Le mongol Témoudgin se
fait proclamer roi des rois (Gengis-khan). — Ses lois. Conquête de la Chine septentrionale
et de l'empire de Kharisme. — Première invasion en Europe. — Successeurs de
Gengis-khan. — Soumission définitive de la Chine. — Destruction des
Ismaéliens. — Prise de Bagdad. — Conquête de l'Anatolie. Invasion des Mongols
en Russie, en Pologne, en Hongrie. — Terreur du monde latin. — Portrait des
Tartares. — Ils sont repoussés de l'Allemagne. — Retraite de Batou. — Khanat
de Sibérie. — Civilisation des Mongols. — Splendeur et étendue de leur
domination sous Cublaï. — Ils sont chassés de la Chine. — Destruction des
empires du Zagatai, de la Perse et du Kaptschak.
Avant
de retracer l'histoire des États slaves pendant le douzième et le treizième
siècle, il est nécessaire d'indiquer les conquêtes d'un peuple barbare qui,
venu des extrémités de l'Asie, fit un moment trembler l'Europe, et dont les
invasions eurent une influence si directe sur les destinées de la Russie, de
la Hongrie et de la Pologne. MONGOLS. — Les vastes contrées situées
entre la Chine, la Sibérie et la mer Caspienne étaient habitées, dans le
cours du douzième siècle, par des hordes ou tribus de pâtres qui avaient une
origine commune avec les Huns et les Turcs et conservaient les mêmes mœurs.
Ces tribus, connues sous le nom générique de Tartares, se rattachaient par
les liens d'une sujétion plus ou moins étroite à deux puissants empires,
celui des Kin ou Altoun, qui embrassait toute la Tartarie orientale et la
partie septentrionale de la Chine, et celui de Kara-khatai ou des Khitans,
qui s'étendait des sources de l'Irtisch au-delà du Djihoun, et avait son
siège à Kaschgar, dans la Buckarie. Témoudgin, né en 1163, ne fut d'abord que
le chef d'une horde particulière de Mongols, tributaire de l'empire des Kin
et résidant sur les bords de 1'Onon et du Kerlon. A treize ans, il fut chassé
par ses sujets rebelles ; mais il se montra supérieur à la fortune, et à
quarante ans il avait forcé les autres tribus mongoles qui l'entouraient à
reconnaître son autorité (1203). Ce fut alors qu'il conçut le projet de s'ériger en conquérant
du monde. Il convoqua à cet effet, en 1206, à la source du fleuve Onon, les
chefs de hordes et les généraux de ses armées. Un prétendu prophète, qui
passait pour monter quelquefois au ciel sur un cheval blanc, parut dans
l'assemblée, et y déclara que, d'après l'intention de Dieu, Témoudgin devait
dominer sur toute la terre et porter dorénavant le nom de Gengis-khan (Tchinghiz-khan,
chef des chefs)[1]. Soixante-dix rebelles jetés
dans l'eau bouillante, le crâne du khan des Kéraïtes[2] enchâssé dans l'argent,
montraient comment Témoudgin savait punir les résistances. Il fut proclamé
tout d'une voix. Les
lois que Gengis dicta à ses sujets protégeaient la paix domestique et
encourageaient la guerre étrangère. L'élection du grand khan fut réservée à
l'avenir aux princes de sa famille et aux chefs de tribus. L'adultère, le
meurtre, le parjure, le vol furent punis de mort. Les travaux manuels furent
réservés aux esclaves et aux étrangers, et l'exercice des armes fut seul jugé
digne d'occuper un Mongol. Les troupes, armées d'arcs, de cimeterres et de
massues de fer, étaient divisées par cent, par mille et par dix mille. Chaque
officier répondait sur sa vie de la sûreté ou de l'honneur du corps qu'il
commandait ; point de paix avec l'ennemi qu'il ne fût suppliant et vaincu.
Indifférent à toutes les religions du monde, Gengis n'avait qu'un seul
article de foi, l'existence d'un Dieu, auteur de tout bien, qui remplit de sa
présence la terre et les cieux créés par son pouvoir ; mais il permettait aux
missionnaires étrangers, chrétiens, juifs, musulmans, de convertir ses sujets
idolâtres, et tous, dans l'enceinte du même camp, suivaient librement le
culte qui leur plaisait. Si, enivré par la victoire, le conquérant, dans la
mosquée de Bochara, foula le Koran aux pieds de son cheval, il 'sut respecter
ordinairement les prêtres et les cérémonies de chaque religion. Après
avoir reçu la soumission des Kirghiz et des Igours[3], soulevés contre les
Kara-Khitans (1208-1209),
Gengis tourna ses armes contre l'empire des Kin et envahit les provinces
chinoises au nord du Hoang-ho (fleuve jaune). Quatre-vingt-dix villes furent
prises d'assaut ou par famine ; et le prince mongol, qui connaissait la piété
filiale des Chinois, couvrit son avant-garde de leurs parents captifs. Cent
mille Khitans se joignirent à lui. Il consentit cependant à se retirer
moyennant un tribut considérable ; mais dans une seconde expédition il força
le khan des Kin à chercher un abri derrière le Hoang-ho, et acheva la
conquête du nord. Le siège de Yen-king (Pékin)[4] fut long et difficile : les
habitants mangèrent de la chair humaine, et, quand ils manquèrent de pierres,
lancèrent, dit-on, des lingots d'or et d'argent. Mais les Mongols firent
jouer une mine au milieu de la ville, et l'incendie du palais dura trente jours.
De 1210 à 1214, les cinq provinces septentrionales de la Chine furent
ajoutées à l'empire de Gengis. Cet
empire touchait vers l'occident aux frontières de Mohammed, sultan de
Kharisme, qui dominait sur le Turkestan, la Transoxiane, le Kharisme, le
Khorasan et toute la Perse depuis Derbend jusqu'à l'Irak-Arabi et aux Indes.
Malgré les sollicitations secrètes du khalife de Bagdad, Gengis cherchait à
se maintenir en bonne intelligence avec le plus puissant des princes
musulmans ; mais le massacre de cent cinquante marchands tartares fut le
signal de la guerre. Après avoir demandé une satisfaction qui lui fut refusée,
l'empereur Mongol pria et jeûna pendant trois nuits sur une montagne et
partit avec ses quatre fils à la tête d'une armée innombrable. Il rencontra
Mohammed dans les plaines qui s'étendent au nord du Jaxartes, et lui livra
une bataille où cent soixante mille Kharismiens perdirent la vie. Surpris du
nombre et de la valeur de ses ennemis, Mohammed distribua ses troupes dans
ses principales villes, espérant que la longueur des siéges rebuterait les
Barbares. Mais Gengis avait formé un corps d'ingénieurs et de mécaniciens
chinois, instruits peut-être du secret de la poudre, et qui l'aidèrent à
réduire Otrar, Bochara, Samarcande, Kharisme, Hérat, Mérou, Nisabour, Balk,
Candabar. Le sultan, dépouillé de ses plus riches provinces, se vit hors
d'état de résister au torrent qui ravageait ses états et alla mourir dans une
île déserte de la mer Caspienne. Son fils Gelaleddin défendit avec plus de
courage que de succès, les débris de l'empire kharismien. Repoussé jusqu'à
l'Indus, il lança son cheval au milieu de ce fleuve, le plus rapide et le
plus large de l'Asie, et son vainqueur ne put se défendre d'un mouvement
d'admiration. Après sept ans d'une dévastation dont cinq siècles n'ont pu
entièrement effacer les traces (1217-1224), Gengis ramena lentement ses
troupes dans leur terre natale et fut rejoint au-delà de l'Oxus et du
Jaxartes par l'armée qu'il avait envoyée conquérir les régions voisines de la
mer Caspienne. Cette
armée, composée de trente mille cavaliers mongols et de plusieurs tribus
auxiliaires sous le commandement de Touschi, fils aîné de Gengis-khan, avait
soumis l'Aderbaïdjan, pillé l'Arménie et la Géorgie, et tournant la mer
Caspienne, avait attaqué les Poloutzi ou Comans, peuple connu des Orientaux
sous le nom de Kaptsehaks[5]. Ceux-ci soutenus par les
princes de Kiew attendirent le choc des Mongols. « La bataille qui se
donna le 16 juin 1223, sur les bords de la rivière de Kalka, fut des plus
meurtrières. Les Russes essuyèrent une entière défaite ; six de leurs princes
périrent sur le champ de bataille et toute la Russie occidentale fut ouverte
au vainqueur. Les Mongols pénétrèrent jusqu'à Novogorod-Sewerski en mettant
sur leur route tout à feu et à sang. Ils retournèrent alors sur leurs pas
sans étendre leurs ravages plus loin[6]. » Touschi vint recevoir les
félicitations de son père et fut investi du gouvernement des pays situés au
nord de la mer Caspienne et du Pont-Euxin. Il est la tige des khans du
Kaptschak. Gengis
cessa de vivre en 1227, après avoir enlevé de nouvelles provinces aux Kin et
avoir détruit l'empire dis khans du Tangout. Parmi ses nombreux enfants, il
en avait distingué quatre, Touschi, Zagatai, Octaï et Touli. L'aîné mourut la
même année que lui ; Zagatai fonda la dynastie des khans de ce nom qui régna
sur tous les pays compris entre l'Indus supérieur jusqu'au Tsoui affluent du
Sihoun ; Touli, régent après la mort de son père, résigna le pouvoir à Octaï
qui fut proclamé grand-khan des Mongols (1229-1242). Octal eut pour successeur son
fils Gayouk (1242-1248)
dont la mort transmit le sceptre de l'empire à ses cousins Mangou (1250-1259) et Cublaï (1260-1294), tous deux fils de Touli. Loin
de s'arrêter avec Gengis-khan, le mouvement qui poussait les Mongols en
avant, prit encore une plus grande extension sous ses successeurs. La
destruction totale de l'empire des Kin ne fut accomplie que sept ans après la
mort de Gengis (1234).
Forcé d'abandonner Pékin, le chef de cet empire avait fixé sa résidence à
Kaiflong, ville dont les annales chinoises vantent l'étendue et la
population. Il lui fallut encore avoir recours à la fuite. Suivi de sept
cavaliers, il se retira dans une troisième capitale où perdant tout espoir de
sauver sa vie, il monta sur un bûcher après s'être frappé de son poignard. La
dynastie des Song, les anciens souverains nationaux de tout l'empire,
survécut environ quarante-cinq ans à la chute des usurpateurs du nord et ne
fol complètement renversée que sous le règne de Cublaï. Durant cet
intervalle, les Mongols furent souvent détournés par des guerres étrangères
et retardés par une suite interminable d'assauts à livrer, et de millions
d'hommes à massacrer. Après avoir passé la grande rivière, les troupes et
l'artillerie furent transportées sur une longue suite de différents canaux
jusqu'à la ville royale de Hamcheu ou Quinsay, dans le pays délicieux où se
fabrique fa soie. L'Empereur, prince jeune et timide, se rendit sans
résistance, et avant de partir pour son exil, il frappa neuf fois la terre de
son front pour remercier le grand khan de sa clémence. Cependant la guerre se
soutint encore depuis Hamcheu jusqu'à Canton, et les derniers défenseurs de
l'indépendance nationale se réfugièrent sur des vaisseaux ; puis, lorsqu'ils
se virent enveloppés et accablés par une flotte supérieure, ils suivirent
l'exemple du plus brave champion ides Song, qui se précipita dans les flots
tenant entre ses bras l'empereur encore enfant. Alors tout l'empire, depuis
le Tonquin jusqu'au grand mur, reconnut l'autorité de Cublaï (1279) et pour la première fois la
Chine entière subit une domination étrangère. La
conquête de la Perse ou Iran fut achevée par Houlakou, frère et lieutenant
des empereurs Mangou et Cublaï. Après avoir écrasé sur sa route une foule de
petits princes indépendants, qui prenaient tes titres pompeux de sultans,
émirs ou atabeks, Houlakou rendit du moins un Service à l'humanité, en
détruisant l'ordre des Assissins (Ismaéliens de Perse). Ces odieux sectaires avaient
régné durant plus de cent soixante ans avec impunité, dans les montagnes
situées au sud de la mer Caspienne, et leur grand-maître nommait un
lieutenant pour gouverner la colonie du mont Liban, si formidable et si
fameuse dans l'histoire des croisades[7]. L'épée d'Houlakou brisa les
poignards du Vieux de la Montagne, et le dernier prince ismaélien,
Rokneddin, fut mis à mort par l'ordre de Mangou, en punition de sa fourberie (1257). Les principales forteresses
des Assissins, Alamont, Lemsir, Kirdkouh, furent rasées : tous les partisans
de la doctrine secrète, auxquels les Mongols attribuaient la mort de Zagatai,
furent égorgés sans pitié. Mais la chute de ces ennemis de l'islamisme ne
sauva pas le khalifat de Bagdad. Depuis l'abaissement des Seldjoucides, les
khalifes avalent recouvré leurs états héréditaires ; Bagdad et de
l'Irak-Arabi, et au milieu des factions théologiques qn1 Re disputaient les
lambeaux du pouvoir, ils conservaient d'orgueilleuses prétentions. A
l'approche des Mongols, Abdallah-Mostasem leur opposa de faibles armées et des
ambassades hautaines. « C'est par l'ordre de Dieu, disait-il, que les fils
d'Abbas commandent sur la terre. Il soutient leur trône, et leurs ennemis
seront châtiés dans ce monde et dans l'autre. Qui est donc ce Houlakou qui
ose s'élever contre eux. S'il veut la paix, qu'il se retire à l'instant de
leur territoire sacré, et il obtiendra peut-être de notre clémence le pardon
de sa faute. » Un visir perfide entretenait l'aveugle présomption du khalife.
Mais à peine Houlakou touché le fantôme, qu'il s'évanouit en fumée. Après
deux mois de siège, Bagdad fut emportée d'assaut et livrée au pillage, et le
farouche vainqueur prononça contre le malheureux Mostasem une sentence de
mort (1258)[8]. Les déserts de l'Arabie
protégèrent, sans doute, les cités saintes de la Mecque et de Médine, et les
Mongols se répandirent au-delà de l'Euphrate et du Tigre, dévastèrent Alep et
Damas, et furent sur le peint de se joindre aux Francs pour délivrer
Jérusalem. C'en était fait de l'Égypte, si elle n'eût été défendue par les
Mameluks, qui égalaient les Mongols en valeur et les surpassaient en
discipline. Ils attaquèrent plusieurs fois l'ennemi en bataille rangée, et
repoussèrent le cours de ce torrent sur les royaumes d'Arménie et d'Anatolie. Ce
dernier état, possédé par les sultans seldjoucides d'Iconium, était devenu
tributaire des Mongols, dès l'an 1243. Pour se soustraire à cette dépendance,
les princes turcs essayèrent d'intéresser à leur cause Jean Vatacès, empereur
de Nicée ; mais cette démarche excita la colère de Houlakou, qui menaça de
marcher contre les Grecs à la tête de quatre cent mille hommes, Une terreur
panique s'empara des habitants de Mec, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs
heures que la fermeté des officiers de la garnison parvint à délivrer la
ville des craintes d'une attaque imaginaire. Constantinople aurait
inévitablement subi le sort de Pékin, de Samarcande et de Bagdad, si les
Mongols eussent entrepris de l'assiéger ; mais, elle échappa à leur avidité
inquiète, et Michel Paléologue ne courut de danger sérieux, que quand vingt
mille Tartares vinrent redemander le sultan turc Azzadin. En 1279, les
Mongols mirent fin à la dynastie des Seldjoucides, et offrirent l'Anatolie à
un de leurs vassaux arméniens. Les différents émirs, qui s'étaient partagé
les débris de l'empire turc, reconnurent tous la suprématie du khan de la
Perse. Mais cette suprématie s'anéantit à la mort de Cazan, le plus illustre
des successeurs de Houlakou. En
Europe, la grande invasion des Tartares eut lien sous le règne d'Octal, qui,
après la conquête du nord de la Chine, résolut de porter ses armes jusqu'aux
confins les plus reculés de l'Occident (1235). Quinze cent mille Mongols ou Tartares
inscrivirent leurs noms sur les registres militaires. Le grand khan choisit
un tiers de cette multitude, dont il confia le commandement à son neveu
Batou, fils de Touschi, qui régnait sur les conquêtes de son père, au nord de
la mer Caspienne. Quarante jours de réjouissances inaugurèrent l'expédition
projetée ; et telle fut la rapidité des innombrables escadrons mongols,
qu'ils parcoururent en moins de six années le quart de la circonférence du
globe, traversant les plus grands fleuves, le Volga, la Kama, le Don, le
Borysthène, la Vistule, le Danube, ou à la nage sur leurs chevaux, ou sur la
glace durant l'hiver, ou dans des bateaux de cuir qui suivaient toujours
l'armée. Les premières victoires de Batou anéantirent l'indépendance
nationale des Poloutsi et des Bulgares[9]. Maitre de tout le Kaptschak,
il pénétra dans la Russie, que les discordes des princes de la maison de
Rurik livraient plus facilement à ses coups. Rezan et Moscou succombèrent les
premières, vers la fin de l'année 1237, et une armée russe fut taillée en
pièces près de Kolomna. La famille du grand-duc Jurie Wsevolodowitsch périt
au sac de Wladimir, sur la Kliazma, et ce prince lui-même fut tué dans une
bataille qu'il livra sur les bords de la Sita (1238). Batou poussa ses conquêtes
dans la Russie septentrionale jusqu'à Torschok, sur le territoire de
Novogorod. Dans les années suivantes, il étendit ses ravages sur toute la
Russie occidentale, où il prit Kiew, Kaminiec en Podolie, Wladimir en
Wolhynie, et Halitsch. Il mit fin en même temps au grand-duché de Kiew qui,
dans le siècle suivant, devint le partage des Lithuaniens et des Polonais.
Celui de Wladimir, comprenant la Russie orientale et septentrionale, ne
subsista qu'en devenant tributaire des Mongols, et en se résignant à subir un
joug qu'il porta pendant plus de deux cents ans. De la
Russie, où ils s'étaient établis, les Barbares tirent une irruption
passagère, mais destructive, dans la Pologne (1240). Victorieux à la bataille de
Schidlow, ils incendièrent Lublin et Cracovie, et, s'approchant de la
Baltique, marchèrent sur Liegnitz en Silésie, où Henri, duc dé Breslau, avait
rassemblé une nombreuse armée de croisés. Cette armée fut détruite, Henri périt
dans l'action, et les Mongols remplirent neuf sacs des oreilles droites de
tous ceux qu'ils avaient tués. Après avoir dévasté cruellement la Silésie et
la Moravie, ils rassemblèrent toutes leurs forces pour envahir la Hongrie, et
la présence de Batou et de Gayouk, fils du grand-khan, vint animer encore
leur ardeur sauvage. Partagés en plusieurs divisions, ils franchirent les
monts Karpaths, et l'on doutait encore de leur approche, lorsqu'ils firent
éprouver leurs premières fureurs. Le roi Béla IV réunit à grand peine les
forces militaires de ses comtes et de ses évêques, parce qu'il avait aliéné
la nation, en recevant une horde errante de Comans composée de quarante mille
familles. Un soupçon de trahison et le meurtre de leur prince excitèrent ces
hôtes sauvages à la révolte. Les Hongrois, qui avaient établi négligemment
leur camp sur les bords du Sajo, furent surpris par les Mongols, qui en
firent un carnage effroyable (1241). Coloman, frère du roi, succomba dans la mêlée, et tout le pays
au nord du Danube, perdu en un jour, fut dépeuplé dans un été. Un
ecclésiastique, échappé du sac de Waradin, a donné la description des
calamités 'dont il a été. le témoin. Après avoir attiré les fugitifs hors des
bois, par la promesse du pardon et de la paix, les Mongols les égorgèrent de
sang-froid, lorsqu'ils eurent achevé les travaux de la moisson et de la
vendange. L'hiver venu, Batou passa le Danube sur la glace, et s'avança vers
Cran ou Strigonium, colonie germaine et capitale du royaume. Ses soldats
dressèrent trente machines contre les murs, comblèrent les fossés avec des
sacs de terre et des cadavres, et à la suite d'un massacre sans choix, le
khan fit égorger en sa présence trois cents nobles matrones. De toutes les
villes et forteresses de la Hongrie, il n'en demeura que trois sur pied après
l'invasion, et l'infortuné Béla courut se cacher dans les îles de la mer
Adriatique. Le
fléau s'avançait rapide, irrésistible. « Le Septentrion, disaient les
Mongols appartient aux ossements de nos pères ; le Midi appartiendra aux
vivants. » Le pape leur envoya des ambassadeurs, qui rapportèrent pour toute
réponse l'ordre de se soumettre et de payer tribut. Les nations épouvantées
se demandaient qui ils étaient, d'où venaient ces barbares qui réclamaient la
domination du monde, et dont la domination était la mort. Dans leur terreur
et leur ignorance les peuples occidentaux se représentaient ces formidables
conquérants comme des monstres vomis par le Tartare[10], comme de hideux anthropophages
doués d'une force surhumaine. Le bruit courait qu'ils n'épargnaient que les
petits enfants, pour les marquer an front d'un fer rouge. D'ailleurs il n'y
avait pas que les Tartares : en tête de leur armée marchait une terrible
avant-garde Bulgares, Poloutzi, Mordouans, races sauvages et vaincues, qui
n'avaient échappé à la destruction qu'à condition d'être sans pitié pour les
autres. Des fugitifs avaient porté l'alarme en Danemark et jusqu'au fond de
la Suède. La crainte des Mongols faisait baisser le prix des harengs dans les
marchés d'Angleterre. En France, la reine Blanche communiquait sa frayeur au
roi Louis IX, qui se contentait de lui répondre : « Oh ! ma mère,
que la consolation céleste nous soutienne, et s'ils viennent jusqu'à nous, ou
nous les repousserons dans le Tartare d'où ils sont sortis, ou bien ils nous
enverront au ciel. » Ces paroles de résignation exprimaient les véritables
sentiments de l'époque. Dans toutes les églises on ajoutait ce verset aux
litanies : « Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Tartares. » Un
contemporain qui a vu les Mongols en Autriche en fait le portrait suivant.
C'est à peu près celui des Huns d'Attila dans Ammien Marcellin : « Ils
ont la poitrine dure et robuste, la face maigre et pâle, les épaules raides
et droites, le nez tortu et court, le menton proéminent et aigu, la mâchoire
supérieure déprimée et enfoncée, les dents longues et rares, les paupières
qui s'étendent depuis les cheveux jusqu'au nez, les yeux errants et noirs, le
regard oblique et farouche, les jambes courtes, mais plus grosses que les
nôtres ; et ce qui leur manque en longueur de ce côté, ils le regagnent dans
le haut du corps, de façon qu'ils nous égalent en stature[11]. » Sobres, infatigables, ils se
contentaient du lait caillé de leurs cavales ou d'un peu de chair mortifiée.
Le chariot, habitation mobile, contenait les femmes du guerrier, ses enfants,
son butin. Souvent les Tartares mangeaient et dormaient sans descendre de
cheval. Leurs arcs pesants attestaient leur vigueur, et jamais leurs flèches
ne manquaient le but. Armés par devant seulement, ils s'interdisaient la
fuite, et leur retraite simulée était plus à craindre que leur premier choc. Dans ce
pressant danger, l'empereur Frédéric II conserva seul du sang-froid, et ne Se
borna pas à des lamentations stériles. Il releva le courage des princes
allemands, leur envoya une armée sous le commandement de son jeune fils
Conrad, rendit de sages ordonnances, et écrivit à tous les rois d'Occident
une lettre pressante et flatteuse où il les conjurait de s'armer pour la
cause commune. Cette invitation produisit peu d'effet, et Frédéric ne s'en
rapporta qu'à lui pour faire face au péril. En apprenant que tout le pays
au-delà du Danube dépendait de l'empereur des Francs, Batou lui avait
ordonné de se soumettre en lui promettant une charge importante à la cour du
grand-khan. Frédéric reçut en plaisantant ce singulier message, et répondit
qu'il se connaissait assez en oiseaux pour accepter l'office de fauconnier.
Enzio partit aussitôt avec quatre mille cavaliers et un corps nombreux
d'infanterie. Il rejoignit Conrad à Mersbourg, et à la fin de juillet 1242
l'armée allemande surprit et tailla en pièces une des divisions des Tartares
campée sur un des affluents du Danube. Le château de Newstadt en Autriche se
défendit avec succès contre les Barbares, quoiqu'il n'eût pour garnison que
vingt chevaliers et cinquante arbalétriers. Enfin l'approche d'une nouvelle
armée, conduite par le duc d'Autriche, le roi de Bohême, le duc de Carinthie,
le patriarche d'Aquilée, décida les Mongols à repasser en Hongrie. Ils
semblaient résolus à s'établir dans ce malheureux pays, d'où ils ravageaient
la Bosnie, la Servie, la Dalmatie, la Bulgarie, lorsque tout-à-coup ils
disparurent (1243)[12]. Batou se retira lentement du
Danube an Volga pour jouir du fruit de ses victoires dans la ville ou le
palais de Seraï[13]. Il n'y
eut pas jusqu'aux pays pauvres et glacés du Septentrion qui n'attirassent les
armes des Mongols. Shelbani-khan, frère de Batou, conduisit une horde de
quinze mille familles dans les déserts de la Sibérie (1242), et ses descendants régnèrent à
Tobolsk durant plus de trois siècles jusqu'à la conquête des Russes. En
suivant le cours de l'Obi et du Ienissel l'esprit d'entreprise doit les avoir
enduits à la découverte de la mer Glaciale. En réduisant à de justes
proportions les exagérations de voyageurs superstitieux, il parait certain
que les Mongols, vers le milieu du treizième siècle, connaissaient le nota et
les mœurs des Samoièdes, qui habitent aux environs du cercle polaire dans des
huttes souterraines, et n'ont d'autre occupation que la chasse, dont ils
tirent leur nourriture et les fourrures de leurs vêtements. Satisfaits
d'apprendre et de s'entendre dire que leur parole était le glaive de la mort,
les premiers successeurs de Gengis parurent rarement en personne à la tête de
leurs armées. Sur les bords de l'Onon et du Selinga, la horde dorée où
royale présentait le contraste de la grandeur et de la simplicité, d'un repas
composé de mouton rôti et de lait de jument et de cinq cents chariots d'or et
d'argent distribués dans un seul jour. Les princes de l'Europe et de l'Asie
furent contraints d'envoyer des ambassadeurs ou d'entreprendre eux-mêmes ce
long et pénible voyage[14]. Le trône et la vie des
grands-ducs de Russie, des rois de la Géorgie et de l'Arménie, des sultans
d'Iconium et des émirs de la Perse dépendaient d'un geste de ce maitre
tout-puissant. Peu à peu on vit s'agrandir le village de Caracorum[15] où se faisait l'élection des
khans et dans lequel ils fixèrent leur résidence. Octaï et Mangou quittèrent
leurs tentes pour habiter une maison, et cette première dérogation à la vie
pastorale fut imitée par les princes de leur famille et par les grands
officiers. L'enceinte d'un parc remplaça les immenses forêts qui avaient été
le théâtre de leurs chasses. Les trésors superflus se convertirent en bassins
et en statues d'argent ; la peinture et la sculpture embellirent leurs
habitations nouvelles, et les artistes venus des bords de la Seine trouvèrent
au fend 'de la Chine un accueil favorable. Il y avait à Caracorum deux rues
occupées l'une par des ouvriers chine et l'autre pur des marchands
mahométans. On y voyait une église nestorienne, deux mosquées et douze
temples consacrés au culte des différentes idoles ; d'où l'on peut se former
à peu près une idée du nombre des habitants. Toutefois, d'après le témoignage
de Rubruquis, Caracorum n'était pas aussi considérable que l'était alors
Saint-Denis, près Paris, et l'abbaye des Bénédictins de cette ville était dix
fois plus vaste que le palais de Mangou. Mais ce commencement de civilisation
chez les Mongols prit un développement rapide sous le règne de Cublaï-Khan,
qui avait adopté les mœurs chinoises, et qui fit sa capitale de la nouvelle
ville de Pékin. L'imagination est éblouie par le détail des richesses que le
Vénitien Marco Polo vit à Pékin en 1275, et par la magnificence d'une cour
dont te monarque régnait sur la moitié du monde connu. Loin d'être obtenue aux
dépens de la prospérité publique, cette magnificence était le résultat d'une
administration juste et éclairée. On ouvrit le grand canal de cent soixante
lieues qui conduit de Nankin à la capitale ; le commerce fut protégé, la
culture des lettres encouragée par un prince qui savait apprécier les
talents. Non content d'avoir achevé la conquête de la Chine, Cublaï médita
celle du Japon (1281).
La tempête détruisit deux fois sa flotte, et cette expédition malheureuse
coûta la vie inutilement à cent mille Mongols ou Chinois. Mais la force ou la
terreur de ses armes réduisit les royaumes circonvoisins de la Corée, du
Tonquin, de la Cochinchine, de Pégu, du Bengale et du Thibet, à différents
degrés de tribut et d'obéissance. Cublaï chargea une flotte de mille vaisseaux
de parcourir l'Océan indien ; une navigation de soixante-huit jours les
conduisit à l'île de Bornéo, située sous la ligne équinoxiale ; et,
quoiqu'ils n'en revinssent pas sans gloire et sans dépouilles, l'empereur fut
mécontent d'avoir laissé échapper le sauvage souverain de cette contrée. Le
règne de Cublaï est l'apogée de la grandeur mongole. Cette vaste domination
se compose alors 1° de l'empire des Mongole de la Chine, borné au nord par
les monts Stanovoy, Balkaliens, et par la chaine du petit Altaï ; à l'ouest,
par les monts Zimbal, le lac Lop et l'Himalaya ; au sud, par le golfe de
Bengale, les royaumes de Siam et de Cambodje ; à l'est, par le grand Océan :
2° de l'empire du Zagatai, borné au nord-ouest, par le lac de Kharisme et le
Sihoun inférieur ; au nord-est et à l'est, par l'empire de la Chine et le
royaume de Cachemyr ; au sud, par l'empire de Delhy et le Béloutchistan ; à
l'ouest, par la rivière de Balk et le Djihoun inférieur ; 3° l'empire
des Mongols de Perse, borné à l'ouest, par le Sakaria qui le séparait de
l'empire grec ; au nord, par la Mer-Noire, le Caucase et lit mer Caspienne ;
à l'est, par le Zagatai et le Béloutchistan ; au sud, par le golfe Persique,
le Chat-el-Arab, l'Euphrate et la Méditerranée : 4° l'empire du Kaptachak ou
Horde d'Or, en y comprenant la Sibérie ou Khanat de Touran, borné au nord,
par l'océan Glacial ; à l'ouest, par les monts Ourals, le Volga supérieur, la
Desna et le Dniéper ; au sud, par la mer Noire, l'empire de Perse et le
Zagatai ; à l'est, par l'empire de la Chine[16]. Mais dans une pareille étendue de pays l'unité était impossible à établir, et fa décadence se fit bientôt sentir. Cublaï s'était écarté de la simplicité de la religion adoptée par se grand-père ; il avait offert des sacrifices à l'idole de Fô, et sa soumission aveugle pour les lamas et les bonzes de la Chine lui avait attiré les censures des disciples de Confucius. Ses successeurs souillèrent le palais d'une foule d'eunuques, d'empiriques et d'astrologues, tandis que dans les provinces treize millions de leurs sujets périssaient par la famine. Cent quarante ans après la mort de Gengis, les Chinois, révoltés, expulsèrent la dynastie des Yuen, race dégénérée de ce fameux conquérant, et les empereurs mongols allèrent s'ensevelir dans l'obscurité du désert (1368). Avant l'époque de cette révolution, ils avaient déjà perdu leur suprématie sur les différentes branches de leur maison. Les khans du Kaptschak, du Zagatai et de la Perse, d'abord simples lieutenants du grand-khan, trouvèrent, dans leur pouvoir et dans leur éloignement, les moyens de se dégager des devoirs de l'obéissance, et, après la mort de Cublaï, ils dédaignèrent de tenir leur sceptre de ses faibles descendants. Au reste, ces différentes dynasties, Issues de Gengis-khan, durèrent peu. Celle du Zagatai tomba en décadence vers l'an 1346 et devint le jouet d'une foule d'usurpateurs qui finirent par céder la place au fameux Tamerlan ; celle de Perse finit en 1410 avec le sultan Ahmed, dont les états passèrent aux Timourides et aux Turcomans ; celle du Kaptschak, après avoir été longtemps la terreur des Russes, des Lithuaniens, des Polonais et des Hongrois, déchut de sa gloire vers la fin du quatorzième siècle, et disparut tout-à-fait avec le dernier khan Achmet en 1481. De la Horde d'Or, il ne resta que des hordes particulières qui s'en étaient détachées, et dont les principales, celles de Kasan, d'Astrakan (tartares Nogais), de Sibérie, de Crimée (tartares Guéraï), furent successivement subjuguées ou anéanties par les Russes. |
[1]
Le P. Gaubil, qui a écrit son histoire de la Dynastie des Mongous sur
des mémoires chinois, assure que ce nom fut tiré du cri d'un oiseau
extraordinaire, qui ne cessa de le prononcer pendant la durée de l'assemblée,
et qu'il fut adopté comme un augure favorable. PALLAS et VINDELOU partagent cette opinion.
[2]
C'est ce prince tartare qui, sous le nom de prêtre-Jean, avait entretenu
une correspondance avec le pape et les princes d'Europe. On croit que ces
Kéraïtes, convertis par les missionnaires nestoriens, s'étaient soumis au
baptême et à l'ordination.
[3]
On attribue à ce peuple turc, qui demeurait aux environs de la ville de Tartan,
l'introduction des lettres et de l'alphabet parmi les autres tribus tartares et
mongoles. DEGUIGNES,
Hist. des Huns, t. III, p. 24.
[4]
La ville moderne de Pékin ne fut bâtie que par Kublaï-Khan.
[5]
Jean du Plan-Carpin et Rubruquis, voyageurs du treizième siècle, appellent
Comanie toute l'étendue de pays qui est arrosée par le Dniéper, le Tapis, le
Volga et l'Iaïk.
[6]
KOCH, Tabl.
des Révol., période IV, p. 301.
[7]
Les Ismaéliens de Syrie furent exterminés par les Mameluks, en 1290. — Voyez,
pour les Assissins de Perse, tom. I, ch. XXXV.
[8]
Ahmed VII, oncle et successeur de Mostasem, se sauva alors en Egypte, où il fut
reconnu khalife par les sultans mamelucks, et fixa son siège au Caire (1261).
[9]
Batou prit en 1236 Brjaechimof, capitale des Bulgares, dont on voit encore les
ruines, sous le nom de Bulgari, à quatre-vingts verstes au-dessus de Sindirsky
sur la Volga. (Note de KOCH,
d'après Pallas.)
[10]
Les Tartares ou Tatars descendaient, selon Abul-Ghazi, de Tatar-Khan, frère de
Mogul-Khan, et formaient une horde de soixante-dix mille familles sur les bords
du Kitay. Dans la grande invasion d'Europe, ils marchaient à l'avant-garde, et
la ressemblance du nom de Tartarei rendit celui de Tartares plus
familier aux Latins.
[11]
Lettre d'Hyon de Narbonne, dans MATT. PARIS,
tom. V, p. 374, de la traduction de M. Huillard-Bréholles.
[12]
Les avantages des Allemands ne peuvent suffire à expliquer cette brusque
retraite. Selon les uns, ce fut la famine qui en fut cause ; selon d'autres, la
nouvelle que le grand-khan Octaï était mort, et que son fils Gayouk lui avait
succédé à l'empire.
[13]
Selon Rubruquis, Batou construisit, sur le bord oriental du Volga, une ville
appelée Seraï ou Saraï qui devint le siège principal des souverains du
Kaptschak ; mais ni lui ni ses successeurs n'abandonnèrent pour cela l'usage
des campements. Le même Rubruquis nous dit, en effet, que Batou était dans
l'usage de remonter le Volga avec tout son monde, depuis le mois de janvier
jusqu'au mois d'août, et que depuis ce dernier mois il commençait à descendre
ce fleuve pour s'acheminer vers le midi. (Note de KOCH, Tabl. des
Révol., pér., IV.)
[14]
Cette obligation était si impérieuse, que Baton ne voulut pas prendre sur lui
d'accueillir le cordelier flamand Rubruquis (Ruysbrock), que saint Louit lui
avait envoyé. Il fallut que l'ambassadeur allât communiquer ses instructions au
grand khan Maugou dans la Mongolie.
[15]
Abel Rémusat place Caracorum sur la rive gauche de l'Orgon, à peu de distance
de la jonction de cette rivière avec le Sélinga.
[16]
Voyez la Géographie historique universelle de MM. BARBERET et MAGIN, t. II, p. 325 et
suiv.