Résumé de l'histoire
de la Terre-Sainte, depuis l'empereur Constantin jusqu'à l'époque de la
première croisade. — Prédications de Pierre l'Ermite autorisées et
encouragées par Urbain II. — Concile de Plaisance. — Concile de Clermont. —
Quelques bandes indisciplinées sont détruites en Hongrie et en Bulgarie. —
Situation politique des divers états de l'Europe. — Principaux chefs de la
croisade. — Différents itinéraires des croisés. — Perfidie et exigence
d'Alexis Comnène. — Prise de Nicée. — Combat de Dorylée. — Rivalité de
Baudouin, frère de Godefroy, et de Tancrède. — Fondation de la principauté
d'Edesse. — Siège et prise d'Antioche. — Défaite de Kerboga. — Siège et prise de Jérusalem. — Cruautés des
vainqueurs. — Godefroy de Bouillon est élu roi. — Les Égyptiens sont
dispersés dans la plaine d'Ascalon. — Étendue du royaume de Jérusalem. —
Assises de Jérusalem. — Mort de Godefroy de Bouillon. — Grands fiefs de la couronne.
— Différents ordres religieux et militaires. — Développements.
« Les
prophéties étaient accomplies ; il ne restait plus à Jérusalem pierre sur
pierre : mais, dans l'enceinte déserte, on visitait encore un tombeau creusé
dans le roc, tombeau d'un Dieu sauveur resté vide par le miracle de la
résurrection ; il y avait là une montagne où le sang du Christ avait coulé,
où le mystère de la rédemption s'était consommé ; le sépulcre de Jésus-Christ
et le Calvaire devaient naturellement devenir les principaux objets de la
vénération et de l'amour des Chrétiens ; la Judée était à leurs yeux la terre
la plus sainte de l'univers. Aussi, dès les premiers temps de l'Église, les
fidèles y venaient adorer les traces du Sauveur. Les faux dieux s'étaient
montrés à la suite de l'empereur Élie-Adrien, dans la cité où leur puissance
avait été vaincue. Jupiter avait pris possession du Golgotha ; Adonis et
Vénus étaient adorés à Bethléem. Mais le règne profanateur de cette
mythologie expirante devait bientôt passer. La piété de Constantin fit
disparaître ces images qui attristaient l'œil des Chrétiens. La ville sacrée
qui, tour-à-tour détruite et rebâtie par Élie-Adrien, avait porté le nom d'Ælia-Capitolina,
reprit son premier nom de Jérusalem. Un temple enferma le tombeau du
Rédempteur et quelques-uns des principaux lieux de la Passion[1]. » Sainte
Hélène, mère de l'Empereur, se tendit à Jérusalem dans les dernières années
de sa vie ; par ses soins le bois sacré de la vraie croix fut retrouvé, et
plusieurs églises ou chapelles 's'élevèrent sur le mont Thabor, dans la ville
de Nazareth et dans la plupart des lieux sanctifiés par les miracles du
Sauveur. Depuis cette époque, les pèlerinages de la Terre-Sainte devinrent
encore plus fréquents. Les Chrétiens, qui n'avaient plus à redouter la
persécution des païens, purent s'abandonner sans alarmes à leur dévotion. Les
aigles romaines ornées de la croix de Jésus-Christ, les protégeaient dans
leur marche : partout ils foulaient let débris des idoles et voyageaient au
milieu des Chrétiens, leurs frères. Mais bientôt la doctrine armée de Mahomet
envahit les trois Arabies, la Syrie, la Perse. Les bataillons victorieux des
Musulmans se répandirent en Afrique, plantèrent les étendards du prophète sur
les ruines de Carthage, et portèrent la terreur de leurs armes jusqu'aux
rivages de l'Atlantique. Ils ravagèrent les îles de la Méditerranée, les
côtes de l'Italie et de la Grèce. La fortune ou la trahison les rendit
maîtres de l'Espagne. Ils pénétrèrent dans les provinces méridionales de la
Gaule et ne furent arrêtés que par la victoire de Charles-Martel. Au
début même de leurs conquêtes, les Sarrasins avaient tourné les yeux vers
Jérusalem. Suivant la foi musulmane, Mahomet avait visité la cité de David et
de Salomon, cité sainte, cité des miracles. Les lieutenants du khalife Omar
mirent le siège devant Jérusalem, qui succomba après une résistance héroïque
de quatre mois ; le chef des Musulmans vint lui-même recevoir les clefs de la
ville, et lorsqu'il entra dans l'église du Saint-Sépulcre, le patriarche
Sophronius s'écria avec douleur : l'abomination de la désolation est dans
le saint lieu. Toutefois le khalife exécuta religieusement les articles
de la capitulation qui assuraient aux Chrétiens la liberté religieuse, et la
protégea contre le fanatisme jaloux de ses soldats. Après sa mort, les
fidèles furent traités avec une dureté inouïe, dépouillés de leurs biens,
insultés dans leurs églises, et soumis à toute espèce d'affronts et de violences.
Cependant, les persécutions n'arrêtèrent pas la foule des Chrétiens qui se
rendaient à Jérusalem, et les Musulmans, devenus tolérants par intérêt, se
contentèrent de lever un léger tribut aux portes de la ville. La
révolution qui fit passer le sceptre des Abassides aux Fatimites, fut plus
avantageuse que nuisible à la Terre-Sainte. Un souverain qui résidait en
Égypte, sentait bien mieux l'importance du commerce avec les Chrétiens, et
les émirs de la Palestine se trouvaient surveillés de près par le monarque
mais le troisième de ces khalifes fatimites fut le fameux Hakem, dont le
règne violent n'offrit que des vices et des extravagances. Il se montra
d'abord zélé musulman, fonda des mosquées, fit transcrire en lettres d'or
douze cent quatre-vingt-dix exemplaires du koran et fit arracher toutes les
vignes de la Haute-Égypte. Mais, enflé d'un vain orgueil, il conçut l'espoir
d'établir une nouvelle religion, dont il se déclara lui-même non l'apôtre,
mais le dieu[2]. Hakem détestait également les
Juifs et les Chrétiens qui servaient des dieux rivaux ; mais il ménageait la
loi de Mahomet, par un reste de prévention ou de prudence. Les persécutions
cruelles qu'il exerça en Égypte et en Palestine, firent des martyrs et des
apostats. Le temple du monde chrétien, l'église de la Résurrection fut
détruite jusqu'en ses fondements. Les nations de l'Europe furent saisies
d'étonnement et de douleur à la nouvelle de ce sacrilège ; mais milieu de
s'armer pour la défense de la Terre-Sainte, elles se contentèrent de brûler
ou de bannir les Juifs qui passaient pour être les conseillers secrets du
souverain musulman. L'inconstance de Hakem mit un terme aux maux qui pesaient
sur Jérusalem, et le tyran venait de restituer les églises lorsqu'il périt
assassiné. Les
khalifes ses successeurs suivirent une politique plus éclairée. On rendit aux
Chrétiens l'exercice de leur culte, le Saint-Sépulcre se releva de ses
ruines, et les pèlerins y accoururent en foule. Le voyage de Palestine par
mer était dangereux et peu commode ; mais la conversion de la Hongrie ouvrit
une route sûre entre l'Allemagne et la Grèce. La charité de Saint-Étienne,
l'apôtre de son royaume, secourait et dirigeait les pèlerins, qui de Belgrade
à Antioche traversaient un empire chrétien de cinq cents lieues d'étendue.
Les Français n'avaient jamais eu plus d'ardeur pour les pèlerinages, et les
chemins étaient couverts de voyageurs de tout sexe et de toute condition.
Trente ans avant la première croisade, l'archevêque de Mayence, les évêques
d'Utrecht, de Bamberg et de Ratisbonne partirent des bords du Rhin pour
Jérusalem avec une suite de sept mille hommes, mais ils n'arrivèrent pas sans
combat en Palestine. Après avoir visité les saints lieux, ils s'embarquèrent
pour l'Italie, mais deux mille Européens seulement revirent leur patrie : Ou
avait vu aussi parmi les pèlerins, le comte d'Anjou, Foulques Nerra,
meurtrier de son frère, les comtes de Verdun, de Flandre, de Barcelone, et
Robert duc de Normandie. Les
Chrétiens de l'Orient et les pèlerins de l'Église latine déplorèrent la
révolution qui livra la Syrie et l'Asie-Mineure aux Turcs seldjoucides, et
qui substitua à un gouvernement régulier et à une tolérance intelligente la
plus dure servitude. Les pèlerins qui arrivaient aux portes de Jérusalem,
après avoir couru des dangers sans nombre, étaient rançonnés et pillés, soit
par des brigands, soit par les agents de l'administration elle-même, et ils
mouraient souvent de faim et de maladie sans avoir pu visiter le
Saint-Sépulcre. Le patriarche fut traîné par les cheveux et jeté dans un
cachot. Les Turcs espéraient que les Chrétiens s'empresseraient d'offrir une
rançon considérable, et leur grossièreté sauvage troubla souvent les
cérémonies des fidèles. Ces détails, racontés d'une manière pathétique par
les pèlerins qui revenaient en Europe, et exagérés par la renommée,
excitaient dans tous les cœurs des sentiments de pitié, de colère et de
vengeance. Silvestre II avait déjà tenté, mais en vain, de réunir les nations
de l'Occident sous la même bannière pour la délivrance de la Terre-Sainte.
Grégoire VII, devenu maître absolu de l'opinion, essaya de diriger contre
l'Asie les forces immenses dont pouvait disposer la république chrétienne,
mais au milieu de la lutte acharnée entre le sacerdoce et l'Empire, ses
généreux efforts demeurèrent impuissants. Son
successeur, Victor III, qui se trouvait à la fois aux prises avec l'empereur
d'Allemagne et l'anti-pape Guibert, poursuivit néanmoins l'œuvre de Grégoire
VII. Cédant à ses vives exhortations, les Pisans et les Génois équipèrent une
flotte nombreuse et débarquèrent sur les côtes d'Afrique où ils défirent,
dit-on, cent mille Sarrasins. Ils revinrent chargés d'un butin qu'ils
consacrèrent pieusement à l'ornement des églises. La gloire de délivrer la
Terre-Sainte était réservée à un pèlerin obscur, dont la parole devait
émouvoir et soulever l'Europe chrétienne. Environ
vingt ans après la prise de Jérusalem par les Turcs, un ermite nommé Pierre,
né à Amiens, en Picardie, visita le Saint-Sépulcre. Ce qu'il vit souffrir aux
chrétiens, ce qu'il souffrit lui-même excita son ressentiment et enflamma son
enthousiasme. Mêlant ses larmes à celles du patriarche Siméon, il lui demanda
si on ne pouvait plus espérer aucun secours des empereurs d'Orient. Le
patriarche lui peignit les vices et la faiblesse du successeur de Constantin.
« J'armerai pour vous, lui dit Pierre, toutes les nations guerrières de
l'Europe. » Ces nations furent dociles à la voix de l'Ermite. Siméon, à
qui il inspira une partie de sa confiance, lui remit à son départ des lettres
dans lesquelles il faisait une peinture touchante de la souffrance des
Chrétiens. A peine débarqué à Bari, l'Ermite courut se jeter aux pieds du
pontife romain. La petite taille de Pierre et son extérieur grossier ne
prévenaient point en sa faveur ; mais il avait l'œil vif et perçant, et
possédait cette véhémence d'élocution qui entraine presque toujours la
persuasion[3]. « Quelques-uns donnent à
Pierre l'Ermite une origine obscure ; d'autres le font descendre d'une
famille noble de Picardie.... Né avec un esprit actif et inquiet, il chercha
dans toutes les conditions de la vie un bonheur qu'il ne put trouver. L'étude
des lettres, le métier des armes, le célibat, le mariage, l'état
ecclésiastique, ne lui avaient rien offert qui pût remplir son cœur et satisfaire
son âme ardente. Dégoûté du monde et des hommes, Pierre se retira parmi les
cénobites les plus austères. Le jeûne, la prière, la méditation, le silence
de la solitude, exaltèrent son imagination. Dans ses visions, il entretenait
un commerce habituel avec le Ciel, et se croyait l'instrument de ses
desseins, le dépositaire de ses volontés. Il avait la ferveur d'un apôtre, le
courage d'un martyr.... Lorsqu'il parlait, les passions dont il était agité
animaient ses gestes et ses paroles et se communiquaient à ses auditeurs :
rien ne résistait ni à la force de son éloquence, ni à l'entraînement de son
exemple[4]. » Le pape
Urbain II le reçut comme un prophète, applaudit à son dessein, -promit de
l'appuyer dans un concile général, et le pressa d'annoncer la délivrance de
la Terre-Sainte. Encouragé par l'approbation du pontife, le zélé missionnaire
traversa les provinces d'Italie et de France avec autant de succès que de
rapidité. La tête chauve et les pieds nus, enveloppé d'une robe grossière, le
corps ceint d'une corde, Pierre portait et présentait aux fidèles un pesant
crucifix. La foule, qui l'écoutait, respectait jusqu'à la mule sur laquelle
il était monté. Il prêchait dans les églises, dans les rues, sur les grands
chemins, et pénétrait avec une assurance égale dans la cabane du pauvre et
dans le palais du souverain. Sa voix véhémente entraînait rapidement le peuple,
et tout était peuple alors. Pierre l'appelait aux armes et au repentir.
Lorsqu'il peignait les souffrances des habitants et des pèlerins de la
Palestine, la compassion pénétrait dans tous les cœurs, et elle se changeait
en indignation, quand il sommait les guerriers du Siècle de défendre leurs
frères et de délivrer leur Sauveur. Sa ferveur religieuse se communiqua
rapidement, et la chrétienté attendit avec impatience le signal de la guerre
sainte. Au
milieu de l'agitation des esprits, des ambassadeurs d'Alexis Comnène vinrent
solliciter les secours du pape et des princes latins, contre les hordes
turques campées en face de Constantinople. Urbain II convoqua à Plaisance un
concile, où se rendirent plus de deux cents évêques, quatre mille
ecclésiastiques, et trente mille laïques (1095). Comme la plus spacieuse cathédrale n'aurait pu
les contenir, les séances se tinrent durant sept jours dans une plaine
voisine de la ville. Les députés de l'empereur Alexis y exposèrent la triste
situation de Constantinople, menacée par les ennemis implacables du nom
chrétien. Ils flattèrent adroitement la vanité des princes latins et
irritèrent leur cupidité en leur promettant les trésors de Constantinople
pour prix de leur courage. Au récit de la triste et périlleuse situation des
Chrétiens de l'Orient, toute l'assemblée fut profondément émue. Les guerriers
déclarèrent qu'ils étaient prêts à marcher, et les envoyés d'Alexis
emportèrent en partant l'assurance d'un secours prompt et formidable. Mais le
prudent Urbain remit la décision définitive de l'expédition à un second
synode, qui fut convoqué à Clermont pour l'automne de la même année.
L'assemblée ne fut pas moins nombreuse que celle de Plaisance. Outre la cour
du pontife et les cardinaux romains, treize archevêques et deux cent
vingt-cinq évêques s'y rendirent. On y comptait quatre cents abbés mitrés.
Une foule de seigneurs puissants et de vaillants chevaliers accourut de tous
les royaumes voisins au concile, et en attendit impatiemment les décrets.
Telle était l'ardeur du zèle et de la curiosité, que des milliers d'étrangers
campèrent dans la plaine, au milieu du mois de novembre. L'assemblée
consacra ses neuf premières séances à la réforme de la discipline
ecclésiastique. On prononça une censure sévère contre la licence des guerres
privées. On confirma la trêve de Dieu, ou la suspension de toute hostilité
durant quatre jours de la semaine. Dans l'impuissance des lois et des
gouvernements, l'Église se déclara la protectrice des prêtres, des femmes,
des moines, des clercs, des pèlerins, des marchands et des laboureurs
victimes des vexations militaires. La dixième séance du concile fut tenue
dans la grande place de Clermont, au milieu d'une foule immense. Le pape
monta sur une espèce d'estrade, d'où il dominait l'assemblée. On voyait à,
ses côtés l'ermite Pierre, en habit de pèlerin. Lorsque l'apôtre de la guerre
sainte eut fait une peinture vive et énergique des tourments et des
persécutions qu'enduraient les Chrétiens de l'Orient, des profanations et des
sacrilèges dont il avait été témoin, Urbain II prit la parole, et son
éloquence pénétra et embrasa tous les cœurs. Des milliers de voix qui n'en
formaient qu'une interrompirent l'orateur et s'écrièrent ensemble : « Dieu le
veut ! Dieu le veut ! — Oui, Dieu le veut ! leur répliqua le
pieux Urbain, que ce soit là désormais votre cri de guerre. C'est le
Saint-Esprit qui vous l'a dicté : il animera le zèle et le courage des
défenseurs de Jésus-Christ. Sa croix est le symbole de votre salut ;
portez-en une de couleur de sang sur votre poitrine et sur vos épaules, comme
une marque extérieure de votre engagement irrévocable. » La plupart obéirent
avec joie : ecclésiastiques et laïques décorèrent leurs habits de deux croix
rouges[5], et pressèrent Urbain de
marcher à leur tête. Le prudent pontife n'accepta pas ce dangereux honneur.
Alléguant les luttes et le schisme de l'Église et les devoirs du pontificat,
il recommanda aux fidèles dont le sexe, la profession, l'âge un les
infirmités retenaient le zèle, de contribuer par leurs prières, et surtout
par leurs aumônes, au succès de l'expédition. Il donna le titra et les
pouvoirs de légat apostolique à l'évêque du Puy-en-Velay, Adhémar de Monteil,
qui avait reçu le premier croix de la main du souverain pontife. Le plus
ardent des chefs temporels était Raymond, comte de Toulouse. Ses ambassadeurs
excusèrent son absence et s'engagèrent pour leur maître. La rémission entière
de leurs péchés fut, promise aux croisés. L'Église prit sous sa protection
leurs familles, leurs biens. Le départ pour la Terre-Sainte fut fixé au jour
solennel de l'Assomption, ou au 15 août de l'année suivante. Mais ce
terme fut anticipé par la foule impatiente des plébéiens indigents. Dès les
commencements du printemps, soixante mille Français et Lorrains s'avancèrent,
des bords du Rhin vers ceux du Danube, sous la conduite de Pierre, devenu
général sans avoir les talents ou l'autorité nécessaire. Leur nombre et leurs
besoins les forcèrent bientôt à se séparer. Gauthier-sans-Avoir, lieutenant
de l'Ermite et soldat courageux, communia l'avant- garde des Croisés. Le
moine Gotschalk entraina sur les traces de Pierre l'Ermite vingt mille
paysans allemands, qui furent bientôt suivis eux-mêmes de deux cent mille
aventuriers, qui mêlaient aux pratiques de piété toute la licence du
brigandage. Parmi ces derniers, les bandes fanatiques commandées par lu comte
Émicon exercèrent leurs premières fureurs sur les Juifs, qu'ils nommaient les
meurtriers de Jésus-Christ. Les riches colonies israélites jouissaient de
l'exercice libre de leur religion, dans les villes commerçantes du Rhin et de
la Moselle, sous la protection de l'Empereur et des évêques. A Verdun, à
Trèves, à Mayence, à Spire et à Worms plusieurs milliers de ces malheureux
furent impitoyablement massacrés. La fermeté des évêques en sauva
quelques-uns qui embrassèrent la religion chrétienne. Mais les Juifs les plus
opiniâtres opposaient le fanatisme au fanatisme. Ils barricadaient leurs
maisons, et trompaient la rage et l'avarice de leurs ennemis, en se
précipitant dans le fleuve ou dans les flammes avec leur famille et leurs
richesses. Les
différentes bandes de croisés avaient à traverser, entre Constantinople et
les frontières de l'Autriche, un intervalle de deux cents lieues dans les
déserts de la Hongrie et de la Bulgarie. Les habitants de ces contrées
avaient embrassé le christianisme. Les Hongrois étaient gouvernés par un
prince né parmi eux. Quant aux Bulgares, ils obéissaient à un lieutenant de
l'Empereur ; mais leur caractère farouche se réveillait au plus léger
prétexte de mécontentement, et les brigandages des Croisés leur en fournirent
de légitimes. Les pèlerins s'emparèrent, par la force, de toutes les
provinces, et se livrèrent à tous les excès de la violence et de la
brutalité. Mais leur ignorance du pays, de la guerre et de la discipline les
précipita dans les pièges qui leur furent tendus, et les Hongrois et les
Bulgares en firent un massacre épouvantable[6]. Environ un tiers de cette
multitude affamée se sauva dans les montagnes de la Thrace, et Pierre
l'Ermite fut de ce nombre. L'empereur, qui avait sollicité le secours des
Latins, les fit conduire, par une route sûre et facile, jusqu'à Constantinople,
et leur conseilla d'attendre l'arrivée de leurs compatriotes. Le souvenir de
leurs fautes et de leurs pertes les retint jusqu'au moment où les mauvaises
passions, inséparables de l'oisiveté, réveillèrent leur avidité pour le
brigandage, Oubliant les bienfaits de l'empereur, ils pillèrent
indifféremment les jardins, les palais et les églises. Alexis,
afin de se délivrer de ces hôtes destructeurs, leur fournit des vaisseaux
pour traverser le Bosphore. Loin de se tenir sur la défensive, suivant les
sages conseils de l'empereur, les Croisés eurent l'imprudence d'attaquer les
Turcs qui occupaient la route de Jérusalem. L'Ermite, honteux de se trouver
parmi des hommes qui, sous la bannière de la croix, s'abandonnaient à une
licence sans frein, revint à Constantinople[7], et Gauthier, son lieutenant,
essaya, sans succès, de rétablir un peu d'ordre et de discipline parmi ces
bandes furieuses. Les Croisés se séparèrent pour chercher fortune. Le sultan
de Nicée fit adroitement répandre le bruit que sa capitale avait été prise
par un détachement de l'armée chrétienne. Tous les Croisés se précipitèrent
dans la plaine de Nicée, pour partager la dépouille des vaincus. Les Turcs
les attendaient : des monceaux d'ossements indiquèrent le lieu de leur
défaite à ceux qui les suivirent, et trois cent mille Croisés avaient
succombé sous les coups des Bulgares, des Hongrois et des Turcs, avant que
les princes de l'Occident eussent achevé les préparatifs de leur entreprise. Aucun
des monarques de l'Europe ne marcha en personne à la première croisade.
L'empereur Henri IV n'était pas disposé à obéir aux injonctions du pape ;
Philippe Ier, roi de France s'occupait de ses plaisirs, et Guillaume-le-Roux,
roi d'Angleterre, d'une conquête récente. Les rois d'Espagne faisaient la
guerre aux Maures ; ceux de la Suède, de la Norvège, du Danemark et de la
Pologne ne prenaient point encore part aux intérêts et aux passions des
peuples du Midi. L'enthousiasme religieux agit plus puissamment sur les princes
du second ordre, qui tenaient une place importante dans le système féodal. Parmi
ces chefs de la croisade, Godefroy de Bouillon mérite le premier rang. Ce
héros était digne de représenter Charlemagne dont il descendait par les
femmes. Son père était de la race illustre des comtes de Boulogne. Sa mère
avait hérité de la Basse-Lorraine, et l'empereur Henri IV investit Godefroy
de ce duché. La prudence et la modération tempéraient sa valeur ; sa piété
était sincère, et il pratiquait, dans le tumulte des camps, toutes les vertus
d'un cénobite. Supérieur aux intrigues d'un chef factieux, Godefroy
n'exerçait que contre les ennemis du Christ son courage et sa vengeance. Il
était accompagné de ses deux frères, Eustache l'allié, qui avait hérité du
comté de Boulogne, et Baudouin le cadet, dont les vertus, moins brillantes,
paraissaient aussi plus suspectes. Des deux côtés du Rhin on respectait
également le duc de Lorraine. Il parlait avec la même facilité la langue
teutonique et la langue française. Les confédérés qui marchaient sous sa
bannière composaient quatre-vingt mille fantassins et dix mille chevaux. Fugues,
comte de Vermandois, peut être regardé comme le plus illustre des princes qui
prirent la croix. Mais c'est moins en raison de son mérite et de ses
possessions qu'il reçut le surnom de Grand, que parce qu'il était frère du
roi de France. Robert, duc de Normandie et fils aîné de
Guillaume-le-Conquérant, s'était vu enlever la couronne d'Angleterre par son
frère Guillaume-le-Roux. Une légèreté de caractère et une faiblesse excessive
effaçaient les qualités réelles de Robert. Sa gaîté naturelle le livrait aux
plaisirs ; ses profusions ruinaient le prince et le peuple, et les vertus
aimables d'un particulier devenaient des vices funestes chez un souverain. Il
engagea, durant son absence, le duché de Normandie à l'usurpateur
d'Angleterre pour la faible somme de dix mille marcs. Un autre Robert était
comte de Flandre. On le surnomma la lance et l'épée des Chrétiens ; mais en
se livrant à l'impétuosité d'un soldat, il oubliait quelquefois le devoir
d'un général. Étienne, comte de Chartres, de Blois et de Troyes, était un des
plus riches princes de son siècle, et l'on comparait le nombre de ses châteaux
aux trois cent soixante-cinq jours de l'année ; il avait cultivé les lettres
avec succès, et son éloquence lui donnait une grande autorité dans les
conseils. Le duc Alain Fergent marchait à la tête de ses intrépides Bretons.
Tels étaient les principaux chefs des Français, des Normands et des Anglais.
Mais les barons qui possédaient deux ou trois villes étaient plus nombreux,
dit un vieux chroniqueur, que les chefs de la guerre de Troie. Dans le
midi de la France, le commandement fut partagé entre Adhémar, évêque du. Puy,
légat du pape, et Raymond, comte de Toulouse, qui était en même temps duc de
Narbonne et marquis de Provence. Le premier possédait toutes les vertus du
citoyen et du prélat ; le second avait déjà fait la guerre aux Sarrasins
d'Espagne, et dévouait le reste de sa vie à la délivrance de la Terre-Sainte.
Son âge, son expérience et ses richesses lui donnaient un grand ascendant
dans le camp des Chrétiens. Mais il était plus facile à Raymond de forcer les
infidèles à louer sa valeur que de conserver l'affection de ses compagnons
d'armes. Son caractère arrogant, envieux et opiniâtre ternissait ses qualités
brillantes, et quoiqu'il eût abandonné, dans l'ardeur de son zèle, un riche
patrimoine, l'opinion publique l'accusait encore d'avarice et d'ambition.
Dans son passage en Lombardie, une foule d'Italiens accourut sous ses
drapeaux, et ses forces réunies montèrent à cent mille combattants. Si
Raymond fut le premier à prendre la croix et le dernier à se mettre en route,
la grandeur de ses préparatifs et son éternel adieu à sa patrie peuvent être
regardés comme une excuse légitime. Le nom
de Bohémond, fils de Robert Guiscard, était déjà fameux par ses victoires sur
les Grecs ; mais le testament de son père l'avait réduit à la principauté de
Tarente, lorsqu'il fut réveillé par le bruit de la guerre sainte et par le
passage des pèlerins français. Nous trouvons, dans le caractère de ce chef normand,
un mélange de courage, d'ambition, d'adresse et d'enthousiasme religieux. Il
partit pour l'Asie à la tête de dix mille chevaux et de vingt mille
fantassins. Le brave et généreux Tancrède, son neveu, partagea la gloire et
les dangers de son entreprise. Tels-étaient
les troupes et les chefs qui prirent la croix pour la délivrance du
Saint-Sépulcre. Lorsque tous les préparatifs furent achevés, les Croisés se
mirent en route. La difficulté de pourvoir à la subsistance d'un si grand
nombre d'hommes et de chevaux les obligea de diviser leurs forces. Le
rendez-vous général fut sous les murs de Constantinople. Des bords de la
Meuse, Godefroy traversa en ligne directe l'Allemagne, la Hongrie et le pays
des Bulgares. Les injures que les Hongrois avaient reçues des premiers
pèlerins, et la vengeance qu'ils en avaient tirée étaient encore récentes.
Ils devaient redouter la colère d'un guerrier de la même nation et engagé
dans la même entreprise ; mais le vertueux Godefroy se contenta de déplorer
les crimes et les malheurs de ses indignes compatriotes. Il envoya douze
messagers de paix pour demander, en son nord, la liberté de passage et des
provisions à un prix raisonnable. Les Hongrois y consentirent, et Charles,
leur roi, jura, sur l'Évangile, d'observer les conventions. Les Croisés
s'avancèrent dans les plaines de la Hongrie sans commettre ou souffrir la
moindre injure. En observant la même conduite et la mème discipline, Godefroy
franchit les forêts de la Bulgarie et les frontières de la Thrace sans tirer
l'épée contre un chrétien. Après
avoir traversé la Lombardie sans peine et sans obstacle, Raymond et ses
Provençaux eurent à lutter contre les habitants de la Dalmatie et de
l'Esclavonie. Les Grecs essayèrent aussi, mais en vain, de l'arrêter dans sa
marche entre Durazzo et Constantinople, et se disposaient à troubler le
passage des antres chefs qui s'embarquaient sur la côte d'Italie, pour
traverser l'Adriatique. Mais Bohémond était pourvu d'armes et de vaisseaux.
Il ne manquait ni de prévoyance ni de discipline, et les provinces d'Épire et
de Thessalie n'avaient encore oublié ni son nom ni ses exploits. Ses talents
militaires et la valeur de Tancrède aplanirent tous les obstacles. Le prince
normand affecta de ménager les Grecs, mais il permit à ses soldats de piller
le château d'un hérétique[8]. Les
nobles de France pressèrent leur marche avec cette ardeur aveugle et
présomptueuse qui caractérise leur nation. Depuis les Alpes jusqu'à la
Pouille, la marche de Hugues de Vermandois, des deux Robert et d'Étienne de
Chartres, à travers un pays florissant et au milieu des acclamations des
chrétiens, fut une espèce de procession triomphale. Ils baisèrent les pieds
du pontife romain, et le frère du roi de France reçut, des mains du pape,
l'étendard de Saint-Pierre. Mais ils négligèrent la saison et les moyens de
s'embarquer. L'hiver fut inutilement perdu, et leurs soldats, désespérés, se
corrompirent dans les villes de l'Italie. La traversée se fit séparément ; et
neuf mois après la fête de l'Assomption, tous les princes latins se
trouvaient dans les environs de Constantinople. Mais le comte de Vermandois
était prisonnier. Une tempête le sépara de la flotte chrétienne, et les
lieutenants d'Alexis violèrent les lois des nations, en s'assurant du prince
français. Hugues fut conduit à Constantinople avec Clérembault, vicomte de
Melun, et plusieurs seigneurs de sa suite (1096). Alexis
Comnène, qui n'avait montré quelque courage que pour usurper le trône[9], retint le prince français
comme un otage qui le mettrait à l'abri des entreprises des Latins. Mais
Godefroy, campé dans les plaines de la Thrace, apprit avec indignation la
captivité du comte de Vermandois : ayant demandé en vain réparation de cet
outrage, il s'avança vers Constantinople mettant tout à feu et à sang.
L'empereur épouvanté apaisa Godefroy par la promesse de mettre son prisonnier
en liberté. Bien plus, il promit d'approvisionner le camp des Croisés, et comme
les soldats refusaient de passer le Bosphore au cœur de l'hiver, on assigna
leurs quartiers au milieu des jardins et des palais qui couvraient les côtes
de la mer. Mais il subsistait toujours une jalousie profonde entre deux
nations qui se traitaient réciproquement d'esclaves et de barbares. Des
violences fréquentes augmentaient la méfiance des Grecs ; et l'on accuse
Alexis d'avoir formé le projet d'affamer et d'attaquer les Latins dans un
poste environné de tous côtés par les eaux. Godefroy fit sonner les
trompettes, força un passage, couvrit la plaine de son armée et insulta les
faubourgs de Constantinople. Les dons et les promesses de l'empereur
calmèrent peu à peu la colère des Occidentaux. Au retour du printemps, les
vaisseaux grecs transportèrent l'armée de Godefroy au-delà du Bosphore, et
vinrent successivement prendre les différents corps des Croisés. Par cette
politique, Alexis évita la jonction de deux armées sous les murs de
Constantinople, et avant la fête de la Pentecôte, il ne restait pas un seul
Croisé sur la côte européenne (1097). Les
provinces fertiles qui s'étendent entre Nicée et Antioche avaient été
récemment enlevées à l'empereur romain, qui réclamait encore la Syrie et
l'Égypte. Alexis se livra à l'espoir de recouvrer ce qu'il avait perdu ; mais
il craignit de confier sa personne à des Barbares. Sa vanité s'était
contentée d'obtenir des pèlerins français un vain hommage ou serment de
fidélité et la promesse de remettre entre ses mains leurs conquêtes en Asie
ou de se reconnaître pour ses vassaux. Leur fierté se révolta d'abord à la
proposition d'une servitude volontaire, mais ils cédèrent successivement aux
artifices de la flatterie et de la libéralité, et l'exemple de Hugues de
Vermandois entraîna la soumission générale. Godefroy, Bohémond, les deux
Robert, Raymond de Toulouse, Tancrède et les principaux croisés reconnurent
publiquement la suzeraineté de l'empereur grec. La cérémonie de leur hommage
flatta un peuple qui considérait depuis longtemps l'orgueil comme un symbole
de la puissance ; l'empereur était assis sur son trône, les princes chrétiens
saluèrent à genoux une majesté muette et immobile[10]. Leurs propres historiens,
honteux d'avouer cette bassesse, n'ont point eu le courage de la désavouer. La
principale force des Croisés consistait dans leur cavalerie. Quand on en fit
la revue dans les plaines de Bithynie, ou trouva cent mille cavaliers avec
armure complète. L'infanterie s'élevait, dit-on, à cinq cent mille
combattants[11]. De leur premier poste aux
environs de Nicomédie, ils s'avancèrent par divisions successives, sortirent
des limites de l'empire grec, ouvrirent une route à travers les montagnes et
commencèrent la guerre contre le sultan des Turcs, par le siège de sa
capitale ; son royaume de Boum s'étendait de l'Hellespont aux frontières de
la Syrie et fermait le chemin aux pèlerins de Jérusalem. Il se nommait
Kilidge-Arslan ou Soliman, issu de la race de Seldjouk et digne fils d'un
conquérant. Cédant à la première impétuosité du torrent, il déposa dans Nicée
sa famille et ses trésors, et se retira suivi de cinquante mille cavaliers
dans les montagnes, d'où il fondit deux fois sur le camp des Croisés qui
formaient autour de la ville un cercle imparfait d'environ deux lieues. Des
murs hauts et solides, flanqués de trois cent soixante-dix tours, et un fossé
profond environnaient Nicée Les Musulmans étaient braves, disciplinés et
attachés à leur religion : la valeur insubordonnée des Croisés était souillée
par la cruauté, et l'émulation qui les animait fut plus d'une fois la source
de violentes discordes. Les
Latins employèrent au siège de Nicée toutes les machines de guerre connues de
l'antiquité : les béliers, les tortues, les tours roulantes, les balistes,
les catapultes, les frondes et les arbalètes, qui lançaient des pierres et
des dards. Après cinq semaines de travaux et de combats, la ville, investie
de toutes parts, allait se rendre aux Croisés, lorsqu'un émissaire de
l'empereur grec persuada aux habitants de se soustraire à la fureur des
guerriers impitoyables, en acceptant la protection de leur maître. Au moment
où la victoire ne pouvait leur échapper, les Chrétiens aperçurent avec
étonnement l'étendard impérial qui flottait sur les murs de la citadelle, et
Alexis conserva soigneusement cette conquête importante. La voix de l'honneur
et de l'intérêt imposa silence aux murmures des chefs. Après un repos de neuf
jours, ils dirigèrent leur marche vers la Phrygie, sous la conduite d'un
général grec qu'ils soupçonnaient d'intelligence avec le sultan. La famille
et les principaux serviteurs de Soliman obtinrent la liberté sans rançon, et
la générosité de l'empereur passa dans l'esprit des Latins pour une preuve de
sa perfidie. Le
sultan fut plus irrité qu'effrayé de la perte de sa capitale. Il réunit sous
ses drapeaux une armée que les Chrétiens font monter à trois cent soixante
mille combattants. Mais il attendit avec patience que les Croisés se fussent
éloignés de la mer et des frontières de l'empire grec. Il remarqua qu'ils
marchaient imprudemment en deux colonnes séparées par une assez grande
distance. Non loin de Dorylée en Phrygie, Soliman surprit la moins nombreuse
des deux colonnes et la chargea à l'improviste. La chaleur de la saison, une
nuée de flèches, et les cris confus des Turcs semèrent la terreur et le
désordre dans les rangs des Chrétiens. Bohémond, Tancrède et Robert de
Normandie soutenaient encore par leur valeur personnelle un combat inégal. La
vue des bannières de Godefroy, qui accourait à leur aide avec le comte de
Vermandois et cinquante mille cavaliers, ranima le courage épuisé des
soldats. Raymond de Toulouse et l'évêque du Puy arrivèrent bientôt avec le
reste de l'armée. Les Turcs les reçurent avec intrépidité. Le combat
s'engagea avec une nouvelle fureur. Tant que les chevaux conservèrent leur
vigueur, et qu'il resta des flèches dans les carquois, Soliman eut
l'avantage, et quatre mille Chrétiens mordirent la poussière ; mais, sur le
soir, la dernière division des Provençaux de Raymond, ayant tourné les
montagnes, tomba tout-à-coup sur les derrières d'un ennemi épuisé et décida
l'issue si longtemps suspendue. Les Turcs, après avoir vu tomber leurs plus
braves guerriers, furent dispersés. Les Croisés trouvèrent dans leur camp
beaucoup de vivres, des tentes magnifiques et un grand nombre de chameaux et
de dromadaires, animaux inconnus aux hommes de l'Occident. Les chroniques
portent à vingt mille hommes la perte des Musulmans[12] (1er juillet 1097). La retraite précipitée du
sultan prouva l'importance de la victoire ; Soliman évacua le royaume de Roum
et courut implorer le secours et animer le ressentiment de ses compatriotes
d'Orient. Après
deux jours de repos, les Chrétiens traversèrent la plaine de Dorylée (aujourd'hui
Esky-Cher, vieille ville),
et ne trouvèrent d'ennemis, dans ces campagnes désolées, que la faim et la
soif. Ils entrèrent ensuite dans la Phrygie brillée, après avoir laissé à
leur droite les vieilles cités de Cotyleum et d'Azania ; puis ils passèrent
par l'Isaurie (Isauria Trachea), et arrivèrent enfin à Antiochette, capitale de la Pisidie,
après des pertes déplorables et des souffrances inouïes[13]. Pendant leur séjour dans cette
ville, Raymond échappa, comme par miracle, à une maladie dangereuse, et
Godefroy manqua d'être déchiré par un ours, en chassant dans les montagnes de
la Pisidie. Jusque-là,
l'union qui régnait parmi les Chrétiens avait fait leur force. La discorde
qui éclata entre deux de leurs chefs, Tancrède et Baudouin, frère de
Godefroy, jeta les premiers germes de division dans l'armée. Le premier, à la
tête- de ses Italiens, le second, avec ses Flamands, parcoururent rapidement
les montagnes et les côtes maritimes de la Cilicie. Le Normand, arrivé le
premier devant Tarse, y planta son drapeau, du consentement des habitants.
Baudouin survint quelque temps après, revendiqua la ville pour lui, força,
par ses menaces, les Turcs et les Chrétiens de Tarse à se déclarer en sa
faveur, fit jeter dans les fossés le drapeau de Tancrède, et le remplaça par
le sien. Maître de la ville, Baudouin excita contre les Turcs l'enthousiasme
impitoyable de ses soldats. De nouveaux et sanglants démêlés devant Malmistra
signalèrent l'animosité des Italiens de Tancrède contre les Flamands de
Baudouin : les deux détachements en vinrent aux mains, et le frère de
Godefroy eût l'avantage. Les deux chefs réconciliés se séparèrent. Un tyran,
grec ou arménien, à qui les Turcs permettaient de régner sur les chrétiens
d'Édesse, appela Baudouin à son secours. Le guerrier chrétien accepta le
titre de son défenseur et de son fils, mais à peine introduit dans la ville,
il excita le peuple à massacrer son père adoptif, s'empara du trône et des
trésors, étendit ses conquêtes dans les montagnes de l'Arménie et les plaines
de la Mésopotamie, et fonda la première principauté des Francs ou Latins, qui
subsista pendant cinquante-quatre ans, au-delà de l'Euphrate. L'ambition
heureuse de Baudouin eut des résultats avantageux pour les Chrétiens. La
possession d'Édesse les mit en communication avec les chefs chrétiens de
l'Arménie[14]. Cette principauté fut le
boulevard de l'empire des Latins du côté de l'Euphrate. Cependant,
l'intrépide Tancrède, après avoir subjugué, pour ainsi dire, au pas de course
toute la Cilicie, s'était mis en route pour rejoindre l'armée, qui marcha d'Antiochette
sur Iconium (Koniah),
ancienne métropole de la Lycaonie. Ensuite elle atteignit Erekli, que les
chroniqueurs appellent Héraclée, séjourna trois jours à Cocson (l'ancienne
Cucusus) ; puis,
s'avançant péniblement au sud-ouest, au milieu des pentes rapides du Taurus,
elle vint camper près de Marésie (l'ancienne Germanicie). De là, les Croisés se
portèrent sur Artésie, que la garnison turque n'essaya pas même de défendre,
et marchèrent sur Antioche. La capitale de la Syrie était défendue par le
fleuve Oronte et par le pont de fer, qui tirait son nom de ses portes
massives, et de deux tours revêtues de fer, construites à chacune de ses
extrémités. Elles ne résistèrent point à la valeur impétueuse du duc de
Normandie. L'armée chrétienne, qui se trouvait à quatre heures d'Antioche,
s'établit victorieuse sur les deux rives de l'Oronte. « L'aspect
d'Antioche, si célèbre dans les annales du Christianisme, ranima
l'enthousiasme religieux des Croisés. C'est là que les disciples de
l'Évangile avaient pris, pour la première fois, le titre de Chrétiens, et que
l'apôtre Pierre fut nommé le premier pasteur de l'Église naissante....
Antioche avait porté quelque temps le nom de Théopolis (Cité de Dieu) ; c'était une des villes que
les pèlerins visitaient avec le plus de respect.... La magnificence de ses
édifices et le séjour de plusieurs empereurs lui avaient mérité le nom de
reine de l'Orient. Sa situation au milieu d'un pays fertile et au bord d'un
fleuve avait attiré de tout temps les étrangers.... Les murailles d'Antioche
renfermaient, du côté du midi, quatre mamelons de montagnes ; les mamelons dominaient
à une grande hauteur l'enceinte de la cité. Une citadelle surmontée de
quatorze tours, s'élevait sur le troisième mamelon du côté de l'est. La ville
était imprenable vers le point méridional. Du côté du nord, l'Oronte formait
la défense naturelle d'Antioche... Le circuit des murailles embrassait un
espace de trois lieues, et formait comme un grand ovale. Cette place, dit
Guillaume de Tyr, donnait frayeur à ceux qui la regardaient, pour le nombre
de ses amples et fortes tours, qu'on y comptait jusqu'à trois cent soixante[15]. » L'émir turcoman, Baghisien, commandait
dans la ville défendue par une garnison de sept mille chevaux et de vingt
mille fantassins. De
violents débats s'élevèrent dans le conseil des princes latins. Il s'agissait
de décider si on entreprendrait le siège ou si on laisserait reposer l'armée
durant l'hiver. L'amour des combats, et le désir de délivrer le
Saint-Sépulcre l'emportèrent. La place fut investie presque de toutes parts,
et les champions de la croix signalèrent leur force et leur valeur par des
exploits, que les chroniqueurs racontent avec complaisance[16]. Mais les croisés n'étaient pas
fort habiles à conduire les travaux d'un siège. Ils manquaient d'intelligence
pour l'invention des machines, d'argent pour s'en pourvoir, d'industrie pour
s'en servir. A la prise de Nicée, ils avaient été puissamment aidés par
l'empereur Alexis, dont les vaisseaux se trouvaient faiblement suppléés par
ceux des Pisans et des Génois, que le commerce ou la croisade attirait sur
les côtes de Syrie. Les provisions étaient peu abondantes, le retour précaire,
et les communications difficiles et dangereuses. Par indolence ou par
faiblesse, les Chrétiens négligeaient d'investir complètement la place, et
deux portes restées libres fournissaient continuellement à la garnison des
vivres et des renforts. En sept
mois de siège, les croisés perdirent presque toute leur cavalerie. La
fatigue, la famine et la désertion décimèrent l'armée, sans qu'ils eussent
obtenu d'avantages considérables. Les Chrétiens auraient peut-être été forcés
de lever le siège d'Antioche, si l'ambitieux Bohémond, l'Ulysse des Latins,
n'avait pas eu recours à la ruse et à la trahison. Antioche renfermait un
grand nombre de Chrétiens mécontents. Phirouz, renégat syrien et favori de
l'émir, avait reçu le commandement de trois tours. Il s'établit une
correspondance secrète entre lui et le prince de Tarente, et Bohémond déclara
aux chefs assemblés qu'il était le maître de leur livrer la ville. Mais il
réclama la souveraineté d'Antioche pour prix de ce service. Cette
proposition, rejetée d'abord par la jalousie, fut enfin acceptée par la
faiblesse. Les princes français et normands s'introduisirent eux-mêmes, au
milieu de la nuit, dans la ville, par des échelles de corde qu'on leur jeta
du haut des murs ; ils furent reçus par le traître Phirouz, meurtrier de deux
de ses frères, qui voulaient s'opposer à sa perfidie. Ils ouvrirent les
portes à l'armée chrétienne, et les Musulmans surpris n'opposèrent pas de
résistance. Mais la citadelle refusa de se rendre, et les vainqueurs se
virent bientôt environnés et assiégés par l'armée innombrable de Kerboga,
prince de Mossoul, qui venait avec vingt-huit émirs au secours d'Antioche.
Les Chrétiens restèrent vingt-cinq jours dans cette situation désespérée, et
le farouche Sarrasin ne leur laissait que l'alternative de la mort ou de la
captivité. Animés par le désespoir, ils sortirent de la ville et détruisirent
ou dispersèrent dans une seule journée la multitude de Turcs et d'Arabes que
les chroniqueurs évaluent à six cent mille hommes[17] (1098). Cent mille Sarrasins périrent,
dit-on, dans cette mémorable journée. Les croisés trouvèrent dans le camp
ennemi d'abondantes provisions et des richesses immenses ; fis rapportèrent,
parmi les dépouilles, des chaînes préparées d'avance pour les Chrétiens. Bien
que les Francs n'eussent plus qu'un pas à faire pour se trouver en face de
Jérusalem, ils n'atteignirent cette ville que dix mois après la défaite de
Kerboga. Le zèle et le courage des croisés se refroidirent au moment de la
victoire, et, au lieu de profiter, en s'avançant, de l'épouvante qu'ils
avaient répandue, ils s'abandonnèrent au luxe et à la mollesse de la Syrie.
Ce délai étrange ne peut s'expliquer que par l'insuffisance de forces et le
défaut de subordination. Ils avaient perdu à Antioche presque toute leur
cavalerie et l'élite de leurs guerriers. Le nouvel abus qu'ils firent de
l'abondance, fut suivi d'une troisième famine, et la réunion de la disette et
de la débauche produisit une maladie épidémique, qui enleva cinquante mille
pèlerins. Les querelles particulières, assoupies pendant le danger commun,
reprirent toute leur activité. Les succès de Baudouin, devenu maître
d'Édesse, et ceux de Bohémond, prince d'Antioche, excitèrent la jalousie de
leurs compagnons. Le comte Raymond épuisait ses troupes et ses trésors en
folles entreprises dans l'intérieur de la Syrie. L'hiver s'écoula dans la
discorde et la confusion. Le printemps ramena quelques sentiments d'honneur
et de piété, et les simples soldats, moins susceptibles d'ambition et
d'envie, réveillèrent par des clameurs, l'indolence de leurs chefs. Dans le
mois de mai (1099),
les débris d'une puissante armée, réduite à quarante mille hommes, dont à
peine vingt mille étaient en état de servir, s'avancèrent d'Antioche à
Laodicée, et poursuivirent paisiblement leur marche entre la côte de la mer
et le mont Liban. Les vaisseaux génois et pisans fournirent abondamment à
leur subsistance, et les croisés tirèrent de fortes contributions des émirs
de Tripoli, de Tyr, de Sidon, d'Acre et de Césarée qui accordèrent le passage
et promirent de suivre le sort de Jérusalem. De Césarée, ils s'avancèrent
dans l'intérieur du pays, et laissèrent, à leur droite, Antipatride et Joppé.
De Lydda (ancienne
Diospolis), ils
arrivèrent à Ramla, et ne se trouvèrent plus alors qu'à dix lieues de Jérusalem.
En quittant Ramla, les Chrétiens se rapprochèrent des montagnes arides sur
lesquelles est assise la ville sainte. Cependant
les Musulmans, répandus sur les deux rives du Jourdain et dans les vallées de
Sichem, marchaient au secours de la capitale de la Palestine, brûlant les
églises, pillant les Chrétiens, détruisant les moissons et répandant partout
l'effroi et la désolation. Les croisés étaient campés dans le village
d'Anathot, à six lieues de Jérusalem, lorsque des habitants de Bethléem
vinrent implorer leur secours contre les Turcs. Tancrède fut chargé de cette
mission périlleuse et arbora sa bannière sur les murs de la ville à
l'heure même où la voix des Anges avait annoncé la naissance du Sauveur aux
bergers de la Judée. Enfin, après avoir traversé la vallée de Térébinthe
et gravi la dernière montagne de l'Emmaüs, les croisés découvrirent la cité
sainte, et firent éclater les transports de la joie la plus vive[18]. Jérusalem
avait tiré quelque éclat des sièges mémorables qu'elle avait soutenus. La
nature et la main des hommes en avaient fait une des plus fortes places de
l'Asie, et Tacite la représente comme une citadelle presqu'imprenable. Mais,
au temps des croisades, les murailles et les tours, imparfaitement réparées
par le khalife du Caire, n'offraient plus un obstacle insurmontable, bien
qu'elles pussent arrêter longtemps les efforts d'un ennemi[19]. L'expérience d'un siège récent
et trois ans de possession avaient éclairé les Sarrasins sur les défauts
d'une place que l'honneur et la religion leur défendaient d'abandonner.
Aladin on Iftikhar, lieutenant du khalife qui commandait à Jérusalem, tâcha
de contenir les Chrétiens qui l'habitaient, par la crainte de leur propre
destruction et de celle du Saint-Sépulcre, et anima les Moslems, par l'espoir
d'une double récompense dans ce monde et dans l'autre. Quarante mille hommes
formaient la garnison de la place qui était bien approvisionnée. Les
croisés, trop peu nombreux pour environner la ville qui avait à peu près une
lieue de circuit, dirigèrent tous leurs efforts du côté du nord et de
l'occident. Godefroy plaça son étendard au pied de la montagne du Calvaire ;
vers la gauche, jusqu'à la porte de Saint-Étienne, la ligne d'attaque fut
prolongée par Tancrède et les deux Robert, et le comte Raymond établit ses
quartiers depuis la citadelle jusqu'à la montagne de Sion qui n'était plus
renfermée dans l'enceinte de la ville. Un premier assaut fut vigoureusement
repoussé. Le siège ne dura que quarante jours, mais ce furent quarante jours
de misère et de calamité. En proie à la famine, sous un ciel dévorant, dans
une plaine aride, sans arbres et sans eau, les croisés combattaient,
souffraient et mouraient avec une héroïque résignation. Cependant Gaston de
Béarn fit couper dans une forêt voisine, et transporter au camp, le bois
nécessaire pour construire des machines de guerre. On eut recours à
l'habileté de quelques ouvriers génois qui se trouvaient heureusement dans le
port de Jaffa. Le duc de Lorraine et le comte de Toulouse firent élever à
leurs frais deux tours roulantes. La tour de Raymond fut réduite en cendres
par les assiégés ; Godefroy fut plus heureux ; ses archers chassèrent
l'ennemi du rempart ; les Latins abaissèrent le pont-levis sur la manille ;
Godefroy s'y précipita à la tête des plus intrépides, et la cité sainte fut
emportée d'assaut, au cri terrible et mille fois répété de Dieu le veut !
Dieu le veut ! (15 juillet 1099.) Les
vainqueurs furent sans pitié, tout fut massacré sans distinction d'âge ou de
sexe. Leur implacable fureur se baigna dans le sang pendant huit jours, et
l'infection des cadavres produisit une maladie pestilentielle. Après avoir
égorgé soixante-dix mille Moslems et brûlé les Juifs dans leur synagogue, ils
conservèrent encore plusieurs captifs que l'avarice ou la fatigue du carnage
leur fit épargner. Tancrède fut le seul de ces héros farouches qui montra des
sentiments de compassion. On doit cependant quelques louanges à la clémence
intéressée de Raymond, qui accorda une capitulation et un sauf-conduit à la
garnison de la citadelle. Enfin le vœu des croisés était accompli, le
Saint-Sépulcre était libre. La tête et les pieds nus, les Chrétiens montèrent
au Calvaire au milieu des chants des prêtres ; ils baisèrent avec respect la
pierre qui avait couvert le Sauveur du monde, et des larmes de joie et de
pénitence baignèrent le monument de leur rédemption. Huit
jours après cet événement mémorable, les chefs latins procédèrent à
l'élection d'un roi, pour défendre et gouverner les conquêtes de la
Palestine. Parmi les concurrents au trône de David et de Salomon, on doit
placer au premier rang Godefroy, Raymond, le duc de Normandie et Tancrède.
Baudouin était établi à Édesse, Bohémond à Antioche. Les deux Robert
préférèrent leurs états héréditaires d'Occident à des prétentions douteuses
sur un trône obscur et précaire. Les compagnons de Raymond étaient effrayés de
son ambition et de sa violence, et l'armée proclama, d'une voix unanime,
Godefroy de Bouillon, le premier et le plus digne champion de la Chrétienté.
Le héros accepta un honneur non moins accompagné de danger que de gloire ;
mais dans une cité où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines, le
pieux Godefroy rejeta le titre et les marques de la royauté, et le fondateur
du royaume de Jérusalem se contenta du nom modeste de défenseur et baron du
Saint-Sépulcre. Son gouvernement qui, pour le malheur de ses sujets, ne dura
qu'une année, fut troublé, dans la première quinzaine, par l'approche du
sultan d'Égypte qui, n'ayant pu arriver assez tôt pour sauver Jérusalem,
était impatient de venger la défaite des Musulmans. La journée glorieuse
d'Ascalon scella la puissance des Latins en Syrie, et signala la valeur des
princes français qui, après ce nouveau triomphe, s'apprêtèrent à quitter la
Palestine. Après avoir suspendu devant le Saint-Sépulcre l'épée et l'étendard
du sultan, Godefroy embrassa, au moment de leur départ, les compagnons de ses
travaux, et ne put retenir, pour la défense de la Palestine, que le brave
Tancrède avec trois cents chevaliers et deux mille fantassins[20]. Le
royaume naissant du duc de Lorraine ne consistait que dans Jérusalem, Jaffa
et une vingtaine de villes ou villages des environs. Encore les Musulmans
possédaient-ils dans ce petit district plusieurs forteresses imprenables, et
les laboureurs, les marchands et les pèlerins étaient exposés sans cesse à
leurs hostilités. De nouveaux exploits de Godefroy et ceux de son frère
assurèrent aux Latins plus de tranquillité ; et ses états furent, à force de
travaux et de combats, égaux en étendue sinon eu population, aux anciens
royaumes de Judée et d'Israel. Après la réduction des villes maritimes de
Laodicée, Tripoli, Tyr et Ascalon, à laquelle les flottes de Venise, de Gène,
de Pise, et même de Flandre et de Norvège contribuèrent puissamment, les
Chrétiens possédèrent toute la côte, depuis Scanderoon jusqu'aux frontières
de l'Égypte. Le prince d'Antioche rejeta la suprématie du roi de Jérusalem ;
mais les comtes d'Édesse et de Tripoli se reconnurent ses vassaux. Les Latins
étendirent leur royaume au-delà de l'Euphrate, et les Musulmans ne
conservèrent en Syrie que les quatre villes d'Hems, de Hama, d'Alep et de
Damas. Les lois, le langage, les mœurs et les titres de la nation des Francs
furent adoptés dans les colonies asiatiques ; mais le luxe et le climat de l'Asie
anéantirent bientôt la race dégénérée des premiers conquérants. Dès que
Godefroy de Bouillon eut accepté le rang de premier magistrat, il voulut
consolider la conquête des Chrétiens par de sages et fortes institutions. «
Des hommes savants et pieux, dit Michaud[21], furent assemblés dans le
palais de Salomon et chargés de rédiger un code de lois pour le nouveau
royaume. Les conditions imposées à la possession de la terre, les services
militaires des fiefs, les obligations réciproques du roi et des seigneurs,
des grands et des petits vassaux, tout cela fut établi et réglé d'après les
coutumes des Francs. Ce que demandaient surtout les sujets de Godefroy,
c'étaient des juges pour terminer les différends et protéger les droits de
chacun. Deux cours de justice furent instituées : l'une, présidée par le roi
et composée de la noblesse, devait prononcer sur les différends des grands
vassaux ; l'autre, présidée par le vicomte de Jérusalem et formée des
principaux habitants de chaque ville, devait régler les intérêts et les droits
de la- bourgeoisie ou des communes. On institua une troisième cotir, réservée
aux chrétiens orientaux ; les juges étaient nés en Syrie, en parlaient la
langue et prononçaient d'après les lois et les usages du pays.... Cette
législation de Godefroy, la moins imparfaite qu'on eût vue jusque-là parmi
les Francs et qui s'accrut ou s'améliora sous les règnes suivants, fut
déposée en grande pompe dans l'église de la Résurrection, et prit le nom d'assises
de Jérusalem ou de Lettres du Saint-Sépulcre. » Le
royaume de Jérusalem eut ses grands fiefs et ses arrières fiefs. Les grands
fiefs étaient, dans l'ordre de leur fondation, le comté d'Édesse, 1097 ; la
principauté d'Antioche, 1098 ; la principauté de Tibériade, 1100 ; le comté
de Tripoli, 1110. Les fiefs directs de Jérusalem étaient les seigneuries de
Ramla, Jaffa, Naplouse, Césarée, Ptolémaïs, Beyrouth, Tyr ; Tyr fut érigée en
marquisat en 1124[22]. On peut compter aussi, parmi
les grands vassaux de la couronne, les trois ordres religieux et militaires
chargés de la défense du pays et de la protection des pèlerins, les
Hospitaliers de Saint-Jean, 1100 ; les Templiers, 1118 ; l'ordre teutonique,
1190. Depuis longtemps des négociants d'Amalfi avaient acheté la permission
de fonder un monastère occupé par les Bénédictins ; on annexa plus tard à ce
monastère un hôpital : destiné à recueillir et à soulager les, pauvres
pèlerins. Ce pieux établissement fut placé sous l'invocation de saint Jean
l'aumônier. Les premiers chevaliers de saint Jean n'étaient que des frères
laïques, chargés de soigner les malades, et subordonnés aux Bénédictins qui
administraient les sacrements. Godefroy, pour récompenser les Hospitaliers
qui avaient signalé leur zèle, leur dévouement et leur humanité après la
prise de Jérusalem, leur fit de riches donations. Les frères, qui tous
étaient gentilshommes, faisaient le triple vœu de pauvreté, de chasteté et
d'obéissance. Sous l'administration de Raymond Dupuy, leur premier
grand-maître (1121-1160),
les frères furent-soumis à une constitution régulière ; voués jusqu'alors au
service des malades et des blessés, ils s'engagèrent à combattre les
Infidèles. A cette époque, ils furent divisés en trois classes, les
chevaliers, les moines et les frères servants. Les chevaliers de Saint-Jean
fondèrent des maisons de leur ordre dans presque tous les royaumes de
l'Europe. Ces divers établissements étaient désignés par le nom de langues ;
langue de Provence, d'Italie, d'Aragon, etc. Les services que les
Hospitaliers ont rendus à la Chrétienté, avant et après les croisades, ont
attaché à leur nom une gloire immortelle. Leurs chevaliers s'illustrèrent
contre les Turcs, sous les dénominations successives de chevaliers de Rhode
et de Malte. Environ vingt ans après l'établissement des chevaliers de
Saint-Jean, neuf chevaliers français fondèrent un ordre religieux et
militaire destiné à défendre les saints lieux et à protéger les pèlerins. Cet
ordre, d'abord peu nombreux, prit de rapides accroissements, et ses membres
reçurent le nom de chevaliers du Temple (Templiers). Il fut approuvé par le concile
de Troyes en 1128. Le premier grand-maître fut Hugues de Payens. Ils
faisaient les mêmes vœux que les Hospitaliers. Les Templiers furent dans
l'origine des modèles de sagesse, de courage et de piété. Bientôt, cependant,
de graves accusations pesèrent sur eux : on leur reprocha leurs désordres, leurs
guerres civiles avec les Hospitaliers, leur faste et leur orgueil ; mais
toutes ces accusations n'éclatèrent qu'à l'époque de leur mémorable procès (voir le règne
de Philippe-le-Bel).
L'ordre teutonique ne remonte qu'à la troisième croisade ; il fut fondé après
la mort de Frédéric Barberousse, pour perpétuer les services que la
chevalerie allemande avait rendue à la Terre-Sainte. L'ordre fut d'abord
placé sous l'invocation de Saint-Georges, et ensuite sous celle de la Vierge.
Ses statuts étaient à peu près les mêmes que ceux des deux ordres précédents.
Établi d'abord à Jérusalem, il fut transféré à Ptolémaïs. Plus tard, les
chevaliers teutoniques s'établirent, avec l'autorisation du pape, dans les
provinces de Culm et de Livonie. Ils conquirent une grande partie de la
Prusse, où ils fondèrent quatre évêchés. Citons aussi l'ordre de Saint-Lazare
dont ne parlent point les chroniqueurs des croisades, et dont l'origine
remonte au premier siècle de l'Église chrétienne. A l'époque des guerres
saintes, l'ordre de Saint-Lazare devint tout à la fois religieux et
militaire, et concourut, comme les deux autres ordres, à la défense de la
Palestine. Godefroy le modèle des rois, des chevaliers et des chrétiens, mourut le 17 juillet de l'année 1100, un an après la prise de Jérusalem : son tombeau fut placé au pied du Calvaire. Son nom, immortalisé par l'histoire et la poésie, réveillera toujours, parmi les hommes, le souvenir des vertus les plus héroïques. |
[1]
MICHAUD, Histoire
des Croisades, tom. I, p. 1.
[2]
Il se qualifiait d'image visible du Très-Haut qui, après neuf apparitions sur
la terre, se montrait enfin dans sa personne royale. Chacun s'agenouillait au
nom de Hakem souverain des vivants et des morts. On pratiquait son nouveau
culte près d'une montagne du Caire. Seize mille personnes avaient signé sa
profession de foi.
[3]
Voici le portrait qu'en fait Guillaume de Tyr : Pusillas, persona
contemptibilis, vivacis ingenii et oculum habens perspicacem gratumque, et
sponte fluens ei non decrat eloquium.
[4]
MICHAUD, Histoire
des Croisades, t. I, p. 63.
[5]
Les croix qu'ils portaient sur leurs épaules étaient pour la plupart-brodées en
or et en soie. D'autres cousaient sur leurs habits deux morceaux d'étoffe
rouge. Dans la première croisade toutes les croix étaient rouges. Dans la
troisième, les Français conservèrent seuls cette couleur. Les Flamands prirent
des croix vertes, et les Anglais des blanches.
[6]
Nous n'avons pas jugé à propos de tracer séparément l'itinéraire des
différentes bandes de croisés. Pierre partit le premier, ensuite Gotschalk,
puis Emicon. Tous se livrèrent aux mêmes excès et éprouvèrent à peu près le
même sort en Hongrie et en Bulgarie.
[7]
L'apôtre de la guerre sainte n'avait ni le sang-froid, ni la prudence, ni la
fermeté nécessaires à un chef. Après avoir préparé la croisade par son
enthousiasme et son éloquence, et suivi plutôt que conduit ses bandes
indisciplinées, il fut confondu parmi les pèlerins et ne joua en rôle
secondaire dans la grande expédition qui était son ouvrage.
[8]
ROBERT MON., p. 36 et 37.
[9]
« Assis sur un trône d'où il avait précipité son maitre et son
bienfaiteur, Alexis ne pouvait croire à la vertu, et savait mieux qu'un antre
ce que peut conseiller l'ambition... Sa fille Anne Comnène en a fait un prince
accompli ; les Latins l'ont représenté comme un prince perfide et cruel.
L'histoire impartiale, qui rejette l'exagération des éloges et de la satire, ne
voit dans Alexis qu'un monarque faible et d'un esprit superstitieux, plus
entraîné par l'amour d'une vaine représentation que par l'amour de la gloire.
Il aurait pu se mettre à la tête de la croisade et reconquérir l'Asie-Mineure,
en marchant avec les Latins à Jérusalem. Cette grande entreprise alarma sa
faiblesse. Sa timide prudence crut qu'il suffisait de tromper les Croisés peur
n'en avoir rien à craindre, et d'en recevoir un vain hommage pour profiter de
leurs victoires. Tout lui parut bon et juste pour sortir d'une position dont sa
politique augmentait les dangers, et que l'incertitude de ses projets rendait
chaque jour plus embarrassante. » (MICHAUD, Histoire des Croisades, t. I, p. 138.).
[10]
Cet hommage ne fut point prêté à l'empereur par tous les chefs réunis et le
même jour. Hugues de Vermandois fut le premier séduit. Godefroy céda par
politique et dans l'intérêt de la croisade. Alexis l'adopta solennellement pour
son fils, et plaça l'Empire sous la protection de ses armes. Bohémond avait
pressé vainement Godefroy d'entreprendre la conquête de Constantinople. Il fut
reçu comme un allié de l'empereur, qui le logea dans un palais où il fut servi
avec une royale magnificence. Un jour, comme il traversait une galerie, une
porte laissée entr'ouverte offrit à ses yeux des monceaux d'or et d'argent, des
bijoux et des étoffes précieuses. « Que de conquêtes, s'écria Bohémond, on
pourrait faire, avec ce trésor ! — Il est à vous, lui répondit un Grec qui
épiait dans ses regards les mouvements de son cœur. » Bohémond accepta après
une légère hésitation. De plus, Alexis le nomma grand-officier de l'Empire.
Dans une cérémonie où plusieurs princes français prêtaient foi et hommage à
l'empereur, un comte, Robert de Paris, osa se placer à côté d'Alexis sur son
trône. Baudouin de Hainaut lui ayant fait une remontrance amicale, il répondit
avec impétuosité : « Quel est donc ce personnage grossier qui prétend rester
assis, tandis que tant de vaillants capitaines sont debout autour de lui ? »
L'empereur garda le silence et demanda à son interprète l'explication de ce
qu'avait dit Robert, quoiqu'à son geste et à sa contenance il l'eût deviné en
partie. Lorsque les comtes furent partis, il retint Robert. « Quelle est votre
naissance, lui dit-il, quelle est votre patrie ? Je suis français, répondit
fièrement Robert, et de la noblesse la plus pure et la plus ancienne de mon
pays. Il y a chez moi une église où se rendent ceux qui veulent signaler leur
valeur dans un combat singulier. J'y vais souvent et je n'ai point encore
rencontré d'adversaire qui eût osé se présenter devant moi. » Alexis se garda
bien d'accepter cette espèce de défi.
[11]
Il y a différentes opinions sur le nombre des Croisés. Fulcher, chapelain du
comte Baudouin, porte à six cent mille hommes les différents corps qui
composaient leur armée, sans compter les prêtres, les moines, les femmes et les
enfants ; il compte dix-neuf nations différentes de noms et de langage. La
princesse Anne compare les chrétiens aux nuées de sauterelles, aux feuilles des
arbres, aux sables de la mer, aux étoiles du firmament. On dirait,
s'écrie-t-elle, que l'Europe, arrachée de ses fondements, s'est précipitée sur
l'Asie.
[12]
Malgré leur triomphe, les Chrétiens rendirent justice à la valeur des
Musulmans, qui de leur côté n'avaient pas été moins frappés du courage des
Latins. Ils prétendaient être de la même origine que les Francs. (Gesta
Francorum.)
[13]
« Les Chrétiens éprouvèrent dans cette marche toutes les horreurs de la
soif ; les plus robustes soldats ne pouvaient résister à ce terrible fléau.
Guillaume de Tyr nous dit que cinq cents personnes périrent dans un seul jour.
On vit alors des femmes accoucher avant le temps au milieu d'une campagne
brûlante ; on en voyait d'autres se désespérer auprès de leurs enfants qu'elles
ne pouvaient plus nourrir, implorer la mort par leurs cris et se tuer dans leur
désespoir... Au milieu de ce pays embrasé, les Chrétiens firent une découverte
qui pouvait sauver l'armée, mais qui fut sur le point de lui devenir aussi
funeste que les horreurs mêmes de la soif. Les chiens qui suivaient les croisés
avaient abandonné leurs maîtres, et s'égaraient dans les plaines et les
montagnes pour chercher une source. Un jour qu'on en vit revenir au camp
plusieurs dont le poil paraissait couvert d'une poussière humide, on jugea
qu'ils avaient trouvé de l'eau ; quelques soldats les suivirent et découvrirent
une rivière. Toute l'armée s'y précipita en foule ; les Croisés, accablés de
chaleur et de soif, se jetèrent dans l'eau et se désaltérèrent sans précaution.
Plus de trois cents d'entr'eux en moururent presque subitement ; plusieurs
autres tombèrent gravement malades et ne purent continuer leur route. » (MICHAUD, Hist. des
Croisad., t. I, p. 180.)
[14]
Avant de marcher vers Edesse, Baudouin s'était rendu au camp des Croisés qui
étaient déjà arrivés à Marisie. Son frère et les principaux chefs latins firent
d'inutiles efforts pour le détourner d'une périlleuse entreprise qui
l'éloignait de Jérusalem. Baudouin partit avec mille fantassins et deux cents
cavaliers qui seuls consentirent à suivre sa fortune. Quant à Tancrède, il
n'atteignit l'armée des croisés qu'à Artésie.
[15]
MICHAUD, Hist.
des Croisad., t. I, p. 206 et suiv.
[16]
Nous ne pouvons nous plaindre que de l'exagération qui passe les bornes de la
probabilité. D'un seul coup d'épée, Godefroy fendit un Turc depuis l'épaule
jusqu'à la hanche. Robert de Normandie s'écria, en s'élançant sur un ennemi : «
Je dévoue ta tête aux démons de l'enfer, » et d'un coup de sabre il fendit le
Sarrasin jusqu'à la poitrine.
[17]
Nous avons raconté le plus brièvement possible le siège et la prise d'Antioche
et la victoire des Chrétiens : donnons ici quelques détails. Dans les premiers
jours de la possession d'Antioche, les croisés avaient dissipé les provisions
de plusieurs mois. La plaine était dévastée, et l'armée des Turcs, dont ils
étaient environnés, leur fermait le passage. Les maladies, compagnes
inséparables de la disette, étaient envenimées par les pluies de l'hiver, les
chaleurs de l'été, et une nourriture insuffisante et malsaine. Les vivres
étaient achetés au poids de l'or. Après avoir donné trois marcs d'argent pour
le prix d'une chèvre, et quinze marcs pour celui d'un chameau étique, le comte
de Flandre fut réduit à mendier un diner, et Godefroy, à emprunter un cheval.
Soixante mille chevaux se trouvèrent réduits à deux mille avant la fin du
siège, et à peine deux cents étaient en état de servir en un jour de bataille.
Les souffrances du corps et les terreurs de l'imagination éteignirent
l'enthousiasme des pèlerins, et l'amour de la vie absorba tous les sentiments
de l'honneur et de la religion ; parmi les chefs, on peut compter trois héros
sans peur et sans reproche ! Godefroy de Bouillon était soutenu par sa grandeur
d'âme et sa piété, Bohémond, par l'ambition et l'intérêt personnel, A Tancrède
déclara en loyal chevalier, qu'aussi longtemps qu'il serait suivi de quarante
compagnons, il n'abandonnerait pas l'expédition de la Palestine ; mais le comte
de Toulouse fut soupçonné d'une indisposition volontaire ; Hugues de Vermandois,
qui commandait l'avant-garde de l'armée, saisit un prétexte spécieux pour
retourner en France, et Étienne de Chartres déserta honteusement son étendard.
Les soldats perdirent courage, en voyant partir Guillaume, vicomte de Melun,
que les coups terribles de sa hache faisaient surnommer le Charpentier ; et
leur dévotion fut scandalisée de la désertion de Pierre l'Ermite, que Tancrède
ramena malgré lui dans le camp. Le, noms d'une multitude de guerriers infidèles
à leurs engagements sont effacés, dit un historien, du livre de vie, et l'on
appliqua l'épithète ignominieuse de danseurs de corde, aux déserteurs qui
descendirent durant la nuit des murs d'Antioche. L'empereur Alexis, qui
s'avançait au secours des Latins, fut découragé en apprenant que leur situation
était sans ressource. Un miracle seul pouvait les sauver ; un miracle les
sauva. « Un prêtre, nommé Pierre Barthélemy, du diocèse de Marseille, vint se
présenter à l'évêque du Puy et au comte de Toulouse : il assurait que pendant
son sommeil le bienheureux André lui était apparu, et l'avait sévèrement
averti, trois fois, d'aller trouver les princes d'Occident pour leur dire de
chercher, dans l'église du prince des Apôtres, la sainte lance qui avait percé
le côté de notre Seigneur Jésus-Christ. « Il m'a donné, ajoutait le prêtre, les
renseignements les plus certains sur l'endroit où doit se faire la découverte.
Je suis donc venu vous transmettre exactement les ordres dont il m'a chargé ;
car le saint apôtre André m'a menacé des plus terribles châtiments, si j'osais
résister aux ordres du Ciel. » L'évêque et le comte communiquèrent cette
nouvelle aux autres chefs : on se rendit dans l'église, au lieu désigné, et,
après avoir creusé la terre assez profondément, on découvrit la lance
miraculeusement annoncée. Le bruit s'en répand, les croisés accourent à
l'église. Ce pieux gage est couvert d'offrandes et de baisers. Les troupes
reprennent courage, et l'enthousiasme divin leur rend leur ancienne valeur. » (Chron.
de MATT. PARIS, trad. de M.
Huillard-Bréholles, t. Ier, p. 166).
On se ferait difficilement une idée de la corruption
qui régnait dans le camp des Chrétiens, au moment même où la famine et les
maladies désolaient l'armée : la plume se refuse à tracer le tableau dégoûtant
des excès de tout genre auxquels se livraient les croisés. Ils méprisaient
l'autorité de leurs chefs ; les sermons et les édits étaient impuissants contre
des désordres, aussi contraires à la discipline militaire qu'à la pureté
évangélique.
[18]
« Personne ne put se livrer au sommeil, pendant la nuit passée à Anathot... Dès
le lever du jour, tout le monde se mit en marche. Les croisés laissaient à leur
droite le château de Modin, fameux par la sépulture des Machabées ; mais cette
ruine vénérable attira à peine leurs regards, tant la pensée de Jérusalem les
préoccupait ; ils traversèrent, sans s'y arrêter, la vallée de Térébinthe,
célébrée par les prophètes ; ils traversèrent de même le torrent où David
ramassa les cinq cailloux avec lesquels il terrassa le géant Goliath ; à leur
droite et à leur gauche s'élevaient des montagnes où campèrent les armées
d'Israël et celles des Philistins : tous ces souvenirs historiques étaient
perdus pour les guerriers de la croix. Lorsqu'ils eurent gravi la dernière
montagne qui les séparait de la ville sainte, tout-à-coup Jérusalem leur
apparut. Les premiers qui l'aperçurent s'écrièrent avec transport, Jérusalem !
Jérusalem ! Le nom de Jérusalem vole de bouche en bouche, de rang en rang, et
retentit dans les vallées où se trouvait encore l’arrière-garde des croisés. «
Ô bon Jésus, dit le moine Robert, témoin oculaire, lorsque les chrétiens virent
la cité sainte, que de larmes coulèrent de leurs yeux ! » Les uns sautent à bas
de leurs chevaux, et se mettent à genoux ; les autres baisent cette terre
foulée par le Sauveur, en poussant de longs soupirs ; plusieurs jettent bas
leurs armes et tendent les bras vers la ville de Jésus-Christ : tous répètent
ensemble, Dieu le veut ! Dieu le veut ! et renouvellent le serment qu'ils
ont fait tant de fois de délivrer Jérusalem. » (MICHAUD, Hist. des Croisades, t. I, p.
312, sixième édition.)
[19]
Aphdal, khalife d'Égypte, profitant de la rivalité qui divisait les quatre fils
de Malek-Shah, s'empara de Tyr et de Jérusalem, expulsa les fils d'Ortok, et
rétablit dans la Palestine l'autorité civile et religieuse des Fatimites ; il
se réjouit d'abord des victoires remportées par les Chrétiens sur les Turcs,
ses ennemis mortels. Mais les croisés étaient, eux-mêmes, les ennemis du
prophète, et la prise d'Antioche pouvait les conduire sur les bords du
Jourdain, peut-être sur ceux du Nil. Alors le khalife essaya de séduire les
chefs par de riches présents, et en promettant sûreté et protection pour tous
les pèlerins qui visiteraient désormais le Saint-Sépulcre, mais les croisés le
sommèrent de rendre Jérusalem, leur héritage sacré et légitime, s'il
voulait conserver leur alliance et prévenir sa ruine.
[20]
A peine revêtu de l'autorité souveraine, Godefroy eut à lutter contre le seul
ennemi qu'il pouvait redouter, le clergé. La dernière peste d'Antioche avait
enlevé Adhémar, évêque du Puy, qui avait tant de fois signalé sa valeur dans
les combats, en prudence dans les conseils. Les autres ecclésiastiques, qui
n'avaient ni ses vertus ni ses talents, avaient exigé, après la prise de
Jérusalem, que le choix d'un roi fût précédé de l'élection d'un évêque.
Daimbert, archevêque de Pise, initié depuis longtemps aux secrets de la
politique romaine, fut installé, sans réclamation, chef temporel et spirituel
de l'Église. Le nouveau patriarche déclara aussitôt ses prétentions sur
l'autorité du nouveau prince. Godefroy et Bohémond se soumirent à recevoir de
ses mains l'investiture de leurs possessions. Mais cet hommage lui parut
insuffisant : Daimbert réclama la propriété de Jaffa et de Jérusalem. Au lieu
de repousser par eu refus cette prétention exagérée, le héros négocia avec le
prélat. L'Église obtint un quart des deux villes, et la réversion éventuelle,
si Godefroy mourait sans enfants, ou s'il failli& la conquête du Caire ou
de Damas. — Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de raconter les
désastres de trois nouvelles armées chrétiennes parties de l'Occident, et
attirées par la brillante fortune des premiers croisés. Elles furent détruites
l'une après l'autre dans l'Asie-Mineure, par Alp-Arslan et Kerboga. On peut
accuser à la fois l'imprévoyance des chefs et l'indiscipline des soldats. Dans
cette expédition malheureuse, disent les chroniques, quatre cent mille pèlerins
sortirent de ce monde périe sable pour vivre éternellement dans le sein de
Dieu. Constantinople et Antioche recueillirent les faibles débris de ces
armées.
[21]
Histoire des Croisades, t. II, p. 8, sixième édition.
[22]
Consulter, pour ces détails géographiques, le savant Précis de Géographie
historique univ., de MM. BARBERET et MAGIN, 2 vol. in-8°, chez Dezobry et Magdeleine, édit.