HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE LV. — ANGLETERRE ET FRANCE. - RIVALITÉ DES DEUX COURONNES[1] (1087-1189).

 

 

Usurpation de Guillaume-le-Roux. — Soulèvement. — Un traité de paix est conclu entre les deux frères. — Protestation impuissante du prince Henri. — Départ du duc Robert pour la Palestine. — Démêlés de Guillaume avec Anselme, archevêque de Cantorbéry. — Mort violente du roi d'Angleterre. — Usurpation de Henri Ier. — Charte royale. — Robert, qui a pris les armes, consent à un accommodement. Journée de Tinchebray. — Captivité et mort de Robert. — Guerre avec la France. — Dernières années du règne de Henri Ier. — France. — Louis VI triomphe de plusieurs grands vassaux. — Rupture avec l'Angleterre. — Guerres féodales. — Caractères distinctifs de ce règne. — Avènement de Louis VII. — Incendie de Vitry. — Louis VII, comme son père, favorise l'affranchissement des communes. — Seconde croisade. — Le roi de France répudie Éléonore, qui épouse Henri Plantagenet. — Guerre avec l'Angleterre. — Paix de Montmirail. — Mort de Thomas Becket. — Révolte des fils de Henri. — Pacification d'Amboise. — Dernières années de Louis VII. — Angleterre. — Usurpation d'Étienne de Blois. — Concessions impudentes. — Triomphe de Mathilde. — Étienne remonte sur le trône. — Il laisse le trône à Henri, fils aîné de Mathilde. — Premiers actes de ce nouveau prince. — Guerre avec la France. — Démêlés du roi avec Thomas Becket. — Mort violente du prélat. — Conséquences. — Conquête de l'Irlande. — Révolte des fils de Henri II. — Guerre avec la France. — Pacification d'Amboise. — Nouvelle révolte des princes anglais. — Congrès de Bonmoulins. — Mort de Henri II. — Administration et caractère de ce prince.

 

ANGLETERRE. - GUILLAUME-LE-ROUX (1087-1100). — Tandis que Robert, fils aîné du Conquérant, vivait disgracié à Abbeville et que Henri, le plus jeune, fermait les yeux de son père, Guillaume, son second fils, traversait en toute hâte le détroit et s'emparait du trésor déposé à Winchester[2]. Le crédit de Lanfranc, primat du royaume, et l'or que le nouveau prince répandait d'une main libérale, firent taire toute opposition, et Guillaume fut couronné dans l'église de Winchester. A la même époque Robert, désigné depuis longtemps comme duc de Normandie, prenait tranquillement possession de ses états. Mais ce partage, inégal et contraire aux coutumes féodales, devait soulever bientôt de violents mécontentements. Le caractère dur et inquiet du monarque anglais était peu propre à lui concilier les barons normands, qui aimaient et admiraient dans son frère la bonté, la franchise et une générosité souvent excessive. Il se forma une vaste conspiration dont Eudes, évêque de Bayeux et oncle du roi, fut le chef. « Le trône, disait-il avec violence, revient à Robert : il a expié les folies de sa jeunesse par beaucoup de fatigues et de travaux ; tandis que Guillaume, aussi féroce d'esprit que de visage, a été élevé dans la mollesse ; c'est un lâche, qui ne peut manquer de violer sans pudeur les lois de l'équité et de la justice, et qui bientôt dépouillera de leurs dignités ceux qui les ont acquises au prix de leur sang[3]. »

Roger de Montgommery, Geoffroy de Coutances, Hugues Bigod, Hugues de Grantmesnil et une foule de seigneurs donnèrent le signal de l'insurrection que Robert devait seconder. Dans ce pressant danger, Guillaume rallie habilement à sa cause les hommes de race anglaise, en leur rendant le droit de porter les armes, et en diminuant les impôts. A la tête de trente mille Saxons il marche contre les insurgés, abandonnés par l'indolent Robert, et les force à implorer sa clémence. Eudes est banni d'Angleterre. Plusieurs chefs de la révolte se réfugient en Normandie, et leurs biens confisqués récompensent la fidélité des partisans du jeune roi (1088).

Malgré cet échec, Robert était encore redoutable. Aussi Guillaume employa-t-il la force et la ruse pour l'amener à un accommodement[4]. Dans l'année 1090, il fit une descente en Normandie à la tête d'une armée nombreuse, et s'empara des châteaux de Saint-Valery et d'Albermale : « Mais par l'entremise d'amis communs, dit la Grande Chronique, la paix fut rétablie à condition que le roi conserverait les châteaux qu'il avait pris, et que de son côté il aiderait le duc à recouvrer tout ce que leur père avait possédé sur le continent. Ils convinrent en outre que si l'un des deux mourait avant l'autre sans héritier, son héritage appartiendrait au survivant. Douze seigneurs au nom du roi et douze barons au nom du duc confirmèrent ce traité par serment. » Henri, qui n'avait reçu de l'héritage paternel que cinq mille livres d'argent, réclama à force ou verte contre l'injustice de ce traité ; mais contraint d'évacuer le château de Saint-Michel, que ses deux frères vinrent assiéger, il se vit réduit pendant plusieurs années à mener une vie pauvre et errante.

Réunis un instant par un commun intérêt, les deux princes recommencèrent bientôt la lutte. L'intervention de Philippe, roi de France, et une incursion des Gallois suspendirent à peine leur sanglante querelle. En vain les barons ayant pour chef Robert Mowhray, comte de Northumberland, formèrent un nouveau complot contre le roi d'Angleterre. La conspiration découverte fut cruellement punie et ne servit qu'à consolider le pouvoir du monarque, qui confisqua les biens des révoltés (1094).

Malgré ses succès au dedans et au dehors, Guillaume désespérait de régner sur la Normandie, lorsqu'un événement imprévu vint réaliser ses projets ambitieux ; le brave, mais, imprudent Robert, entraîné par le mouvement universel qui poussait les princes et les peuples vers l'Asie, se jeta avec ardeur dans la première croisade, qui semblait promettre à son génie aventureux une brillante fortune[5]. Pour faire face aux frais de l'expédition et paraître avec l'éclat de son rang, il engagea son duché de Normandie à son frère Guillaume, pour la somme de dix mille marcs d'argent. « L'ambitieux roi d'Angleterre, attentif à saisir tout ce qui pouvait être favorable à sa cupidité, promit sans hésiter la somme que demandait son frère, et qu'il comptait bien obtenir de son clergé dont il connaissait les richesses. Sans avoir égard à ses murmures et à son mécontentement, il le força de payer la somme entière, cherchant à couvrir son injustice et ses extorsions d'un prétexte de piété. Robert, pourvu de l'argent nécessaire à son expédition, se prépara à partir pour la Terre-Sainte, tandis que le prudent Guillaume resta paisible possesseur de ses états et de ceux de son frère. Ce fut ainsi que la Normandie se trouva encore une fois réunie à la Grande-Bretagne ; réunion qui enfanta ces longues guerres dont l'Angleterre et la France furent accablées pendant des siècles, et qui dépeuplèrent ces deux royaumes, sans qu'il en résultât pour l'un ni pour l'autre aucune augmentation de puissance[6]. »

Les dernières années du règne de Guillaume II furent remplies par sa lutte contre les Manceaux qui s'opiniâtraient à reconnaître la suzeraineté de Foulques d'Anjou, et par ses violents démêlés avec Anselme, archevêque de Cantorbéry. Le prélat avait pris parti pour Urbain II, contre l'antipape Guibert. Guillaume refusa de reconnaître l'un et l'autre, afin de s'approprier les revenus des évêchés et des bénéfices vacants. Anselme devint alors l'objet des plus violentes persécutions auxquelles il échappa par un exil volontaire. Débarrassé d'une opposition importune, Guillaume s'abandonna sans mesure à ses passions et à sa cupidité, tout en poursuivant ses projets ambitieux. Avant de partir pour la Terre-Sainte, le duc de Guienne et de Poitou lui avait engagé ses états moyennant une somme d'argent. Guillaume s'apprêtait à venir prendre possession de ces riches domaines, lorsque la mort, qu'il trouva dans une partie de chasse, délivra l'Angleterre d'un tyran perfide, avare, cruel, et la France d'un voisin dangereux et d'un insatiable usurpateur (1100).

HENRI Ier SURNOMMÉ BEAUCLERC (1100-1135). — Aux termes du traité conclu entre Guillaume et Robert, la couronne revenait au duc de Normandie ; mais il était absent. « Les grands d'Angleterre, dit Matthieu Paris, ignorant ce qu'était devenu Robert, frère aîné du roi défunt, qui depuis cinq ans était parti pour le pèlerinage de Jérusalem, craignaient fortement que le royaume ne restât longtemps sans maître. Henri, le plus jeune des frères et fort savant pour son âge[7], connaissant cette disposition des esprits, en profita habilement. Il réunit à Londres le clergé et le peuple d'Angleterre. Il promit de corriger les lois tyranniques dont le royaume avait gémi sous son père et sous son frère. A cela, le clergé et tous les seigneurs répondirent que s'il consentait volontiers à leur accorder et à leur confirmer par une charte les vieilles libertés et coutumes dont ils jouissaient du temps du saint roi Édouard, ils le reconnaîtraient et le nommeraient unanimement leur roi. Henri accéda de bon cœur à cette demande, promit par serment qu'il en agirait ainsi[8], fut consacré roi dans l'église de Westminster au milieu des acclamations du peuple et du clergé et couronné, séance tenante, par Maurice évêque de Londres, et par Thomas archevêque d'York. Le roi Henri n'avait dans le caractère ni les mêmes défauts ni les mêmes qualités que son frère aîné Robert. Autant celui-ci était léger, fantasque et en même temps généreux et loyal, autant l'autre avait d'aptitude aux affaires et de penchant à la dissimulation. Malgré la facilité de son avènement au trône, il avait jugé prudent de ne point s'endormir sur la foi de ceux qui l'avaient élu. La fidélité des Anglo-Normands lui était suspecte : il résolut de se créer en Angleterre une force indépendante de la leur, et d'exciter à son profit le patriotisme des Saxons. Il tendit la main à ces pauvres vaincus qu'on flattait au jour du péril et que le lendemain on écrasait[9]. » En effet, la charte royale lui donna une popularité que n'avaient point eue les deux Guillaume. Pour achever de gagner les Saxons, il bannit de la cour, sans se laisser intimider par les murmures des barons normands, tous ceux qui avaient concouru à l'établissement du pouvoir arbitraire. Ralph Flambart, indigne ministre de Guillaume II, fut enfermé à la tour de Londres, tandis qu'Anselme, archevêque de Cantorbéry, rappelé en Angleterre, recouvrait ses biens et ses dignités. Mais rien ne consolida plus fermement sa puissance que son mariage avec Mathilde, sœur de l'Etheling Edgar. Cette union, qui rapprochait les conquérants des vaincus, calma les vieilles haines et confondit des intérêts jusqu'alors séparés.

Cependant Robert, de retour en Normandie, s'apprêta à faire valoir par les armes ses droits à la couronne d'Angleterre. La brillante réputation qu'il avait acquise en Orient, par ses exploits, augmenta le nombre de ses partisans. Robert de Belesme comte de Shrewsbury, William de Varenne comte de Surrey, Gauthier Giffard, Yves de Grantmesnil et plusieurs autres seigneurs embrassèrent avec ardeur sa cause. Flambart, échappé de prison, se rendit en Normandie avec une foule de proscrits ou de mécontents, et les matelots eux-mêmes livrèrent à Robert une partie de la flotte qui devait s'opposer à son débarquement. Mais Henri était préparé contre l'invasion : outre les Saxons, qu'il avait ralliés à sa cause, le clergé, caressé adroitement dans la personne du primat, s'était déclaré en sa faveur. Anselme, soit par la persuasion, soit par des menaces d'excommunication, avait séduit ou intimidé un grand nombre des adhérents de Robert, débarqué à Portsmouth avec toutes ses forces (1101).

Lorsque les armées furent en présence, les chefs des deux partis, qui redoutaient également l'issue incertaine d'une bataille, ménagèrent un nouvel accommodement entre les deux princes. Il fut convenu que Robert renoncerait à ses droits sur l'Angleterre, pour une pension annuelle de trois mille marcs, et que, si l'un des deux mourait sans postérité, la couronne appartiendrait au survivant ; qu'une amnistie entière serait accordée à tous ceux qui avaient embrassé le parti de Robert. Mais cette dernière clause ne fut point observée, et Henri ne manqua pas de prétextes pour dépouiller et proscrire tous ceux qui s'étaient armés contre lui. Robert, qui se rendit en Angleterre pour intercéder en faveur de ses fidèles Normands, n'obtint la permission de repasser sur le continent, qu'en renonçant à sa pension de trois mille marcs (1103).

Après cette violation Au droit des gens une rupture était inévitable : Robert se ligua avec le proscrit Belesme, qui possédait encore trente-quatre châteaux en Angleterre. « Henri reçut cette nouvelle avec joie ; il déclara rompue l'alliance entre Robert et lui ; il reçut et peut-être acheta l'invitation des ennemis du duc de s'emparer de la Normandie. Il eut même l'impudence de se donner comme le sauveur d'une contrée malheureuse. Il se peut, à la vérité, comme ses panégyristes l'affirment, que, le duc fût faible et inconsidéré, qu'il employât son temps et son argent à la poursuite des plaisirs, qu'il se laissât voler par ses maîtresses et ses courtisans, qu'il souffrît que ses barons se fissent la guerre entre eux, et qu'ils accablassent ses sujets de toutes les calamités ; mais il est difficile de croire que ce fût la peur, et non l'ambition, qui porta Henri à tirer l'épée contre son infortuné frère[10]. » Le roi d'Angleterre envahit la Normandie avec une armée formidable. Bayeux fut pris d'assaut ; Caen ouvrit ses portes. Robert rencontra son frère près de Tinchebray, à trois lieues de Mortain (1106). Vaincu et fait prisonnier, il fut enfermé dans le château de Kaërdif, où son barbare frère lui fit crever les yeux, et où il mourut après vingt-huit ans d'une dure captivité. La journée de Tinchebray réunit véritablement le duché de Normandie à l'Angleterre.

Henri, vainqueur, trouva dans son royaume un nouvel adversaire à 'combattre, autrement que par la lance et l'épée. L'archevêque Anselme lui contesta le droit d'investir par la crosse et l'anneau les prélats nouvellement institués. La querelle s'envenima. Pascal II, pris pour arbitre, se déclara en faveur de l'archevêque, et menaça des foudres de l'Église le roi, qui céda après Ont vive résistance, et se borna à exiger l'hommage des évêques et abbés pour leurs possessions temporelles (1108).

Cependant le jeune fils de Robert, Guillaume, échappé aux pièges que lui tendait son oncle, avait été accueilli sur le continent par Foulques d'Anjou et par Louis VI roi de France, qui s'arma contre un monarque dont l'accroissement de puissance inquiétait à bon droit ses voisins. La guerre se prolongea pendant plusieurs années (1114-1119), sans résultats décisifs (Voir plus loin le règne de Louis VI), et Guillaume dut renoncer à recouvrer son héritage.

Les succès non interrompus du roi 'd'Angleterre furent empoisonnés par des chagrins domestiques. Son fils Guillaume, qu'il avait fait reconnaître pour l'héritier légitime de tous ses États, périt dans un naufrage. Sa femme succomba à une maladie cruelle. Sen gendre, Geoffroy Plantagenet, réclamait avec menaces la possession de la Normandie[11]. Tous ces démêlés de famille abreuvèrent d'amertume les derniers jours du roi Henri, qui mourut dans la soixante-huitième année de son âge, et la trente-sixième de son règne, laissant par testament le trône d'Angleterre et le duché de Normandie à sa fille Mathilde, reconnue de son vivant pour son héritière par les barons des deux États (1135).

 

FRANCE. - LOUIS VI (1108-1137). Louis VI, dit le Gros dans la vieillesse, avait d'abord 'été 'lemme l'Éveillé. Associé depuis longtemps à la couronne, il n'était point étranger aux-soins du gouverne- ment, et la-nation vit avec joie et avec confiance un prince de vingt-huit ans prendre d'une main ferme les rênes de l'État. En effet, sous son règne, la royauté sort du rôle passif auquel l'avait Condamnée. Philippe Ier et commence à coups de lance la conquête qu'elle doit achever avec le droit des légistes. Les huit premières années de Louis VI sont entièrement occupées de guerres féodales. Il réprime les brigandages de ses vassaux, prend Corbeil, et détruit le château du Puiset, terreur de la Bauce. Il porte des coups encore plus sensibles à la féodalité, en favorisant l'établissement des communes de Noyon, de Saint-Quentin, de Laon, de Saint-Ricquier et d'Amiens. Les communes vont devenir, entre les mains des rois, des instruments puissants de civilisation et de liberté. Avec elles ils lutteront contre la féodalité, en commençant par la puissance féodale par excellence, la Normandie.

Robert-Courte-Heuse, fils aîné de Guillaume-le-Conquérant, battu à Tinchebray (1106) par son frère Henri Ier, roi d'Angleterre, avait été enfermé au château de Kaërdif : le roi de France se déclara le défenseur de Guillaume Cliton : mais cette victoire avait réuni de nouveau la Normandie à l'Angleterre entre les mains de Henri Ier, qui s'assure l'utile amitié de Henri V, en lui donnant en mariage sa fille Mathilde. Les deux rivaux se fortifient par de§ alliances outre la pierre, qui éclate bientôt au sujet de la possession de Gisors. Louis VI propose en vain à Henri Ier de vider leur différend par un combat singulier ; la guerre n'a d'autre résultat que le pillage du pays et la désolation des habitants. Elle se termine (1114) pour recommencer deux ans après. La journée de Brenneville, près de Noyon, le seul événement un peu remarquable de cette seconde guerre, est plutôt un tournoi qu'une bataille. « Il n'y eut, dit le chroniqueur Orderic Vital, que trois hommes de tués (1119)[12]. » Enfin la médiation du pape Calixte II rétablit entre les deux rivaux une paix, qui n'est troublée que par l'invasion de l'empereur, Henri V, gendre du roi d'Angleterre. Ce dernier, mécontent des secours fournis par Louis au prétendant Guillaume Cliton, suscite à la France cette agression menaçante (1124). L'Empereur voulait, dit-on, brûler la ville sacrée de Reims. L'Église et les communes donnent l'exemple de la résistance. Les seigneurs envoient leurs hommes. L'Empereur, effrayé des forces considérables dont la royauté capétienne est déjà en état de disposer, se hâte de repasser le Rhin.

Dans les querelles féodales du midi, dans les troubles de la Flandre, au nord, cette royauté intervient aussi avec une autorité jusqu'alors inconnue. A l'époque de la croisade, le roi avait acheté le comté de Bourges ; en 1115, il avait protégé le seigneur du Bourbonnais ; plus tard il vient défendre, par deux fois, l'évêque de Clermont, opprimé par le comte d'Auvergne, et termine cette querelle en détruisant les forteresses du vassal rebelle. Louis VI, en combattant ce seigneur qui avait rompu les conditions du pacte féodal, est soutenu par te comte d'Anjou, le comte de Nevers, le duc de Bretagne, et même par le roi d'Angleterre, qui lui envoie quelques barons normands, en signe de vasselage (1129). Dans l'intervalle de ces deux expéditions contre le comte d'Auvergne, Louis avait été appelé du côté de la Flandre, où une faction puissante, commandée par Bertould et Bouchard Van-Straten, l'un prévôt, l'autre maire de la ville de Bruges, venait d'assassiner le comte Charles-le-Bon (1127), préludant ainsi à la longue et terrible inimitié des villes de Flandre contre leurs seigneurs. La présence du roi comprime tout. Le prévôt et le maire périssent dans d'horribles supplices. Leurs complices sont précipités du haut d'une tour. Charles-le-Bon ne laissant pas d'enfant, Louis-le-Gros présente Guillaume Cliton pour son successeur. Le protégé du roi de France, d'abord accepté par les villes flamandes, périt bientôt au siège d'Alost, en combattant Thierry d'Alsace, que lui opposent les rebelles mécontents ; et la sage politique du roi de France, qui avait voulu créer un ennemi redoutable au roi d'Angleterre, est trompée par cet événement imprévu (1128).

Louis VI combat ensuite avec succès les prétentions arrogantes du comte d'Évreux, et punit le comte de Champagne de son alliance avec le roi d'Angleterre, par l'incendie et la dévastation de ses possessions. Le fils aîné du roi, Philippe, sacré à Reims en 1228, étant mort trois ans après d'une chute de cheval, Louis VI, sur les représentations de son ministre Suger et du pape Innocent II, fait sacrer de nouveau et associe à la royauté son fils Louis, qui se trouve roi avant même d'avoir ramené à Paris sa nouvelle épouse (1137).

Le règne de Louis-le-Gros se distingue, outre le mouvement communal et le réveil de la royauté, par la tendance des esprits à sortir de la barbarie féodale. La fondation de l'Université, les hardiesses même d'Abailard et sa science de logique, les écoles de droit fondées d'abord à Angers, tout indique, dans la société, l'action d'une vie nouvelle et d'une force qui lui manquait.

LOUIS VII (1137-1180). — Louis-le-Jeune voulut profiter de son mariage avec Éléonore pour faire reconnaître sa suzeraineté dans le Midi. Heureux contre quelques vassaux inférieurs, il échoua devant Toulouse (1140), et songea à se venger du comte de Champagne, Thibaud IV, qu'il accusait d'avoir fait manquer l'entreprise. Il entra en Champagne et livra Vitry aux flammes. Treize cents personnes périrent dans l'incendie de l'église. Cet horrible événement brisa la colère de Louis VII, qui se réconcilia docilement avec le pape et le comte (1144).

Comme son père, le nouveau roi favorise, dès le commencement de son règne, l'affranchissement des communes, et confirme les chartes d'Orléans, d'Étampes et de Beauvais. La sécurité politique, quoique, précaire encore, permet au commerce de prendre quelque développement ; mais bientôt la croisade détourne vers un autre but la richesse publique. Tourmenté par le souvenir du massacre de Vitry, Louis VII écoute avec enthousiasme les prédications de saint Bernard, abbé de Clairvaux, qui parvient aussi à réchauffer le zèle de l'empereur Conrad (1147). Les Allemands qui ont précédé les Français sont détruits dans les défilés de l'Asie Mineure. Les Français arrivent épuisés à Satalie, dans le golfe de Chypre, et sont rejoints en Terre-Sainte par Conrad, avec les débris de son armée. La rivalité des deux souverains fait échouer le siège de Damas qu'ils avaient entrepris, et ils reviennent tristement en Europe (1149). Louis trouva le royaume florissant par le sage gouvernement de Suger, qu'il avait laissé pour régent en partant à la croisade, et fit taire l'envie qui s'attachait à ce vertueux ministre.

Cette expédition malheureuse eut un résultat plus funeste encore que la perte d'une armée. Éléonore, fière et violente, avait appris à mépriser son époux ; Louis, de son côté, l'accusait d'avoir oublié ses devoirs[13], et tous deux désiraient une séparation. Suger s'y opposa tant qu'il vécut. Après sa mort, arrivée en 1151, le divorce de Louis VII avec Éléonore fut sanctionné au concile de Beaugency (18 mars 1152). L'épouse, répudiée, retourna dans ses états, et, dès la Pentecôte, épousait, à Poitiers, Henri Plantagenet, plus courtois et plus heureux que ses rivaux. Henri était fils de Geoffroy, comte d'Anjou, et de l'impératrice Mathilde, qui avait disputé l'Angleterre à Etienne de Blois, après la mort de Henri en. Déjà maitre de la Normandie et de l'Anjou, Henri Plantagenet obtint, par ce mariage, toute la France occidentale de Nantes aux Pyrénées. Il prit le Maine et là Touraine à son frère, mais le laissa nommer comte de Nantes (1156). A cette puissance énorme venait se joindre l'Angleterre, qu'Étienne, cédant au vœu de ses sujets, lui avait laissée en mourant. Il s'assura la Gascogne, enleva le Quercy au comte de Toulouse, et se serait emparé de Touloupe elle-même si roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la défendre (1159).

Contre ce rival formidable qui gagnait du terrain dans le centre de -la France, tendait à isoler le domaine capétien, et détachait du roi ses meilleurs alliés, la disproportion des forces était extrême. Louis VII courait les plus grands dangers, si deux faits, dont il sut habilement profiter, la résistance de Thomas Becket et la révolte des fils de Henri contra leur père, ne lui avaient fourni les moyens de lutter avec avantage. (Voyez ci-après le règne de Henri II.)

Cependant les deux rois rivaux combattaient et négociaient tour-à-tour. Henri II, que Thomas Becket, retiré à Pontigny, inquiétait presque uniquement, ne s'assura pas moins de la Bretagne après la mort de son frère, en faisant épouser son fils Geoffroy à Constance, fille du duc Conan. Louis VII, soutenant la cause des barons aquitains et des vassaux bretons, soulevés contre un roi débauché, l'obligea à conclure la paix de Montmirail (1169), par laquelle il concédait des apanages à ses enfants, qui durent faire hommage au roi de France. La mort tragique de Thomas Becket, qui fut assassiné au pied des autels par quatre chevaliers de Henri (1170), exposa le roi d'Angleterre au plus grand danger, Louis VII l'accusa de ce meurtre devant le pape, et l'archevêque de Sens, primat des Gaules, l'excommunia publiquement. Cette position se compliqua bientôt de la révolte de ses trois fils qui se déclarèrent les vengeurs du saint martyr. En se soulevant contre leur père, Henri-le-Jeune, dit Court-Mantel, Geoffroy et Richard furent soutenus, d'un côté par les inimitiés nationales des hommes du midi et par la jalousie de leur mère Éléonore ; de l'autre, par la politique intéressée du roi de France, qui les présenta aux grands de son royaume et jura de les défendre. L'imprudence du roi d'Angleterre, qui avait servi à table le prince français, lui avait donné de prétendus droits, qui furent invoqués avec empressement. L'influence politique des troubadours, excitant le sentiment national contre le roi étranger, dut aussi contribuer à prolonger la lutte. Sans cesse les sirventes belliqueux de Bertrand de Born animaient le père contre les fils et les fils contre le père, et rendaient vains des serments, violés aussitôt que prêtés. Henri se tira du péril avec adresse et activité. A la tête d'une armée de routiers et de Brabançons, il bat Louis VII à Verneuil, et les révoltés en Bretagne ; force Louis VII à lever le siège de Rouen, et obtient quelques nouveaux succès qui amènent la trêve de Mont-Louis et la pacification générale d'Amboise (1174). Le vieux roi pardonne à ses fils et l'on stipule des restitutions mutuelles.

Les six dernières années du règne de Louis VII ne furent point troublées par de nouvelles hostilités. Il avait déjà marié sa fille Marguerite à Henri Court-Mantel ; une autre de ses filles, Alix, fut promise à Richard. Quant à son fils Philippe, qu'il avait eu de son troisième mariage avec Aulx de Champagne, il eut soin de le faire sacrer roi de son vivant, après avoir requis l'assentiment du clergé et des barons. Il mourut peu de temps après (18 septembre 1180), laissant un renom de bonté et de piété, et après être allé en Angleterre faire un pèlerinage au tombeau de saint Thomas.

 

ANGLETERRE. - ÉTIENNE DE BLOIS (1135-1154). — Afin d'assurer le trône à sa postérité, le roi Henri avait comblé de biens et élevé aux plus hautes charges de l'État les deux fils de sa sœur Adèle, mariée au comte de Blois, espérant que la reconnaissance ferait, d'Étienne et de Henri, les plus dévoués défenseurs de Mathilde, sa fille et son héritière, contre les partisans de Robert. Mais il en arriva autrement, et l'ambitieux Étienne ne profita des bienfaits de son oncle que pour usurper à son exemple la couronne d'Angleterre. A la nouvelle de la mort de Henri, il quitte la Normandie, traverse le détroit, se présente devant Douvres qui lui ferme ses portes ; les habitants de Cantorbéry refusent aussi de le recevoir. Sans perdre courage il arrive à Londres, où il est accueilli par les acclamations du peuple. Le clergé est gagné, les barons séduits ou intimidés, et Étienne est proclamé, sans opposition, dans l'assemblée des barons et des prélats (1135).

« Étienne de Blois était très-populaire auprès des Anglo-Normands, à cause de sa bravoure éprouvée et de son humeur affable et libérale. Il promit, en recevant la couronne, de rendre à chacun de ses barons la jouissance libre des forêts que s'était appropriée le roi Henri à l'exemple des deux Guillaume. Les premiers temps du nouveau règne furent paisibles et heureux, du moins pour la race normande. Le roi était prodigue et magnifique : il donna beaucoup à ceux qui l'entouraient. Il puisa largement dans le trésor que le Conquérant avait amassé et que ses deux successeurs avaient encore accru. Il aliéna ou distribua en fiefs les terres que Guillaume avait réservées pour sa part de conquête, et qu'on appelait le domaine royal ; il créa des comtes et des gouverneurs indépendants dans des lieux administrés jusque-là pour le profit du roi seul par les préposés royaux. Geoffroi d'Anjou, mari de Mathilde, s'engagea à rester en paix avec lui moyennant une pension de cinq mille marcs, et Robert de Glocester, fils naturel du dernier roi, qui d'abord avait manifesté l'intention de faire valoir les droits de sa sœur, prêta, entre les mains d'Étienne, le serment de foi et d'hommage[14] (1135-1137). »

Mais plus le roi accordait, plus les barons séculiers et ecclésiastiques devenaient exigeants. Ils réclamèrent et obtinrent le droit de fortifier leurs châteaux, et bientôt l'Angleterre fut hérissée de forteresses où une foule de petits tyrans, ayant à leur solde des vagabonds et des mercenaires, se faisaient une guerre continuelle et exerçaient impunément leurs brigandages. Une victoire remportée sur le roi d'Écosse à Northallerton (1139), calma un instant les murmures du peuple ; mais ses misères étaient telles que les mécontentements éclatèrent bientôt avec une nouvelle violence.

Cependant Étienne, dont l'autorité s'affaiblissait chaque jour davantage, résolut de s'opposer par la force aux empiètements de l'aristocratie. Il força d'abord les évêques de Salisbury et de Lincoln de remettre entre ses mains leurs châteaux forts. Cet acte inattendu de vigueur souleva contre lui tout le clergé. Henri lui-même, frère du monarque et évêque de Winchester, protesta hautement contre l'arrestation des deux prélats et la violation des privilèges de l'Église. Étienne fut sommé de comparaître à un synode convoqué à Westminster. Mais loin de se soumettre à cette injurieuse sommation, il menaça de son courroux ses accusateurs.

Menacé dans son royaume par des barons indociles, Étienne allait bientôt soutenir une lutte plus redoutable contre ses ennemis du dehors. Robert de Glocester, après avoir rompu la paix qu'il lui avait jurée, s'était retiré en Normandie près de sa sœur Mathilde, et l'avait engagée à reconquérir un trône lâchement usurpé. La défection du fils du dernier roi augmenta le nombre des mécontents. L'armée était d'une fidélité douteuse. Plusieurs barons avaient été gagnés par des promesses : aussi lorsque Mathilde eut abordé sur la côte de Sussex, elle se vit bientôt à la tête de forces supérieures à celles de son adversaire, dont l'armée n'était presque composée que de mercenaires bretons et flamands (1139). L'Angleterre fut de nouveau livrée aux horreurs de la guerre civile et dévastée par les deux partis, tandis que plusieurs barons, cantonnés dans leurs châteaux et se renfermant dans une neutralité calculée, pillaient impunément les bourgs et les villages. Après plusieurs rencontres sans résultats décisifs, Étienne fut défait dans une action générale sous les murs de Lincoln et tomba au pouvoir de ses ennemis, malgré ses prodiges de valeur[15] (1141). La journée de Lincoln livra la couronne à Mathilde. Les barons vinrent de tous côtés lui rendre hommage comme à leur légitime souveraine. Le propre frère du roi, l'évêque fie Winchester, reçut l'impératrice dans sa cathédrale, la félicita de sa victoire et lança l'anathème contre ses ennemis. Mathilde, proclamée reine d'Angleterre et duchesse de Normandie dans une assemblée nationale, fut couronnée solennellement à Winchester. Mais son triomphe devait être de courte durée : un peuple belliqueux s'indigna bientôt d'obéir à une femme hautaine et vindicative, sans fermeté et sans talent, qui accablait d'impôts les grands et les petits et violait ouvertement les lois nationales. Chassée de Londres par les habitants, elle essaya de surprendre dans la ville de Winchester l'évêque Henri, dont la fidélité lui semblait douteuse ; mais, assiégée elle-même dans cette ville, elle s'échappa de la place à la tête de sa petite armée. Vivement poursuivie, elle laissa au pouvoir de l'ennemi son frère Robert, qui fut bientôt échangé contre le roi. Étienne. La guerre civile éclata alors avec une nouvelle violence, et des succès balancés prolongèrent les misères du peuple : Enfin Mathilde, fatiguée d'une lutte de huit années et désespérée par la mort de son frère, qui était l'âme de son parti, se retira en Normandie (1147). Mais la retraite de l'impératrice ne profita guère au roi Etienne. Sans cesse aux prises avec ses barons, retranchés dans leurs forteresses, il vit aussi le clergé se déclarer ouvertement contre lui. Une bulle du pape mit le royaume d'Angleterre en interdit et frappa le roi d'excommunication. La soumission d'Étienne au Saint-Siège prévint une nouvelle révolution.

Mais un ennemi plus dangereux causait de sérieuses alarmes au roi d'Angleterre. Henri, fils aîné de Mathilde, investi par sa mère du duché de Normandie, réunit à ses domaines la Guienne et le Poitou par son mariage avec Éléonore, femme divorcée de Louis VII (1149-1162). La mort de son père devait bientôt lui donner le Maine et l'Anjou. Certain de trouver de nombreux partisans, il résolut de renverser l'usurpateur. « En l'année 1152, dit la Grande Chronique, Henri, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte de Poitiers et d'Anjou, passa avec trente-deux vaisseaux et une nombreuse chevalerie en Angleterre. Il assiégea et prit le château de Malmesbury et plusieurs autres forteresses très-importantes. L'année suivante, la Justice jeta du haut du ciel les yeux sur la terre. Par les soins et l'entremise de Thibaut archevêque de Cantorbéry et des évêques du royaume, le roi Étienne, qui n'avait plus d'autre héritier que le duc Henri, reconnut dans l'assemblée des prélats et des barons que le duc Henri avait un droit héréditaire sur le royaume d'Angleterre ; le due de son côté consentit à ce que le duc Étienne conservait sans être inquiété la couronne durant sa vie ; et pour confirmer la paix, le roi, tous les évêques alors présents et les grands du royaume, jurèrent que si le duc survivait au roi, il obtiendrait sans aucune contradiction, après la mort de ce dernier, le royaume d'Angleterre. » Étienne ne survécut que quelques mois à ce traité et mourut à Cantorbéry. Il fut enterré à Faversham, couvent qu'il avait fondé (1154).

Jamais, depuis l'invasion des Danois, l'Angleterre n'avait été aussi malheureuse que sous le règne désastreux d'Étienne. Les excès des barons, les brigandages des soldats mercenaires, le pillage des campagnes, l'incendie des villes, la famine, en un mot la misère profonde du peuple signale cette époque funeste. Et pourtant le roi Étienne avait de nobles qualités ; actif, généreux, brave, il aurait pu faire le bonheur de ses sujets. Mais, roi par la violence, il devait se maintenir sur le trône par la violence ou faire à l'aristocratie des concessions qui le perdirent et furent la source de la plus cruelle guerre intestine.

HENRI II (1154-1189). — « Jusqu'ici nous ayons vu les barons et le clergé, s'enrichissant des dépouilles de la royauté, agrandir leur pouvoir en proportion de la dépendance du monarque et de la faiblesse de ses titres ; mais Henri Plantagenet pouvait maintenant, par ses droits héréditaires, sa puissance, son, mérite personnel et l'assentiment général, prétendre au trône et au maintien de toutes les prérogatives de la couronne. Il était occupé à assiéger la forteresse de l'un de ses barons mutins, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort d'Étienne. Sûr de la légitimité de ses droits à la couronne d'Angleterre, il n'abandonna pas son entreprise, et réduisit cette place. Il s'embarqua ensuite pour l'Angleterre, où il fut reçu aux acclamations du peuple entier qui, fatigué des concurrences orageuses dont il souffrait depuis si longtemps, accueillit avec transport un roi légitime réunissant tous les partis et rétablissant enfin l'ordre et la tranquillité dans le royaume[16]. »

Les premières années du règne de Henri II réalisèrent les espérances de la nation. Il confirma par une nouvelle charte celle de son aïeul Henri, abolissant tout ce qui avait été fait par l'usurpateur Étienne. Les soldats mercenaires qui infestaient l'Angleterre, furent licenciés et forcés sous peine de mort de sortir du royaume. Plusieurs châteaux forts furent pris et quelques-uns rasés. Henri II accorda aussi à un grand nombre de villes, des chartes qui leur permettaient d'élire leurs magistrats. Cette atteinte portée au pouvoir féodal, renfermait le germe de la liberté. Le roi reprit sans scrupule les dons faits par son prédécesseur et même par sa mère. L'ancien titre des monnaies altérées sous les trois règnes précédents fut rétabli. Le peuple anglais respira enfin, à l'abri d'un pouvoir fort et protecteur. Les fiers barons courbèrent la tête, et le clergé n'osa résister.

Après avoir forcé son frère, qui réclamait à main armée le Maine et l'Anjou, d'accepter une pension en échange de ses droits, Henri II châtia les Gallois, qui avaient fait une incursion sur son territoire (1157). La guerre qu'il déclara au roi de France, au sujet du comté de Toulouse qui lui revenait du chef de sa mère Éléonore, se termine par le traité de Fréteval (1162). (Voir le règne de Louis VII.)

Henri, roi d'Angleterre, duc de Normandie, maître de la Touraine, de l'Anjou, du Maine, du Poitou, de la Saintonge, de l'Auvergne, du

Périgord, du Limousin, de l'Angoumois et de la Guienne, c'est-à-dire, du tiers de la France, se croyait assez puissant pour régner sans opposition et achever la réforme qu'il avait commencée[17]. Il essaya d'abord de combattre l'influence du clergé qui paralysait sans cesse l'action du pouvoir royal. Mais avant de toucher à des privilèges consacrés par le temps et par la faiblesse de ses prédécesseurs, le roi voulut s'assurer le concours du primat d'Angleterre, Thomas Becket[18].

Thomas Becket, saxon de naissance, était devenu, par son adresse et sa bonne mine, l'ami et le confident du roi. Henri H, après l'avoir employé à plusieurs négociations difficiles, l'avait créé chancelier. Pour avoir à sa dévotion le chef de l'Église anglicane, il le fit archevêque de Cantorbéry. Élevé malgré lui à cette haute dignité, Thomas Becket changea entièrement son genre de vie, ne voulut plus rien tenir du roi, et se consacra à son Eglise. Il se souvint qu'il était saxon, et, loin de prêter au roi son assistance, il défendit contre lui les droits du clergé inférieur, composé principalement de la race vaincue et opprimée par les Normands : il refusa opiniâtrement de livrer aux juges séculiers les clercs qui ne devaient être soumis qu'aux tribunaux ecclésiastiques[19].

Furieux, mais non découragé par cette résistance inattendue, Henri continua avec vigueur sa réforme religieuse. Thomas Becket, intimidé par les menaces du roi ou entraîné par les prières de ses amis, fléchit un instant devant la volonté royale. Henri, satisfait de cette soumission peu sincère, convoqua un concile composé des barons et des prélats du royaume (1164), et soumit à l'assemblée une déclaration dont voici les principaux articles : « Tout clerc accusé d'un crime comparaîtra devant la justice du roi. — Aucun ecclésiastique ne pourra sortir du royaume sans la permission du roi. — Toute cause non ecclésiastique sera jugée en dernier ressort par les tribunaux séculiers. — Nul appel d'une cause ecclésiastique ne sera portée au tribunal de l'évêque sans l'autorisation du roi. — Tout ecclésiastique possesseur d'un fief relevant de la couronne, sera jugé comme les autres barons, en cas de délit, par le roi. — Le prince jouira des revenus des siéges vacants jusqu'a une nouvelle élection qui sera faite par les chapitres : l'élu prêtera foi et hommage au roi. — Les principaux tenanciers du roi ne seront point excommuniés sans sa permission. — Le fils d'un vilain n'entrera dans les ordres qu'avec l'agrément de son seigneur. » Le but évident de la Constitution de Clarendon — c'est le nom et fut donné à cette déclaration — était de soumettre le clergé à la loi commune. Cet acte, dont on fit trois copies, fut signé par les barons et les prélats, Becket lui-même, menacé par le roi, de l'exil et de la mort, donna soli consentement après avoir essayé vainement de faire insérer la fameuse clause, sauf les privilèges de l'Église. Mais il ne tarda pas à protester contre une approbation arrachée pat la violence, et se punit par des mortifications de ce qu'il appelait sa complaisance criminelle. Heurt s'était flatté que le pape Alexandre III ratifierait la Constitution de Clarendon. Mais le pontife qui voyait, dans plusieurs articles, une atteinte portée à sa propre autorité dans le royaume d'Angleterre, les condamna et les annula par une décision formelle et menaçante.

Cependant l'amitié dont le roi avait donné tant de preuves à l'archevêque de Cantorbéry fit place à une haine violente. Une suite d'accusations fut dirigée contre le primat, qui fut dépouillé de ses biens. Non content de ce premier acte de vengeance, dont l'assemblée de Northampton avait été l'instrument docile, Henri le fit condamner à restituer quarante mille marcs qu'il l'accusait d'avoir dépensés lorsqu'il était chancelier d'Angleterre. Mais, sans se laisser intimider par les coups qui le frappent, l'intrépide archevêque entre dans le palais du roi, revêtit de ses habits pontificaux, et tenant en main sa crosse épiscopale. Le roi refuse de le recevoir, convoque une assemblée de prélats et de barons, et fait condamner Thomas comme félon et parjure. Après avoir protesté contre cette sentence injuste et contre toutes celles qui émaneraient de ses ennemis, il déclare qu'il s'en remet à la décision du pape, son chef et son protecteur naturel. Puis il sort fièrement du palais dédaignant les insultes dont quelques courtisans ont la lâcheté de l'accabler. « Alors, dit la Grande Chronique, l'archevêque, réduit à l'extrémité, abreuvé d'amertume, abandonné par tous les évêques, traversa la foule, en portant haute sa croix qu'il tenait à la main. La nuit suivante, il quitta secrètement Northampton, se cachant, pendant le jour, aux regards des hommes et ne voyageant que pendant la nuit. Quelques jours après, il arriva au port de Sandwich, et, montant sur un petit bateau, il navigua jusqu'en Flandre. » Il passa ensuite en France, où il fut généreusement accueilli par Louis VII, qui déclara que la protection des exilés était un des fleurons de sa couronne. Le roi intercéda même auprès du pape, alors à Sens, en faveur de l'archevêque ; mais Alexandre III, qui d'abord avait défendu énergiquement l'archevêque de Cantorbéry, préoccupé par ses démêlés avec Frédéric Barberousse, chercha à ne point irriter Henri II et garda une prudente neutralité, sans toutefois consentir à la déposition de l'archevêque que le prince anglais demandait avec instance. Transporté de fureur, le roi d'Angleterre interdit les appels à Rome sous, peine de mort : il efface le nom de Thomas de la liturgie, confisque les biens des ecclésiastiques qui l'avaient suivi en France, et proscrit tons ceux qui lui étaient attachés par les liens du sang ou de l'amitié. Quatre cents fugitifs sont accueillis dans différents monastères français. Thomas, de son côté, ne garde plus de mesure. Il sort du couvent dé Pontigny et se rend à Vézelay. Là le jour de l'Ascension (1166), en présence d'une foule immense, il monte en chaire, et excommunie, à la lueur des cierges, les fauteurs, défenseurs ou conseillers des constitutions promulguées sous le titre d'anciennes coutumes du royaume.

Les démêlés de Henri II avec Thomas Becket ne l'empêchèrent pas de réunir la Bretagne à ses états par le mariage de son fils Geoffroy avec la fille de Conan. Sa guerre avec la France se termina par le traité de Montmirail (1169). Dans cette conférence de Montmirail, une réconciliation fut tentée entre le roi d'Angleterre et l'archevêque de Cantorbéry ; mais Henri refusa de donner à Thomas le baiser de paix. Une seconde entrevue près de Fréteval eut plus de succès, et Henri parut bien accueillir celui qu'il avait tant persécuté. Ils se virent une troisième fois à Chaumont près d'Amboise ; et, bien que le roi eût accordé à l'archevêque toutes ses demandes, Thomas Becket, en partant pour retourner dans son diocèse, put pressentir le sort funeste qui l'y attendait. Henri II avait fait couronner roi son fils aîné par l'archevêque d'York, et le pape, faisant droit à la requête de Thomas Becket, qui voyait, dans cette dérogation à l'usage reçu, une lésion des droits de son Église, lui avait donné une bulle d'excommunication. L'archevêque, de retour à Cantorbéry, en fit usage contre les évêques qui avaient prêté leur ministère au couronnement du jeune prince. Henri II, alors en Normandie, entendit avec fureur la relation exagérée qui lui fut faite de la conduite de l'archevêque, et laissa échapper ces paroles homicides : « Quoi ! ne se trouvera-t-il personne ici qui me délivre de ce prêtre turbulent ? » Quatre de ses chevaliers les recueillirent, passèrent la mer et allèrent massacrer l'archevêque dans son église, à l'heure des vêpres, au milieu des chants sacrés, cinq jours après la fête de Noël[20] (1170).

Le roi d'Angleterre fut saisi de douleur et d'effroi à la nouvelle de ce meurtre. Renfermé dans son palais, il refusa pendant trois jours de prendre aucune nourriture. Cédant enfin aux prières et aux remontrances de ses amis, qui lui conseillaient de prévenir le courroux du souverain pontife, en protestant contre toute complicité avec les assassins, il envoya à Rome cinq ambassadeurs revêtus de pouvoirs illimités. Alexandre III, indigné, refusa d'abord de les entendre ; mais bientôt convaincu de l'innocence du prince anglais, et désarmé par les protestations de ses messagers, il se contenta de lancer une sentence d'excommunication conçue eu termes généraux, contre les auteurs et complices de la mort de Thomas Becket. Échappé aux foudres de l'Église, Henri II résolut de mettre à exécution un projet qu'il nourrissait depuis longtemps, celui de tenter la conquête de l'Irlande (1171)[21].

Guillaume-le-Conquérant et Henri Ier avaient songé à soumettre cette contrée, sans cesse agitée par les rivalités des petits princes, qui se disputaient un pouvoir précaire. Dès le commencement de son règne (1156), Henri II avait obtenu du pape Adrien III, anglais d'origine, ta permission de soumettre à la domination de l'Angleterre et de l'Église romaine, un peuple ignorant et barbare dont les vices, disait-il, déshonoraient la vigne du Seigneur. Forcé par les événements que nous venons de retracer d'ajourner cette conquête, le monarque anglais saisit avec empressement le moment de répit que lui donnait sa réconciliation avec le Saint-Siège, pour diriger ses armes contre l'Irlande. Quelques aventuriers gallois avaient déjà subjugué une partie du pays. Aussi, lorsque Henri aborda en Irlande, avec cinq cents chevaliers et un Corps assez considérable d'infanterie (1171), il ne rencontra aucune résistance. Les petits souverains, désignés par la chronique contemporaine sous le nom de chieftains, vinrent lui rendre hommage, et furent maintenus dans la possession de leurs domaines. La province seule d'Ulster refusa de reconnaître le roi d'Angleterre. Jean de Courcy fut chargé de la soumettre. C'est surtout par le clergé irlandais, qui espérait augmenter sa puissance sous la domination anglaise, que Henri II fut accueilli avec joie. Les droits du conquérant furent confirmés par une bulle du pape Alexandre III. Le roi établit en Irlande les coutumes féodales, nomma gouverneur de Dublin Hugues de Sacy, et rentra dans ses états, après avoir annexé à l'Angleterre un royaume qui ne devait plus s'en séparer (1172). Mais la prospérité de Henri II devait trouver une cruelle compensation dans les chagrins domestiques qui lui étaient réservés. Ses trois fils, Henri-le-Jeune, Geoffroy et Richard, soulevés contre leur père, à l'instigation de la jalouse Éléonore, se réfugient à la cour de Louis VII, qui les accueille avec empressement. Une ligue formidable, dans laquelle entrent avec les princes rebelles le roi de France, le comte de Flandre et le roi d'Écosse, se forme contre Henri II. En Angleterre, les barons, fatigués d'une administration forte et vigilante, conspirent sourdement contre le monarque. Le clergé, qui se souvient encore de la mort de Becket, irrite les esprits.

Loin de se laisser abattre, Henri puise une nouvelle énergie dans le danger. Pendant qu'il négocie C cherche à apaiser le pape, il enferme sa femme Éléonore dans une prison, lève une armée de mercenaires routiers et brabançons, bat Louis VII à Verneuil, et les révoltés eu Bretagne. Cependant, sentant le besoin de se rapprocher de la cour romaine[22], il se fait flageller publiquement à Cantorbéry, sur le tombeau de Thomas Becket qu'Alexandre III vient de canoniser. Le roi d'Écosse, qui menaçait Henri d'une diversion redoutable, est vaincu dans le Northumberland, et fait prisonnier par Ralph de Granville, et sa défaite est attribuée, par la piété populaire, à l'intercession du saint archevêque. En paix avec l'Église, vainqueur de ses barons révoltés, dont plusieurs lui livrent leurs châteaux, Henri se hâte de repasser en France, et force Louis VII à lever le siège de Rouen qu'il poussait avec vigueur. Il obtient quelques nouveaux succès qui amènent la pacification générale d'Amboise (1174). Henri pardonne à ses fils et à leurs adhérents, accorde aux trois princes une pension annuelle et quelques châteaux pour leur résidence et rentre triomphant en Angleterre.

Le roi d'Écosse qui, au mépris de la foi jurée, avait fait une irruption en Angleterre, n'obtint la liberté qu'en se reconnaissant vassal de Henri II, et en livrant les forteresses de Berwick et de Roxborough. Mais l'ambition et la turbulence des princes anglais suscitèrent à leur père de nouveaux chagrins et de nouveaux embarras. Richard, investi de la Guienne, refusa de faire hommage de ce duché à son frère aîné (1183). Henri-le-Jeune et Geoffroy de Bretagne envahirent d'abord les états de leur frère, et s'unirent bientôt à lui contre le malheureux Henri II. Mais, peu de temps après, Henri-le-Jeune mourut à Château Martel, près de Limoges, repentant de ses révoltes impies et couché sur la cendre. Henri II, secondé de Geoffroy, réduisit les Aquitains : mais son second fils lui demanda le comté d'Anjou pour le joindre à son duché de Bretagne, et, sur le refus de son père, vint solliciter des secours de Philippe pour une nouvelle révolte. Blessé grièvement dans un tournoi à Paris, il mourut de ses blessures (1186), et l'espoir de la vaste succession de Henri I/ se trouva dévolue à Richard, que la conformité d'âge unissait étroitement au roi de France. « Chaque jour, dit un historien du temps, ils mangeaient à la même table et au même plat, et la nuit couchaient dans le même lit. »

Le vieux roi ne pouvait voir sans inquiétude cette grande amitié, et reportait toutes ses affections sur son quatrième fils Jean. Cependant les funestes nouvelles qu'on recevait de la Terre-Sainte suspendirent les hostilités. (Voyez le chapitre L.) Excités par les légats du pape e par les conciles qui décrétèrent l'établissement d'une dîme universelle, sous le nom de dîme saladine, les deux rois de France et d'Angleterre se rendirent, dans le mois de janvier 1187, à quelque distance de Gisors, près du Grand Orme, lieu ordinaire des conférences politiques, et y reçurent la croix des mains de Guillaume, archevêque de Tyr. Mais Richard, qui ne devait plus combattre que contre les Infidèles, fut bientôt entrainé à une nouvelle révolte contre son père, et soutenu par Philippe, malgré les représentations des légats et des évêques qui s'indignaient et s'affligeaient des retards apportés à la sainte entreprise. Au congrès de Bonmoulins (1188), Richard, en présente même de son père, se déclara vassal du roi de France pour toutes les provinces du continent. Philippe, prétendant venger la captivité de sa sœur Alix que Henri II retenait prisonnière et avait peut-être outragée, poursuivit, sans relâche, le vieux roi que la fortune abandonnait. Il lui prit le château d'Atnboise, les villes du Mans et de Tours. Entre Tours et Azay-sur-Cher, il lui imposa des conditions onéreuses auxquelles consentit le roi d'Angleterre déjà affaibli et malade. Il demanda le nom des partisans de Richard. Le premier qu'on lui nomma fut son quatrième fils Jean. Ce fut pour lui le coup mortel. Transporté à Chinon, il y mourut peu de jours après (1189). Quand il eut expiré, ses serviteurs l'abandonnèrent après avoir dépouillé le cadavre et pillé la chambre. On le porta, dans un misérable cercueil, à Fontevrault, lieu de sa sépulture. On raconte que le sang lui jaillit des narines, quand Richard, avant les funérailles, vint dire une courte prière sur le corps de son père.

Ainsi mourut, à l'âge de cinquante-huit ans, un prince qui réunissait les talents d'un politique habile, d'un sage législateur, d'un guerrier expérimenté[23]. Plus éclairé qu'aucun monarque de son siècle, Henri encouragea les arts et les sciences qui, sous son règne, firent de rapides progrès. L'esprit de chevalerie adoucissait les mœurs, tandis que des lois, conformes aux besoins de l'époque, favorisaient la civilisation. Des peines sévères intimidèrent les voleurs et les meurtriers, les faux-monnayeurs et les incendiaires, auxquels on coupait la main droite et le pied droit. La peine de l'ordéal, par submersion, fut abolie. Henri substitua, aux milices féodales, presque toujours indociles et impatientes du service militaire, une armée permanente et soldée au moyen d'un impôt établi sur chaque fief ; il abolit le danegeld, impôt que son origine rendait odieux à la nation. En 1177, il divisa l'Angleterre en six circuits[24], parcourus à des époques fixes par des juges royaux qui rendaient bonne et prompte justice. Les procès criminels, décidés auparavant par les épreuves de l'eau, du feu ou du combat, furent soumis aux grandes assises, composées d'un certain nombre de francs-tenanciers. Une loi obligea tout tenancier militaire et tout homme libre, possédant la valeur de seize marcs, d'avoir une armure complète. Les autres citoyens, moins aisés, devaient être munis d'un justaucorps de laine, d'un casque de fer et d'une lance.

Henri II laissa cinq enfants : Richard, qui lui succéda, et Jean qui, privé de tout apanage, fut surnommé Jean-sans-Terre. Mathilde, sa fille aînée, épousa Henri-le-Lion, duc de Saxe ; Éléonore fut mariée à Alphonse, roi de Castille, et Jeanne à Guillaume II roi de Sicile. Il eut aussi de la belle et malheureuse Rosamonde, sa maîtresse[25], deux fils naturels, Guillaume Longue–Épée, qui épousa la fille et l'héritière du comte de Salisbury, et Geoffroy qui devint archevêque d'York.

 

 

 



[1] Bien que les deux histoires de France et d'Angleterre soient intimement, liées, depuis la conquête normande jusqu'à la fin du moyen âge, nous avons cru devoir raconter séparément l'histoire de chaque royaume, aimant mieux nous soumettre à de nombreuses répétitions, que de nous exposer à la confusion qui naîtrait inévitablement de l'unité du récit.

[2] Le conquérant n'avait point désigné de successeur d'une manière formelle. « J'ai acquis, dit-il en mourant, mon royaume d'Angleterre par la victoire ; je le remets entre les mains de Dieu ; mais je désire que mon bien-aimé fils Guillaume l'obtienne, en récompense de sa soumission et de ses bons offices. »

[3] MATTHIEU PARIS, trad. de M. Huillard-Bréholles, t. I, p. 58.

[4] La mort de Lanfranc (1089), en privant le roi d'un conseiller sage et habile, le laissa libre de s'abandonner à une tyrannie sans frein. Guillaume augmenta les impôts, s'empara des évêchés vacants, et vendit, pour ainsi dire, à l'encan plusieurs abbayes.

[5] Voyez le chapitre XLVIII.

[6] GOLDSMITH, Hist. d'Angleterre, t. Ier, p. 161.

[7] On le surnommait clerc ou beau clerc. Le clergé le favorisait, parce qu'il aimait la littérature du temps ; le peuple, parce qu'il était né et avait été élevé en Angleterre.

[8] Voici les principales dispositions de la charte donnée par Henri Ier. « Les héritiers d'un fief ne seront plus obligés de racheter leurs terres, comme au temps du roi Guillaume ; mais ils entreront de suite en jouissance de leurs biens, moyennant un droit de relief (redevance), proportionné à l'importance du fief, — Le roi renonce à la tutelle des mineurs, et au droit de disposer de la main des filles et des veuves. — II accorde à ses vassaux la faculté de disposer de leurs biens par testament. — Les lois d'Édouard sont remises en vigueur. — Le droit sur les monnaies est aboli. — Toutes les sommes dues au roi Guillaume II, tous les meurtres commis avant l'avènement de Henri Ier sont remis... » Une copie authentique de cette charte fut déposée dans les églises de chaque comté. Mais lorsque le roi se rétracta, tous les exemplaires disparurent, excepté trois.

[9] M. AUG. THIERRY, Hist. de la conquête d'Angleterre, t. II, p. 34.

[10] LINGARD, Hist. d'Angleterre, t. II, p. 186.

[11] Mathilde, fille de Henri, avait épousé Henri V, empereur d'Allemagne. Devenue veuve en 1126, elle fut mariée à Geoffroy Plantagenet, fils aîné du comte d'Anjou. — Dictus Plantagenest, ex quod genistœ ramum pileolo insertum gestdret. (Script. Rerum Franc., t. XII, p. 581).

[12] C'est en cette occasion qu'on attribue à Louis VI ce mot fameux : « On ne prend jamais le roi, même aux échecs. »

[13] Éléonore avait accompagné son mari à la croisade.

[14] M. AUG. THIERRY, Hist. de la conquête de l'Angleterre, t. II, p. 394.

[15] « Le roi Étienne, dit Matthieu Paris, restait seul, comme un lion rugissant sur le champ de bataille. Nul n'osait, l'approcher. Debout, les dents serrées, semblable à un sanglier écumant, il tenait en respect, avec sa hache à deux tranchants, ceux qui voulaient s'élancer sur lui, et abattait de ses coups vigoureux les principaux des ennemis. En ce jour il se couvrit d'une gloire éternelle. Ah ! s'il y eût eu parmi les siens une centaine d'hommes seulement semblables à lui, jamais il n'eût été pris, puisque, quoiqu'il fût seul, les ennemis eurent tant de peine à s'en emparer. Le roi des Anglais, Étienne, fut enfin fait prisonnier et conduit à l'impératrice, qui le fit enfermer à la tour de Bristol. »

[16] GOLDSMITH, Hist. d'Angleterre, t. I, p. 200.

[17] En 1166, Henri II réunit la Bretagne à ses immenses possessions, en faisant épouser à son troisième fils, encore enfant, Constance, fille de Conan. Après la mort du duc, il prit possession de la Bretagne, en qualité de tuteur de son fils.

[18] « Thomas était natif de la ville de Londres. Dès les premières années de sa jeunesse, la faveur divine sembla se répandre sur lui. A sa sortie des écoles littéraires, il fut présenté à Thibaut, archevêque de Cantorbéry ; son habileté lui valut bientôt la faveur et l'amitié du primat. Il est difficile de dire de quels nombreux et importants travaux il fut chargé pour le service de l'Église. C'est surtout dans les instructions au peuple que son adresse éclatait. Ledit archevêque le nomma d'abord archidiacre de Cantorbéry. Peu de temps après, son mérite reconnu le fit élever à la dignité de chancelier. Dans ce haut office il réprima sagement l'audace de tous ces milans qui, en flattant le roi, se promettaient de piller l'État aussi bien que l'Église. » (MATT. PARIS, trad. de M. Huillard-Bréholles, t. Ier, p. 404.) — L'élection de Thomas Becket ne se fit pas sans contestation. Les évêques déclarèrent qu'ils ne voulaient pas nommer un chasseur et un guerrier de profession. Une partie des seigneurs normands, la mère même du roi, s'y opposèrent fortement. Thomas ne fut nommé que par l'ordre exprès de Henri II.

[19] Ce privilége des membres du clergé équivalait presque à l'impunité, puisque les tribunaux ecclésiastiques ne pouvaient prononcer la peine capitale. Aussi les meurtres commis par des clercs étaient-ils nombreux.

[20] Voici la fin du récit de MATT. PARIS : « Les quatre meurtriers, Guillaume de Traci, Regnault, fils d'Ours, Hugues de Morville et Richard-le-Breton se dirigèrent vers l'église dont ils trouvèrent les portes ouvertes ; le prélat l'avait voulu Il ne faut pas, avait-il dit, que l'église du Christ, qui doit être un refuge pour tous, soit convertie par nous en château fort. Les quatre chevaliers percèrent la foule qui se pressait de tous côtés, et, traversant superbement l'église, ils se mirent à crier : « Où est-il le traître au roi ? où est l'archevêque ? » Thomas avait déjà monté trois ou quatre marches du chœur, mais en entendant cet appel : Où est l'archevêque ? il revint sur ses pas et se présenta à eux en disant : « Si c'est l'archevêque que vous cherchez, il est devant vous, c'est moi-même. » Et comme ils l'insultaient en le menaçant de la mort, il reprit : « Je suis prêt à mourir, car je préfère à la vie la défense de la justice et la liberté de l'Eglise. » Alors ces cruels bourreaux se jetèrent sur lui l'épée nue : « Je recommande, s'écria-t-il, mon âme et la cause de l'Église de Dieu à la bienheureuse Vierge, et aux saints patrons de cette église. » Ce glorieux martyr fut immolé devant l'autel de Saint-Benoît. Ce ne fut pas assez pour ces misérables de profaner l'église par le sang d'un prêtre, et de souiller par ce meurtre un jour si solennel. Avec leurs épées criminelles, qui l'avaient frappé sur sa couronne de clerc, » ils firent jaillir la cervelle du cadavre : le sang qui coulait inonda le pavé de l'église. » — Thomas fut mis au rang des martyrs, et invoqué sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry.

[21] Les premiers habitants de l'Irlande ou Hibernie, appelée aussi Scotia-Major, étaient d'origine celtique, comme on peut s'en convaincre par l'étude de leur langue. Ils vécurent dans un état voisin de la barbarie, jusqu'au jour où saint Pdtrice répandit parmi eux les lumières de l'Évangile (432). Dès ce moment, des églises et des monastères furent fondés, et l'on enseigna dans des écoles publiques toutes les sciences connues à cette époque. Les docteurs irlandais acquirent alors une grande réputation. La civilisation de l'Irlande fut arrêtée dans son essor par les invasions des Danois. Après avoir échappé à la domination romaine et aux tribus vagabondes de la Germanie, qui avaient fondé l'heptarchie, les Irlandais furent assaillis, depuis l'année 748 jusqu'à la conquête de Guillaume, par les hommes du nord, dont les dévastations les replongèrent dans la barbarie. — Ils étaient divisés en clans nombreux, gouvernés par des caniffinys ou chefs, subordonnés eux-mêmes à un chef suprême nommé ard-riagh. — Leurs deux lois fondamentales étaient le Tanistry et le Gavelkind. Par la première, toutes les dignités de l'État étaient réglées : elle ne permettait pas au fils d'hériter de l'autorité du père. Les suffrages du clan appelaient au pouvoir, du vivant même du chef, le tanist ou héritier présomptif, qui était ordinairement choisi parmi les plus braves guerriers de certaines familles privilégiées. Cette élection était la source de guerres perpétuelles, qui entretenaient parmi les Irlandais l'esprit et l'habitude du brigandage. Le Gavelkind établissait le partage des terres entre tous les enfants mâles à l'exclusion des femmes. Mais ils n'héritaient pas personnellement. A la mort de chaque possesseur, les domaines étaient réunis à la masse commune, et une nouvelle répartition, faite par le canfinny, réglait le lot de chacun. Ce système, fatal pour l'agriculture, ne pouvait convenir qu'à un peuple pasteur et nomade. Aussi les districts où le Gavelkind était le plus en vigueur ; ressemblaient-ils à un désert. — Des juges, appelés. Brehoià étaient les interprètes et les dépositaires des lois nationales. — A l'époque qui nous occupe, l'Irlande était partagée en cinq royaumes qui portaient les noms de Munster, Leinster, Menthe, Ulster et Connaught. En 1152, Dermot, prince de Leinster, enleva Dervogil, épouse de O'Ruare, qui se vengea du ravisseur avec le secours de Turlogh O'Connor, ard-riagh d'Irlande. Après une lutte de plusieurs années, Dermot, fugitif (1167), fit à Henri hommage de ses domaines, et obtint de lui la permission d'enrôler des soldats dans son royaume. Richard de Clarc, surnommé Strongbow, comte de Pembroke, et deux frères gallois Robert Fitz-Stephen et Maurice Fitz-Gerald s'attachèrent à la fortune de Dermot, et lui promirent de conduire en Irlande un corps d'aventuriers. Dermot, rentré dans son pays, trouva un sûr asile dans le monastère de Ferns (1169). Bientôt réintégré dans ses États par ses auxiliaires bretons, il donna sa fille Éva en mariage à Strongbow, qui lui succéda dans son petit royaume. — Après l'expédition de Henri II, Strongbow fut nommé sénéchal de l'Irlande.

[22] Déjà avant son expédition en Irlande, Henri II avait promis au pape une entière soumission aux ordres de l'Église. Il s'était engagé à prendre la croix, et à aller combattre pendant trois ans les Infidèles, soit en Espagne, soit en Palestine. Il avait aussi consenti aux appels à la cour de Rome.

[23] Les qualités de Henri furent ternies par deux défauts, la cupidité et la duplicité. « Il vaut mieux, disait-il, se repentir d'une parole que d'une action, et faire un mensonge que de laisser échapper une bonne occasion. »

[24] On appelle aujourd'hui circuit, en Angleterre, l'étendue de la juridiction d'une cour d'assises.

[25] Éléonore, délaissée par son époux, pénétra jusqu'à sa rivale qu'elle força à s'empoisonner.