Rivalité d'Adolphe de
Nassau et d'Albert d'Autriche. — Victoire de ce dernier. — Ses démêlés avec
Boniface VIII. — Sa mort. — Avènement de la maison de Luxembourg. —
Expédition de Henri VII en Italie. — Robert, roi de Naples, mis au ban de
l'empire, est absous par Clément V. — Élection de Louis de Bavière et de
Frédéric d'Autriche. — Bataille de Mühldorf. — Jean XXII. — Ses démêlés avec
Louis de Bavière. — Traité d'Ulm. — Louis en Italie. — Il relève le parti
Gibelin et est couronné à Rome. — Nomination de l'antipape Nicolas V. — Mort
de Jean XXII. — Dispositions favorables de Benoît XII. — Opposition du roi de
France. — Pragmatique sanction de Francfort. — Rupture des négociations sous
Clément VI. — Déposition de Louis de Bavière. — Élection de Charles de
Bohème. — Mort de Louis. — État de l'Helvétie. — Soulèvement contre les
Autrichiens. Bataille de Morgarten. — Ligue de Brunnen. — Bataille de
Sempach. — Trêve de Zurich. — Expulsion des Autrichiens. — Confédération des
treize cantons. — Ligue grise.
L'empire
d'Allemagne, que Rodolphe de Habsbourg avait pacifié, ne passa point à son
fils Albert d'Autriche, auquel les électeurs préférèrent Adolphe, comte de
Nassau, prince obscur et pauvre. Celui-ci se mit aux gages de l'Angleterre
contre la France ; mais, au lieu de tenter une diversion utile à la politique
d'Édouard Ier, il ne songea qu'à agrandir ses états héréditaires.
Albert-le-Dépravé, landgrave de Thuringe et margrave de Misnie, était en
guerre avec ses enfants dont il cherchait à aliéner l'héritage. Au mépris du
droit naturel et des lois de l'Empire, il céda à Adolphe le patrimoine de sa
famille, et celui-ci se mit en possession de la Thuringe, malgré la décision
des états provinciaux qui avaient annulé cette inique convention (1293). Mais pendant qu'Adolphe
guerroyait en Misnie, où Frédéric-le-Mordu lui opposait une résistance
énergique, ses ennemis se concertèrent pour le renverser. L'archevêque de
Mayence, qui s'était déclaré contre lui, convoqua une diète dans cette ville,
et Albert d'Autriche y fut élu par quatre électeurs, au commencement de
l'année 1298. Adolphe marcha aussitôt contre son rival, lui livra bataille à
Rosenthal près de Worms, et fut frappé d'un coup mortel de la main même
d'Albert. Cet événement prévint la guerre civile qui menaçait d'embraser
l'Allemagne. Le vainqueur s'empressa de faire renouveler à Francfort son
élection irrégulière, et fut couronné à Aix-la-Chapelle, quelques jours
après, avec une pompe extraordinaire (24 août). C'était
alors le moment où le pape Boniface VIII prétendait s'arroger un droit absolu
sur tous les rois, et déclarait que la puissance séculière n'était qu'une
simple émanation de la puissance ecclésiastique. Irrité de ce qu'Albert
s'était fait élire sans son aveu, il voulut le déposer. « C'est à nous,
écrivait-il aux électeurs ecclésiastiques, qu'appartient le droit d'examiner
la personne de celui qui est élu roi des Romains, de le sacrer et de le
couronner, ou de le rejeter, s'il est indigne. » Mais bientôt les
démêlés du pape avec le roi de France Philippe-le-Bel lui firent craindre de
s'attirer un ennemi de plus. Albert d'ailleurs n'hésita pas à s'humilier
devant l'orgueil de Boniface, à reconnaître que les Empereurs tenaient du
successeur de saint Pierre le glaive temporel, et à lui promettre son secours
contre tout adversaire. Malgré cette condescendance, lorsque Boniface lui
expédia sa bulle de confirmation (30 avril 1303), le langage pontifical était
encore hautain et menaçant. « Souvenez-vous, lui disait-il, que vous
tenez votre royauté des mains de l'Église, et que vous agirez sagement en
vous conduisant selon l'esprit de l'Église, si vous voulez vous maintenir sur
un trône dont le pape est libre de disposer de consens à vous confirmer par
la soumission que vous marquez au Saint-Siège, et dont malheureusement vous
vous êtes trop longtemps écarté[1]. » Dès
qu'il fut maître paisible de l'empire, Albert Ier s'inquiéta peu de soutenir
Boniface dans sa lutte contre Philippe-le-Bel, et tourna toute son attention
vers l'agrandissement de sa famille. Il fit épouser à son fils aîné Rodolphe
la belle-mère de Wenceslas V, dernier roi slavon de Bohème, et disposa du
trône vacant en faveur de ce fils avec l'agrément de la diète germanique (1306). Mais, après la mort prématurée
â Rodolphe, il ne put établir son autre fils Frédéric-le-Bel dans la Bohème,
dont les états avaient déféré le titre de roi à Henri, duc de Carinthie,
beau-frère de Wenceslas. Reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il résolut
de punir la révolte des Suisses. Pendant qu'il marchait contre eux, il périt
assassiné, au passage de la Reuss, par son neveu Jean de Souabe qu'il avait
frustré de ses domaines patrimoniaux (1308). A la
mort d'Albert, la couronne impériale sortit de nouveau de la maison
d'Autriche, et les électeurs réunirent leurs suffrages sur Henri, comte de
Luxembourg, sans s'arrêter aux vaines réclamations de Frédéric-le-Bel. La
maison de Luxembourg, naguère peu connue, dut principalement son illustration
à l'avènement de Jean, fils de Henri, au trône de Bohème. Ce jeune prince,
ayant épousé Élisabeth seconde sœur de Wenceslas V, fut proclamé per les
états du royaume (1309),
et opposé à Henri de Carinthie qui avait mécontenté la nation. Il fonda en
Bohème une dynastie nouvelle à laquelle ce pays fut redevable de sa
civilisation et de son importance politique. Henri
de. Luxembourg avait été reconnu sans difficulté par le pape Clément V, qui,
alors préoccupé de l'affaire des Templiers, demandait un délai pour la
cérémonie du couronnement. Le roi des Romains, appelé en Italie par le parti
gibelin, voulut faire revivre des droits que ses prédécesseurs avalent
négligés par prudence ou par faiblesse, et annonça l'intention d'aller
chercher à Rome la couronne impériale. Il y avait bien longtemps qu'un prince
allemand ne s'était montré en Italie : depuis plus de soixante ans on s'y
égorgeait toujours sons le nom de Guelfes ou de Gibelins ; mais ces deux mots
ne réveillaient plus les idées qu'on y attachait jadis, et la lutte avait
changé de principe et de but. Les Gibelins ne cherchaient dans l'intervention
impériale que la confirmation de leur autorité ; mais les Guelfes s'en
alarmèrent comme d'un danger pour l'indépendance nationale. Leur parti était
affaibli. En allant docilement se mettre à Avignon sous la main du roi de
France, la papauté semblait s'être détachée des intérêts italiens et avoir
renoncé à cette puissante initiative qu'avaient prise les Grégoire et les
Innocent. Aussi, quand Henri de Luxembourg eut franchi avec son armée les
Alpes piémontaises, il soumit aisément quelques villes qui fermaient leurs
portes et se fit donner à Milan la couronne de fer (1311). Mais pendant l'hiver qu'il
passa à Gênes, la résistance s'organisa sous les auspices du roi de Naples,
Robert d'Anjou. Bologne, Florence, Lucques prirent les armes, et Robert alla
occuper avec les Guelfes la cité Léonine. Henri, il est vrai, se présenta
devant Rome et fut introduit par les Colonnes dans le palais de Latran (30 avril 1312) ; puis, lorsqu'il voulut être
couronné, les légats pontificaux lui objectèrent que la cérémonie ne pouvait
avoir lieu ailleurs qu'à Saint-Pierre, et en écrivirent au pape. La réponse
se faisant attendre, Henri exigea qu'ils le couronnassent au Capitole, fit
déclarer par ses légistes que les serments qu'il avait faits au Saint-Siège
n'engageaient en rien les droits impériaux, et alla tenir à Pise une diète où
il mit Robert au ban de l'Empire comme vassal félon et criminel de
lèse-majesté. Cette démarche acheva de le brouiller avec Clément V, qui,
après avoir intercédé pour le roi de Naples, finit par fulminer contre le chef
du parti gibelin une sentence d'excommunication. Mais Henri VII ne devait pas
revoir l'Allemagne. Il expira en Toscane frappé d'un mal subit, et on publia
qu'il avait été empoisonné dans une hostie par un moine dominicain. Le cri de
joie que jeta Florence la fit accuser d'avoir préparé le crime (25 août 1313). Clément
V s'empressa d'agir en faveur de Robert, qui se trouvait à la fois chef du
parti guelfe et allié à la maison royale de France. Il publia deux
constitutions contre la mémoire de Henri. Dans la première, il soutenait que
les serments faits par l'Empereur devaient être regardés comme des serments
de fidélité ; dans la seconde, il déclarait que le roi de Naples étant son
vassal ne pouvait être celui de l'Empereur, et il annulait comme illégale la
sentence de la diète de Pise. « Tant par la supériorité indubitable que
nous avons sur l'empire romain que par le droit d'après lequel nous succédons
à l'Empereur pendant la vacance de l'Empire, et aussi par la plénitude du
pouvoir que le Christ nous a concédé dans la personne de Pierre, nous
déclarons nulle et de nul effet cette sentence, cette procédure et tout ce
qui s'en est suivi[2]. » Enfin, par une bulle du 14
mars 1314, il créa Robert vicaire de l'Empire en Italie quant-au temporel et
pour tout le temps qu'il plairait au Saint-Siège. Un
interrègne de plus d'un an suivit la mort de Henri de Luxembourg, et, malgré
ce long délai, les électeurs ne purent s'accorder. Quatre d'entr'eux, les
archevêques de Mayence et de Trèves, le roi de Bohème, le margrave de
Brandebourg, nommèrent Louis de Bavière, second fils du comte palatin
Louis-le-Sévère et petit-fils par sa mère de Rodolphe de Habsbourg ; les
trois autres réunirent leurs suffrages sur Frédéric-le-Bel, fils de
l'empereur Albert. Les deux compétiteurs se firent pendant huit ans une guerre
acharnée qui se termina par l'entière défaite de Frédéric à Mühldorf (1322). Celui-ci, fait prisonnier, fut
condamné à une longue captivité ; mais Louis de Bavière ne sortit vainqueur
de cette lutte que pour en soutenir une autre plus obstinée et plus
redoutable. Après
la mort de Clément V, les cardinaux français, gascons, italiens, réunis à
Carpentras, étaient divisés d'opinions. Ils mirent le feu à la ville pour
gagner du temps et se dispersèrent. Le roi de France Louis-le-Hutin fut
obligé d'intervenir, et envoya son frère qui employa la ruse et la force pour
les amener et les retenir à Lyon. Le cardinal de Porto, né à Cahors, n'était
ni tout-à-fait gascon ni tout-à-fait français : on lui remit le soin de
choisir entre les concurrents ; il se nomma lui-même (août 1316). C'était un homme de la plus
humble naissance, mais d'un esprit subtil, remuant, actif, et qui avait su
faire son chemin. Il aima mieux rester dans le splendide palais d'Avignon que
d'aller à Rome, saisie alors, comme le reste de l'Italie, d'une sorte de
frénésie de discordes ; peut-être même l'aurait-il voulu, que le roi de
France ne l'eût pas permis. D'Avignon il lança sans crainte les foudres et
les anathèmes en se déclarant le défenseur des Guelfes contre l'Empereur. Au
fond, il ne combattait que pour sa suprématie ; mais il eut pour lui les
défiances éveillées par l'invasion de Henri de Luxembourg. En
apprenant la captivité de Frédéric d'Autriche qu'il avait soutenu, Jean XXII (c'était le nom
du nouveau pape)
déclara la guerre aux Visconti et fit assiéger Milan par son légat. Par ce
moyen, il attaquait indirectement Louis de Bavière. Celui-ci ordonna qu'on
respectât une ville qui appartenait à l'Empire et appuya la résistance des
Gibelins. Le siège fut levé ; mais, le 9 octobre 1323, le pape publia un
monitoire où il réprouvait l'élection de Louis, l'accusait d'usurper sans le
consentement de l'Église le gouvernement de l'Empire et de se déclarer le
fauteur des hérétiques Visconti, et lui enjoignait de renoncer à ses erreurs
dans trois mois, sous peine d'excommunication ipso facto. L'Empereur protesta
dans la diète de Nuremberg contre les prétentions du Saint-Siège, en appela à
un concile général qu'il se proposait d'indiquer, et fit passer des renforts
aux Gibelins. L'excommunication ne se fit pas attendre. Louis la brava,
rassembla les états d'empire et y fit reconnaître la légitimité de ses droits.
Toutefois, il n'ignorait pas que Jean XXII voulait lui opposer un nouveau
compétiteur dans la personne du roi de France Charles-le-Bel. Il se décida à
relâcher son prisonnier, et, par le traité d'Ulm (1325), consentit à partager avec lui
l'Empire et le nom de roi. Mais Frédéric d'Autriche jouit peu de temps de sa
liberté et de son vain titre, et après lui sa famille sembla rentrer dans
l'obscurité. Affermi
par cette transaction, Louis de Bavière n'ajourna plus l'expédition qu'il
projetait en Italie, espérant trouver le pape plus traitable s'il parvenait à
faire triompher le parti gibelin. La querelle paraissait se ranimer avec
autant de violence qu'à l'époque des Investitures et de Frédéric II. Au mois
de février 1327, Louis arriva à Trente et publia un manifeste où il déclarait
Jean hérétique et indigne du pontificat. Presque toujours les universités,
les écoles de droit les légistes - avaient été du parti des Empereurs contre
les papes. Louis les mit encore cette fois à l'œuvre : à son instigation,
Jandunus, de Pérouse, et Marsilius, de Padoue, écrivirent contre le pontife
deux traités mêlés de théologie et de jurisprudence. En même temps, les hommes
d'épée, les condottieri gibelins cherchaient à accabler les Guelfes au nom de
l'Empereur, mais dans le seul intérêt de leur ambition. Visconti combattait
les Napolitains ; Castracani, les Florentins ; Passerino Bonacosi, les
Bolonais. Les Allemands passèrent alors les Alpes. Louis entra à Milan au
mois de mai et s'y fit couronner roi d'Italie, tandis que les Romains,
irrités du séjour de la cour pontificale à Avignon, se disposaient à recevoir
l'Empereur et chassaient de leur ville les troupes que le frère du roi de
Naples était parvenu à y introduire. C'était
une opinion admise dans l'Église que Jésus-Christ et ses apôtres, enseignant
la voie de perfection, n'avaient rien eu de propre ni en particulier ni en
commun. Jean XXII prétendit le contraire et soutint sa doctrine avec
opiniâtreté[3]. Les ordres monastiques, se
croyant attaqués dans leur pauvreté, s'indignèrent d'une innovation qui au
fond ne pouvait s'appliquer qu'aux papes successeurs des apôtres. Les
cordeliers surtout se distinguèrent par leur emportement et se firent
défendre par le célèbre Guillaume Ockam et par leur chef Michel de Césène.
Louis trouvait dans cette querelle une occasion favorable pour se venger du
pape : l'Italie était muette et l'Église en suspens. Il fit acte d'autorité
en créant trois évêques italiens pour Crémone, Côme et Citta Castellana,
força Pise à lui ouvrir ses portes et entra à Rome en triomphe (7 janvier
1328). Dix jours
après, il fut couronné à Saint-Pierre par le préfet de Boule Sciarra Colonna,
contrairement à l'ancien usage qui réservait ce droit an pape ou à son
représentant. Après avoir nommé sénateur et gonfalonier de l'Empire
Castruccio Castracani[4], il fit publier par toute
l'Italie qu'il allait tenir une assemblée pour déposer Jean XXII. La noblesse
gibeline y accourut : les ordres monastiques s'y firent représenter. Quand
tout le monde fut réuni, un augustin déchaussé, Nicolas de Fabriano, demanda
d'une voix forte s'il y avait quelqu'un qui voulut comparaître pour défendre
Jacques de Cahors, soi-disant pape ; l'abbé de Fulde servit d'accusateur.
Personne n'ayant comparu, Jean XXII fut déposé, et condamné à mort comme
hérétique et criminel de lèse-majesté impériale (avril). Il
s'agissait de nommer un nouveau pape ; mais les cordeliers n'avaient point
bataillé pour rien, et ce fut un cordelier, Pierre Raynalducci de Corbaria,
qui fut élu et installé au Vatican sous le nom de Nicolas V. Jean fit tête à
l'orage avec une grande fermeté. Il sentit que dans l'opposition qui se
soulevait contre lui, ce n'était pas tant l'Empereur qu'il devait craindre
que les cordeliers. Aussi, ce fut contre eux qu'il dirigea toute son habileté
et tous ses efforts. Il porta la désorganisation dans l'ordre, fomenta les
discordes, déposa Michel de Césène, son redoutable antagoniste, et donna aux
cordeliers un homme à lui. En même temps, comme il l'avait prévu, Rome
s'était lassée des exactions et des insolences des Allemands. Louis de
Bavière s'était retiré à Viterbe, et de là à Pise, où l'avait appelé la mort
inopinée de Castracani. Il résida quelque temps encore en Tocane ; puis,
craignant d'être enfermé dans les Apennins, il prit le sage parti de
retourner en Allemagne (1329). Pierre de Corbaria n'eut plus d'autre ressource que de s'aller
jeter, la corde au cou, aux pieds de Jean XXII, qui le reçut avec douceur,
lui donna l'absolution, mais le garda à Avignon le reste de sa vie. Les
princes allemands essayèrent alors d'intervenir dans ce long débat, et
l'Empereur lui-même envoya à Avignon plusieurs ambassades, qui furent mal
accueillies malgré les paroles de soumission qu'elles apportaient. Jean,
voulant opposer à Louis de Bavière un concurrent sérieux, s'adressa au roi de
Bohème ; mais une nouvelle querelle qu'il s'attira l'empêcha de donner suite
à ce projet. On le vit à quatre-vingt-dix ans disputer encore sur la vision
béatifique. I1 prétendait faire admettre que les âmes des bienheureux,
quoique purifiées, ne verraient Dieu qu'après la résurrection. Après s'être
longtemps débattu contre les clameurs que souleva cette doctrine, il finit
par craindre pour sa mémoire, peut-être même pour sa personne, et se rétracta
avant de mourir (4 décembre 1334). Son
successeur, Benoît XII, était un homme doux et craintif dont Louis de Bavière
chercha à mettre à profit les dispositions favorables. Mais au moment où il
allait prononcer l'absolution de l'Empereur, les rois de France, de Naples et
de Bohême agirent auprès de lui et le contraignirent à renvoyer les
ambassadeurs allemands sans avoir rien terminé. Louis repoussa de la Bavière
les troupes de Jean de Luxembourg et des rois de Hongrie et de Pologne ses
alliés, souleva les Flamands contre Philippe de Valois, nomma le roi
d'Angleterre Édouard III vicaire de l'Empire dans les Pays-Bas, puis
rassembla les évêques à Spire pour tenter une nouvelle démarche auprès de la
cour d'Avignon. Bene reçut bien les députés des prélats ; mais il céda encore
aux obsessions des cardinaux français, tout en leur disant : « Si Louis a agi
contre l'Église, que n'avons-nous pas fait contre lui ? Il serait venu avec
un bâton aux pieds de notre prédécesseur, si celui-ci ne l'avait point
repoussé, et tout ce qu'il a fait, il l'a fait étant provoqué. » Lorsqu'il
congédia les députés, il leur dit à l'oreille et presqu'en pleurant : « Je
suis porté pour votre prince ; mais le roi de France m'a écrit que si je
l'absous sens son consentement, il me traitera plus mal que ses prédécesseurs
n'ont traité Boniface[5]. » Fatigué
de cette inique persécution, Louis de Bavière eût résigné la royauté si la
diète germanique ne se fût opposée à cet acte de faiblesse. Une ligue, connue
sous le nom d'Union générale des électeurs, fut arrêtée à Rentz près de
Coblentz, et établit d'une manière invariable l'indépendance de la couronne
germanique à l'égard du pape ; puis, sur le rapport du corps électoral, les
états d'empire se décidèrent à réprimer les prétentions démesurées du
Saint-Siège par la fameuse pragmatique-sanction de Francfort (août 1338). « Ce décret, regardé comme loi
fondamentale de l'Empire, porte en substance que la dignité impériale ne
relève que de Dieu ; que celui qui est élu empereur à la pluralité des
suffrages des électeurs est, en vertu de cette élection, vrai roi et empereur,
sans avoir besoin, ni de la confirmation ni du couronnement du pape, et que
tous ceux qui soutiendraient le contraire seraient traités comme criminels de
lèse-majesté[6]. » L'unanimité
de cette décision et le secours prêté par l'Allemagne à Édouard III dans sa
guerre contre la France[7] firent réfléchir Philippe de
Valois. Il promit à Louis ses bons offices auprès de la cour d'Avignon à
condition qu'il se détacherait de la cause anglaise ; et quand l'Empereur eut
retiré son appui à Édouard, il joua la comédie, défendit sous-main au pape de
conclure cette réconciliation tant souhaitée ; enfin, à la mort de Benott
XII, fit élire un cardinal français dont il comptait faire l'instrument
servile de sa politique (7 mai 1342). En
effet, Clément VI s'empressa de renouveler les anathèmes de Jean XXII, et
déploya même un zèle si maladroit que Philippe de Valois crut devoir
l'arrêter. La cour d'Avignon changea de système ; elle promit d'accorder
l'absolution si Louis consentait à s'avouer coupable d'hérésie, à renoncer à
l'Empire, à se remettre lui et sa famille à la disposition du pontife. On
comptait sur un refus. Aussi, quand les ambassadeurs de Louis présentèrent au
pape une procuration impériale qui les autorisait à accepter ces conditions
humiliantes, Clément VI embarrassé déclara qu'il attendrait la décision de la
diète. Les états assemblés à Francfort (septembre 1344) protestèrent contre ces
articles comme tendant à la destruction de l'Empire et attentatoires à la
pragmatique sanction que l'Empereur avait juré d'observer. Le pape de soi
côté se prétendit insulté et rompit les négociations. Il y
avait une alliance trop intime entre les maisons de Valois et de Luxembourg
pour que le choix du concurrent à opposer à Louis de Bavière fût un instant
douteux. Charles de Luxembourg, marquis de Moravie, se trouvait le fils du
roi de Bohême, Jean l'aveugle, le petit neveu de l'archevêque de Trèves, le
beau-frère du prince Jean, héritier de la couronne de France. Philippe de
Valois, qui lui avait promis de le faire empereur, n'eut pas de peine à
décider le pape. Celui-ci déposa le vénérable archevêque de Mayence, Henri de
Virnebourg, et mit à sa place un jeune comte Gerlac de Nassau. L'archevêque
de Cologne vendit sa voix pour huit mille marcs d'argent ; l'électeur de Saxe
se fit payer moins cher et se contenta de 'deux mille marcs. Charles vint à
Avignon avec son père, et promit de déclarer nuls tous les actes de Louis de
Bavière, de renoncer aux droits de l'Empire sur les royaumes et les terres
que l'Église romaine s'attribuait, de n'entrer à Rome que pour y résider un
jour, celui du couronnement. A ce prix, Clément écrivit aux quatre électeurs
qu'il avait gagnés, de procéder à l'élection, et lança contre Louis, le
Jeudi-Saint de l'année 1346, une dernière sentence de déposition plus
violente que jamais. « Que Dieu, disait-il, le frappe de folie et de
rage, que le Ciel l'accable de ses foudres, que la colère de Dieu et celle de
saint Pierre et de saint Paul tombent sur lui dans ce monde et dans l'autre,
que l'univers entier se ligue contre lui, que la terre l'engloutisse tout
vivant, que son nom périsse dans la première génération, et que sa mémoire
disparaisse de la terre ; que tous les éléments lui soient contraires ; que
ses enfants, livrés aux mains de ses ennemis, soient écrasés sous les yeux de
leur père[8]. » Docile
aux ordres du pape, la majorité dissidente nomma Charles de Luxembourg à
Rentz (juillet), et l'archevêque de Cologne le
couronna à Bonn ; Francfort et Aix-la-Chapelle ayant fermé leurs portes. Un
mois après son élection, Charles monta sur le trône de Bohême par la mort de
son père qui s'était fait tuer à Crécy en défendant sa fille que les
Angloys vouloient rober. Il n'en fut pas moins défait dans le Tyrol par
le margrave de Brandebourg fils de Louis de Bavière, et le succès de ses
prétentions eût été fort compromis, si l'Empereur n'eût succombé dans une
partie de chasse à une attaque d'apoplexie et peut-être au poison (1347). Après trente-trois ans de
discordes, ce prince, que ses grandes qualités rendaient digne d'un meilleur
sort, trouva enfin le repos dans la tombe. LIGUE HELVÉTIQUE. — « L'Helvétie, ancienne
dépendance du royaume de Bourgogne, était devenue province immédiate de
l'empire à l'extinction des ducs de Zaringue qui l'avaient gouvernée à titre
de régents. Une foule d'états tant ecclésiastiques que séculiers partageaient
ce pays au commencement du quatorzième siècle. Parmi eux on remarquait
l'évêque de Bâle, l'abbé de Saint-Gall, les comtes de Habsbourg, de
Toggenbourg, de Savoie, de Gruyères, de Neufchâtel, de Werdenberg, de
Bucheck, etc. Les villes de Zurich, Soleure, Bâle, Berne et autres avaient le
rang de villes libres et impériales. Une partie des habitants d'Uri, de
Schwitz et d'Unterwalden, sujets immédiats de l'Empire, étaient gouvernés par
leurs propres magistrats sous le titre de Cantons. Ils recevaient de
l'Empereur des avoyers qui y exerçaient le droit de glaive en son nom et en
celui de l'Empire. Telle était la constitution de la Suisse lorsque
l'empereur Albert Ier d'Autriche conçut le projet d'étendre sa domination
dans ce pays, où il tenait des possessions considérables en sa qualité de
comte de Habsbourg, de Kibourg, de Bade et de Lenzbourg. Désirant former de
la Suisse un corps de principauté en faveur de l'un de ses fils, il y acquit
successivement plusieurs nouveaux domaines propres à arrondir ses états. Les
abbayes de Murbach, d'Einsiedel, d'Interlachen, de Disentis et les chanoines
de Lucerne lui vendirent leurs droits et possessions dans Glaris, Lucerne,
Schwitz et Unterwalden[9]. » Il tourna ensuite sa
politique contre les trois cantons immédiats, et essaya de les amener à
reconnaître la seigneurie de l'Autriche ; mais n'ayant pu y parvenir, il les
opprima comme Empereur, et encouragea les vexations exercées contre eux par
les avoyers impériaux qu'il leur avait donnés. Ici se placent la célèbre
conspiration da Grütli et l'histoire si dramatique, mais si peu certaine[10], de Guillaume Tell qui sut
punir l'insultante tyrannie du laudvogt Gessler. L'histoire,
plus rigoureuse que la tradition, réserve à trois hommes courageux, Werner de
Stauffach du canton de Schwitz, Walter Fürst du canton d'Uri, et Arnold de
Melchtal du canton d'Unterwalden, la gloire d'avoir délivré leur patrie. La
conjuration qu'ils formèrent dans ce but éclata le 1er janvier 1308. Les
avoyers, surpris dans leurs châteaux, furent conduits hors du territoire des
Waldstettes et les châteaux rasés. Les députés des trois cantons
s'assemblèrent, et conclurent, pour dix ans, une alliance défensive, tout en
réservant les droits de l'Empire, de même que ceux qu'avaient à prétendre les
seigneurs laïques ou ecclésiastiques. Cependant Albert affecta de considérer
comme une atteinte à la haute souveraineté germanique, ce qui n'était, dans
le principe, qu'une manifestation contre la domination autrichienne. Il
entreprit de réduire les Suisses, mais fut assassiné au passage de la Reuss.
Les atroces cruautés exercées par sa veuve et par ses fils sur les complices
vrais ou présumés de ce meurtre achevèrent d'exaspérer les esprits ; et
l'armée de Léopold fut taillée en pièces dans les défilés de Morgarten, à
l'entrée du canton dé Schwitz (1315). Cette grande victoire détermina les cantons à
renouveler leur ligue à Brunnen et à la rendre perpétuelle. Comme elle fut
confirmée par serment, les confédérés prirent le nom d'Eidgenossen (liés par
serment). Cette
ligue, approuvée par l'empereur Louis de Bavière, ennemi de la maison
d'Autriche, devint depuis la base de la fédération suisse, qui se fortifia
par l'accession successive de Lucerne (1332), de Zurich (1351), de Glaris et de Zug (1352), et surtout de Berne (1353) ; ce qui forma les huit anciens
cantons. Cet accroissement de puissance n'empêcha pas la maison d'Autriche de faire une nouvelle tentative, et Léopold III duc d'Autriche essaya de satisfaire à la fois son ambition et son ressentiment. Mais il fut vaincu et tué à la célèbre journée de Sempach (1386), où l'héroïque dévouement d'Arnold de Winkelried contribua à mettre la liberté helvétique hors de toute atteinte. Albert III, frère et successeur de Léopold, se hâta de conclure avec les vainqueurs la longue trêve de Zurich, qui assura pour quelque temps les droits respectifs de la confédération et de la maison de Habsbourg (1389). « Mais la proscription qui fut prononcée en 1415 par l'empereur Sigismond et le concile de Constance contre le duc Frédéric, comme adhérent et protecteur du pape Jean XXIII, fournit enfin aux Suisses une occasion favorable pour dépouiller la maison d'Autriche de ses possessions. Les Bernois éclatèrent alors les premiers. Ils enlevèrent au duc les villes de Zoffingen, d'Arau, de Bruck avec les comtés de Habsbourg, de Lenzbourg et la meilleure partie de l'Argovie. Kybourg échut aux Zurichois, Sursée aux Lucernois ; et les bailliages libres, avec le comté de Baden, les villes de Mellingers et de Bremgarten furent conquis par les forces réunies des anciens cantons[11], » qui restèrent en possession de toutes leurs conquêtes en vertu de la convention de Senlis, conclue avec le duc Sigismond sous la médiation de Louis XI (1473). Cependant, plusieurs années après, Maximilien Ier fit un dernier effort qui fut encore infructueux. Ses troupes furent battues dans sept combats sur huit, et le traité de Baie mit fin à la guerre (1499). Durant le cours du même siècle, les huit cantons avaient reçu dans leur ligue Saint-Gall (1405) et Fribourg (1478) ; enfin, au commencement du siècle suivant, la confédération éprouva un notable accroissement par la réunion de Bille, de Schaffhouse et d'Appenzell. A l'exemple des Suisses, les Grisons leurs voisins s'assemblèrent dans le village de Truns et se constituèrent en république sous le nom de ligue grise, sans pourtant abjurer la suzeraineté de l'Autriche (1424). |
[1]
Voyez PETR. DE MARCA, Concord. suc.
et imp., lib. II, cap. III, et les notes de Baluze.
[2]
Decret. Clement. Lib. VII, cap. Pastoralis de sententia et re
judicata.
[3]
Voyez pour le détail des longues querelles théologiques qui remplirent les
dernières années de Jean XXII, la volumineuse relation du P. Wading, Annal.
ord. minor.
[4]
Castracani fut le bras droit de Louis de Bavière, comme Eccelino avait été
celui de Frédéric II, et après sa mort, Louis prit soin de sa veuve et de ses
enfants. Le diplôme où il lui donne plein pouvoir est ainsi intitulé : Ludovicus
Dei gratia Romanorum imperator semper augustus, illustri Castruccio de
Antelminellis, duci Lucano, comiti sacri Lateranensis palatii et vexillifero
imperi, suo et imperii fideli dilecto, gratiam suam et omne bonum. Append.
JOANN. TRITHEM. Ap. veter.
script. rer. germanic.
[5]
ALBERT. ARGENTIN., Chronic.,
p. 126.
[6]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, d'après LEIBNITZ, Cod. jur. gent. dipl. pars I, p. 129.
[7]
Le sentiment national éclate dans les chroniques contemporaines, qui parlent du
roi d'Angleterre avec enthousiasme, et du roi de France avec dédain. (Voyez en
particulier HENRIC.
REBDORF, Annal.
ap. STRUVE, vet.
script. rer. germ., t. I.)
[8]
RAYNALDY, Annal.
eccles. ad ann., n° 7, p. 230.
[9]
KOCH, Tabl.
des Révol., période V, p. 373.
[10]
L'authenticité de l'histoire de Guillaume Tell a été mise en doute dans le
siècle dernier, par la brochure intitulée : Guillaume Tell, fable danoise,
et les arguments qu'elle contient ont été combattus, mais non solidement
réfutés.
[11]
KOCH, Tabl.
des Révol., période IV, p. 375.