HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LIX. — EMPIRE DES MONGOLS ET LEURS CONQUÊTES EN EUROPE, DEPUIS L'AVÈNEMENT DE GENGIS-KHAN JUSQU'À LA MORT DE CUBLAÏ (1203-1294).

 

 

Le mongol Témoudgin se fait proclamer roi des rois (Gengis-khan). — Ses lois. Conquête de la Chine septentrionale et de l'empire de Kharisme. — Première invasion en Europe. — Successeurs de Gengis-khan. — Soumission définitive de la Chine. — Destruction des Ismaéliens. — Prise de Bagdad. — Conquête de l'Anatolie. Invasion des Mongols en Russie, en Pologne, en Hongrie. — Terreur du monde latin. — Portrait des Tartares. — Ils sont repoussés de l'Allemagne. — Retraite de Batou. — Khanat de Sibérie. — Civilisation des Mongols. — Splendeur et étendue de leur domination sous Cublaï. — Ils sont chassés de la Chine. — Destruction des empires du Zagatai, de la Perse et du Kaptschak.

 

Avant de retracer l'histoire des États slaves pendant le douzième et le treizième siècle, il est nécessaire d'indiquer les conquêtes d'un peuple barbare qui, venu des extrémités de l'Asie, fit un moment trembler l'Europe, et dont les invasions eurent une influence si directe sur les destinées de la Russie, de la Hongrie et de la Pologne.

MONGOLS. — Les vastes contrées situées entre la Chine, la Sibérie et la mer Caspienne étaient habitées, dans le cours du douzième siècle, par des hordes ou tribus de pâtres qui avaient une origine commune avec les Huns et les Turcs et conservaient les mêmes mœurs. Ces tribus, connues sous le nom générique de Tartares, se rattachaient par les liens d'une sujétion plus ou moins étroite à deux puissants empires, celui des Kin ou Altoun, qui embrassait toute la Tartarie orientale et la partie septentrionale de la Chine, et celui de Kara-khatai ou des Khitans, qui s'étendait des sources de l'Irtisch au-delà du Djihoun, et avait son siège à Kaschgar, dans la Buckarie. Témoudgin, né en 1163, ne fut d'abord que le chef d'une horde particulière de Mongols, tributaire de l'empire des Kin et résidant sur les bords de 1'Onon et du Kerlon. A treize ans, il fut chassé par ses sujets rebelles ; mais il se montra supérieur à la fortune, et à quarante ans il avait forcé les autres tribus mongoles qui l'entouraient à reconnaître son autorité (1203). Ce fut alors qu'il conçut le projet de s'ériger en conquérant du monde. Il convoqua à cet effet, en 1206, à la source du fleuve Onon, les chefs de hordes et les généraux de ses armées. Un prétendu prophète, qui passait pour monter quelquefois au ciel sur un cheval blanc, parut dans l'assemblée, et y déclara que, d'après l'intention de Dieu, Témoudgin devait dominer sur toute la terre et porter dorénavant le nom de Gengis-khan (Tchinghiz-khan, chef des chefs)[1]. Soixante-dix rebelles jetés dans l'eau bouillante, le crâne du khan des Kéraïtes[2] enchâssé dans l'argent, montraient comment Témoudgin savait punir les résistances. Il fut proclamé tout d'une voix.

Les lois que Gengis dicta à ses sujets protégeaient la paix domestique et encourageaient la guerre étrangère. L'élection du grand khan fut réservée à l'avenir aux princes de sa famille et aux chefs de tribus. L'adultère, le meurtre, le parjure, le vol furent punis de mort. Les travaux manuels furent réservés aux esclaves et aux étrangers, et l'exercice des armes fut seul jugé digne d'occuper un Mongol. Les troupes, armées d'arcs, de cimeterres et de massues de fer, étaient divisées par cent, par mille et par dix mille. Chaque officier répondait sur sa vie de la sûreté ou de l'honneur du corps qu'il commandait ; point de paix avec l'ennemi qu'il ne fût suppliant et vaincu. Indifférent à toutes les religions du monde, Gengis n'avait qu'un seul article de foi, l'existence d'un Dieu, auteur de tout bien, qui remplit de sa présence la terre et les cieux créés par son pouvoir ; mais il permettait aux missionnaires étrangers, chrétiens, juifs, musulmans, de convertir ses sujets idolâtres, et tous, dans l'enceinte du même camp, suivaient librement le culte qui leur plaisait. Si, enivré par la victoire, le conquérant, dans la mosquée de Bochara, foula le Koran aux pieds de son cheval, il 'sut respecter ordinairement les prêtres et les cérémonies de chaque religion.

Après avoir reçu la soumission des Kirghiz et des Igours[3], soulevés contre les Kara-Khitans (1208-1209), Gengis tourna ses armes contre l'empire des Kin et envahit les provinces chinoises au nord du Hoang-ho (fleuve jaune). Quatre-vingt-dix villes furent prises d'assaut ou par famine ; et le prince mongol, qui connaissait la piété filiale des Chinois, couvrit son avant-garde de leurs parents captifs. Cent mille Khitans se joignirent à lui. Il consentit cependant à se retirer moyennant un tribut considérable ; mais dans une seconde expédition il força le khan des Kin à chercher un abri derrière le Hoang-ho, et acheva la conquête du nord. Le siège de Yen-king (Pékin)[4] fut long et difficile : les habitants mangèrent de la chair humaine, et, quand ils manquèrent de pierres, lancèrent, dit-on, des lingots d'or et d'argent. Mais les Mongols firent jouer une mine au milieu de la ville, et l'incendie du palais dura trente jours. De 1210 à 1214, les cinq provinces septentrionales de la Chine furent ajoutées à l'empire de Gengis.

Cet empire touchait vers l'occident aux frontières de Mohammed, sultan de Kharisme, qui dominait sur le Turkestan, la Transoxiane, le Kharisme, le Khorasan et toute la Perse depuis Derbend jusqu'à l'Irak-Arabi et aux Indes. Malgré les sollicitations secrètes du khalife de Bagdad, Gengis cherchait à se maintenir en bonne intelligence avec le plus puissant des princes musulmans ; mais le massacre de cent cinquante marchands tartares fut le signal de la guerre. Après avoir demandé une satisfaction qui lui fut refusée, l'empereur Mongol pria et jeûna pendant trois nuits sur une montagne et partit avec ses quatre fils à la tête d'une armée innombrable. Il rencontra Mohammed dans les plaines qui s'étendent au nord du Jaxartes, et lui livra une bataille où cent soixante mille Kharismiens perdirent la vie. Surpris du nombre et de la valeur de ses ennemis, Mohammed distribua ses troupes dans ses principales villes, espérant que la longueur des siéges rebuterait les Barbares. Mais Gengis avait formé un corps d'ingénieurs et de mécaniciens chinois, instruits peut-être du secret de la poudre, et qui l'aidèrent à réduire Otrar, Bochara, Samarcande, Kharisme, Hérat, Mérou, Nisabour, Balk, Candabar. Le sultan, dépouillé de ses plus riches provinces, se vit hors d'état de résister au torrent qui ravageait ses états et alla mourir dans une île déserte de la mer Caspienne. Son fils Gelaleddin défendit avec plus de courage que de succès, les débris de l'empire kharismien. Repoussé jusqu'à l'Indus, il lança son cheval au milieu de ce fleuve, le plus rapide et le plus large de l'Asie, et son vainqueur ne put se défendre d'un mouvement d'admiration. Après sept ans d'une dévastation dont cinq siècles n'ont pu entièrement effacer les traces (1217-1224), Gengis ramena lentement ses troupes dans leur terre natale et fut rejoint au-delà de l'Oxus et du Jaxartes par l'armée qu'il avait envoyée conquérir les régions voisines de la mer Caspienne.

Cette armée, composée de trente mille cavaliers mongols et de plusieurs tribus auxiliaires sous le commandement de Touschi, fils aîné de Gengis-khan, avait soumis l'Aderbaïdjan, pillé l'Arménie et la Géorgie, et tournant la mer Caspienne, avait attaqué les Poloutzi ou Comans, peuple connu des Orientaux sous le nom de Kaptsehaks[5]. Ceux-ci soutenus par les princes de Kiew attendirent le choc des Mongols. « La bataille qui se donna le 16 juin 1223, sur les bords de la rivière de Kalka, fut des plus meurtrières. Les Russes essuyèrent une entière défaite ; six de leurs princes périrent sur le champ de bataille et toute la Russie occidentale fut ouverte au vainqueur. Les Mongols pénétrèrent jusqu'à Novogorod-Sewerski en mettant sur leur route tout à feu et à sang. Ils retournèrent alors sur leurs pas sans étendre leurs ravages plus loin[6]. » Touschi vint recevoir les félicitations de son père et fut investi du gouvernement des pays situés au nord de la mer Caspienne et du Pont-Euxin. Il est la tige des khans du Kaptschak.

Gengis cessa de vivre en 1227, après avoir enlevé de nouvelles provinces aux Kin et avoir détruit l'empire dis khans du Tangout. Parmi ses nombreux enfants, il en avait distingué quatre, Touschi, Zagatai, Octaï et Touli. L'aîné mourut la même année que lui ; Zagatai fonda la dynastie des khans de ce nom qui régna sur tous les pays compris entre l'Indus supérieur jusqu'au Tsoui affluent du Sihoun ; Touli, régent après la mort de son père, résigna le pouvoir à Octaï qui fut proclamé grand-khan des Mongols (1229-1242). Octal eut pour successeur son fils Gayouk (1242-1248) dont la mort transmit le sceptre de l'empire à ses cousins Mangou (1250-1259) et Cublaï (1260-1294), tous deux fils de Touli. Loin de s'arrêter avec Gengis-khan, le mouvement qui poussait les Mongols en avant, prit encore une plus grande extension sous ses successeurs.

La destruction totale de l'empire des Kin ne fut accomplie que sept ans après la mort de Gengis (1234). Forcé d'abandonner Pékin, le chef de cet empire avait fixé sa résidence à Kaiflong, ville dont les annales chinoises vantent l'étendue et la population. Il lui fallut encore avoir recours à la fuite. Suivi de sept cavaliers, il se retira dans une troisième capitale où perdant tout espoir de sauver sa vie, il monta sur un bûcher après s'être frappé de son poignard. La dynastie des Song, les anciens souverains nationaux de tout l'empire, survécut environ quarante-cinq ans à la chute des usurpateurs du nord et ne fol complètement renversée que sous le règne de Cublaï. Durant cet intervalle, les Mongols furent souvent détournés par des guerres étrangères et retardés par une suite interminable d'assauts à livrer, et de millions d'hommes à massacrer. Après avoir passé la grande rivière, les troupes et l'artillerie furent transportées sur une longue suite de différents canaux jusqu'à la ville royale de Hamcheu ou Quinsay, dans le pays délicieux où se fabrique fa soie. L'Empereur, prince jeune et timide, se rendit sans résistance, et avant de partir pour son exil, il frappa neuf fois la terre de son front pour remercier le grand khan de sa clémence. Cependant la guerre se soutint encore depuis Hamcheu jusqu'à Canton, et les derniers défenseurs de l'indépendance nationale se réfugièrent sur des vaisseaux ; puis, lorsqu'ils se virent enveloppés et accablés par une flotte supérieure, ils suivirent l'exemple du plus brave champion ides Song, qui se précipita dans les flots tenant entre ses bras l'empereur encore enfant. Alors tout l'empire, depuis le Tonquin jusqu'au grand mur, reconnut l'autorité de Cublaï (1279) et pour la première fois la Chine entière subit une domination étrangère.

La conquête de la Perse ou Iran fut achevée par Houlakou, frère et lieutenant des empereurs Mangou et Cublaï. Après avoir écrasé sur sa route une foule de petits princes indépendants, qui prenaient tes titres pompeux de sultans, émirs ou atabeks, Houlakou rendit du moins un Service à l'humanité, en détruisant l'ordre des Assissins (Ismaéliens de Perse). Ces odieux sectaires avaient régné durant plus de cent soixante ans avec impunité, dans les montagnes situées au sud de la mer Caspienne, et leur grand-maître nommait un lieutenant pour gouverner la colonie du mont Liban, si formidable et si fameuse dans l'histoire des croisades[7]. L'épée d'Houlakou brisa les poignards du Vieux de la Montagne, et le dernier prince ismaélien, Rokneddin, fut mis à mort par l'ordre de Mangou, en punition de sa fourberie (1257). Les principales forteresses des Assissins, Alamont, Lemsir, Kirdkouh, furent rasées : tous les partisans de la doctrine secrète, auxquels les Mongols attribuaient la mort de Zagatai, furent égorgés sans pitié. Mais la chute de ces ennemis de l'islamisme ne sauva pas le khalifat de Bagdad. Depuis l'abaissement des Seldjoucides, les khalifes avalent recouvré leurs états héréditaires ; Bagdad et de l'Irak-Arabi, et au milieu des factions théologiques qn1 Re disputaient les lambeaux du pouvoir, ils conservaient d'orgueilleuses prétentions. A l'approche des Mongols, Abdallah-Mostasem leur opposa de faibles armées et des ambassades hautaines. « C'est par l'ordre de Dieu, disait-il, que les fils d'Abbas commandent sur la terre. Il soutient leur trône, et leurs ennemis seront châtiés dans ce monde et dans l'autre. Qui est donc ce Houlakou qui ose s'élever contre eux. S'il veut la paix, qu'il se retire à l'instant de leur territoire sacré, et il obtiendra peut-être de notre clémence le pardon de sa faute. » Un visir perfide entretenait l'aveugle présomption du khalife. Mais à peine Houlakou touché le fantôme, qu'il s'évanouit en fumée. Après deux mois de siège, Bagdad fut emportée d'assaut et livrée au pillage, et le farouche vainqueur prononça contre le malheureux Mostasem une sentence de mort (1258)[8]. Les déserts de l'Arabie protégèrent, sans doute, les cités saintes de la Mecque et de Médine, et les Mongols se répandirent au-delà de l'Euphrate et du Tigre, dévastèrent Alep et Damas, et furent sur le peint de se joindre aux Francs pour délivrer Jérusalem. C'en était fait de l'Égypte, si elle n'eût été défendue par les Mameluks, qui égalaient les Mongols en valeur et les surpassaient en discipline. Ils attaquèrent plusieurs fois l'ennemi en bataille rangée, et repoussèrent le cours de ce torrent sur les royaumes d'Arménie et d'Anatolie.

Ce dernier état, possédé par les sultans seldjoucides d'Iconium, était devenu tributaire des Mongols, dès l'an 1243. Pour se soustraire à cette dépendance, les princes turcs essayèrent d'intéresser à leur cause Jean Vatacès, empereur de Nicée ; mais cette démarche excita la colère de Houlakou, qui menaça de marcher contre les Grecs à la tête de quatre cent mille hommes, Une terreur panique s'empara des habitants de Mec, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs heures que la fermeté des officiers de la garnison parvint à délivrer la ville des craintes d'une attaque imaginaire. Constantinople aurait inévitablement subi le sort de Pékin, de Samarcande et de Bagdad, si les Mongols eussent entrepris de l'assiéger ; mais, elle échappa à leur avidité inquiète, et Michel Paléologue ne courut de danger sérieux, que quand vingt mille Tartares vinrent redemander le sultan turc Azzadin. En 1279, les Mongols mirent fin à la dynastie des Seldjoucides, et offrirent l'Anatolie à un de leurs vassaux arméniens. Les différents émirs, qui s'étaient partagé les débris de l'empire turc, reconnurent tous la suprématie du khan de la Perse. Mais cette suprématie s'anéantit à la mort de Cazan, le plus illustre des successeurs de Houlakou.

En Europe, la grande invasion des Tartares eut lien sous le règne d'Octal, qui, après la conquête du nord de la Chine, résolut de porter ses armes jusqu'aux confins les plus reculés de l'Occident (1235). Quinze cent mille Mongols ou Tartares inscrivirent leurs noms sur les registres militaires. Le grand khan choisit un tiers de cette multitude, dont il confia le commandement à son neveu Batou, fils de Touschi, qui régnait sur les conquêtes de son père, au nord de la mer Caspienne. Quarante jours de réjouissances inaugurèrent l'expédition projetée ; et telle fut la rapidité des innombrables escadrons mongols, qu'ils parcoururent en moins de six années le quart de la circonférence du globe, traversant les plus grands fleuves, le Volga, la Kama, le Don, le Borysthène, la Vistule, le Danube, ou à la nage sur leurs chevaux, ou sur la glace durant l'hiver, ou dans des bateaux de cuir qui suivaient toujours l'armée. Les premières victoires de Batou anéantirent l'indépendance nationale des Poloutsi et des Bulgares[9]. Maitre de tout le Kaptschak, il pénétra dans la Russie, que les discordes des princes de la maison de Rurik livraient plus facilement à ses coups. Rezan et Moscou succombèrent les premières, vers la fin de l'année 1237, et une armée russe fut taillée en pièces près de Kolomna. La famille du grand-duc Jurie Wsevolodowitsch périt au sac de Wladimir, sur la Kliazma, et ce prince lui-même fut tué dans une bataille qu'il livra sur les bords de la Sita (1238). Batou poussa ses conquêtes dans la Russie septentrionale jusqu'à Torschok, sur le territoire de Novogorod. Dans les années suivantes, il étendit ses ravages sur toute la Russie occidentale, où il prit Kiew, Kaminiec en Podolie, Wladimir en Wolhynie, et Halitsch. Il mit fin en même temps au grand-duché de Kiew qui, dans le siècle suivant, devint le partage des Lithuaniens et des Polonais. Celui de Wladimir, comprenant la Russie orientale et septentrionale, ne subsista qu'en devenant tributaire des Mongols, et en se résignant à subir un joug qu'il porta pendant plus de deux cents ans.

De la Russie, où ils s'étaient établis, les Barbares tirent une irruption passagère, mais destructive, dans la Pologne (1240). Victorieux à la bataille de Schidlow, ils incendièrent Lublin et Cracovie, et, s'approchant de la Baltique, marchèrent sur Liegnitz en Silésie, où Henri, duc dé Breslau, avait rassemblé une nombreuse armée de croisés. Cette armée fut détruite, Henri périt dans l'action, et les Mongols remplirent neuf sacs des oreilles droites de tous ceux qu'ils avaient tués. Après avoir dévasté cruellement la Silésie et la Moravie, ils rassemblèrent toutes leurs forces pour envahir la Hongrie, et la présence de Batou et de Gayouk, fils du grand-khan, vint animer encore leur ardeur sauvage. Partagés en plusieurs divisions, ils franchirent les monts Karpaths, et l'on doutait encore de leur approche, lorsqu'ils firent éprouver leurs premières fureurs. Le roi Béla IV réunit à grand peine les forces militaires de ses comtes et de ses évêques, parce qu'il avait aliéné la nation, en recevant une horde errante de Comans composée de quarante mille familles. Un soupçon de trahison et le meurtre de leur prince excitèrent ces hôtes sauvages à la révolte. Les Hongrois, qui avaient établi négligemment leur camp sur les bords du Sajo, furent surpris par les Mongols, qui en firent un carnage effroyable (1241). Coloman, frère du roi, succomba dans la mêlée, et tout le pays au nord du Danube, perdu en un jour, fut dépeuplé dans un été. Un ecclésiastique, échappé du sac de Waradin, a donné la description des calamités 'dont il a été. le témoin. Après avoir attiré les fugitifs hors des bois, par la promesse du pardon et de la paix, les Mongols les égorgèrent de sang-froid, lorsqu'ils eurent achevé les travaux de la moisson et de la vendange. L'hiver venu, Batou passa le Danube sur la glace, et s'avança vers Cran ou Strigonium, colonie germaine et capitale du royaume. Ses soldats dressèrent trente machines contre les murs, comblèrent les fossés avec des sacs de terre et des cadavres, et à la suite d'un massacre sans choix, le khan fit égorger en sa présence trois cents nobles matrones. De toutes les villes et forteresses de la Hongrie, il n'en demeura que trois sur pied après l'invasion, et l'infortuné Béla courut se cacher dans les îles de la mer Adriatique.

Le fléau s'avançait rapide, irrésistible. « Le Septentrion, disaient les Mongols appartient aux ossements de nos pères ; le Midi appartiendra aux vivants. » Le pape leur envoya des ambassadeurs, qui rapportèrent pour toute réponse l'ordre de se soumettre et de payer tribut. Les nations épouvantées se demandaient qui ils étaient, d'où venaient ces barbares qui réclamaient la domination du monde, et dont la domination était la mort. Dans leur terreur et leur ignorance les peuples occidentaux se représentaient ces formidables conquérants comme des monstres vomis par le Tartare[10], comme de hideux anthropophages doués d'une force surhumaine. Le bruit courait qu'ils n'épargnaient que les petits enfants, pour les marquer an front d'un fer rouge. D'ailleurs il n'y avait pas que les Tartares : en tête de leur armée marchait une terrible avant-garde Bulgares, Poloutzi, Mordouans, races sauvages et vaincues, qui n'avaient échappé à la destruction qu'à condition d'être sans pitié pour les autres. Des fugitifs avaient porté l'alarme en Danemark et jusqu'au fond de la Suède. La crainte des Mongols faisait baisser le prix des harengs dans les marchés d'Angleterre. En France, la reine Blanche communiquait sa frayeur au roi Louis IX, qui se contentait de lui répondre : « Oh ! ma mère, que la consolation céleste nous soutienne, et s'ils viennent jusqu'à nous, ou nous les repousserons dans le Tartare d'où ils sont sortis, ou bien ils nous enverront au ciel. » Ces paroles de résignation exprimaient les véritables sentiments de l'époque. Dans toutes les églises on ajoutait ce verset aux litanies : « Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Tartares. »

Un contemporain qui a vu les Mongols en Autriche en fait le portrait suivant. C'est à peu près celui des Huns d'Attila dans Ammien Marcellin : « Ils ont la poitrine dure et robuste, la face maigre et pâle, les épaules raides et droites, le nez tortu et court, le menton proéminent et aigu, la mâchoire supérieure déprimée et enfoncée, les dents longues et rares, les paupières qui s'étendent depuis les cheveux jusqu'au nez, les yeux errants et noirs, le regard oblique et farouche, les jambes courtes, mais plus grosses que les nôtres ; et ce qui leur manque en longueur de ce côté, ils le regagnent dans le haut du corps, de façon qu'ils nous égalent en stature[11]. » Sobres, infatigables, ils se contentaient du lait caillé de leurs cavales ou d'un peu de chair mortifiée. Le chariot, habitation mobile, contenait les femmes du guerrier, ses enfants, son butin. Souvent les Tartares mangeaient et dormaient sans descendre de cheval. Leurs arcs pesants attestaient leur vigueur, et jamais leurs flèches ne manquaient le but. Armés par devant seulement, ils s'interdisaient la fuite, et leur retraite simulée était plus à craindre que leur premier choc.

Dans ce pressant danger, l'empereur Frédéric II conserva seul du sang-froid, et ne Se borna pas à des lamentations stériles. Il releva le courage des princes allemands, leur envoya une armée sous le commandement de son jeune fils Conrad, rendit de sages ordonnances, et écrivit à tous les rois d'Occident une lettre pressante et flatteuse où il les conjurait de s'armer pour la cause commune. Cette invitation produisit peu d'effet, et Frédéric ne s'en rapporta qu'à lui pour faire face au péril. En apprenant que tout le pays au-delà du Danube dépendait de l'empereur des Francs, Batou lui avait ordonné de se soumettre en lui promettant une charge importante à la cour du grand-khan. Frédéric reçut en plaisantant ce singulier message, et répondit qu'il se connaissait assez en oiseaux pour accepter l'office de fauconnier. Enzio partit aussitôt avec quatre mille cavaliers et un corps nombreux d'infanterie. Il rejoignit Conrad à Mersbourg, et à la fin de juillet 1242 l'armée allemande surprit et tailla en pièces une des divisions des Tartares campée sur un des affluents du Danube. Le château de Newstadt en Autriche se défendit avec succès contre les Barbares, quoiqu'il n'eût pour garnison que vingt chevaliers et cinquante arbalétriers. Enfin l'approche d'une nouvelle armée, conduite par le duc d'Autriche, le roi de Bohême, le duc de Carinthie, le patriarche d'Aquilée, décida les Mongols à repasser en Hongrie. Ils semblaient résolus à s'établir dans ce malheureux pays, d'où ils ravageaient la Bosnie, la Servie, la Dalmatie, la Bulgarie, lorsque tout-à-coup ils disparurent (1243)[12]. Batou se retira lentement du Danube an Volga pour jouir du fruit de ses victoires dans la ville ou le palais de Seraï[13].

Il n'y eut pas jusqu'aux pays pauvres et glacés du Septentrion qui n'attirassent les armes des Mongols. Shelbani-khan, frère de Batou, conduisit une horde de quinze mille familles dans les déserts de la Sibérie (1242), et ses descendants régnèrent à Tobolsk durant plus de trois siècles jusqu'à la conquête des Russes. En suivant le cours de l'Obi et du Ienissel l'esprit d'entreprise doit les avoir enduits à la découverte de la mer Glaciale. En réduisant à de justes proportions les exagérations de voyageurs superstitieux, il parait certain que les Mongols, vers le milieu du treizième siècle, connaissaient le nota et les mœurs des Samoièdes, qui habitent aux environs du cercle polaire dans des huttes souterraines, et n'ont d'autre occupation que la chasse, dont ils tirent leur nourriture et les fourrures de leurs vêtements.

Satisfaits d'apprendre et de s'entendre dire que leur parole était le glaive de la mort, les premiers successeurs de Gengis parurent rarement en personne à la tête de leurs armées. Sur les bords de l'Onon et du Selinga, la horde dorée où royale présentait le contraste de la grandeur et de la simplicité, d'un repas composé de mouton rôti et de lait de jument et de cinq cents chariots d'or et d'argent distribués dans un seul jour. Les princes de l'Europe et de l'Asie furent contraints d'envoyer des ambassadeurs ou d'entreprendre eux-mêmes ce long et pénible voyage[14]. Le trône et la vie des grands-ducs de Russie, des rois de la Géorgie et de l'Arménie, des sultans d'Iconium et des émirs de la Perse dépendaient d'un geste de ce maitre tout-puissant. Peu à peu on vit s'agrandir le village de Caracorum[15] où se faisait l'élection des khans et dans lequel ils fixèrent leur résidence. Octaï et Mangou quittèrent leurs tentes pour habiter une maison, et cette première dérogation à la vie pastorale fut imitée par les princes de leur famille et par les grands officiers. L'enceinte d'un parc remplaça les immenses forêts qui avaient été le théâtre de leurs chasses. Les trésors superflus se convertirent en bassins et en statues d'argent ; la peinture et la sculpture embellirent leurs habitations nouvelles, et les artistes venus des bords de la Seine trouvèrent au fend 'de la Chine un accueil favorable. Il y avait à Caracorum deux rues occupées l'une par des ouvriers chine et l'autre pur des marchands mahométans. On y voyait une église nestorienne, deux mosquées et douze temples consacrés au culte des différentes idoles ; d'où l'on peut se former à peu près une idée du nombre des habitants. Toutefois, d'après le témoignage de Rubruquis, Caracorum n'était pas aussi considérable que l'était alors Saint-Denis, près Paris, et l'abbaye des Bénédictins de cette ville était dix fois plus vaste que le palais de Mangou. Mais ce commencement de civilisation chez les Mongols prit un développement rapide sous le règne de Cublaï-Khan, qui avait adopté les mœurs chinoises, et qui fit sa capitale de la nouvelle ville de Pékin. L'imagination est éblouie par le détail des richesses que le Vénitien Marco Polo vit à Pékin en 1275, et par la magnificence d'une cour dont te monarque régnait sur la moitié du monde connu. Loin d'être obtenue aux dépens de la prospérité publique, cette magnificence était le résultat d'une administration juste et éclairée. On ouvrit le grand canal de cent soixante lieues qui conduit de Nankin à la capitale ; le commerce fut protégé, la culture des lettres encouragée par un prince qui savait apprécier les talents. Non content d'avoir achevé la conquête de la Chine, Cublaï médita celle du Japon (1281). La tempête détruisit deux fois sa flotte, et cette expédition malheureuse coûta la vie inutilement à cent mille Mongols ou Chinois. Mais la force ou la terreur de ses armes réduisit les royaumes circonvoisins de la Corée, du Tonquin, de la Cochinchine, de Pégu, du Bengale et du Thibet, à différents degrés de tribut et d'obéissance. Cublaï chargea une flotte de mille vaisseaux de parcourir l'Océan indien ; une navigation de soixante-huit jours les conduisit à l'île de Bornéo, située sous la ligne équinoxiale ; et, quoiqu'ils n'en revinssent pas sans gloire et sans dépouilles, l'empereur fut mécontent d'avoir laissé échapper le sauvage souverain de cette contrée.

Le règne de Cublaï est l'apogée de la grandeur mongole. Cette vaste domination se compose alors 1° de l'empire des Mongole de la Chine, borné au nord par les monts Stanovoy, Balkaliens, et par la chaine du petit Altaï ; à l'ouest, par les monts Zimbal, le lac Lop et l'Himalaya ; au sud, par le golfe de Bengale, les royaumes de Siam et de Cambodje ; à l'est, par le grand Océan : 2° de l'empire du Zagatai, borné au nord-ouest, par le lac de Kharisme et le Sihoun inférieur ; au nord-est et à l'est, par l'empire de la Chine et le royaume de Cachemyr ; au sud, par l'empire de Delhy et le Béloutchistan ; à l'ouest, par la rivière de Balk et le Djihoun inférieur ; 3° l'empire des Mongols de Perse, borné à l'ouest, par le Sakaria qui le séparait de l'empire grec ; au nord, par la Mer-Noire, le Caucase et lit mer Caspienne ; à l'est, par le Zagatai et le Béloutchistan ; au sud, par le golfe Persique, le Chat-el-Arab, l'Euphrate et la Méditerranée : 4° l'empire du Kaptachak ou Horde d'Or, en y comprenant la Sibérie ou Khanat de Touran, borné au nord, par l'océan Glacial ; à l'ouest, par les monts Ourals, le Volga supérieur, la Desna et le Dniéper ; au sud, par la mer Noire, l'empire de Perse et le Zagatai ; à l'est, par l'empire de la Chine[16].

Mais dans une pareille étendue de pays l'unité était impossible à établir, et fa décadence se fit bientôt sentir. Cublaï s'était écarté de la simplicité de la religion adoptée par se grand-père ; il avait offert des sacrifices à l'idole de Fô, et sa soumission aveugle pour les lamas et les bonzes de la Chine lui avait attiré les censures des disciples de Confucius. Ses successeurs souillèrent le palais d'une foule d'eunuques, d'empiriques et d'astrologues, tandis que dans les provinces treize millions de leurs sujets périssaient par la famine. Cent quarante ans après la mort de Gengis, les Chinois, révoltés, expulsèrent la dynastie des Yuen, race dégénérée de ce fameux conquérant, et les empereurs mongols allèrent s'ensevelir dans l'obscurité du désert (1368). Avant l'époque de cette révolution, ils avaient déjà perdu leur suprématie sur les différentes branches de leur maison. Les khans du Kaptschak, du Zagatai et de la Perse, d'abord simples lieutenants du grand-khan, trouvèrent, dans leur pouvoir et dans leur éloignement, les moyens de se dégager des devoirs de l'obéissance, et, après la mort de Cublaï, ils dédaignèrent de tenir leur sceptre de ses faibles descendants. Au reste, ces différentes dynasties, Issues de Gengis-khan, durèrent peu. Celle du Zagatai tomba en décadence vers l'an 1346 et devint le jouet d'une foule d'usurpateurs qui finirent par céder la place au fameux Tamerlan ; celle de Perse finit en 1410 avec le sultan Ahmed, dont les états passèrent aux Timourides et aux Turcomans ; celle du Kaptschak, après avoir été longtemps la terreur des Russes, des Lithuaniens, des Polonais et des Hongrois, déchut de sa gloire vers la fin du quatorzième siècle, et disparut tout-à-fait avec le dernier khan Achmet en 1481. De la Horde d'Or, il ne resta que des hordes particulières qui s'en étaient détachées, et dont les principales, celles de Kasan, d'Astrakan (tartares Nogais), de Sibérie, de Crimée (tartares Guéraï), furent successivement subjuguées ou anéanties par les Russes.

 

 

 



[1] Le P. Gaubil, qui a écrit son histoire de la Dynastie des Mongous sur des mémoires chinois, assure que ce nom fut tiré du cri d'un oiseau extraordinaire, qui ne cessa de le prononcer pendant la durée de l'assemblée, et qu'il fut adopté comme un augure favorable. PALLAS et VINDELOU partagent cette opinion.

[2] C'est ce prince tartare qui, sous le nom de prêtre-Jean, avait entretenu une correspondance avec le pape et les princes d'Europe. On croit que ces Kéraïtes, convertis par les missionnaires nestoriens, s'étaient soumis au baptême et à l'ordination.

[3] On attribue à ce peuple turc, qui demeurait aux environs de la ville de Tartan, l'introduction des lettres et de l'alphabet parmi les autres tribus tartares et mongoles. DEGUIGNES, Hist. des Huns, t. III, p. 24.

[4] La ville moderne de Pékin ne fut bâtie que par Kublaï-Khan.

[5] Jean du Plan-Carpin et Rubruquis, voyageurs du treizième siècle, appellent Comanie toute l'étendue de pays qui est arrosée par le Dniéper, le Tapis, le Volga et l'Iaïk.

[6] KOCH, Tabl. des Révol., période IV, p. 301.

[7] Les Ismaéliens de Syrie furent exterminés par les Mameluks, en 1290. — Voyez, pour les Assissins de Perse, tom. I, ch. XXXV.

[8] Ahmed VII, oncle et successeur de Mostasem, se sauva alors en Egypte, où il fut reconnu khalife par les sultans mamelucks, et fixa son siège au Caire (1261).

[9] Batou prit en 1236 Brjaechimof, capitale des Bulgares, dont on voit encore les ruines, sous le nom de Bulgari, à quatre-vingts verstes au-dessus de Sindirsky sur la Volga. (Note de KOCH, d'après Pallas.)

[10] Les Tartares ou Tatars descendaient, selon Abul-Ghazi, de Tatar-Khan, frère de Mogul-Khan, et formaient une horde de soixante-dix mille familles sur les bords du Kitay. Dans la grande invasion d'Europe, ils marchaient à l'avant-garde, et la ressemblance du nom de Tartarei rendit celui de Tartares plus familier aux Latins.

[11] Lettre d'Hyon de Narbonne, dans MATT. PARIS, tom. V, p. 374, de la traduction de M. Huillard-Bréholles.

[12] Les avantages des Allemands ne peuvent suffire à expliquer cette brusque retraite. Selon les uns, ce fut la famine qui en fut cause ; selon d'autres, la nouvelle que le grand-khan Octaï était mort, et que son fils Gayouk lui avait succédé à l'empire.

[13] Selon Rubruquis, Batou construisit, sur le bord oriental du Volga, une ville appelée Seraï ou Saraï qui devint le siège principal des souverains du Kaptschak ; mais ni lui ni ses successeurs n'abandonnèrent pour cela l'usage des campements. Le même Rubruquis nous dit, en effet, que Batou était dans l'usage de remonter le Volga avec tout son monde, depuis le mois de janvier jusqu'au mois d'août, et que depuis ce dernier mois il commençait à descendre ce fleuve pour s'acheminer vers le midi. (Note de KOCH, Tabl. des Révol., pér., IV.)

[14] Cette obligation était si impérieuse, que Baton ne voulut pas prendre sur lui d'accueillir le cordelier flamand Rubruquis (Ruysbrock), que saint Louit lui avait envoyé. Il fallut que l'ambassadeur allât communiquer ses instructions au grand khan Maugou dans la Mongolie.

[15] Abel Rémusat place Caracorum sur la rive gauche de l'Orgon, à peu de distance de la jonction de cette rivière avec le Sélinga.

[16] Voyez la Géographie historique universelle de MM. BARBERET et MAGIN, t. II, p. 325 et suiv.