HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LVIII. — FRANCE ET ANGLETERRE. RIVALITÉ DES DEUX COURONNES (1216-1272). - SAINT LOUIS (1236-1270). - HENRI III (1216-1272). - PHILIPPE III (1216-1285).

 

 

France. — Saint Louis, devenu majeur, prend les rênes de l'État. — Il refuse la couronne impériale pour Robert d'Artois. — Les Kharismiens en Palestine. — Guerre avec l'Angleterre. — Journées de Taillebourg et de Saintes. — Conséquences. Henri III rentre dans ses états. — Maladie du roi. — Croisade. — Désastres des Français en Palestine. — Les Pastoureaux sont exterminés. — Mort de Blanche de Castille. — Rapports avec l'Angleterre. — Expédition, de Charles d'Anjou en Provence. — Nouvelle croisade. — Mort de saint Louis. — Son gouvernement. — Angleterre. — Avènement de Henri III. — Première révolte des barons. — Confirmation de la grande charte. — Administration de Hubert du Bourg et de Pierre Desroches. — Expéditions eu France. — Exigence de la cour romaine. — Simon de Montfort se met à la tête de nouvelle révolte. — L'autorité royale est anéantie par les statuts d'Oxford. — Intervention du pape. — Saint Louis est pris pour arbitre. — La guerre civile se rallume. — Journée de Lewes. — Puissance illimitée de Leicester. — Représentants du peuple introduits dans le parlement. — Le prince Édouard, échappé de prison, rassemble une armée. — Bataille d'Evesham. — Conséquences. — Départ d'Édouard pour la Palestine. — Dernières années et mort de Henri III. — Avènement de Philippe-le-Hardi. — Affaire de Navarre et de Castille. — Guerre avec l'Aragon. — l'épi es siciliennes. — Résultats. — Coup-d'œil sur la situation intérieure du royaume. — Mort de Philippe III.

 

FRANCE. — SAINT LOUIS (1236-1270). — Quand Louis IX, devenu majeur, fut en âge de gouverner par lui-même, rien ne parut d'abord changé dans le gouvernement. Blanche, pendant sa régence, avait toujours agi au nom de son fils, et dissimulé ainsi le vice de sa puissance. Elle continua de dominer dans les conseils, et le jeune roi ne chercha point à se soustraire à un ascendant dont il avait l'habitude et auquel sa piété et sa raison lui faisaient un devoir de se soumettre. Louis VIII avait laissé par son testament l'Artois à son second fils Robert, l'Anjou et le Maine à Alphonse, le Poitou et l'Auvergne à son dernier fils Charles. Alphonse, en épousant la fille unique du comte de Toulouse, échangea avec Charles l'Anjou pour le Poitou. Mais le nouveau comte de Poitiers ne pouvait espérer que de la force l'héritage que lui promettait le traité de Meaux, et le comte de Toulouse, profitant des soulèvements que causait dans le Midi l'impitoyable sévérité des inquisiteurs, voulait garder ses états, s'il n'avait pu garder sa fille. Déjà, il organisait une vaste ligue dans laquelle allaient entrer les rois de l'Espagne chrétienne, le roi d'Angleterre et le comte de la Marche. Toutefois, le succès d'une ligue féodale n'était plus possible ; les liens de cette grande association se trouvaient rompus, et les commencements du nouveau règne étaient pleins de grandeur et de force. Louis IX construisait la Sainte Chapelle et y recevait, entre autres reliques, la couronne d'épines qui avait ceint le front du Sauveur[1]. Il avait déjà une telle réputation de sainteté et de justice, que le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric II le prenaient pour arbitre de leurs sanglants démêlés. Le pape lui offrit même la couronne impériale pour Robert d'Artois ; mais Louis, qui respectait tous les droits acquis, refusa sagement, disant que Robert devait se contenter d'être frère du roi de France. Il ne pouvait s'associer à la spoliation d'un prince qui, aux termes de la justice ordinaire, n'avait été ni jugé, ni convaincu. Au fond de sa conscience pure et timorée, il y. avait déjà comme des remords d'avoir hérité de Jean-sans-Terre et des Albigeois, de posséder tant de biens dont l'origine était douteuse ; aussi la croisade lui paraissait-elle un devoir. Des bruits sinistres se répandaient en Europe. Une horde de Barbares que l'on appelait les Kharismiens, et qui appartenaient à la grande famille des Mongols, avait débordé sur l'Asie. Chrétiens et Infidèles redoutaient également ces pasteurs armés qui semblaient vouloir anéantir toute construction, toute trace humaine. Le Vieux de la Montagne lui-même envoyait une ambassade au grand roi des Francs pour implorer son secours. Seul de tous les princes musulmans, le soudan d'Égypte était l'allié des Kharismiens ; il comptait sur eux pour exterminer en Palestine ces ordres religieux qui défendaient le pays contre tous ses efforts.

Mais saint Louis fut obligé d'ajourner la croisade qu'il avait déjà résolue dans son cœur. Le comte de Toulouse soulevait le Midi, le comte de la Marche appelait les Anglais. Sa femme Isabelle espérait obtenir pour lui, de son fils Henri III, une vaste souveraineté dans l'ouest de la France. Louis IX, étant venu lui-même pour affermir l'autorité de son frère Alphonse dans le Poitou, Hugues-le-Brun refuse orgueilleusement de faire hommage à son nouveau suzerain, le défie, et, en se retirant, fait incendier par ses hommes d'armes la maison où il avait logé. Louis IX s'enfuit de Poitiers. De retour à Paris, le roi fait condamner le vassal rebelle, convoque à Chinon ses chevaliers, entre en Poitou avec une belle armée, emporte d'assaut plusieurs châteaux et la forte place de Fontenay, située sur les confins de la Saintonge et du Poitou. Hugues, trop faible contre un tel ennemi, tint ses troupes dans les châteaux en attendant l'arrivée du roi d'Angleterre, dévasta la campagne, boucha ou empoisonna les puits. Quand Henri III eût débarqué à Bordeaux et eût rejoint son allié, les querelles et les récriminations commencèrent. Les Anglais avaient compté sur un soulèvement général. Raymond VII était malade, le Midi épuisé, les rois d'Espagne occupés chez eux par la guerre des Maures, l'Empereur retenu par sa lutte avec le pape, et par la crainte des Mongols. Les Anglais d'ailleurs se défiaient des Poitevins, auxquels le prodigue Henri III distribuait, ainsi, qu'aux Gascons, un argent acheté par des promesses qu'il violait toujours. Isabelle voulut, dit-on, faire empoisonner saint Louis ; le complot fut découvert, ses émissaires furent pendus. Le roi d'Angleterre essaya de disputer aux Français le passage de la Charente, au pont de Taillebourg. L'ardeur de Louis entraîna les siens. Henri III, effrayé, se retira à Saintes, profitant d'un répit de quelques jours que son frère Richard était venu demander au roi de France. Louis IX consentit à respecter en lui un prince récemment revenu de la croisade et qui avait délivré tant de chrétiens. Mais bientôt il parut devant Saintes. Un combat acharné s'engagea dans les vignes. La valeur de Simon de Montfort, retarda la défaite des Anglais. Enfin, le roi d'Angleterre prit la fuite, rentra dans Saintes, puis se sauva à Blaye et de là à Bordeaux (1242).

Une épidémie qui fit languir également Louis IX et son armée, l'empêcha de poursuivre son succès. Toutefois la victoire de Saintes porta ses fruits. Le comte de Toulouse s'engagea de nouveau par serment à exécuter le traité de Meaux et à punir les hérétiques. Le comte de Foix fit hommage immédiat au roi de France. Le comte de la Marche, abandonné par le roi d'Angleterre, fut forcé de se soumettre, de reconnaître Alphonse de Poitiers pour son suzerain et de céder ses meilleures places. Sa femme Isabelle reçut en frémissant le pardon de son crime inutile. Lui-même se vit défier en combat singulier par un jeune chevalier qui se prétendait offensé et jurait de laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage sur le vieux comte. Louis ne permit point ce duel inégal ; mais l'humiliation de cette orgueilleuse famille était consommée. Quant au roi d'Angleterre, il fut heureux d'obtenir une trêve de cinq ans qui lui permit de retourner dans ses états (1243).

Tranquille de ce côté, Louis songea à réformer un abus qui était le résultat naturel de la polyarchie féodale. Pensant qu'on ne pouvait servir avec une égale fidélité deux maîtres à la fois, il fit décider dans une assemblée de barons, tenue à Paris, que les seigneurs qui avaient des possessions en Angleterre et en France opteraient pour leurs terres de l'un ou l'autre pays et ne prêteraient plus qu'un seul hommage. Cependant, au milieu de ces soins importants, le mal dont il avait langui en Saintonge, les fatigues de la campagne, la faiblesse de sa constitution lui donnèrent une fièvre violente suivie d'une léthargie telle qu'on le Brut mort. Blanche et Marguerite avaient quitté la chambre, ne pouvant phis résister à leur douleur. Il ne restait que deux femmes de service et l'une d'elle voulait jeter le drap sur le visage du roi ; l'autre l'en empêcha : « Et tantôt, dit Joinville, sur le distord d'icelles femmes, notre Seigneur ouvra en lui et lui redonna la parole. » Ce fut atolls qu'il rouvrit les yeux, demanda la croix et fit vœu de partir pour la Terre-Sainte (1244). La douleur de sa mère et les conseils de Guillaume, évêque de Paris, qui, malgré leur haute piété, redoutaient tous deux ces lointaines et funestes expéditions, ne purent rien sur son esprit. IL triompha par la persuasion et même par la ruse, de la répugnance qu'éprouvaient pour la croisade les chevaliers et les barons. Il est vrai que les malheurs des Chrétiens semblaient rendre cette expédition nécessaire. Les Kharismiens étaient entrés à Jérusalem, avaient tout massacré, tout profané. Les Templiers, les Hospitaliers, les derniers défenseurs des saints lieux, avaient été exterminés à la bataille de Gaza. Le pape Innocent IV, au concile de Lyon, s'associa à l'impulsion qu'avait donnée Louis IX. Il prêcha la croisade dans cette même assemblée où il excommuniait Frédéric II (1245).

Toutefois le mouvement de progression que suivait la royauté ne s'arrêta pas pendant les préparatifs de la croisade. Louis réunit à la couronne le comté de Macon qu'il acheta en 1245, et l'année suivante, son frère Charles d'Anjou épousa Béatrix, la quatrième fille de Rayindad Bérenger comte de Provence, que ce dernier avait désignée pour son héritière. Louis IX se désista en faveur de son frère des droits qu'il pouvait tenir de sa femme Marguerite, fille aînée de Raymond Bérenger, et pat sa fermeté fit taire les prétentions du comte de Toulouse et du roi d'Aragon, sur la main et la fortune de Béatrix. Charles d'Anjou passa trois mois dans ses nouvelles possessions, et donna dès lors des preuves de son orgueil et de son impitoyable dureté.

Après avoir tenté inutilement de fléchir Innocent IV en faveur de l'empereur Frédéric, fait des restitutions qui mettaient en repos sa conscience, et confié la régence dit royaume à sh mère, Louis IX s'embarqua pour la Palestine, le 25 août 1249. (Voyez le chapitre LIII.) Pendant cette malheureuse expédition, le royaume fut troublé par un soulèvement populaire, qui avait pris rapidement un caractère dangereux. La nouvelle des désastres et de la captivité du roi avait fait naître en France l'incrédulité, puis la consternation. Le peuple des campagnes s'était ému : ces pastoureaux, comme on les appelait, croyaient qu'ils allaient délivrer le roi. Ils s'armèrent et partirent en foule. La reine Blanche les protégea d'abord. Mais on s'aperçut bientôt que l'hérésie dominait dans cette multitude. Étouffées dans le Midi, les doctrines des Albigeois avaient gagné l'Italie et l'Allemagne : la Prusse, la Pologne, la Hongrie étaient le théâtre de croisades fréquentes, Sans que la cour de Boite parvînt à anéantir Ces associations mystérieuses. En France, les Pastoureaux reconnaissaient pour chef un Hongrois nommé Job, qu'Ili appelaient leur grand-maître. Ils se montraient les ennemis, des prêtres et tes massacraient. Amiens et Paris leur donnèrent passage. A Orléans, ils étaient cent mille. Dans cette dernière ville, plusieurs clercs furent tués par eux. La régente s'effraya, et envoya contre les. Pastoureaux ce qui restait de noblesse en France : on eut bon marché de ces bandes déjà dispersées, et dont l'enthousiasme farouche avait dégénéré en brigandages et en cruautés. Devant Bordeaux, le comte de Leicester, gouvernant pour Henri III, menaça de sortir et de les écraser si elles ne se retiraient au plus vite. Tout fut exterminé. Les maladies en tuèrent plus que la guerre (1251).

L'année suivante (1252), mourut Blanche de Castille, après avoir signalé la fin de son administration en protégeant les habitants de Chatenay contre les rigueurs des chanoines de Paris. Elle fut enterrée près de Pontoise, à Maubuisson, abbaye qu'elle avait fondée. Saint Louis reçut à Jaffa cette triste nouvelle. Le roi d'Angleterre paraissait mettre à profit l'absence prolongée du monarque français. Il lui fallut quitter à regret la Palestine. Son premier soin à son arrivée (1254) fut de publier une ordonnance qui réformait les abus et poursuivait les Juifs et les usuriers. Il s'occupa ensuite de maintenir ou de rétablir la paix entre les seigneurs en défendant les hostilités privées. Sa piété austère fervente lui faisait adopter la règle des frères-prêcheurs ; il fut un moment sur le point de quitter le trône pour le cloître. Toutefois il ne perdait point de vue les intérêts et le bonheur de ses sujets : s'il était grand comme homme et comme chrétien, il l'était véritablement aussi comme roi.

Cette âme sévère et scrupuleuse pour elle-même, qui s'imputait comme un péché tout désordre public, fut sans cesse préoccupée des restitutions qui lui semblaient équitables. Depuis son retour, le pieux monarque avait envoyé dans toutes les provinces des commissaires chargés de réparer les torts que les particuliers pouvaient avoir éprouvés, non-seulement sous son règne, mais sous les règnes précédents. Comme il était difficile de retrouver les enfants ou les héritiers de ceux dont on avait pris le bien injustement, une bulle du pape Alexandre IV (1257) autorisa Louis IX à distribuer aux pauvres les biens qu'il ne savait à qui restituer. Dans ses rapports avec l'Angleterre, il témoignait la même inquiétude. Il eût rendu la Normandie, si son conseil et ses barons l'eussent permis. Les réclamations de Henri III le troublaient fortement. Enfin, eu 1259, le traité d'Abbeville convertit en paix définitive la trêve de Bordeaux qui avait été précédemment renouvelée pour trois ans. Louis IX, malgré l'opposition de tous, restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le Limousin, l'Agenois et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à condition qu'Henri renoncerait à tous ses droits sur la Normandie, la Touraine, l'Anjou, le Maine et le Poitou. Henri III vint à Paris, et fit hommage au roi de France en qualité de duc de Guienne ; mais les provinces cédées ne pardonnèrent pas à Louis une restitution faite malgré elles, et quand il fut canonisé, elles refusèrent longtemps de célébrer sa fête.

En Angleterre, ce traité, auquel les barons anglais avaient cependant contribué, fut un prétexte de nouvelles plaintes. Le roi Henri III fut accusé de sacrifier les droits du royaume, comme il prodiguait les ressources de l'État. Cependant le soulèvement de 1262 tint à des causes plus importantes. (Voir ci-après le règne de Henri III.) La guerre allait éclater, lorsque les deux partis s'en remirent à l'arbitrage de saint Louis. Le roi jugea avec une équité incontestable dans cette circonstance importante. Entouré de son conseil, il déclara qu'il fallait obéir aux puissances, sans déroger néanmoins aux privilèges, chartes, libertés et coutumes antérieurs aux statuts d'Oxford (1264). C'était maintenir la grande charte, en annulant les empiétements que l'assemblée d'Oxford avait faits sur le pouvoir royal. Mais cette décision ne terminait rien, puisqu'elle replaçait la querelle au même point.

Les querelles du roi anglais avec ses barons n'inspiraient en France qu'un médiocre intérêt. Tous les esprits étaient préoccupés des négociations du pape Clément IV avec Charles d'Anjou. Le pontife avait offert d'abord au roi lui-même, pour un de ses fils, les dépouilles de la maison de Souabe. Louis IX refusa pour son fils, mais ne put empêcher son frère d'accepter les offres de la cour romaine. Il fallut que le pape lui représentât Manfred comme un impie, qui mettait toute sa confiance dans les Sarrasins établis à Lucéra, pour que sa répugnance fût vaincue, et qu'il consentit à ce que la croisade fût prêchée en France (1264).

Charles d'Anjou, tout en cédant à sa propre ambition, fut entraîné par l'orgueil de sa femme Béatrix, qui s'indignait de n'être que comtesse. Cet homme sombre et dur ne s'était maintenu en Provence, depuis son retour d'Égypte, que par la violence et les supplices. Il avait trouvé Arles, Avignon, Marseille, révoltées contre lui ; la banlieue d'Arles fut dévastée, la ville étroitement bloquée, cette grande commune anéantie ; Avignon eut peur et se soumit ; Marseille eut le plus à souffrir. Elle obtint une capitulation favorable, bientôt violée par les agents du comte. Un nouveau soulèvement fut réprimé, malgré les secours que fournissaient aux Marseillais les habitants de Montpellier. Charles d'Anjou enleva à Marseille sa richesse et son indépendance. Il ne traita pas moins durement les châtelains et les seigneurs qui l'avaient soutenu contre la ville (1252-1257). Son autorité ainsi affermie lui permit donc de tenter la conquête du royaume de Naples. (Voir le chapitre XLIV.)

Cependant l'Asie était dévastée par le terrible conflit des Mameluks et des Mongols. Le soudan d'Égypte Bibars-Bondochar prenait successivement presque toutes les villes chrétiennes. D'atroces supplices punissaient ceux qui ne voulaient pas renier leur foi. Les malheurs des Chrétiens engagèrent saint Louis à prendre la croix, sans que rien pût le détourner d'un projet qu'il nourrissait depuis longtemps (voir le chapitre LIII), et il alla mourir misérablement sous les murs de Tunis (1270). La mort de saint Louis plongea la France dans la désolation : jamais roi ne fut plus aimé de ses sujets ; jamais roi ne fut plus digne de leur amour. Il unissait les qualités d'un héros aux vertus d'un saint. « Louis IX, dit Voltaire dont le témoignage ne saurait être ici suspect, paraissait un prince destiné à réformer l'Europe, si elle avait pu l'être ; à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte ; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux ; il D'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu. »

GOUVERNEMENT DE SAINT LOUIS. — Ainsi que Philippe-Auguste, Louis IX fut toujours dominé par le désir de substituer l'empire de la raison à celui de la force, la loi à la violence. Pour compléter l'œuvre de son aïeul, il entreprit de consolider la grandeur matérielle et morale de la royauté par les formes adoucies de la législation romaine, et d'habituer les hommes à la considérer comme le centre commun des intérêts sociaux, comme le refuge des opprimés et la sauvegarde des droits de chacun. Mais, fidèle à ses idées de justice, il respecta l'organisation féodale, et ne craignit point de reconnaître aux vassaux le droit de résistance à l'autorité royale. Il serait donc contraire à la vérité de lui attribuer un plan systématique contre le pouvoir seigneurial. Cependant, comme en lui l'équité l'emportait sur le droit, quand derrière le droit il voyait un abus, il l'attaquait directement, non pour envahir le droit, mais pour supprimer le mal même.

Louis IX publia le code des coutumes féodales connues sous le nom d'Etablissements de Saint-Louis. Il modifia la Quarantaine-le-Roi (1245) et la rendit plus efficace par l'introduction de l'Asseurement[2]. L'interdiction absolue des guerres privées devint, en 1257, obligatoire pour tout le royaume ; mais cette réforme salutaire eut longtemps à lutter contre les grands vassaux. Un autre abus de la société féodale, le combat judiciaire, fut profondément ébranlé par saint Louis. Ne pouvant interdire hors de ses domaines un usage passé dans les mœurs et con sacré par un sentiment religieux mal entendu, obligé même de le permettre en certains cas, il voulut au moins ouvrir une voie à l'action légale. « Si aucun, dit-il dans ses Établissements, veut fausser jugement en pays là où faussement de jugement affiert, il n'y aura pas de bataille, mais les clameurs, les répons et autres errements du plaid seront rapportés en notre cour. » La cour du roi allait devenir le refuge de tous ceux qui ne voulaient plus remettre leur cause au hasard ou à la force. Saint Louis préparait ainsi l'influence qu'obtint bientôt le droit d'appel confine d'abus. Dans les cas où il permit le duel, il voulut que te gentilhomme combattit à pied le roturier, quand le gentilhomme serait l'appelant. S'il s'agissait de crimes qui entraînassent la peine capitale, le vaincu était toujours puni de mort.

Louis IX limita les prérogatives des baillis, et confia à d'autres officiers les emplois de finances. Les sénéchaux et les baillis restèrent presque exclusivement chargés des fonctions judiciaires, et les prévois correspondirent directement avec le souverain sans l'intermédiaire des baillis. Saint Louis, dans l'ordonnance de 1254, prit aussi des mesures utiles pour maintenir l'impartialité des magistrats et pour assurer la bonne administration de la justice.

A mesure que la justice se dégageait des pratiques féodales par l'introduction des preuves écrites et des preuves par témoins, à mesure qu'elle acquérait un caractère d'universalité, il devenait plus nécessaire de créer, près des sénéchaux et des baillis, des agents particuliers, chargés de représenter le roi au nom de la société entière. Ces officiers, appelés procureurs du roi (actores regis), donnèrent naissance à la magistrature, connue depuis sous le nom de ministère public. Cette charge difficile fut primitivement remplie par une classe d'hommes qui commence à jouer, au treizième siècle, un rôle important dans l'histoire politique de l'Europe. Ces nouveaux clercs, formés par l'étude du droit romain, et désignés communément sous le nom de légistes, tendent, comme les jurisconsultes de l'Empire, à établir l'égalité de tous au profit d'un même pouvoir, celui du roi. Aussi la royauté les prend pour ses conseillers. Ils multiplient les appels, et les cas royaux. Sans inventer ni dénominations ni formes nouvelles, ils battent en brèche la féodalité avec le droit romain. Sous saint Louis, la principale cour de justice était le parlement des barons qui jugeait les causes du roi et lui servait de conseil. Vers 1251, saint Louis le rendit ambulatoire, c'est-à-dire suivant partout le roi, et y admit bientôt les conseillers clercs ou chevaliers de justice.

L'influence des légistes parait clairement dans les Établissements de Saint-Louis, pour qui les pandectes sont, pour ainsi dire, l'évangile légal, ainsi que dans les règlements des métiers rédigés par Étienne Boileau, prévôt des marchands. Ces règlements, qui cherchent 4 prévenir la fraude sous quelque forme qu'elle se produise et qui la punissent sévèrement, indiquent la grande extension du commerce 4 cette époque, et les progrès que le peuple a faits vers la richesse et la liberté.

Ce fut dans les mêmes vues de prospérité publique que saint Louis s'occupa activement de réformer les abris et les vexations auxquels les monnaies donnaient lieu. Il ordonna que la monnaie des seigneurs ne porterait jamais la même empreinte que la monnaie du roi. Il voulut que les monnaies royales eussent cours, non-seulement dans ses domaines, mais dans ceux où on n'en battrait pas, et qu'elles fussent toujours reçues concurremment avec celles des seigneurs qui battaient monnaie. Il restreignit le droit de change, et veilla à ce qu'aucune altération ne se glissât dans les monnaies royales.

Quant à sa conduite envers les Juifs, les hérétiques et les blasphémateurs, elle rappelle celle de Philippe-Auguste, que Louis surpassa en sévérité. On a vu l'horreur qu'inspiraient les Juifs au moyen âge. Philippe-Auguste chassa et pilla les Juifs, enleva aux usuriers chrétiens une partie de leurs richesses, autorisa les persécutions contre les hérétiques. Louis IX commença par diminuer les dettes contractées envers les Juifs. En 1257, il leur ôta tous leurs biens. En 1268, il chassa les Lombards, les Cahorcins et les autres usuriers étrangers. Cependant, il reconnut les dettes, mais dispensa les débiteurs de payer les intérêts. Les usuriers français furent soumis à la fois au pouvoir séculier et aux tribunaux ecclésiastiques. Les blasphémateurs furent punis par des amendes, par une exposition publique, par la prison, selon la qualité des personnes et la gravité du crime. On assure même qu'en cas de récidive, le blasphémateur devait avoir la langue percée d'un fer rouge. Les incrédules convaincus étaient condamnés au supplice du feu. Les hérétiques pouvaient être recherchés même après leur mort. Cette législation rigoureuse est conforme à l'esprit du temps, et quel que soit le génie de Louis IX, on ne peut exiger dans un caractère si religieux l'absence de préjugés qu'il s'était fait un devoir de respecter.

Du reste, quand il dut maintenir l'indépendance de sa couronne et les intérêts de l'église gallicane à l'égard de la cour romaine, il montra que la piété du chrétien n'excluait pas en lui la fermeté qui convient à un roi. Il promulgua, en 1269, la fameuse ordonnance connue sous le nom de Pragmatique-Sanction, et dont voici les principaux articles : Les prélats des églises de notre royaume, patrons et collateurs ordinaires des bénéfices, jouiront de leur droit et conserveront leur juridiction. Les églises cathédrales et autres pourront faire librement leurs élections. — Nous ordonnons que le crime de simonie qui infecte l'Église soit absolument banni du royaume. — Nous défendons de lever les très lourds fardeaux d'argent dont notre royaume est malheureusement appauvri et que la cour romaine a coutume d'imposer sur les églises, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante, et de notre exprès consentement et de celui des églises de France. — Nous approuvons et confirmons par ces présentes les libertés, franchises, immunités, droits et privilèges accordés par les rois de France nos prédécesseurs ou par nous aux églises, monastères et personnes religieuses de notre royaume.

Le mouvement communal, puissamment secondé par les quatre prédécesseurs de saint Louis, parait s'arrêter à ce prince. A part la charte d'Aigues-Mortes, il n'y a point sous son règne création de nouvelles communes. S'il a mérité le nom de second père des communes, c'est surtout par la bonne administration qu'il chercha à y établir, par la révision de plusieurs règlements communaux, par la restriction des dépenses que faisaient les maires et les notables pendant les voyages entrepris dans l'intérêt de la commune. Loin de limiter le pouvoir communal, saint Louis l'accepta comme un fait accompli et songea même à donner à ce pouvoir des représentants réguliers. Fondateur des libertés publiques, il voulut introduire dans la France proprement dite les assemblées d'états qu'il avait trouvées établies depuis un temps immémorial dans ses nouveaux domaines du Languedoc, et appela les députés de quelques villes au conseil des barons en 1256 et 1262. Son respect pour les franchises des villes parait clairement dans les instructions qu'il donnait à son fils : « Plus elles seront libres, disait-il, plus tes ennemis redouteront de t'assaillir[3]. »

 

ANGLETERRE. — HENRI III (1216-1272). — La mort de Jean, l'abdication et le départ de Louis, rendirent enfin quelque repos à l'Angleterre[4]. Mais Guillaume, comte de Pembroke, dont le courage et l'habileté avaient fait triompher la cause de l'héritier légitime du trône, survécut peu à l'expulsion des Français, et sa mort exposa le pays à de nouveaux troubles (1219). « En effet, le jeune roi était d'un caractère tout-à-fait opposé à celui de son père : à mesure que ses facultés se développaient, il annonçait de la douceur, de la clémence et de l'humanité : il promettait d'être affable et bienveillant pour ses inférieurs ; mais il paraissait ne devoir posséder aucune des qualités propres à le rendre redoutable à ses gluerais. Dépourvu d'activité et de vigueur, il semblait peu fait pour la guerre et n'était nullement capable de conduire une armée : peu mea à la défiance et an soupçon, il était facile à tromper, Un roi doué d'un caractère aussi doux et en même temps aussi faible, était peu propre à tenir les rênes d'un gouvernement tel que celui de l'Angleterre à cette époque où chaque ordre de l'état aspirait à l'indépendance et s'efforçait de s'affranchir de l'autorité royale[5]. »

Pierre Desroches, évêque de Wincester, et le grand justicier Hubert du Bourg remplacèrent le comte de Pembroke ; mais la rivalité ouverte des deux régents paralysa l'action de l'autorité royale et augmenta l'audace des barons qui refusèrent de rendre les châteaux de la couronne dont ils s'étaient emparés pendant les troubles précédents. Non contents de résister aux sommations de Hubert du Bourg, ils s’avancèrent en armes sous les murs de Londres qu'ils tentèrent vainement de surprendre, et essayèrent, quelque temps après, d'enlever le jeune roi. Dans ces circonstances difficiles, les ministres eurent recours à l'intervention de l'Église. Les barons, menacés par le légat Pandolfe et les prélats anglais, d'une sentence d'excommunication, se soumirent enfin et rendirent les forteresses royales, dont le nombre s'éleva, dit-on, à plus de mille[6] (1223).

Les libéralités des deux derniers princes avaient épuisé toutes les ressources du trésor. Le jeune roi, pressé par la nécessité, demanda des subsides qui lui furent accordés après une longue hésitation, et après qu'Henri III eut ratifié les deux chartes octroyées par son père. Débarrassé d'un compétiteur importun, Hubert gouverna sans contrôle Pendant plusieurs années. Mais les immenses richesses qu'il amassait par des concussions de toute espèce devaient donner à ses ennemis des armes pour le renverser. Une expédition malheureuse contre la France (1225 — voir le règne de Louis VIII) porta le premier coup à son crédit, et le retour de Pierre Desroches, que le roi reçut avec affection, fut 1e signal de sa chute. Sommé de rendre compte de l'administration des domaines royaux, des subsides et amendes payés à l'échiquier depuis le jour de son élévation à la place de grand-justicier, et condamné sans avoir été entendu, il fut dépouillé de ses biens, puis enfermé au château de Pembroke dans le pays de Galles.

Son rival et son successeur, Pierre Desroches, appela à la cour une foule de Poitevins ses compatriotes, et l'on vit de nouveau les grands offices de la couronne et les dignités civiles confiés à des étrangers. L'alarme se répandit parmi les barons qui prirent les armes. Mais l'adroit ministre dissipa leur ligue, en jetant parmi eux la division. Les chefs tes plus puissants se soumirent, et les biens de ceux qui persévérèrent dans la rébellion enrichirent les Poitevins. Pierre Desroches, vainqueur de la noblesse, fut renversé par le clergé qui ne pouvait lui pardonner son origine. Cédant aux vives remontrances d'Edmond Rich, archevêque de Cantorbéry, Henri III chassa du royaume l'évêque de Winchester et ses créatures. Le mariage du roi avec Éléonore, fille du comte de Provence[7] (1236), attira en Angleterre des Provençaux qui remplacèrent les Poitevins, et furent les objets de l'imprudente libéralité du monarque. Le trésor fut bientôt épuisé. Pour satisfaire à l'insatiable avidité de ses nouveaux favoris, le roi révoqua tous les dons faits sous les trois règnes précédents.

En 1230, Henri III avait fait en France une expédition qui avait augmenté ses embarras financiers. Il fut rappelé sur le continent par l'ambitieux comte de la Marche son beau-père. Vaincu par Louis IX au pont de Taillebourg, ainsi que sous les purs de Saintes, il revint couvert de honte en Angleterre (1242). Les exigences de la cour romaine accrurent encore le mécontentement public. Depuis que Jean s'était déclaré vassal du Saint-Siège, le pape traitait les rois d'Angleterre en suzerain, donnant l'investiture des bénéfices et des évêchés à des Italiens et à des Français, et cela, avec si peu de mesure, que le chapelain du roi possédait à lui seul sept cents bénéfices. Non content de lever le dixième des revenus ecclésiastiques, le papa exigeait la régale, le denier de saint Pierre, réclamait l'héritage des ecclésiastiques morts intestats, et les dépouilles des usuriers ; tout l'argent d'Angleterre passait à Rome (1242-1252).

Vers cette époque, Innocent IV offrit la couronne de Sicile à Richard de Cornouailles, frère de Henri. Sur son refus, Henri l'accepta pour son second fils Edmond, et s'engagea à subvenir aux frais de l'entreprise. Appauvri par ses folies munificences, le roi demanda des subsides au grand conseil. Prélats et barons, tous refusèrent. Si le roi et le pape m'arrachent la mitre du front, dit l'évêque de Londres, je la remplacerai par un casque. Cependant, malgré sa fermeté, le clergé se vit forcé de contribuer à une dépense absurde. Les barons ne consentirent à fournir des subsides qu'à condition que le roi leur accorderait satisfaction entière, et donnerait aux deux chartes une consécration solennelle[8] (1253).

Cette confirmation nouvelle eut lieu avec un grand appareil. Mais le roi, à peine en possession de l'argent qu'il avait demandé, oublia ses promesses, et ne s'en ressouvint qu'au moment où il eut besoin de nouveaux subsides[9]. Il retomba donc sous l'influence des étrangers parmi lesquels on remarquait Pierre et Boniface de Savoie oncles de la jeune reine, Guillaume de Valence, et les autres frères utérins du roi[10]. Bientôt les barons et les prélats d'Angleterre ligués entr'eux réclamèrent avec violence l'expulsion des favoris et l'exécution rigoureuse des chartes. « Une chose bizarre, dit M. Aug. Thierry, c'est que cette fois la ligue formée pour détruire l'influence étrangère fut commandée par un étranger, Simon de Montfort, français de naissance et gendre du roi (1258). Son père avait acquis une grande réputation militaire et d'immenses richesses à la croisade contre les Albigeois, et lui-même ne manquait ni de talent ni d'habileté politique. »

Les conjurés ayant à leur tête le comte de Leicester, Simon de Montfort, se présentèrent tout armés dans le grand conseil convoqué à Westminster (mai 1258). « En voulez-vous à ma vie ? s'écria le roi. — Non, répondit Roger Bigod, nous demandons justice et réparation des torts qu'on nous a faits. S'il en est ainsi, reprit le roi, je suis prêt à vous donner toute satisfaction possible, une assemblée sera convoquée à Oxford, et nous aviserons à la réformation de l'État. »

« A l'approche de la fête de saint Barnabé (1258), les seigneurs et les nobles de la terre se rendirent au parlement qui devait se tenir à Oxford, et ordonnèrent à tous ceux qui leur devaient service militaire d'y venir avec eux prêts à combattre comme s'ils avaient à défendre leurs corps contre des attaques ennemies. En effet, ils craignaient grandement qu'une guerre intestine ne s'élevât, et que le roi, avec les Poitevins ses frères, n'appelât les étrangers à son aide contre ses sujets naturels. Aussi les seigneurs se prémunirent en faisant garder soigneusement les ports de mer. Le parlement étant ouvert, ils exigèrent très-expressément que le seigneur roi observât fidèlement la charte des libertés d'Angleterre ; ils exigèrent de plus qu'on leur nommât un justicier, qui rendit également justice aux riches et aux pauvres. Ils voulurent que le seigneur roi les consultât avec la ferme résolution de suivre leurs conseils. Ils jurèrent, en engageant leur foi et en étendant leurs mains droites, qu'ils poursuivraient leur entreprise, dût-il leur en coûter la perte de leur argent, de leurs terres et même de la vie, à eux et aux leurs. Le roi, reconnaissant la vérité de ces remontrances, jura solennellement de se conformer à leurs conseils, et Édouard, son fils, fut astreint au même serment[11]. »

Vingt-quatre commissaires, nommés conjointement par le roi et par l'assemblée, et présidés par Leicester, furent chargés de reformer l'état, et disposèrent à leur gré des grands offices du royaume. Presque tous les parents et partisans du roi en furent exclus. Loin de résigner l'autorité dont ils avaient été investis temporairement, les réformateurs parurent déterminés à la conserver, alléguant pour prétexte qu'ils étaient les défenseurs du peuple contre un monarque perfide. Bientôt l'autorité royale fut anéantie, le parlement lui-même fut affaibli, puisque dans l'intervalle des sessions douze des vingt-quatre commissaires étaient revêtus de toute la puissance parlementaire. Une oligarchie funeste menaçait de s'élever sur les ruines de la royauté et des libertés publiques.

Trop puissant pour rester sujet, Leicester aspirait secrètement au trône. Son ambition démesurée alarma ses collègues. D'un autre côté, les chevaliers provinciaux qui se réunissaient régulièrement dans une salle séparée, ne craignirent point d'accuser, devant l'assemblée principale des barons, les commissaires d'oublier l'intérêt général pour, ne songer qu'à leur fortune et à leur puissance. Ils supplièrent le prince Édouard, fils aîné de Henri, de se mettre à la tête de la nation et de combattre des ambitieux également ennemis du peuple et du roi. Le jeune prince, dont l'esprit et le courage donnaient les plus brillantes espérances, répondit : « Qu'il avait juré les statuts d'Oxford, et qu'il ne trahirait pas son serment. » Toutefois il somma les commissaires de remplir leurs engagements, les menaçant de l'opposition la plus énergique, s'ils outrepassaient les bornes de leur mission (1262). Cette menace n'effraya que médiocrement les barons qui, par des délais calculés et sous différents prétextes, conservèrent le pouvoir malgré les murmures du peuple[12]. Dans cette extrémité, Henri III eut recours à l'intervention du pape, qui le releva du serment prêté aux statuts d'Oxford, et menaça d'excommunier ses adversaires. Fort de cet appui, le roi se détermine à recommencer une lutte dans laquelle il doit avoir pour lui le peuple et le clergé. Il convoque un Conseil national, où il déclare la résolution de mettre fin à une usurpation humiliante pour la couronne et tyrannique pour la nation. Puis il s'empare de la Tour où est déposé le trésor public, fait fermer les portes de Londres, et somme tous les sujets loyaux et fidèles de se ranger autour de lui. De leur côté, les barons lèvent des troupes, sans pouvoir empêcher. Henri III de reprendre l'exercice de l'autorité, et de changer tous les hauts fonctionnaires. Deux parlements essaient, mais en vain, de réconcilier le roi avec les barons. Enfin la guerre éclate. Après des succès balancés, les deux partis conviennent de prendre pour arbitre saint Louis. La cause est débattue à Amiens, en présence des états-généraux. Après une longue délibération, Louis IX rend la sentence suivante : « Les statuts d'Oxford doivent être annulés comme attentatoires à l'autorité royale : le roi rentrera dans la possession de tous ses châteaux, et nommera à tous les emplois. Une amnistie pleine et entière sera accordée : les chartes et privilèges octroyés à la nation avant l'assemblée d'Oxford seront confirmés (1264). »

Mais les barons mécontents refusèrent de se soumettre à une décision qui replaçait la querelle au point de départ. La guerre civile se ralluma donc avec une nouvelle violence. Les provinces de Cornouailles et de Devon étaient dévouées au roi ; mais le parti des barons balançait les forces des royalistes dans les comtés du centre, et dominait dans les cinq ports ; et tandis que les aldermans et les principaux citoyens de la capitale demeuraient fidèles au roi, le maire de Londres, créature de Leicester, soulevait pour lui la populace. Les juges du banc du roi et les barons de l'échiquier furent jetés en prison. Les marchands et les banquiers étrangers furent pillés, et les malheureux Juifs dépouillés et massacrés.

Sur ces entrefaites, Henri III et le prince Édouard ayant appelé sous la bannière royale tous les tenanciers de la couronne, assiégèrent et prirent les villes de Northampton, de Leicester, de Nottingham et firent prisonnier Simon, fils aîné de Montfort. Le comte de Leicester marcha contre le roi à la tête d'une armée nombreuse : parvenu à deux milles de Lewes, dans le comté de Sussex, il envoya à Henri III un message, dans lequel il protestait de sa fidélité et de celle de ses compagnons, ajoutant qu'ils n'avaient pas pris les armes contre leur souverain légitime, mais contre les mauvais et perfides conseillers de la couronne. Henri III ne répondit que par un défi public à cette nouvelle insulte, et traita Montfort et ses adhérents de meurtriers et de parjures. Après avoir observé des formes que le droit féodal rendait indispensables, Montfort se prépara au combat, et, comme s'il se fut agi d'une croisade contre les infidèles ou les hérétiques, il ordonna à chaque soldat de mettre sur ses épaules et sur sa poitrine une croix blanche (1265). L'armée royale s'avança partagée en trois divisions ; le prince Édouard, à l'aile droite ; Richard, frère du roi, à l'aile gauche ; Henri III, au centre. Édouard charge avec fureur les milices de Londres, commandées par Nicolas Seagrave, les culbute, les disperse ; mais tandis qu'il les poursuit et en fait un grand carnage, Leicester, profitant de cette imprudence, attaque vivement la gauche et le centre qu'il met en déroute. Henri III, Richard et les principaux chefs sont faits prisonniers. Édouard, qui est enfin revenu sur ses pas, essaie vainement de délivrer son père, renfermé dans le château de Lewes. Abandonné de presque tous ses soldats, il est obligé de conclure avec les barons le traité désigné sous le nom de compromis de Lewes (15 mai 1265). Il fut convenu que les prisonniers faits des deux côtés seraient rendus ; que les statuts d'Oxford, remis en vigueur, seraient révisés par le parlement ; qu'on s'en rapporterait à la décision de certains arbitres[13], en cas de dissidence ; que les princes Édouard et Henri, fils de Richard, seraient retenus en otages, comme garants des intentions pacifiques de leurs pères.

La journée de Lewes livra à Leicester toute la famille royale. Au lieu de rendre la liberté à Richard, dont il redoutait le caractère hardi et entreprenant, il le renferma dans le château de Wallingford. Édouard et son cousin furent relégués dans la citadelle de Douvres. Quant au roi, devenu l'instrument commode d'une ambition insatiable, il fut traité avec toutes les marques extérieures du respect. Les partisans de Leicester eurent seuls la permission de porter des armes. Tous les gouverneurs des châteaux et les officiers de la maison du roi furent changés. Simon de Montfort fit signer au roi une ordonnance, qui instituait dans chaque province des conservateurs, chargés de maintenir les statuts d'Oxford et les privilèges du peuple.

Dans le parlement du 23 juin 1265, le roi nomma un comité composé de Leicester, de Glocester et de l'évêque d'Exeter. Ce comité devait désigner neuf seigneurs, aux mains desquels serait remise l'administration générale du royaume. « Ce conseil, dit Lingard, reçut des pouvoirs très-étendus, qui s'exerçaient sans contrôle, quand le parlement n'était point assemblé. Outre l'autorité ordinaire, il avait la nomination de tous les officiers publics, de ceux de la maison du roi, et de tous les gouverneurs des châteaux royaux. Trois des neuf commissaires étaient chargés de rester constamment près de la personne du roi. Ils devaient tous se réunir pour les objets de grande importance. Jusqu'ici le comité originaire semblait avoir été oublié ; mais on arrêta que, lorsque le conseil serait assez divisé d'opinions, pour qu'on ne pût obtenir l'assentiment des deux tiers, la question serait réservée à trois électeurs, qui rendraient leur décision. Artifice par lequel Leicester et ses deux collègues étaient investis de l'autorité souveraine. »

Malgré le succès de ses audacieuses tentatives, Simon de Montfort n'était pas sans crainte sur le maintien de son usurpation. La triste position de Henri III avait intéressé vivement plusieurs princes. Louis IX préparait contre les barons anglais un armement formidable. La reine Éléonore, réfugiée sur le continent, voyait accourir sous la bannière royale qu'elle avait arborée à Hamme, en Flandre, une foule de guerriers renommés. Le pape lançait les foudres de l'Église contre Leicester et ses adhérents. Montfort, qui avait en même temps à se défendre contre les attaques du dehors, contre les royalistes demeurés en Angleterre, et même contre plusieurs barons jaloux et fatigués de son despotisme, convoqua un parlement composé presque exclusivement des barons et des prélats qui lui étaient dévoués. Pour attacher le peuple à sa cause, il voulut que chaque comté fût représenté par deux chevaliers, et chaque cité ou bourg par deux députés. Telle est l'origine de la représentation communale[14].

Mais l'opposition qu'il rencontra dans le parlement, et la sourde fermentation du peuple lui firent voir que sa puissance était assise sur des bases peu solides. Pour ramener ou ménager les esprits, il rendit au prince Édouard une liberté apparente. Sur ces entrefaites le comte de Glocester, jaloux d'un pouvoir que Leicester ne voulait point partager avec lui, se retira dans ses domaines, sur les frontières du pays de Galles, fortifia ses châteaux, reçut sous son drapeau tous les exilés et embrassa ouvertement la cause royale. Leicester marcha contre le rebelle, traînant après lui le roi et son fils, dont la présence semblait légitimer cette expédition. Mais le prince Édouard, ayant trompé la vigilance des agents de Simon, parvint à s'échapper, et forma une petite armée grossie chaque jour par les royalistes et les mécontents : la valeur bien connue du prince, les souffrances du peuple, l'appui de Glocester donnèrent bientôt au parti du roi une grande supériorité. Leicester, qui voyait lui échapper une puissance si péniblement acquise, résolut de tenter un coup décisif. Il ordonna à son fils de lui amener des renforts. Mais Édouard, averti par une femme nommée Margot, qui, sous des habits d'homme, jouait le rôle d'espion, partit de Worcester dans la soirée et arriva à Kenilworth le matin suivant, au lever du soleil (1er août 1265). Douze bannerets qui habitaient le prieuré furent surpris au bain. Le fils de Montfort se sauva presque nu dans le château. Le même jour, Leicester traversa la Savern à gué, et, ignorant le sort de son fils, marcha sur Evesham, en se dirigeant vers Kenilworth par la rive gauche du fleuve. Édouard, qui était revenu à Worcester, prit la route de Bridgenorth. C'est alors qu'il passa la rivière à Claine, et rencontra l'armée du comte. Après un combat long et sanglant, les troupes de Leicester furent dispersées. Son corps, trouvé parmi les morts, fut livré à d'indignes outrages[15].

La journée d'Evesham rendit à Henri III un pouvoir dont il ne tarda point à abuser. Il avait juré, dit-on, de détruire de fond en comblé la ville de Londres, qui s'était toujours déclarée pour ses ennemis. Mais fléchi par la soumission des habitants, il se contenta de lui enlever l'élection de ses magistrats, et de la frapper d'une contribution énorme. Les biens des partisans de Leicester furent confisqués. Le fils de Simon de Montfort, qui s'était fortifié dans l'fie d'Axholm, Adam de Gourdon, réfugié dans les forêts du Hampshire avec une foule de proscrits, l'île d'Ély, dernier asile des mécontents, occupèrent pendant deux ans les armes de l'infatigable Édouard, qui fit triompher partout l'autorité royale (1265-1267). En vain le comte de Glocester, se croyant mal récompensé de ses services, souleva contre Henri les habitants de Londres ; menacé par une armée nombreuse, il implora et obtint son pardon, grâce à la médiation du roi des Romains.

La tranquillité était enfin rétablie dans le royaume. Entrainé par l'amour de la gloire, l'esprit de chevalerie, et le généreux enthousiasme qui poussait vers la Palestine les plus braves guerriers, Edouard résolut de prendre part à l'expédition que Louis IX préparait contre les Infidèles[16]. Il s'embarqua donc, le 27 mai 1270, à la tête d'une brillante armée, emmenant avec lui plusieurs chefs puissants, dont la turbulence aurait pu rallumer la guerre civile. Mais le prince s'était à peine éloigné de l'Angleterre, que les barons, abusant de la faiblesse du vieux roi, excitèrent de nouveaux troubles et opprimèrent le peuple. Des brigands désolaient impunément les provinces : partout l'autorité royale était méconnue et outragée. La mort de Richard[17] rendit la position de Henri III plus embarrassante. Il adressa à son fils les lettres les plus pressantes pour hâter son retour ; mais il ne devait plus le revoir. Sentant sa fin prochaine, il manda le comte de Glocester et lui fit jurer de maintenir la paix du royaume, et de défendre les droits de son fils. Il expira la nuit même (2 avril 1272).

« Ainsi mourut Henri, dans la soixante-sixième année de son âge et la cinquante-septième de son règne, qui fut le plus long de tous ceux qu'offrent les annales de l'Angleterre. Ce prince était plus fait pour la vie privée que pour la vie publique. Sa facilité, sa simplicité et sa douceur lui auraient assuré, dans un rang médiocre, le bonheur qu'il ne put obtenir sur le trône. C'est cependant des malheurs de ce règne, et de la faiblesse de ce prince que résulta pour le peuple anglais la liberté, ce bien inappréciable qu'il sut conserver sous le sceptre des fiers et impérieux monarques qui succédèrent à Henri III. L'esprit d'indépendance se répandit insensiblement dans la nation entière... Ainsi tous les malheurs que le peuple eut à supporter par les discordes civiles, doivent être considérés sans trop de regret, si l'on songe aux avantages qui lui furent assurés par l'établissement de la liberté[18]. »

 

FRANCE. — PHILIPPE III (1270-1285). — En revenant de la croisade de Tunis, la flotte qui ramenait Philippe III en France fut assaillie d'une violente tempête. Plusieurs milliers de croisés périrent dans les flots : les débris des vaisseaux allèrent se perdre sur les rochers de la Calabre, et Charles d'Anjou n'eut pas honte d'invoquer contre ses compagnons d'armes l'odieux droit de bris qui donnait au seigneur tout ce que la mer jetait sur ses cotes. Et cependant cette triste expédition ouvrait à la couronne de riches successions. La mort du comte de Nevers lui donnait le Valois et les terres d'Auvergne ; celle d'Alphonse de Poitiers et de sa femme Jeanne de Toulouse, le Poitou et le reste de l'héritage des Raymond (1271). Le Comtat Venaissin, qui en faisait partie, en fut encore une fois distrait en faveur du Saint-Siège. Henri de Champagne, roi de Navarre, succomba en 1274, quatre ans après la mort de son père, Thibaut V, mort à son retour de Tunis. Il laissait une fille unique, âgée de trois ans, qui fut conduite par sa mère à la cour de Philippe. Ce prince la fiança au second de ses fils, pour enlever la Navarre à l'influence de l'Aragon ou de la Castille (1276). La prise et le pillage de Pampelune, l'abandon du roi de Castille, qui retira ses troupes, intimidèrent les Navarrais : ils reconnurent le gouvernement de la jeune reine, dont le mariage ne fut accompli qu'en l'année 1284. Ainsi, par la grande révolution qu'avait préparée la ruine des Albigeois, la maison de France arrivait jusqu'aux Pyrénées ; maîtresse de la Provence et de la Méditerranée, elle menaçait de Naples l'indépendance de l'Italie entière ; maîtresse des Pyrénées et de la Navarre, elle menaçait l'Aragon et la Castille. Elle enfermait de tous côtés la Guienne. L'Italie et l'Espagne s'unirent contre elle. Dans toutes les querelles, l'Angleterre prit toujours parti pour l'Espagne contre la France.

Pendant que Robert d'Artois prenait possession de la Navarre, Philippe-k-Hardi négociait auprès du roi de Castille, Alphonse X, pour assurer la couronne à ses neveux. Une fille de saint Louis, Blanche, avait épousé Ferdinand de Lacerda, fils aîné d'Alphonse. Après la mort de Ferdinand, les cortes de Ségovie déférèrent la couronne à Sanche-le-Brave, le vainqueur des Maures, au préjudice des fils de Ferdinand. Leur aïeul Alphonse, grand ami des légistes et plus occupé de l'étude de l'astronomie que des soins de la royauté, les soutenait avec une partialité qui ne pouvait l'emporter sur le vœu national. Les efforts de Philippe III, ses tentatives à main armée, ne peuvent rien contre la popularité de Sanche. Ses démarches auprès du roi d'Aragon, pour obtenir la liberté des enfants de Lacerda, ne font que rendre leur prison plus étroite. Pierre III se confédère intimement avec le successeur désigné d'Alphonse, qui implore contre son fils rebelle les secours du roi de Maroc. Cette alliance monstrueuse assure ta couronne à Sanche, qui devient roi sans obstacle, à la mort de son père (1284).

En même temps, la guerre éclatait directement entre ta France et l'Aragon. Le lundi de Pâques (1282) ; à l'heure de vêpres, les habitants de Palerme égorgent les Français et donnent un sanglant exemple suivi par plusieurs autres villes de la Sicile. Ce complot, tramé par l'infatigable activité du médecin Jean de Procida, a pour résultat d'embraser tout le Midi. Les Siciliens, effrayés des suites de leur cruelle vengeance, s'adressent au pape Martin IV, qui refuse avec indignation de leur pardonner. Leurs instantes prières décident enfin le roi d'Aragon, époux d'une fille de Manfred, à se porter l'adversaire de Charles d'Anjou. Les deux rivaux offrent de vider leur querelle dans un combat singulier, à Bordeaux. Pierre s'abstient d'y paraître, et Philippe-le-Hardi se déclare ouvertement pour son oncle. Aux Vêpres Siciliennes, il n'y avait eu que des Provençaux d'égorgés. L'année suivante (1283), le comte d'Alençon, frère du roi de France, avait été tué à Catane. Philippe, d'ailleurs, pensait qu'il était de son honneur de soutenir la cause de la branche capétienne de Naples ; et la donation que le pape venait de faire du royaume d'Aragon à Charles de Valois, son fils, ajoutait au ressentiment l'intérêt politique. Mais cette guerre, malheureuse pour la maison d'Anjou, le fut aussi pour la France. Le Calabrois Roger de Loria, avec les galères siciliennes et catalanes, fit échouer tous les efforts de Charles d'Anjou, qui vit avec rage, sans pouvoir l'empêcher, la destruction de sa flotte. Le fils da meurtrier de Conradin, fait prisonnier par Roger de Loria, échappa à la mort que lui réservaient les Siciliens, par la générosité de Constance, la fille de Manfred. Charles d'Anjou ne put survivre à la perte de la Sicile, et il mourut sans remords, avec ce même orgueil qui l'avait animé toute sa vie (1285).

Cette même année, Philippe-le-Hardi entrait en Aragon. Jayme d'Aragon, roi de Majorque, avait donné passage dans son comté de Roussillon à l'ennemi de sa famille. Maître d'Elne, le roi de France fit passer les habitants au fil de l'épée, pendant que Roger de Loria détruisait la flotte française sur les côtes de la Catalogué, et ordonnait le massacre des prisonniers. Philippe s'avança jusqu'à Girone qu'il prit d'assaut ; mais la difficulté de faire subsister une nombreuse armée dans ce pays aride et brûlant le détermina à opérer sa retraite. Harcelés sans relâche par les montagnards almogavares, épuisés par les maladies et par les privations, les Français regagnèrent à grand'peine Perpignan. : le roi lui-même, ramené en litière, expira dans cette ville (6 octobre).

Ce règne est remarquable à l'intérieur par quelques faits importants. Philippe III arrête les dissensions que les seigneurs avaient fait éclater dans le comté de Toulouse, et met en prison le comte de Foix (1272). Il étend et, confirme les ordonnances de son père sur les guerres privées ; il règle les fonctions des avocats, et leur impose des devoirs dont la violation entraîne des peines sévères. Par l'ordonnance de 1275 sur les amortissements, il agrandit les revenus de la royauté en favorisant les gens de main-morte. Cette ordonnance fit longtemps loi dans cette matière. On y reconnaît l'influence des légistes, dont la puissance augmente sous ce règne ; ce sont les légistes qui font déclarer inaliénable le domaine de la couronne ; ce sont eux qui adjugent au roi le comté de Poitiers, au préjudice de Charles d'Anjou. Ces hommes sortis du peuple qui vont détruire la chevalerie dans la personne des Templiers, et abaisser la papauté par l'humiliation de Boniface VIII, sont cependant jaloux d'être nobles ou de le paraître. Raoul, argentier du roi, obtient la première lettre d'anoblissement, en 1272. Mais les seigneurs se vengent quand ils le peuvent. En 1276, Pierre Labrosse, barbier de Louis IX, devenu le principal ministre de Philippe III, intente à la nouvelle reine Marie de Brabant une accusation sous laquelle il doit lui-même succomber. Il l'accuse d'avoir empoisonné Louis, fils aîné du roi et d'Isabelle d'Aragon. Une bénigne de Nivelle, en Flandre, consultée par le superstitieux Philippe, atteste l'innocence de la reine, et Labrosse est pendu à Montfaucon. Ce sera aussi le sort d'Enguerrand de Marigny, après la mort de Philippe-le-Bel. Le règne tyrannique de ce prince est l'apogée du pouvoir des légistes. En rétablissant le droit romain, en combattant les juridictions féodales par les chicanes et les procédures qu'eux seuls connaissent et dirigent, ils veulent aussi organiser la fiscalité romaine. Entre leurs mains, le gouvernement royal va réellement commencer ; l'ordre civil en sera la suite ; mais il faut de l'argent par tous les moyens ; ce besoin d'argent, qui n'est point en rapport avec les ressources publiques et qui s'exerce par la violence et la fraude, donne un caractère odieux à cette époque et au règne des premiers Valois.

 

 

 



[1] L'empereur latin de Constantinople, le faible et pauvre Baudouin de Courtenay, avait engagé la couronne d'épines aux Vénitiens pour avoir de l'argent. Louis IX, qui aurait regardé l'achat d'une relique comme un crime de simonie, évita la difficulté, en payant la dette aux Vénitiens, et en donnant dix mille marcs à Baudouin, pour le présent qu'il était censé recevoir de lui. Les autres reliques de la chapelle impériale n'arrivèrent à Paris qu'en 1241.

[2] C'était une garantie de sécurité, un serment de paix pendant les quarante jours ; et la partie adverse ne pouvait refuser de jurer l'Asseurement à celle qui l'invoquait. La violation de ce serment entraînait la peine capitale.

[3] Louis IX fut pris pour médiateur et pour arbitre dans toutes les grandes querelles de son temps, entre le duc de Bretagne et le roi de Navarre, entre le roi de Navarre et le roi d'Angleterre, entre Henri III et ses barons, enfin entre Grégoire IX et Frédéric II.

[4] Presque immédiatement après la mort de son père (1216), le jeune Henri de Winchester, à peine âgé de dix ans, avait été conduit à Glocester, et sacré par le légat Gualo. Ensuite les barons nommèrent le comte de Pembroke régent, et laissèrent à Hubert du Bourg l'office de justicier, dont il était investi sous le règne précédent. Une proclamation du jeune monarque promit amnistie générale pour le passé, et des garanties de liberté pour l'avenir. La grande charte révisée fut réduite à quarante-deux articles. Plusieurs articles qui portaient une atteinte directe aux anciens droits de la couronne furent omis, ceux surtout qui étaient relatifs à la levée des aides et scutages, et à la convocation du grand conseil. Toutefois les articles omis ne furent point révoqués, mais durent être soumis plus tard à l'examen d'une assemblée générale. Quia quœdam capitula in priore charta continebantur quœ gracia et dubitabilia videbantur, sçilicet de scutagiis... placuit prœlatis et magnatibus ea esse in respectu quousque plenius conciluim habuerimus. Les principales dispositions de la grande charte furent confirmées.

[5] GOLDSMITH, Histoire d'Angleterre, t. I, p. 318.

[6] L'année suivante, Hubert se débarrassa de son collègue, qui, pour cacher sa disgrâce, fit un voyage en Terre-Sainte.

[7] Le roi était majeur depuis 1226.

[8] La grande charte fut lue dans le grand conseil. Les prélats et les abbés portant des cierges allumés, lancèrent l'anathème contre quiconque violerait les libertés nationales. Ils éteignirent leurs cierges et les jetèrent à terre, en s'écriant : « Puisse l'âme qui sera parjure à sa promesse répandre ainsi une odeur infecte, et se corrompre dans l'enfer. » Le roi répondit : « Que Dieu me soit en aide, combe j'observerai toutes ces choses, vrai comme je suis homme, comme je suis chrétien, comme je suis chevalier, comme je suis roi couronné et sacré. »

[9] Le roi n'avait d'autres revenus que le scutage, somme payée pour l'exemption du service militaire ; le hidéage, faible impôt payé par les propriétaires fonciers, et les redevances de ses domaines privés.

[10] Isabelle, veuve de Jean et mère de Henri III, avait épousé le comte de la Marche, dont elle eut plusieurs enfants, sur lesquels le roi d'Angleterre répandit ses faveurs avec une imprudente prodigalité.

[11] Grande Chronique de MATT. PARIS, trad. de M. Huillard-Bréholles, t. IX, p. 1. — Les barons et les prélats exigèrent aussi la nomination de vingt-quatre commissaires, dont douze seraient nommés par le roi et douze par la ligue. Ces vingt-quatre commissaires, d'après les Annales de BURTON, ordonnèrent qu'il y aurait trois parlements dans l'année : le premier, après la fête de Saint-Michel ; le second, le lendemain de la Chandeleur ; et le troisième, le 1er jour de juin. Il fut décidé que dans chaque province les tenanciers conféraient à quatre chevaliers le soin de faire une enquête sur l'administration du roi et d'en rendre compte au parlement : qu'un nouveau shérif serait nommé annuellement par les francs-tenanciers. Ces articles, appelés statuts d'Oxford, ne furent point acceptés sans opposition par le prince Édouard et plusieurs barons anglais. Les frères utérins du roi et les parents de la reine aimèrent mieux quitter le royaume que de s'y soumettre. — Quelque temps avant l'assemblée d'Oxford, Richard de Cornouailles, élu roi des Romains, avait quitté l'Angleterre pour aller se faire couronner à Aix-la-Chapelle ; il essaya plusieurs fois, mais en vain, de réconcilier Henri avec ses barons.

[12] C'est vers cette époque qu'ils publièrent, sous le nom de Provisiones baronum, les lois qu'ils avaient préparées avec tant de lenteur.

[13] Les arbitres devaient être Charles d'Anjou, frère du roi de France, et quatre seigneurs de la même nation.

[14] Remarquons avec M. Filon que le roi n'était pour rien dans la convocation de ces représentants, puisqu'il était alors prisonnier de ses barons qui le tenaient à leur merci et lui faisaient signer ce qu'ils voulaient. Ce sont les barons eux-mêmes qui ouvrent une carrière politique à leurs inférieurs. Ce sont eux qui créent la représentation communale, parce qu'ils ont besoin de son appui pour consolider leur victoire sur la royauté, usant toujours de cette politique qui leur était propre, et qui consistait à savoir concilier l'intérêt populaire avec l'intérêt aristocratique.

[15] On ne doit pas confondre le comte de Leicester avec les ambitieux vulgaires. Il avait toutes les qualités qui font le grand homme de guerre et le politique habile. Maitre du pouvoir, il attacha à sa cause le peuple et le clergé. Ce fut le double élément de sa force. Son gouvernement, quoique tyrannique, fut un bienfait pour le pays, qu'il fit entrer dans la voie de la liberté. Voici ce que dit de lui la Grande Chronique : « Ainsi termina ses longs travaux le comte Simon, ce magnifique homme, qui avait donné non-seulement ses biens, mais encore sa vie pour garantir les pauvres de l'oppression, et pour défendre la justice et les droits du royaume. Il était recommandable en tous points par sa science dans les lettres. Il avait la parole grave, le visage sévère.... La renommée raconte que Simon, après sa mort, opéra plusieurs miracles éclatants dont le détail ne fut pas répandu dans le public, à cause de la crainte d'offenser les rois. »

[16] Au mois d'avril 1268, Édouard et Edmond, fils du roi, Henri son neveu, vingt-deux bannerets et plus de cent chevaliers avaient reçu la croix à Northampton, des mains du légat Ottoboni.

[17] Henri, fils du roi des Romains, fut assassiné à Viterbe par Simon et Guy de Montfort, fils de Leicester, qui voulaient venger la mort de leur père. Richard, qui revenait de présider une diète à Worms, apprit la fin tragique de son fils, auquel il ne survécut que peu de mois (1272).

[18] GOLDSMITH, Hist. de l'Angleterre, t. Ier, p. 352.