Prise de Lucera. —
Ambition de Charles d'Anjou. — Croisade. — Médiation de Grégoire X. — Réunion
de l'Église grecque et de l'Église latine. — Giovanni de Procida. — Avènement
de Martin IV. — Vêpres siciliennes. — Pierre d'Aragon roi de Sicile. — Revers
de Charles. — Captivité du prince de Salerne. — Mort de Charles d'Anjou. —
Négociations pour la délivrance de Charles II. — Trêve de deux ans avec Jayme
roi de Sicile. — Charles-Martel couronné roi de Hongrie. — Traité de
Tarascon. — Avènement de Jayme au trône d'Aragon. — Traité d'Anagni conclu
sous la médiation de Boniface VIII.
Le
supplice de Conradin laissa Charles d'Anjou libre de suivre sans obstacle
l'accomplissement de ses plans ambitieux. Quelques Gibelins, cependant,
avaient trouvé un asile auprès des Arabes de Lucera, qui étaient restés en
armes. Au moment de partir pour la guerre sainte, que son frère Louis IX
voulait porter en Afrique, le roi angevin ne devait pas laisser subsister
derrière lui une ville musulmane, un centre de révoltes aussi, après avoir
fait de grands préparatifs, il vint assiéger Lucera pour la seconde fois.
Mais la force de la place le décida à convertir le siège en blocus. Réduits à
se nourrir d'herbes sauvages, les Sarrasins n'ouvrirent leurs portes qu'après
six mois de résistance (28 août 1269), et vinrent bâillonnés se jeter aux genoux du roi.
Celui-ci leur accorda la vie, se contentant de leur imposer un lourd tribut,
et de chasser les plus influents d'entre eux[1]. Mais il fut inexorable pour
les Chrétiens qui s'étaient placés sous la protection des Infidèles. Maître
du royaume de Naples, sénateur de Rome, arbitre de la Toscane, Charles
d'Anjou voulut aussi se faire reconnaître chef du parti guelfe en Lombardie.
Le moment était favorable ; depuis la mort de Clément IV, les cardinaux ne
pouvaient s'accorder sur le choix d'un pape, et on accusait Charles de
prolonger à dessein cette vacance favorable à ses prétentions. Aussi
réunit-il les villes lombardes à Crémone, s'offrant à elles pour seigneur.
Quelques-unes acceptèrent. Toutefois, la résistance de Milan et de Pavie
montra au conquérant qu'il avait trop présumé de son influence. A Naples, il
supprima les assemblées communales et effaça les derniers souvenirs que cette
ville avait conservés de ses anciennes institutions. Mais en retour il
l'éleva au rang de capitale, y fixa la résidence des rois, décida que les
parlements y seraient tenus à l'avenir, et rendit à son université la
splendeur qu'elle avait perdue sous les règnes précédents. Alors
il tourna vers l'Orient son ambition dévorante. Convoitant à la fois Tunis et
Constantinople, il entraîna son frère sur cette plage aride de Carthage où le
saint roi mourut consumé par la peste, conclut à la hâte un traité avantageux
pour lui seul[2], et revint confisquer à son
profit les vaisseaux et les dépouilles que la tempête avait jetés sur les
écueils de la Sicile. En invoquant ainsi le cruel droit de bris contre ses
compagnons d'armes, Charles d'Anjou prétendait les punir de n'avoir pas voulu
servir ses projets sur l'empire grec. Depuis le traité de Viterbe, cette
conquête était son idée dominante. Déjà il occupait les côtes et les îles de
l'Épire, depuis le meurtre de Philippe Chinard, ancien amiral de Manfred. Il
se fit céder aussi, par Marie, fille du prince d'Antioche, des droits
contestés à la royauté de Jérusalem. Tous les titres lui étaient bons ; il se
réservait de les faire valoir. Mais
Grégoire X venait de monter sur la chaire de Saint-Pierre (septembre
1271). Ce sage
pontife, qui aspirait au rôle glorieux de père commun des Chrétiens, modéra
l'activité inquiète de Charles, en prêtant l'oreille aux offres de Michel
Paléologue. Effrayé du danger qui le menaçait, l'empereur byzantin proposa au
pape de faire cesser le schisme qui divisait l'Église grecque et l'Église
latine, ôtant ainsi tout prétexte à la croisade qu'Urbain IV avait prêchée en
faveur de Baudouin. Malgré la résistance du clergé grec, les négociations
prirent une tournure favorable : l'épée de Charles d'Anjou dut rentrer dans
le fourreau, et les ambassadeurs de Paléologue aperçurent un jour leur
redoutable ennemi mordant de fureur son sceptre d'ivoire dans l'antichambre du
pontife romain. La décision de cette grande affaire fut remise au concile
général, que Grégoire avait convoqué à Lyon (1274). A la tête de cinq cents
évêques, le pape y reçut les députés grecs qui lui prêtèrent serment
d'obéissance, décora les prélats byzantins de l'anneau et de la mitre, chanta
en grec et en latin le Symbole de Nicée, avec l'addition du Filioque, et se
félicita de ce qu'il lui avait été réservé de réunir les deux Églises. Peu
après les nonces du pape partirent pour Constantinople, avec mission
d'examiner les dispositions du monarque et du peuple, d'absoudre les
schismatiques, d'établir l'usage du Symbole orthodoxe, de préparer la
réception d'un cardinal légat, et de faire sentir à Paléologue les avantages
qu'il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain. Cette
union, commandée par la politique du moment, ne pouvait pas être de longue
durée, et, en effet, elle fut rompue lorsque Michel Paléologue descendit dans
la tombe. Mais elle eut pour résultat immédiat d'arrêter Charles d'Anjou.
Celui-ci réussit du moins à se faire couronner roi de Jérusalem par Jean XXI,
troisième successeur de Grégoire X (1277) ; et, en cette qualité, il envoya en Palestine
Ruggiero de San Severino, qui s'y soutint avec peine, grâce à l'appui des
Templiers. Mais Nicolas III se déclara ouvertement contre l'Angevin. Irrité
du refus de Charles, qui avait dédaigné d'unir le sang royal de France au
sang des Ursini, il lui retira le titre de sénateur de Rome et le vicariat de
la Toscane. Il encouragea l'infatigable haine de Giovanni de Procida, et
signa même un acte de donation qui transférait Tes fiefs de Saint-Pierre, de
la maison d'Anjou à la maison d'Aragon. Procida,
gentilhomme salernitain, avait été le médecin et l'ami de Frédéric II et de
Manfred. Retiré en Sicile, où il fut témoin de l'oppression de ses
compatriotes, il résolut de les délivrer. Négociateur habile, il possédait
l'art de faire valoir ses raisons, de déguiser ses motifs, de persuader à
tous les partis qu'il ne s'occupait que de leurs intérêts. Procida visita
tour à tour la cour de l'empereur grec, et celle du roi d'Aragon, gendre de
Manfred, rappelant à l'ambitieux les droits qu'il tenait de sa femme et le
dernier vœu de Conradin dont le gant, disait-on, avait été porté en Aragon
par un chevalier allemand, Henri de Walbourg. Quant à Paléologue, il se
décida facilement à distraire son ennemi d'une guerre étrangère par une
révolte domestique. Il fournit vingt-cinq mille onces d'or, dont on se servit
pour armer une flotte de Catalans, qui mirent à la voile sous prétexte
d'attaquer les Sarrasins de l'Afrique. Déguisé en moine ou en mendiant,
l'intrépide conspirateur vola de Constantinople à Rome, et de Sicile à
Saragosse. Le secret, quoique répandu dans tant de pays différents, et
librement communiqué à un si grand nombre de personnes, fut gardé durant plus
de deux années avec une discrétion impénétrable. Chacun des conjurés semblait
s'être pénétré de la maxime de Procida, qui déclarait qu'il se couperait la
main gauche, s'il soupçonnait qu'elle pût connaître l'intention de sa main
droite. Cependant,
plongé dans une sécurité trompeuse, Charles d'Anjou reprenait l'exécution de
ses plans, à la mort de Nicolas III. Le nouveau pape, Martin élu le 22
février 1281, était un français de la Touraine, ancien chancelier de saint
Louis, dévoué au roi angevin, mais mal vu des Italiens, qui lui reprochaient
de faire cuire dans du vin doux les anguilles de Bolsène. Son
avènement sembla changer la face des affaires. Après avoir sollicité les
suffrages du peuple romain pour être nommé sénateur, il révoqua les
exclusions que son prédécesseur avait prononcées contre les empereurs, les
rois et les princes. Deux électeurs délégués par le peuple conférèrent, non
pas au pape, mais au noble et fidèle Martin, la dignité sénatoriale et
l'administration suprême de la république jusqu'à sa mort, avec le droit d'en
exercer les fonctions à volonté, par lui-même ou par commissaires. Martin se
hâta de transmettre cette dignité à Charles d'Anjou qui mit des troupes dans
la Romagne, dans la marche d'Ancône, dans le patrimoine de saint Pierre. Pour
lui complaire, le pape excommunia Paléologue, malgré les persécutions dont le
faible empereur accablait les Grecs obstinés dans le schisme[3]. Les Vénitiens entrèrent dans
la ligue qu'avaient formée le roi de Naples et Philippe de Courtenay,
successeur titulaire de Baudouin. Ils fournirent quarante galères. Brindes
fut choisi pour le lieu du rassemblement de l'armée et de l'escadre. Trois
cents chevaliers, prenant l'avance, s'emparèrent de l'Albanie, et essayèrent
d'emporter la forteresse de Belgrade. Leur défaite put flatter un instant la
vanité de la cour de Constantinople ; mais Paléologue était trop éclairé pour
se faire illusion sur l'issue de la lutte, en songeant que Charles avait sous
ses ordres quarante comtes, dix mille hommes d'armes, un corps nombreux
d'infanterie et une flotte de plus de trois cents vaisseaux de transport. Tout-à-coup
une terrible nouvelle fut apportée au roi angevin. Le 30 mars 1282, à l'heure
des vêpres du lundi de Pâques, tandis que les Palermitains se rendaient selon
l'usage à l'église du Saint-Esprit, un Français, nommé Drouette, insulta
brutalement une jeune femme sicilienne, sous prétexte de voir si elle n'avait
pas d'armes cachées. Aussitôt un cri s'élève parmi la foule exaspérée : «
Mort aux Français ! » Deux cents périssent à l'instant dans la campagne. Le
massacre gagne la ville et nul n'est épargné : tous ceux qui ne peuvent
prononcer le mot ciceri sont mis à mort, aussi bien que les femmes qui
ont épousé des Français ; quatre mille personnes succombent en un jour. De
Palerme, l'insurrection se répand dans l'île entière. Partout les Français
sont égorgés, à. l'exception de Guillaume de Porcelets, dont les habitants de
Calatafimo respectèrent les vertus. Messine éclate la dernière ; après un
mois d'hésitation, elle abat les armoiries de Charles d'Anjou, et jure de
partager le sort de Palerme. « Sire Dieu, dit le roi, en apprenant cet »
effroyable événement, si tu as résolu de m'humilier, fais-moi du » moins
descendre plus doucement du faîte de la grandeur. » Tout
porte à croire que le dernier acte de cette tragédie n'avait pas été
prémédité, et que Pierre d'Aragon, comme Procida lui-même, n'en avait ni
conçu ni préparé l'exécution. Ce qui semble le prouver, c'est que les
Siciliens, effrayés des conséquences de leur action, arborèrent d'abord les
bannières de l'Église, résolus de se donner au pape. Mais celui-ci les
repoussa avec horreur, et Charles, rappelant de Brindes sa flotte et son
armée, vint assiéger Messine avec toutes ses forces. Réduits à leurs seules
ressources, les Messinois auraient ouvert leurs portes, si le monarque eût
voulu leur assurer un généreux pardon et la conservation de leurs privilèges.
Mais il avait déjà repris tout son orgueil. Les plus vives instances du légat
ne purent lui arracher que la promesse d'épargner la ville, à condition qu'on
lui remettrait huit cents des rebelles, dont il donnerait la liste et dont le
sort serait à sa discrétion. Le désespoir ranima le courage des assiégés, et
bientôt le roi d'Aragon arriva à leur secours. Ce
prince avait été décidé par Procida à accepter la royauté de Sicile. Il
débarqua à Trapani, le 30 août, passa de là à Palerme et s'y fit couronner
avec sa femme Constance. Puis, secondé par le calabrais Roger de Loria,
habile homme de mer, il envoya des troupes vers Messine, et signifia à
Charles l'ordre de quitter l'a Sicile. Le manque de provisions et les dangers
de l'équinoxe forcèrent le roi angevin à lever le siège de Messine, où Pierre
fit son entrée, le 2 octobre. Cette humiliation fut suivie d'un désastre
complet. A peine Charles d'Anjou avait-il regagné les côtes de la Calabre,
que Roger de Loria balaya le canal avec son invincible escadre, prit
vingt-neuf galères, et alla brûler quatre-vingts vaisseaux en vue de Reggio.
Charles assista du rivage à cette défaite, sans pouvoir s'y opposer ; mais il
avait conscience de sa valeur, et il fit offrir un duel à Pierre d'Aragon, ou
un combat de cent contre cent. Bordeaux fut choisi pour le lieu de la
rencontre, et le roi d'Angleterre devait être le juge du camp. L'Aragonais
eût l'air d'y consentir ; mais il repassa dans son royaume espagnol, afin d'y
lever des troupes, et se fit représenter à la cour pontificale par Gismond de
Luna, homme adroit, chargé de solliciter l'esprit des cardinaux. Au jour fixé
(1er
juin 1283), Charles
parut dans la lice armé de toutes pièces, et resta la journée entière à
cheval, attendant vainement son adversaire. Le soir il partit, et alors
Pierre, qui s'était tenu caché à Bordeaux, se montra, alla trouver le
sénéchal de Guienne et lui laissa ses armes comme gage de sa présence. Mais
cet expédient ne put le mettre à l'abri de l'excommunication, qui le frappa
lui et ses adhérents. Il se vit déposé et privé des royaumes d'Aragon et de
Valence, que le pape transféra à Charles de Valois, second fils du roi de
France, Philippe-le-Hardi. Le légat, qui porta à ce prince l'investiture,
prêcha la croisade contre Pierre, et accorda des indulgences à tous ceux qui
prendraient part à la guerre sainte. Pendant
que Charles d'Anjou rassemblait une flotte en Provence, Roger de Loria, après
s'être emparé de l'île de Malte, se présenta devant Naples, espérant attirer
au combat le jeune prince de Salerne, fils aîné du roi, et détruire les
galères qui se trouvaient dans le port. Il ravagea la côte, puis feignit de
fuir et gagna le large, en voyant sortir l'escadre napolitaine. La bataille
ne fut pas longtemps douteuse. Seule, la capitane, sur laquelle le prince
était monté, résista courageusement, et Loria ne s'en rendit maître qu'en y
faisant pratiquer une voie d'eau par des plongeurs. Aussitôt il reparut
devant Naples avec son illustre captif, essaya d'y exciter une insurrection
qui fut promptement réprimée, et obtint, du moins, la liberté de Béatrix,
fille de Manfred, détenue au château de l'Œuf. Les galères catalanes la
conduisirent en triomphe à Palerme dans les bras de Constance, qui la maria
au marquis de Saluces. Mais le sort des prisonniers fut triste. Les Siciliens
en égorgèrent deux cents, et exigèrent que Constance condamnât à mort le
prince de Salerne, en représailles du supplice de Conradin. Le jour de
l'exécution devait être un vendredi. A cette nouvelle, le jeune homme se résigna
: « Je souffrirai joyeusement la mort, le jour où le Seigneur Jésus,
fils de Dieu, a subi la mort pour moi. » Ces paroles émurent la reine : « Et
moi, s'écria-t-elle, j'aurai pitié de lui, à cause de celui qui mourut ce
jour-là. » Elle calma le peuple et fit partir le prince pour l'Aragon[4]. Charles
d'Anjou arriva à Gaète deux jours après la perte de la bataille. En apprenant
ce nouveau revers, il dit d'un air sombre : « Je voudrais que mon fils fût
mort, puisqu'il n'a pas exécuté mes ordres. » Après le débarquement, il fit
pendre cent cinquante Napolitains qui s'étaient montrés infidèles à sa cause
; mais sa vengeance s'arrêta là. Il échoua au siège de Reggio, et se laissa
amuser pendant toute la belle saison par des négociations trompeuses.
Reconnaissant enfin la mauvaise foi de Pierre, il partit de Naples pour se
rendre à Brindes où était sa flotte. La maladie le prit en route, et il
expira à Foggia, le 7 janvier 1285, à l'âge de soixante-six ans. La même
année Pierre d'Aragon, Philippe-le-Hardi et Martin IV descendirent dans la
tombe. Le
prince de Salerne Charles, surnommé le Boiteux, étant prisonnier, son cousin
Robert II, comte d'Artois, fut chargé de l'administration du royaume de
Naples, tandis que Jayme, second fils de Pierre d'Aragon, devenait roi de
Sicile. Alors, sous la médiation du pape Honorius IV et du roi d'Angleterre
Edouard Ier, des négociations s'ouvrirent avec Alphonse III, roi d'Aragon,
pour obtenir la délivrance de l'héritier de Charles d'Anjou. Après de longues
discussions, il fut convenu que Charles II, avant de sortir de prison,
donnerait en otage trois de ses fils et soixante gentilshommes provençaux au
choix de Jayme ; qu'il pais-rait trente mille marcs d'argent ; qu'il
déciderait le roi de France, Philippe-le-Bel, à conclure avec l'Aragon une trêve
de trois ans ; qu'il obtiendrait la renonciation de Charles de Valois à ses
prétentions sur le royaume dont Martin IV l'avait investi ; qu'il
abandonnerait toute réclamation sur, la Sicile et donnerait à Jayme sa fille
Blanche en mariage. S'il manquait à l'exécution de ses promesses, il devait
dans le terme d'une année se constituer de nouveau prisonnier[5]. Ces conditions étaient dures ;
aussi Nicolas IV, successeur d'Honorius, désapprouva le traité et refusa de
le ratifier (1288).
Edouard Ier intervint une seconde fois. Il fit adoucir quelques-uns des
articles, et Alphonse consentit à ne rien stipuler en faveur de Jayme et de
la Sicile. Charles, enfin délivré, se rendit à la cour de France où il ne put
fléchir l'obstination de Charles de Valois. Puis, il retourna à Naples où il
fut reçu avec de grandes démonstrations de joie, s'y fit couronner et réforma
les abus qui s'étaient introduits dans le gouvernement pendant son absence. Cependant
ce traité ne terminait point la guerre, et lorsque Jayme apprit que le pape
avait donné à son rival l'investiture des Deux-Siciles, il prit aussitôt
l'offensive et porta ses armes en Calabre. Après une alternative de succès et
de revers dans ce pays, il alla mettre le siège devant Gaète. Mais au moment
où il espérait se rendre maitre de cette place, Charles arriva avec une armée
et le bloqua étroitement. Il ne fut tiré de ce danger que par l'intervention
des ambassadeurs d'Angleterre et d'Aragon, qui sollicitèrent pour lui une trêve
de deux ans. Le roi de -Naples y consentit malgré l'opposition de Robert
d'Artois et des autres membres de son conseil, et ne s'occupa plus que de
travailler à une pacification générale. Avant
de repasser en France, il fit couronner à Naples, par le légat du pape, son
fils Charles Martel, roi de Hongrie (1290). Ladislas IV étant mort sans enfants, Marie sa
sœur, épouse de Charles II, prétendit à sa succession comme descendant au
même degré du roi André II, et transféra ses droits à son fils. Si ce prince
ne vécut pas assez pour se mettre en possession de ce royaume lointain, sa
postérité y régna et donna un second trône à la maison d'Anjou. Décidé
par les sollicitations du roi d'Angleterre, dont la parole était engagée,
Charles II mit tout en œuvre pour réconcilier les cours de Fiance et
d'Aragon, annonçant hautement l'intention de retourner en captivité, s'il ne
pouvait remplir sa promesse. Longtemps la rivalité des intérêts opposa des
difficultés insurmontables aux instances des légats pontificaux. Enfin, il
fut décidé que Jayme, roi de Sicile, serait exclu du traité, et que Charles
de Valois épouserait Marguerite, fille du roi de Naples, laquelle lui
apporterait en dot le Maine et l'Anjou (Traité de Tarascon, 1291). A ce prix la paix fut conclue,
et Charles II retourna en Italie avec ses trois fils et les autres otages. La même
année, Alphonse III mourut sans laisser de successeur et en appelant à la
couronne son frère Jayme. Celui-ci confia à Frédéric, dernier fils de Pierre
d'Aragon, l'administration de la Sicile et alla prendre possession de son
royaume espagnol. Mais le pape et les rois de France et d'Angleterre, sur la
demande de Charles II, voulurent exiger de lui qu'il accédât au traité conclu
avec le feu roi et qu'il renonçât à la Sicile. En cas de refus, l'interdit
devait être lancé sur l'Aragon. Jayme répondit qu'il tenait ce dernier
royaume, comme fils de Pierre III et non comme frère d'Alphonse, et que les
engagements de son frère n'étaient pas les siens. La querelle recommença et
les hostilités furent reprises en Calabre. La mort de Nicolas IV, et ensuite
la longue vacance du Saint-Siège (du 4 avril 1292 au 5 juillet 1294), permirent à Jayme de persister
dans sa résolution. Célestin V ne fit que passer sur le trône pontifical, et d'ailleurs son goût pour la vie contemplative l'eut empêché de prendre part à ces démêlés politiques. Mais l'avènement de Boniface VIII, que l'influence de la maison de France avait porté au Saint-Siège, lit pencher la balance en faveur du roi angevin. Boniface menaça Jayme de le déposer, parla de ligue, de croisade, et invita Charles de Valois à faire valoir de nouveau ses prétentions. Le roi d'Aragon intimidé, se décida à envoyer des ambassadeurs au pape pour protester qu'il voulait vivre en bonne intelligence avec l'Église, et qu'il se prêterait à un traité de paix, dont les conditions seraient justes et honorables. La convention de Tarascon fut prise pour base, et par la paix signée à Anagni résidence du pontife, il fut stipulé : « Que le roi Jayme remettrait au roi Charles l'île de Sicile dans toute son étendue, telle que Charles d'Anjou l'avait possédée avant la révolution ; qu'il restituerait de même toutes les terres, forteresses et châteaux que ses capitaines tenaient en Calabre, en Basilicate et dans la Principauté : que le roi Charles donnerait en mariage au roi Jayme, Blanche sa seconde fille, avec une dot de cent mille marcs d'argent ; qu'il y aurait amnistie générale pour tous ceux qui auraient servi dans l'un ou l'autre parti ; que le pape lèverait l'interdit et les censures. » Les ambassadeurs de France ratifièrent le traité au nom de leur maître, et s'obligèrent à le faire approuver au roi de Castille[6] (1295). Cependant, cette paix obtenue avec tant de peines ne fut point de longue durée ; pour ne pas subir une seconde fois un joug qu'elle détestait, la Sicile se donna à Frédéric d'Aragon qui sut défendre l'héritage de Constance de Souabe et le transmettre à ses enfants. |
[1]
Il leur laissa même le libre exercice de leur religion et les traita toujours
avec une douceur qui peut sembler étrange de la part du champion de l'Église.
En 1271, à son retour de la croisade, il eut à comprimer une nouvelle révolte
des Sarrasins, mais loin de les exterminer, il les employa deux ans après dans
la guerre contre l'empire grec. La destruction des Sarrasins de Lucera ne date
que du règne de Charles II. Vers 1295 ce prince prescrivit à leur égard les
mesures les plus rigoureuses, et permit de tuer tous ceux qui ne voudraient pas
abjurer. On a de Benoît XI une bulle datée dit 16 novembre 1303, où il félicite
Charles II de la pieuse détermination qu'il a prise.
[2]
Voyez le chapitre LII.
[3]
En 1307, Clément V publia aussi une croisade contre Andronic II, fils de
Michel, à la sollicitation de Charles de Valois, qui prétendait faire valoir
les droits de Catherine de Courtenay son épouse, au trône de Constantinople.
[4]
FRANC. PIPINI, Chronic. ap.
Muratori script. rer. italic., tom. IX.
[5]
RYMER, Fœdera
et convent. int. reg. Angl., tom. Ier, p. 342.
[6]
PUFFENDORF, Introduction
à l'histoire de l'Univers, t. II, liv. II, chap. 3.