Charles IV se délivre
de ses concurrents. — Caractère de ce prince. — Sa première expédition en
Italie. — Pauvreté réelle et faste apparent de l'Empereur. — Bulle d'Or. —
Charles est couronné roi d'Arles. — Son second voyage en Italie. — Avènement
de Wenceslas. — Anarchie de l'Allemagne. — Défaite des villes libres. —
Mécontentement des princes. — Déposition de Wenceslas. — Robert de Bavière. —
Avènement de Sigismond de Luxembourg. — Concile de Constance. — Politique de
Sigismond. — Albert d'Autriche. — Pragmatique de Mayence. — Frédéric
d'Autriche. — Concordat germanique. — Fin du schisme. — Couronnement de
Frédéric III à Rome. — Puissance de la Bohème. — Guerre des Hussites. — La
Bohème revient à l'Autriche. — Bavière et Palatinat. — Saxe. — Brandebourg.
Ligue hanséatique. — Commerce des Pays-Bas.
Les
électeurs laïques qui avaient soutenu Louis de Bavière refusèrent de
reconnaître Charles de Luxembourg, et s'associant l'archevêque de Mayence qui
occupait toujours son siège malgré la sentence du pape, ils portèrent leurs
suffrages sur Édouard III roi d'Angleterre. Après le refus de ce prince, ils
s'adressèrent à Frédéric margrave de Misnie, qui n'accepta que pour se faire
payer par Charles son abdication précipitée. Mais les princes sans se rebuter
élurent un comte thuringien Gunther de Schwartzembourg,
connu pour sa loyauté et pour sa bravoure (2 février 1249). Celui-ci était un concurrent
sérieux qui avait fait établir ses droits de la manière la plus solennelle,
et qui se tenait prêt à les appuyer par les armes. Pour s'en débarrasser, les
partisans de Charles eurent recours à un poison lent, et quand on vit Gunther
affaibli par une maladie mortelle, on acheta sa renonciation pour vingt-deux
mille marcs d'argent. Un mois après il expira. Charles voulut assister aux
funérailles et versa sur son tombeau des larmes hypocrites. Ce fils
du chevaleresque Jean de Bohême n'avait point les qualités brillantes de son
père, et comme son neveu, qui fut le roi de France Charles V, il était avant
tout politique et parcimonieux. L'annaliste fait
ainsi son portrait : « Prudent dans les conseils, circonspect dans l'action,
peu zélé pour la guerre et les batailles, plein de ruse, d'éloquence et
d'intrigues[1]. » C'était un prince instruit
pour l'époque, parlant avec une égale facilité le français, l'allemand, le
latin et l'italien. Ce qui domine dans son règne, c'est un immense besoin
d'argent. Aussi, quand il eut fait confirmer sa première élection, quand il
eut distribué les dignités de l'Empire pour affermir son autorité, et qu'il
eut vendu aux villes impériales l'augmentation de leurs privilèges, il songea
à visiter l'Italie pour y continuer son métier de marchand. L'armée avec
laquelle il passa les Alpes n'était composée que de trois cents cavaliers :
il venait pour négocier, non pour combattre. Il commença par céder aux
Vénitiens Padoue, Vicence et Vérone, puis se fit couronner à Milan dans la
cathédrale de Saint-Ambroise avec la couronne de fer ; mais on ne lui permit
qu'une suite peu nombreuse ; les portes de la ville se fermèrent sur lui, et
les armes de Gelées Visconti retinrent en captivité le roi d'Italie, qui fut
obligé de lui accorder le titre de vicaire perpétuel de l'Empire en
Lombardie. Il renonça à la suzeraineté des terres pontificales et fut
couronné une seconde fois au Vatican avec la couronne d'or par les mains du
légat d'Innocent VI (5 avril 1355) ; mais il dut se conformer au traité qu'il avait
fait avec Clément VI, et il sortit de Rome sans passer une seule nuit dans
ses murs. Cet abaissement encouragea l'insolence des Italiens. A Pise, on mit
le feu à son logis ; à Crémone, le préfet de la ville le fit attendre deux
heures à la porte ; les autres cités ne voulurent pas l'admettre. Aussi l'éloquent
Pétrarque qui, en appelant. Charles IV, pensait encore à la grandeur des
anciens Césars, déplora avec amertume cette fuite ignominieuse, sans
reconnaître que l'indépendance de l'Italie était un fait désormais consommé. L'empereur
d'Allemagne n'était que le magistrat électif et sans pouvoir d'une
aristocratie de princes qui ne lui avaient pas laissé un village dont il pût
se dire le maitre. Son royaume de Bohême, moins opulent que la ville de
Nuremberg, située aux environs, formait la base la plus solide de son
autorité et la source la plus riche de son revenu. Telle était sa pauvreté,
qu'un boucher l'arrêta dans les rues de Worms et qu'on le retint dans une
hôtellerie pour caution de ce qu'il avait dépensé. Cependant ce prince dont
la personne était si peu respectée était encore entouré d'une majesté
apparente, quand il représentait dans les diètes l'antique monarchie
impériale, souveraineté abstraite et idéale que démentait la réalité. Les
sept électeurs, ses grands officiers héréditaires qui, par leur rang et leurs
titres, égalaient les rois, servaient au banquet de l'Empereur. Les
archevêques de Trèves, de Mayence et de Cologne portaient en grand appareil
les sceaux du triple royaume ; le grand-maréchal, à cheval pour marque de ses
fonctions, tenait entre ses mains un boisseau d'argent rempli de grains
d'avoine qu'il versait par terre, et aussitôt après il descendait de cheval
pour régler l'ordre des convives. Le grand sénéchal apportait les plats sur
la table. Après le repas, le grand chambellan se présentait avec l'aiguière
et un bassin d'or, et donnait à laver. Le roi de Bohême était représenté en
qualité de grand échanson par le duc de Luxembourg et de Brabant, frère de
l'Empereur, et la cérémonie était terminée par les officiers de la chasse
qui, avec un grand bruit de cors et de chiens, introduisaient un cerf et un
sanglier. Le souverain du saint Empire prenait depuis longtemps le titre de
majesté et se prétendait toujours le chef temporel de la république d'Occident.
L'oracle de la loi civile, le savant Barthole,
recevait une pension de Charles IV, et, comme au temps de Barberousse, son
école retentissait de cette maxime, que l'empereur romain, de l'orient à
l'occident, était le maitre légitime de la terre. L'opinion opposée fut
condamnée non-seulement comme une erreur, mais comme une hérésie, d'après ces
paroles de l'Évangile : « Et un décret de César Auguste déclara que tout
le monde devait payer l'impôt. » Ce fut
surtout aux diètes de Nuremberg et de Metz (janvier et décembre 1356) que ce faste fut déployé à
propos de la publication de la fameuse bulle d'Or[2]. Cet acte, qui fixa la
constitution germanique, est écrit du ton d'un souverain et d'un législateur.
Il contient trente articles dont la plupart ont pour but de régler l'ordre et
la forme de l'élection des Empereurs, ainsi que le cérémonial de leur couronnement.
« Il ordonne que cette élection se fasse à la pluralité des suffrages des
sept électeurs, et que la voix de l'électeur qui viendrait à être élu soit
pareillement comptée. Pour prévenir aussi les partages d'élection qui, plus
d'une fois, avaient troublé l'Empire et soulevé des guerres civiles, cette
loi unit irrévocablement le droit de suffrage aux principautés qualifiées
depuis d'électorats ; elle défendit le partage de ces principautés, et
introduisit à leur égard le droit d'aînesse et l'ordre de succession appelé
linéal-agnatique. Enfin, la bulle d'Or détermina plus particulièrement les
droits et les prérogatives des électeurs, et confirma aux deux électeurs
Palatin et de Saxe le vicariat ou le gouvernement de l'Empire durant
l'interrègne[3]. » Après
avoir pourvu à l'agrandissement et à la tranquillité de ses États
héréditaires, Charles, espérant tirer quelque profit de ses droits sur
le-royaume d'Arles, se rendit à Avignon, où il conclut une ligue avec Urbain
V contre ceux qui usurpaient les biens de l'Eglise ou de l'Empire. Il se fit
couronner roi d'Arles dans cette ville même, confirma la vente du comtat
Venaissin, faite en 1348 à Clément VI par Jeanne de Naples, et la cession du
Dauphiné, qu'Humbert II avait abandonné au roi de France Philippe de Valois[4], et constata sa prise de
possession par quelques autres actes de souveraineté (1366). Il retourna ensuite en Bohême,
et fit longuement les préparatifs d'une seconde expédition en Italie. Urbain
V, déterminé par les clameurs des Romains, vint, pour quelque temps du moins,
résider au Vatican : il y reçut les félicitations de l'empereur d'Occident
qui, sous prétexte de punir les petits tyrans italiens, avait passé les Alpes
pour vendre en détail ce qu'il n'avait pu aliéner la première fois (1368). Aussi lui reprochait-on avec
justice d'énerver l'Empire et de plumer l'aigle. L'or de l'Italie lui servit
du moins à faire élire roi des Romains son fils aîné Wenceslas, alors âgé de
quinze ans (1378)
; il le fit reconnaître dans quelques villes impériales et revint mourir à
Prague (29
novembre 1378). Wenceslas
suivit fidèlement l'exemple de son père, qui avait toujours donné plus de
soin à l'administration de ses États héréditaires qu'aux affaires générales
de l'Empire. Comme lui il aliéna les domaines impériaux, résida presque
constamment en Bohême, et ne s'inquiéta point des symptômes d'anarchie qui ne
tardèrent pas à se manifester en Allemagne. La nécessité de protéger la paix
publique avait décidé les villes de la Franconie et de la Souabe à
s'associer, pour résister aux confréries de Saint-Georges, du Lion-d'Or et
autres qu'avait formées la noblesse immédiate. Le principal grief des
confréries était la rigueur avec laquelle les riches bourgeois poursuivaient
leurs nobles débiteurs. Wenceslas essaya d'abord d'affaiblir les deux ligues
en les autorisant l'une et l'autre ; puis reconnaissant le danger de cette
politique, il convoqua une diète à Nuremberg pour organiser une troisième
association, destinée à protéger la paix contre les entreprises des deux
ligues rivales (1383).
Les princes qui la composèrent furent distribués en quatre cantons : le
premier comprenait la haute et la basse Saxe ; le second, le haut et bas Rhin
; le troisième, l'Autriche, la Bavière et la Souabe ; le quatrième, la
Franconie et la Thuringe. Telle est la première origine des cercles, dont
l'établissement définitif n'eut 'lieu qu'au commencement du seizième siècle. Cette
tentative resta impuissante : les ligues particulières, en se multipliant,
mirent le comble au désordre, et la guerre ouverte éclata entre les deux
partis. Les communes furent défaites par les nobles, aux combats de Wiel et
de Worms, et contraintes d'acheter la paix au prix des plus grands sacrifices
(1388). Vainement Wenceslas entreprit
de relever leur parti ; vainement il fit décréter à Égra
une pacification générale. Il paya cher le secret appui qu'il avait prêté eux
villes libres. Pour le perdre, on divulgua ses désordres, son ivrognerie, ses
honteuses complaisances pour ses favoris : on exagéra au-delà de toute
vraisemblance des vices malheureusement trop réels : on souleva contre lui
ses sujets de Bohême qui l'emprisonnèrent (1393). Bientôt l'érection du Milanais en duché
indépendant en faveur de Jean Galéas Visconti, et la perte de Gênes, qui se
donna aux Français, achevèrent d'irriter les Allemands. Wenceslas, hors
d'état de conjurer l'orage, se créa de nouveaux embarras, en prétendant
mettre un terme au schisme qui divisait l'Église. Il vint à Reims s'entendre
à ce sujet avec le roi de France Charles VI, et conseilla au pape de Rome,
Boniface IX, de renoncer à la tiare. Ce fut un ennemi de plus : les nonces
pontificaux agirent efficacement auprès des trois électeurs ecclésiastiques
et de l'électeur Palatin. La déposition de Wenceslas fut décidée et prononcée
dans l'assemblée des états par l'archevêque de Mayence (20 août 1400). Le lâche monarque n'essaya
point de protester contre une décision à laquelle les électeurs de Saxe et de
Brandebourg avaient pourtant refusé de s'associer, et il se contenta du titre
de roi de Bohème, qu'il porta dix-huit ans encore au milieu du mépris public. Frédéric,
duc de Brunswick, présenté comme candidat au trône impérial, ayant été
assassiné par le comte de Waldeck, le comte Palatin, Robert de Bavière, prit
la place de Wenceslas, à la déposition duquel il avait fortement contribué.
Il chercha à réparer les fautes qui avaient entraîné la chute de son
prédécesseur, révoqua les aliénations du domaine impérial, et voulut, en
reprenant le Milanais sur Jean Galéas, s'ouvrir le
chemin de Rome où l'appelait Boniface IX. Mais il arriva en Italie avec une
armée insuffisante, se lit battre sur les bords du lac de Garda, et fut
contraint, par la défection des princes allemands, de repasser les Alpes.
L'archevêque de Mayence et tous ceux qui n'avaient point fourni leur
contingent pour l'expédition se mirent à l'abri de sa vengeance, en concluant
une ligue défensive avec les villes de Souabe ; et l'attachement de Robert
pour Grégoire XII allait servir de prétexte à de nouveaux troubles, lorsque
la mort de l'Empereur rompit les mesures des confédérés (18 mai 1410). Mais
cet événement amena la désunion dans la diète électorale, et l'Empire se
trouva, en même temps que l'Église, partagé entre trois compétiteurs.
Wenceslas, cependant, renonça à ses vaines prétentions en faveur de son
cousin Josse, margrave de Moravie, qui avait pour lui les électeurs de
Mayence, de Cologne et de Saxe, tandis que l'archevêque de Trèves et le comte
Palatin nommaient Sigismond de Luxembourg qui, à titre d'électeur de
Brandebourg, s'était donné son propre suffrage. La mort imprévue de Josse (1411) ne tarda pas à ramener toutes
les voix sur Sigismond. Ce prince, second fils de Charles IV, et déjà roi de
Hongrie depuis 1388, joignait à la dignité électorale l'expectative de la
royauté de Bohème, qui lui revint en effet après Wenceslas (1419). Toutefois,
les attaques des Turcs Ottomans, la nécessité de mettre un terme au schisme,
et la guerre religieuse des Hussites en Bohème, empêchèrent Sigismond de
faire tourner au profit du pouvoir impérial les forces dont il pouvait
disposer. Dans
une entrevue à Lodi avec le pape pisan Jean XXIII, Sigismond obtint de lui
qu'un concile général serait convoqué à Constance, pour remédier aux maux de
l'Église (1414), et dans cette grande assemblée
il parut vraiment digne de représenter la république chrétienne. On dut à ses
efforts la déposition des trois papes rivaux et l'élection de Martin V dont
il obtint pour cinq ans un concordat utile aux libertés de l'Église
germanique ; mais le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague entraîna en
Bohème une guerre terrible qui remplit presque tout son règne (1419-1434). En
1431, lorsque le pape Eugène IV, effrayé des réformes annoncées par le
concile de Bâle, voulut le transférer à Bologne, Sigismond se rendit en
Italie pour faire changer le pontife de résolution. Il se fit couronner roi à
Milan, battit les Florentins et les Vénitiens qui tentaient de lui fermer le
chemin de Rome, et reçut dans cette ville la couronne impériale selon
l'ancien usage (31 mai 1433).
A son retour en Allemagne, il réussit à terminer la guerre des Hussites, et
ne songea plus qu'à faire adopter par le concile un projet de réforme relatif
à la collation des bénéfices et aux annates. Mais la mort l'empêcha de voir
ce dessein réalisé (1437). Ce prince avait attaché son nom à de nouvelles aliénations du
domaine impérial, en érigeant le comté de Savoie et celui de Clèves en duchés
(1417), et la vicomté de Mantoue en
marquisat (1433).
Avec lui s'éteignit la maison royale de Luxembourg. Ses
trois couronnes passèrent sur la tête de son gendre Albert d'Autriche (1438), qui, après avoir été reconnu
empereur par les Hongrois, fit admettre en principe, à la diète de Nuremberg,
la validité des réformes ordonnées par le concile de Bâle. Aussi, en 1439,
malgré l'opposition d'Eugène IV, les états d'Empire assemblés à Mayence «
acceptèrent plusieurs décrets de ce concile par un acte solennel rédigé en
présence des ambassadeurs du concile et de ceux des rois de France, de
Castille, d'Aragon et de Portugal ; parmi les décrets acceptés et non
réformés depuis, on remarque ceux qui établissent la supériorité des conciles
sur les papes, qui défendent les appels omisso
medio et qui enjoignent au pape de vider les appels dévolus à sa cour,
par des commissaires qu'il désignerait sur les lieux[5]. » Peu de temps après,
Albert II marcha contre les Turcs qui avaient envahi la Hongrie, et fut
emporté près de Bude par une maladie pestilentielle (26 octobre
1439). Son fils
posthume Ladislas hérita de la Hongrie et de la Bohème, qui sortirent de la
maison d'Autriche pour un siècle environ ; mais, à partir de cette époque, le
titre d'empereur resta constamment dévolu aux descendants de Rodblphe de
Habsbourg, qui firent de cette dignité élective de sa nature le patrimoine de
leur famille. A la
mort d'Albert, les électeurs demeurèrent quelque temps
incertains sur le choix d'un souverain. Enfin, sur le refus du
landgrave de Hesse, ils proclamèrent unanimement Frédéric d'Autriche de la
branche de Styrie (mars 1440). Les commencements de ce règne furent occupés
par une guerre avec les Suisses, contre lesquels Frédéric obtint les secours
onéreux du roi de France Charles VII, et par des démêlés avec les Hongrois,
dont il retenait à sa cour le jeune roi Ladislas. Mais la grande affaire qui
réclamait toute l'attention de l'Allemagne était le nouveau schisme qu'avait
fait éclater la nomination de l'antipape Félix V. Les états d'empire se
déclarèrent neutres entre Eugène IV et Félix. Mais Nicolas V, successeur
d'Eugène, parvint à se faire reconnaître par l'Allemagne comme seul pape
légitime, en se prêtant à une transaction connue sous le nom de Concordat
Germanique. Cet acte important rédigé à Vienne et à Borne, et accepté par
la diète d'Aschaffenbourg (1441-1448), confirma les principales dispositions de la
pragmatique de Mayence ; mais on tendit au pape la plupart des réserves dont
cette pragmatique l'avait privé, ainsi que le droit de confirmer les prélats,
les annates[6] et l'alternative des mois[7]. Cet accord amena la
dissolution du concile dissident qui s'était transféré de Bâle à Lausanne, la
renonciation de Félix V, et la fin du schisme (1449). Frédéric
III ne s'était prêté avec tant de complaisance à ces concessions que pour
obtenir d'être Couronné à Rome ; Mais il n'osa traverser le Milanais dont
François Sforze s'était emparé. Après, avoir épousé, à Sienne, Éléonore de
Portugal, il se dirigea vers la capitale da monde chrétien, où Nicolas V
avait rassemblé des forcés militaires imposantes. Frédéric fut obligé de
prêter un serment de fidélité, qui à une autre
époque aurait révolté ses prédécesseurs. Mais il était si faible qu'aucune
réclamation ne troubla la vaine pompe de son couronnement (18 mars 1452). On remarqua que te rai des
Romains, après avoir salué légèrement les cardinaux et les prélats qui
allèrent à sa rencontre, distingua le sénateur de Rome vêtu de son habit de
cérémonie, et dans ce dernier adieu le fantôme de l'Empire et celui de la
République s'embrassèrent d'une manière amicale. En effet, l'année suivante,
le pouvoir temporel des papes à Rome s'établit d'une manière souveraine et
absolue sur les ruines d'une liberté dont Porcaro fût le dernier apôtre,
tandis que Frédéric III, en érigeant l'Autriche en archiduché, assimilait les
chefs de la maison de Habsbourg aux têtes couronnées, les élevait au-dessus
des électeurs et confisquait l'Empire au profit d'une famille. Le titre pompeux
de saint Empire romain ne fut plus qu'une fiction sans valeur. Les
successeurs de Frédéric III se firent appeler Empereurs élus, et refusèrent
d'aller chercher au prix d'un voyage humiliant une couronne qui avait perdu
tout son prestige. Nous
avons indiqué dans le cours de ce récit les principaux changements introduits
dans la constitution de l'Empire. Il nous reste à passer en revue l'histoire
des grands fiefs électoraux où de nouvelles dynasties provinciales
s'établissent pendant cette période. BOHÈME. — Au premier rang se place la
Bohème, qui dut sa puissance et sa civilisation à la maison de Luxembourg :
Le roi Jean, fils de Henri VII, fit la conquête de Glogau, obtint la
soumission volontaire des ducs silésiens de Sagan, Oppeln,
Œls, Brieg, Steinau, Liegnitz et Ratibor,
mécontents de la suzeraineté des rois de Pologne (1327), et resta maître de la Silésie
en vertu de traités conclus avec le roi Casimir (1335-1339). Le même prince, pour
soustraire la Bohème à la métropole de Mayence, fit ériger Prague en
archevêché (1343).
Son fils Charles IV y ajouta la Lusace, pi 'il incorpora, ainsi que la
Silésie et la Moravie, au royaume de Bohème, par des pragmatiques publiées en
1355 et 1370. Il donna de sages lois à ses sujets héréditaires et leur rendit
un éminent service par l'institution de l'université de Prague, modelée sur
celle de Paris où il avait fait ses études (1366). Ce fut cependant de cette
université que sortit le fameux Jean Huss, novateur hardi qui prêcha la
réforme entre Wiclef et Luther. Soutenu par toute la noblesse du pays,
directeur de la reine et probablement aussi appuyé par Wenceslas qui voulait
l'opposer au parti allemand représenté par Sigismond, Jean Huss vint
intrépidement au concile de Constance pour y répondre de ses opinions. Il
voulait comme Wiclef un clergé national, indigène, élu sous l'influence des
localités. Il repoussait les papes comme étrangers, mais sans attaquer en
lui-même le principe de la papauté. On l'accusa en outre de vouloir abolir la
confession et de professer des doctrines hétérodoxes sur la trinité et la
présence réelle. Sommé de se rétracter, il refusa et fut brûlé vif, malgré le
sauf-conduit que lui avait délivré l'empereur Sigismond. Son disciple Jérôme
de Prague, en apprenant son supplice, voulut partager son sort. II comparut
au concile, témoigna la même obstination et périt aussi sur un bûcher (1415-1416). Cette
exécution excita une violente fermentation en Bohème. Les nobles, qui avaient
écrit trois fois au concile pour sauver Jean Huss, prirent les armes sous la
conduite de Jean de Trocznova surnommé Ziska et convoquèrent les paysans de
leurs domaines. La première fureur des sectaires tomba sur le 'sénat de
Prague qui fut massacré, et quand le roi Wenceslas fut mort d'épouvante (1419), les Hussites refusèrent de
reconnaître son frère Sigismond auquel ils reprochaient le supplice de leurs
chefs. Celui-ci ne put empêcher les états-généraux du royaume de se réunir
aux rebelles, et fut défait dans toutes les rencontres par l'indomptable
Ziska, qui, après avoir perdu le seul œil qui lui restait, se faisait encore
porter dans les rangs au moment du combat : la fortune, aveugle comme lui, ne
l'abandonnait pas. Sur le point de mourir, Ziska se consola en pensant qu'on
pourrait faire de sa peau un tambour au son duquel ses compagnons
marcheraient à l'ennemi, et son dernier vœu fut accompli (1424). Son successeur Procope
continua la guerre avec succès, battit les Misniens
près d'Aussig et tua douze mille hommes aux
impériaux (1426).
Sigismond se vit hors d'état de protéger l'Allemagne contre les incursions de
ces fanatiques. Tout fuyait devant les roulements de leur tambour meurtrier.
Il prit le parti de semer la division parmi eux. A son instigation, le
concile de Bille permit aux Calixtaires la communion sous les deux espèces, à
condition qu'ils ne croiraient pas voir Dieu sous chaque espèce séparément,
et les états satisfaits de cette concession déposèrent les armes. Les Taborites
s'opiniâtrèrent à réclamer sans réserve la réforme proposée par Jean Huss ;
mais abandonnés par les Calixtaires, ils ne purent prolonger la guerre
civile. La défaite de Procope à Bohémischbroda
amena la pacification d'Iglan (1434), et les derniers restes des
sectaires périrent misérablement dans les bois et les montagnes. Sigismond
transmit à son gendre Albert d'Autriche un royaume à peine pacifié (1438).
Ladislas-le-Posthume, fils d'Albert, porta peu de temps une couronne dont on
avait essayé de frustrer sa jeunesse. Après lui la Bohème essaya d'échapper à
l'influence de l'Autriche en se donnant pour roi George Podiebrad, puis en
demandant des souverains à la maison de Lithuanie. Mais en 1526, un nouveau
mariage la fit retomber sous la domination de l'Autriche, dont elle ne fut
plus séparée. BAVIÈRE ET PALATINAT. — La maison de Wittelsbach,
qui occupait en même temps le Palatinat et la Bavière, se divisa au
commencement du quatorzième siècle en deux branches principales, celle des
électeurs Palatins et celle des ducs de Bavière. Par le traité de famille
signé à Pavie en 1329, on convint d'une succession réciproque entre les deux
branches co-partageantes dans le cas que l'une ou
l'autre vint à manquer d'héritiers mâles et féodaux. Le vote électoral devait
alterner ; niais il fut fixé par la bulle d'Or dans la branche aînée ou
palatine (1356). SAXE. — La ligne directe des
électeurs de Saxe de la maison ascanienne ayant fini dans la personne
d'Albert lit, l'empereur Sigismond, sens avoir égard ai réclamations des
branches endettes de Lauenbourg et d'Anhalt, transféra ce duché comme fief
vacant de l'Empire à Frédéric le-Belliqueux, margrave de Misaje,
qui lui avait rendu de grands services contre les Hussites, et lui en donna
l'investiture solennelle en 1425. À la fin de ce siècle, la maison saxonne de
Misnie se partagea en deux branches, la branche aînée ou Ernestine,
électorale jusqu'en 1547, et la branche endette ou Albertine d'où descendent
les rois de Saxe actuels. BRANDEBOURG. — « La maison ascanienne
ne perdit pas seulement l'électorat de Saxe, elle fut aussi dépouillée, dans
le siècle qui précéda, de l'électorat de Brandebourg. Albert surnommé l'Ours,
tige de toute cette maison, avait transmis ce dernier électorat, dont il fut
le vrai fondateur, à ses descendants en ligne directe, qui manquèrent dans
les mâles au commencement du quatorzième siècle[8]. L'empereur Louis de Bavière en
investit alors Louis son fils aîné, à l'exclusion des branches ascaniennes de
Saxe et d'Anhalt. Les princes bavarois ne conservèrent pas cependant cet électorat, Ils l'abandonnèrent en 1373 à l'empereur
Charles IV, dont le fils Sigismond en fit cession à Frédéric burgrave de
Nuremberg, de la maison de Hohenzollern, qui lui avait avancé des sommes
considérables pour ses expéditions de Hongrie. Solennellement investi de
cette dignité par l'empereur au concile de Constance en 1417, ce prince
devint la tige de tous les électeurs et margraves de Brandebourg, ainsi que
des rois de Prusse[9]. » LIGUE HANSÉATIQUE. — L'association que les villes
de Hambourg et de Lubeck avaient formée en 1241 pour protéger leur commerce
contre leg pirates et les brigands, prit une extension considérable dans les
cent années qui suivirent. Une foule de cités commerçantes, depuis l'embouchure
de l'Escaut jusqu'au fond de la Livonie, entrèrent successivement dans la
ligue, qui étendit même sa protection sur plusieurs villes de l'intérieur, Le
premier acte constitutif de la ligue hanséatique fut rédigé à Cologne dans une
assemblée générale des députes de la confédération (1464). Toutes les villes alliées
furent ensuite réparties en quartiers ou cercles dont les plus anciens sont ;
le quartier Venède, comprenant les côtes sud
et est de la Baltique ; le Westphalien, embrassant les villes de
l'ouest, et le Saxon, celles du milieu et de l'intérieur. Un quatrième
cercle, celui des villes de Prusse et de Livonie, fut ajouté plus tard. Mais
il est difficile de déterminer les limites et les capitales de ces cercles
qui ont fréquemment varié. On sait seulement que les assemblées générales de
la ligue se tenaient à Lubeck tous les trois ans, et que chaque cercle avait
aussi ses assemblées particulières. La fin
du quatorzième siècle et le commencement du quinzième furent les époques les
plus brillantes de la ligue hanséatique. Alors les députés de plus de
quatre-vingts villes siégeaient dans ses assemblées, et les principales
puissances de l'Europe s'y faisaient représenter. Maîtresse exclusive du
commerce de la Baltique, elle exerçait librement le droit de paix et de
guerre, concluait des alliances, équipait de puissantes flottes, faisait la
guerre aux souverains du Nord toutes les fois que ceux-ci entreprenaient de
troubler le monopole et les privilèges qu'ils avaient eu l'imprudence
d'accorder. Nous avons indiqué plus haut quelle était la base du négoce de la
ligue et son système d'échanges. Elle avait établi partout des comptoirs et
des magasins dont les principaux étaient à Bruges pour la Flandre à Londres
pour l'Angleterre, à Novogorod pour la Russie, à Bergen pour la Norvège ; et
les bâtiments vénitiens ou génois lui apportaient en abondance les
marchandises de l'Italie et de l'Orient. Mais cette puissance n'était point
solide. Le commerce de la ligue reposant uniquement sur l'exportation,
n'opérant point sur les matières premières, et dépourvu de riches
manufactures, devait décliner dès que les autres nations feraient des progrès
dans la voie de l'industrie et produiraient par elles-mêmes. D'ailleurs les
villes de la ligue n'ayant pas de base territoriale commune, séparées par de
grands intervalles et plus encore par tes jalousies locales, ne surent pas se
ménager la possession du Sund, dont le roi Éric VII ferma le passage en
construisant Elseneur. Des guerres ruineuses épuisèrent les finances des
villes confédérées qui se détachèrent les unes après les autres de la ligue.
Enfin l'état anarchique de l'Empire, qui avait fait la force de la fédération
hanséatique, ayant été remplacé par un gouvernement plus régulier, les
princes allemands trouvèrent mayen de faire rentrer dans le devoir les villes
de leur dépendance qui s'y étaient soustraites. Aussi la décadence de la
ligue commença au seizième siècle et finit par une complète dissolution. Le commerce trouva des éléments de prospérité plus durables dans les manufactures de Gand, Bruges, Anvers, et autres villes des Pays-Bas, qui fournissaient une grande partie de l'Europe dei draps, de coton, de camelots et de tapisseries. Les Flamands échangeaient ces produits contre la laine crue de l'Angleterre[10], pendant que l'Italie leur fournissait les épices et les soieries du Levant. « Rien de si surprenant, dit Koch, que l'immense population de ces villes dont l'affluence et les richesses élevèrent leurs souverains au rang des plus puissants princes de l'Europe. La ville de Bruges était comme le centre et l'entrepôt principal des marchandises du Nord et du Midi. Il fallait un pareil entrepôt dans un temps où la navigation était encore dans son enfance. La Flandre et le Brabant y étaient d'autant plus propres que ces provinces avaient une communication facile avec les principales nations du continent, et que le grand nombre de leurs manufactures, joint à l'abondance de leur pêche, y attirait naturellement beaucoup de bâtiments étrangers. La ville de Bruges conserva sa supériorité jusque vers la fin du quinzième siècle où elle perdit cette prépondérance qui passa alors à la ville d'Anvers. » Les Hollandais commencèrent aussi à prendre une assez grande importance commerciale qu'ils durent particulièrement à la nouvelle manière de saler et d'encaquer le hareng, inventée vers 1400 par Guillaume Beukelzoon. A la même époque la mer ouvrit le passage du Texel, et cet événement fut très-avantageux pour Amsterdam. Dès-lors cette ville s'empara du principal commerce de la pêche, et son port commença à être fréquenté par les bâtiments hanséatiques. |
[1]
HENRIC. REBDORF, Annal. ap. STRUVE, veter. script. rer.
german., t. I.
[2]
Ainsi nommée parce que le manuscrit original, conservé à Francfort, est
traversé par un cordon d'or dont les deux bouts se rattachent au sceau de
Charles IV, également en or.
[3]
KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 370.
[4]
Charles, petit-fils de Philippe de Valois, fut le premier dauphin de la maison
de France, et en cette qualité il prêta serment de foi et hommage à Charles IV.
(Voyez ALBERT. ARGENTIN., Chronic. ad ann. 1349, p. 153.)
[5]
KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 370.
[6]
On appelait ainsi une somme équivalente à la première année du revenu d'un
bénéfice. Cet impôt, introduit par Jean XXII sous prétexte d'une Croisade
contre les Turcs, ne fut réellement établi d'une manière fixe et générale que
depuis le grand schisme et en vertu des bulles de Boniface IX et de Clément
VII.
[7]
Le pape stipulait, qu'il nommerait alternativement avec les ordinaires aux
bénéfices collatifs et non réservés, pendant les mois de janvier, mars, mai,
juillet, septembre et novembre.
[8]
Les trois derniers margraves de cette famille, Waldemar, Henri et Jean,
moururent successivement et à peu d'intervalle (1319, 1320, 1322).
[9]
KOCH, Tabl. des Révol., période V, p. 380.
[10]
Cependant, à partir du règne d'Édouard III, beaucoup d'ouvriers flamands, las
des troubles fréquents dont leur pays était agité, passèrent en Angleterre et y
établirent des fabriques de draps, sous la protection immédiate de la couronne.