippe-le-Bel. — Traité de Bayonne. — Démêlés avec Édouard Ier. — Guerre de Flandre. — Médiation de Boniface VIII. — Massacre de Bruges. — Journée de Courtrai. Bataille de Mons-en-Puelle. — L'indépendance du comté de Flandre est reconnue. Élection de Clément V. — Abolition de l'Ordre des Templiers. — Gouvernement de Philippe-le-Bel. — Les règnes de ses trois fils, sans intérêt au dehors, sont remplis par des exécutions sanglantes et par une foule d'ordonnances et de mesures fiscales.

 

ANGLETERRE. - ÉDOUARD Ier (1272-1307). — Après avoir signalé inutilement sa valeur contre les Musulmans[1], Édouard s'embarqua pour l'Europe. Il apprit en Sicile la mort de son père ; mais, loin de hâter son retour en Angleterre, où les trois régents, l'archevêque d'York, le comte de Cornouailles et le comte de Glocester avaient rétabli a paix, il traversa lentement et comme en triomphe l'Italie, qui le regardait comme le plus intrépide champion de la Croix, malgré les faibles résultats de la dernière expédition ; s'arrêta quelque temps à la cour du pape Grégoire X, passa en France où il rendit hommage à Philippe III pour ses provinces continentales, réprima en Guienne la révolte de Gaston de Béarn, régla quelques différends avec la comtesse de Flandre, rentra enfin dans son royaume au milieu des acclamations de tout son peuple, et fut couronné solennellement à Westminster (19 août 1274).

Le premier soin du nouveau monarque fut de purger l'Angleterre des brigands qui l'infestaient à la faveur des troubles civils. Des commissaires royaux parcoururent les provinces, livrèrent aux supplices les bandits les plus redoutables, et ramenèrent la sécurité par une terreur salutaire. Les magistrats convaincus d'ignorance, de faiblesse ou de corruption furent destitués, et une égale distribution de la justice apprit à tous les citoyens à respecter les lois. Les Juifs seuls furent traités avec une rigueur qu'expliquent, sans la justifier, les préjugés de l'époque, fortifiés encore par les récentes expéditions en Palestine. On en pendit un grand nombre : les autres furent dépouillés de tous leurs biens et bannis du royaume.

Après avoir rétabli l'ordre dans le royaume, Édouard songea à réduire le pays de Galles, dont Guillaume-le-Bâtard, Henri II et Henri III avaient tenté vainement la conquête[2]. Sous prétexte de venger l'injure faite à la couronne par le prince Lewellyn qui avait refusé de- lui rendre hommage, il marcha contre les Gallois à la tête d'une armée nombreuse. C'est en vain que Lewellyn se réfugia dans les inaccessibles montagnes de Snowdon, où n'avaient jamais osé pénétrer les Normands et les Saxons. L'intrépide Édouard l'y poursuivit, Cerna l'armée galloise et força son chef de se rendre à discrétion. Lewellyn, condamné à payer un énorme tribut, reconnut pour suzerain le roi d'Angleterre, abandonna le pays compris entre Cheshire et la rivière de Conway, et dut rendre à ses deux frères, David et Roderic, l'héritage dont il les avait dépouillés (1277). Mais ce traité honteux, arraché par la force, ne fut pas longtemps observé. Les Gallois reprirent les armes. Un détachement, commandé par le prince David, s'empare du château de Hawarden (1282). Les Gallois, descendus de leurs montagnes, mettent les Marches à fou et à sang. Édouard accourt à la tête d'une armée, mais vaincu près du détroit de la Menay, il se réfugie à grand'peine dans un château-fort. Encouragé par le succès et par une prédiction qui promettait la couronne d'Angleterre à Lewellyn, les Gallois marchent résolument contre les Anglais ; mais leur armée, surprise au passage de la Wye, est dispersée. Lewellyn est tué après des prodiges de valeur, et sa tête, entourée d'une couronne d'argent par les citoyens de Londres, est plantée au haut de la tour. Ainsi s'accomplit la fameuse prophétie de Merlin[3].

La mort de Lewellyn détermina la soumission de tous les chefs gallois. David seul, son frère, résista encore pendant six mois ; abandonné de tous les siens, il fut pris et condamné à mort comme traître pour avoir défendu avec courage la liberté expirante de son pays (1283). Dès ce moment, le pays de Galles fut réuni à la couronne d'Angleterre. Pour compléter l'asservissement des Gallois, Édouard fit massacrer, dit-on, tous les bardes du pays dont les chants patriotiques pouvaient entretenir dans l'âme des vaincus la haine de l'étranger et le désir de reconquérir leur liberté. Le pays de Galles fut divisé en comtés et en cantons ou districts. Partout furent établies les formes de l'administration anglaise ; mais le temps seul devait achever l'ouvrage d'Édouard, et jusqu'au siècle de Henri VIII, les Gallois conservèrent fidèlement les habitudes et l'idiôme de leurs aïeux[4].

Deux ans après l'entière pacification du pays de Galles, Édouard eut à remplir l'office d'arbitre et de médiateur entre les rois de France, d'Aragon et de Sicile (1286)[5], la tâche était plus honorable que facile et les négociations se prolongèrent jusqu'en 1288. Mais le peuple anglais voyait avec déplaisir qu'Édouard s'employât avec tant d'ardeur à réconcilier les princes étrangers, tandis qu'il négligeait les affaires de son royaume. Son retour calma l'irritation des esprits, et le roi put pour- suivre librement l'exécution de ses desseins ambitieux contre l'Écosse[6].

A la mort d'Alexandre III (1286), Marguerite de Norwége, à peine âgée de cinq ans, fut reconnue reine d'Écosse et confiée à la tutelle de cinq régents qui devaient gouverner le royaume pendant sa minorité. La fin prématurée de cette jeune princesse, fiancée au fils aillé du roi d'Angleterre, éveilla l'ambition d'une foule de prétendants du sang royal, parmi lesquels se distinguaient Jean Baliol et Robert Bruce[7], descendants par les femmes de David, comte d'Huntingdon, frère de Guillaume roi d'Écosse. Afin de prévenir les malheurs d'une guerre civile, le parlement d'Écosse résolut de soumettre la contestation à l'arbitrage du roi d'Angleterre, qui saisit avec joie l'occasion d'intervenir dans les querelles domestiques de ses voisins, en qualité de seigneur féodal, espérant réunir un jour l'Écosse à ses états. Arrivé avec une armée à Norham sur les frontières des deux royaumes (1291), le roi, convoqua les barons et les prélats, et les somma de le reconnaître comme suzerain d'Écosse en vertu de droits incontestables acquis par les rois ses prédécesseurs[8]. Les barons écossais, intimidés par la présence de l'armée anglaise, ou séduits par les promesses trompeuses d'Édouard, le reconnurent pour suzerain et soumirent à sa décision le choix d'un nouveau monarque.

Tous les prétendants furent bientôt réduits à trois. Jean Baliol, Robert Bruce et Jean Hastings. Édouard prononça en faveur de Ballot, qui fut déclaré roi et prit possession de toutes les forteresses remises entre les mains du roi d'Angleterre. Le prince écossais vint à Newcastle prêter foi et hommage à Édouard en la forme suivante : « Monseigneur sir Édouard, » dit-il, roi d'Angleterre, lord suzerain du royaume d'Écosse, je me rends votre homme lige pour le royaume d'Écosse et pour toutes ses dépendances, lequel royaume je tiens et dois de droit et prétends tenir par héritage pour moi et mes hoirs, rois d'Écosse, de vous et de vos hoirs, rois d'Angleterre ; et je voue foi et loyauté à vous et à vos héritiers, de vie et membres et de toutes les dignités de ce monde contre tous les hommes qui peuvent vivre et mourir[9]. »

Moins roi que vassal, Baliol résolut bientôt de secouer un joug que les exigences d'Édouard rendaient chaque jour plus insupportable. Cité pour la quatrième fois, sous de frivoles prétextes, à comparaître devant le roi d'Angleterre, qui voulait peut-être le pousser à la révolte pour s'emparer de ses états, il refusa de se rendre en personne à Londres, offrant de se faire représenter par un délégué. Forcé enfin de se soumettre à la démarche humiliante qui lui était imposée, il attendait avec impatience le moment favorable d'échapper à la domination anglaise. Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre la France et l'Angleterre (1293. — Voir ci-après le règne de Philippe-le-Bel). Édouard, retenu dans son royaume par une insurrection des Gallois qui furent sévèrement châtiés, confia le commandement de l'expédition sur le continent, d'abord à son frère Edmond, puis à Lincoln. Il ne tarda pas à marcher contre Baliol, qui s'était ligué secrètement avec le roi de France (1286), et qui refusait d'envoyer à son suzerain son contingent de troupes. Les Écossais commencèrent les hostilités par l'invasion du Cumberland ; mais ils furent repoussés, et les Anglais, après avoir emporté d'assaut Berwick, dont la garnison fut passée au fil de l'épée, s'avancèrent vers Dunbar. Les Écossais volèrent an secours de cette place importante ; mais ils furent dispersés dans une action décisive. Toutes les villes de l'Écosse méridionale ouvrirent leurs portes au vainqueur. Baliol avait d'abord pris la résolution courageuse de se défendre dans les inaccessibles montagnes du nord ; mais, abandonné des siens, il vint se jeter aux pieds d'Édouard, qui, loin de se laisser fléchir par cet acte de soumission, le fit enfermer à la Tour de Londres, où il resta captif pendant trois années[10].

« Édouard, devenu maitre absolu de l'Écosse, prit toutes les précautions nécessaires pour y établir fermement sa puissance et pour abolir cette distinction qui avait existé jusqu'alors entre l'Angleterre et l'Écosse, et qui était propre à conserver cette nation dans son ancienne indépendance. Il fit détruire toutes les archives et tous les monuments anciens qui contribuaient à nourrir un orgueil national dans le cœur des Écossais. Il fit enlever une pierre qui, selon de vieilles traditions, avait été l'oreiller de Jacob, et où les rois d'Écosse avaient coutume de s'asseoir lorsqu'on les sacrait. Le grand sceau de Baliol fut brisé[11]. » Édouard mit des garnisons dans toutes les places, investit de tous les emplois des Anglais, et revint à Londres après avoir confié au comte de Warenne le gouvernement du royaume conquis (1297).

Pendant qu'Édouard faisait les plus grands efforts pour recouvrer la Guienne (voir ci-après le règne de Philippe-le-Bel), les Écossais ne supportaient qu'impatiemment la domination étrangère et se préparaient à l'insurrection. Le comte de Warenne avait d'abord gouverné avec fermeté et justice ; mais, forcé de faire un voyage en Angleterre, il avait remis l'autorité entre les mains d'Ormesby, dont les exactions et les cruautés poussèrent à la révolte un peuple opprimé. Un simple gentilhomme des environs de Peslay, donna le signal d'une généreuse résistance. William Wallace, si célèbre dans l'histoire d'Écosse par son patriotisme, sa force et son intrépidité, s'était réfugié dans les bois, après avoir vengé par un meurtre l'outrage d'un agent anglais. A la tête de quelques hommes déterminés et proscrits comme lui, il répandit la terreur dans le voisinage par des attaques nocturnes. Sa petite troupe se grossit bientôt des fugitifs, des mécontents et de tous les hommes hardis et entreprenants qui gémissaient de la servitude de leur patrie. La défaite et la mort du shérif de Lawarkshire rendirent populaire la renommée de Wallace. Sir William Douglas se joignit aux insurgés, et Robert Bruce, après quelque hésitation, embrassa la cause de la liberté. Par les ordres d'Édouard, le comte de Warenne entra en Écosse à la tête de quarante mille hommes et surprit l'ennemi à Irwine. Divisés par la jalousie du commandement et se voyant inférieurs en nombre, plusieurs chefs écossais, parmi lesquels se trouvaient Bruce et Douglas, s'empressèrent de capituler et donnèrent des otages. Les deux chefs populaires Wallace et Moray refusèrent de se soumettre et remontèrent avec leur petite armée vers le nord. Poursuivis par Warenne jusqu'à Stirling, ils firent essuyer une défaite sanglante à l'armée anglaise, dont les débris se retirèrent à grand'peine à Berwick. Wallace, qui avait pris le titre de général en chef des troupes du roi Jean, envahie sans obstacle le Northumberland et le Cumberland, et rentra en Écosse chargé de butin (1298).

Cependant les efforts de Boniface VIII rétablirent entre l'Angleterre et la France une union cimentée par un double mariage. Libre de ce côté, Édouard tourna toutes ses forces contre les Écossais, abandonnés de Philippe-le-Bel. Il arriva, à la tête de vingt-quatre mille fantassins et de huit mille chevaux, sur les bords du Forth. Contraint par la disette et les maladies de se replier sur Édimbourg, il reprit bientôt l'offensive et rencontra à Falkirk toutes les forces des insurgés. Après un combat meurtrier et opiniâtre, les Écossais furent défaits, malgré l'intrépidité du malheureux Wallace, dont cette journée renversa la fortune. Dès ce moment, il résigna le pouvoir et se condamna de nouveau à la vie de fugitif et de proscrit. Malgré sa brillante victoire, le monarque anglais ne put se maintenir au cœur de l'Écosse, trop pauvre pour nourrir son armée. Il rentra donc en Angleterre sana avoir soumis la partie septentrionale du pays, où William ; Lamberton, Robert Bruce et John Comyn gouvernaient au nom de Baliol, regardé encore comme souverain légitime (1299). Les Écossais indépendants ayant imploré vainement l'assistance de Philippe-le-Bel, leur ancien allié, eurent recours à la médiation de Boniface VIII, qui essaya inutilement de s'opposer aux projets de conquête du roi Édouard, qui marcha contre l'Écosse à la tête d'une armée formidable. Les chefs écossais, hors d'état de soutenir une lutte inégale, se soumirent. Toutes les forteresses tombèrent au pouvoir du vainqueur, qui fit payer cher au peuple subjugué sa révolte. Les lois nationales furent remplacées par des lois anglaises ; tous les monuments qui rappelaient aux Écossais le souvenir de leur indépendance, furent détruite de fond en comble (1303-1305).

Cependant William Wallace, errant de montagne en montagne, accompagné de quelques proscrits déterminés, défendait encore avec une courageuse opiniâtreté la liberté expirante ; mais, trahi par Jean Montheith, son ami d'enfance, il fut surpris pendant son sommeil et livré à Edouard. C'est en vain qu'il déclina la juridiction d'un tribunal étranger ; il fut condamné à mort comme traître et exécuté sans pitié[12]. Ainsi périt le Wittikind de l'Écosse, dont la persévérance, le courage et le patriotisme balancèrent longtemps la fortune d'un usurpateur.

La soumission des Écossais n'était qu'apparente. Lorsqu'un petit-fils de Robert Bruce, portant le même nom que son aïeul, parut en Écosse, après s'être échappé de la cour d'Édouard, et appela les Écossais à la liberté, le peuple se leva en masse et chassa sans peine toutes les garnisons anglaises dispersées dans le pays. Robert Bruce fut couronné solennellement roi d'Écosse dans l'abbaye de Scone (1306)[13]. A la nouvelle de cette insurrection, qui détruisait le fruit de ses longs efforts, le vieux roi fit marcher contre l'Écosse une armée sous les ordres d'Aymar de Valence, et s'avança lui-même jusqu'à Carlisle. Les insurgés furent battus près de Methuen dans le comté de Perth. Robert parvint à se réfugier en Irlande, et reparut en Écosse au printemps suivant (1307). Le monarque anglais marcha en personne congre les Écossais ; mais, déjà affaibli par l'âge et les travaux guerriers, il tomba malade près de Carlisle et mourut en recommandant à son fils de ne point se reposer qu'il n'eût entièrement subjugué l'Écosse (juillet 1307).

« Quoique monarque absolu, dit Goldsmith, Édouard fut assez prudent pour ne point faire usage de tous ses privilèges. Il fut sévère, il est vrai, et quelques-uns regardent cette sévérité comme une tache à sa mémoire ; mais on doit se souvenir avec reconnaissance qu'il est le premier prince à qui le peuple anglais dut une distribution impartiale de la justice. Ce qui contribua surtout à rendre le règne d'Édouard justement célèbre, ce fut le degré de pouvoir que le peuple acquit sous son gouvernement. Le roi, qui ne considérait en quelque sorte le clergé et les barons que comme ses rivaux, ne chercha jamais à s'opposer aux mesures lentes, mais certaines, que le peuple adopta pour détruire entièrement le pouvoir de l'un et diviser l'autorité de l'autre[14]. »

ÉDOUARD II (1307-1327). — La conquête du pays de Galles et de l'Écosse avait illustré le règne d'Édouard Ier et flatté l'orgueil national ; mais la dureté et la violence du gouvernement avaient fatigué la patience du peuple anglais. Aussi, l'avènement du nouveau prince fut-il salué avec joie par tous ses sujets. Le premier soin, ou, pour mieux dire, la première faute d'Édouard, fut de rappeler son favori Gaveston, banni du royaume par son père, et de le créer comte de Cornouailles, au grand scandale des barons et des prélats anglais[15]. La haine universelle qui éclata contre le favori pendant l'absence du roi, appelé sur le continent par son mariage avec Isabelle de France (1308), détermina Edouard II à retourner en Angleterre, à éloigner de la cour Gaveston et à l'envoyer commander en Irlande. Quelque temps après, le favori revint à Londres, et, loin de profiter d'une première leçon ; il irrita de nouveau les ressentiments par l'arrogance de ses paroles, l'extravagance de ses actions et ses folles prodigalités.

« L'état d'épuisement du trésor royal ayant forcé Édouard à convoquer un parlement (1310), les barons y vinrent en armes, malgré la défense du prince, suivis de leurs tenanciers militaires, et forcèrent le roi à subir un comité composé de sept évêques, huit comtes et sept barons, chargé de régler la maison du prince et l'administration de l'État. Les membres de ce comité jurèrent de remplir leurs fonctions à l'honneur de Dieu, à l'honneur et au profit de la sainte Église, à l'honneur du seigneur roi et au bonheur de son peuple[16]. » Pour se soustraire à la surveillance des Ordonnateurs, Édouard marcha contre l'Écosse et fut rejoint en route par Gaveston. Il revint à Londres après une campagne infructueuse, tandis que son favori se renfermait dans le château-fort de Bamborough (1311). Les Ordonnateurs présentèrent au roi un projet de réforme dont plusieurs articles avaient pour but de détruire de graves abus, tels que l'altération des monnaies, la lenteur dans l'administration de la justice et les exactions des pourvoyeurs royaux. Le roi ne pourrait plus disposer personnellement de ses revenus : tous les dons faits depuis la formation du comité seraient révoqués : Gaveston serait banni à perpétuité du royaume, et traité comme ennemi public s'il n'était pas parti dans un délai déterminé : le parlement serait convoqué au moins une fois par an. Le monarque fut contraint de souscrire à ces règlements qui portaient une atteinte profonde à l'autorité royale, et protesta secrètement contre des concessions arrachées par la violence. Gaveston se réfugia en France pendant que le roi prorogeait le parlement et fixait sa résidence à York. Bientôt l'imprudent Édouard provoqua la guerre civile en rappelant Gaveston, qui ressaisit la toute-puissance. Les barons prennent les armes et marchent, commandés par le comte de Lancastre, sur York, d'où s'échappent à la hâte Édouard et son favori. Le roi court à Newcastle rassembler des troupes. Gaveston, assiégé dans la citadelle de Scarborough, capitule à des conditions honorables ; mais, tramé au château de Warwick, il est condamné à mort par ses ennemis, et exécuté ou plutôt assassiné, malgré ses larmes et ses supplications, en présence des comtes de Lancastre, d'Hereford et de Surrey (1312).

A la nouvelle de cet attentat, Édouard fut saisi de douleur et d'indignation ; mais il essaya vainement de venger l'infortuné Gaveston, et se vit contraint d'accorder une amnistie complète à ses meurtriers (1313). Robert Bruce avait profité de ces dissensions domestiques pour affermir son autorité. Plusieurs forteresses étaient tombées entre les mains des Écossais, et lorsqu'Édouard s'avança contre l'Écosse à la tête de cent mille hommes, Robert, malgré l'inégalité du nombre, osa se mesurer avec son redoutable ennemi. La glorieuse journée de Bannock-Burn, où plus de trente mille Anglais restèrent sur le champ de bataille, délivra momentanément l'Écosse du joug étranger. Édouard s'échappa à grand'peine et arriva presque seul à Berwick (juin 1314). Rentré dans sa capitale, il se vit de nouveau aux prises avec ses barons. En 1318, le parlement, dominé par Lancastre, l'ennemi personnel du roi et un des assassins de Gaveston, imposa au monarque un conseil permanent de huit évêques, quatre comtes et quatre barons, dont quatre devaient toujours être près de sa personne et qui devaient gouverner au nom du prince.

Cependant Robert Bruce, non content d'avoir assuré l'indépendance de l'Écosse, résolut de soustraire l'Irlande à la domination de l'Angleterre. La haine profonde qui divisait les deux races établies dans cette ile, la tyrannie des Anglais et l'état d'ilotisme des indigènes, la similitude de langage, de mœurs et d'institutions qui les unissaient aux habitants de l'Écosse firent réussir l'expédition. Édouard, frère de Robert Bruce, fut couronné roi d'Irlande ; mais, grâce à la rivalité des chefs irlandais et à l'intervention du pape Jean XXII, le parti anglais reprit la supériorité. Edouard Bruce fut tué dans un combat, et sa mort livra les Irlandais à leurs anciens maîtres.

Le roi d'Angleterre était destiné à se laisser gouverner par des favoris. L'élévation soudaine de Hugues Spencer dont le père avait vaillamment combattu dans la guerre d'Écosse, son bannissement et son rappel rallument la guerre civile (1320). Les barons révoltés se liguent avec le roi d'Écosse ; mais l'armée royale, par une marche rapide, prévient l'arrivée des Écossais : Lancastre, vaincu dans le Yorkshire, tombe au pouvoir du roi, qui lui fait expier par une mort ignominieuse le meurtre de Gaveston (1321). Quatorze bannerets et quatorze chevaliers sont décapités. Les deux Mortimer, qui avaient soulevé les Marches, sont condamnés à une prison perpétuelle. Les Spencer, rentrés en faveur, affrontent imprudemment le mépris et la haine publics. Hugues Spencer, redoutant la concurrence de la reine Isabelle, l'éloigne de la cour ; la princesse, furieuse, passe en France et arme contre son mari qu'elle a juré de détrôner, Charles-le-Bel son frère, qui envoie une armée en Guienne sous les ordres de Charles de Valois, Le roi de France confisque provisoirement cette province, dont le faible Édouard II se dépouille en faveur de son fils par le traité de 1325. Isabelle, qui a passé en France sous prétexte de négocier un accommodement, niais en réalité pour lever des troupes contre son mari, trouve d'abord faveur auprès de son frère ; mais bientôt, forcé par les plaintes du pape et du roi d'Angleterre, Charles-le-Bel la renvoie de sa cour, avec son amant Roger Mortimer qui s'était échappé de prison, en la recommandant au comte de Hainaut. Isabelle débarque en Angleterre avec une petite armée d'aventuriers, et y trouve la nation soulevée de nouveau contre les Spencer[17]. Édouard II est déposé, emprisonné, accablé de mauvais traitements. Son fils est reconnu roi par le parlement. Sa femme, qui a hôte de s'en débarrasser, lui fait plonger un fer rouge dans les intestins et gouverne avec Mortimer au nom du jeune Édouard (1326-1327). Mais l'exécration générale, la mort violente de Roger de Mortimer et la plus dure captivité devaient bientôt faire expier à une femme coupable le double crime d'adultère et de meurtre.

Édouard tut de son mariage avec Isabelle de France deux fils et deux filles. L'aîné lui succéda ; Jean, le second, mourut en 1334. L'aînée de ses filles épousa David Bruce, roi d'Écosse ; la plus jeune fut mariée au duc de Gueldres.

 

FRANCE. — PHILIPPE IV, dit LE BEL (1285-1314). — Philippe, qu'on surnomma le Bel à cause de la beauté de son visage, n'avait que dix-sept ans quand il succéda à son père. A son avènement, il se trouvait engagé malgré lui dans cette guerre stérile d'Aragon qu'il ne poussa jamais avec vigueur et dont il laissa tous les risques au roi de Majorque. Cependant les hostilités de la flotte du roi d'Aragon l'obligèrent à faire quelques armements en Navarre et en Languedoc, et à signer un traité d'alliance offensive avec le roi de Castille, Sanche. Par ce traité conclu à Bayonne, les deux rois convinrent qu'il serait donné aux infants de Lacerda trente-deux villes et le duché de Médina-Cœli, dont leurs descendants jouirent héréditairement (1288). Édouard Ier, roi d'Angleterre, étant intervenu dans cette guerre comme médiateur, fit rendre la liberté au nouveau roi de Naples Charles II, que le roi d'Aragon retenait prisonnier. Mais les prétentions du fils de Charles d'Anjou allaient compliquer encore les affaires du Midi, lorsque le traité de Tarascon (1291) et celui d'Anagni, qui n'en fut que la confirmation (1295), vinrent mettre un terme aux hostilités. Alphonse III, et ensuite Jayme II, rois d'Aragon, renoncèrent à la Sicile ; Charles de Valois, frère du roi de France, à l'Aragon ; le roi de Naples, à l'Anjou et au Maine, pour dédommager Charles de Valois r la seigneurie d'Avignon fut partagée par moitié entre le roi de Naples et Philippe-le-Bel. Les rois d'Aragon et de Majorque opérèrent leur réconciliation par le traité particulier de la Jonquière. Mais ces démêlés ne pouvaient être qu'un épisode peu intéressant dans le règne de Philippe-le-Bel, dont toute l'attention devait se porter vers l'Angleterre et la Flandre.

Édouard Ier avait entretenu avec soin entre la France et l'Angleterre la paix que saint Louis avait cherché à affermir. En 1286, il avait fait hommage à Philippe-le-Bel, et avait consenti à lui rendre le Quercy. Édouard voulait être libre du côté de la France pour mettre à exécution le vaste projet qu'il avait conçu de réunir le pays de Galles et de l'Écosse à l'Angleterre et à l'Irlande. Vainqueur des montagnards cambriens, il avait fait promener dans Londres la tête de Lewellyn, et avait condamné à un atroce supplice David, le dernier défenseur de l'indépendance galloise. En Écosse, la mort d'Alexandre III et de sa petite-fille, la vierge de Norvège, avaient livré le royaume aux prétentions de douze concurrents, parmi lesquels Édouard choisit Jean Baliol, qui devait régner sous la suzeraineté de l'Angleterre (1292). Philippe-le-Bel, qui ne voulait point payer la somme stipulée pour le Quercy, vit avec plaisir la rupture à laquelle donna lieu une rixe de deux matelots, l'un anglais et l'autre normand. Les hostilités entre les navires des deux nations durèrent un an sans que les deux rois y prissent part ; mais l'année suivante (1293) Philippe fait citer deux fois le roi d'Angleterre devant la cour des pairs, et, sur son refus de comparaître en personne, confisque la Guienne. Il envoie une armée dans ce duché sous les ordres du connétable Raoul de Nesle et de Charles de Valois, et suscite à Édouard de grands embarras dans l'Écosse, en s'alliant avec Jean Baliol, qui supporte impatiemment le joug de l'Angleterre. De son côté, Édouard se ligue avec l'empereur Adolphe de Nassau, qui réclamait le royaume d'Arles ; avec le duc de Brabant, le comte de Bar, le comte de Savoie et le duc de Bretagne. Les hostilités commencent en Guienne (1294-1295). Le comte de Richmond ne peut résister aux forces supérieures des Français, dont les progrès sont arrêtés par le traitement cruel qu'ils font subir aux garnisons des places conquises. Le duc de Bretagne dirige la guerre en Guienne au nom d'Édouard, et les principaux chevaliers anglais sont surpris près de Dax par le comte d'Artois (1296) ; en même temps les côtes de l'Angleterre sont ravagées par une flotte française, et la reine Jeanne va défendre elle-même son comté de Champagne contre l'invasion du comte de Bar.

Pendant que Philippe, entouré de ses légistes et de ses banquiers génois, augmente les revenus de son trésor en chassant les Lombards et les Juifs anglais et en retenant leurs biens, la guerre éclate avec violence en Flandre et languit en Guienne. Le roi de Francs a fomenté les mauvaises dispositions des communes flamandes pour leur comte Guy de Dampierre. Craignant que ce dernier ne donne sa fille au fils du roi d'Angleterre, il a attiré la jeune comtesse à Paris et la retient prisonnière au Louvre. Le comte de Flandre irrité se déclare ouvertement l'allié du roi d'Angleterre, qui promet de le secourir avec une flotte, mais arrive trop tard (1297). Le roi de France envahit la Flandre avec soixante mille hommes. Vaincus par le comte d'Artois à Furnes, les Flamands éprouvent un nouvel échec à Comines. Édouard, qui se trouve à Bruges avec Guy, court risque d'y être pris. Le comte se sauve à Gand, et la plupart des villes de Flandre ouvrent leurs portes aux Français. Édouard a recours à la médiation du pape Boniface VIII pour obtenir une suspension d'armes qui lui permette d'aller réduire les Écossais. En effet, la ligue se trouve réellement dissoute ; le duc de Bretagne Jean II a déjà fait la paix avec le roi de France, qui l'a créé duc et pair ; le comte de Bar s'est soumis à la reine Jeanne de Navarre, qui reçoit son hommage comme comtesse de Champagne. Adolphe de Nassau est vaincu par Albert d'Autriche ; le comte de Flandre est resserré dans la ville de Gand. Le roi de France n'accepte la médiation du pape, dont il a déjà éprouvé le caractère inflexible et les prétentions violentes, qu'en déclarant que c'est à l'homme privé et non pas au pontife qu'il veut s'en remettre. Mais Boniface VIII juge comme n'aurait pas jugé Benoît Cajetan, et montre à l'égard des Anglais et des Flamands une partialité qui donne un caractère tout-à-fait hostile à la lutte engagée entre le pape et le roi de France. La bulle est présentée à Philippe par l'évêque de Durham, ministre d'Édouard ; Robert d'Artois, indigné, l'arrache des mains du prélat et la jette au feu (1298). Toutefois, cet acte de violence n'arrête pas la marche des négociations entre les rois de France et d'Angleterre. Ils abandonnent réciproquement à leur vengeance et à leur ambition leurs alliés naturels d'Ecosse et de Flandre, et stipulent que la sœur et la fille du roi de France épouseront l'une Edouard, l'autre le prince de Galles. Quant à la question des conquêtes et des territoires envahis, elle ne fut décidée que par le traité de 1303.

Pendant qu'Édouard tient prisonnier Jean Dalioi, défait le régent Wallace dans le Highland, le force à se réfugier dans les marais et fait peser une seconde fois sur l'Écosse sa domination tyrannique, le frère de Philippe-le-Bel, Charles de Valois, négocie avec le comte de Guy, qu'une nombreuse armée resserre dans la ville de Gand (1299). Sur la promesse de Charles de Valois, Guy de Dampierre consent à venir traiter à Paris, et se prosterne aux pieds du roi avec deux de ses fils et quatre seigneurs flamands. Mais Philippe prétend que son frère a outrepassé ses pouvoirs, et, non content de retenir captive toute la famille, il confisque la province. Le parlement, instrument passif et aveugle dans la main du roi, déclare la Flandre dévolue à la couronne (1390).

Les communes flamandes avaient pu voir avec indifférence la ruine de leur comte ; mais ce n'était pas pour se laisser dompter par une nouvelle tyrannie plus odieuse encore, puisqu'elle était exercée par des étrangers. Au fond, c'était la même lutte qu'au temps de la guerre des Albigeois, celle des villes industrielles contre les seigneurs et les chevaliers. La reine Jeanne de Navarre ne pouvait cacher son dépit de voir les marchandes de Bruges plus magnifiquement parées qu'elle-même. Partageant cette haine commune aux nobles contre les marchands, Jacques de Chàtillon, comte de Saint-Pol, gouverneur de la Flandre au nom de Philippe-le-Bel, humilie et rançonne les corporations des métiers ; il a même l'imprudence d'attenter à la liberté individuelle des citoyens, en faisant emprisonner Pierre Kœnig (Leroy), consul des tisserands de Bruges, et Jean Bride, consul des bouchers, avec vingt-cinq des principaux habitants, pour avoir osé lui adresser des remontrances. Les prisons sont forcées ; l'insurrection gagne rapidement les villes voisines. A Bruges, les quinze cents cavaliers de Châtillon sont massacrés ; et les corps de métiers, dans leur ardeur de vengeance, n'épargnent pas ceux de leurs concitoyens qu'ils soupçonnent d'être les amis des Français. A cette nouvelle, la chevalerie de France s'émeut, et Robert d'Artois monte à cheval pour châtier cette quenaille dont il aurait, disait-il, bon marché. Malgré les avis des vieux généraux, il s'obstine à attaquer les Flamands retranchés à Courtray derrière un canal rempli d'eau bourbeuse ; les Français, pris dans ce mauvais pas, tombent sous les coups des Flamands, qui tuent tout, hommes et chevaux. Comme son père à Mansourah, Robert d'Artois y périt, et avec lui les sages conseillers qui voulaient empêcher ce désastre (1302).

La défaite de Courtrai, l'inutile expédition qu'il tenta contre les fils de Guy, qui s'étaient mis à la tête de la révolte, l'épuisement de son trésor, et plus encore la violence de sa querelle avec Boniface, dans laquelle il fallait vaincre ou succomber, toutes ces causes amenèrent Philippe-le-Bel à confirmer par un traité de paix définitif l'accommodement de 1299. Edouard, qui de son côté venait de perdre trois armées en Ecosse (1303), se montra satisfait de la restitution de la Guienne et de tous les domaines qu'il avait perdus. Il tourna tous ses efforts contre les Ecossais, et le roi de France contre le pape. En donnant pour épouse à son fils Isabelle, fille de Philippe-le-Bel, Édouard Ier ignorait quelle source de crimes et de guerres il introduisait dans sa maison.

Lorsque Philippe-le-Bel eut odieusement triomphé de Boniface VIII (1303)[18], il ne garda plus de mesures dans la voie de rapines et de violence où il s'était engagé. Il lui fallait de l'argent pour la guerre de Flandre ; les Juifs, les Lombards ne pouvaient plus rien donner : il se rejeta sur les bourgeois et même sur les seigneurs, prenant aux uns leur vaisselle d'argent, interdisant aux autres de frapper des pièces de monnaie blanche, et se réservant d'être le seul faux monnayeur de son royaume par les altérations, les dépréciations et les hausses imprévues qu'il faisait subir à sa propre monnaie. Outre cela, il établit le premier impôt régulier, et adopta Sans hésiter le terme énergique de maltôte, par lequel le peuple soulevé flétrissait cette nouvelle vexation. Avec ces ressources, il acheta une flotte aux Flamands ; l'amiral Grimaldi détruisit la flotte génoise dans le port de Ziericksée ; Philippe en personne conduisit soixante-deux mille hommes en Flandre, et défit à Mons-en-Puelle, entre Lille et Tournai, Philippe de Riéti, l'un des fils du comte de Guy, et qui était revenu récemment d'Italie pour mettre au service de sa patrie son expérience militaire. Les Flamands avaient d'abord surpris le roi de France dans son camp. Trop d'impétuosité et le désir du pillage les perdirent ; mais la Flandre n'était point abattue, et quelques jours après Philippe vit sortir des portes de Bruges soixante mille hommes bien armés qui venaient lui demander la bataille ou une paix honorable (1304). Il céda, reconnut l'indépendance du comté de Flandre, qui fut donné à Robert de Béthune, l'aîné des fils du comte Guy, remit les captifs en liberté, à l'exception du vieux comte qui mou rut à Compiègne l'année suivante (1305), reconnut les privilèges des Flamands, obtint une forte contribution pour les frais de la guerre, et garda en gage la Flandre française avec Lille et Douai.

Après la mort de Benoît XI, successeur de Boniface, le conclave assemblé à Pérouse se partagea en deux fractions, les Cajetans ou Italiens les Ursins ou Français. Neuf mois se passèrent en contestations ; on accepta enfin l'expédient offert par Nicolas di Prato évêque d'Ostie : c'était que les Italiens proposeraient trois candidats étrangers parmi lesquels les Français choisiraient un pape (1305). Les trois candidats indiqués, la faction française les soumit au choix de Philippe-le-Bel. En effet, depuis la hardiesse inouïe à laquelle le ; roi de France s'était porté contre Boniface, il importait beaucoup à Philippe d'avoir un pape à sa dévotion. Cet événement, qui allait mettre ainsi le maitre spirituel de la chrétienté entre les mains du roi de France, avait été préparé depuis longtemps par les pontifes et à leur insu. Ils avaient nommé un grand nombre de cardinaux français, en haine des empereurs souabes et des Gibelins. Ils avaient appelé Charles d'Anjou pour relever le parti guelfe, et la France eût menacé la liberté de toute l'Italie sans les vêpres siciliennes. Boniface VIII, à son tour, avait appelé Charles de Valois, alors irrité contre son frère qui n'avait pas observé la capitulation accordée par lui à Guy de Dampierre. Le pape avait fait épouser au frère du roi de France la fille de Baudouin empereur de Constantinople, avait reconnu ses droits à cet empire, et l'avait nommé son vicaire en Italie. A la tête des Guelfes, Charles de Valois avait remporté sur le parti contraire quelques succès qui lui avaient mérité le titre de défenseur de l'Église, et avait condamné le poète gibelin Dante Alighieri à la proscription et à l'exil. Il devait donc arriver que cette maison de France, élevée si complaisamment par les papes, finirait par envahir la papauté. Philippe-le-Bel choisit parmi les candidats désignés Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux. Au rapport de Villani, il eut une entrevue avec lui dans une forêt de Saintonge près de Saint-Jean-d’Angély, et lui offrit de le faire pape s'il consentait à quitter l'Italie pour venir résider à Avignon, et à condamner la mémoire de Boniface. Il y avait aussi une importante condition, à laquelle Philippe exigea que l'archevêque se soumît sans la connaître : c'était sans doute l'abolition de l'ordre des Templiers. Bertrand de Goth, ayant acquiescé à ce marché honteux, devint pape sous le nom de Clément V, et alla s'établir à Avignon, après avoir scandalisé la France en la parcourant dans un appareil fastueux et mondain. Quant à Philippe-le-Bel, il était à bout d'expédients vexatoires ; il lui fallait une confiscation en masse : les Templiers lui offrirent cette ressource.

Cet ordre célèbre, qui avait rendu tant de services à la chrétienté, était revenu en Europe depuis la perte de la Terre-Sainte. Son principal siège était en France, à Paris, au Temple. C'est là que Philippe-le-Bel avait trouvé un asile contre une multitude furieuse ; c'est là que le grand-maître Jacques Molay avait rapporté un trésor immense qui faisait la charge de douze chevaux. Au fond du cœur, il enviait leurs richesses et craignait leur puissance. Ces hommes farouches et sombres, ayant leurs statuts et leurs rites particuliers, n'obéissant qu'à une seule volonté, celle de leur grand-maître, et formant en Europe comme un état séparé, seuls riches, seuls disciplinés, seuls habiles à la guerre, ne paraissaient plus formidables que pour les chrétiens. Aux yeux de Philippe-le-Bel surtout, ils étaient coupables de tout le mal qu'ils pouvaient faire. Il les frappa à l'improviste. Le 13 septembre 1307, le grand-maître et tous les Templiers présents à Paris furent arrêtés et leurs biens mis en séquestre. Les autres Templiers de France furent également emprisonnés, et Clément V, dans l'entrevue de Poitiers, approuva cet acte inique, promettant de le faire ratifier par un concile général.

La procédure fut cruelle : les preuves manquaient ; des témoins subornés en fournirent. Là encore éclata l'abus de la loi. On employa les tortures pour arracher des aveux peut-être faux, mais qui furent admis par des juges ignorants et serviles. Un tribunal central et ecclésiastique s'était formé à Paris, et recueillait les informations des commissaires spéciaux nommés sur tous les points de la France et même dans les différents royaumes d'Europe, où une pareille persécution avait atteint les Templiers (1308-1309). Tout le monde était contre eux. La Faculté de théologie, les états-généraux de Tours, avaient autorisé Philippe-le-Bel à les poursuivre. Ils n'étaient ni tout-à-fait chevaliers, ni tout-à-fait moines. Les chevaliers et les moines s'émurent peu sur leur sort. Ils avaient, dit-on, dans leur long séjour en Syrie, adopté les mœurs et les croyances des sectes musulmanes les plus odieuses. Des bruits sinistres circulaient : les Templiers, au jour de leur réception dans l'ordre, crachaient sur la croix, adoraient des idoles, un chat noir, une tête d'argent. Ces rumeurs populaires faisaient sans doute allusion à quelques cérémonies symboliques dont on ne pouvait déjà plus comprendre l'esprit. Plusieurs hommes riches étaient entrés dans l'ordre et n'avaient plus reparu. On ne savait trop ce qui se passait dans les réunions nocturnes et mystérieuses dont le Temple était fréquemment le théâtre ; les imaginations crédules y soupçonnaient des désordres impurs.

En admettant même que les infamies dont on les accusa fussent le crime de plusieurs, la procédure n'en fut pas moins révoltante. Traduits devant un tribunal où dominaient les légistes de Philippe-le-Bel qui embarrassaient les accusés avec un art perfide, les malheureux se troublaient et n'osaient répondre. Leur terreur était telle, que quelques-uns des juges en avaient pitié. Beaucoup avouèrent et accusèrent leurs frères. Ceux-là furent remis en liberté et appelés Templiers réconciliés. Les Templiers non réconciliés furent ceux qui se renfermèrent dans un silence absolu. On condamna comme relaps ceux qui rétractèrent les aveux arrachés par la torture. Il fallait que la ratification du pape, leur juge souverain, confirmât la sentence ; en attendant, on les brûla. Cinquante-six Templiers français périrent par les flammes dans un champ voisin de l'abbaye de Saint-Antoine ; d'autres subirent un supplice partiel (1310).

Après un coup aussi décisif, il fallait triompher des hésitations du pape, qui venait de convoquer un concile général à Vienne. Philippe-le-Bel effraya Clément V en poursuivant auprès de lui la condamnation de Boniface VIII, que Plasian et Nogaret chargeaient des crimes les plus odieux. Mais condamner la mémoire de Boniface, c'était condamner la papauté elle-même, dont les maximes et la politique avaient trouvé dans ce pontife un ardent et opiniâtre défenseur. Aussi Philippe-le-Bel s'étant désisté de ses poursuites contre Boniface, Clément V, de son côté, lui abandonna les Templiers. Le concile de Vienne avait refusé de les condamner sans les entendre. Le pape, dans un consistoire secret, sous forme de provision et non de sentence, prononça l'abolition de l'ordre et confisqua les biens des Templiers, qui s'élevaient à neuf mille manoirs, an profit des Hospitaliers (1312). Philippe-le-Bel, qui s'était rendu au concile avec un grand appareil militaire, empêcha par la terreur qu'aucune contestation ne s'élevât contre cette sentence inique, et s'appropria une forte partie des biens confisqués[19]. Pour en finir avec Jacques Molay et les trois autres chefs de l'ordre qu'il retenait en prison et dont le pape s'était réservé le jugement, Philippe les fit condamner par son conseil privé comme hérétiques relaps. Jacques Molay et le commandeur de Normandie, ayant rétracté leurs premiers aveux, furent brûlés à petit feu dans l'île du palais, en protestant jusqu'à la fin de leur innocence. Le grand-maître, en mourant, ajourna, dit-on, ses persécuteurs à comparaître devant Dieu dans quarante jours. La prédiction se réalisa. Philippe-le-Bel et Clément expirèrent la même année (1314).

Ce règne sanglant et tyrannique est cependant un des plus utiles pour la France. Outre ses acquisitions en Flandre, Philippe-le-Bel impose sa suzeraineté à l'évêque de Viviers, seigneur temporel, et enlève à l'archevêque Pierre de Savoie la ville et le comté de Lyon. Il achève de restreindre les guerres privées, défère aux tribunaux ordinaires les causes qui amenaient autrefois les duels judiciaires, défend les exportations de blé et de vin hors du royaume, organise le Châtelet par la création de quatre-vingts sergents à pied et de quatre-vingts à cheval, qui reçoivent, les premiers dix-huit deniers, les seconds de trois à six sols parisis. Il institue chaque année deux parlements à Paris, deux échiquiers à Rouen, ordonne que les grands jours de Troyes seront tenus deux fois, oblige les roturiers au service militaire ou à s'en dispenser à prix d'argent, fixe le nombre d'hommes que doivent fournir les propriétaires clercs ou Iniques d'après l'étendue de leurs terres, convoque les députés des villes à l'effet de délibérer sur les monnaies, et enfin établit une administration financière, violente sans doute, mais au moins régulière et permanente. La cour des comptes, sous Philippe-le-Bel, devient pour les gens de finance ce qu'est le parlement pour les gens de justice.

Les trois fils de Philippe-le-Bel le remplacèrent successivement sur le trône. La malédiction des Templiers semble peser sur cette famille ; tous trois règnent peu, meurent jeunes et sans enfants, du moins sans enfants mâles. Leur sœur Isabelle se souille de crimes ; Marguerite de Bourgogne, femme de Louis-le-Butin, est étranglée au Château-Gaillard pour adultère (1315) ; Blanche, la femme de Charles-le-Bel, partage les désordres de sa belle-sœur. C'est une époque remplie par des exécutions sanglantes, par de funèbres procès, par les persécutions exercées contre les Juifs, les lépreux et les sorciers.

LOUIS X LE HUTIN (1314-1316). — Le surnom du successeur de Philippe-le-Bel indique son caractère emporté et batailleur. Noblesse, communes s'émeuvent à la fois pour réclamer la restitution des droits dont les a privés Philippe-le-Bel. Le jeune roi s'associe lui-même à cette réaction, qui commence par frapper les conseillers de son père. Enguerrand de Marigny, surintendant des finances sous le règne précédent, et qui avait été comme un maire du palais, est accusé de concussion, d'altération de monnaies, de liaisons avec les rebelles flamands : les intrigues de Charles de Valois, oncle du roi, entraînent la condamnation de Marigny, qui est pendu à Montfaucon. Raoul de Presle, un des principaux légistes, est traduit devant la même commission qui a condamné Marigny (1315) : il échappe à la mort, mais non à la torture et à la confiscation de ses biens. Pierre de Latilly, évêque de Châlons et chancelier, cède la place à une créature de Charles de Valois. Accusé d'avoir trempé dans les malversations d'Enguerrand de Marigny, il ne doit son salut qu'à la lenteur de la procédure, et est absous au concile de Senlis après la mort de Louis X.

Les nobles se défiaient du parlement : c'est à des juges spéciaux, chargés de condamner à l'avance, qu'ils font déférer la connaissance des procès politiques. Dès les dernières années de Philippe-le-Bel, ils avaient obtenu le rétablissement du combat judiciaire. Louis-le-Hutin leur rend les droits régaliens, augmente les privilèges des communes du midi, particulièrement de Toulouse, et condamne Philippe-le-Bel dans ses œuvres comme il l'a condamné dans ses amis. De toutes parts des confédérations se forment, et l'unité royale est menacée.

Cependant le besoin d'argent se faisait sentir. Louis X finit par revenir aux légistes, dont l'habileté pouvait seule lui ouvrir des ressources moins précaires que la confiscation : il vend aux Juifs la permission de revenir, de reprendre leurs synagogues, leurs cimetières, leurs livres saints, et d'acquérir des rotures à prix d'argent ; il accorde aux marchands italiens la faculté de commercer dans quelques villes moyennant cinq pour cent de leur capital ; il force les serfs de ses domaines à racheter malgré eux leur liberté au prix des effets mobiliers dont ils pouvaient alors disposer, lève des décimes sur le clergé et met en vente des offices de judicature.

Cet argent, si péniblement amassé, alla se perdre dans une expédition infructueuse en Flandre. Des pluies continuelles et la perte de ses bagages forcèrent Louis X à lever le siège de Courtrai et à revenir en France pour mourir à Vincennes (8 juillet 1316). Il laissait enceinte sa seconde femme, Clémence de Hongrie. Son frère Philippe-le-Long, investi de la régence, soutint la guerre au nord contre le comte de Flandre et le comte de Beaumont-le-Roger, qui avait enlevé quelques villes de l'Artois à Mathilde, belle-mère de Philippe. Les Flamands obligent leur comte à faire la paix et paient une forte contribution de guerre. Louis de Rhétel, l'héritier du comte, épouse en 1320 Marguerite, fille de Philippe, qui garde Orchie, Lille et Douai. Un accommodement avec le comte de Beaumont termine momentanément les contestations sur l'Artois.

PHILIPPE-LE-LONG (1316-1322). — Le fils auquel la reine Clémence avait donné naissance n'avait vécu que huit jours. Philippe-le-Long annonce le projet de parvenir au trône, et va se faire couronner à Reims : son frère Charles, comte de la Marche, et Eudes, duc de Bourgogne, soutiennent les prétentions de Jeanne de Navarre, fille de Louis-le-Hutin. L'assemblée des états-généraux, en présence du cardinal Pierre d'Arablay, décide, par une interprétation forcée de la loi salique, que la couronne de France ne peut être déférée à une femme. Le nouveau roi apaise le duc de Bourgogne en lui donnant en mariage sa fille aînée Jeanne avec le comté de Bourgogne en dot ; et bientôt le roi d'Angleterre, Édouard II, vient lui prêter hommage dans l'assemblée d'Amiens.

Le règne de Philippe-le-Long est rempli par des actes de rigueur et de sages ordonnances. L'influence que le pape Jean XXII obtient dans le royaume redouble la sévérité des mesures inquisitoriales, surtout dans le Midi, où les Albigeois, les Vaudois, les Bégards ou frères Mineurs sont cruellement persécutés. Une bande de Pastoureaux désole le Languedoc, massacrant les Juifs avec une férocité sans exemple : ils sont eux-mêmes exterminés par les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne ; mais les Juifs n'en sont pas mieux traités. Dans un voyage que Philippe-le-Long entreprend au-delà de la Loire, on accuse les Juifs d'avoir empoisonné les fontaines, à l'instigation des rois de Tunis et de Grenade ; on leur associe les Lépreux, race malheureuse, isolée du reste des hommes, et qui inspire à la fois la terreur et le dégoût. Juifs et lépreux sont condamnés au feu : il y eut, dit-on, cent soixante Juifs de brûlés à Chinon dans une grande fosse, et ces malheureux opposèrent une fermeté inébranlable au fanatisme de leurs bourreaux. Le superstitieux Philippe-le-Long, qui croyait aux sorciers, et tolérait ou même ordonnait ces atrocités, expire à Longchamps d'un mal inconnu, au commencement de l'année 1322. On ne peut lui refuser le mérite d'avoir publié des ordonnances remarquables par leur sagesse ; elles contiennent des règlements, de justice, d'administration et de finance ; la plus importante est celle qui déclarait inaliénable le domaine de la couronne ; un autre regardait l'Église et son pouvoir temporel. Depuis que Philippe-le-Bel avait rendu le parlement sédentaire à Paris, les prélats y avaient conservé la préséance, malgré un arrêt de 1287, contraire à leurs prétentions. Philippe-le-Long les exclut enfin du parlement, parce que le roi fait conscience de les empêcher de vaquer au gouvernement de leur spiritualité. Il restreint aussi cette fausse et dangereuse maxime, que les clercs ne sont point soumis, aux tribunaux séculiers.

CHARLES IV, LE BEL (1322-1328). — Le troisième fils de Philippe IV invoque, contre les filles de Philippe-le-Long, le principe de succession auquel il s'était opposé dans l'intérêt de sa nièce, Jeanne d'Evreux. Ce prince, dit du Tillet, a été sévèrement justicier, gardant le droit à un chacun. Les nobles font poursuivre Gérard la Guette, principal ministre du feu roi, accusé d'avoir enfoui des sommes considérables, et qui meurt à la question ; mais les légistes se vengent en jugeant au parlement le baron de l'Isle-Jourdain, seigneur de Casaubon, fameux par ses brigandages, et qui avait tué l'huissier porteur de la citation. Sa parenté avec le pape, les bruyantes démonstrations de la noblesse en sa faveur, ne peuvent le sauver. Il est traîné à la queue d'un cheval et pendu. Si Charles-le-Bel sacrifie à l'esprit du temps et à l'avidité commune à sa famille, par le supplice de quelques sectaires, par le jugement de la Guette et par la confiscation des biens des Lombards, il adoucit le sort des Juifs et empêche les lépreux de mourir de faim dans leurs horribles maladreries. Philippe-le-Long songeait, quand il mourut, à établir partout un même poids et une même mesure, et à faire en sorte que, dans toute la France, on se servit de la même monnaie. Charles-le-Bel rend plusieurs ordonnances sur les poids, sur les monnaies, sur la liberté du commerce, qui indiquent un prince éclairé.

Au dehors, il se porte pour médiateur entre le comte de Flandre, Louis de Rethel, et les villes révoltées. Il fait rendre la liberté au comte prisonnier à Bruges, en obtenant de lui le serment solennel de respecter les privilèges des communes flamandes. Du côté de la Guienne, la lenteur du roi d'Angleterre à rendre hommage, et quelques hostilités particulières, donnent lieu à la guerre que termine le traité de 1325. (Voir ci-dessus le règne d'Édouard II.)

Les dernières années de Charles-le-Bel sont occupées par ses vaines prétentions à l'Empire après la mort de Frédéric d'Autriche, par des projets de croisade qui n'aboutissent qu'à des levées d'argent, et par des hostilités sans importance dans le Midi contre quelques bâtards de Gascogne qui faisaient des incursions sur le territoire de la France. Il meurt en 1328, après avoir vu ses deux fils le précéder dans la tombe, et laissant enceinte sa troisième femme, Jeanne d'Évreux, qui accoucha d'une fille quelques mois après. En lui s'éteignit la branche des Capétiens directs, qui avait donné quatorze rois et avait régné trois cent quarante-et-un ans.

 

 

 



[1] Voyez le chapitre LIII.

[2] Peu de temps après l'invasion saxonne, six principautés s'étaient formées sur la côte occidentale de la Grande-Bretagne. Les peuples qui en faisaient partie étaient connus au onzième siècle, sous le nom de Welches. Avec le temps les six principautés s'étaient réduites à trois, les Gallois du nord, les Gallois du sud et l'état de Powis. Guillaume-le-Conquérant avait soumis une faible portion de ces contrées. Sous Henri Ier, des Flamands s'établirent dans la partie du sud, désignée plus tard sous le nom de comté de Pembroke ; ils furent sans cesse en guerre avec les autres Gallois, et eurent souvent recours à l'intervention anglaise. Henri II essaya inutilement d'annexer le pays de Galles à l'Angleterre : mais les Gallois reconnurent la suzeraineté de Henri III. Ils avaient conservé avec l'indépendance, les lois, les usages, le langage de leurs aïeux. Bien que la religion chrétienne eût adouci leurs mœurs sauvages, ils faisaient de fréquentes incursions sur le territoire voisin, tontes les fois que l'Angleterre était en proie à des discordes intestines, ou distraite par les guerres du continent.

[3] Plusieurs chroniques disent que Lewellyn fut tué avant la bataille, dans une grange où il se reposait, et que la nouvelle de sa mort jeta le découragement dans les rangs des Gallois.

[4] Édouard, pour s'attacher les Gallois en flattant leur vanité, voulut que la reine fit ses couches dans le château de Carnarvon (1284). Depuis cette époque, le titre de prince de Galles fut donné à l'héritier présomptif de la couronne.

[5] Voyez le chapitre LVIII.

[6] Jusqu'à la fin du treizième siècle, l'Écosse ne joue aucun rôle dans le monde politique. Ainsi que dans tous les autres états de l'Europe, la féodalité y avait jeté de profondes racines, et le roi se trouvait sous la dépendance des chefs de clans, souvent en guerre entr'eux, mais oubliant leurs querelles particulières pour se liguer contre l'autorité royale. De longues minorités avaient encore accru le pouvoir exorbitant de la noblesse, et entretenu une anarchie funeste qui devait livrer les Ecossais à l'influence, et Plus tard à la domination anglaise. — Voici la liste des rois d'Écosse depuis Fergus II jusqu'à Alexandre III : Fergus II, 410. - Eugène II, 427. - Dongard, 449. Constantin I, 453. - Congall Ier, 469. - Goran, 501. - Eugène III, 535. - Congall II, 558. - Kinnatel, 568. - Aydan, 570. - Kenneth I, 604. - Eugène IV, 605. - Ferchard I, 622. - Donald IV, 636. - Ferchard II, 651. - Malduin, 668. - Eugène V, 088. - Eugène VI, 692. - Ambert Chelet, 702. - Eugène VII, 704. - Mordach, 721. - Etwin, 730. - Eugène VIII, 761. - Fergus III, 764. - Solvatius 767. - Anchaïus, 787. - Congall III, 819. - Dongal, 824. - Alpin, 830. - Kenneth II, 833. - Donad V, 857. - Constantin II, 858. - Eth, 874. - Grégoire ; 875. - Donald VI, 892. - Constantin III, 903. - Malcolm Ier, 943. - Indult 958. - Duff, 987. - Culen, 972. - Kenneth III, 970. - Constantin IV, 984. - Grim, 985. - Malcolm II, 993. - Duncan Ier ou Donald VII, 1023. - Macbeth, 1030. - Malcolm III, 1047. - Duncan II ou Donald VIII, 1093. - Edgard, 1097. - Alexandre Ier, 1107. - David Ier, 1114. - Malcolm IV, 1143. - Guillaume, 1155. - Alexandre II, 1214. - Alexandre III, 1249. - Mort d'Alexandre III, 1286. - Marguerite, sœur d'Édouard, avait donné à Alexandre III son époux deux fils et une fille, Marguerite, mariée à Éric roi de Norvège. Ces trois enfants moururent avant leur père. La couronne revenait de droit à Marguerite de Norvège, petite-fille d'Alexandre III.

[7] Jean Baliol était petit-fils de Marguerite, fille aînée de David : Robert Bruce était fils d'Isabelle, seconde fille du comte d'Huntingdon. Ainsi, Ballot appartenait à la branche ainée : mais Bruce se rapprochait d'un degré de la souche commune.

[8] Guillaume, roi d'Écosse, fait prisonnier par Henri II, n'avait obtenu sa liberté qu'en se reconnaissant vassal du roi d'Angleterre. Quoique Richard Cœur-de-Lion eût relevé l'Écosse de cette obligation, pour la somme de dix mille marcs d'argent, Jean et Henri III avaient exigé, l'hommage des rois d'Écosse. Alexandre HI lui-même, après quatre ans d'hésitation, avait accompli ce devoir, à genoux et en présence des barons et des prélats anglais.

[9] RYMER, Fœdera, conventiones, etc., t. II, p. 595.

[10] Baliol, rendu à la liberté par l'intervention du pape, alla terminer ses jours en Normandie, regrettant peu, disent les chroniques contemporaines, les dangereux plaisirs du trône.

[11] GOLDSMITH, Hist. d'Angleterre, t. I, p. 375.

[12] Wallace parut devant ses juges à Westminster-Hall, avec une couronne de laurier qu'on avait placée sur sa tête par dérision. — Il fut condamné à être pendu, sa tête et ses membres furent exposés dans les principales villes de l'Angleterre.

[13] Déterminé à affranchir sa pairie ou à mourir dans cette noble entreprise, Robert Bruce associa à son projet Jean Comyn, neveu de Rafiot. Mais ce dernier, effrayé des conséquences d'une résolution si hardie, ou gagné par Édouard, lui dévoila le complot. Instruit à temps de la trahison, Robert Bruce s'évada secrètement de la cour d'Édouard, et arriva à Dumfries où il poignarda Comyn dans l'église des frères Mineurs. Ce meurtre fut le signal de l'insurrection (1306).

[14] Édouard eut de sa première femme Éléonore de Castille, quatre fils et onze filles dont plusieurs moururent encore enfants. Marguerite de France, sa seconde femme, lui donna une fille et deux fils, dont l'un fut créé comte de Norfolk, et l'autre comte de Kent.

[15] Pierre Gaveston, originaire de Gascogne, avait été élevé avec le jeune Édouard, sur lequel il avait pris un grand ascendant par la vivacité de son esprit, la souplesse de son caractère, son adresse dans tous les exercices et sa bonne mine. Le roi, qui voyait avec peine une liaison si étroite et qui en pressentait les dangereuses conséquences, avait exile Gaveston, en faisant jurer à son fils de ne jamais le rappeler. Édouard II, au mépris de son serment, mit fin à l'exil de Gaveston et le combla de biens et d'honneurs. Abusant de la faiblesse du monarque, le favori prit à tâche d'humilier les seigneurs les plus distingués de l'État, qu'il éclipsait par l'insolence de son faste et sa hauteur dédaigneuse. Nommé régent pendant l'absence du roi dont il avait épousé la nièce, il porta au dernier point l'irritation publique. A peine Édouard Cuite rentré dans son royaume, que le conseil des barons exigea qu'il éloignât Gaveston.

[16] RYMER, Fœdera, conventiones, etc., t. III, p. 200.

[17] Hugues Spencer, tombé au pouvoir de ses ennemis, fut condamné au supplice. Voici la teneur de ce jugement : « Tous les hommes de bien de ce royaume petits et grands, pauvres et riches, vous condamnent d'iule voix unanime, vous Hugues Spencer, comme voleur, traître et banni, à être traîné, pendu, éventré, décapité et mis en question. Hors d'ici, traître ! Va et reçois la récompense de tes forfaits ! » — Hugues fut conduit à la mort vêtu d'une mauvaise robe noire, une couronne d'orties sur la tête, puis pendu à un gibet de cinquante pieds. Déjà son père avait été exécuté : les plus fidèles serviteurs d'Édouard subirent le même sort.

[18] Voir le chapitre LXIV.

[19] Le sort des Templiers, dans les autres états de l'Europe, fut moins rigoureux. Ceux d'Italie, de Provence, de Castille, d'Allemagne, après des détentions plus ou moins longues, furent absous par différents conciles. En Aragon, ils prirent le nom de chevaliers de Notre-Dame-de-Montesa ; en Portugal, ils furent incorporés dans l'ordre du Christ.