HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XLV. — HISTOIRE DE LA MAISON D'ANJOU DANS LE ROYAUME DE NAPLES, JUSQU'AU TRAITÉ D'ANAGNI (1268-1295).

 

 

Prise de Lucera. — Ambition de Charles d'Anjou. — Croisade. — Médiation de Grégoire X. — Réunion de l'Église grecque et de l'Église latine. — Giovanni de Procida. — Avènement de Martin IV. — Vêpres siciliennes. — Pierre d'Aragon roi de Sicile. — Revers de Charles. — Captivité du prince de Salerne. — Mort de Charles d'Anjou. — Négociations pour la délivrance de Charles II. — Trêve de deux ans avec Jayme roi de Sicile. — Charles-Martel couronné roi de Hongrie. — Traité de Tarascon. — Avènement de Jayme au trône d'Aragon. — Traité d'Anagni conclu sous la médiation de Boniface VIII.

 

Le supplice de Conradin laissa Charles d'Anjou libre de suivre sans obstacle l'accomplissement de ses plans ambitieux. Quelques Gibelins, cependant, avaient trouvé un asile auprès des Arabes de Lucera, qui étaient restés en armes. Au moment de partir pour la guerre sainte, que son frère Louis IX voulait porter en Afrique, le roi angevin ne devait pas laisser subsister derrière lui une ville musulmane, un centre de révoltes aussi, après avoir fait de grands préparatifs, il vint assiéger Lucera pour la seconde fois. Mais la force de la place le décida à convertir le siège en blocus. Réduits à se nourrir d'herbes sauvages, les Sarrasins n'ouvrirent leurs portes qu'après six mois de résistance (28 août 1269), et vinrent bâillonnés se jeter aux genoux du roi. Celui-ci leur accorda la vie, se contentant de leur imposer un lourd tribut, et de chasser les plus influents d'entre eux[1]. Mais il fut inexorable pour les Chrétiens qui s'étaient placés sous la protection des Infidèles.

Maître du royaume de Naples, sénateur de Rome, arbitre de la Toscane, Charles d'Anjou voulut aussi se faire reconnaître chef du parti guelfe en Lombardie. Le moment était favorable ; depuis la mort de Clément IV, les cardinaux ne pouvaient s'accorder sur le choix d'un pape, et on accusait Charles de prolonger à dessein cette vacance favorable à ses prétentions. Aussi réunit-il les villes lombardes à Crémone, s'offrant à elles pour seigneur. Quelques-unes acceptèrent. Toutefois, la résistance de Milan et de Pavie montra au conquérant qu'il avait trop présumé de son influence. A Naples, il supprima les assemblées communales et effaça les derniers souvenirs que cette ville avait conservés de ses anciennes institutions. Mais en retour il l'éleva au rang de capitale, y fixa la résidence des rois, décida que les parlements y seraient tenus à l'avenir, et rendit à son université la splendeur qu'elle avait perdue sous les règnes précédents.

Alors il tourna vers l'Orient son ambition dévorante. Convoitant à la fois Tunis et Constantinople, il entraîna son frère sur cette plage aride de Carthage où le saint roi mourut consumé par la peste, conclut à la hâte un traité avantageux pour lui seul[2], et revint confisquer à son profit les vaisseaux et les dépouilles que la tempête avait jetés sur les écueils de la Sicile. En invoquant ainsi le cruel droit de bris contre ses compagnons d'armes, Charles d'Anjou prétendait les punir de n'avoir pas voulu servir ses projets sur l'empire grec. Depuis le traité de Viterbe, cette conquête était son idée dominante. Déjà il occupait les côtes et les îles de l'Épire, depuis le meurtre de Philippe Chinard, ancien amiral de Manfred. Il se fit céder aussi, par Marie, fille du prince d'Antioche, des droits contestés à la royauté de Jérusalem. Tous les titres lui étaient bons ; il se réservait de les faire valoir.

Mais Grégoire X venait de monter sur la chaire de Saint-Pierre (septembre 1271). Ce sage pontife, qui aspirait au rôle glorieux de père commun des Chrétiens, modéra l'activité inquiète de Charles, en prêtant l'oreille aux offres de Michel Paléologue. Effrayé du danger qui le menaçait, l'empereur byzantin proposa au pape de faire cesser le schisme qui divisait l'Église grecque et l'Église latine, ôtant ainsi tout prétexte à la croisade qu'Urbain IV avait prêchée en faveur de Baudouin. Malgré la résistance du clergé grec, les négociations prirent une tournure favorable : l'épée de Charles d'Anjou dut rentrer dans le fourreau, et les ambassadeurs de Paléologue aperçurent un jour leur redoutable ennemi mordant de fureur son sceptre d'ivoire dans l'antichambre du pontife romain. La décision de cette grande affaire fut remise au concile général, que Grégoire avait convoqué à Lyon (1274). A la tête de cinq cents évêques, le pape y reçut les députés grecs qui lui prêtèrent serment d'obéissance, décora les prélats byzantins de l'anneau et de la mitre, chanta en grec et en latin le Symbole de Nicée, avec l'addition du Filioque, et se félicita de ce qu'il lui avait été réservé de réunir les deux Églises. Peu après les nonces du pape partirent pour Constantinople, avec mission d'examiner les dispositions du monarque et du peuple, d'absoudre les schismatiques, d'établir l'usage du Symbole orthodoxe, de préparer la réception d'un cardinal légat, et de faire sentir à Paléologue les avantages qu'il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain.

Cette union, commandée par la politique du moment, ne pouvait pas être de longue durée, et, en effet, elle fut rompue lorsque Michel Paléologue descendit dans la tombe. Mais elle eut pour résultat immédiat d'arrêter Charles d'Anjou. Celui-ci réussit du moins à se faire couronner roi de Jérusalem par Jean XXI, troisième successeur de Grégoire X (1277) ; et, en cette qualité, il envoya en Palestine Ruggiero de San Severino, qui s'y soutint avec peine, grâce à l'appui des Templiers. Mais Nicolas III se déclara ouvertement contre l'Angevin. Irrité du refus de Charles, qui avait dédaigné d'unir le sang royal de France au sang des Ursini, il lui retira le titre de sénateur de Rome et le vicariat de la Toscane. Il encouragea l'infatigable haine de Giovanni de Procida, et signa même un acte de donation qui transférait Tes fiefs de Saint-Pierre, de la maison d'Anjou à la maison d'Aragon.

Procida, gentilhomme salernitain, avait été le médecin et l'ami de Frédéric II et de Manfred. Retiré en Sicile, où il fut témoin de l'oppression de ses compatriotes, il résolut de les délivrer. Négociateur habile, il possédait l'art de faire valoir ses raisons, de déguiser ses motifs, de persuader à tous les partis qu'il ne s'occupait que de leurs intérêts. Procida visita tour à tour la cour de l'empereur grec, et celle du roi d'Aragon, gendre de Manfred, rappelant à l'ambitieux les droits qu'il tenait de sa femme et le dernier vœu de Conradin dont le gant, disait-on, avait été porté en Aragon par un chevalier allemand, Henri de Walbourg. Quant à Paléologue, il se décida facilement à distraire son ennemi d'une guerre étrangère par une révolte domestique. Il fournit vingt-cinq mille onces d'or, dont on se servit pour armer une flotte de Catalans, qui mirent à la voile sous prétexte d'attaquer les Sarrasins de l'Afrique. Déguisé en moine ou en mendiant, l'intrépide conspirateur vola de Constantinople à Rome, et de Sicile à Saragosse. Le secret, quoique répandu dans tant de pays différents, et librement communiqué à un si grand nombre de personnes, fut gardé durant plus de deux années avec une discrétion impénétrable. Chacun des conjurés semblait s'être pénétré de la maxime de Procida, qui déclarait qu'il se couperait la main gauche, s'il soupçonnait qu'elle pût connaître l'intention de sa main droite.

Cependant, plongé dans une sécurité trompeuse, Charles d'Anjou reprenait l'exécution de ses plans, à la mort de Nicolas III. Le nouveau pape, Martin élu le 22 février 1281, était un français de la Touraine, ancien chancelier de saint Louis, dévoué au roi angevin, mais mal vu des Italiens, qui lui reprochaient de faire cuire dans du vin doux les anguilles de Bolsène. Son avènement sembla changer la face des affaires. Après avoir sollicité les suffrages du peuple romain pour être nommé sénateur, il révoqua les exclusions que son prédécesseur avait prononcées contre les empereurs, les rois et les princes. Deux électeurs délégués par le peuple conférèrent, non pas au pape, mais au noble et fidèle Martin, la dignité sénatoriale et l'administration suprême de la république jusqu'à sa mort, avec le droit d'en exercer les fonctions à volonté, par lui-même ou par commissaires. Martin se hâta de transmettre cette dignité à Charles d'Anjou qui mit des troupes dans la Romagne, dans la marche d'Ancône, dans le patrimoine de saint Pierre. Pour lui complaire, le pape excommunia Paléologue, malgré les persécutions dont le faible empereur accablait les Grecs obstinés dans le schisme[3]. Les Vénitiens entrèrent dans la ligue qu'avaient formée le roi de Naples et Philippe de Courtenay, successeur titulaire de Baudouin. Ils fournirent quarante galères. Brindes fut choisi pour le lieu du rassemblement de l'armée et de l'escadre. Trois cents chevaliers, prenant l'avance, s'emparèrent de l'Albanie, et essayèrent d'emporter la forteresse de Belgrade. Leur défaite put flatter un instant la vanité de la cour de Constantinople ; mais Paléologue était trop éclairé pour se faire illusion sur l'issue de la lutte, en songeant que Charles avait sous ses ordres quarante comtes, dix mille hommes d'armes, un corps nombreux d'infanterie et une flotte de plus de trois cents vaisseaux de transport.

Tout-à-coup une terrible nouvelle fut apportée au roi angevin. Le 30 mars 1282, à l'heure des vêpres du lundi de Pâques, tandis que les Palermitains se rendaient selon l'usage à l'église du Saint-Esprit, un Français, nommé Drouette, insulta brutalement une jeune femme sicilienne, sous prétexte de voir si elle n'avait pas d'armes cachées. Aussitôt un cri s'élève parmi la foule exaspérée : « Mort aux Français ! » Deux cents périssent à l'instant dans la campagne. Le massacre gagne la ville et nul n'est épargné : tous ceux qui ne peuvent prononcer le mot ciceri sont mis à mort, aussi bien que les femmes qui ont épousé des Français ; quatre mille personnes succombent en un jour. De Palerme, l'insurrection se répand dans l'île entière. Partout les Français sont égorgés, à. l'exception de Guillaume de Porcelets, dont les habitants de Calatafimo respectèrent les vertus. Messine éclate la dernière ; après un mois d'hésitation, elle abat les armoiries de Charles d'Anjou, et jure de partager le sort de Palerme. « Sire Dieu, dit le roi, en apprenant cet » effroyable événement, si tu as résolu de m'humilier, fais-moi du » moins descendre plus doucement du faîte de la grandeur. »

Tout porte à croire que le dernier acte de cette tragédie n'avait pas été prémédité, et que Pierre d'Aragon, comme Procida lui-même, n'en avait ni conçu ni préparé l'exécution. Ce qui semble le prouver, c'est que les Siciliens, effrayés des conséquences de leur action, arborèrent d'abord les bannières de l'Église, résolus de se donner au pape. Mais celui-ci les repoussa avec horreur, et Charles, rappelant de Brindes sa flotte et son armée, vint assiéger Messine avec toutes ses forces. Réduits à leurs seules ressources, les Messinois auraient ouvert leurs portes, si le monarque eût voulu leur assurer un généreux pardon et la conservation de leurs privilèges. Mais il avait déjà repris tout son orgueil. Les plus vives instances du légat ne purent lui arracher que la promesse d'épargner la ville, à condition qu'on lui remettrait huit cents des rebelles, dont il donnerait la liste et dont le sort serait à sa discrétion. Le désespoir ranima le courage des assiégés, et bientôt le roi d'Aragon arriva à leur secours.

Ce prince avait été décidé par Procida à accepter la royauté de Sicile. Il débarqua à Trapani, le 30 août, passa de là à Palerme et s'y fit couronner avec sa femme Constance. Puis, secondé par le calabrais Roger de Loria, habile homme de mer, il envoya des troupes vers Messine, et signifia à Charles l'ordre de quitter l'a Sicile. Le manque de provisions et les dangers de l'équinoxe forcèrent le roi angevin à lever le siège de Messine, où Pierre fit son entrée, le 2 octobre. Cette humiliation fut suivie d'un désastre complet. A peine Charles d'Anjou avait-il regagné les côtes de la Calabre, que Roger de Loria balaya le canal avec son invincible escadre, prit vingt-neuf galères, et alla brûler quatre-vingts vaisseaux en vue de Reggio. Charles assista du rivage à cette défaite, sans pouvoir s'y opposer ; mais il avait conscience de sa valeur, et il fit offrir un duel à Pierre d'Aragon, ou un combat de cent contre cent. Bordeaux fut choisi pour le lieu de la rencontre, et le roi d'Angleterre devait être le juge du camp.

L'Aragonais eût l'air d'y consentir ; mais il repassa dans son royaume espagnol, afin d'y lever des troupes, et se fit représenter à la cour pontificale par Gismond de Luna, homme adroit, chargé de solliciter l'esprit des cardinaux. Au jour fixé (1er juin 1283), Charles parut dans la lice armé de toutes pièces, et resta la journée entière à cheval, attendant vainement son adversaire. Le soir il partit, et alors Pierre, qui s'était tenu caché à Bordeaux, se montra, alla trouver le sénéchal de Guienne et lui laissa ses armes comme gage de sa présence. Mais cet expédient ne put le mettre à l'abri de l'excommunication, qui le frappa lui et ses adhérents. Il se vit déposé et privé des royaumes d'Aragon et de Valence, que le pape transféra à Charles de Valois, second fils du roi de France, Philippe-le-Hardi. Le légat, qui porta à ce prince l'investiture, prêcha la croisade contre Pierre, et accorda des indulgences à tous ceux qui prendraient part à la guerre sainte.

Pendant que Charles d'Anjou rassemblait une flotte en Provence, Roger de Loria, après s'être emparé de l'île de Malte, se présenta devant Naples, espérant attirer au combat le jeune prince de Salerne, fils aîné du roi, et détruire les galères qui se trouvaient dans le port. Il ravagea la côte, puis feignit de fuir et gagna le large, en voyant sortir l'escadre napolitaine. La bataille ne fut pas longtemps douteuse. Seule, la capitane, sur laquelle le prince était monté, résista courageusement, et Loria ne s'en rendit maître qu'en y faisant pratiquer une voie d'eau par des plongeurs. Aussitôt il reparut devant Naples avec son illustre captif, essaya d'y exciter une insurrection qui fut promptement réprimée, et obtint, du moins, la liberté de Béatrix, fille de Manfred, détenue au château de l'Œuf. Les galères catalanes la conduisirent en triomphe à Palerme dans les bras de Constance, qui la maria au marquis de Saluces. Mais le sort des prisonniers fut triste. Les Siciliens en égorgèrent deux cents, et exigèrent que Constance condamnât à mort le prince de Salerne, en représailles du supplice de Conradin. Le jour de l'exécution devait être un vendredi. A cette nouvelle, le jeune homme se résigna : « Je souffrirai joyeusement la mort, le jour où le Seigneur Jésus, fils de Dieu, a subi la mort pour moi. » Ces paroles émurent la reine : « Et moi, s'écria-t-elle, j'aurai pitié de lui, à cause de celui qui mourut ce jour-là. » Elle calma le peuple et fit partir le prince pour l'Aragon[4].

Charles d'Anjou arriva à Gaète deux jours après la perte de la bataille. En apprenant ce nouveau revers, il dit d'un air sombre : « Je voudrais que mon fils fût mort, puisqu'il n'a pas exécuté mes ordres. » Après le débarquement, il fit pendre cent cinquante Napolitains qui s'étaient montrés infidèles à sa cause ; mais sa vengeance s'arrêta là. Il échoua au siège de Reggio, et se laissa amuser pendant toute la belle saison par des négociations trompeuses. Reconnaissant enfin la mauvaise foi de Pierre, il partit de Naples pour se rendre à Brindes où était sa flotte. La maladie le prit en route, et il expira à Foggia, le 7 janvier 1285, à l'âge de soixante-six ans. La même année Pierre d'Aragon, Philippe-le-Hardi et Martin IV descendirent dans la tombe.

Le prince de Salerne Charles, surnommé le Boiteux, étant prisonnier, son cousin Robert II, comte d'Artois, fut chargé de l'administration du royaume de Naples, tandis que Jayme, second fils de Pierre d'Aragon, devenait roi de Sicile. Alors, sous la médiation du pape Honorius IV et du roi d'Angleterre Edouard Ier, des négociations s'ouvrirent avec Alphonse III, roi d'Aragon, pour obtenir la délivrance de l'héritier de Charles d'Anjou. Après de longues discussions, il fut convenu que Charles II, avant de sortir de prison, donnerait en otage trois de ses fils et soixante gentilshommes provençaux au choix de Jayme ; qu'il pais-rait trente mille marcs d'argent ; qu'il déciderait le roi de France, Philippe-le-Bel, à conclure avec l'Aragon une trêve de trois ans ; qu'il obtiendrait la renonciation de Charles de Valois à ses prétentions sur le royaume dont Martin IV l'avait investi ; qu'il abandonnerait toute réclamation sur, la Sicile et donnerait à Jayme sa fille Blanche en mariage. S'il manquait à l'exécution de ses promesses, il devait dans le terme d'une année se constituer de nouveau prisonnier[5]. Ces conditions étaient dures ; aussi Nicolas IV, successeur d'Honorius, désapprouva le traité et refusa de le ratifier (1288). Edouard Ier intervint une seconde fois. Il fit adoucir quelques-uns des articles, et Alphonse consentit à ne rien stipuler en faveur de Jayme et de la Sicile. Charles, enfin délivré, se rendit à la cour de France où il ne put fléchir l'obstination de Charles de Valois. Puis, il retourna à Naples où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie, s'y fit couronner et réforma les abus qui s'étaient introduits dans le gouvernement pendant son absence.

Cependant ce traité ne terminait point la guerre, et lorsque Jayme apprit que le pape avait donné à son rival l'investiture des Deux-Siciles, il prit aussitôt l'offensive et porta ses armes en Calabre. Après une alternative de succès et de revers dans ce pays, il alla mettre le siège devant Gaète. Mais au moment où il espérait se rendre maitre de cette place, Charles arriva avec une armée et le bloqua étroitement. Il ne fut tiré de ce danger que par l'intervention des ambassadeurs d'Angleterre et d'Aragon, qui sollicitèrent pour lui une trêve de deux ans. Le roi de -Naples y consentit malgré l'opposition de Robert d'Artois et des autres membres de son conseil, et ne s'occupa plus que de travailler à une pacification générale.

Avant de repasser en France, il fit couronner à Naples, par le légat du pape, son fils Charles Martel, roi de Hongrie (1290). Ladislas IV étant mort sans enfants, Marie sa sœur, épouse de Charles II, prétendit à sa succession comme descendant au même degré du roi André II, et transféra ses droits à son fils. Si ce prince ne vécut pas assez pour se mettre en possession de ce royaume lointain, sa postérité y régna et donna un second trône à la maison d'Anjou.

Décidé par les sollicitations du roi d'Angleterre, dont la parole était engagée, Charles II mit tout en œuvre pour réconcilier les cours de Fiance et d'Aragon, annonçant hautement l'intention de retourner en captivité, s'il ne pouvait remplir sa promesse. Longtemps la rivalité des intérêts opposa des difficultés insurmontables aux instances des légats pontificaux. Enfin, il fut décidé que Jayme, roi de Sicile, serait exclu du traité, et que Charles de Valois épouserait Marguerite, fille du roi de Naples, laquelle lui apporterait en dot le Maine et l'Anjou (Traité de Tarascon, 1291). A ce prix la paix fut conclue, et Charles II retourna en Italie avec ses trois fils et les autres otages.

La même année, Alphonse III mourut sans laisser de successeur et en appelant à la couronne son frère Jayme. Celui-ci confia à Frédéric, dernier fils de Pierre d'Aragon, l'administration de la Sicile et alla prendre possession de son royaume espagnol. Mais le pape et les rois de France et d'Angleterre, sur la demande de Charles II, voulurent exiger de lui qu'il accédât au traité conclu avec le feu roi et qu'il renonçât à la Sicile. En cas de refus, l'interdit devait être lancé sur l'Aragon. Jayme répondit qu'il tenait ce dernier royaume, comme fils de Pierre III et non comme frère d'Alphonse, et que les engagements de son frère n'étaient pas les siens. La querelle recommença et les hostilités furent reprises en Calabre. La mort de Nicolas IV, et ensuite la longue vacance du Saint-Siège (du 4 avril 1292 au 5 juillet 1294), permirent à Jayme de persister dans sa résolution.

Célestin V ne fit que passer sur le trône pontifical, et d'ailleurs son goût pour la vie contemplative l'eut empêché de prendre part à ces démêlés politiques. Mais l'avènement de Boniface VIII, que l'influence de la maison de France avait porté au Saint-Siège, lit pencher la balance en faveur du roi angevin. Boniface menaça Jayme de le déposer, parla de ligue, de croisade, et invita Charles de Valois à faire valoir de nouveau ses prétentions. Le roi d'Aragon intimidé, se décida à envoyer des ambassadeurs au pape pour protester qu'il voulait vivre en bonne intelligence avec l'Église, et qu'il se prêterait à un traité de paix, dont les conditions seraient justes et honorables. La convention de Tarascon fut prise pour base, et par la paix signée à Anagni résidence du pontife, il fut stipulé : « Que le roi Jayme remettrait au roi Charles l'île de Sicile dans toute son étendue, telle que Charles d'Anjou l'avait possédée avant la révolution ; qu'il restituerait de même toutes les terres, forteresses et châteaux que ses capitaines tenaient en Calabre, en Basilicate et dans la Principauté : que le roi Charles donnerait en mariage au roi Jayme, Blanche sa seconde fille, avec une dot de cent mille marcs d'argent ; qu'il y aurait amnistie générale pour tous ceux qui auraient servi dans l'un ou l'autre parti ; que le pape lèverait l'interdit et les censures. » Les ambassadeurs de France ratifièrent le traité au nom de leur maître, et s'obligèrent à le faire approuver au roi de Castille[6] (1295). Cependant, cette paix obtenue avec tant de peines ne fut point de longue durée ; pour ne pas subir une seconde fois un joug qu'elle détestait, la Sicile se donna à Frédéric d'Aragon qui sut défendre l'héritage de Constance de Souabe et le transmettre à ses enfants.

 

 

 



[1] Il leur laissa même le libre exercice de leur religion et les traita toujours avec une douceur qui peut sembler étrange de la part du champion de l'Église. En 1271, à son retour de la croisade, il eut à comprimer une nouvelle révolte des Sarrasins, mais loin de les exterminer, il les employa deux ans après dans la guerre contre l'empire grec. La destruction des Sarrasins de Lucera ne date que du règne de Charles II. Vers 1295 ce prince prescrivit à leur égard les mesures les plus rigoureuses, et permit de tuer tous ceux qui ne voudraient pas abjurer. On a de Benoît XI une bulle datée dit 16 novembre 1303, où il félicite Charles II de la pieuse détermination qu'il a prise.

[2] Voyez le chapitre LII.

[3] En 1307, Clément V publia aussi une croisade contre Andronic II, fils de Michel, à la sollicitation de Charles de Valois, qui prétendait faire valoir les droits de Catherine de Courtenay son épouse, au trône de Constantinople.

[4] FRANC. PIPINI, Chronic. ap. Muratori script. rer. italic., tom. IX.

[5] RYMER, Fœdera et convent. int. reg. Angl., tom. Ier, p. 342.

[6] PUFFENDORF, Introduction à l'histoire de l'Univers, t. II, liv. II, chap. 3.