HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

CINQUIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'EXALTATION DE BONIFACE VIII JUSQU'À LA PRISE DE CONSTANTINOPLE (1294-1453)

 

CHAPITRE LXV. — MAISONS SOUVERAINES D'ITALIE. - RÉPUBLIQUES DE TOSCANE. - RIVALITÉ DE VENISE ET DE GÊNES. - HISTOIRE DU ROYAUME DES DEUX-SICILES JUSQU'AU TRAITÉ DE LODI (1295-1454).

 

 

Suite des Visconti à Milan. — Jean Galéas est élevé à la dignité ducale. — Avènement de Francesco Sforza. — Puissance et chute des Scaligers à Vérone, et des Carrares à Padoue. — Maison d'Este à Ferrare. — Comtes et ducs de Savoie. — Réunion du Piémont. — Marquisat de Montferrat. — Révolutions de Lucques. — Elle garde son indépendance. — Pise perd la Sardaigne. — Elle est soumise à Florence. — Agitations du gouvernement de Florence. — Cette ville domine en Toscane. — Influence naissante des Médicis. — Rivalité de Venise et de Gênes. — Guerre de Caffa. — Guerre de Chiozza. — Révolutions de Gênes. — Boucicaut. — Acquisitions territoriales de Venise. — Branche aragonaise de Sicile. -Règne orageux de Jeanne Ire à Naples. — Prétentions de la maison d'Anjou. — Jeanne II. — Avènement d'Alphonse d'Aragon. — Traité de Lodi.

 

LOMBARDIE. — A partir du quatorzième siècle, la rivalité des Guelfes et des Gibelins, tout en continuant d'embraser l'Italie, perdit sa signification primitive. On vit à la fois des tyrans guelfes et des républiques gibelines : le guelfe Dante Alighieri se déclara le défenseur de la prérogative impériale ; le gibelin Pétrarque fut l'ami du tribun Rienzi. Les faibles efforts des empereurs Henri VII, Louis de Bavière et Charles IV ne servirent qu'à prouver l'impuissance de leur prétendue royauté. L'Italie du nord se trouva déchirée par les factions, en proie à des guerres continuelles et désolée par les brigandages des condottieri[1], aventuriers qui vendaient leurs services au plus offrant et pillaient sans scrupule amis et ennemis. Aussi la plupart des républiques qui avaient jeté un si vif éclat au treizième siècle prirent le parti de se donner de nouveaux maîtres ou furent subjuguées sans le vouloir par des seigneurs puissants.

A Milan, Matteo Ier Visconti auquel son grand-oncle l'archevêque Othon avait transmis son pouvoir et le titre de prince souverain, gouverna sept ans en paix. En 1302, les Torriani exilés rentrèrent à Milan, soutenus par les milices de Plaisance, et les Visconti furent chassés à leur tour. Quelques années après, lorsque Henri de Luxembourg fut descendu en Italie, Matteo alla le trouver. à Asti, plaida sa cause avec éloquence et fut ramené par lui. Pendant le séjour de ce prince à Milan, il trouva le moyen d'exciter une sédition qu'il fit attribuer aux Torriani, et la plupart de ces derniers furent tués au milieu du tumulte (1311). Rétabli par Henri et confirmé dans son titre de vicaire impérial, Matteo se soutint contre les efforts des Guelfes que protégeaient le roi de Naples Robert et le pape Jean XXII. Quelque temps avant sa mort (1322), il désigna pour son successeur sou fils aîné Galéas qui avait signalé sa valeur en France et en Italie et s'était emparé de Plaisance et de Crémone. D'abord contraint de se retirer à Lodi avec ses partisans, puis rappelé, Galéas défendit vaillamment Milan contre les attaques d'une armée que commandait le légat de Jean XXII. Mais ses ennemis l'accusèrent auprès de Louis de Bavière d'avoir trahi les intérêts de l'Empire en concluant un traité de paix avec le pape. Louis, en arrivant à Milan, fit emprisonner Galéas, et ne lui rendit la liberté que sur les instances de Castruccio Castracani. Visconti délivré prêta à Castruccio l'appui de son bras pour prendre Pistole. Mais tous deux succombèrent aux fatigues de ce siège (1328).

Azon, fils de Galéas, acheta de Louis de Bavière la confirmation de sa puissance, et il détourna aussi à prix d'argent les armes de Jean, roi de Bohème, qui était venu guerroyer en Italie. Après avoir déjoué tous les complots tramés contre son autorité et avoir enlevé le Bressan à Mastino della Scala, il mourut jeune encore sans enfants légitimes (1339). Son oncle Luchino lui succéda du consentement des Milanais. Il obtint de Benoît XII la levée des interdits que son prédécesseur avait jetés sur Milan et la restitution des objets précieux que les troupes pontificales avaient enlevés de Monza. Son frère Jean, cardinal et archevêque de Milan, qui obtint après lui le gouvernement de la seigneurie (1349), rappela de l'exil ses neveux Galéas et Barnaba[2] pour perpétuer dans sa famille le souverain pouvoir, et leur fit contracter des alliances avantageuses : Galéas épousa Blanche de Savoie, et Barnaba, Béatrix della Scala. Le belliqueux prélat s'empara de Bologne, dont il obtint la cession du pape Clément VI moyennant un cens annuel de douze mille ducats, fit avec succès la guerre aux Florentins, et étendit sa domination sur Gênes. Matteo II, l'aîné de ses neveux, ne soutint pas l'honneur de son nom (1354-1356). Frivole et débauché, il perdit Bologne ; mais Galéas II et Barnaba, qui régnèrent ensuite conjointement, donnèrent le rare exemple d'une valeur égale et d'une amitié fraternelle qui ne se démentit jamais. Après s'être fait confirmer par Charles IV dans le vicariat de la Lombardie et de l'état de Gênes, ils reprirent Bologne malgré l'opposition des Florentins, des marquis de Mantoue, de Ferrare, de Vérone et de Montferrat. Galéas éleva au plus haut point la grandeur de sa maison en mariant son fils Jean Galéas à Isabelle, sœur du roi de France Charles V (1365), et sa fille Iolande à Lionel, duc de Clarence, fils d'Édouard III, roi d'Angleterre (1368). Telle fut la magnificence déployée à ces noces, que dix mille hommes furent, dit-on, rassasiés avec la desserte des tables, et que Lionel mourut épuisé par l'excès des plaisirs.

Jean Galéas succéda à son père en 1378 ; mais son oncle Barnaba, père de quinze enfants qu'il voulait richement établir, ne put voir sans jalousie le vaste héritage de Galéas passer aux mains d'un seul homme. Jean, las de lutter contre les complots de ses parents, se servit de sa popularité pour surprendre Barnaba et deux de ses fils qui furent mis en prison, et il livra au pillage leurs maisons et leurs terres. Barnaba mourut bientôt, peut4tre empoisonné (1385). Devenu tout-puissant par cette mort, Jean dépouilla le dernier des Scaligers (1387), réunit à ses états toute la partie de la Lombardie qui s'étend depuis le Tésin jusqu'à la Brenta, et régna à différents titres sur les florissantes cités de Vérone, Vicence, Padoue, Feltre, Bergame, Brescia, Alexandrie, Parme et Pise. Quant à Lodi, Novare, Côme, Verceil, Plaisance et Crémone, elles lui appartenaient depuis longtemps. La maison de France cultiva avec soin son alliance, et en 1295, l'empereur bohémien Wenceslas lui accorda, moyennant cent mille florins d'or, le titre de duc de Milan pour lui et tous ses descendants. Ce diplôme fut suivi de près d'un autre qui étendit la dignité ducale à toutes les possessions des Visconti[3].

Ce grand prince, qui peut être regardé comme le second fondateur de la maison souveraine des Visconti, fut arrêté par la mort dans ses projets hostiles contre Florence (3 septembre 1402). Il laissait deux fils, Jean-Marie et Philippe-Marie, dont l'aîné sortait à peine de l'enfance. Leur minorité fut troublée par la sanglante rivalité des Guelfes et des Gibelins. Ces derniers chassèrent le gouverneur Malatesta, auquel Jean-Marie avait remis la principale autorité, et les Guelfes à leur tour menacèrent la vie du successeur de Malatesta. Au milieu de ces troubles, Bologne et les autres villes pontificales rentrèrent sous la domination du pape, et Jean-Marie, détesté pour ses cruautés, fut assassiné dans une église à l'âge de vingt-quatre ans (1412). Son frère Philippe triompha avec peine d'un fils naturel de Barnaba que les conjurés lui avaient opposé. Aussitôt qu'il se vit maître de l'autorité souveraine, il conçut le projet de reprendre Vérone aux Vénitiens, Pise aux Florentins, Bologne au pape, et il engagea à son service les plus fameux condottieri de l'époque. Francesco Busone, surnommé Carmagnola du lieu de sa naissance, après avoir passé sa jeunesse à garder les pourceaux, devint le principal instrument des victoires de Visconti. Il prit Parme, Brescia, Bergame, battit les Florentins dans toutes les rencontres, et rangea Gênes sous l'autorité du duc de Milan (1421). Mais bientôt, irrité de la disgrâce qui avait payé ses exploits, Carmagnola se mit à la solde des Vénitiens, les entraîna dans une ligue offensive avec les Florentins, enleva aux Milanais un grand nombre de villes, et Philippe, vaincu sur l'Oglio, accepta le traité de Ferrare qui cédait le Bressan à la seigneurie de Saint-Marc (1428). Le supplice de Carmagnola, que Francesco Sforza défit à Soncino et qui périt victime d'une accusation de trahison (1432), ne rétablit pas les affaires de Visconti. Il mécontenta Sforza en différant de lui accorder la main de sa fille, et quand il reprit les armes, son général Piccinino Se fit battre par les Florentins. Cette défaite acheva de renverser ses projets ambitieux, et la paix de 1441 assura aux Vénitiens le Bressan, Bergame ; Crème et Ravenne.

Sforza rentra en grâce et épousa la même année Blanche, fille naturelle de Philippe, qui n'avait point d'enfants mâles. Cet heureux aventurier, bâtard du condottiere Jacomuzzo, sut se maintenir par la politiqué au rang élevé où il était arrivé par les armes. A la mort de son beau-père (1447), il résolut de succéder aux Visconti malgré le testament du feu due qui instituait pour héritier le roi de Naples Alphonse d'Aragon, et les prétentions de la maison d'Orléans, à laquelle Valentine, fille de Jean Gales, avait apporté en dot le comté d'Asti et la succession éventuelle du duché. Les Milanais s'étaient empressés de rétablir le gouvernement républicain ; mais ils se trouvèrent dans la nécessité de confier le commandement des troupes à Sforza, qui profita de sa position pour imposer son alliance aux Vénitiens et venir avec eux assiéger Milan. Cette ville entreprit de traiter avec Venise ; puis, irritée de la duplicité des Vénitiens et de leur inaction calculée, elle préféra se donner à Sforza, qui y fut reçu en souverain le 26 février 1250. Ce prince commença une dynastie nouvelle qui, après cinquante ans de durée, devait trouver dans les rois de France de redoutables compétiteurs.

La maison della Scala, qui dominait à Vérone depuis la chute d'Eccelino de Romano, dut, comme les Visconti, la confirmation de sa puissance à l'empereur Henri de Luxembourg, qui, en 1312, donna à Canele-Grand, petit-fils de Mastino, la seigneurie de Vicence et te titre de vicaire impérial dans la marche Trévisane. En vain la ville libre de Padoue essaya de disputer à Cane la possession de Vicence ; elle tomba bientôt elle-même sous le joug de Jacques Carrare, qui y établit héréditairement sa famille (1318). Mastino II, fils de Cane, héritier de l'ambition paternelle, voulut profiter des troubles de la Toscane, s'empara de Lucques après la mort de Castruccio, et menaça Florence elle-même. Mois cette république s'allia avec les Vénitiens (1336), et Mastino, retenu chez lui par les conquêtes d'Azon Visconti, rendit Lucques pour de l'argent. L'inimitié des princes de Milan et l'adroite politique de Venise firent échouer le projet formé par Mastino de se faire nommer roi d'Italie. Il mourut en 1351, et après lui la grandeur de sa famille déclina rapidement. Antoine della Scala fut dépouillé de toutes ses possessions par Jean Galéas Visconti (1387), et en cette occasion Venise se fit donner la Marche Trévisane. Galéas enleva aussi Padoue à François Carrare l'année suivante ; mais ce prince rentra en possession de cette ville, prit Vérone après la mort de Galéas, et voulut mettre la main sur Vicence, qui se donna aux Vénitiens. A la suite d'une guerre malheureuse où il perdit ses états, François se rendit à Venise pour implorer la clémence du sénat. On lui fit son procès et on l'étrangla dans sa prison avec ses trois fils. Les Carrares comme les Scaligers disparurent de l'Italie, et Padoue, trompée par des promesses de liberté, fut définitivement réunie à la seigneurie en 1405.

Une autre famille souveraine sut se maintenir à Ferrare contre la redoutable ambition des ducs de Milan ou de la république de Venise. La branche italienne de la maison d'Este, séparée depuis longtemps de la tige guelfe[4], possédait la seigneurie de Ferrare sous la suzeraineté des papes qui tenaient leur droit de la donation de Mathilde. Aussi lorsqu'en 1308 les Vénitiens se furent emparés de Ferrare, Clément V publia une croisade contre la république et la força à restituer la ville. Les seigneurs de Ferrare, portant le titre de margrave ou de marquis, ajoutèrent à leurs états les cités importantes de Modène et de Reggio (1336). Nicolas III étendit son autorité sur Forli et d'autres villes de la Romagne, et son-fils naturel Borso fut créé duc de Modène et de Reggio par l'empereur Frédéric III (1452). Le pape Paul II l'investit plus tard de la seigneurie de Ferrare à titre de duché (1470) ; et l'année suivante, à la mort de Borso, les possessions de la maison d'Este rentrèrent dans la descendance légitime par l'avènement d'Hercule Ier.

Parmi les autres familles qui exercèrent d'une manière plus ou moins durable les droits de souveraineté dans la moyenne Italie, on peut citer les Bentivoglio qui dominèrent à Bologne depuis 1415, les Pics, à la Mirandole, les Malespina à Massa, les Grimaldi à Monaco ; mais aucune n'obtint l'illustration des Gonzague à Mantoue. Cette maison fut fondée par Louis Gonzague, qui se fit proclamer capitaine du peuple après la proscription des Buonacolsi (1328). François, petit-fils de Louis, obtint, comme nous l'avons dit, de l'empereur Sigismond le titre de margrave (1433), et un siècle plus tard Frédéric, fils d'un autre François, fut créé duc de Mantoue par l'empereur Charles-Quint.

PIÉMONT ET MONTFERRAT. — Les comtes de Savoie dont la puissance datait du démembrement du royaume d'Arles, faisaient remonter leurs prétentions sur le Piémont nu règne de l'empereur Henri IV, qui avait investi Humbert II des marches de Suze et de Turin, et lui avait permis de prendre le titre de marquis d'Italie (1098). Humbert III, son petit-fils, eut à lutter contre la redoutable inimitié de Frédéric Barberousse et la résistance des évêques de Turin ; mais les deux fils de cet empereur, Henri et Philippe, protégèrent son successeur Thomas qui fut nommé vicaire de l'Empire en Piémont et en Lombardie par Frédéric II (1224). Le même prince érigea le pays de Chablais et d'Aoste en duché pour Amédée, successeur de Thomas (1238). Cependant, le Piémont se souleva contre Boniface, fils d'Amédée, qui, vaincu et fait prisonnier, mourut sans pouvoir réduire Turin et Asti. Délivré du dangereux voisinage de Charles d'Anjou comte de Provence, Pierre, oncle de Boniface, fit la guerre avec quelque succès aux communes du Piémont, grâce aux secours que lui fournit Henri III roi d'Angleterre, et il se fit investir du duché d'Aoste par Richard de Cornouailles. A la même époque le Piémont passa à titre d'apanage dans une branche cadette de la maison de Savoie, qui y joignit aussi la principauté titulaire d'Achaïe. Jacques de Savoie ayant levé en Piémont des impôts onéreux, en vertu d'une charte de l'empereur Charles IV, le comte Amédée VI protégea les habitants de cette province contre les violences de son parent (1359) ; mais bientôt Philippe fils de Jacques, déshérité par les intrigues de sa belle-mère, livra le Piémont aux ravages des routiers que commandait le condottiere Haukwood. A la mort de Jacques, le Piémont fut adjugé au jeune Amédée, frère de Philippe (1368) ; et Louis, frère d'Amédée, porta jusqu'en 1418 le titre de seigneur de Piémont, et fonda en 1405 l'université de Turin. Objet constant de l'ambition des comtes do Savoie, le Piémont avec le comté de Nice, ne fut définitivement réuni à leurs possessions que sous le règne d'Amédée VIII, par suite d'une double cession des comtes de Provence, Louis ter et Louis III d'Anjou (1381-1419). Amédée VIII, qui fit de la Savoie, dit Olivier de la Marche, le pays le plus riche, le plus se et le plus plantureux de son voisinage, fut élevé à la dignité ducale par l'empereur Sigismond (1417), et choisi pour pape sous le nom de Félix V par les cardinaux dissidents qui faisaient partie du concile de Bâle (1439). Dès lors, la domination de la maison de Savoie s'établit solidement en Italie et acquit une importance toujours croissante.

La dynastie des marquis de Montferrat, héréditaires dans la race d'Aleran, remontait au dixième siècle. Cette famille s'illustra dans les croisades, et, au moment du partage de l'empire grec, Boniface II reçut le royaume de Salonique, dont son arrière-petit-fils Guillaume V fit l'abandon à son gendre Andronic Paléologue, empereur de Constantinople (1284). Théodore, fils d'Andronic et d'Iolande de Montferrat, hérita du marquisat après la mort de Jean son oncle maternel (1306), et fonda une dynastie nouvelle qui dura jusqu'en 1533. Une autre Iolande, fille de ce Théodore, épousa en 1330 Aymon-le-Pacifique, comte de Savoie, et lui porta des droits éventuels à la succession du marquisat, droits qui devinrent au seizième siècle une source féconde de démêlés entre les ducs de Savoie et les ducs de Mantoue. Le Montferrat constamment en guerre avec la Savoie, après avoir passé dans la maison de Gonzague, fut annexé au Piémont par la paix d'Utrecht, en 1713.

TOSCANE. — Dans ce pays, le parti gibelin représenté par Lucques et Pise, et le parti guelfe représenté par Florence et les communes de l'intérieur, Arezzo, Pistole, Sienne, Volterra, Prato, étaient encore en présence. Mais le triomphe des Guelfes n'était plus douteux. L'expédition de l'empereur. Henri VII, l'ambition d'Ugguccione, seigneur de Pise et de Lucques, et surtout le génie de Castruccio Castracani retardèrent quelque temps la chute de la cause gibeline. Élu en 1320 seigneur de Lucques après l'expulsion des Guelfes, Castruccio assiégea Prato, s'empara de Pistole, se ligua avec Galéas Visconti et défit à la bataille d'Alto-Pascio, les Florentins que commandait Raymond de Cardone (1325). L'année suivante, Il fut créé duc de Lucques et de Pistoie par l'empereur Louis de Bavière, prit possession de Pise et fit rentrer sous sa domination Pistole que les Florentins lui avaient enlevée. Mais sa mort prématurée sauva la liberté des communes toscanes (1328). Lucques, vendue après lui au génois Spinola par les Allemands, puis cédée à Mastino della Scala, finit par se donner aux Pisans (1342) pour échapper au joug des Florentins qui l'avaient achetée de Mastino. Lasse de ce patronage, elle s'adressa à l'empereur Charles IV, qui en 1370 reconnut son indépendance. Après la conquête de Pise par les Florentins, Lucques sut résister à tous les efforts de ces redoutables ennemis. Un moment asservie par Paolo Giunisi (1430), elle se délivra de la tyrannie domestique et de la guerre étrangère, avec l'aide des Milanais et des Génois, et jouit dès lors d'une liberté qui ne fut plus sérieusement contestée.

Pise, qui avait cessé d'être une puissance maritime depuis le désastre de la Méloria et la destruction de son port, ne put défendre la Sardaigne contre la maison d'Aragon, à laquelle Boniface VIII avait donné l'investiture de cette ile. Sous Jayme II, un massacre qui rappelle celui des Vêpres Siciliennes, livra la Sardaigne aux Aragonais (1323), et deux ans après, les Pisans se décidèrent à abandonner leurs droits de souveraineté sur ce pays[5]. Malgré son abaissement, Pise résista longtemps encore à l'ambition de Florence. Excités par Barnaba Visconti et soutenus par trois mille Anglais mercenaires, les Pisans remportèrent quelques avantages peu durables (1362-1364). Déchirés ensuite par des factions, ils subirent les lois de Jean Galéas Visconti, qui les protégea du moins contre Florence. Mais à la mort de ce prince, son fils naturel Gabriel qu'il avait déclaré seigneur de Pise, vendit cette ville aux Florentins pour deux cent mille écus d'or. En vain les Pisans, pour se soustraire au sort qui les menaçait, invoquèrent le secours du roi de Naples Ladislas et du maréchal de Boucicaut, lieutenant de Charles VI à Gênes ; ils furent forcés de se soumettre après une résistance désespérée (1406), et dès ce moment l'histoire de Pise ne se sépare plus de celle de Florence.

A Florence, les factions rivales des noirs et des blancs succédèrent aux Guelfes et aux Gibelins. Les noirs dirigés par les Donati, et soutenus par la politique ainsi que par les armes des rois de Naples, dominèrent presque constamment. Cepçndant l'ambition de Corso Donati lui coûta la vie (1308). Délivrée de la terreur que lui avait inspirée Castruccio, Florence modifia encore sou gouvernement en créant un nouveau conseil composé de trois cents membres tirés du peuple. Mais le mauvais succès de la guerre soutenue contre Pise au sujet de la possession de Lucques, amena les Florentins à confier le commandement de leurs troupes à Gautier de Brienne, duc d'Athènes. Celui-ci, malgré l'opposition des familles nobles, se fit déférer par le peuple un pouvoir absolu dont il n'usa que pour satisfaire son avarice, et qu'il perdit par sa cruauté (1343). Mais son expulsion ne servit point les intérêts de la noblesse, et Florence entra plus que jamais dans les voies démocratiques. Dépeuplée en 1348 par une peste générale, cette république se vit attaquée bientôt après par Jean Visconti, et ne fut sauvée que par le dévouement des villes guelfes (1350). Elle fut ensuite troublée par la rivalité des arts majeurs et des arts mineurs, et par les sanglantes discordes des Ricci et des Albizzi. Au milieu de ces divisions, elle ne craignit pas de déclarer la guerre au pape Grégoire XI pour soustraire les communes guelfes à la tyrannie des légats pontificaux. La Toscane fut alors livrée aux excès de la compagnie bretonne, que le légat, Robert de Genève, avait amenée à sa suite (1376). Les Florentins prirent à leur solde le condottiere Haukwood, qui força les troupes papales à lever le siège de Grosseto, et la mort du pape termina cette guerre ruineuse. Mais au commencement du siècle suivant, Florence assura sa domination en Toscane par la conquête de Pise, dont le maréchal de Boucicaut lui garantit la possession. Ce dernier ayant occupé Livourne pour les Génois, les Florentins leur achetèrent cette place importante (1421) ; et, peu d'années après, la révolte impuissante de Volterra apprit aux villes inférieures qu'elles avaient non plus des alliés, mais des maîtres.

L'acquisition du port de Livourne ouvrit la mer aux spéculations commerciales des Florentins, et cette nouvelle source de richesses contribua à la grandeur d'une famille de marchands qui préludait à la tyrannie par la popularité. Dès l'an 1378, le gonfalonnier Sylvestre de Médicis avait acquis une grande influence en faisant triompher la démocratie pure. A partir de cette époque, la république reçut chaque année pour magistrats les citoyens dont les noms sortaient de trois bourses destinées à renouveler le gonfalonnier et ses six prieurs, le collège des bonshommes au nombre de douze et les gonfalonniers des seize compagnies. Jean de Médicis prépara la puissance de sa maison, en employant sa fortune au soulagement des pauvres. Son fils Cosme, exilé par la faction des Albizzi (1433), revint l'année suivante en triomphe, et pendant trente ans fut sans titre apparent l'arbitre de l'État (1434-1464). Sa mort fut pleurée comme une calamité publique, et les Florentins le surnommèrent le père de la patrie.

VENISE ET GÈNES. — L'activité commerciale de ces deux républiques, source de leur prospérité, était en même temps la cause de leurs sanglantes querelles. Depuis la fin du treizième siècle, les Génois dominaient sans contestation dans la mer Noire, mais les Vénitiens avaient conservé la prépondérance dans l'Archipel et dans les mers du Levant. La force nouvelle que prêtait à Venise l'introduction de l'aristocratie héréditaire, mit son gouvernement à l'abri des agitations de celui de Gênes, outre qu'elle secondait les progrès de son commerce et de sa marine ; aussi, le traité conclu en 1347 avec le sultan mameluk Hasen-Naser, en assurant à la seigneurie de Saint-Marc une entière liberté de commerce dans les ports de Syrie et d'Égypte, ainsi que la faculté d'avoir des consuls à Alexandrie et à Damas, lui donna des facilités pour s'approprier peu à peu le monopole des Indes, et pour s'y maintenir contre les Génois qui le lui disputaient avec la supériorité de la mer.

L'inimitié qui divisait Venise et Gênes éclata ouvertement en 1350, à propos de la guerre que les Génois soutenaient contre les Tartares de la Crimée. Après les avoir repoussés de Caffa, ils bloquèrent la mer d'Azoff et interceptèrent le commerce des Vénitiens avec le port de Tana. Ceux-ci s'allièrent avec les Aragonais et avec l'empereur Jean Cantacuzène, qui avait éprouvé l'insolence et appris â redouter les forces des marchands de Péra. Mais les Vénitiens n'en furent pas moins défaits dans le détroit de Gallipoli, malgré la valeur des Catalans (13 février 1352), et l'Empereur, menacé par les vainqueurs, signa un traité humiliant par lequel il bannissait pour toujours les Vénitiens de ses ports. Cependant ce revers n'empêcha pas les Vénitiens de tenir la mer, et même ils remportèrent à leur tour un avantage signalé devant Cagliari. Gênes, d'abord abattue par cette perte, arma une nouvelle flotte dont elle confia le commandement à Paganino Doria qui, après avoir dévasté -les côtes de l'Adriatique, attaqua l'escadre vénitienne près de l'île de la Sapienza et la détruisit presqu'entièrement. C'était l'époque où le doge Marino Faliero conspirait contre la constitution de l'Etat et entreprenait de renverser l'aristocratie. Le complot fut découvert ; Marino eut la tête tranchée (18 avril 1355) ; mais la Seigneurie, pour prévenir les suites de cette conspiration, se vit forcée de demander la paix aux Génois, et deux ans après, Dors d'état de soutenir une lutte inégale contre le roi Louis de Hongrie, elle céda à ce prince l'Istrie et la Dalmatie (1357).

Suspendues pendant vingt ans, les hostilités se rallumèrent entre les deux rivales (1376), et cette fois mirent en feu toute l'Italie. Venise eut pour elle le roi de Chypre, Pierre de Lusignan et Barnaba Visconti ; Gènes compta parmi ses alliés le roi de Hongrie, la reine de Naples, les tartares et les Scaligers. La possession de l'île de Ténédos, où les Vénitiens avaient mis garnison avec la permission de Jean Paléologue, fut le sujet de cette guerre opiniâtre qui devait se terminer dans les lagunes de Venise. Repoussés de Ténédos et battus près des ruines d'Antium, les Génois attaquèrent l'île de Chypre, s'emparèrent de Famagouste et s'y maintinrent malgré tous les efforts des Vénitiens et des insulaires. Après s'être évitées dans -le golfe de Tarente, les deux flottes se rencontrèrent près de Pola (1379), et les Génois y remportèrent une victoire éclatante. Renforcés par de nouvelles galères que leur amena Pierre Doria, ils pénétrèrent au milieu des lagunes et s'emparèrent du port de Chiozza. Doria repoussa avec hauteur les soumissions du doge Contarini ; il aurait même emporté Venise s'il avait su profiter de la première consternation des Vénitiens qui étaient sur le point d'abandonner leur patrie pour s'exiler dans l'île de Candie. La lenteur de l'amiral génois leur donna le temps de se reconnaître. Poussés par un noble désespoir, ils firent des efforts extraordinaires pour équiper une flotte avec laquelle Victor Pissai vint fondre sur les Génois. La victoire récompensa son patriotisme ; Chiozza fut reprise et les ennemis faits prisonniers (24 juin 1380). A la suite de quelques hostilités sans importance, les deux républiques, également épuisées, conclurent la paix à Turin sous la médiation du comte de Savoie, au mois d'août 1382. On stipula la démolition de la forteresse de Ténédos ; mais, en réalité, cette paix ne fut avantageuse qu'à leurs alliés.

Venise, qui s'était vu enlever dans Cette guerre ses domaines de terre ferme, ne tarda pas à réparer ses pertes, tandis que la décadence de Gênes était amenée par ses commotions intérieures et par l'instabilité de son gouvernement. Ce peuple léger et turbulent, qui ne pouvait sup- porter ni la liberté ni la servitude, changea fréquemment de maîtres. Après s'être mis sous la protection du roi de Naples Robert, il essaya de trouver un remède à la désastreuse rivalité des Doria et des Spinola, en se plaçant sous le gouvernement d'un seul. Mais Simon Boccanegra, son premier doge (1339), ne tarda pas à ressentir les effets de son inconstance. Il fut forcé d'abdiquer, puis rétabli douze ans après, lorsque les Génois eurent chassé les officiers des Visconti, et enfin empoisonné. Ses successeurs ne furent pas plus heureux, et l'histoire intérieure de Gênes depuis la paix de Turin, n'offre qu'une suite fatigante de séditions et de troubles jusqu'au moment où les Génois se donnèrent au roi de France Charles VI (1396). Les premiers gouverneurs français ne purent parvenir à rétablir la tranquillité dans la' ville. Enfin la fermeté du maréchal de Boucicaut (1401) rendit à Gênes quelques moments de repos. Les factieux furent obligés d'apporter leurs armes au palais et virent leurs forteresses abattues. Boucicaut occupa au dehors l'activité des Génois ; il obligea le roi de Chypre à lui céder Famagouste, alla piller les comptoirs des Vénitiens à Baruth et leur livra un combat naval qui resta indécis (1403). L'intervention de la cour de France ayant arrêté les suites de cette rupture, Boucicaut acquit encore à la république l'île d'Elbe et le port de Livourne (1405). Mais quatre ans après, les Génois se soulevèrent et chassèrent les Français pour proclamer le marquis de Montferrat capitaine général de l'état de Gênes. Le marquis, expulsé à son tour, céda la place au duc de Milan Philippe Visconti (1421). Pendant les guerres de ce prince avec les Vénitiens, Gènes se détacha de lui pour reprendre son indépendance. Mais elle ne put vivre en paix ; déchirée par les factions des Frégose et des Adorno, elle se donna une seconde fois aux Français (1458), et respira un moment sous l'administration vigoureuse, mais passagère, de Jean d'Anjou duc de Calabre. Enfin, depuis 1464, la ville de Gênes fut constamment regardée comme une dépendance du duché de Milan jusqu'en 1528, où André Doria y rétablit l'ancienne forme du gouvernement.

Venise, au contraire, demeurait paisible sous l'administration oppressive de son aristocratie, et prenait de jour en jour des accroissements nouveaux. Elle gagna, comme on l'a vu plus haut, Trévise et Padoue à la chute des &alles et des Carrares. Elle domina dans le golfe de Corinthe par la prise de Patras et de Lépante. En 1420, elle rentra en possession de la Dalmatie par la conquête qu'elle en fit sur Sigismond roi de Hongrie. Cette conquête facilita celle du Frioul qu'elle enleva la même année au patriarche d'Aquilée, allié du roi de Hongrie. Enfin, elle démembra successivement du duché de Milan les villes de Vicence, Bellone, Vérone, Brescia, Bergame, Crème avec leurs territoires, et dut encore la réunion de Ravenne à la politique guerrière de Foscari (1441). Mais ce grand homme, satisfait d'avoir constitué les états de Venise sur la terre ferme, ne sut pas prévenir le coup terrible que la prise de Constantinople par les Turcs porta au commerce, et plus tard à la puissance de sa patrie. Les galères de la république arrivèrent trop tard pour sauver l'ancienne capitale de l'Orient, et la politique du sénat entama des négociations pacifiques avec les ennemis de la chrétienté qui allaient être avant peu les plus redoutables adversaires de la domination vénitienne.

ROYAUMES DE NAPLES ET DE SICILE. — Contrairement aux stipulations du traité d'Anagni, qui ordonnait la restitution de la Sicile à Charles II d'Anjou, Frédéric d'Aragon, frère de Jayme, se fit proclamer roi (1296), résista aux efforts réunis des Aragonais et des Français, et demeura maître de l'île par la victoire de Falconara (1299). Charles II mit fin à la guerre en donnant à Frédéric la main de sa fille Éléonore, et en le reconnaissant comme roi de Trinacrie, à condition que l'île reviendrait après lui à la maison d'Anjou (1302). Mais Frédéric n'en transmit pas moins la Sicile à son fils Pierre II (1336), dont les deux fils Louis et Frédéric III régnèrent successivement. En 1391, Marie, unique héritière de Frédéric, par son mariage avec Martin prince d'Aragon, porta la Sicile dans la branche aînée.

A Naples, Robert le-Sage, fils puîné de Charles II, prit possession de la couronne, en vertu du testament de son père et an mépris des prétentions du roi de Hongrie Charobert, fils de son frère aîné (1309). Protégé par les papes, il sut rendre vaine l'inimitié des empereurs d'Allemagne, se déclara en toute occasion le chef du parti guelfe, et soutint avec honneur ce rôle difficile. Mais il épuisa inutilement les trésors de son royaume de Naples et de son comté de Province pour reconquérir la Sicile. En mourant, il déclara son héritière sa petite-fille. Jeanne, qu'il avait mariée à André, second fils de Charobert, espérant par cette union confondre les droits des deux branches (1343). Ce jeune prince, qui fut, proclamé roi en même temps que Jeanne, avait apporté à Naples sa rudesse et sa franchise barbare. Il donna toute sa confiance à son précepteur, un moine hongrois, qui distribua aux étrangers les emplois, les charges, les honneurs. Une profonde antipathie nationale, mitant que, des jalousies de cour, armèrent le bras des seigneurs. Jeanne, à peine âgée de dix-huit ans, mais déjà mûre pour le crime, connut le complot et ne fit rien pour l'empêcher. André fut étranglé dans une galerie de son palais et jeté par la fenêtre (1345). A cette nouvelle, la Hongrie s'émut et s'indigna. L'Allemagne prit fait et cause, et Louis de Bavière prêta des secours et des troupes. Jeanne effrayée voulut s'excuser : son beau-frère, Louis de Hongrie, lui fit une réponse laconique et menaçante[6] ; alors elle chercha à se donner un appui en épousant son cousin Louis de Tarente ; puis, quand elle apprit que Louis de Hongrie marchait sur Naples avec un étendard noir où était peint le corps de son frète, elle s'enfuit en Provence (1347). L'invasion hongroise fut violente, mais passagère. Jeanne, s'étant fait absoudre par le pape, rentra dans ses états, d'où son mari chassa les Hongrois. L'administration de ce prince ne fut pas sans gloire, malgré ses revers en Sicile. Après sa mort, Jeanne conclut une troisième et malheureuse union avec l'infant de Majorque (1363). Dégoûtée du mariage et n'ayant pas d'enfants, elle résolut d'adopter son parent Charles, comte de Gravina, qu'elle maria à sa nièce Marguerite de Duras (1368). Mais peu fidèle à sa résolution, elle donna sa main à un quatrième époux, Othon de Brunswick. La faveur qu'elle témoignait aux Allemands excita un mécontentement général dont Charles de Duras se hâta de profiter. Soutenu par le roi de Hongrie et par le pape de Rome Urbain VI, il prit les armes dire sa bienfaitrice et la mit dans la nécessité de solliciter des secours étrangers. Jeanne annulant sa première adoption, en fit une autre en faveur de Louis Ier, frère puîné de Charles V roi de France, et fondateur de la seconde maison d'Anjou[7] (1380). Mais les secours que ce prince amena à la reine arrivèrent trop tard pour la sauver des mains de son cruel ennemi. Charles, maitre de Naples, assiégea Jeanne dans Castel-Nuovo, fit prisonnier Othon de Brunswick, et ordonna le supplice de la reine qui fut étranglée comme l'avait été André de Hongrie (1382).

Charles III, pendant son règne, qui fut court, eut à lutter contre les prétentions de Louis d'Anjou, et alla se faire tuer en Hongrie (1386). La minorité de son fils Ladislas fut agitée par des troubles violents, et la ville de Naples se déclara pour les Angevins qui s'étaient mis en possession du comté de Provence. Louis II, après une expédition brillante, mais infructueuse, fut obligé d'évacuer le royaume (1399) ; et Ladislas profita de la retraite de son ennemi pour aller recevoir la couronne de Hongrie (1401). En 1410, le duc d'Anjou fit une nouvelle tentative, et remporta sur Ladislas à Ceperano une victoire que l'indiscipline de ses troupes rendit stérile. Le roi de Naples, après avoir dévasté les états ecclésiastiques, mourut empoisonné à Pérouse (1414), et laissa le trône à sa sœur Jeanne II qui renouvela les scandales du règne de la première Jeanne. Menacée par Louis III d'Anjou qui voulait faire valoir les droits qu'il tenait de son aïeul, cette princesse implora la protection du roi d'Aragon Alphonse V, l'adopta et le déclara son héritier (8 juillet 1421) ; mais les succès et l'ambition de l'Aragonais ayant inspiré à Jeanne une profonde défiance, elle signa un nouvel acte d'adoption en faveur de ce même Louis d'Anjou qui venait de lui faire la guerre (1423), et à la mort de Louis (1434), elle appela René, frère de ce prince, à lui succéder au trône de Naples.

Alphonse d'Aragon avait cédé à l'orage ; mais quand la branche royale de Duras se fut éteinte avec Jeanne II (1435), il reparut en armes dans le royaume. Déjà maitre de la Sicile, qui était rattachée à l'Aragon depuis 1409, il trouva de plus un auxiliaire puissant dans le duc de Milan, et après sept ans de guerre il força René d'Anjou à la retraite. L'habileté de sa politique lui concilia la faveur d'Eugène IV, qui en 1443 lui donna l'investiture du royaume de Naples et légitima son fils naturel Ferdinand. Affermi sur le trône, Alphonse se trouva engagé dans une nouvelle guerre au sujet de la succession de Philippe Visconti qui lui avait légué son duché. Il s'allia avec Venise contre l'usurpateur Francesco Sforza que soutenaient les Florentins, et il envoya une armée en Toscane ; mais au milieu des hostilités, la prise de Constantinople par les Turcs décida le pape Nicolas V à rendre la paix à l'Italie. Sous sa médiation, les Vénitiens et le duc de Milan firent la paix à Lodi (9 avril 1454). Les Florentins y accédèrent peu de temps après, et le roi de Naples fut obligé d'y consentir à son tour.

Les dernières années du règne d'Alphonse furent paisibles, et il transmit en 1458 les provinces continentales du royaume de Naples à son fils Ferdinand, qui fut inquiété par Jean, duc de Calabre, fils de René. Mais Jean ne sut pas profiter de la victoire de Sarno (1460), et l'inconstance de René l'empêcha de donner à ses réclamations la suite et la vigueur qui seules pouvaient en assurer le succès. Après lui, les droits des Angevins de la seconde race passèrent avec la Provence aux rois de France, et à la fin de ce siècle la succession de Naples mit en jeu toute la politique européenne.

 

 

 



[1] Ce sont presque tous des étrangers, du moins dans les premiers temps ; rappelons les noms redoutés du provençal Montreal (Fra Moriale), du français Jean de Malestroit, de l'anglais Haukwood (Aucudo), de l'allemand Werner, de l'espagnol Raymond de Cardone.

[2] Étienne Visconti, dernier enfant de Matteo Ier, mort en 1327, avait laissé de son mariage avec Catherine Doria trois fils, Matteo, Galéas et Barnaba.

[3] Voyez LÜNIG, Cod. ital. diplom., t. I, p. 421, 425.

[4] Foulques, second fils d'Azo d'Este et frère de Welf duc de Bavière, est la souche de la branche italienne. Il mourut vers 1136.

[5] Pèdre IV, jaloux de gagner l'affection de ses sujets insulaires, octroya aux Sardes, en 1353, les libertés de la métropole, et en 1395, la charte de Logis leur assura les bienfaits de la législation civile usitée en Aragon.

[6] Johanna, inordinata vita prœcedens, retentio potestatis in regno, neglecta vindicta, vir alter susceptus et excusatio subsequens, necis viri tui te probant fuisse participem et consortem. Cit. par M. SISMONDI, Hist. des Républ. ital., tom. IV.

[7] Les comtés d'Anjou et du Maine avaient passé, en 1291, à Charles de Valois, fils puîné du roi Philippe-le-Hardi, en vertu de son mariage avec Marguerite, fille de Charles II. Le roi de France, Jean, assigna ces comtés à Louis, son second fils, qu'il créa duc d'Anjou en 1360.