HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XLIII. — HISTOIRE DE FRÉDÉRIC (1197-1250).

 

 

Constance fait couronner son fils à Palerme. — Politique d'Innocent III. — Troubles dans le royaume de Naples. — Mariage de Frédéric II avec Constance d'Aragon. — Affaires d'Allemagne. — Othon de Brunswick en Italie. — Il se brouille avec le pape. — Frédéric II reconnu empereur en Allemagne. — Politique de ce prince. — Négociations de Mantoue. — Il est couronné à Rome. — Son retour en Pouille et en Sicile. — La croisade est ajournée. — Sarrasins de Lacera. — Mariage de Frédéric avec Iolande de Brienne. — Seconde ligue lombarde. — Démêlés de l'Empereur et du pape au sujet de la croisade. — Troubles dans le royaume. — Paix de San Germano. — Assemblée de Melfi. — Jean de Vicence. — Révolte du roi des Romains Henri. — Frédéric règle les affaires d'Allemagne. — Il repasse en Italie. — Journée de Cortenuova. — Le pape se déclare de nouveau contre lui. — Frédéric abandonne la Lombardie et envahit les États romains. — Énergie de Grégoire IX. — Bataille de la Méloria. — Innocent IV. — Concile de Lyon. — Déposition de l'Empereur. — Conspiration contre lui. — Négociations inutiles. — Siège de Parme. — Défaite de l'Empereur. — Disgrâce de Pierre-des-Vignes. — Bataille de Fossalta. — Mort de Frédéric II. — Son caractère et son érudition.

 

Sous les rois normands le centre de l'autorité était en Sicile ; sous Frédéric II et ses successeurs il se déplaça et fut transporté en Pouille. La lutte terrible qui allait s'engager de nouveau entre les deux pouvoirs fit sentir à Frédéric, lorsqu'il fut en âge de gouverner, la nécessité de résider sur le confinent italien et de surveiller Rome. En effet, son père lui laissait un vaste, mais périlleux héritage ; un royaume violemment conquis et mal pacifié ; un titre que sa jeunesse rendait impuissant dans cette Allemagne si belliqueuse et si turbulente ; enfin, les prétentions des successeurs d'Othon-le-Grand sur la Lombardie et la Toscane. Ce fut là ce qui perdit la maison de Souabe : unir l'Allemagne et l'Italie sous une même domination, enfermer le pape dans un cercle menaçant, le réduire à un rôle purement spirituel, en lui enlevant l'autorité territoriale, telle fut l'entreprise impossible à laquelle Frédéric II fut entraîné autant par la nature des choses que par les tendances de son esprit. Il échoua malgré son génie, son adresse, sa fermeté, et légua à ses descendants une guerre inexorable qui devait les dévorer tous.

L'âge avancé de Constance avait fait dire aux Guelfes que Frédéric était un enfant supposé. Le pape Célestin exigea deux mille marcs d'argent pour reconnaître la légitimité du jeune prince. Innocent III, élu au commencement de l'année 1198, donna son adhésion au couronnement de Constance et de son fils, en modifiant le concordat d'Urbain II, et en stipulant une redevance annuelle- de six cents pièces d'or pour la Pouille et la Calabre ; de quatre cents pour les Abruzzes. Constance fit venir à Palerme son fils qu'elle avait laissé à Iesi, et le fit couronner par le cardinal d'Ostie. Peu de temps après elle mourut, léguant, par testament, la tutelle de Frédéric au pape Innocent.

Ce choix était habile. En effet, le nouveau pontife unissait à la vigueur de la jeunesse[1] l'expérience que donne la pratique des affaires. Ardent, impérieux, rigide pour les rebelles et les hérétiques, il croyait que le successeur de saint Pierre avait été préposé par Dieu pour juger non-seulement l'Église, mais le monde entier[2]. Il commença par soustraire le préfet de Rome à l'influence impériale, et se fit prêter serment d'hommage-lige par ce magistrat, chassa les Allemands de la marche d'Apelle et du duché de Spolète, et excita les villes de Toscane à former une ligue guelfe. Mais les mercenaires de Henri VI se jetèrent sur le royaume de Naples. En Sicile, l'archevêque de Palerme refusa de reconnaitre l'autorité du pape et (arrogea la régence ; en Allemagne, Philippe de Soiebe, frère de Henri VI, et Othon de Brunswick, fils de Henri-le-Lion, prétendirent chacun à la dignité impériale, et renouvelèrent la querelle des Gibelins et des fittelf95.

Pour délivrer le Campanie des dévastations de deux aventuriers allemands, Markwald et Diéphold, Innocent III leur oppose un Français, Gautier de Brienne, mari d'Albinia, fille de Tancrède. Vainqueur à Capoue et à Cannes, Gautier occupa en quelques mois la Campanie, le comté de Molise, la principauté de Tarente, le comté de Lecce, Brindes, Melfi et Montepeloso (1202). Markwald, retiré en Sicile, s'était allié avec l'archevêque de Palerme, et avait obtenu la garde du jeune Frédéric, lorsque la mort délivra le pape de cet ennemi. Mais pendant qu'Innocent négociait avec l'archevêque, Diéphold surprit les Français Sarno, et Gautier de Brienne, fait prisonnier, succomba à ses blessures (1205). Le pape se rapprocha alors de Diéphold, flatta sa vanité, et l'envoya à Palerme. Chassé par l'archevêque, Diéphold repassa sur le continent et recommença ses ravages, tandis qu'un autre factieux, Conrad, comte de Bora, attaquait l'État de l'Eglise. Innocent III se décida à faire sortir le jeune roi de l'obscurité. Frédéric touchait à sa quatorzième année. Aux avantages d'une éducation libérale dirigée par deux légats pontificaux, il joignait une constitution robuste et une vigueur précoce. Le pape songea à le marier, et jeta les yeux sur Constance, fille du roi d'Aragon. Lui-même se rendit, bien accompagné, à San-Germano (juillet 1208). De là, il pressa, par ses députés, la conclusion de ce mariage, qui fut célébré au mois de février suivant. Il prit les mesures les plus pages pour pacifier la Pouille, et se préparait à pénétrer dans l'intérieur du royaume, lorsque la nouvelle du meurtre de Philippe de Souabe le rappela à Rome.

Innocent III voulait assurer la couronne de Sicile à son pupille ; mais il faisait bon marché de ses droits à l'Empire : « Frédéric, disait-il, avait été nommé roi des Romains avant même d'être baptisé. » Aussi s'était-il déclaré pour Othon, représentant du parti et des intérêts guelfes. La politique pontificale prévenait ainsi la réunion de l'Allemagne et de l'Italie, réunion qui avait alarmé Célestin. Mais la plupart des électeurs blessés de la hauteur du légat, refusèrent d'admettre que le pape put décider entre les dieux compétiteurs. Vainement Innocent III déclara ou que Philippe perdrait l'Empire ou que lui-même perdrait la tiare. Othon, vaincu par son rival, s'enfuit en Angleterre, où il resserra son alliance avec le roi Jean contre Philippe-Auguste ; et le pape fut obligé de négocier un accommodement entre les deux adversaires. Déjà Othon s'était désisté de ses prétentions à l'Empire, à condition qu'il épouserait Béatrix, fille unique de Philippe de Souabe, quand ce prince fut assassiné à Bamberg par le palatin de Wittelsbach qui avait demandé la main de cette riche héritière.

Othon fut aussitôt reconnu Empereur sans opposition à la diète de Francfort. Le pape, en l'appelant à Rome pour le couronner, lui fit jurer qu'il observerait inviolablement les libertés et immunités ecclésiastiques, qu'il abandonnerait toute réclamation sur les terres contestées, et particulièrement se les allodiaux de la comtesse Mathilde ; qu'il reconnaîtrait les droits de l'Eglise romaine sur le royaume de Naples. Othon prêta serment, descendit en Lombardie avec une armée, fut reçu partout en souverain, et tint, à Bologne, une assemblée générale, qui lui accorda des secours d'hommes et d'argent. Mais dès qu'il eut reçu à Saint-Pierre la couronne impériale des mains d'Innocent (26 septembre 1209), il ne voulut restituer ni Viterbe, ni Pérouse, ni Spolète ; il donna en son nom l'investiture de la marche d'Ancône, accorda à la ville gi beline de Pise les privilèges les plus étendus, excita des séditions dans Rome, et attaqua les états de Frédéric. Appelé par Diéphold et par les Sarrasins de Sicile, Othon s'empara de Capoue, assiégea Aversa et passa l'hiver en Campanie.

Ainsi l'ambition l'emportait sur la reconnaissance, et l'événement que redoutait Innocent III était au moment de s'accomplir. S'il fallait que les couronnes d'Allemagne et d'Italie fussent réunies sur une même tête, la cour romaine devait préférer à un prince parjure le jeune et véritable héritier qui, élevé, protégé par elle, aurait sans doute plus de docilité, et offrirait plus de garanties. Frédéric commençait à paraître sur la scène politique et intéressait le roi de France à sa cause. Philippe-Auguste, menacé par une ligue formidable dont Jean Sans-Terre, alors ennemi de l'Église, était l'âme, n'eut pas de peine à exciter le pape contre le Parent, l'allié de l'Hérode anglais. Innocent III détruisit son ouvrage avec l'ardeur énergique qu'il mettait à toutes ses démarches. Après avoir excommunié Othon, il rappela aux Allemands les droits et l'innocence du fils de Henri VI. Le danger devint si pressant, que l'Empereur se hâta d'évacuer les places de Campanie au mois de mars 1211 et regagna l'Allemagne. Une nouvelle bulle d'excommunication plus terrible que la première y arriva en même temps que lui et lui interdit l'exercice du pouvoir impérial.

Malgré tous ses efforts, la diète de Bamberg rendit à Frédéric le titre de roi des Romains, et l'invita à venir en Allemagne recevoir la soumission de ses féaux. Le fils de Henri VI quitta aussitôt la Sicile, se rendit à Rome où le pape lui donna sa bénédiction, attendit trois mois à Gênes une occasion favorable, puis franchit les défilés des Alpes, et devança Othon à Constance, où il entra avec soixante cavaliers seulement. Cette hardiesse plut aux Allemands qui se rangèrent en foule autour de lui. Dès l'année suivante (1213) il fut couronné à Aix-la-Chapelle, et Henri-le-Long, comte palatin du Rhin, lui remit les ornements impériaux. Pour s'assurer du pape, Frédéric publia alors la fameuse constitution d'Egra, par laquelle il renonçait aux allodiaux de la grande comtesse et séparait de l'Empire le royaume de Sicile ; puis il s'allia étroitement avec le roi de France, et l'entrevue de Vaucouleurs, où Philippe envoya son fils Louis, servit à resserrer leur alliance contre Othon, l'ennemi commun. La bataille de Bouvines anéantit les dernières espérances de l'Anti-César[3], qui ne fut pas plus heureux au concile de Latran (1215). Innocent III passa outre sur les réclamations des Guelfes, et donna raison aux députés de Frédéric II qui prit la croix à la diète d'Aix-la-Chapelle, et imposa aux gentilshommes le serment de ne plus dépouiller les marchands et les voyageurs sur la voie publique. Othon comprit que son rôle était fini ; il se retira dans un de ses châteaux pour faire pénitence, et se sentant mourir[4], envoya à son heureux rival les habits magnifiques qui lui avaient servi le jour de son couronnement à Rome.

En effet, Frédéric réglait en maître les affaires de l'Allemagne ; il donnait à Ottokar Pr, souverain de la Bohême, une lettre de majesté qui lui confirmait le titre de roi, et transportait le palatinat du Rhin au duc de Bavière, Louis Ier. Innocent III mourut sur ces entrefaites ; mais le nouveau pape Honorius, ancien gouverneur de Salerne, annonçait des dispositions bienveillantes. Lorsque ce pontife demanda à Frédéric qu'il résignât la Pouille et la Sicile à son fils Henri, conformément aux promesses qu'il avait faites[5], l'Empereur sut endormir les défiances de l'Église romaine en ajournant la négociation et en accablant de privilèges le clergé allemand. A la diète de Francfort, en 1220, il renonça au droit de main-morte, et, par un diplôme du 26 avril de cette année, garantit aux évêques et aux prélats la possession de leurs fiefs et de leurs biens ecclésiastiques, avec défense d'arrêter, par la voie des armes, les effets de l'excommunication.

Ces concessions avaient pour but d'obtenir à Rome la consécration solennelle sans laquelle le titre d'Empereur n'exerçait aucun prestige sur l'esprit des peuples. Mais Frédéric voulait aussi, en retournant en Italie, assurer à son fils sa succession entière, et n'était pas disposé, plus qu'Othon, à abandonner sa souveraineté sur la Lombardie et sur la Toscane. Pendant qu'il envoyait dans ces deux provinces son chancelier Conrad pour recevoir le serment des villes impériales, il fit élire Henri roi des Romains, et, sans s'inquiéter du mécontentement du pape, arriva à Mantoue avec une puissante armée. Là, il accepta, avec une bonne grâce apparente, les conditions que le légat mettait à son couronnement à Rome. C'était l'abandon des Deux-Siciles à Henri, la restitution du duché de Spolète, des terres de la grande comtesse[6], de Ferrare, de Montefiascone, des villes de Toscane et la remise du comté de Fondi. Après avoir publié une constitution adressée à tous les podestats d'Italie, laquelle annulait tous les usages introduits au mépris des libertés ecclésiastiques, Frédéric continua sa marche triomphale, rétablissant partout la paix publique et réduisant la ligue guelfe à l'impuissance. Bientôt il arriva devant Rome suivi des députations des principales villes lombardes. Honorius III, maîtrisant avec peine la turbulence des Romains, n'osa résister, et couronna Frédéric avec sa femme Constance dans la basilique de Saint-Pierre (22 novembre 1220). L'évêque d'Ostie, qui fut plus tard Grégoire IX, lui donna la croix, et l'Empereur, ente autres serments, jura de partir sans délai pour la Terre-Sainte.

Mais à peine s'était-il éloigné de Rome qu'il oublia ses promesses. A Capone, il tint une assemblée générale pour examiner les actes qui s'étaient faits pendant sa minorité, vérifia les titres des fiefs, annula ceux qui avaient été conférés par Tancrède et par ses fils, et déposa tous les officiers qui lui étaient suspects. Étendant aux ecclésiastiques cet examen rigoureux, il expulsa tous ceux dont la fidélité était douteuse, et disposa du siège d'Aversa et des évêchés de la province de Salerne. Frédéric visita ensuite la Pouille, passa en Siciles publia à Messine divers règlements d'administration publique et fit cesser la lutte des Génois et des Pisans qui se disputaient la possession de Syracuse. Il chassa de cette ville le podestat génois, et donna au contraire aux Pisans les privilèges les plus étendus dans le port et les marchés de Palerme. Libre de ce soin, Frédéric s'occupa de réduire les Sarrasins de l'île qui occupaient en armes les points fortifiés de Centorbi, de Capizio, de Trahina et de Giato. L'argent lui manquant il en pris aux églises, leva une armée et emporta Giato. L'émir Ben-Abed qui commandait les Arabes fut pris et pendu à Palerme avec ses fils et deux marchands marseillais qui avaient soutenu les rebelles.

Tout-à-coup arriva en Europe la nouvelle de la reprise de Damiette par le sultan d'Égypte. Frédéric II prévit qu'on imputerait ce malheur à ses retards, et dans une entrevue à Véroli avec le pape (février 1222), demanda un délai pour la croisade. Il remontra que le Sicile était pleine de Sarrasins, que c'était là aussi une guerre sainte et qu'il ne pouvait laisser des ennemis derrière lui. Honorius accorda un délai d'un an dont l'Empereur profita pour achever la soumission des Sarrasins. Après avoir célébré lei obsèques de sa femme Constance d'Aragon qui venait de mourir à Catane, il resserra les Arabes dans les montagnes, leur coupa les vivres et les décida, par ses promesses, à rendre les armes. Pour délivrer la Sicile de ces hôtes turbulents, il transporta vingt mille Sarrasins en Capitanate et leur céda Lucera près de Foggia. Il se formait ainsi une armée toujours prête à combattre pour lui sans crainte ni scrupule, et toutes les fois qu'il envoya des troupes dans les Etats de l'Église, il choisit de préférence les Sarrasins. Ces Africains regrettèrent longtemps l'île fortunée qu'ils considéraient comme leur seconde patrie ; ils se révoltèrent même et cherchèrent à s'échapper ; mais Frédéric les contint par la fermeté et les attacha par la douceur. Il leur accorda une protection éclatante contre la haine des Italiens, fit de Lucera une citadelle imprenable, et une ville magnifique dans le goût oriental, avec des écoles, des bazars, des mosquées. Lui-même y eut une chambre fiscale, un hôtel des monnaies, un harem.

Quand le terme indiqué pour la croisade fut expiré, l'Empereur réclama et se fixa lui-même en nouveau délai. Il apaisa le faible Honorius, en promettant de prendre pour femme Iolande de Brienne, fille du roi de Jérusalem, et fit faire d'immenses préparatifs dans les ports du royaume. Ce fut alors qu'il fonda l'université de Naples pour affaiblir celle de Bologne (1224) ; mais déjà la ligue lombarde commençait à s'agiter : Frédéric se saisit de ce prétexte pour retarder son départ, renouvela ses promesses et leur donna pour garantie son mariage avec Iolande. Maltraitée par un époux inconstant, cette princesse se plaignit au pape, et comme Jean de Brienne prenait hautement la défense de sa fille délaissée, Frédéric ne vit plus dans son beau-père que le frère de ce Gautier qui avait conquis la Pouille pendant sa minorité exigea que Jean lui cédât immédiatement son titre de roi de Jérusalem, et il envoya à Ptolémaïs l'évêque de Molfetta et Hugues de Montbelliard pour, administrer, en son nom, les affaires de la Terre-Sainte.

Au mois de février 1226, il partit de Sicile pour surveiller les démarches des villes lombardes qui avaient resserré leur ligue menaçante. Il se rendit aussitôt dans la terre de Labour, et, suivi d'une nombreuse armée, se dirigea vers Pescara, d'où il se porta rapidement sur Ravenne. Son fils Henri, roi des Romains, devait venir le joindre à Crémone avec les milices allemandes. L'Empereur voulait comprimer par la terreur ceux que ses exhortations n'auraient pas désarmés. Mais l'assemblée de Crémone produisit peu de résultats. Henri trouva les passages des Alpes gardés par les Lombards et fut obligé de rentrer en Allemagne après avoir brûlé Trente. Frédéric, irrité, publia à San-Donnino un défi, où il menaçait de sa vengeance les quinze villes liguées, Milan, Vérone, Plaisance, Verceil, Lodi, Alexandrie, Trévise, Padoue, Vicence, Turin, Novare, Mantoue, Brescia, Bologne et Faenza[7]. Il passa ensuite en Toscane, parut en armes devant Faenza qui résista à ses efforts et revint en Pouille au commencement de l'hiver sans avoir retiré aucun fruit de cette expédition.

Honorius s'interposa, et avant de mourir obtint une pacification qui fut à peine une trêve (Amnistie de Catane, 1er février 1227). Son successeur Grégoire IX, rigide et courageux vieillard de quatre-vingt-cinq ans, avait les talents, l'ambition et l'inflexibilité de son oncle Innocent III. II s'empressa de rappeler à Frédéric ses engagements dans une lettre écrite selon le goût mystique et prétentieux de l'époque, et n'oublia rien pour adoucir les maux des croisés, qui, rassemblés en grand nombre sur les côtes de la Pouille, subissaient la fatale influence d'un air malsain et d'un été brûlant. L'Empereur partit de mauvaise grâce et rentra à Otrante sept jours après. « Il ne pouvait, disait-il, supporter les fatigues de la mer. » Grégoire repoussa cette excuse, prononça contre lui deux excommunications au premier et au second degré, et lui défendit de s'embarquer. Frédéric répliqua en faisant lire son apologie au Capitole, en forçant le pape à s'enfuir à Pérouse, en publiant un manifeste où il dénonçait l'incontinence des clercs et proposait de réduire l'Église romaine à sa pauvreté primitive. Bientôt la mort de sa femme Iolande le décida à partir pour la Palestine ; il rassembla tous les croisés dans la plaine de Barletta et mit à la voile le 11 août 1228.

La conduite de Frédéric en Palestine, son indifférence pour la religion chrétienne, ses liaisons avec les Musulmans[8] fournirent à Grégoire IX des raisons suffisantes pour prêcher contre lui une croisade dans ses états d'Europe. La ligue lombarde réunie à Mantoue, décida qu'aucune des villes confédérées ne prendrait pour podestat un citoyen d'une république gibeline, et que toutes ensemble répareraient les dommages éprouvés par l'une d'elles. Les troupes pontificales, commandées par Jean de Brienne, entrèrent dans le royaume et occupèrent Capoue. Bénévent envoya des renforts ; Gaète fut assiégée. Mais Frédéric revint en hâte, rassembla les Sarrasins et les Allemands, et se dirigea vers la terre de Labour. Jean de Brienne effrayé leva le siège de Gaète ; Capoue fut reprise, Naples frappée d'une lourde contribution, la garnison de Calvi pendue et Som livrée aux flammes. Pendant l'hiver on négocia. Le pape réclamait le comté de Fondi et opposait délai sur délai. Enfin les bases de la paix furent arrêtées et le traité conclu à San-Germano sous forme conditionnelle (23 juillet 1230). Frédéric fut absous de l'excommunication par l'évêque de Sabine, et alla trouver Grégoire IX à Anagni. Il logea trois jours dans le palais du pontife et mangea à sa table. Les points en litige furent réglés par un traité additionnel. L'Empereur donna de l'argent, mais garda dans leur intégrité ses possessions d'Italie. Il accorda amnistie à ses ennemis, révoqua le ban porté contre les villes lombardes et promit de se conformer aux canons dans toutes les présentations et élections ecclésiastiques.

Après cette réconciliation, Frédéric, aidé par son chancelier Pierre des Vignes, songea à donner des lois stables et une administration régulière à ses états de Naples, que tant de troubles avaient agités. Il prépara un nouveau code qui, tout en maintenant la jurisprudence romaine et une partie des lois normandes, admettait d'utiles réformes. Ces constitutions rédigées en latin et traduites en grec pour l'usage des peuples de la Calabre, furent promulguées à la grande assemblée de Melfi (1231). Outre les barons et les prélats, Frédéric y avait convoqué les députés des villes, reconnaissant ainsi le droit de représentation de la bourgeoisie dans une occasion où les intérêts de tous étaient en jeu. Peu après il régla par d'autres ordonnances le temps et le lieu des marchés, la nature des privilèges accordés à chacun d'eux, la composition des cours de justice et l'étendue de leur juridiction. Il voulut ensuite établir la paix publique en Lombardie ; mais comme il se présenta avec une armée, les républiques confédérées gardèrent leur attitude hostile et fermèrent de nouveau les Alpes au roi des Romains. Frédéric évita de recommencer la guerre, conclut un traité d'alliance avec Blanche de Castille qui gouvernait la France, rendit aux Génois leurs biens confisqués, et en partant laissa au frère Jean de Vicence le soin de prêcher la paix. Le dominicain parcourut les villes, réforma les statuts de Bologne et de Padoue chercha à réconcilier les maisons d'Est et de Romano, et régna à Vérone par le seul pouvoir de la parole évangélique. Quatre cent Mille auditeurs rassemblés à Peschiéra, sur les bords de l'Adige, écoutèrent avec recueillement sa voix retentissante. Là, commentant ce texte si simple : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix ; » il leur ordonna au nom du pape de renoncer à leurs inimitiés et Maudit d'avance les infracteurs de cette paix divine, eux, leurs troupeaux, leurs vignes et leurs moissons.

Cependant Martino Ballono avait excité une sédition en Sicile : Lé coupable, réfugié à Malte, fut pris et condamné au feu par l'Empereur qui châtia sévèrement Syracuse et Nicosia, rasa Centorbi et transporta les habitants de cette ville à Augusta. De retour sur le continent, Frédéric donna le plan d'un château fort qu'il fit construire à Capoue, et dont la magnificence excita plus tard l'admiration des compagnons de Charles d'Anjou. Puis il se rendit auprès du pape et lui offrit son appui contre les Romains soulevés. Les troupes impériales se joignirent aux soldats du pontife, délivrèrent Viterbe, détruisirent les villas des habitants de Rome et les forcèrent à se cacher derrière leurs murailles. Tout-à-coup ce bon accord fut détruit par de nouveaux troubles. Cette fois le signal partit de l'Allemagne, sans qu'on puisse accuser le pape d'avoir provoqué la discorde. Le jeune roi des Romains, Henri, avait cherché à se rendre populaire en publiant à Worms une constitution qui obligeait les ducs, comtes et prélats, à consulter les notables du pays sur les affaires publiques. L'entrevue qu'il avait eue avec son père à Aquilée ne l'avait point corrigé de ses idées d'indépendance. A la fin de l'année 1234, il se révolta ouvertement. Une ambition démesurée, le souvenir de cet autre Henri qui avait chassé son père, et peut-être un sentiment de jalousie contre Conrad, fils d'Iolande, entraînèrent cette folle tentative. Henri comptait sur quelques princes allemands et sur les Milanais qui n'avaient point accédé à la paix publique. D'ailleurs la faveur que l'Empereur témoignait à Eccelino de Romano[9], le chef des Gibelins, mécontentait les villes lombardes. Le jeune présomptueux se voyait déjà couronné dans Milan de la couronne de fer et dictant des lois à l'Allemagne et à l'Italie. Grégoire IX ordonna à l'archevêque de Mayence d'excommunier Henri, et Frédéric, s'embarquant à Rimini, fut reçu dans le Frioul par les princes de l'Empire qui protestèrent de leur dévouement. Dix châteaux rebelles furent assiégés à la fois ; Henri repoussé de Worms s'enferma à Trifels, puis se rendit à son père. H essaya de se justifier ; mais ses ennemis excitèrent les défiances de Frédéric qui le condamna à une prison perpétuelle et l'envoya dans la forteresse de San-Felice près de Melfi. La diète de Mayence (15 août 1235) déposa Henri et le remplaça par son frère Conrad. L'Empereur retint pour lui la, Souabe et l'Alsace, reçut à titre de fiefs quelques domaines occupés par l'évêque de Strasbourg, essaya de réconcilier le duc d'Autriche et le roi de Bohème, érigea en duché de Brunswick les possessions de la maison guelfe et vint passer l'hiver à Haguenau avec sa nouvelle épouse Isabelle Plantagenet, sœur du roi d'Angleterre Henri III.

Cependant en Italie la ligue guelfe, dirigée par Azzo d'Est, se tenait prèle à repousser par les armes l'intervention impériale. Eccelino devenu podestat de Vérone appela Frédéric qui passa les Alpes malgré la défense de Grégoire IX. L'Empereur, réunissant les troupes gibelines à ses Allemands, ravagea les districts de Mantoue et de Brescia, surprit et pilla Vicence. Ramené en Allemagne par la révolte du duc d'Autriche, il refoula victorieusement le rebelle dans ses états héréditaires, fit confirmer à Vienne l'élection de son fils Conrad et annonça à l'assemblée de Spire l'intention d'en finir avec la ligue guelfe. Dix mille Sarrasins qu'il avait fait venir de Lucera, le rejoignirent à Vérone. Padoue tomba au pouvoir d'Eccelino qui s'y établit en maître et s'y maintint par des cruautés inouïes. Mantoue se soumit sans combat. Des milliers de Lombards acceptèrent comme un bienfait la permission d'émigrer en Sicile. On était au mois de novembre 1237 ; la campagne semblait terminée, et Frédéric quittant sa position devant Brescia, avait répandu le bruit qu'il retournait à Crémone, quand l'armée milanaise passant l'Oglio sur la foi de cette nouvelle, se laissa surprendre à Cortenuova. Le choc de la cavalerie allemande, les flèches des archers sarrasins dont l'étendard était porté par l'éléphant de l'Empereur, la vue de cet animal alors étrange et inconnu, tout contribua à la déroute des Milanais. La compagnie des vaillants résista seule jusqu'à la nuit et se retira en bon ordre, abandonnant toutefois le Caroccio avec la croix qui le surmontait. Cinq mille Guelfes restèrent parmi les morts. Frédéric lit son entrée à Crémone sur un char de triomphe traînant après lui le butin et les prisonniers. En tête de ces malheureux, attaché par le cou avec une corde, marchait Pietro Tiépolo, fils du doge de Venise et podestat de Milan. Frédéric l'envoya en Pouille, et Tiépolo, après avoir langui de prison en prison, fut enfin pendu à Trani à la vue des galères vénitiennes.

La journée de Cortenuova entraîna la soumission du Piémont. Une seconde armée d'Allemands, amena Conrad à son père, et la ligue guelfe fut un moment réduite à quatre villes, Milan, Plaisance, Bologne, Brescia. Cette dernière cité repoussa pendant soixante-dix jours les plus furieux assauts, et força Frédéric à brûler ses machines. Mais le secours vint du pape qui rentra dans la lice pour défendre la liberté italienne expirante. 11 gagna les Vénitiens irrités du supplice de Tiépolo en leur promettant l'investiture du royaume de Naples. Ceux-ci mirent garnison à Ravenne et ravagèrent les côtes de la Pouille. L'Empereur avait donné à son fils naturel Enzio le royaume de Sardaigne, au mépris des prétentions pontificales. Ce grief personnel décida le pape à promulguer une nouvelle excommunication, le Jeudi-Saint de l'année 1239, contre l'ennemi de l'Église et l'ami des Arabes. Pierre des Vignes prononça à Padoue l'apologie de son maître, et compara le pape au grand dragon de l'Apocalypse. Grégoire répliqua par une lettre terrible ; on y lisait : « Ce roi de pestilence assure que l'univers a été trompé par trois barateurs, pour nous servir de ses expressions, à savoir Jésus-Christ, Moïse et Mahomet ; que deux d'entr'eux sont morts dans la gloire, tandis que Jésus a été suspendu à une croix. De plus, il soutient clairement et à haute voix, ou plutôt il ose mentir au point de dire que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu créateur du monde et tout-puissant soit né d'une Vierge... Il ajoute qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui peut être prouvé par les lois des choses et par la raison naturelle[10]. » Cette violente attaque ranima la ligue guelfe. En vain Frédéric fit la loi au marquis d'Est et lui prit en otage son fils Rainaldo ; Albéric de Romano le quitta et fit révolter Trévise. Cédant aux décisions mensongères des astrologues, l'Empereur abandonna brusquement la Lombardie, fut bien reçu dans les villes gibelines de la Toscane et envahit les états pontificaux. Grégoire abandonné par Louis IX, qui avait refusé l'Empire pour son frère Robert d'Artois, et par les princes Allemands qui étaient las de dissensions, se trouvait dans une position périlleuse. Foligno, Viterbe, Sutri, toutes les villes autour de Rome se déclaraient pour Frédéric. Rome elle-même poussait de menaçantes clameurs, lorsque le courageux vieillard sort de Latran accompagné de tous les cardinaux, précédé du bois de la vraie croix et des tètes des apôtres saint Pierre et saint Paul. Il passe grave et triste, bénissant la foule agenouillée et l'appelant à la défense de l'Église. Pendant qu'il dépose les pieuses reliques au Vatican, les dominicains montent en chaire, prêchent la croisade et enflamment ces imaginations italiennes. Tout change d'aspect en un moment. Le peuple entier prend les armes, et l'Empereur déconcerté par ce mouvement inattendu se retire dans la Pouille (mars 1240).

Il y avait cinq ans que Frédéric n'avait revu ses états de Naples ; aussi s'empressa-t-il de convoquer un parlement à Foggia pour s'assurer des dispositions de ses barons. Il visita les villes, ordonna de nouvelles levées parmi les Sarrasins de Lucera, fit transférer son fils Henri à Néocastro en Calabre, puis repassa avec ses troupes dans ta marche d'Ancône. Le pape venait d'exciter contre lui les Vénitiens jaloux de venger la mort de Tiépolo, et avait convoqué à Rome un concile général dans le but de provoquer la déchéance de l'Empereur. Celui-ci, après avoir consenti d'abord à la réunion de l'assemblée, s'y opposa ensuite formellement, et pour fermer aux prélats l'entrée de la Romagne vint investir Faenza qui avait accédé récemment à la ligue lombarde. Ce siège le retint tout l'hiver, et l'épuisa tellement qu'il fit frapper des augustales en cuir, promettant de rembourser des augustales d'or, quand il aurait pris la ville. Apprenant alors que malgré ses ordres les prélats occidentaux s'étalent embarqués pour Ostie sur des galères génoises ; il ordonna à son fils Enzio qui commandait la flotte sicilienne, de se joindre aux galères de Pise, et d'intercepter le passage. Le 3 mai 1241, les Gibelins postés entre la Méloria et le Giglio, attaquèrent avec impétuosité les vaisseaux génois qui s'avançaient à toutes voiles. Vainqueurs à la suite d'un combat acharné, ils coulèrent à fond trois galères ennemies, en capturèrent dix-neuf et se saisirent d'un trésor si considérable que l'or et l'argent furent partagés à pleins boisseaux. Outre quatre mille Génois, les cardinaux, les évêques, presque tous les députés au concile furent faits prisonniers, conduits à Pise et de là à Amalfi.

Frédéric II reçut à Faenza la nouvelle de cette brillante victoire. La ville s'était rendue quelques jours auparavant, et les habitants, malgré leur longue résistance, avaient reçu un généreux pardon. L'Empereur poussa alors la guerre avec activité. Il rasa la ville pontificale de Bénévent, détruisit le château de Monteforte qui appartenait aux neveux du pape, et n'en laissa subsister qu'une tour comme monument de sa vengeance. Grégoire IX succomba à tous ces chagrins, que l'esprit séditieux des Romains et les divisions des cardinaux lui rendaient encore plus amers. Presque centenaire, tourmenté par un calcul vésical, privé des eaux thermales de Viterbe, obligé d'habiter les parties basses et malsaines de Rome, il expira le 21 août. Aussitôt les Romains enfermèrent les cardinaux dans le Septizone, et les y retinrent prisonniers par une chaleur étouffante, leur refusant même des vivres. Après bien des débats, Célestin IV fut élu le 31 octobre ; mais il mourut dix-huit jours après, sans avoir eu le temps de recevoir ni le pallium, ni la consécration, ni la bulle.

Après son retour en Apulie, où il eut à déplorer la mort de sa femme Isabelle et de son fils Henri, l'ancien roi des Romains, Frédéric pressa par ses députés l'élection d'un pape. Mais voyant qu'il ne pouvait triompher de l'obstination des cardinaux, il eut 'recours à la violence. André de Cicala ravagea le patrimoine de saint Pierre du côté de Rieti, le duc de Spolète du côté de Narni, tandis que l'armée impériale assiégeait Ascoli, qui se rendit sans résistance. L'hiver de 1242 se passa sans amener de résultats. Au mois d'avril 1243, l'Empereur vint placer son camp devant lionne et fit dévaster par les Sarrasins les possessions des cardinaux. Ceux-ci promettant enfin d'élire un pape, Frédéric consentit à s'éloigner et à mettre en liberté les princes de l'Église pris à la Méloria. Alors Sinibald de Fiesque, d'une famille génoise et gibeline, fut élu et intronisé trois joies après sous le nom d'Innocent IV (28 juin). La vacance du Saint-Siège, en comptant depuis la mort de Grégoire IX, avait duré un an et dix mois.

En apprenant cette nomination, Frédéric s'écria : « Sinibald était mon ami ; pape, il sera mon ennemi mortel. » Ces paroles ne furent que trop tôt justifiées par l'événement. On commença d'abord par négocier. L'Empereur promit une soumission complète et demanda pour Conrad, son fils et son héritier, la main d'une nièce du pontife. Avant tout arrangement, Innocent exigea la mise en liberté des prisonniers ainsi que la restitution des biens enlevés au clergé et aux proscrits guelfes ; de son côté, Frédéric voulut que le pape abandonnât les Lombards et qu'il rappelât de Romagne son légat Grégorio de Montelongo. Sur le refus de la cour romaine, la lutte recommença ; Viterbe se révolta et repoussa les attaques des impériaux : d'une autre part, les Romains se soulevèrent contre le pape, et Frédéric obtint des Frangipani la cession de la moitié du Colysée et du palais adjacent. Effrayé de ces dispositions séditieuses, Innocent reprit les négociations pour gagner du temps : une entrevue à Cività-Castellana fut arrêtée entre lui et l'Empereur, tandis qu'il s'entendait avec les Génois pour préparer sa fuite. Au mois de juin 1244, étant à Sutri, le pape eut avis que trois cents chevaux toscans s'étaient montrés dans les environs. Il se déguisa et s'arma pendant la nuit, monta à cheval et fit trente-quatre milles tout d'un trait. Le matin il arriva à Civitta-Vecchia, y attendit vingt-quatre heures les cardinaux et leur suite, puis s'embarqua sur les galères génoises qui l'attendaient. Il franchit heureusement l'écueil de la Méloria si funeste à son parti, relâcha deux jours à Porto-Venere et enfin aborda à Gênes aux acclamations d'un peuple innombrable. Là, il refusa de donner audience aux députés.de Frédéric, et se croyant encore trop près de son ennemi, il traversa les Alpes et vint résider à Lyon.

La fuite du pape était un fait d'une immense gravité. L'Empereur ne s'en dissimula pas les conséquences, et il s'occupa de ramasser des troupes et de l'argent. Au printemps de l'année suivante, il se dirigea vers la Haute - Italie pour surveiller de plus près les événements. Innocent IV reprenant le projet de Grégoire IX, avait convoqué à Lyon un concile général afin de soumettre au jugement de l'Église la conduite de Frédéric II. Les prélats s'étaient mis en marche et l'Europe était dans l'attente. La séance préparatoire fut tenue le 2e3 juin 1245 au réfectoire de saint Just. Innocent IV y attaqua violemment l'Empereur, et comme Taddeo de Sessa, ministre de Frédéric, offrait en faveur de son maitre la médiation des rois de France et d'Angleterre, le pape le contraignit au silence. L'ouverture solennelle du concile eut lieu le 5 juillet dans l'église de Saint-Jean, où furent tenues les sessions suivantes. Le pape reprocha à Frédéric ses hérésies, ses sacrilèges, ses liaisons avec les Sarrasins, ses concubines musulmanes. Taddeo demandant un délai pour que l'Empereur pût se justifier en personne : « S'il vient, s'écria Innocent, je lui cède la place : je n'ai de goût ni pour la prison, ni pour la mort des martyrs. » Il attendit cependant douze jours, et, à l'expiration de ce terme, il lut la sentence de déposition, par laquelle il déliait les sujets de Frédéric de leur serment de fidélité, et déclarait excommunié quiconque lui donnerait désormais aide et faveur : « Que ceux, était-il dit, à qui appartient l'élection de l'Empereur, élisent librement un autre successeur à sa place. Quant au royaume de Sicile, nous aurons soin d'en disposer avec l'avis de nos frères les cardinaux, comme il nous semblera le plus convenable. » Les députés impériaux se retirèrent en se frappant la poitrine et en prédisant les calamités qui allaient suivre. Les prélats prononcèrent l'anathème à la lueur des cierges qu'ils éteignirent ensuite sous leurs pieds.

Frédéric II était à Turin quand il apprit sa condamnation. Il se fit apporter ses couronnés, en posa une sur sa tête et se levant d'un air terrible : « On ne me l'arrachera pas, dit-il, sans qu'il y ait beaucoup de morts. » Sa position était critique. Milan était le foyer des intrigues qui paralysaient son habileté et son courage. De là le légat Grégorio correspondait avec les frères mineurs, instruments dévoués et infatigables de la politique pontificale. Armés de la sentence de déposition, les disciples de saint François allaient réchauffant le zèle des Guelfes et faisaient honte aux Gibelins de leur soumission envers l'ennemi de l'Église. Des symptômes alarmants se manifestaient de toutes parts. La Pouille était effrayée par un terrible tremblement de terre. Reggio, Parme et d'autres villes se préparaient à la révolte. L'Allemagne s'agitait à la voix des agents pontificaux. Frédéric s'adressa au roi de France Louis IX, dont l'Europe admirait la sainteté, espérant par son crédit amener le pape à quelque accommodement. Tout fut inutile ; innocent IV repoussa avec impatience les conseils du pieux roi, et autorisa par une bulle les projets homicides qu'avaient formés contre l'Empereur ses principaux courtisans. Les Guelfes du royaume, dirigés par la famille des SanSeverino, promettaient leur appui ; déjà l'évêque de Bamberg retournant en Allemagne disait à qui voulait l'entendre que Frédéric ne tarderait pas à périr sous les coups de ses familiers. Averti du complot par son gendre le comte de Caserte, Frédéric prit ses mesures. Les coupables n'eurent que le temps de s'enfermer dans les châteaux de Scala et de Capaccio ou ils furent assiégés et pris (juillet 1246). Leur châtiment fut terrible ; ils furent mutilés et brûlés vifs, leurs femmes moururent de faim dans les prisons de Palerme. Frédéric, qui voulait d'abord leur clouer au front la bulle papale, dénonça à toute la chrétienté la conduite du pontife, tandis que celui-ci faisait mettre à la torture des Italiens arrêtés à Lyon et accusés d'en vouloir à ses jours.

Cependant les débris des Sarrasins de la Sicile, las de la vie misérable à laquelle ils étaient condamnés, s'étaient révoltés ouvertement. Retirés dans les montagnes de Trapani où ils occupaient deux vieilles forteresses, Giato et Entella, ils désolaient depuis deux ans le pays par leurs brigandages. Le comte de Caserte parvint enfin à les soumettre, et tous ceux qu'il réussit à prendre vivants furent embarqués pour la Pouille où ils allèrent augmenter la colonie militaire de Lucera.

En même temps le pape excitait le roi de Chypre à s'emparer du royaume de Jérusalem. Il exhortait le soudan du Caire à rompre son alliance avec l'Empereur ; il écrivait aux Apuliens pour les détacher de Frédéric et leur présenter la rébellion comme conforme aux vues de la Providence : « Dieu, leur disait-il, ne vous a point placés dans une région fertile, sous un ciel riant, pour subir le joug honteux du nouveau Néron. » Il faisait élire roi des Romains Henri Raspon, landgrave de Thuringe, et le prétendant, soutenu par les hauts prélats de Germanie, forçait Conrad à la fuite. En Orient, en Italie, en Allemagne, Frédéric ne voyait que des ennemis ; il demanda la paix, protestant qu'il partirait à la croisade avec le roi de France, ou qu'il y enverrait son fils Conrad, s'il pouvait à ce prix se réconcilier avec l'Église ; il s'engageait même à ne jamais revenir en Europe, pourvu que Conrad lui succédât à l'Empire. Comme Louis IX ne voulait pas s'exposer à un second refus, Frédéric se décida à venir plaider sa cause lui-même. La mort du landgrave de Thuringe, qu'une dysenterie emporta au château de Warbourg le 17 février 1247, semblait une circonstance favorable. Il traversa la Lombardie dans un appareil pacifique, accorda une trêve aux Milanais, et respecta le territoire des villes ennemies. A Turin, il apprit que le pape l'avait excommunié de nouveau le Vendredi-Saint, et qu'il préparait l'élection de Guillaume de Hollande : « Ainsi firent les Juifs, s'écria-t-il amèrement ; ils percèrent le Christ d'un coup de lance quand il était déjà mort sur la croix. »

Il fallut recommencer la lutte à main armée. Tandis que le comte de Savoie dispersait dans les Alpes l'escorte chargée d'accompagner les convois d'argent que le pape envoyait en Allemagne, Frédéric se proposait de marcher sur Lyon non plus en pénitent, mais en roi irrité. Louis IX lui fit dire qu'il pourrait y trouver des ennemis plus redoutables que la cour romaine. Comprenant alors que les troupes rassemblées pour la croisade serviraient au besoin à défendre le chef de la chrétienté, il tourna sa colère contre Parme, où les Guelfes et les parents du pape avaient surpris et égorgé la garnison gibeline. Cette ville était un point stratégique important, entre la Toscane d'une part, les États d'Eccelino et l'Allemagne de l'autre. Aussitôt que l'Empereur eut rejoint son fils Enzio sur les bords du Taro, il campa à deux portées d'arc de Parme, et fit venir à grandes journées les Sarrasins de la Pouille. Mais le légat Gregorio et le marquis d'Est s'étaient enfermés dans la place avec l'élite des milices lombardes. L'ardeur des Parmesans était extrême, et le siège dut être converti en blocus. Frédéric ayant fait arrêter tous les citoyens de Parme, otages, étudiants, soldats, répandus dans les villes gibelines, fit conduire sur le pré de Flazano, en vue des remparts, quatre de ces malheureux auxquels on trancha la tête, et il annonça que chaque jour serait marqué par une semblable exécution, jusqu'à ce que la ville se fût rendue. Mais les soldats de Pavie intercédèrent en faveur des prisonniers, disant qu'ils étaient venus pour combattre, non pour faire métier de bourreaux. Frédéric céda, et son camp ne fut plus souillé par ces odieux supplices.

Loin de se retirer à l'approche de l'hiver, l'Empereur fit construire à quelque distance, sur la route de Plaisance, une ville militaire qu'il appela Vittoria. C'est là qu'il se proposait de transporter les habitants rebelles quand il aurait obtenu le triomphe que semblait promettre ce nom orgueilleux. Les Sarrasins y employèrent les matériaux des villages voisins qu'ils avaient démolis. Remparts, palissades, portes à ponts-levis, canaux détournés pour faire mouvoir les moulins, rien ne manquait à la ville nouvelle. Cependant les Guelfes parvinrent à jeter dans la place un convoi considérable, et les assiégés purent lutter d'opiniâtreté avec les assiégeants.

Un jour du mois de février 1248, pendant que Frédéric était allé chasser au faucon, les Parmesans, par une résolution hardie et désespérée, sortirent à l'improviste et attaquèrent si furieusement les remparts de Vittoria, qu'en un instant la déroute fut générale. Deux mille hommes furent tués, trois mille faits prisonniers. L'intrépide Taddeo de Sessa, après avoir perdu les deux mains en cherchant à ramener ses soldats, tomba vivant au pouvoir des ennemis qui le coupèrent en morceaux. Le caroccio des Crémonais, la couronne impériale, des vases précieux, une somme inestimable en argent monnaye, furent le prix des vainqueurs. Vittoria fut livrée aux flammes sans qu'il en restât pierre sur pierre. Frédéric lui-même, rencontré par les fuyards, fut entraîné avec eux jusqu'à San-Donnino, puis à Crémone où il rallia son armée[11].

Ce désastre porta un coup mortel à la puissance impériale en Lombardie. Frédéric reparut devant Parme au mois de mai ; mais cette tentative inutile lui apprit qu'il fallait dévorer son affront. La fidélité des Gibelins se lassait. En Allemagne, le jeune comte de Hollande avait été élu roi des Romains. Chaque jour faisait éclater une défection nouvelle, et Conrad, soutenu par le seul duc de Bavière, défendait avec peine les états héréditaires de la maison de Souabe. « D'ailleurs Frédéric, qui avait à lutter contre des opinions dominantes dont il ne pouvait entièrement s'affranchir lui-même, flottait sans cesse entre l'abattement et la présomption, entre l'espérance et la crainte... Après avoir menacé le souverain pontife, ce malheureux prince retomba tout-à-coup dans ses premières terreurs, et les plus humbles prières ne coûtèrent plus rien à son âme consternée[12]. » Il implora la paix aux conditions qu'il avait proposées deux ans auparavant. Pour obtenir la faveur d'aller mourir en Palestine, il fit le sacrifice de ce beau rêve à l'accomplissement duquel il avait dépensé tant de ressources, tant de facultés éminentes. Il consentit au partage de sa succession, demandant pour Conrad l'empire d'Allemagne, et pour son autre fils Henri, fils d'Isabelle, le royaume des Deux-Siciles. Ainsi l'Allemagne aurait été séparée de l'Italie ; mais au moins ses enfants auraient recueilli son héritage.

C'était mal connaître Innocent IV. Vaincu, il ne se laissait point abattre ; vainqueur, il ne se laissait point fléchir. Louis IX, allant s'embarquer à Aigues-Mortes, vit encore une fois le pape à Lyon, et ne put rien obtenir. Frédéric apprit en Piémont, qu'Aix-la-Chapelle s'était rendue après un long siège, que Guillaume de Hollande y avait été couronné en grande pompe, et que le légat du pape avait ceint lui-même l'épée de chevalier à Cet enfant chéri de l'Église (ter novembre). Ce nouveau défi rendit quelque courage à Frédéric. II quitta Verceil et revint en Pouille pour recommencer au printemps cette lutte inexpiable. Ce fut alors qu'eut lieu la disgrâce de Pierre des Vignes. Né à Capoue vers la fin du douzième siècle, cet homme illustre avait mendié son pain étant enfant. Admis par grâce à l'université de Bologne, il y fit de si étonnants progrès, que Frédéric II voulut le voir, se l'attacha, et le nomma successivement secrétaire de sa chambre, juge, protonotaire, grand chancelier du royaume. Son crédit devint immense. Bien souvent la volonté de l'Empereur plia devant la sienne, et le prince put, sans faiblesse, honorer le mérite et l'intégrité de son ministre. Une parfaite communauté de goûts unissait d'ailleurs le maître et le sujet ; tous deux cultivaient la philosophie ; tous deux se délassaient du soin des affaires en composant des vers italiens. Tout-à-coup le bruit se répand que le chancelier est disgracié, que l'Empereur lui a fait crever les yeux, et qu'il se propose de le donner en spectacle aux villes d'Italie pour montrer comment il punit les traîtres. Le motif de cette rigueur est resté un mystère. Selon les uns, Pierre trahissait l'Empereur depuis le concile de Lyon ; selon d'autres, il avait voulu l'empoisonner. L'opinion la plus vraisemblable, c'est que le chancelier fut victime des calomnies des courtisans, calomnies dont l'effet était d'autant plus sûr que le malheur avait rendu Frédéric ombrageux et défiant.

Avant de repasser en Lombardie, où il avait laissé son fils Enzio, l'Empereur voulut assurer la victoire de son parti dans la Toscane. Déjà, pendant le siège de Parme, il avait envoyé son autre fils naturel, Frédéric d'Antioche, au secours des Gibelins de Florence, avec seize cents chevaux allemands, et les Uberti, maîtres de la ville, après une résistance acharnée, avaient renversé les forteresses et aboli les institutions de leurs adversaires. Dans la Romagne et les États de l'Église, il avait posté des Sarrasins qui faisaient la guerre sans scrupule comme sans pitié, saccageant les églises, dispersant les reliques, violant les religieuses. A San-Piamiano, ils abreuvaient d'outrages et pendaient à une potence l'évêque d'Arezzo, Marcellin, ennemi juré de. Frédéric ; à Narni, ils attachaient à la queue de leurs chevaux et traînaient dans les rues les crucifix et les images des saints. Mais ce n'était pas assez d'avoir chassé les Guelfes de Florence ; il fallait prendre leurs châteaux. Au mois de mars 1249, l'Empereur vint s'établir à Fucecchio pour presser le siège de Capraja qui succomba, et les captifs envoyés dans les prisons de la Pouille éprouvèrent toute la rigueur des vengeances impériales. Il se rendit ensuite à Pise et livra à la haine des Pisans, le malheureux Pierre des Vignes. Ceux-ci l'attachèrent à un pilier de l'église Saint-André pour l'insulter à leur aise avant de l'envoyer au supplice. Mais l'ancien chancelier sut se soustraire à cette dernière ignominie. Il se frappa la tête avec tant de violence contre la pierre qu'il s'ouvrit le crâne et mourut.

Au moment où Frédéric II, maître absolu en Toscane, se disposait à rejoindre Enzio, il fut accablé par un nouveau coup de la fortune. Les Bolonais ; après avoir remporté de grands avantages l'année précédente, résolurent d'enlever aux Gibelins Modène et Reggio, les deux seules villes qui en deçà du Pô reconnussent encore l'autorité impériale. Ils franchirent le Panaro au pont Saint-Ambroise et rencontrèrent à Fossalta le fils de Frédéric qui avait rassemblé en grande hâte quinze mille Allemands et Italiens. La bataille s'engagea le 26 mai au point du jour et dura jusqu'au soir avec un égal acharnement. Vers la nuit les Gibelins plièrent, beaucoup furent tués. Enzio, en voulant diriger la retraite dans une campagne coupée de profonds canaux, s'égara et fut pris. Aussitôt le préteur Philippe Ugoni se dirigea vers Bologne pour y conduire son illustre captif. Une foule immense se pressait sur son passage. Enzio avait alors vingt-cinq ans à peine : fils d'un puissant empereur, roi lui-même, célèbre comme poète italien, il attirait encore les regards par sa taille élevée, la beauté de son visage et ses cheveux d'un blond doré qui tombaient jusqu'à sa ceinture. Frédéric écrivit aux Bolonais une lettre menaçante pour leur rappeler l'inconstance de la fortune et leur redemander son fils ; mais le sénat et le peuple de Bologne s'interdirent à jamais par une loi la faculté de mettre en liberté ce précieux otage. Au reste on le traita avec douceur, on lui assigna un revenu honorable, on lui permit de connaître les joies de la paternité ; le prisonnier vécut ainsi près de vingt-trois ans.

Frédéric ne revit plus la Lombardie et abandonna pour toujours cette terre fatale où il avait perdu sa puissance et sa gloire. Il rentra dans ses états de Naples, aigri par les revers, maladie, et cependant toujours avide de plaisirs. Il se vengea sur Bénévent dont il rasa les murailles, sur les captifs lombards et florentins qu'il livra à de cruels supplices, s'entoura de Sarrasins, consulta les médecins et les astrologues sans pouvoir se délivrer de l'irritation d'entrailles qui' tarissait en lui les sources de la vie. Le lundi 26 décembre 1250, il rendit l'âme au château de Fiorentino près de Lucera. Il y avait cinquante-six ans à pareil jour qu'il était né. Par son testament daté du 17[13], il régla l'ordre de sa succession. Son fils Conrad devait avoir la totalité de son héritage ; si Conrad mourait sans enfants, il désignait son second fils Henri : à défaut de celui-ci ou de ses hoirs, Manfred, prince de Tarente, aurait le royaume de Sicile. Des legs particuliers assuraient le sort des autres membres de sa famille. On a voulu voir une rétractation dans les restitutions partielles ordonnées par ce testament. Mais comme Frédéric réserva jusqu'au dernier moment les droits de l'Empire, la querelle après lui subsista dans son entier.

Le corps de Frédéric II fut porté en grande pompe à Tarente, puis à Messine. Il resta quelque temps exposé dans la principale église de Patti, et fut enfin enterré dans la cathédrale de Palerme, à côté de Henri VI et de Constance, conformément aux derniers vœux exprime par le testament de Fiorentino. On grava cette épitaphe sur son tombeau : « Si la valeur, la sagesse, l'éclat des vertus, la richesse, tous les avantages d'une noble naissance, pouvaient résister à la mort, Frédéric qui repose ici n'aurait point succombé. » On ne doit pas adopter ces éloges sans restriction. Frédéric eut de grands défauts : son goût immodéré pour les femmes, sa sévérité excessive, son indifférence religieuse ne sauraient être passés sous silence. Mais on ne peut contester la hauteur de ses vues, la fermeté de ses desseins, la sagesse de son administration et ce talent si rare et si précieux de discerner les hommes qui est le don des esprits d'élite. Villani et Jamsilla l'un Guelfe, l'autre Gibelin, ont tracé chacun de ce prince un portrait trop connu pour que nous le transcrivions ici. Mais le Guelfe lui-même rend hommage aux qualités qui distinguaient l'Empereur. Frédéric II — et c'est là surtout le beau côté de son caractère —, marcha à la tête de ses contemporains dans toutes les voies des connaissances humaines. Non content de protéger les lettres et les arts, il fut lui-même savant et poète. Outre l'italien, l'allemand, le français, il savait le latin, l'hébreu, l'arabe et même les éléments du grec. Il avait un goût particulier pour Aristote qu'il avait étudié à travers les commentaires arabes, et il lit réunir et traduire plusieurs traités dont la plupart étaient l'ouvrage du Stagyrite. La médecine et l'histoire naturelle ne lui étaient point étrangères. Il excellait dans l'hippiatrique, et son livre sur la chasse aux oiseaux est un traité aussi curieux par les détails spéciaux que par les études anatomiques qu'il renferme. Mathématicien, architecte, il fit construire de magnifiques châteaux dont plusieurs furent dessinés de sa main. Il appréciait tous les avantages de l'économie domestiqué et ne regardait pas comme indigne d'un grand prince l'art de faire le sucre, de cultiver les dattiers, de propager le poisson. Charlemagne, dont il se disait le successeur et qui était plus puissant que lai, trouvait aussi du temps pour veiller à l'entretien de ses métairies.

 

 

 



[1] Il était de la famille des comtes de Segni et n'avait que trente-sept ans quand il fut élevé au pontificat.

[2] INNOC. TERT., epist., t. I, p. 472. Citons aussi sa fameuse comparaison du soleil et de la lune : « Comme Dieu, disait-il, a placé deux grandes lumières dans le firmament, l'une pour présider au jour et l'autre pour éclairer la nuit, il a établi de même deux grandes puissances, la pontificale et la royale ; et ainsi que la lune reçoit sa lumière du soleil, la puissance royale emprunte sa splendeur de l'autorité pontificale. » Ibid., t. I, p. 235.

[3] Voyez le chapitre LVII de cette période.

[4] Othon mourut à Brunswick le 19 mai 1218.

[5] Dans une lettre datée du 1er juillet 1215 à Strasbourg et adressée à Innocent III, Frédéric prenait l'engagement de remettre son fils et son royaume de Sicile sous la tutelle de l'Église, aussitôt que lui-même aurait reçu à Rome la couronne impériale. (RAYNALDI, Ann. eccles.)

[6] La donation de la comtesse Mathilde datait de 1077 et avait été renouvelée par elle en 1102 en faveur du pape Pascal. Les biens qu'elle laissait comprenaient la marche de Toscane, le duché de Lucques, et en Lombardie, Mantoue, Parme, Modène, Reggio, etc. ; fiefs régaliens qui devaient retourner à l'Empire, faute d'héritiers féodaux. Aussi la donation de Mathilde ne pouvait-elle porter que sur ses biens propres ou allodiaux, quoique les papes aient réclamé ordinairement la totalité de la succession. Autant qu'on en peut juger dans une question si obscure, Frédéric II ne céda et les papes ne gardèrent que les biens allodiaux. (Voyez le diplôme de l'Empereur dans LUNIG, Cod. ital. diplomat., tom. II.)

[7] Il n'avait pour alliées que les villes gibelines de Modène, Reggio, Parme, Crémone, Asti, Lucques et Pise.

[8] Voyez le chapitre LII.

[9] Un gentilhomme allemand, Etzelin ou le petit Attila (en italien Eccelino), avait reçu de Conrad III les terres d'Onara et de Romano dans la marche de Trévise. Ses héritiers étendant leurs domaines devinrent aussi puissants que les républiques leurs voisines, et souvent mémé leur imposèrent des lois. Lorsqu'Eccelin II se retira du monde, il laissa à son fils aîné, Eccelin le Féroce, les châteaux entre Padoue et Vérone, et au second Albéric, les fiefs dépendants de Trévise. Frédéric prit les deux frères sous sa protection impériale, et Eccelino domina par la terreur à Vérone et bientôt à Padoue.

[10] Cette lettre est datée du 20 mai, à Latran. Voyez la grande Chronique de MATT. PARIS, t. IV, p. 499, — 524 de la traduction.

[11] Lettre des Parmesans aux Milanais dans MATT. PARIS, addit. IX, t. VI de la traduction. — MONACH. PATAY. et ROLANDINI, lib. V, ap. Murator. Script., t. VIII. — Chronic. Parm., ibid., t. IX.

[12] MICHAUD, Hist. des Croisades, tom. IV, p. 136 de la sixième édition.

[13] Cet acte, signé par les principaux personnages du royaume, est d'une authenticité parfaite (Ap. PERTZ, Monum. hist. germ., tom. IV.) La plupart des historiens ont donc tort de placer la mort de Frédéric au 13 décembre. Il faut adopter ou le 26 avec Matt. Pâris, ou tout autre jour de décembre après le 17.