État politique des
provinces méridionales au commencement du treizième siècle. Les Albigeois. —
Origine de l'Inquisition. — La guerre éclate. — Développements. — Pierre II
d'Aragon s'unit à Raymond VI. — Simon de Montfort s'enfuit de Toulouse. —
Raymond VII recueille paisiblement l'héritage de son père. — Avènement de
Louis VIII dit Cœur-de-Lion. — Influence française en Flandre. — Guerre avec
l'Angleterre. — Continuation de la guerre des Albigeois. — Mort de Louis
VIII. — Blanche de Castille s'empare de la régence de l'état. — Traité de
Vendôme. — Fin de la guerre des Albigeois. — Soumission de Pierre de
Mauclerc, comte de Bretagne. — Politique vigoureuse de Blanche de Castille,
et abaissement du pouvoir féodal.
L'histoire
des contrées méridionales de la Fiance pendant la seconde moitié du règne de
Philippe-Auguste, pendant le règne de Louis VIII, et même la régence de
Blanche de Castille, est remplie par une guerre longue et sanglante.
L'intolérance religieuse, jointe à l'antipathie nationale, amène la
désolation de ces belles provinces dont les conquérants, armés d'abord pour
la défense de la religion, se laissent bientôt entraîner par l'ambition et la
cupidité. Le génie de Philippe—Auguste comprit parfaitement le profit que
retirerait la royauté d'une guerre qui ouvrait enfin à l'influence française,
les contrées du Midi, complètement étrangères aux mœurs, au langage et aux
idées des populations d'en-deçà de la Loire. Là dominaient trois souverains
indépendants : le roi d'Angleterre, le roi d'Aragon et le comte de Toulouse,
aussi puissant et plus riche qu'un roi. Mais Philippe-Auguste, avec une
modération et une prévoyance qu'on ne saurait trop louer, s'abstint de se
mêler en personne à cette lutte furieuse, et s'il fournit plusieurs fois aux
croisés des secours conduits par son fils Louis, ce fut pour obéir à l'esprit
de son temps et aux ordres du pouvoir papal qu'il avait appris à redouter. Il
attendit et surveilla les événements, prêt à profiter des fautes des deux
partis. Son fils et ses petits-fils recueillirent les fruits de cette sage
politique. Au
commencement du treizième siècle, les pays du Midi avaient acquis un haut
degré de civilisation. Contrairement à l'organisation féodale du Nord, la
classe dominante était une opulente bourgeoisie, ayant ses maisons flanquées
de tours, pouvant arriver à la chevalerie, et pet-tant dans les tournois.
Cette tendance à l'égalité qui paraissait étrange et même monstrueuse aux
hommes du nord de la France, avait favorisé le développement littéraire qui,
du Languedoc et de la Provence, s'était répandu en Espagne et en Italie. Le
commerce qui enrichissait les ports de la Méditerranée avait produit, avec
l'échange des marchandises, l'échange des idées. Cette activité littéraire et
commerciale dut aussi influer sur la religion, qui devint d'abord un sujet
d'examen, puis de doute. Sur cette terre où avaient passé successivement les
Romains, les Visigoths et les Sarrasins, où tant de races s'étaient mêlées,
le christianisme avait pria de bonne heure un caractère passionné qui
conduisit à une exaltation mystique, et, de là, aux plus grands écarts. Les
hommes du Midi, que la mobilité de leur imagination rendait accessibles à de
nouvelles doctrines, accueillirent des tentatives de réformes qui, tout en
attaquant les dogmes et la morale catholique, ne se produisaient qu'insensiblement,
sans caractère fixe, sous des formes sans cesse variées ; doctrines mêlées
comme les races elles-mêmes. Aussi les croisés, ne sachant comment désigner
les hérétiques au milieu de cette confusion, les appelèrent Albigeois, du nom
de la ville d'Alby, qui était le centre de leurs erreurs. D'ailleurs une
vieille haine divisait dans ces provinces la noblesse et le clergé. Les
petits seigneurs des Pyrénées, ennemis des comtes de Toulouse, n'étaient
jamais d'accord entr'eux que quand il s'agissait de ruiner les églises.
L'impiété et les désordres domestiques étalent commune à toute la noblesse du
Midi. La tonsure du moine, la robe cléricale étaient un objet de dérision. A
Verfeuil, l'éloquent abbé de Clairvaux, l'apôtre de la Croisade, saint
Bernard, avait été réduit au silence par les clameurs des nobles, et, en
partant, avait secoué contre eux la poussière de ses souliers. Ce qui
parait dominer dans les diverses doctrines dei hérétiques du Midi, c'est le
manichéisme, venu d'Asie en Occident, en passant par Constantinople. Déjà
persécutés au temps du roi Robert, les Manichéens firent de grands progrès
pendant tout le douzième siècle. Le plus célèbre d'entr'eux, Pierre de Bruys,
que quelques-uns donnent pour disciple à Abailard, fut brûlé vif à
Saint-Gilles. Mais l'indifférence des uns, l'entrainement des autres, et, il
faut le dire, le relâchement de la discipline ecclésiastique dans le Midi,
favorisèrent le développement de l'hérésie. Dès l'an 1167, les Manichéens
étaient assez forts pour tenir un concile à Saint-Félix de Caraman, près de
Toulouse. Dans cette assemblée, présidée par un certain Nicétas de
Constantinople, et où les hérétiques d'Italie et de France avaient envoyé des
représentants ; on exposa au peuple les nouvelles doctrines qui rejetaient la
plupart des sacrements de l'Église, particulièrement le baptême et le
mariage, et repoussaient tout appareil de culte extérieur et matériel.
Nicétas, le pape manichéen, fixa les limites et les attributions des évêchés
qu'il distribuait aux sectaires. Les Vaudois de Lyon faisaient rédiger leurs
opinions dans des livres ; des missionnaires étaient envoyés partout :
l'hérésie pénétrait jusqu'aux portes de Rome. « L'Église
romaine, alarmée, dit M. Augustin Thierry, employa d'abord les ressources de
son immense organisation diplomatique pour en arrêter les progrès ; mais
c'était en vain que les courriers pontificaux apportaient à Alby, à Toulouse,
à Narbonne, des bulles d'excommunication et d'anathème contre les ennemis de
la foi. L'hérésie avait gagné jusqu'aux desservants des églises où ces bulles
devaient être fulminées, et les évêques eux-mêmes, quoique plus étroitement
liés au système catholique, avaient peine à ne pas se laisser entraîner par
l'exemple de tout un peuple. » Les choses changèrent de face à l'avènement
d'Innocent III. Ce pontife comprit le danger de laisser une nouvelle Église
s'élever dans l'Église, et employa contre les hérétiques les mêmes
prédicateurs que contre les Infidèles et les Bénédictins de Cîteaux. Quand la
croisade de Constantinople eut réuni l'Église grecque à l'Église latine ; il
prit des mesures plus actives et plus efficaces, et établit à Toulouse un
tribunal qui devint permanent, et dont les premiers commissaires furent frère
Raynier et frère Guy, de l'ordre de Cîteaux. C'est l'origine de
l'inquisition. En 1206, Dominique, sous-prieur de l'église d'Osma, en
Espagne, fut chargé, conjointement avec Diego d'Azèbez, évêque de cette
église, d'une mission contre les hérétiques. En même temps, Innocent donna
pleins pouvoirs à son légat, Pierre de Castelnau, dont le caractère énergique
s'accordait avec le sien, mais qui, en cette occasion, agit avec trop de
précipitation et de violence. Pendant qu'Innocent III écrit une lettre
menaçante à Raymond VI, comte de Toulouse, accusé de partager et de favoriser
les erreurs des Albigeois, et exige qu'il seconde, contre ses propres sujets,
la croisade qui se pré pare, Pierre de Castelnau l'excommunie
personnellement, lance l'interdit sur ses terres, et lui reproche, en face,
de manquer à sa parole, et de ne pas exécuter ses promesses, l'appelant
tyran, lâche et parjure. Un chevalier de Raymond ne peut supporter l'injure
faite à son suzerain. Il rejoint le légat dans une hôtellerie, sur les bords
du Rhône, le poignarde, et va chercher un asile auprès du comte de Foix, dent
la mère et la sœur étaient hérétiques (janvier 1208). Après
le meurtre de Thomas Becket, Alexandre III s'était contenté de la pénitence
et de la soumission de Henri II. Innocent III voulut davantage. Non-seulement
le comte de Toulouse, que la voix publique désignait comme l'instigateur du
crime, se laissa flageller au concile de Saint-Gilles (1209), et promit d'abandonner les
hérétiques et de les combattre, mais encore une nombreuse armée, fournie par
la Bourgogne, la Lorraine, la Flandre, la Champagne, la Picardie et surtout
l'Île-de-France, se réunit à Lyon et marcha sur Béziers. La féodalité et le
haut clergé du Nord y étaient représentés par les plus puissants comtes, Par
les archevêques et les évêques ' des principales villes. Arnaud, abbé de Cîteaux,
était le chef spirituel de cette nouvelle croisade ; Simon, comte de Montfort
en France, et de Leicester en Angleterre, en fut le chef militaire et
séculier. Alors commença la lutte entre la féodalité et les municipes, entre
la pauvreté et la richesse, entre le fanatisme religieux et l'enthousiasme
patriotique. En
attaquant directement le comte de Toulouse, on eût donné un chef à tout le
Midi. On voulut' d'abord le priver de ses alliés. Son neveu, le vicomte de
Béziers, fut attaqué le premier. Au sac de la ville, cinquante mille
personnes furent égorgées, sans distinction d'hérétiques ou de catholiques. «
Tuez-les tous, disait l'abbé de Cîteaux, car Dieu connaît ceux qui sont à
lui. » Le vicomte Raymond Roger, s'étant enfermé dans Carcassonne, fut
obligé de capituler. Quatre cent cinquante hérétiques furent brûlés, lui-même
jeté en prison et dépouillé de ses possessions. Le duc de Bourgogne, les
comtes de Nevers et de Saint-Pol refusèrent cet héritage de sang et de
ruines. Simon de Montfort Faccepta, et, pour se faire confirmer par le pape
le don des légats, mit sur chaque maison un cens annuel de trois deniers au
profit de l'Église romaine. Une
nouvelle armée de croisés, que lui amenait sa femme Alix de Montmorency, mit
Simon de Montfort en état de pousser plus loin ses conquêtes. Les habitants
fuyaient devant lui dans les montagnes. Les hérétiques, refoulés vers le
Midi, se retiraient dans les châteaux-forts, où ils étaient secondés par une
vaillante noblesse. Le château de Minerve, aux portes de Narbonne, fut pris
après une vigoureuse résistance. Tout y fut tué. L'archevêque et les
magistrats de Narbonne aidèrent eux-mêmes Montfort, redoutant à la fois les
brigandages des Albigeois et l'ambition du conquérant. Le château de Termes
ne put résister aux machines nouvelles construites par maître Théodise,
archidiacre de Notre-Dame de Paris, qui dirigeait les travaux des sièges (1210). Montfort, vainqueur de ce
côté, allait revenir sur Toulouse. Le
comte de cette ville, effrayé pour lui-même, entreprit alors un voyage à
Rome, pour plaider sa cause et celle de ses sujets auprès d'Innocent III.
Muni des lettres de Philippe-Auguste et de plusieurs seigneurs croisés, il
fut favorablement accueilli par le pape ; mais les légats et Simon de Montfort,
interprétant arbitrairement la réponse du pontife, voulurent lui imposer les
plus humiliantes conditions, et, sur son refus, il fut excommunié de nouveau (1211). Il lui fallut combattre. Simon
de Montfort avait profité des négociations pour s'affermir dans les places et
les domaines du vicomte de Béziers, qui venait de mourir à propos pour
l'usurpateur. Il commettait des cruautés inouïes. A Laveur, quatre-vingts
chevaliers furent pendus ; la dame du Château, quoiqu'enceinte, fut jetée au
fond d'un puits. Toutefois, il fut un moment en danger. Il échoua devant
Toulouse, et le comte Raymond vint l'assiéger dans Castelnaudary. Secouru à
propos par des renforts de croisés qui lui arrivaient de toutes parts, il repoussa
les assiégeants, s'empara de toutes les places du comté de Toulouse, et ne
laissa plus à Raymond que sa capitale et Montauban (1212). Dans
son abaissement, Raymond VI demande des secours au roi d'Angleterre, au roi
de France, au roi d'Aragon. Jean-sans-Peur avait d'abord laissé enrôler en
Guienne, pour la croisade, un corps de troupes sous la conduite de
l'archevêque de Bordeaux. Mais, après sa rupture avec le pape, ii envoie
quelques renforts aux Albigeois, sous la conduite de Savary de Mauléon, son
sénéchal en Poitou. Philippe-Auguste, inquiet des succès de Simon de
Montfort, écrit au pape Innocent III, qui lui répond vaguement que ses droits
de souveraineté ont été mis en réserve. Le roi d'Aragon Pierre II fait
davantage : il intercède fortement en faveur de son beau-frère le comte de
Toulouse, auprès du pape, auprès des légats, auprès de Montfort lui-même.
Leur mépris pour sa médiation le jette ouvertement dans le parti des
Albigeois. Délivré des Almohades, par la bataille de Tolosa, il joint ses
troupes à celles de Raymond, des comtes de Foix et de Commines, et vient
défier Montfort devant Muret. La cavalerie féodale disperse l'Infanterie des
Aragonais, et en tue quinze mille. Pierre, lui-même, périt en combattant (1213). Cette incroyable victoire
détruit toute résistance. Le comte Raymond se réfugie en Provence, et de là
en Angleterre. Montpellier échappe à Simon de Montfort en se donnant à
Philippe-Auguste (1214). Cependant
Innocent III commence à redouter l'ambition de Montfort. Au concile de Latran
(1215), il restreint les vastes
donations que le concile de Montpellier vient d'accorder au chef des croisés
; il traite avec bienveillance le fils du comte de Toulouse, met en séquestre
une partie des domaines de ce dernier, pour les rendre au jeune Raymond, quand
il sera en âge de gouverner, et parait étrangement troublé des dévastations
et des cruautés commises en son nom. De la Garonne à la Méditerranée, tout
était ravagé et détruit. « Hélas ! Toulouse et Provence, s'écrie un
contemporain, et toi, terre d'Agen, de Béziers, de Carcassonne, dans quel
état Je vous ai vues, et dans quel état je vous vois ! » Mais les
agents d'Innocent III, qui avaient outrepassé ses ordres, ne souffrirent pas
qu'il restituât rien avant de mourir. Montfort, lui-même, pour se fortifier
du pouvoir temporel, contre le pouvoir spirituel qui le menaçait, fit hommage
à Philippe-Auguste pour le duché de Narbonne, le comté de Toulouse, le
vicomté de Béziers et de Carcassonne (1216). Toutefois
les Montfort ne purent se soutenir malgré cet appui. Toute la France
méridionale se souleva en faveur du comte de Toulouse, qui rentra dans sa
capitale, dont Simon de Montfort s'était fait chasser par sa perfidie et sa
cruauté. En assiégeant cette ville, le farouche conquérant fut tué d'un coup
de pierre à la tête (1218). Son fils aîné Amaury, hors d'état de lutter contre l'ascendant
et les succès du jeune Raymond, qui avait pris la conduite de la guerre, se
vit secouru par une nouvelle croisade qu'avait ordonnée le pape Honorius. Les
Albigeois paraissaient se relever, et avaient même déshonoré leur victoire
par de sanglantes exécutions. Philippe-Auguste autorisa son fils Louis à
conduire deux expéditions successives, qui ne furent ni glorieuses ni utiles
à la cause d'Amaury de Montfort (1219-1221). Philippe-Auguste, lassé de
cette guerre sans fruit, laissa tranquillement Raymond VII recueillir ou
recouvrer le vaste héritage de son père, mort en 1222. L'étroite alliance des
deux nouveaux comtes de Toulouse et de Foix allait ruiner les affaires
d'Amaury. LOUIS VIII (1223-1226). — L'avènement du successeur de
Philippe-Auguste avait été, l'objet d'un enthousiasme qui indique l'autorité
morale qu'avait déjà obtenue la royauté capétienne. Dès les premiers temps de
son règne, Louis VIII détourna un moment son attention de la guerre des
Albigeois pour maintenir la Flandre sous l'influence française, et chasser
les Anglais du Poitou. En Flandre, il soutint la comtesse Jeanne, qui depuis
longtemps différait le paiement de la rançon de son mari, garda au Louvre le
turbulent prisonnier de Bouvines, et l'aida à se débarrasser d'un imposteur (1224) qui se faisait passer pour le
vieux comte Beaudouin, cet empereur de Constantinople vaincu et tué par les
Bulgares. Jeanne fit pendre ce prétendant redoutable ; mais le peuple
l'accusa de parricide. En Poitou, loin de faire droit aux réclamations intempestives
de Henri III, Louis VIII se servit à propos de son armée et de ses trésors.
Savary de Mauléon ne put défendre Niort contre lui, et fit sa soumission,
renonçant à l'hommage d'un roi éloigné qui négligeait de défendre ses
possessions. Saint-Jean-d’Angély, La Rochelle, Limoges, Périgueux ouvrirent leurs
portes. Le roi de France resta maître, outre le Poitou, de la partie de
l'Aquitaine qui s'étend au nord de la Garonne (1224). L'année
suivante, Henri III fit un effort impuissant. Une armée nombreuse fut
envoyée, sous les ordres de son frère Richard comte de Cornouailles et de
Poitou, ou plutôt du comte de Salisbury. Les Anglais s'emparèrent de La
Réole, de Bergerac, de Saint-Macaire. Louis VIII reprit la Réole, et força
les Anglais à se rembarquer. Dès lors il fut reconnu pour suzerain par les
comtes de La Marche et par les seigneurs du Poitou. Bientôt une trêve de
trois ans avec l'Angleterre le laissa libre de ce côté. Dans le
Midi, Amaury de Montfort, réduit à la seule ville de Carcassonne par les
succès toujours croissants de Raymond VII et du comte de Foix, fut obligé de
leur demander une trêve, et de promettre, pour l'obtenir, qu'il ménagerait la
paix entr'eux et l'Église ; mais, en cédant bientôt après (1224) à Louis VIII les domaines que
son père avait possédés, il suscitait aux deux comtes une nouvelle guerre, et
changeait en souveraineté directe la suprématie féodale que Philippe-Auguste
avait acceptée. Louis et le comte de Toulouse négocièrent chacun de leur côté
avec la cour de Rome. Les sollicitations intéressées des Montfort et du roi
de France triomphèrent de la froideur d'Honorius. Le concile national de
Bourges (1225), devant lequel les deux partis
firent valoir leurs prétentions, excommunia de nouveau le comte de Toulouse,
et confirma Louis VIII dans la possession des pays conquis par Simon de
Montfort. Louis,
pour mettre à exécution cet arrêt injuste, leva une puissante armée à titre
de croisade (mai 1226).
Cinquante mille hommes de cavalerie et un nombre plus considérable de
fantassins partirent de Lyon, se dirigeant vers Avignon et la Provence. Mmes
se soumit ; Avignon offrit passage hors de ses murs, mais refusa d'ouvrir ses
portes ; on assurait que beaucoup d'Albigeois y étaient renfermés. Louis VIII
poussa le siège avec vigueur, malgré le mauvais vouloir des grands vassaux,
les maladies et la disette qui désolaient son armée. Le comte de Toulouse,
d'accord avec les habitants d'Avignon, avait détruit les vivres et les
fourrages, et ravagé la campagne. Avignon fut cependant obligé de capituler,
de donner de l'argent et des otages et d'abattre ses murailles (septembre
1226). Le roi de
France passa le Rhône, et parcourut en vainqueur tout le Languedoc jusqu'à
quatre lieues de Toulouse ; mais la désertion des barons et l'épuisement de
son armée le forcèrent à reprendre la route de son royaume ; lui-même fut
atteint à Montpensier, en Auvergne, du mal qui frappait les croisés. Il
mourut, selon les uns, victime de sa chasteté, selon les autres, empoisonne
par le comte de Champagne (novembre 1226). Cette
expédition n'en fut pas moins très-avantageuse pour la royauté. Louis établit
des sénéchaux à Beaucaire, à Carcassonne, reçut l'hommage de plusieurs
seigneurs du Midi, et confia ü Humbert de Beaujeu le gouvernement des pays
qu'il avait soumis ; mais la haine du nom français resta longtemps encore la
passion nationale des nouveaux sujets du roi de France ; et les troubadours,
dans leurs sirventes, souhaitaient que le comte de Toulouse, à l'aide du roi
d'Aragon, reprit son héritage, en se faisant un pont de cadavres français. MINORITÉ DE LOUIS IX. - RÉGENCE DE BLANCHE DE CASTILLE (1226-1236). — D'après le droit féodal,
Philippe Hurepel, comte de Boulogne, aurait dû obtenir la tutelle du jeune
Louis IX, son neveu, et la régence du royaume. Blanche de Castille s'en
empara, attestant que telle était la volonté du feu roi, et s'empressa de
faire couronner son fils à Reims (1226)[1]. L'absence de la plupart des
grands vassaux, qui s'abstinrent de paraître à cette cérémonie, annonça
qu'ils se préparaient à arracher la régence des mains d'une femme. En effet,
une ligue formidable fut bientôt formée par le comte de Champagne Thibaut, le
comte de Bretagne Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc, le comte de Toulouse
Raymond, le comte de La Marche Hugues-le-Brun, qui avait épousé Isabelle
d'Angoulême, veuve de Jean-sans-Terre, et se trouvait ainsi le beau-père de
Henri III. Blanche de Castille sut profiter habilement de la passion qu'elle
avait inspirée au comte de Champagne : la défection de ce chef de la ligue
amena la soumission des conjurés au traité de Vendôme (1227). Philippe Hurepel, furieux,
essaya d'enlever le jeune roi à Montlhéry, et n'y put réussir. Bientôt, pour
détacher le comte de Champagne des intérêts de la régente, Pierre Mauclerc
lui offrit en mariage sa fille Yolande. Blanche eut encore l'adresse d'empêcher
cette union. Le roi d'Angleterre Henri III devait venir au secours des hauts
barons ses alliés ; Blanche l'arrêta aussi en corrompant ses favoris et son
principal ministre Hubert du Bourg ; elle parvint même à défendre le comte de
Champagne contre les seigneurs de l'Est, qui, en prétendant venger la mort de
Louis VIII, voulaient plutôt punir Thibaut de ce qu'il trahissait la cause
féodale. Cependant
la guerre des Albigeois n'était point finie. Le comte de Toulouse luttait
avec énergie et souvent avec succès contre Humbert de Beaujeu, et cette
sanglante querelle semblait n'avoir rien perdu de sa férocité. Pierre,
archevêque de Narbonne, et Fouquet, évêque de Toulouse, que les Albigeois
appelaient l'évêque du diable, se distinguaient par leurs dévastations et
leurs cruautés. De nouvelles bandes de croisés arrivaient sans cesse ; les
ressources de Raymond VII s'épuisaient rapidement : il lui fallut céder. Il
donne plein-pouvoir à l'abbé de Grandselve pour traiter avec Blanche de
Castille. Les conférences s'ouvrent à Meaux et se terminent à Paris, où
Raymond se rend en personne. Il est obligé de recevoir garnison française
dans Toulouse ; il confirme au roi la possession du Bas-Languedoc, et se
dépouille en faveur de l'Église romaine de tout ce qu'il possède au-delà du
Rhône, dans l'ancien royaume d'Arles. C'est l'origine du droit des papes sur
le comtat d'Avignon. Il promet sa fille Jeanne et l'héritage de ce qui lui
est laissé par le traité de Meaux à l'un des frères du roi. Il jure
l'observation de ce traité le jour du Jeudi-Saint 1229, à la porte de
l'église Notre-Dame de Paris, où le cardinal romain de Saint-Ange fait tomber
la discipline sur ses épaules nues, et lui accorde une absolution
conditionnelle. Enfin, pour gage de sa soumission, Raymond reste prisonnier
six semaines à la Tour du Louvre. Ainsi
fut consommé l'abaissement du Midi, envahi et dominé par la France du nord et
par la royauté. Blanche de Castille n'eut plus à s'occuper que de Pierre
Mauclerc. Pour résister au roi de France, il fallait que Mauclerc fût maître
absolu en Bretagne ; mais les prêtres le détestaient[2]. Il avait besoin des Anglais ;
mais une vieille antipathie éloignait les Bretons des Anglais, qui pour eux
étaient toujours des Normands ; et d'ailleurs ces alliés mêmes le secondèrent
mal. Henri III débarqua avec une armée à Saint-Malo (1230) ; mais il passa le temps dans
les fêtes et les plaisirs, pendant que Blanche de Castille faisait condamner
le comte de Bretagne par la cour des Pairs, et que l'armée royale s'avançait
dans le pays. Il parut tardivement devant Saintes, fut repoussé et retourna
bientôt en Angleterre. Pierre Mauclerc, découragé, accepta une trêve de trois
ans, à Saint-Aubin-du-Cormier (1231). En 1234, il ne voulut pas recommencer les
hostilités, malgré les sollicitations de Henri III, renouvela envers le roi
l'exemple de soumission qu'avait donné le comte de Toulouse, abandonna tous
ses domaines au-dehors de la Bretagne, s'engagea à laisser le comté de
Bretagne à son fils, quand il serait en âge de majorité, et promit de partir
pour cinq ans à la croisade. Les
événements semblaient d'eux-mêmes seconder la politique vigoureuse de Blanche
de Castille, et contribuer à la diminution du pouvoir féodal. Depuis sa
sortie de prison, le comte de Flandre Ferrand, n'avait fait que languir et
était mort en 1234. Sa veuve, dévouée à l'influence de la France, s'était
remariée à Thomas de Savoie. Philippe Hurepel avait expiré quelques mois
auparavant. Les seigneurs crurent voir un crime dans cette mort, et en
accusèrent encore le comte de Champagne. Thibaut ne se soutenait qu'avec
l'aide de la France. Pour apaiser les seigneurs qui défendaient les
prétentions de sa cousine Alix de Chypre, il s'était procuré de l'argent en
vendant au roi les comtés de. Blois, de Chartres et de Sancerre, et la
vicomté de Châteaudun. Le titre de roi de Navarre, qu'il obtint à la mort de
Sanche VII, son oncle, ajouta peu à sa puissance, et ne put le garantir de
l'invasion qu'il s'était attirée en mariant sa fille au fils de Pierre
Mauclerc, contrairement au traité qu'il avait fait avec la régente. Il fit
aussi sa soumission et prit la croix. Peut-être voyait-il dans la croisade
une expiation. Grâce à la fermeté et à l'adresse de Blanche de Castille, la situation politique du royaume était favorable au développement du pouvoir qu'allait obtenir le jeune roi. Blanche déploya les mêmes qualités dans l'administration intérieure ; mais elle agit toujours d'après les habiles conseils du cardinal légat, Romain de Saint-Ange, à qui l'on doit rapporter une grande part de la gloire de cette époque. Dans une querelle survenue entre les bourgeois de Paris et l'Université, Blanche se montra sévère à l'égard des écoliers qui, au rapport des contemporains, l'avaient outragée, ainsi que le légat, par d'impures plaisanteries. Bientôt cependant, par la médiation du pape Grégaire IX, elle rappela l'Université à Paris, et rétablit avec zèle, entre ce corps puissant et les bourgeois, une concorde qui contribuait à la richesse de la ville et à l'honneur du royaume. Malgré sa haute piété, elle sut punir l'évêque de Beauvais de sa faiblesse, et l'archevêque de Rouen de ses prétentions excessives. Elle donna tous ses soins à l'éducation de son fils, et lui fit épouser à dix-neuf ans Marguerite, fille aînée de Raymond Béranger, comte de Provence. Ce mariage pouvait détacher de l'empire et réunir à la couronne une province étrangère depuis longtemps à la France, mais rapprochée des nouvelles possessions des rois dans le Midi. |