France. — Saint Louis,
devenu majeur, prend les rênes de l'État. — Il refuse la couronne impériale
pour Robert d'Artois. — Les Kharismiens en Palestine. — Guerre avec
l'Angleterre. — Journées de Taillebourg et de Saintes. — Conséquences. Henri
III rentre dans ses états. — Maladie du roi. — Croisade. — Désastres des
Français en Palestine. — Les Pastoureaux sont exterminés. — Mort de Blanche
de Castille. — Rapports avec l'Angleterre. — Expédition, de Charles d'Anjou
en Provence. — Nouvelle croisade. — Mort de saint Louis. — Son gouvernement.
— Angleterre. — Avènement de Henri III. — Première révolte des barons. —
Confirmation de la grande charte. — Administration de Hubert du Bourg et de
Pierre Desroches. — Expéditions eu France. — Exigence de la cour romaine. —
Simon de Montfort se met à la tête de nouvelle révolte. — L'autorité royale
est anéantie par les statuts d'Oxford. — Intervention du pape. — Saint Louis
est pris pour arbitre. — La guerre civile se rallume. — Journée de Lewes. —
Puissance illimitée de Leicester. — Représentants du peuple introduits dans
le parlement. — Le prince Édouard, échappé de prison, rassemble une armée. —
Bataille d'Evesham. — Conséquences. — Départ d'Édouard pour la Palestine. —
Dernières années et mort de Henri III. — Avènement de Philippe-le-Hardi. —
Affaire de Navarre et de Castille. — Guerre avec l'Aragon. — l'épi es
siciliennes. — Résultats. — Coup-d'œil sur la situation intérieure du
royaume. — Mort de Philippe III.
FRANCE.
— SAINT LOUIS (1236-1270). — Quand Louis IX, devenu
majeur, fut en âge de gouverner par lui-même, rien ne parut d'abord changé
dans le gouvernement. Blanche, pendant sa régence, avait toujours agi au nom
de son fils, et dissimulé ainsi le vice de sa puissance. Elle continua de dominer
dans les conseils, et le jeune roi ne chercha point à se soustraire à un
ascendant dont il avait l'habitude et auquel sa piété et sa raison lui
faisaient un devoir de se soumettre. Louis VIII avait laissé par son testament
l'Artois à son second fils Robert, l'Anjou et le Maine à Alphonse, le Poitou
et l'Auvergne à son dernier fils Charles. Alphonse, en épousant la fille
unique du comte de Toulouse, échangea avec Charles l'Anjou pour le Poitou.
Mais le nouveau comte de Poitiers ne pouvait espérer que de la force
l'héritage que lui promettait le traité de Meaux, et le comte de Toulouse,
profitant des soulèvements que causait dans le Midi l'impitoyable sévérité
des inquisiteurs, voulait garder ses états, s'il n'avait pu garder sa fille.
Déjà, il organisait une vaste ligue dans laquelle allaient entrer les rois de
l'Espagne chrétienne, le roi d'Angleterre et le comte de la Marche.
Toutefois, le succès d'une ligue féodale n'était plus possible ; les liens de
cette grande association se trouvaient rompus, et les commencements du
nouveau règne étaient pleins de grandeur et de force. Louis IX construisait
la Sainte Chapelle et y recevait, entre autres reliques, la couronne d'épines
qui avait ceint le front du Sauveur[1]. Il avait déjà une telle
réputation de sainteté et de justice, que le pape Grégoire IX et l'empereur
Frédéric II le prenaient pour arbitre de leurs sanglants démêlés. Le pape lui
offrit même la couronne impériale pour Robert d'Artois ; mais Louis, qui respectait
tous les droits acquis, refusa sagement, disant que Robert devait se
contenter d'être frère du roi de France. Il ne pouvait s'associer à la
spoliation d'un prince qui, aux termes de la justice ordinaire, n'avait été
ni jugé, ni convaincu. Au fond de sa conscience pure et timorée, il y. avait
déjà comme des remords d'avoir hérité de Jean-sans-Terre et des Albigeois, de
posséder tant de biens dont l'origine était douteuse ; aussi la croisade lui
paraissait-elle un devoir. Des bruits sinistres se répandaient en Europe. Une
horde de Barbares que l'on appelait les Kharismiens, et qui appartenaient à
la grande famille des Mongols, avait débordé sur l'Asie. Chrétiens et
Infidèles redoutaient également ces pasteurs armés qui semblaient vouloir
anéantir toute construction, toute trace humaine. Le Vieux de la Montagne
lui-même envoyait une ambassade au grand roi des Francs pour implorer son
secours. Seul de tous les princes musulmans, le soudan d'Égypte était l'allié
des Kharismiens ; il comptait sur eux pour exterminer en Palestine ces ordres
religieux qui défendaient le pays contre tous ses efforts. Mais
saint Louis fut obligé d'ajourner la croisade qu'il avait déjà résolue dans
son cœur. Le comte de Toulouse soulevait le Midi, le comte de la Marche
appelait les Anglais. Sa femme Isabelle espérait obtenir pour lui, de son
fils Henri III, une vaste souveraineté dans l'ouest de la France. Louis IX, étant
venu lui-même pour affermir l'autorité de son frère Alphonse dans le Poitou,
Hugues-le-Brun refuse orgueilleusement de faire hommage à son nouveau
suzerain, le défie, et, en se retirant, fait incendier par ses hommes d'armes
la maison où il avait logé. Louis IX s'enfuit de Poitiers. De retour à Paris,
le roi fait condamner le vassal rebelle, convoque à Chinon ses chevaliers,
entre en Poitou avec une belle armée, emporte d'assaut plusieurs châteaux et
la forte place de Fontenay, située sur les confins de la Saintonge et du
Poitou. Hugues, trop faible contre un tel ennemi, tint ses troupes dans les
châteaux en attendant l'arrivée du roi d'Angleterre, dévasta la campagne,
boucha ou empoisonna les puits. Quand Henri III eût débarqué à Bordeaux et
eût rejoint son allié, les querelles et les récriminations commencèrent. Les
Anglais avaient compté sur un soulèvement général. Raymond VII était malade,
le Midi épuisé, les rois d'Espagne occupés chez eux par la guerre des Maures,
l'Empereur retenu par sa lutte avec le pape, et par la crainte des Mongols.
Les Anglais d'ailleurs se défiaient des Poitevins, auxquels le prodigue Henri
III distribuait, ainsi, qu'aux Gascons, un argent acheté par des promesses
qu'il violait toujours. Isabelle voulut, dit-on, faire empoisonner saint
Louis ; le complot fut découvert, ses émissaires furent pendus. Le roi
d'Angleterre essaya de disputer aux Français le passage de la Charente, au
pont de Taillebourg. L'ardeur de Louis entraîna les siens. Henri III,
effrayé, se retira à Saintes, profitant d'un répit de quelques jours que son
frère Richard était venu demander au roi de France. Louis IX consentit à
respecter en lui un prince récemment revenu de la croisade et qui avait
délivré tant de chrétiens. Mais bientôt il parut devant Saintes. Un combat
acharné s'engagea dans les vignes. La valeur de Simon de Montfort, retarda la
défaite des Anglais. Enfin, le roi d'Angleterre prit la fuite, rentra dans
Saintes, puis se sauva à Blaye et de là à Bordeaux (1242). Une
épidémie qui fit languir également Louis IX et son armée, l'empêcha de
poursuivre son succès. Toutefois la victoire de Saintes porta ses fruits. Le
comte de Toulouse s'engagea de nouveau par serment à exécuter le traité de
Meaux et à punir les hérétiques. Le comte de Foix fit hommage immédiat au roi
de France. Le comte de la Marche, abandonné par le roi d'Angleterre, fut
forcé de se soumettre, de reconnaître Alphonse de Poitiers pour son suzerain
et de céder ses meilleures places. Sa femme Isabelle reçut en frémissant le
pardon de son crime inutile. Lui-même se vit défier en combat singulier par
un jeune chevalier qui se prétendait offensé et jurait de laisser pousser ses
cheveux jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage sur le vieux comte. Louis ne
permit point ce duel inégal ; mais l'humiliation de cette orgueilleuse
famille était consommée. Quant au roi d'Angleterre, il fut heureux d'obtenir
une trêve de cinq ans qui lui permit de retourner dans ses états (1243). Tranquille
de ce côté, Louis songea à réformer un abus qui était le résultat naturel de
la polyarchie féodale. Pensant qu'on ne pouvait servir avec une égale
fidélité deux maîtres à la fois, il fit décider dans une assemblée de barons,
tenue à Paris, que les seigneurs qui avaient des possessions en Angleterre et
en France opteraient pour leurs terres de l'un ou l'autre pays et ne
prêteraient plus qu'un seul hommage. Cependant, au milieu de ces soins
importants, le mal dont il avait langui en Saintonge, les fatigues de la
campagne, la faiblesse de sa constitution lui donnèrent une fièvre violente
suivie d'une léthargie telle qu'on le Brut mort. Blanche et Marguerite
avaient quitté la chambre, ne pouvant phis résister à leur douleur. Il ne
restait que deux femmes de service et l'une d'elle voulait jeter le drap sur
le visage du roi ; l'autre l'en empêcha : « Et tantôt, dit Joinville, sur le
distord d'icelles femmes, notre Seigneur ouvra en lui et lui redonna la
parole. » Ce fut atolls qu'il rouvrit les yeux, demanda la croix et fit
vœu de partir pour la Terre-Sainte (1244). La douleur de sa mère et les conseils de
Guillaume, évêque de Paris, qui, malgré leur haute piété, redoutaient tous
deux ces lointaines et funestes expéditions, ne purent rien sur son esprit.
IL triompha par la persuasion et même par la ruse, de la répugnance
qu'éprouvaient pour la croisade les chevaliers et les barons. Il est vrai que
les malheurs des Chrétiens semblaient rendre cette expédition nécessaire. Les
Kharismiens étaient entrés à Jérusalem, avaient tout massacré, tout profané.
Les Templiers, les Hospitaliers, les derniers défenseurs des saints lieux,
avaient été exterminés à la bataille de Gaza. Le pape Innocent IV, au concile
de Lyon, s'associa à l'impulsion qu'avait donnée Louis IX. Il prêcha la
croisade dans cette même assemblée où il excommuniait Frédéric II (1245). Toutefois
le mouvement de progression que suivait la royauté ne s'arrêta pas pendant
les préparatifs de la croisade. Louis réunit à la couronne le comté de Macon
qu'il acheta en 1245, et l'année suivante, son frère Charles d'Anjou épousa
Béatrix, la quatrième fille de Rayindad Bérenger comte de Provence, que ce
dernier avait désignée pour son héritière. Louis IX se désista en faveur de
son frère des droits qu'il pouvait tenir de sa femme Marguerite, fille aînée
de Raymond Bérenger, et pat sa fermeté fit taire les prétentions du comte de
Toulouse et du roi d'Aragon, sur la main et la fortune de Béatrix. Charles
d'Anjou passa trois mois dans ses nouvelles possessions, et donna dès lors
des preuves de son orgueil et de son impitoyable dureté. Après
avoir tenté inutilement de fléchir Innocent IV en faveur de l'empereur
Frédéric, fait des restitutions qui mettaient en repos sa conscience, et
confié la régence dit royaume à sh mère, Louis IX s'embarqua pour la
Palestine, le 25 août 1249. (Voyez le chapitre LIII.) Pendant cette malheureuse
expédition, le royaume fut troublé par un soulèvement populaire, qui avait
pris rapidement un caractère dangereux. La nouvelle des désastres et de la
captivité du roi avait fait naître en France l'incrédulité, puis la
consternation. Le peuple des campagnes s'était ému : ces pastoureaux,
comme on les appelait, croyaient qu'ils allaient délivrer le roi. Ils
s'armèrent et partirent en foule. La reine Blanche les protégea d'abord. Mais
on s'aperçut bientôt que l'hérésie dominait dans cette multitude. Étouffées
dans le Midi, les doctrines des Albigeois avaient gagné l'Italie et
l'Allemagne : la Prusse, la Pologne, la Hongrie étaient le théâtre de
croisades fréquentes, Sans que la cour de Boite parvînt à anéantir Ces associations
mystérieuses. En France, les Pastoureaux reconnaissaient pour chef un
Hongrois nommé Job, qu'Ili appelaient leur grand-maître. Ils se montraient
les ennemis, des prêtres et tes massacraient. Amiens et Paris leur donnèrent
passage. A Orléans, ils étaient cent mille. Dans cette dernière ville,
plusieurs clercs furent tués par eux. La régente s'effraya, et envoya contre
les. Pastoureaux ce qui restait de noblesse en France : on eut bon marché de
ces bandes déjà dispersées, et dont l'enthousiasme farouche avait dégénéré en
brigandages et en cruautés. Devant Bordeaux, le comte de Leicester,
gouvernant pour Henri III, menaça de sortir et de les écraser si elles ne se
retiraient au plus vite. Tout fut exterminé. Les maladies en tuèrent plus que
la guerre (1251). L'année
suivante (1252), mourut Blanche de Castille,
après avoir signalé la fin de son administration en protégeant les habitants
de Chatenay contre les rigueurs des chanoines de Paris. Elle fut enterrée
près de Pontoise, à Maubuisson, abbaye qu'elle avait fondée. Saint Louis
reçut à Jaffa cette triste nouvelle. Le roi d'Angleterre paraissait mettre à
profit l'absence prolongée du monarque français. Il lui fallut quitter à regret
la Palestine. Son premier soin à son arrivée (1254) fut de publier une ordonnance
qui réformait les abus et poursuivait les Juifs et les usuriers. Il s'occupa
ensuite de maintenir ou de rétablir la paix entre les seigneurs en défendant
les hostilités privées. Sa piété austère fervente lui faisait adopter la
règle des frères-prêcheurs ; il fut un moment sur le point de quitter le
trône pour le cloître. Toutefois il ne perdait point de vue les intérêts et
le bonheur de ses sujets : s'il était grand comme homme et comme chrétien, il
l'était véritablement aussi comme roi. Cette
âme sévère et scrupuleuse pour elle-même, qui s'imputait comme un péché tout
désordre public, fut sans cesse préoccupée des restitutions qui lui
semblaient équitables. Depuis son retour, le pieux monarque avait envoyé dans
toutes les provinces des commissaires chargés de réparer les torts que les
particuliers pouvaient avoir éprouvés, non-seulement sous son règne, mais
sous les règnes précédents. Comme il était difficile de retrouver les enfants
ou les héritiers de ceux dont on avait pris le bien injustement, une bulle du
pape Alexandre IV (1257) autorisa Louis IX à distribuer aux pauvres les biens qu'il ne
savait à qui restituer. Dans ses rapports avec l'Angleterre, il témoignait la
même inquiétude. Il eût rendu la Normandie, si son conseil et ses barons
l'eussent permis. Les réclamations de Henri III le troublaient fortement.
Enfin, eu 1259, le traité d'Abbeville convertit en paix définitive la trêve
de Bordeaux qui avait été précédemment renouvelée pour trois ans. Louis IX,
malgré l'opposition de tous, restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le
Limousin, l'Agenois et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à condition
qu'Henri renoncerait à tous ses droits sur la Normandie, la Touraine,
l'Anjou, le Maine et le Poitou. Henri III vint à Paris, et fit hommage au roi
de France en qualité de duc de Guienne ; mais les provinces cédées ne
pardonnèrent pas à Louis une restitution faite malgré elles, et quand il fut
canonisé, elles refusèrent longtemps de célébrer sa fête. En
Angleterre, ce traité, auquel les barons anglais avaient cependant contribué,
fut un prétexte de nouvelles plaintes. Le roi Henri III fut accusé de
sacrifier les droits du royaume, comme il prodiguait les ressources de
l'État. Cependant le soulèvement de 1262 tint à des causes plus importantes. (Voir ci-après
le règne de Henri III.)
La guerre allait éclater, lorsque les deux partis s'en remirent à l'arbitrage
de saint Louis. Le roi jugea avec une équité incontestable dans cette
circonstance importante. Entouré de son conseil, il déclara qu'il fallait
obéir aux puissances, sans déroger néanmoins aux privilèges, chartes,
libertés et coutumes antérieurs aux statuts d'Oxford (1264). C'était maintenir la grande
charte, en annulant les empiétements que l'assemblée d'Oxford avait faits sur
le pouvoir royal. Mais cette décision ne terminait rien, puisqu'elle
replaçait la querelle au même point. Les querelles
du roi anglais avec ses barons n'inspiraient en France qu'un médiocre
intérêt. Tous les esprits étaient préoccupés des négociations du pape Clément
IV avec Charles d'Anjou. Le pontife avait offert d'abord au roi lui-même,
pour un de ses fils, les dépouilles de la maison de Souabe. Louis IX refusa
pour son fils, mais ne put empêcher son frère d'accepter les offres de la
cour romaine. Il fallut que le pape lui représentât Manfred comme un impie, qui
mettait toute sa confiance dans les Sarrasins établis à Lucéra, pour que sa
répugnance fût vaincue, et qu'il consentit à ce que la croisade fût prêchée
en France (1264). Charles
d'Anjou, tout en cédant à sa propre ambition, fut entraîné par l'orgueil de
sa femme Béatrix, qui s'indignait de n'être que comtesse. Cet homme sombre et
dur ne s'était maintenu en Provence, depuis son retour d'Égypte, que par la
violence et les supplices. Il avait trouvé Arles, Avignon, Marseille,
révoltées contre lui ; la banlieue d'Arles fut dévastée, la ville étroitement
bloquée, cette grande commune anéantie ; Avignon eut peur et se soumit ;
Marseille eut le plus à souffrir. Elle obtint une capitulation favorable,
bientôt violée par les agents du comte. Un nouveau soulèvement fut réprimé,
malgré les secours que fournissaient aux Marseillais les habitants de
Montpellier. Charles d'Anjou enleva à Marseille sa richesse et son
indépendance. Il ne traita pas moins durement les châtelains et les seigneurs
qui l'avaient soutenu contre la ville (1252-1257). Son autorité ainsi affermie
lui permit donc de tenter la conquête du royaume de Naples. (Voir le
chapitre XLIV.) Cependant
l'Asie était dévastée par le terrible conflit des Mameluks et des Mongols. Le
soudan d'Égypte Bibars-Bondochar prenait successivement presque toutes les
villes chrétiennes. D'atroces supplices punissaient ceux qui ne voulaient pas
renier leur foi. Les malheurs des Chrétiens engagèrent saint Louis à prendre
la croix, sans que rien pût le détourner d'un projet qu'il nourrissait depuis
longtemps (voir le chapitre LIII), et il alla mourir misérablement sous les murs de
Tunis (1270). La mort de saint Louis plongea
la France dans la désolation : jamais roi ne fut plus aimé de ses sujets ;
jamais roi ne fut plus digne de leur amour. Il unissait les qualités d'un
héros aux vertus d'un saint. « Louis IX, dit Voltaire dont le témoignage
ne saurait être ici suspect, paraissait un prince destiné à réformer
l'Europe, si elle avait pu l'être ; à rendre la France triomphante et
policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui était celle
d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba
rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice
exacte ; et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange.
Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté,
compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux ; il D'est pas
donné à l'homme de porter plus loin la vertu. » GOUVERNEMENT DE SAINT LOUIS. — Ainsi que Philippe-Auguste, Louis IX fut toujours dominé par
le désir de substituer l'empire de la raison à celui de la force, la loi à la
violence. Pour compléter l'œuvre de son aïeul, il entreprit de consolider la
grandeur matérielle et morale de la royauté par les formes adoucies de la
législation romaine, et d'habituer les hommes à la considérer comme le centre
commun des intérêts sociaux, comme le refuge des opprimés et la sauvegarde
des droits de chacun. Mais, fidèle à ses idées de justice, il respecta
l'organisation féodale, et ne craignit point de reconnaître aux vassaux le
droit de résistance à l'autorité royale. Il serait donc contraire à la vérité
de lui attribuer un plan systématique contre le pouvoir seigneurial.
Cependant, comme en lui l'équité l'emportait sur le droit, quand derrière le
droit il voyait un abus, il l'attaquait directement, non pour envahir le
droit, mais pour supprimer le mal même. Louis
IX publia le code des coutumes féodales connues sous le nom d'Etablissements
de Saint-Louis. Il modifia la Quarantaine-le-Roi (1245) et la rendit plus efficace par
l'introduction de l'Asseurement[2]. L'interdiction absolue des
guerres privées devint, en 1257, obligatoire pour tout le royaume ; mais
cette réforme salutaire eut longtemps à lutter contre les grands vassaux. Un
autre abus de la société féodale, le combat judiciaire, fut profondément ébranlé
par saint Louis. Ne pouvant interdire hors de ses domaines un usage passé
dans les mœurs et con sacré par un sentiment religieux mal entendu, obligé
même de le permettre en certains cas, il voulut au moins ouvrir une voie à
l'action légale. « Si aucun, dit-il dans ses Établissements, veut
fausser jugement en pays là où faussement de jugement affiert, il n'y aura
pas de bataille, mais les clameurs, les répons et autres errements du plaid
seront rapportés en notre cour. » La cour du roi allait devenir le refuge de
tous ceux qui ne voulaient plus remettre leur cause au hasard ou à la force.
Saint Louis préparait ainsi l'influence qu'obtint bientôt le droit d'appel
confine d'abus. Dans les cas où il permit le duel, il voulut que te
gentilhomme combattit à pied le roturier, quand le gentilhomme serait
l'appelant. S'il s'agissait de crimes qui entraînassent la peine capitale, le
vaincu était toujours puni de mort. Louis
IX limita les prérogatives des baillis, et confia à d'autres officiers les
emplois de finances. Les sénéchaux et les baillis restèrent presque
exclusivement chargés des fonctions judiciaires, et les prévois
correspondirent directement avec le souverain sans l'intermédiaire des
baillis. Saint Louis, dans l'ordonnance de 1254, prit aussi des mesures
utiles pour maintenir l'impartialité des magistrats et pour assurer la bonne
administration de la justice. A
mesure que la justice se dégageait des pratiques féodales par l'introduction
des preuves écrites et des preuves par témoins, à mesure qu'elle acquérait un
caractère d'universalité, il devenait plus nécessaire de créer, près des
sénéchaux et des baillis, des agents particuliers, chargés de représenter le
roi au nom de la société entière. Ces officiers, appelés procureurs du roi (actores regis), donnèrent naissance à la
magistrature, connue depuis sous le nom de ministère public. Cette charge
difficile fut primitivement remplie par une classe d'hommes qui commence à
jouer, au treizième siècle, un rôle important dans l'histoire politique de
l'Europe. Ces nouveaux clercs, formés par l'étude du droit romain, et
désignés communément sous le nom de légistes, tendent, comme les
jurisconsultes de l'Empire, à établir l'égalité de tous au profit d'un même
pouvoir, celui du roi. Aussi la royauté les prend pour ses conseillers. Ils
multiplient les appels, et les cas royaux. Sans inventer ni dénominations ni
formes nouvelles, ils battent en brèche la féodalité avec le droit romain.
Sous saint Louis, la principale cour de justice était le parlement des barons
qui jugeait les causes du roi et lui servait de conseil. Vers 1251, saint
Louis le rendit ambulatoire, c'est-à-dire suivant partout le roi, et y admit
bientôt les conseillers clercs ou chevaliers de justice. L'influence
des légistes parait clairement dans les Établissements de Saint-Louis,
pour qui les pandectes sont, pour ainsi dire, l'évangile légal, ainsi que
dans les règlements des métiers rédigés par Étienne Boileau, prévôt des
marchands. Ces règlements, qui cherchent 4 prévenir la fraude sous quelque
forme qu'elle se produise et qui la punissent sévèrement, indiquent la grande
extension du commerce 4 cette époque, et les progrès que le peuple a faits
vers la richesse et la liberté. Ce fut
dans les mêmes vues de prospérité publique que saint Louis s'occupa
activement de réformer les abris et les vexations auxquels les monnaies
donnaient lieu. Il ordonna que la monnaie des seigneurs ne porterait jamais
la même empreinte que la monnaie du roi. Il voulut que les monnaies royales
eussent cours, non-seulement dans ses domaines, mais dans ceux où on n'en
battrait pas, et qu'elles fussent toujours reçues concurremment avec celles
des seigneurs qui battaient monnaie. Il restreignit le droit de change, et
veilla à ce qu'aucune altération ne se glissât dans les monnaies royales. Quant à
sa conduite envers les Juifs, les hérétiques et les blasphémateurs, elle
rappelle celle de Philippe-Auguste, que Louis surpassa en sévérité. On a vu
l'horreur qu'inspiraient les Juifs au moyen âge. Philippe-Auguste chassa et
pilla les Juifs, enleva aux usuriers chrétiens une partie de leurs richesses,
autorisa les persécutions contre les hérétiques. Louis IX commença par
diminuer les dettes contractées envers les Juifs. En 1257, il leur ôta tous
leurs biens. En 1268, il chassa les Lombards, les Cahorcins et les autres
usuriers étrangers. Cependant, il reconnut les dettes, mais dispensa les
débiteurs de payer les intérêts. Les usuriers français furent soumis à la
fois au pouvoir séculier et aux tribunaux ecclésiastiques. Les blasphémateurs
furent punis par des amendes, par une exposition publique, par la prison,
selon la qualité des personnes et la gravité du crime. On assure même qu'en
cas de récidive, le blasphémateur devait avoir la langue percée d'un fer
rouge. Les incrédules convaincus étaient condamnés au supplice du feu. Les
hérétiques pouvaient être recherchés même après leur mort. Cette législation
rigoureuse est conforme à l'esprit du temps, et quel que soit le génie de
Louis IX, on ne peut exiger dans un caractère si religieux l'absence de préjugés
qu'il s'était fait un devoir de respecter. Du
reste, quand il dut maintenir l'indépendance de sa couronne et les intérêts
de l'église gallicane à l'égard de la cour romaine, il montra que la piété du
chrétien n'excluait pas en lui la fermeté qui convient à un roi. Il
promulgua, en 1269, la fameuse ordonnance connue sous le nom de
Pragmatique-Sanction, et dont voici les principaux articles : Les prélats des
églises de notre royaume, patrons et collateurs ordinaires des bénéfices,
jouiront de leur droit et conserveront leur juridiction. Les églises cathédrales
et autres pourront faire librement leurs élections. — Nous ordonnons que le
crime de simonie qui infecte l'Église soit absolument banni du royaume. — Nous
défendons de lever les très lourds fardeaux d'argent dont notre royaume est
malheureusement appauvri et que la cour romaine a coutume d'imposer sur les
églises, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante, et de
notre exprès consentement et de celui des églises de France. — Nous
approuvons et confirmons par ces présentes les libertés, franchises,
immunités, droits et privilèges accordés par les rois de France nos
prédécesseurs ou par nous aux églises, monastères et personnes religieuses de
notre royaume. Le
mouvement communal, puissamment secondé par les quatre prédécesseurs de saint
Louis, parait s'arrêter à ce prince. A part la charte d'Aigues-Mortes, il n'y
a point sous son règne création de nouvelles communes. S'il a mérité le nom
de second père des communes, c'est surtout par la bonne administration qu'il
chercha à y établir, par la révision de plusieurs règlements communaux, par
la restriction des dépenses que faisaient les maires et les notables pendant
les voyages entrepris dans l'intérêt de la commune. Loin de limiter le
pouvoir communal, saint Louis l'accepta comme un fait accompli et songea même
à donner à ce pouvoir des représentants réguliers. Fondateur des libertés
publiques, il voulut introduire dans la France proprement dite les assemblées
d'états qu'il avait trouvées établies depuis un temps immémorial dans ses
nouveaux domaines du Languedoc, et appela les députés de quelques villes au
conseil des barons en 1256 et 1262. Son respect pour les franchises des
villes parait clairement dans les instructions qu'il donnait à son fils : « Plus
elles seront libres, disait-il, plus tes ennemis redouteront de t'assaillir[3]. » ANGLETERRE.
— HENRI III (1216-1272). — La mort de Jean,
l'abdication et le départ de Louis, rendirent enfin quelque repos à
l'Angleterre[4]. Mais Guillaume, comte de
Pembroke, dont le courage et l'habileté avaient fait triompher la cause de
l'héritier légitime du trône, survécut peu à l'expulsion des Français, et sa
mort exposa le pays à de nouveaux troubles (1219). « En effet, le jeune roi
était d'un caractère tout-à-fait opposé à celui de son père : à mesure que
ses facultés se développaient, il annonçait de la douceur, de la clémence et
de l'humanité : il promettait d'être affable et bienveillant pour ses
inférieurs ; mais il paraissait ne devoir posséder aucune des qualités
propres à le rendre redoutable à ses gluerais. Dépourvu d'activité et de
vigueur, il semblait peu fait pour la guerre et n'était nullement capable de
conduire une armée : peu mea à la défiance et an soupçon, il était facile à
tromper, Un roi doué d'un caractère aussi doux et en même temps aussi faible,
était peu propre à tenir les rênes d'un gouvernement tel que celui de
l'Angleterre à cette époque où chaque ordre de l'état aspirait à
l'indépendance et s'efforçait de s'affranchir de l'autorité royale[5]. » Pierre
Desroches, évêque de Wincester, et le grand justicier Hubert du Bourg
remplacèrent le comte de Pembroke ; mais la rivalité ouverte des deux régents
paralysa l'action de l'autorité royale et augmenta l'audace des barons qui
refusèrent de rendre les châteaux de la couronne dont ils s'étaient emparés
pendant les troubles précédents. Non contents de résister aux sommations de
Hubert du Bourg, ils s’avancèrent en armes sous les murs de Londres qu'ils
tentèrent vainement de surprendre, et essayèrent, quelque temps après,
d'enlever le jeune roi. Dans ces circonstances difficiles, les ministres
eurent recours à l'intervention de l'Église. Les barons, menacés par le légat
Pandolfe et les prélats anglais, d'une sentence d'excommunication, se
soumirent enfin et rendirent les forteresses royales, dont le nombre s'éleva,
dit-on, à plus de mille[6] (1223). Les
libéralités des deux derniers princes avaient épuisé toutes les ressources du
trésor. Le jeune roi, pressé par la nécessité, demanda des subsides qui lui
furent accordés après une longue hésitation, et après qu'Henri III eut
ratifié les deux chartes octroyées par son père. Débarrassé d'un compétiteur
importun, Hubert gouverna sans contrôle Pendant plusieurs années. Mais les
immenses richesses qu'il amassait par des concussions de toute espèce
devaient donner à ses ennemis des armes pour le renverser. Une expédition
malheureuse contre la France (1225 — voir le règne de Louis VIII) porta le premier coup à son
crédit, et le retour de Pierre Desroches, que le roi reçut avec affection,
fut 1e signal de sa chute. Sommé de rendre compte de l'administration des
domaines royaux, des subsides et amendes payés à l'échiquier depuis le jour de
son élévation à la place de grand-justicier, et condamné sans avoir été
entendu, il fut dépouillé de ses biens, puis enfermé au château de Pembroke
dans le pays de Galles. Son
rival et son successeur, Pierre Desroches, appela à la cour une foule de
Poitevins ses compatriotes, et l'on vit de nouveau les grands offices de la
couronne et les dignités civiles confiés à des étrangers. L'alarme se
répandit parmi les barons qui prirent les armes. Mais l'adroit ministre
dissipa leur ligue, en jetant parmi eux la division. Les chefs tes plus
puissants se soumirent, et les biens de ceux qui persévérèrent dans la
rébellion enrichirent les Poitevins. Pierre Desroches, vainqueur de la noblesse,
fut renversé par le clergé qui ne pouvait lui pardonner son origine. Cédant
aux vives remontrances d'Edmond Rich, archevêque de Cantorbéry, Henri III
chassa du royaume l'évêque de Winchester et ses créatures. Le mariage du roi
avec Éléonore, fille du comte de Provence[7] (1236), attira en Angleterre des
Provençaux qui remplacèrent les Poitevins, et furent les objets de
l'imprudente libéralité du monarque. Le trésor fut bientôt épuisé. Pour
satisfaire à l'insatiable avidité de ses nouveaux favoris, le roi révoqua
tous les dons faits sous les trois règnes précédents. En
1230, Henri III avait fait en France une expédition qui avait augmenté ses
embarras financiers. Il fut rappelé sur le continent par l'ambitieux comte de
la Marche son beau-père. Vaincu par Louis IX au pont de Taillebourg, ainsi
que sous les purs de Saintes, il revint couvert de honte en Angleterre (1242). Les exigences de la cour
romaine accrurent encore le mécontentement public. Depuis que Jean s'était
déclaré vassal du Saint-Siège, le pape traitait les rois d'Angleterre en
suzerain, donnant l'investiture des bénéfices et des évêchés à des Italiens
et à des Français, et cela, avec si peu de mesure, que le chapelain du roi
possédait à lui seul sept cents bénéfices. Non content de lever le dixième
des revenus ecclésiastiques, le papa exigeait la régale, le denier de saint
Pierre, réclamait l'héritage des ecclésiastiques morts intestats, et les
dépouilles des usuriers ; tout l'argent d'Angleterre passait à Rome (1242-1252). Vers
cette époque, Innocent IV offrit la couronne de Sicile à Richard de
Cornouailles, frère de Henri. Sur son refus, Henri l'accepta pour son second
fils Edmond, et s'engagea à subvenir aux frais de l'entreprise. Appauvri par
ses folies munificences, le roi demanda des subsides au grand conseil.
Prélats et barons, tous refusèrent. Si le roi et le pape m'arrachent la
mitre du front, dit l'évêque de Londres, je la remplacerai par un
casque. Cependant, malgré sa fermeté, le clergé se vit forcé de
contribuer à une dépense absurde. Les barons ne consentirent à fournir des
subsides qu'à condition que le roi leur accorderait satisfaction entière, et
donnerait aux deux chartes une consécration solennelle[8] (1253). Cette
confirmation nouvelle eut lieu avec un grand appareil. Mais le roi, à peine
en possession de l'argent qu'il avait demandé, oublia ses promesses, et ne
s'en ressouvint qu'au moment où il eut besoin de nouveaux subsides[9]. Il retomba donc sous
l'influence des étrangers parmi lesquels on remarquait Pierre et Boniface de
Savoie oncles de la jeune reine, Guillaume de Valence, et les autres frères
utérins du roi[10]. Bientôt les barons et les
prélats d'Angleterre ligués entr'eux réclamèrent avec violence l'expulsion
des favoris et l'exécution rigoureuse des chartes. « Une chose bizarre, dit
M. Aug. Thierry, c'est que cette fois la ligue formée pour détruire l'influence
étrangère fut commandée par un étranger, Simon de Montfort, français de
naissance et gendre du roi (1258). Son père avait acquis une grande réputation militaire et
d'immenses richesses à la croisade contre les Albigeois, et lui-même ne
manquait ni de talent ni d'habileté politique. » Les
conjurés ayant à leur tête le comte de Leicester, Simon de Montfort, se
présentèrent tout armés dans le grand conseil convoqué à Westminster (mai 1258). « En voulez-vous à ma vie ?
s'écria le roi. — Non, répondit Roger Bigod, nous demandons justice et
réparation des torts qu'on nous a faits. S'il en est ainsi, reprit le roi, je
suis prêt à vous donner toute satisfaction possible, une assemblée sera
convoquée à Oxford, et nous aviserons à la réformation de l'État. » « A
l'approche de la fête de saint Barnabé (1258), les seigneurs et les nobles de la terre se
rendirent au parlement qui devait se tenir à Oxford, et ordonnèrent à tous
ceux qui leur devaient service militaire d'y venir avec eux prêts à combattre
comme s'ils avaient à défendre leurs corps contre des attaques ennemies. En
effet, ils craignaient grandement qu'une guerre intestine ne s'élevât, et que
le roi, avec les Poitevins ses frères, n'appelât les étrangers à son aide
contre ses sujets naturels. Aussi les seigneurs se prémunirent en faisant
garder soigneusement les ports de mer. Le parlement étant ouvert, ils
exigèrent très-expressément que le seigneur roi observât fidèlement la charte
des libertés d'Angleterre ; ils exigèrent de plus qu'on leur nommât un
justicier, qui rendit également justice aux riches et aux pauvres. Ils
voulurent que le seigneur roi les consultât avec la ferme résolution de
suivre leurs conseils. Ils jurèrent, en engageant leur foi et en étendant
leurs mains droites, qu'ils poursuivraient leur entreprise, dût-il leur en
coûter la perte de leur argent, de leurs terres et même de la vie, à eux et
aux leurs. Le roi, reconnaissant la vérité de ces remontrances, jura
solennellement de se conformer à leurs conseils, et Édouard, son fils, fut
astreint au même serment[11]. » Vingt-quatre
commissaires, nommés conjointement par le roi et par l'assemblée, et présidés
par Leicester, furent chargés de reformer l'état, et disposèrent à leur gré
des grands offices du royaume. Presque tous les parents et partisans du roi
en furent exclus. Loin de résigner l'autorité dont ils avaient été investis
temporairement, les réformateurs parurent déterminés à la conserver,
alléguant pour prétexte qu'ils étaient les défenseurs du peuple contre un
monarque perfide. Bientôt l'autorité royale fut anéantie, le parlement
lui-même fut affaibli, puisque dans l'intervalle des sessions douze des
vingt-quatre commissaires étaient revêtus de toute la puissance
parlementaire. Une oligarchie funeste menaçait de s'élever sur les ruines de
la royauté et des libertés publiques. Trop
puissant pour rester sujet, Leicester aspirait secrètement au trône. Son
ambition démesurée alarma ses collègues. D'un autre côté, les chevaliers
provinciaux qui se réunissaient régulièrement dans une salle séparée, ne
craignirent point d'accuser, devant l'assemblée principale des barons, les
commissaires d'oublier l'intérêt général pour, ne songer qu'à leur fortune et
à leur puissance. Ils supplièrent le prince Édouard, fils aîné de Henri, de
se mettre à la tête de la nation et de combattre des ambitieux également
ennemis du peuple et du roi. Le jeune prince, dont l'esprit et le courage
donnaient les plus brillantes espérances, répondit : « Qu'il avait juré les
statuts d'Oxford, et qu'il ne trahirait pas son serment. » Toutefois il somma
les commissaires de remplir leurs engagements, les menaçant de l'opposition
la plus énergique, s'ils outrepassaient les bornes de leur mission (1262). Cette menace n'effraya que
médiocrement les barons qui, par des délais calculés et sous différents
prétextes, conservèrent le pouvoir malgré les murmures du peuple[12]. Dans cette extrémité, Henri
III eut recours à l'intervention du pape, qui le releva du serment prêté aux
statuts d'Oxford, et menaça d'excommunier ses adversaires. Fort de cet appui,
le roi se détermine à recommencer une lutte dans laquelle il doit avoir pour
lui le peuple et le clergé. Il convoque un Conseil national, où il déclare la
résolution de mettre fin à une usurpation humiliante pour la couronne et
tyrannique pour la nation. Puis il s'empare de la Tour où est déposé le
trésor public, fait fermer les portes de Londres, et somme tous les sujets
loyaux et fidèles de se ranger autour de lui. De leur côté, les barons lèvent
des troupes, sans pouvoir empêcher. Henri III de reprendre l'exercice de
l'autorité, et de changer tous les hauts fonctionnaires. Deux parlements
essaient, mais en vain, de réconcilier le roi avec les barons. Enfin la
guerre éclate. Après des succès balancés, les deux partis conviennent de
prendre pour arbitre saint Louis. La cause est débattue à Amiens, en présence
des états-généraux. Après une longue délibération, Louis IX rend la sentence
suivante : « Les statuts d'Oxford doivent être annulés comme attentatoires à
l'autorité royale : le roi rentrera dans la possession de tous ses châteaux,
et nommera à tous les emplois. Une amnistie pleine et entière sera accordée :
les chartes et privilèges octroyés à la nation avant l'assemblée d'Oxford
seront confirmés (1264).
» Mais
les barons mécontents refusèrent de se soumettre à une décision qui replaçait
la querelle au point de départ. La guerre civile se ralluma donc avec une
nouvelle violence. Les provinces de Cornouailles et de Devon étaient dévouées
au roi ; mais le parti des barons balançait les forces des royalistes dans
les comtés du centre, et dominait dans les cinq ports ; et tandis que les
aldermans et les principaux citoyens de la capitale demeuraient fidèles au
roi, le maire de Londres, créature de Leicester, soulevait pour lui la
populace. Les juges du banc du roi et les barons de l'échiquier furent jetés
en prison. Les marchands et les banquiers étrangers furent pillés, et les
malheureux Juifs dépouillés et massacrés. Sur ces
entrefaites, Henri III et le prince Édouard ayant appelé sous la bannière
royale tous les tenanciers de la couronne, assiégèrent et prirent les villes
de Northampton, de Leicester, de Nottingham et firent prisonnier Simon, fils
aîné de Montfort. Le comte de Leicester marcha contre le roi à la tête d'une
armée nombreuse : parvenu à deux milles de Lewes, dans le comté de Sussex, il
envoya à Henri III un message, dans lequel il protestait de sa fidélité et de
celle de ses compagnons, ajoutant qu'ils n'avaient pas pris les armes contre
leur souverain légitime, mais contre les mauvais et perfides conseillers de
la couronne. Henri III ne répondit que par un défi public à cette nouvelle
insulte, et traita Montfort et ses adhérents de meurtriers et de parjures.
Après avoir observé des formes que le droit féodal rendait indispensables,
Montfort se prépara au combat, et, comme s'il se fut agi d'une croisade
contre les infidèles ou les hérétiques, il ordonna à chaque soldat de mettre
sur ses épaules et sur sa poitrine une croix blanche (1265). L'armée royale s'avança
partagée en trois divisions ; le prince Édouard, à l'aile droite ; Richard,
frère du roi, à l'aile gauche ; Henri III, au centre. Édouard charge avec
fureur les milices de Londres, commandées par Nicolas Seagrave, les culbute,
les disperse ; mais tandis qu'il les poursuit et en fait un grand carnage,
Leicester, profitant de cette imprudence, attaque vivement la gauche et le
centre qu'il met en déroute. Henri III, Richard et les principaux chefs sont
faits prisonniers. Édouard, qui est enfin revenu sur ses pas, essaie
vainement de délivrer son père, renfermé dans le château de Lewes. Abandonné
de presque tous ses soldats, il est obligé de conclure avec les barons le
traité désigné sous le nom de compromis de Lewes (15 mai 1265). Il fut convenu que les
prisonniers faits des deux côtés seraient rendus ; que les statuts d'Oxford,
remis en vigueur, seraient révisés par le parlement ; qu'on s'en rapporterait
à la décision de certains arbitres[13], en cas de dissidence ; que les
princes Édouard et Henri, fils de Richard, seraient retenus en otages, comme
garants des intentions pacifiques de leurs pères. La
journée de Lewes livra à Leicester toute la famille royale. Au lieu de rendre
la liberté à Richard, dont il redoutait le caractère hardi et entreprenant,
il le renferma dans le château de Wallingford. Édouard et son cousin furent
relégués dans la citadelle de Douvres. Quant au roi, devenu l'instrument
commode d'une ambition insatiable, il fut traité avec toutes les marques
extérieures du respect. Les partisans de Leicester eurent seuls la permission
de porter des armes. Tous les gouverneurs des châteaux et les officiers de la
maison du roi furent changés. Simon de Montfort fit signer au roi une
ordonnance, qui instituait dans chaque province des conservateurs, chargés de
maintenir les statuts d'Oxford et les privilèges du peuple. Dans le
parlement du 23 juin 1265, le roi nomma un comité composé de Leicester, de
Glocester et de l'évêque d'Exeter. Ce comité devait désigner neuf seigneurs,
aux mains desquels serait remise l'administration générale du royaume. « Ce
conseil, dit Lingard, reçut des pouvoirs très-étendus, qui s'exerçaient sans
contrôle, quand le parlement n'était point assemblé. Outre l'autorité
ordinaire, il avait la nomination de tous les officiers publics, de ceux de
la maison du roi, et de tous les gouverneurs des châteaux royaux. Trois des
neuf commissaires étaient chargés de rester constamment près de la personne
du roi. Ils devaient tous se réunir pour les objets de grande importance.
Jusqu'ici le comité originaire semblait avoir été oublié ; mais on arrêta
que, lorsque le conseil serait assez divisé d'opinions, pour qu'on ne pût
obtenir l'assentiment des deux tiers, la question serait réservée à trois
électeurs, qui rendraient leur décision. Artifice par lequel Leicester et ses
deux collègues étaient investis de l'autorité souveraine. » Malgré
le succès de ses audacieuses tentatives, Simon de Montfort n'était pas sans
crainte sur le maintien de son usurpation. La triste position de Henri III
avait intéressé vivement plusieurs princes. Louis IX préparait contre les
barons anglais un armement formidable. La reine Éléonore, réfugiée sur le
continent, voyait accourir sous la bannière royale qu'elle avait arborée à
Hamme, en Flandre, une foule de guerriers renommés. Le pape lançait les
foudres de l'Église contre Leicester et ses adhérents. Montfort, qui avait en
même temps à se défendre contre les attaques du dehors, contre les royalistes
demeurés en Angleterre, et même contre plusieurs barons jaloux et fatigués de
son despotisme, convoqua un parlement composé presque exclusivement des
barons et des prélats qui lui étaient dévoués. Pour attacher le peuple à sa
cause, il voulut que chaque comté fût représenté par deux chevaliers, et
chaque cité ou bourg par deux députés. Telle est l'origine de la
représentation communale[14]. Mais
l'opposition qu'il rencontra dans le parlement, et la sourde fermentation du
peuple lui firent voir que sa puissance était assise sur des bases peu
solides. Pour ramener ou ménager les esprits, il rendit au prince Édouard une
liberté apparente. Sur ces entrefaites le comte de Glocester, jaloux d'un
pouvoir que Leicester ne voulait point partager avec lui, se retira dans ses
domaines, sur les frontières du pays de Galles, fortifia ses châteaux, reçut
sous son drapeau tous les exilés et embrassa ouvertement la cause royale.
Leicester marcha contre le rebelle, traînant après lui le roi et son fils,
dont la présence semblait légitimer cette expédition. Mais le prince Édouard,
ayant trompé la vigilance des agents de Simon, parvint à s'échapper, et forma
une petite armée grossie chaque jour par les royalistes et les mécontents :
la valeur bien connue du prince, les souffrances du peuple, l'appui de
Glocester donnèrent bientôt au parti du roi une grande supériorité.
Leicester, qui voyait lui échapper une puissance si péniblement acquise,
résolut de tenter un coup décisif. Il ordonna à son fils de lui amener des
renforts. Mais Édouard, averti par une femme nommée Margot, qui, sous des
habits d'homme, jouait le rôle d'espion, partit de Worcester dans la soirée
et arriva à Kenilworth le matin suivant, au lever du soleil (1er août 1265). Douze bannerets qui habitaient
le prieuré furent surpris au bain. Le fils de Montfort se sauva presque nu
dans le château. Le même jour, Leicester traversa la Savern à gué, et, ignorant
le sort de son fils, marcha sur Evesham, en se dirigeant vers Kenilworth par
la rive gauche du fleuve. Édouard, qui était revenu à Worcester, prit la
route de Bridgenorth. C'est alors qu'il passa la rivière à Claine, et
rencontra l'armée du comte. Après un combat long et sanglant, les troupes de
Leicester furent dispersées. Son corps, trouvé parmi les morts, fut livré à
d'indignes outrages[15]. La
journée d'Evesham rendit à Henri III un pouvoir dont il ne tarda point à
abuser. Il avait juré, dit-on, de détruire de fond en comblé la ville de
Londres, qui s'était toujours déclarée pour ses ennemis. Mais fléchi par la
soumission des habitants, il se contenta de lui enlever l'élection de ses
magistrats, et de la frapper d'une contribution énorme. Les biens des
partisans de Leicester furent confisqués. Le fils de Simon de Montfort, qui
s'était fortifié dans l'fie d'Axholm, Adam de Gourdon, réfugié dans les
forêts du Hampshire avec une foule de proscrits, l'île d'Ély, dernier asile
des mécontents, occupèrent pendant deux ans les armes de l'infatigable
Édouard, qui fit triompher partout l'autorité royale (1265-1267). En vain le comte de Glocester,
se croyant mal récompensé de ses services, souleva contre Henri les habitants
de Londres ; menacé par une armée nombreuse, il implora et obtint son pardon,
grâce à la médiation du roi des Romains. La
tranquillité était enfin rétablie dans le royaume. Entrainé par l'amour de la
gloire, l'esprit de chevalerie, et le généreux enthousiasme qui poussait vers
la Palestine les plus braves guerriers, Edouard résolut de prendre part à
l'expédition que Louis IX préparait contre les Infidèles[16]. Il s'embarqua donc, le 27 mai
1270, à la tête d'une brillante armée, emmenant avec lui plusieurs chefs
puissants, dont la turbulence aurait pu rallumer la guerre civile. Mais le
prince s'était à peine éloigné de l'Angleterre, que les barons, abusant de la
faiblesse du vieux roi, excitèrent de nouveaux troubles et opprimèrent le
peuple. Des brigands désolaient impunément les provinces : partout l'autorité
royale était méconnue et outragée. La mort de Richard[17] rendit la position de Henri III
plus embarrassante. Il adressa à son fils les lettres les plus pressantes
pour hâter son retour ; mais il ne devait plus le revoir. Sentant sa fin
prochaine, il manda le comte de Glocester et lui fit jurer de maintenir la
paix du royaume, et de défendre les droits de son fils. Il expira la nuit
même (2
avril 1272). « Ainsi
mourut Henri, dans la soixante-sixième année de son âge et la
cinquante-septième de son règne, qui fut le plus long de tous ceux qu'offrent
les annales de l'Angleterre. Ce prince était plus fait pour la vie privée que
pour la vie publique. Sa facilité, sa simplicité et sa douceur lui auraient
assuré, dans un rang médiocre, le bonheur qu'il ne put obtenir sur le trône.
C'est cependant des malheurs de ce règne, et de la faiblesse de ce prince que
résulta pour le peuple anglais la liberté, ce bien inappréciable qu'il sut
conserver sous le sceptre des fiers et impérieux monarques qui succédèrent à
Henri III. L'esprit d'indépendance se répandit insensiblement dans la nation
entière... Ainsi tous les malheurs que le peuple eut à supporter par les
discordes civiles, doivent être considérés sans trop de regret, si l'on songe
aux avantages qui lui furent assurés par l'établissement de la liberté[18]. » FRANCE.
— PHILIPPE III (1270-1285). — En revenant de la croisade
de Tunis, la flotte qui ramenait Philippe III en France fut assaillie d'une
violente tempête. Plusieurs milliers de croisés périrent dans les flots : les
débris des vaisseaux allèrent se perdre sur les rochers de la Calabre, et
Charles d'Anjou n'eut pas honte d'invoquer contre ses compagnons d'armes
l'odieux droit de bris qui donnait au seigneur tout ce que la mer jetait sur
ses cotes. Et cependant cette triste expédition ouvrait à la couronne de
riches successions. La mort du comte de Nevers lui donnait le Valois et les
terres d'Auvergne ; celle d'Alphonse de Poitiers et de sa femme Jeanne de
Toulouse, le Poitou et le reste de l'héritage des Raymond (1271). Le Comtat Venaissin, qui en
faisait partie, en fut encore une fois distrait en faveur du Saint-Siège.
Henri de Champagne, roi de Navarre, succomba en 1274, quatre ans après la
mort de son père, Thibaut V, mort à son retour de Tunis. Il laissait une fille
unique, âgée de trois ans, qui fut conduite par sa mère à la cour de
Philippe. Ce prince la fiança au second de ses fils, pour enlever la Navarre
à l'influence de l'Aragon ou de la Castille (1276). La prise et le pillage de
Pampelune, l'abandon du roi de Castille, qui retira ses troupes, intimidèrent
les Navarrais : ils reconnurent le gouvernement de la jeune reine, dont le
mariage ne fut accompli qu'en l'année 1284. Ainsi, par la grande révolution
qu'avait préparée la ruine des Albigeois, la maison de France arrivait
jusqu'aux Pyrénées ; maîtresse de la Provence et de la Méditerranée, elle
menaçait de Naples l'indépendance de l'Italie entière ; maîtresse des
Pyrénées et de la Navarre, elle menaçait l'Aragon et la Castille. Elle
enfermait de tous côtés la Guienne. L'Italie et l'Espagne s'unirent contre
elle. Dans toutes les querelles, l'Angleterre prit toujours parti pour
l'Espagne contre la France. Pendant
que Robert d'Artois prenait possession de la Navarre, Philippe-k-Hardi
négociait auprès du roi de Castille, Alphonse X, pour assurer la couronne à
ses neveux. Une fille de saint Louis, Blanche, avait épousé Ferdinand de
Lacerda, fils aîné d'Alphonse. Après la mort de Ferdinand, les cortes de
Ségovie déférèrent la couronne à Sanche-le-Brave, le vainqueur des Maures, au
préjudice des fils de Ferdinand. Leur aïeul Alphonse, grand ami des légistes
et plus occupé de l'étude de l'astronomie que des soins de la royauté, les
soutenait avec une partialité qui ne pouvait l'emporter sur le vœu national.
Les efforts de Philippe III, ses tentatives à main armée, ne peuvent rien
contre la popularité de Sanche. Ses démarches auprès du roi d'Aragon, pour
obtenir la liberté des enfants de Lacerda, ne font que rendre leur prison
plus étroite. Pierre III se confédère intimement avec le successeur désigné
d'Alphonse, qui implore contre son fils rebelle les secours du roi de Maroc.
Cette alliance monstrueuse assure ta couronne à Sanche, qui devient roi sans
obstacle, à la mort de son père (1284). En même
temps, la guerre éclatait directement entre ta France et l'Aragon. Le lundi
de Pâques (1282)
; à l'heure de vêpres, les habitants de Palerme égorgent les Français et
donnent un sanglant exemple suivi par plusieurs autres villes de la Sicile.
Ce complot, tramé par l'infatigable activité du médecin Jean de Procida, a
pour résultat d'embraser tout le Midi. Les Siciliens, effrayés des suites de
leur cruelle vengeance, s'adressent au pape Martin IV, qui refuse avec
indignation de leur pardonner. Leurs instantes prières décident enfin le roi
d'Aragon, époux d'une fille de Manfred, à se porter l'adversaire de Charles
d'Anjou. Les deux rivaux offrent de vider leur querelle dans un combat
singulier, à Bordeaux. Pierre s'abstient d'y paraître, et Philippe-le-Hardi
se déclare ouvertement pour son oncle. Aux Vêpres Siciliennes, il n'y avait
eu que des Provençaux d'égorgés. L'année suivante (1283), le comte d'Alençon, frère du
roi de France, avait été tué à Catane. Philippe, d'ailleurs, pensait qu'il
était de son honneur de soutenir la cause de la branche capétienne de Naples
; et la donation que le pape venait de faire du royaume d'Aragon à Charles de
Valois, son fils, ajoutait au ressentiment l'intérêt politique. Mais cette
guerre, malheureuse pour la maison d'Anjou, le fut aussi pour la France. Le
Calabrois Roger de Loria, avec les galères siciliennes et catalanes, fit
échouer tous les efforts de Charles d'Anjou, qui vit avec rage, sans pouvoir
l'empêcher, la destruction de sa flotte. Le fils da meurtrier de Conradin,
fait prisonnier par Roger de Loria, échappa à la mort que lui réservaient les
Siciliens, par la générosité de Constance, la fille de Manfred. Charles
d'Anjou ne put survivre à la perte de la Sicile, et il mourut sans remords,
avec ce même orgueil qui l'avait animé toute sa vie (1285). Cette
même année, Philippe-le-Hardi entrait en Aragon. Jayme d'Aragon, roi de
Majorque, avait donné passage dans son comté de Roussillon à l'ennemi de sa
famille. Maître d'Elne, le roi de France fit passer les habitants au fil de
l'épée, pendant que Roger de Loria détruisait la flotte française sur les
côtes de la Catalogué, et ordonnait le massacre des prisonniers. Philippe
s'avança jusqu'à Girone qu'il prit d'assaut ; mais la difficulté de faire
subsister une nombreuse armée dans ce pays aride et brûlant le détermina à
opérer sa retraite. Harcelés sans relâche par les montagnards almogavares,
épuisés par les maladies et par les privations, les Français regagnèrent à
grand'peine Perpignan. : le roi lui-même, ramené en litière, expira dans
cette ville (6 octobre). Ce règne est remarquable à l'intérieur par quelques faits importants. Philippe III arrête les dissensions que les seigneurs avaient fait éclater dans le comté de Toulouse, et met en prison le comte de Foix (1272). Il étend et, confirme les ordonnances de son père sur les guerres privées ; il règle les fonctions des avocats, et leur impose des devoirs dont la violation entraîne des peines sévères. Par l'ordonnance de 1275 sur les amortissements, il agrandit les revenus de la royauté en favorisant les gens de main-morte. Cette ordonnance fit longtemps loi dans cette matière. On y reconnaît l'influence des légistes, dont la puissance augmente sous ce règne ; ce sont les légistes qui font déclarer inaliénable le domaine de la couronne ; ce sont eux qui adjugent au roi le comté de Poitiers, au préjudice de Charles d'Anjou. Ces hommes sortis du peuple qui vont détruire la chevalerie dans la personne des Templiers, et abaisser la papauté par l'humiliation de Boniface VIII, sont cependant jaloux d'être nobles ou de le paraître. Raoul, argentier du roi, obtient la première lettre d'anoblissement, en 1272. Mais les seigneurs se vengent quand ils le peuvent. En 1276, Pierre Labrosse, barbier de Louis IX, devenu le principal ministre de Philippe III, intente à la nouvelle reine Marie de Brabant une accusation sous laquelle il doit lui-même succomber. Il l'accuse d'avoir empoisonné Louis, fils aîné du roi et d'Isabelle d'Aragon. Une bénigne de Nivelle, en Flandre, consultée par le superstitieux Philippe, atteste l'innocence de la reine, et Labrosse est pendu à Montfaucon. Ce sera aussi le sort d'Enguerrand de Marigny, après la mort de Philippe-le-Bel. Le règne tyrannique de ce prince est l'apogée du pouvoir des légistes. En rétablissant le droit romain, en combattant les juridictions féodales par les chicanes et les procédures qu'eux seuls connaissent et dirigent, ils veulent aussi organiser la fiscalité romaine. Entre leurs mains, le gouvernement royal va réellement commencer ; l'ordre civil en sera la suite ; mais il faut de l'argent par tous les moyens ; ce besoin d'argent, qui n'est point en rapport avec les ressources publiques et qui s'exerce par la violence et la fraude, donne un caractère odieux à cette époque et au règne des premiers Valois. |
[1]
L'empereur latin de Constantinople, le faible et pauvre Baudouin de Courtenay,
avait engagé la couronne d'épines aux Vénitiens pour avoir de l'argent. Louis
IX, qui aurait regardé l'achat d'une relique comme un crime de simonie, évita
la difficulté, en payant la dette aux Vénitiens, et en donnant dix mille marcs
à Baudouin, pour le présent qu'il était censé recevoir de lui. Les autres
reliques de la chapelle impériale n'arrivèrent à Paris qu'en 1241.
[2]
C'était une garantie de sécurité, un serment de paix pendant les quarante jours
; et la partie adverse ne pouvait refuser de jurer l'Asseurement à celle
qui l'invoquait. La violation de ce serment entraînait la peine capitale.
[3]
Louis IX fut pris pour médiateur et pour arbitre dans toutes les grandes
querelles de son temps, entre le duc de Bretagne et le roi de Navarre, entre le
roi de Navarre et le roi d'Angleterre, entre Henri III et ses barons, enfin
entre Grégoire IX et Frédéric II.
[4]
Presque immédiatement après la mort de son père (1216), le jeune Henri de
Winchester, à peine âgé de dix ans, avait été conduit à Glocester, et sacré par
le légat Gualo. Ensuite les barons nommèrent le comte de Pembroke régent, et
laissèrent à Hubert du Bourg l'office de justicier, dont il était investi sous
le règne précédent. Une proclamation du jeune monarque promit amnistie générale
pour le passé, et des garanties de liberté pour l'avenir. La grande charte
révisée fut réduite à quarante-deux articles. Plusieurs articles qui portaient
une atteinte directe aux anciens droits de la couronne furent omis, ceux
surtout qui étaient relatifs à la levée des aides et scutages, et à la
convocation du grand conseil. Toutefois les articles omis ne furent point révoqués,
mais durent être soumis plus tard à l'examen d'une assemblée générale. Quia
quœdam capitula in priore charta continebantur quœ gracia et dubitabilia
videbantur, sçilicet de scutagiis... placuit prœlatis et magnatibus ea esse in
respectu quousque plenius conciluim habuerimus. Les principales
dispositions de la grande charte furent confirmées.
[5]
GOLDSMITH, Histoire
d'Angleterre, t. I, p. 318.
[6]
L'année suivante, Hubert se débarrassa de son collègue, qui, pour cacher sa
disgrâce, fit un voyage en Terre-Sainte.
[7]
Le roi était majeur depuis 1226.
[8]
La grande charte fut lue dans le grand conseil. Les prélats et les abbés
portant des cierges allumés, lancèrent l'anathème contre quiconque violerait
les libertés nationales. Ils éteignirent leurs cierges et les jetèrent à terre,
en s'écriant : « Puisse l'âme qui sera parjure à sa promesse répandre ainsi une
odeur infecte, et se corrompre dans l'enfer. » Le roi répondit : « Que Dieu me
soit en aide, combe j'observerai toutes ces choses, vrai comme je suis homme,
comme je suis chrétien, comme je suis chevalier, comme je suis roi couronné et
sacré. »
[9]
Le roi n'avait d'autres revenus que le scutage, somme payée pour
l'exemption du service militaire ; le hidéage, faible impôt payé par les
propriétaires fonciers, et les redevances de ses domaines privés.
[10]
Isabelle, veuve de Jean et mère de Henri III, avait épousé le comte de la
Marche, dont elle eut plusieurs enfants, sur lesquels le roi d'Angleterre
répandit ses faveurs avec une imprudente prodigalité.
[11]
Grande Chronique de MATT. PARIS,
trad. de M. Huillard-Bréholles, t. IX, p. 1. — Les barons et les prélats
exigèrent aussi la nomination de vingt-quatre commissaires, dont douze seraient
nommés par le roi et douze par la ligue. Ces vingt-quatre commissaires, d'après
les Annales de BURTON,
ordonnèrent qu'il y aurait trois parlements dans l'année : le premier, après la
fête de Saint-Michel ; le second, le lendemain de la Chandeleur ; et le
troisième, le 1er jour de juin. Il fut décidé que dans chaque province les
tenanciers conféraient à quatre chevaliers le soin de faire une enquête sur
l'administration du roi et d'en rendre compte au parlement : qu'un nouveau
shérif serait nommé annuellement par les francs-tenanciers. Ces articles,
appelés statuts d'Oxford, ne furent point acceptés sans opposition par le
prince Édouard et plusieurs barons anglais. Les frères utérins du roi et les
parents de la reine aimèrent mieux quitter le royaume que de s'y soumettre. —
Quelque temps avant l'assemblée d'Oxford, Richard de Cornouailles, élu roi des
Romains, avait quitté l'Angleterre pour aller se faire couronner à
Aix-la-Chapelle ; il essaya plusieurs fois, mais en vain, de réconcilier Henri
avec ses barons.
[12]
C'est vers cette époque qu'ils publièrent, sous le nom de Provisiones
baronum, les lois qu'ils avaient préparées avec tant de lenteur.
[13]
Les arbitres devaient être Charles d'Anjou, frère du roi de France, et quatre
seigneurs de la même nation.
[14]
Remarquons avec M. Filon que le roi n'était pour rien dans la convocation de
ces représentants, puisqu'il était alors prisonnier de ses barons qui le
tenaient à leur merci et lui faisaient signer ce qu'ils voulaient. Ce sont les
barons eux-mêmes qui ouvrent une carrière politique à leurs inférieurs. Ce sont
eux qui créent la représentation communale, parce qu'ils ont besoin de son
appui pour consolider leur victoire sur la royauté, usant toujours de cette
politique qui leur était propre, et qui consistait à savoir concilier l'intérêt
populaire avec l'intérêt aristocratique.
[15]
On ne doit pas confondre le comte de Leicester avec les ambitieux vulgaires. Il
avait toutes les qualités qui font le grand homme de guerre et le politique
habile. Maitre du pouvoir, il attacha à sa cause le peuple et le clergé. Ce fut
le double élément de sa force. Son gouvernement, quoique tyrannique, fut un
bienfait pour le pays, qu'il fit entrer dans la voie de la liberté. Voici ce
que dit de lui la Grande Chronique : « Ainsi termina ses longs travaux le comte
Simon, ce magnifique homme, qui avait donné non-seulement ses biens, mais
encore sa vie pour garantir les pauvres de l'oppression, et pour défendre la
justice et les droits du royaume. Il était recommandable en tous points par sa
science dans les lettres. Il avait la parole grave, le visage sévère.... La
renommée raconte que Simon, après sa mort, opéra plusieurs miracles éclatants
dont le détail ne fut pas répandu dans le public, à cause de la crainte
d'offenser les rois. »
[16]
Au mois d'avril 1268, Édouard et Edmond, fils du roi, Henri son neveu,
vingt-deux bannerets et plus de cent chevaliers avaient reçu la croix à
Northampton, des mains du légat Ottoboni.
[17]
Henri, fils du roi des Romains, fut assassiné à Viterbe par Simon et Guy de
Montfort, fils de Leicester, qui voulaient venger la mort de leur père.
Richard, qui revenait de présider une diète à Worms, apprit la fin tragique de
son fils, auquel il ne survécut que peu de mois (1272).
[18]
GOLDSMITH, Hist.
de l'Angleterre, t. Ier, p. 352.