HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XLI. — DE L'ALLEMAGNE ET DE L'ITALIE DU NORD JUSQU'A LA MORT DE FRÉDÉRIC BARBEROUSSE. - GUELFES ET GIBELINS (1125-1190).

 

 

Élection de Lothaire de Saxe. — Rivalité d'Innocent II et d'Anaclet. — Première expédition de Lothaire en Italie. — Saint Bernard. — Seconde expédition. — Triomphe d'Innocent II. — Election de Conrad III. — Résistance de Henri-le-Superbe. — Il est privé de la Saxe et de la Bavière. — Son fils est réintégré dans la Saxe. —Arnaud de Brescia. — Troubles à Rome. — Eugène III. — Lettre des Romains à Conrad. — Républiques lombardes. — Leurs rivalités. — Avènement de Frédéric Barberousse. — Adrien IV. — Frédéric est appelé en Italie. — Ruine d'Asti et de Tortone. — Supplice d'Arnaud de Brescia. — Ambassade des Romains à l'Empereur. — Couronnement de Frédéric. — Révolte de l'Italie. — Diète de Besançon. — Affaires d'Allemagne. — Prise de Milan. — Diète de Roncaglia. — Différend de Frédéric avec Adrien IV. — Prise de Crème. — Nouveau schisme. — L'Empereur excommunié. — Destruction de Milan. — Troisième expédition en Italie. — Ligue lombarde. — Abaissement de l'Empereur. — Son séjour en Allemagne. — Siéges d'Ancône et d'Alexandrie. — Bataille de Lignano. — Trêve de Venise. — Spoliation de Henri-le-Lion. — Paix de Constance. — Henri couronné roi d'Italie. — Institution des podestats en Lombardie. — Transaction entré le pape et le sénat de Rome.

 

Henri V laissait deux neveux qui pouvaient aspirer à l'Empire ; mais l'aristocratie allemande ne voulait pas que le pouvoir se perpétuât dans une même famille, et on en revint à l'élection pure et simple. Aussi, lorsque les quatre nations germaniques, Bavière, Saxe, Franconie, Souabe, se furent réunies sur les bords du Rhin, au nombre de soixante mille hommes, dix seigneurs furent désignés pour présenter les candidats. Lothaire de Supplimbourg, duc de Saxe, ancien ennemi de la maison de Franconie, réunit le plus grand nombre de suffrages ; fi fut sacré à Aix-la-Chapelle en présence du légat du pape, et on envoya demander à Honorius II, successeur de Callixte, la confirmation de l'élection. Les rôles, on le voit, étaient bien changés.

Cependant Frédéric, duc de Souabe, et son frère Conrad, ne supportèrent pas sans murmures la perte de leurs espérances, et se firent un parti redoutable. Taudis que Lothaire II était occupé à les combattre, l'Italie se partageait entre deux prétendants au pontificat. A la mort d'Honorius (février 1130), Innocent Il fut élu par seize cardinaux, mais le lendemain les cardinaux de la faction opposée, qui était plus nombreuse, proclamèrent pape, sous le nom d'Anaclet, Pierre de Léon, petit-fils d'un juif baptisé. Celui-ci, puissant par ses richesses et son influence, domina bientôt dans Rome et-fut soutenu par son beau-frère, Roger, duc des Normands, auquel il avait promis le titre de roi. Innocent, hors d'état de lutter contre son rival, se réfugia en France, où l'autorité de saint Bernard, abbé de Clairvaux, lui gagna l'appui de Louis VI et de Henri Ier, roi d'Angleterre. A Clermont, il reçut les envoyés de Lothaire et vint tenir un concile à Liège, où il exposa la situation de l'Église romaine, invitant l'Empereur à la défendre. Ce dernier aurait voulu, pour prix de son adhésion, être remis en possession des investitures par la crosse et l'anneau. Mais saint Bernard parla avec tant de force, que Lothaire abandonna ses prétentions et promit à Innocent de le ramener à Horne. Toutefois cette expédition fut infructueuse (1133). Il ne put ni, entrer à Milan qui s'était déclaré pour les princes de Souabe et pour l'antipape, ni chasser de Rome Anaclet qui tenait la ville haute et les châteaux voisins. Innocent le couronna à Latran, et lui donna comme fiefs de l'Eglise les alleuds de Mathilde, que Henri V avait réunis au domaine impérial[1].

Après le départ de Lothaire, qui était rappelé en Allemagne par la révolte des princes de Souabe, Innocent fut obligé de se retirer à Pise où il excommunia dans un concile Anaclet et ses fauteurs. Saint Bernard, qui avait assisté à cette assemblée, se rendit à Milan qu'il détacha du schisme, parcourut la Lombardie précédé par la renommée de ses miracles, et parvint à réconcilier Lothaire II avec Frédéric et Conrad. Alors une seconde expédition en Italie devint possible (1136). L'Empereur jugea en maître les querelles qui divisaient Milan et Crémone, et mit au ban de l'Empire les Crémonais qui résistaient ; il pardonna à Pavie pour une somme d'argent, reçut la soumission de Bologne et des villes de l'Émilie, franchit les Apennins, et s'avança vers la Pouille par Ancône et Spolète, tandis que son gendre, Henri duc de Bavière, allait chercher Innocent II en Toscane et attaquait les Normands par la Campanie. Les succès de l'Empereur furent brillants et rapides. Il força Roger à s'enfuir en Sicile, donna l'investiture de la Pouille à Ranulf, comte d'Alife, et ramena le pape à Rome, mais sans pouvoir accabler Anaclet. En regagnant l'Allemagne, il tomba malade à Vérone, voulut continuer sa route et mourut dans une chaumière des Alpes (décembre 1137).

Cependant les richesses d'Anaclet commençaient à s'épuiser, et avec elles ses partisans diminuaient. Saint Bernard avait repassé en Italie et lui avait porté un dernier coup aux conférences de Salerne. L'antipape mourut dans l'abandon ; son rival, triomphant, convoqua à Latran un concile œcuménique de deux mille prélats, y parla le langage de Grégoire VII et fit déclarer la guerre à Roger. Vaincu, il traita avec le Normand, le reconnut roi moyennant l'hommage et un tribut annuel, et fit de la nouvelle monarchie sicilienne un rempart pour la papauté (1139).

L'Allemagne était alors agitée par une sanglante querelle qui, après avoir divisé ce pays, devait être transportée en Italie, et donner lieu à une des plus longues luttes dont l'histoire fasse mention. Henri de Bavière, qui avait assisté aux derniers moments de Lothaire, s'était emparé des ornements impériaux, et comptait ne pas laisser aux électeurs la faculté de choisir un 'autre que lui pour souverain. Sa puissance était grande. Il descendait de cette maison d'Est, célèbre depuis plusieurs siècles en Italie. Son grand-père, Welf Ier, avait été investi par Henri IV du duché de Bavière ; son oncle, Welf II, avait obtenu la Toscane, par son alliance avec Mathilde ; lui-même, en épousant, Gertrude, fille unique de Lothaire, avait hérité de la Saxe et de Brunswick. Il se vantait d'étendre ses lois de la mer à la mer, du Danemark à la Sicile ; mais cet orgueil, dont il tirait son surnom le Superbe, le rendait redoutable à la féodalité germanique. Aussi, quand il eut donné à ses partisans rendez-vous à la diète de Mayence pour les fêtes de la Pentecôte, l'archevêque de Trèves le prévint, convoqua à Coblentz une assemblée de princes, et fit élire, sans le concours du peuple, Conrad de Hohenstaufen, neveu de Henri V. Celui-ci appartenait à une maison également puissante : son frère Frédéric gouvernait la Souabe ; lui-même avait acquis le duché de Franconie. Ainsi ces deux familles se partageaient tous les grands fiefs de l'Allemagne, si on en excepte la Lorraine. Les partisans de Henri-le-Superbe furent désignés sous le nom de Guelfes, ceux de Conrad s'appelèrent Gibelins, du château de Wibling qui était le berceau de la maison de Hohenstaufen.

Conrad III fut couronné par le légat du pape qui promit le consentement du souverain Pontife, du peuple romain et des villes d'Italie. Mais Henri-le-Superbe gardait les ornements impériaux et les Saxons se soulevaient. Conrad força les Saxons à le reconnaître, et cita Henri à comparaître à Ratisbonne. Celui-ci se contenta de renvoyer les insignes de la dignité impériale en faisant entendre des paroles menaçantes. Aussi à Augsbourg, on lui déclara que sa puissance trop étendue menaçait la liberté des princes allemands, et qu'on allait lui enlever la Saxe pour la donner à Albert-l'Ours, margrave de Brandebourg. Henri protesta contre cette décision ; il repoussa Albert de la Saxe ; mais Conrad frappa un second coup. Il le fit mettre au ban de l'Empire comme gon-vaincu de félonie, et lui retira encore la Bavière qu'il adjugea à Léopold IV, margrave d'Autriche. Henri-le-Superbe survécut peu à sa disgrâce ; il mourut en 1189, laissant un fils de treize ans qui s'appela Henri-le-Lion. Toutefois la famille guelfe opposa une résistance énergique. Les Saxons se déclarèrent pour le jeune Henri, dont ils Soutinrent les droits en chassant de leur pays le margrave de Brandebourg, tandis que Welf d'Altorf, frère du feu duc, luttait en Bavière contre Conrad. Il ne put empêcher l'occupation de cette province ; mais du moins il défendit avec succès les biens patrimoniaux que sa maison possédait entre le Lech et le lac de Constance. La diète de Francfort mit fin à la guerre civile (1142). Henri-le-Lion fut réintégré dans le duché de Saxe, dont le margraviat de Brandebourg fut détaché pour être érigé en fief immédiat de l'Empire.

L'Italie, à la même époque, était agitée par un grand mouvement qui éclata à Rome même, au centre de la puissance pontificale. Un hérétique, Arnaud de Brescia, parcourait les villes en habit de moine, prêchant des doctrines subversives de l'ordre établi. Ses ennemis ne pouvaient lui refuser l'esprit et l'éloquence, et reconnaissaient malgré eux la pureté de ses mœurs. Disciple d'Abailard, il avait probablement emprunté de son maître quelques définitions métaphysiques de la Trinité, contraires à la doctrine catholique. On censura vaguement sou idées sur le baptême et sur l'eucharistie ; mais ses opinions politiques furent la source de sa réputation et de ses malheurs. il osa rappeler cette déclaration de Jésus-Christ, que son royaume n'est pas de ce monde, et soutint hardiment que le glaive et le sceptre appartenaient au magistrat civil ; que les honneurs et les possessions temporelles étaient le légitime apanage des laïques ; que les abbés, les évêques et le pape lui-même devaient renoncer à leurs domaines ou à leur salut ; que les dîmes et les oblations volontaires devaient leur suffire pour mener la vie frugale qui convient à l'exercice des travaux spirituels. A la voix d'Arnaud, Brescia se révolta contre son évêque ; mais le concile général de Latran ayant condamné le novateur, les magistrats de sa ville natale exécutèrent le décret de l'Église. Le disciple d'Abailard, forcé de quitter l’Italie, fut accueilli à Zurich ; et telle était son adresse ou son mérite, que l'évêque de Constance et même le légat du pape oublièrent en sa faveur - leur devoir et leur intérêt. A Rome, une foule d'esprits ardents avaient adopté les opinions d'Arnaud, et les idées, de liberté fermentaient parmi ces hommes fiers du nom de Romains. Irrités de ce que le pape leur avait refusé la destruction de Tibur, ils s'assemblèrent en armes au Capitole et rétablirent un sénat revêtu de l'autorité législative et du pouvoir exécutif. Innocent II mourut sur ces entrefaites (24 septembre 1143), et son successeur, Célestin II, n'occupa que cinq mois la chaire de saint Pierre. Vainement, à l'exemple de saint Bernard, Lucius II déplora la folie, l'orgueil et la turbulence des Romains[2]. Ceux-ci se donnèrent un patrice qu'ils investirent de la puissance souveraine, choisirent pour cette haute dignité Giordano, frère de l'antipape Anaclet, et déclarèrent au pape que non-seulement il devait céder à leur patrice la ville de Rome, mais encore tout ce que ses prédécesseurs avaient reçu des Empereurs et des autres princes, ne lui laissant que les dîmes et les offrandes. Il était facile de reconnaître dans cette demande l'influence d'Arnaud de Brescia. En effet, l'hérésiarque revint en Italie et se fixa à Rome. Là, le nouveau tribun, mêlant dans ses discours les citations de Tite-Live et de saint Paul, invita le peuple à revendiquer les droits inaliénables de l'ancienne république, à respecter le nom de l'Empereur, mais à réduire le pontife de Rome au gouvernement spirituel. Ce gouvernement même ne put échapper à la censure du réformateur, et il apprit au clergé inférieur à résister aux cardinaux, qui avaient usurpé une autorité despotique sur les vingt-huit quartiers ou paroisses de la ville éternelle. Au fond, le plan d'Arnaud était tout-à-fait républicain. Au milieu de la féodalité du moyen âge, il songeait à diviser comme par le passé le peuple en trois ordres, patriciens, chevaliers, plébéiens, à rétablir les tribuns et à proclamer des lois surannées dans le Capitole en ruines[3].

Abreuvé d'humiliations, Lucius II se décida à recourir à la force ; mais en montant à l'assaut du Capitole, en équipage de guerre, il reçut un coup de pierre à la tempe et mourut peu de jours après (25 février 1145). Eugène III, qui le remplaça, fut obligé de quitter la ville et d'errer de retraite en retraite, tandis que les Romains faisaient reconnaître aux villes voisines l'autorité de leur patrice, abattaient les maisons des cardinaux et du clergé, profanaient le sanctuaire de saint Pierre et s'emparaient des offrandes apportées par la piété des pèlerins. Toutefois, Eugène parvint à rentrer à Rome en employant à propos les foudres de l'excommunication et les armes des habitants de Tibur : après la première ferveur de la rébellion, les Romains consentirent à supprimer la dignité de patrice, à rétablir la charge du préfet, officier à la nomination duquel contribuaient l'Empereur et le pape, et à soumettre au successeur de saint Pierre les délibérations de leur sénat ; mais la paix dura peu. Eugène ayant refusé de seconder la vieille haine de lionne contre Tibur, fut encore une fois contraint de sortir du palais de Latran. Craignant qu'il ne cherchât un refuge soit auprès de son allié Roger, roi de Sicile, soit en Allemagne, où saint Bernard prêchait la seconde croisade, les Romains résolurent de le prévenir en se faisant de Conrad III un protecteur et un appui contre le pape et contre le Normand. La lettre qu'ils écrivirent à l'Empereur offre un mélange de flatterie et d'orgueil, de souvenirs traditionnels et d'ignorance de leur propre histoire. Après quelques mots de plaintes sur le peu d'intérêt qu'il paraissait témoigner à la ville de Rome, ils l'exhortaient à passer les Alpes et à venir recevoir de leurs mains la couronne impériale. « Nous supplions Votre Majesté, lui disaient-ils, de ne pas dédaigner la soumission de vos enfants et de vos vassaux, de ne pas écouter les accusations de nos ennemis communs, qui peignent le sénat comme l'ennemi de votre trône et qui sèment des germes de discorde pour recueillir des fruits de destruction. Le pape et le Sicilien ont formé une ligue impie ; ils veulent s'opposer à notre liberté et à votre couronnement. A l'aide du Ciel, notre, zèle et notre courage ont jusqu'ici repoussé leurs tentatives. Nous avons pris d'assaut les maisons et les forteresses des familles puissantes et surtout des Frangipani qui leur sont dévoués, Nous avons des troupes dans quelques-uns de ces édifices, et nous avons rasé les autres. Le pont Milvius, qu'ils avaient rompu et que nous avons réparé et fortifié, vous offre un passage. Votre armée peut entrer dans la ville sans être incommodée par le château Saint-Ange. Dans tout ce que nous avons fait et tout ce que nous projetons, nous n'avons songé qu'à votre gloire et à votre service, persuadés que bientôt vous viendrez vous-même venger les droits envahis par le clergé, faire revivre la dignité de l'Empire et surpasser la réputation de vos prédécesseurs. Puissiez-vous fixer votre résident dans Rome, la capitale du monde, donner des lois à l'Italie et au royaume teutonique, et imiter Constantin et Justinien. Que César reçoive les droits de César et le pape les siens ; que Pierre paie le tribut, selon l'ordre du Christ[4]. » Mais ces vues brillantes et trompeuses séduisirent peu Conrad, qui avait les yeux fixés sur la Terre Sainte, et qui, bientôt après son retour de la Palestine, mourut sans venir à Rome.

En effet, cette unité dont les Romains faisaient grand bruit devenait de jour en jour plus difficile à obtenir. L'esprit démocratique gagnait l'Italie du Nord, qui tendait à se morceler en une foule de républiques indépendantes, et les villes de la Toscane suivaient l'exemple des cités lombardes. Ces cités avaient toujours conservé un gouvernement municipal, et devaient leurs privilèges à la politique des Empereurs, qui avaient voulu faire servir les plébéiens à contenir la noblesse. A mesure que l'agriculture et le commerce apportèrent des éléments de richesse et de puissance, les villes, favorisées par l'absence du souverain germanique et par l'incertitude des droits royaux, qui n'avaient jamais été bien fixés, consolidèrent leur liberté naissante. La juridiction de chacune d'elles embrassa toute l'étendue d'un diocèse ou d'un district : celle des évêques, des marquis et des comtes fut anéantie, et les plus orgueilleux d'entre les nobles abandonnèrent de gré ou de force leurs châteaux solitaires pour devenir des citoyens ou des magistrats. L'autorité législative appartenait à l'assemblée générale ; mais le pouvoir exécutif était entre les mains de trois consuls qu'on tirait annuellement des trois ordres dont se composait la république, savoir : les, capitaines, les vavasseurs et les communes. Sous la protection d'une législation égale pour tous, l'industrie prit un grand essor. Tandis que les autres États repoussaient des hautes fonctions les artisans, les hommes de condition inférieure, les villes lombardes, au contraire, les, acceptaient dans leur milice et les élevaient aux charges publiques. Aussi dès qu'on sonnait le tocsin ou qu'on arborait le drapeau, les portes de la cité répandaient au dehors une troupe nombreuse dont le zèle patriotique ne tarda pas à se laisser diriger par la science de la guerre et les règles de la discipline[5].

Cette activité belliqueuse s'exerça d'abord dans des querelles d'une ville à l'autre. Milan accabla Lodi, la démantela, fit éprouver le même sort à Corne. En même temps se dessina nettement la rivalité de Gênes et de Venise. Sous le règne de Conrad III, on vit Venise et Ravenne, Vérone unie à Vicence, Pavie unie à Trévise, se livrer des combats acharnés qui couvrirent de sang et de ruines le nord de l'Italie. En Toscane, les Florentins déclarèrent la guerre aux Siennois et vinrent brûler, les faubourgs. Ceux-ci, sentant leur infériorité, appelèrent à leur aide les habitants de Lucques ; mais les Florentins, soutenus par les Pisans, eurent l'avantage et taillèrent en pièces l'armée de Sienne. Les hostilités continuèrent entre Pise et Lucques sans produire d'autre résultat que des cruautés réciproques. Les mœurs de ces républiques naissantes étaient rudes et les haines impitoyables ; mais elles puisaient dans cette rudesse même l'inflexible énergie qui leur permit de résister aux Césars d'Allemagne.

Eugène III avait été ramené à Rome par les Normands (1149). Il avait purifié le sanctuaire de saint Pierre, et était allé mourir chez les fidèles Tiburtins sans avoir eu le temps de terminer le différend qui s'était élevé entre lui et le nouveau roi d'Allemagne, Frédéric, au sujet de l'archevêché de Magdebourg. A la mort de Conrad, les princes assemblés à Francfort avaient élu son neveu Frédéric Barberousse, duc de Souabe, que lui-même avait désigné pour son successeur (mars 1152). A l'éclat de la jeunesse, aux qualités éminentes qui le distinguaient, l'héritier de Conrad joignait l'avantage d'appartenir par sa mère à la maison guelfe. Son avènement fut salué comme un gage de réconciliation et de paix. En effet, dès les premiers temps de son règne, il restitua la Bavière à Henri-le-Lion et promit à Welf III l'investiture du duché de Toscane ; mais il eut soin de faire ériger le margraviat d'Autriche en duché immédiat. Vis-à-vis du pape, il prit une attitude hautaine. Comme il avait transféré à Magdebourg l'évêque de Zeitz, Anastase IV, successeur d'Eugène, s'éleva contre cette translation et envoya en Allemagne un légat qui fut chassé honteusement. En butte aux vexations et à l'insolence des Romains, Anastase céda, confirma le choix de Frédéric, puis laissa les clefs de saint Pierre à des mains plus fermes et plus habiles.

Le pontife, qui allait recommencer la lutte contre le représentant des plus nobles races de l'Allemagne, était sorti des derniers rangs du peuple. Dans son enfance, son père, pauvre et grossier paysan employé comme frère lai à l'abbaye de Saint-Albans, le chassait avec des coups et de dures paroles, quand il venait tout en pleurs demander l'aumône à la porte du monastère. A force de patience et de savoir, il devint abbé de Saint-Rufe. Persécuté par ses moines, il trouva un protecteur dans le pape Eugène, qui le nomma cardinal-évêque d'Albano, et l'envoya au-delà des mers, dans les glaces du Nord, convertir les peuplades de la Norvège. A son retour il changea son nom de Nicolas Breskpeade pour celui d'Adrien IV (décembre 1154). Comptant triompher aisément d'un pape étranger, les Romains, au mépris de l'accord fait avec Eugène, Conférèrent toute l'autorité à leur sénat ; et tuèrent dans une émeute le cardinal de Sainte Pudentiane. Adrien ne pouvait encore employer que les armes spirituelles ; il mit toute la ville en interdit pendant le temps du carême, et cette privation des offices divins frappa si vivement le peuple qu'il contraignit le sénat à se réconcilier avec le pape et à chasser Arnaud de Brescia. Cependant le parti des hérétiques conserva assez d'influence pour qu'Adrien crût prudent de se retirer à Viterbe, jusqu'à l'arrivée de Frédéric qu'il avait appelé à la défense de l'Église.

Le pape n'était pas le seul qui invitât l'Empereur à passer en Italie. Les Lodesans, opprimés par les Milanais, attendaient de lui leur délivrance, et Pavie, qui s'était placée à la tête d'une confédération de villes gibelines, lui promettait d'utiles secours. Robert de Capoue, que le roi de Sicile Roger avait dépouillé de sa principauté, flattait l'ambition de Barberousse, en lui faisant espérer la conquête du royaume de Naples. L'Empereur se décida à descendre en Lombardie avec une armée redoutable, et vint tenir en Piémont une diète générale à la manière des rois francs et teutons. « C'est un ancien usage, dit le moine Gunther, que toutes les fois que le roi de Germanie vient visiter l'Italie, il envoie devant lui dans chaque ville des féaux qui réclament les droits du fisc royal, et que celle qui a l'audace de refuser au roi son dut, soit détruite par un juste châtiment. C'est pour cela que nous voyons tant de ruines et de remparts renversés. De plus, le roi de Germanie doit exercer sur toutes les villes le droit de justice suprême et terminer les contestations ; en sorte que toute justice, toute puissance, toute magistrature se taise devant la sienne. C'est encore un usagé établi par les mœurs aussi bien que par les lois, que le colon, sur l'ordre du prince, fournisse au fisc, pour les dépenses royales et les besoins de l'armée, tous les produits que donne le sol de l'Italie à l'exception des objets nécessaires à la culture de la terre. »

Investi de ce pouvoir sans limites, Frédéric décida souverainement sur toutes les plaintes qui s'élevaient, et annonça qu'il passerait par Milan dont la conduite lui était suspecte. Gênes lui envoya des présents, et il se mit en route guidé par les consuls milanais qu'il avait gardés en otages. Mais les chemins étaient âpres et difficiles ; nulle part on ne trouvait de vivres, et des pluies fréquentes augmentaient les murmures de son armée. Alors il déclara la guerre à Milan, détruisit le château que les Milanais avaient construit pour tenir Novare en respect, démolit et livra aux flammes Chiai et Asti dont les habitants avaient dédaigné ses ordres, et après avoir accordé quelques moments de repos à ses soldats, vint investir Tortone qui s'était déclarée pour Milan contre Pavie. L'énergique résistance de cette ville montra ce que pouvaient faire les communes lombardes. Enfermée de tous côtés par trois corps de troupes, la ville lutta deux mois contre la haine opiniâtre des Pavesans et l'intrépidité des Allemands que conduisait Frédéric en personne. Une capitulation honorable garantit la vie sauve aux habitants, et la vengeance de l'Empereur ne put s'exercer que sur les murailles. Aussi Frédéric n'osa assiéger Milan ; il se rendit à Pavie, où il reçut la couronne d'Italie aux acclamations du peuple, passa ensuite par Plaisance et Bologne, puis se dirigea vers Rome par la Toscane, où il ordonna aux Pisans d'armer une flotte contre le nouveau rot de Sicile Guillaume, son ennemi et celui du pape[6].

En apprenant l'arrivée de Frédéric, Adrien IV s'était retiré de Viterbe à Citta-Castellana ; de là il lui envoya quelques cardinaux pour traiter des conditions de son couronnement, et lui demanda comme gage de sa sincérité la punition d'Arnaud de Brescia. L'hérésiarque pris sur les frontières de la Campanie avait été amené à Frédéric qui se proposait d'examiner sa cause ; mais le malheureux était déjà jugé. En attaquant le pape il n'avait pas ménagé l'Empereur[7]. Frédéric le livra à Adrien, et Pierre préfet de Rome se chargea de l'exécution. Arnaud fut mis en croix, son corps brûlé et ses cendres jetées dans le Tibre : on craignait que le peuple ne révérât ses os comme ceux d'un martyr[8].

Adrien IV n'hésita plus à se rendre au camp de Sutri, et bientôt arriva une ambassade romaine qui adressa à Frédéric un discours hardi et pompeux : « Prêtez l'oreille à la reine des cités ; venez, avec des intentions paisibles et amicales, dans l'enceinte de Rome qui a secoué le joug du clergé et qui est impatiente de couronner sou légitime empereur. Puissent, sous votre heureuse influence, revenir les anciens temps ! Soutenez les droits de la ville éternelle ; abaissez sous sa domination l'insolence des autres peuples. Vous n'ignorez pas que dans les autres siècles la sagesse du sénat, la valeur et la discipline de l'ordre équestre étendirent ses armes victorieuses en Orient et en Occident, au-delà des Alpes et sur les îles de l'Océan. Nos péchés, en l'absence de nos princes, avaient fait tomber dans l'oubli le sénat, cette noble institution, et nos forces ont diminué avec notre sagesse. Nous avons rétabli le sénat et l'ordre équestre ; l'un dévouera ses conseils et l'autre ses armes à votre personne et au service de l'empire. N'entendez-vous pas le langage de la cité de Rome ? Elle vous dit : Vous étiez mon hôte, je vous ai fait un de mes citoyens ; vous étiez un étranger de par-delà les Alpes, et je vous ai choisi pour mon souverain ; je me suis donnée à vous, je vous ai donné tout ce qui m'appartenait. Le premier de vos devoirs est de jurer, de signer que vous verserez votre sang pour la république, que vous y maintiendrez la paix et la justice, que vous observerez les lois de la ville et les chartes de vos prédécesseurs, et que pour récompenser les fidèles sénateurs qui vous proclameront au Capitole, vous leur paierez cinq mille livres d'argent. Avec le titre d'Auguste, prenez-en le caractère. » Frédéric, qu'impatientait la vanité des Romains, les interrompit et prit avec eux le langage d'un roi et d'un conquérant : « La valeur et la sagesse des anciens Romains furent en effet célèbres, répondit-il ; mais on ne retrouve pas cette sagesse dans votre harangue, et je voudrais que vos actions nous offrissent leur courage. Ainsi que toutes les choses de ce monde, Bonne a éprouvé les vicissitudes du temps et de la fortune. Vos familles les plus nobles se sont transportées dans la cité royale élevée par Constantin, et il y a longtemps que les Grecs et les Francs ont épuisé le reste de vos forces et de votre liberté. Voulez-vous revoir l'antique gloire de Rome, la sagesse du sénat et le courage des chevaliers, la discipline du camp et la valeur des légions : vous les retrouverez dans la république d'Allemagne ; l'Empire n'est point sorti de Rome nu et dépouillé. Ses ornements et ses vertus ont aussi passé les Alpes pour se réfugier chez un peuple qui en est plus digne. Ils seront employés à votre défense ; mais ils exigent votre soumission. Vous dites que mes prédécesseurs et moi nous avons été appelés par les Romains ; on ne nous a pas appelés, on nous a implorés. Charlemagne et Othon délivrèrent Rome des tyrans qui l'opprimaient, et leur domination fut le prix de votre délivrance. Vos aïeux ont vécu, ils sont morts sous cette domination. Je vous réclame à titre d'héritage et de possession, et qui osera vous arracher de mes mains. Le bras des Francs et des Germains est-il affaibli par la vieillesse ? Suis-je vaincu, suis-je captif ? Ne suis-je pas entouré d'une armée puissante et invincible ? Vous imposez des conditions à votre maitre, vous exigez des serments : si les conditions sont justes, les serments seraient superflus ; si elles sont injustes, ils deviennent criminels[9]. »

Des prétentions si hautaines et si mal accueillies ne pouvaient engendrer de part et d'autre que la défiance et la colère. Aussi, en entrant à Rome, Frédéric se fit précéder par le pape, garnit de troupes la cité Léonine, et fit garder le pont voisin du château Saint-Ange, pour que rien ne troublât la cérémonie du couronnement (18 juin 1155). Mais quand le peuple et les sénateurs assemblés au Capitole eurent appris qu'on s'était passé de leur consentement, ils s'élancèrent furieux au-delà du Tibre et assiégèrent le pape au Vatican. L'Empereur rassembla à grand peine une poignée d'Allemands, et après un combat acharné tua aux Romains plus de mille hommes qui succombèrent par l'épée ou dans les eaux du Tibre. Il conduisit ensuite Adrien à Tibur, et comme les ardeurs de la canicule décimaient son armée, il remonta péniblement vers le nord, exigeant sur la route les droits du fisc, que les Italiens appelaient foderum. Spolète refusa de payer ou paya en fausse monnaie. Les Spolétains osèrent même combattre, furent mis en fuite et leur ville livrée au pillage et à l'incendie. Cet exemple pourtant n'effraya pas Vérone. Cette ville, qui possédait l'ancien privilége de ne pas donner accès aux Empereurs dans ses murs, était tenue du moins de préparer sur l'Adige un pont de bateaux. Le pont fut construit de manière à se rompre pendant le passage de l'armée. Ce projet manqua : les Allemands traversèrent sans accident : mais quand Barberousse eut licencié ses troupes faute de vivres, les corps séparés furent inquiétés de Vérone à Trente par des embuscades disposées sur la route. Othon de Wittelsbach, comte palatin de Bavière, ayant surpris une de ces bandes de pillards, les fit pendre jusqu'au dernier.

L'Italie avait témoigné, d'une manière éclatante, sa répugnance pour la domination allemande, et la guerre était déclarée entre elle et l'Empire ; mais elle ne pouvait rien sans le pape, défenseur naturel de ses intérêts ; et, jusqu'alors, l'Empereur et Id pape s'étaient entendus. La rupture ne tarda pas cependant. L'évêque de Londres ayant été maltraité sur les terres de l'Empire., en revenant de Rome, Adrien IV envoya deux cardinaux à la diète de Besançon (1156) pour demander une réparation que Frédéric oubliait d'accorder. A cette assemblée, où l'Empereur réglait en maitre les affaires de la succession de Bourgogne[10], où les ambassadeurs de l'Angleterre et du Danemark se rencontraient avec ceux de la Hongrie et de l'Italie, le cardinal Roland remit à l'Empereur, enivré de sa puissance, une lettre assez aigre qui contenait ces mots : « Nous t'avons conféré la couronne impériale, et si la chose eût été possible, ton excellence eût reçu de nous de plus grands bienfaits. » Ces deux expressions, contulimus et beneficia, employées dans la langue féodale pour désigner l'investiture des fiefs (bénéfices), choquèrent Frédéric, déjà mécontent de ce que le pape eût traité, sans son aveu, avec le roi de Sicile Guillaume. Les courtisans éclatèrent en murmures, et comme le légat s'écriait avec impatience : « Si l'Empereur ne tient pas la couronne impériale du pape, de qui la tient-il donc ? » Othon de Wittelsbach tira l'épée et voulut le tuer. Frédéric ordonna aux cardinaux de quitter Besançon sur-le-champ, et adressa à tous les princes une circulaire où il déclarait coupable de mensonge quiconque soutiendrait qu'il avait reçu la couronne impériale à titre de bénéfice. « Je suis le Christ, disait-il encore, à qui la puissance divine a confié la gloire de l'Empire et la paix de l'Église, tandis que le chef de l'Église devient une source de dissensions. »

Cette querelle de mots aurait hâté la vengeance que l'Empereur se proposait de tirer de l'Italie, si l'Allemagne n'eût réclamé tous les soins de Frédéric. L'archevêque de Mayence et Hermann, comte palatin du Rhin, troublaient, par leurs discordes, la tranquillité publique. A la diète de Worms ; tons ceux qui avaient pris part à cette querelle furent condamnés, les princes, à porter un chien sur le dos d'un comté à l'autre, les gentilshommes un escabeau, les gens de condition inférieure une roue de charrue. Seul, l'archevêque de Mayence fut dispensé à cause de son grand âge. L'évêque de Ratisbonne, élu par le clergé et le peuple, consacré par son métropolitain, avait sous-inféodé quelques fiefs de son église avant d'avoir reçu de l'Empereur les droits régaliens. Il fut cité pour rendre compte de sa conduite. Comme les villes se plaignaient des nombreux péages que les princes avaient établis qui gênaient leur commerce, Frédéric supprima tous les péages du Mein entre Bamberg et Mayence. Il dicta ensuite des lois aux États slaves. Il attaqua le duc de Pologne, Boleslas IV, qui prenait le titre de Roi et refusait de rendre hommage à l'Empire, le força à donner satisfaction, érigea la Bohème en royaume au profit de Wladislas II, moyennant le tribut payé par la Silésie et par la Pologne, enfin s'assura de la fidélité de la Hongrie.

Libre alors, il reprit ses projets sur l'Italie. Pendant qu'il rassemblait une armée à Augsbourg, il reçut du pape une députation respectueuse, qui le salua comme seigneur et empereur de Rome et du monde romain 1[11] ; les ambassadeurs lui remirent en même temps une lettre où Adrien IV expliquait, d'une façon conciliante, les expressions qui avaient blessé l'orgueil de Barberousse. Celui-ci affecta de se tenir pour satisfait ; il n'en continua pas moins ses armements, et arriva devant Brescia au printemps de l'année 1158. Il en voulait surtout aux Milanais qui avaient relevé les murs de Tortone et avaient fait la guerre au marquis de Montferrat, aux Pavesans, aux Crémonais, tous amis de l'Empire. Sur l'avis de ses légistes, il cita les Milanais à son tribunal, et comme ceux-ci envoyaient de l'argent sans comparaitre, il les déclara ennemis et vint les assiéger. Au passage de l'Addua, la cavalerie milanaise fit éprouver un échec à l'avant-garde allemande, et Frédéric reconnut bientôt les difficultés de l'entreprise. Milan était entouré d'un mur épais, d'un large fossé plein d'eau ; ses archers, ses frondeurs étaient nombreux et habiles ; un blocus était possible, non un assaut. Deux fois les Milanais jetèrent le trouble dans le camp du due de Souabe et dans celui du duc d'Autriche. Enfin Frédéric parvint à leur fermer toute issue. La famine commença à se faire sentir, et du, haut de leurs murs ils virent les Crémonais, les Pavesans brûler leurs vignes, leurs oliviers, leurs figuiers. La peste les accabla, et il fallut céder à tous les maux réunis. Ils capitulèrent sous la médiation du roi de Bohème : l'Empereur stipula la liberté de Come et de Lodi, exigea le serment de tous les citoyens, une somme d'argent, trois cents otages, et en laissant au peuple l'élection des consuls, se réserva de les confirmer. Il fit ensuite dresser son trône à quelque distance de Milan, et toute la r population défila devant lui ; l'archevêque et le clergé précédés par les croix, les nobles portant une épée nue sur la nuque, le peuple la corde au cou, tous nu-pieds et vêtus de noir. Le vainqueur força ensuite les Génois à démolir leurs murailles, à payer mille livres d'argent, et aida les Lodesans à rebâtir leur cité.

 Quand l'humiliation de Milan eut jeté la terreur dans la Lombardie, Frédéric assembla une diète à Roncaglia, entre Crémone et Plaisance (23 novembre). Là il se fit assister de quatre jurisconsultes bolonais qui, appliquant servilement les lois justiniennes, décidèrent que la volonté du prince était le droit, et que tout ce qui lui plaisait avait force de loi[12]. Dans cette grande enquête des droits royaux, nul n'osa se plaindre. Les évêques, les seigneurs, les villes rendirent les régales. Duchés, comtés, marches, consulats, monnaies, péages, ports, moulins, tout fut adjugé à l'Empereur qui obtint de plus un cens annuel à prélever sur chaque citoyen. Enfin la confirmation impériale des podestats et des consuls, imposée à Milan, fut étendue à tontes les villes. Alors une constitution solennelle régla souverainement la possession et la transmission des fiefs et des arrière-fiefs ; des dispositions spéciales prohibèrent les assemblées publiques, les alliances d'une ville à l'autre. Frédéric redoutait l'esprit communal qui avait tourné contre lui, et voulait le frapper d'impuissance en isolant les cités.

Pendant l'hiver qu'il passa à Albe, il s'occupa de l'exécution de ses ordonnances et envoya des missi dans les villes pour présider à l'élection des consuls et lever les droits du fisc. Ses agents allèrent Jusqu'à Rome, administrant la justice sur les terres du Saint-Siège, et percevant en son nom le foderum. Adrien IV perdit patience. La spoliation des évêques de Lombardie, la donation des biens de Mathilde à Welf d'Altorf, les exactions des officiers impériaux le décidèrent à écrire à Frédéric une lettre pleine de reproches. L'Empereur y répondit par des accusations violentes, et quand les légats vinrent à son camp de Bologne, dans l'octave de Pagnes (1159), lui proposer de donner satisfaction aux griefs du pape, il les repoussa fièrement, en déclarant qu'il voulait prendre au sérieux son titre d'empereur romain. En même temps, pour abaisser le pape, il autorisait ses députés à traiter avec le sénat de Rome. Adrien, retiré à Anagni, allait fulminer centre l'Empereur une sentence d'excommunication, lorsque la mort vint l'arrêter (1er septembre).

Déjà les Milanais avaient vu dans cette querelle une occasion favorable pour se révolter, et avaient insulté brutalement le chancelier Renaud et Othon de Wittelsbach, commissaires de l'Empereur. Celui-ci se promit une éclatante vengeance ; mais avant de reprendre les armes, il cita les Milanais à une seconde diète, et leur rappela leur serment : « Nous avons juré, dirent-ils ; nous n'avons pas promis de tenir ce que nous avons juré. » Frédéric les mit au ban de l'Empire, rappela ses vassaux d'Allemagne et pressa la reconstruction de Lodi, que les Milanais vinrent brûler dans une attaque de nuit. Puis, différant sa vengeance pour mieux l'assurer, il alla assiéger Crème avec les renforts que lui avaient amenés sa femme Béatrix et Henri-le-Lion. La ville située dans une forte position et bien défendues, résista flux machines e aux assauts. Les deux partis se signalèrent par des atrocités et se firent une guerre sans merci : tout prisonnier était, pendu, tout fugitif égorgé. Les Milanais, tenus en échec par les Pavesans, trouvèrent moyen de s'entendre avec les habitants de Plaisance pour faire passer des vivres aux assiégés. Crème succomba pourtant ; niais du moins ses défenseurs obtinrent la vie sauve pour eux, leurs femmes, leurs enfants, avec la permission d'emporter ce qu'ils pourraient. Vingt mille personnes sortirent ainsi, chargées de leurs effets les plus précieux, et jetant un regard désespéré sur cette patrie si chère que la flamme allait dévorer (28 janvier 1160). Frédéric, en détruisant la ville, se vanta d'avoir épargné les habitants par respect pour les lois divines et humaines.

Durant le siège de Crème un nouveau schisme avait commencé. Après la mort d'Adrien, la majorité des cardinaux ayant élu le cardinal Roland (Alexandre III), le parti impérial lui opposa le cardinal Octavien (Victor III) et l'intronisa tumultueusement. Frédéric prétendit garder la neutralité entre les deux concurrents, et de son autorité privée convoqua un concile à Pavie, pour les premiers jours de février, à l'effet de décider sur le schisme. Mais il eut soin de composer cette assemblée de prélats allemands et italiens qui lui étaient dévoués. Alexandre refusa d'y comparaître et de compromettre ainsi la légitimité de sa cause ; Victor s'y présenta, et après huit jours de débats fut reconnu en qualité de successeur de saint Pierre. Alexandre se réfugia en France sur les galères du roi de Sicile, et au concile de Tours excommunia l'Empereur et les adhérents de l'anti-pape. Frédéric, ayant le champ libre, se tourna enfin contre Milan. Le siège, long n'opiniâtre, donna lieu comme celui de Crème à de sanglantes représailles et se termina de même. Les Milanais, après avoir renouvelé l'humiliante, procession de 1158, se dispersèrent en divers lieux. Leur ville fut détruite de fond en comble ; Lodi, Pavie, Crémone aidèrent à l'envi à la démolition de ces murs déserts, et la charrue passa sur le sol où avait été Milan (1162). Ce terrible exemple épouvanta les communes lombardes. Brescia, Plaisance, Bologne s'empressèrent de se soumettre, et l'Empereur alla triompher en Allemagne.

Mais la dureté de ses agents, qui traitaient l'Italie en pays conquis, ranima dans la plupart des villes le désir de l'affranchissement, et, à la voix d'Alexandre III, Padoue, Vérone, Vicence, Trévise se confédérèrent, au mépris des constitutions impériales. L'antipape Victor venait de mourir à Lucques. Frédéric lui donna pour successeur Guy de Crème, qui prit le nom de Pascal III, et, à la diète de Wurtzbourg, les princes et les évêques furent obligés de jurer qu'ils suivraient invariablement le parti de Pascal, quand même l'Empereur viendrait à mourir avant la fin de la querelle (1165). Mais Alexandre III, rappelé par les Romains, revint siéger au Vatican ; et Pascal, hors d'état de se soutenir, invoqua le secours de son protecteur. Frédéric fit prendre les devants aux archevêques de Mayence et de Cologne qui avaient ordre de marcher sur Rome, et, descendant lui-même en Italie, se dirigea vers Ancône. Cette ville, que sa situation et son commerce rendaient importante, s'était déclarée pour l'empereur de Constantinople, Manuel Comnène, qui aspirait à la gloire d'être appelé un nouveau Justinien. Le siège traînant en longueur, Frédéric alla rejoindre ses lieutenants qui avaient défait devant Tusculum une armée de trente mille Romains, reprit Rome, s'y fit couronner de nouveau avec sa femme par l'antipape, et contraignit Alexandre à se sauver à Bénévent (1167).

Cependant l'Italie du nord s'était refermée derrière lui. Toutes les cités guelfes, envoyant leurs députés au monastère de Puntido, conclurent une ligue formidable connue sous le nom de ligue lombarde. Les Milanais dispersés, les quatre villes qui avaient donné le signal trois ans auparavant, les Crémonais, les Mantouans, Brescia, Bergame, Ferrare, Bologne, Modène, Reggio, Parme, Plaisance convinrent de relever Milan et de défendre leur liberté contre l'Empereur, sans cependant abjurer sa suzeraineté. Grâce à l'or byzantin, Milan fut rebâti en un mois, et Lodi, craignant d'être accablé, entra dans la confédération. A cette nouvelle, Frédéric, dont l'armée était désolée par la peste, songea à regagner l'Allemagne. Il traversa la Toscane, mit garnison dans quelques places et arriva à Pavie, la seule ville qui eût persévéré dans le parti gibelin. Mais il fallait franchir les Alpes, et tous les passages étaient gardés. Avec une faible escorte il erra dans le Piémont, faisant pendre de distance en distance les otages milanais. Quand il fut entré à Suze, les habitants fermèrent leurs portes et essayèrent de le prendre : il s'échappa sous un déguisement. Son départ consolida la ligue guelfe ; tous les gouverneurs impériaux furent chassés, et, pour tenir en respect le marquis de Montferrat, allié de l'Empereur, les confédérés bâtirent sur le P6 une ville neuve qu'ils appelèrent Alexandrie, du nom du pape que l'Empereur repoussait. Ce nom était encore un défi.

Les affaires d'Allemagne occupèrent Frédéric Ier plusieurs années. Il pacifia d'abord la Saxe, déchirée par les querelles de Henri-le-Lion avec ses vassaux, et décida en faveur de Henri. Il reprit la Souabe après la mort de son cousin Frédéric, fils de Conrad III, et acheta à Welf d'Altorf les biens patrimoniaux que la maison guelfe possédait dans cette province. A la diète de Bamberg (1169), il régla le partage de sa succession entre ses enfants. Son fils alité, Henri, alors âgé de cinq ans, fut reconnu roi des Romains et couronné à Aix-la-Chapelle ; Frédéric, - le second, eut la Souabe et l'Alsace ; Othon, la Franche-Comté et le vicariat de la Bourgogne occidentale ; Conrad, la Franconie. Pascal étant mort, Frédéric éleva un troisième antipape, Jean, abbé de Strum (Callixte III) ; et comme les évêques de Salzbourg et de Passau s'étaient rattachés à Alexandre, il les chassa de leurs siéges ; puis il fit déclarer la guerre à l'Italie. Retenu par les troubles de la Bohème et de la Hongrie, il confia une armée au belliqueux Christian, archevêque de Mayence. Celui-ci, traversant la Lombardie, arriva en Toscane, sema la désunion entre les villes, fit la guerre aux Florentins avec l'aide de Sienne, de Pistoie et de Lucques, leva des troupes dans l'Ombrie et la Romagne et vint assiéger Ancône (1173). Quoique les Vénitiens eussent accédé à la ligue lombarde, leur rivalité commerciale l'emporta, et ils fournirent contre Ancône une flotte à Christian. Les environs furent ravagés, et les habitants, bloqués par terre et par mer, manquèrent bientôt de vivres. En vain ils brûlèrent les machines des assiégeants ; en vain ils offrirent de l'argent à l'archevêque pour qu'il se retirât. Réduits au désespoir, ils mangèrent des cuirs, des herbes sauvages, des orties de mer. Les femmes donnèrent l'exemple de l'intrépidité. Une d'elles voyant un soldat abattu par la faim, lui fit partager le lait dont elle nourrissait son enfant[13]. Une armée guelfe arriva après de longs retards, et Ancône fut délivrée.

Alors Frédéric fit en personne une quatrième tentative (1174). Il commença par brûler Sue pour venger son affront ; il soumit Asti, Tortone et Crémone ; puis, avec l'aide des Pavesans et du marquis de Montferrat, il attaqua Alexandrie. A la vue de cette place qui au lieu de murs n'avait que des remparts de boue et de paille, les Gibelins lui donnèrent un surnom dédaigneux, Della Paglia ; mais ils furent repoussés avec perte dans un premier assaut ; les mineurs, que Frédéric espérait introduire dans la ville à la faveur d'une trêve, furent exterminés ; et la ligue lombarde ayant amené des forces, supérieures, l'Empereur mit le feu à son camp et se retira à Pavie. Alors les négociations commencèrent. L'Empereur réservant les droits de l'Empire et les confédérés objectant leur dévouement à l'Église romaine, on proposa des arbitres. Les légats d'Alexandre III furent entendus ; mais rien ne fut décidé, et il fallut de nouveau recourir aux armes. Un événement imprévu hâta le dénouement. Les deux partis ayant licencié leurs troupes pendant les négociations, Henri-le-Lion était retourné en Allemagne. Irrité de ce que Frédéric ne voulait pas abandonner Gozlar, ville impériale de la Saxe, il refusa de lui amener ses vassaux. Les suites de ce refus étaient si funestes, que Barberousse s'abaissa jusqu'à plier le genou devant l'orgueilleux guelfe sans pouvoir le fléchir. Il ramassa pourtant quelques troupes et vint camper à Lignano, à trois lieues de Milan (1176). Les Milanais sortirent en bon ordre avec leur caroccio, char de bataille, surmonté de la croix et du drapeau national. Leur cavalerie décida la victoire des confédérés. Une foule d'Allemands périrent dans le Tésin. Barberousse eut trois chevaux tués sous lui, et le bruit de sa mort courut jusqu'ed Allemagne.

En ce jour Frédéric perdait le fruit de vingt ans d'efforts. Il ne songea plus qu'à traiter, et envoya des députés au pape Alexandre pour établir les bases de la pacification. Le pontife se rendit à Venise sur les galères du roi de Sicile, et l'Empereur de son côté vint à Chiogga, où eut lieu l'échange des ratifications. Après avoir renoncé solennellement au schisme et avoir été relevé de l'excommunication, l'Empereur fut conduit par le doge à l'église de Saint-Marc où il baisa les pieds du pape ; et quelques jours après il jura d'observer fidèlement le traité (1er août 1177). Ce traité portait en substance qu'il y aurait paix perpétuelle entre l'Empereur et le pape, trêve de quinze ans entre l'Empereur et le roi de Sicile, trêve de six ans entre l'Empereur et les villes lombardes, et que dans l'intervalle on travaillerait à terminer à l'amiable tous les différends. Alexandre III renonça pour quinze ans aux biens de Mathilde et pardonna à l'antipape[14].

Cette trêve de Venise fut un échec irréparable pour la puissance impériale en Italie. Du moins Frédéric se vengea sur Henri-le-Lion, trop puissant pour n'avoir pas beaucoup d'envieux, trop violent pour n'avoir pas beaucoup d'ennemis. Dès qu'on le vit en disgrâce, les accusations s'élevèrent : cité successivement à trois diètes, Henri s'abstint d'y paraître, et celle de Wurtzbourg le déclara déchu de tous ses fiefs (1180). Cette riche proie fut donnée en pâture à toutes les ambitions. La Styrie, la Carinthie, la Carniole, le Tyrol, furent détachés de la Bavière aussi bien que les évêchés de la même province. La ville de Ratisbonne, qui avait été la résidence des anciens ducs, fut déclarée immédiate. Ainsi réduite, la Bavière fut conférée à Othon de Wittelsbach, dont la famille acquit aussi vers 1215 le palatinat du Rhin. Quant au duché de Saxe, qui sous les Guelfes embrassait la plus grande partie de l'Allemagne du Nord, il changea entièrement de face. Bernard d'Aschersleben, fils cadet d'Albert-l'Ours, margrave de Brandebourg, en fut investi ; « mais il était trop faible pour soutenir le haut rang auquel il venait d'être élevé. Il en résulta que la qualification de duché de Saxe fut restreinte, sous les descendants de ce prince, à un district peu considérable situé sur les deux rives de l'Elbe (cercle électoral de Saxe). Les princes de Poméranie et de Mecklembourg[15], les comtes de Holstein et ceux de Westphalie, la ville de Lubeck, profitèrent de l'événement pour se soustraire à l'autorité du nouveau duc de Saxe et pour se rendre immédiats[16]. » Les archevêchés de Brême et de Magdebourg, les évêchés de Munster, Hildesheim, Halberstadt et cinq autres furent également immédiatisés. Une portion de la Westphalie et de l'Angrie, érigée en duché, récompensa les services de l'archevêque de Mayence. Enfin le landgrave de Thuringe obtint en fief impérial la dignité de comte palatin de Saxe. Henri-le-Lion essaya sans succès de protester par la voie des armes. La maison guelfe, dont l'autorité s'étendait jadis depuis l'Adriatique jusqu'à la Baltique et à la mer du Nord, ne conserva que les allodiaux qu'elle possédait dans la Basse-Saxe (Brunswick et Hanovre)[17].

Pendant que les souverains se multipliaient en Allemagne, Alexandre III donnait plus de force au pouvoir pontifical, en prévenant les élections des antipapes. Il fit décider que désormais celui des cardinaux qui obtiendrait les deux tiers des suffrages[18] serait le pontife légitime, et qu'aucun juge étranger ne pourrait décider dans une élection contestée. Sous son successeur, Lucius III, la trêve de Venise fut changée en une paix définitive à la diète de Constance (1183). Les villes lombardes obtinrent le droit de se confédérer pour la défense de leurs libertés ; elles furent maintenues dans le gouvernement qu'elles avaient adopté, ainsi que dans l'exercice des droits régaliens qu'elles avaient acquis par l'usage ou par la prescription. L'Empereur se réserva l'investiture des consuls, le serment de fidélité qui se renouvellerait tous les dix ans, le foderum, mais à la condition d'une courte résidence, et les appels dans les causes civiles dont l'objet surpasserait la valeur de vingt-cinq livres, impériales.

Frédéric songea à rétablir l'éclat de sa couronne par une utile alliance avec le roi de Sicile : le mariage de son fils Henri avec Constance, fille posthume du roi Roger, assurait au jeune prince la succession éventuelle du royaume de Naples. Mais Lucius s'effraya ; il entrava la négociation, et forcé de quitter Rome toujours remuante, il vint à Vérone réclamer de Frédéric les allodiaux de la grande comtesse. Le mariage eut lieu cependant. Après la mort de Lucius, Henri épousa Constance à Milan, au commencement de l'année 1186, et fut couronné en grande pompe roi d'Italie dans cette même ville que son père avait rasée au niveau du sol. Urbain III éleva les mêmes réclamations que Lucius ; il menaça d'excommunier l'Empereur, présenta à Frédéric vieillissant la croisade comme aile expiation et le tint éloigné de l'Italie. Les trois dernières années du règne de Barberousse s'écoulèrent dans les préparatifs de cette expédition lointaine où il devait trouver une mort obscure, après une vie si glorieuse (1187-1190).

La paix semblait rétablie entre l'Italie et l'Allemagne. Mais les deux partis comptaient leurs forces pour se préparer à de nouvelles luttes. Tandis que l'Empereur donnait le titre' d'amies aux villes de Pavie, Crémone, Come, Tortone, Asti, Gênes, Albe, Alexandrie, la confédération Guelfe se constituait fortement. A la fin du douzième siècle elle se composait de dix-sept villes, Milan, Novare, Verceil Lodi, Brescia, Bergame, Mantoue, Vérone Vicence, Padoue, Trévise, Bologne, Faenza, Reggio, Modène, Parme et Plaisance. Pour prévenir les factions l'usage s'établit alors parmi ces républiques de choisir dans une ville étrangère, mais alliées un magistrat impartial de famille noble et d'un caractère irréprochable, à qui l'on déléguait, pour un intervalle déterminé, le gouvernement dans la paix et dans la guerre. On le nommait podestat[19], et il choisissait plusieurs chevaliers ou jurisconsultes qui l'aidaient à la guerre et dans l'administration de la justice. Milan agit ainsi en se donnant un podestat, et en ne laissant aux douze consuls que la nomination aux charges et l'administration des finances. Ces consuls furent choisis parmi les nobles et élus par les artisans. L'archevêque conserva le droit de battre monnaie, et de percevoir les droits d'entrée et de sortie. A Bologne, il y eut aussi un podestat, des consuls, et trois conseils dont les membres étaient nommés par quarante électeurs pris dans les quatre tribus. Presque tontes les villes eurent une constitution analogue, et, en 1190, Gênes se donna aussi un podestat étranger. Venise seule resta en dehors de ce mouvement démocratique, et tendit de plus en plus à cette oligarchie à la fois si odieuse et si puissante[20].

A la même époque, Rome régularisa son gouvernement. Par une sage transaction, Clément III recouvra la basilique de Saint-Pierre, les églises et tous les droits régaliens, les deux tiers du produit de la monnaie. Les Romains abolirent la dignité de patrice, et les sénateurs s'engagèrent à jurer fidélité au pape comme au successeur de saint Pierre et de Constantin (1188)[21]. Ces sénateurs annuels, au nombre de cinquante-six, étaient nommés par deux cent quatre-vingts électeurs (dix par quartier). Mais bientôt Rome eut à souffrir d'une anarchie que ne pouvait tempérer l'autorité restreinte de son pasteur spirituel, et, à l'imitation des communes lombardes, elle adopta l'usage d'appeler un podestat étranger qui retint exclusivement le pouvoir et le titre de sénateur.

 

 

 



[1] C'est dans ce sens qu'on doit interpréter les vers fameux écrits sur le tableau qui représentait le sacre de Lothaire :

Rex venit ante fores, farcins prias urbis honores,

Post homo fit papœ, sumit quo dante coronam.

Lothaire étant mort, Innocent investit le due de Bavière des mêmes fiefs moyennant une redevance annuelle de cent marcs d'argent.

[2] Gens insueta paci, tumultui assueta, gens immitis et intractabilis, neque adhuc subdi nescia nisi cum non valet resistere... invisi terrœ et cœlo... (BERNARD, oper. de considerat., lib. II, cap. 2.) Le saint écrit ici à Eugène III, son disciple, et on comprend les couleurs dont il charge son tableau.

[3] GUNTHER, Ligurin. Carm. ap. Murator. script. rer. ital., t. VI.

[4] OTH. FREYSING, de Gest. Freder Prim., lib. I, cap. 28. (ap. Murator. script., VI.)

[5] Voyez sur la naissance, le progrès et le gouvernement de ces républiques, les travaux de MURATORI (Antiq. ital., t. IV, diss. 45-52, et Annal. d'Ital., t. VIII, IX, X).

[6] Voyez pour la part que prit Frédéric dans les troubles du royaume de Naples, le chapitre suivant.

[7] GUNTHER, Ligur. Carm., lib. III.

[8] GUNTHER, Ligur. Carm., lib. III.

Ne a stolida plebe corpus ejus venerationi haberetur, dit aussi OHON DE FREYSING.

[9] Voyez OTH. DE FREYSING, de Gest Fred., lib. II, cap. 28. Cet historien, né du second mariage d'Agnès de Franconie, se trouvait le frère utérin de Conrad III et l'oncle de Frédéric Barberousse ; et il a écrit tous ces détails d'après les mémoires mêmes de ce prince.

[10] Berthold IV, fils de Conrad de Zaringue, était en guerre avec Béatrix, unique héritière de Renaud, comte de Bourgogne (Franche-Comté). Frédéric Barberousse, qui avait épousé Béatrix, dédommagea Berthold en lui donnant le protectorat des évêchés de Genève, de Lausanne et de Sion ; mais les évêques de ces trois villes refusèrent constamment de s'y soumettre. Frédéric fit revivre les droits de l'Empire sur le royaume entier de Bourgogne. Les archevêques, évêques et comtes de ce royaume lui firent hommage, et après la démission de Berthold, il nomma l'archevêque de Lyon vicaire-général de Bourgogne. En 1178, il se fit même couronner roi à Arles et donna l'investiture de la Provence à Raymond-Bérenger. (Voyez pour les Zaringues de la Suisse, t. I.)

[11] RADEVICI FRISING, Append. ad OTHON., lib. I, cap. 22.

[12] RADEVICI FRISING, Append. ad OTHON., lib. II, cap. 4.

[13] BONCOMPAGNI, Obsid. Ancon. cap. XXIV, ap. Muratori, script., t. VI.

[14] C'est à cette époque qu'on attribue la donation faite par Alexandre III aux Vénitiens de la seigneurie de la mer Adriatique. Si l'on en croit André Dandolo, il aurait alors remis au doge Sébastien Zani un anneau comme symbole de son union avec la mer. De là l'usage annuel du mariage avec l'Adriatique.

[15] Les deux frères Bogislas et Casimir furent déclarés ducs de Poméranie et princes d'Empire en 1181. On rapporte l'immédiateté des souverains du Mecklembourg à Pribislas II mort la même année. Il était fils de Niklot, prince des Obotrites et tige de toute la maison de Mecklembourg, la seule des maisons d'Empire qui soit encore d'origine slavonne. Ces princes n'eurent la dignité ducale qu'en 1348.

[16] KOCH, Tabl. des révol., Périod. IV, p. 233.

[17] En 1235, l'empereur Frédéric II convertit ces allodiaux en fief immédiat avec le titre de duché en faveur d'Othon l'Enfant, petit-fils de Henri-le-Lion et nouveau fondateur de la maison de Brunswick, d'où descend la maison régnante d'Angleterre.

[18] Le droit de suffrage fut alors réservé exclusivement aux cardinaux ; mais si Alexandre empêcha les schismes en abolissant les élections tumultueuses du clergé et du peuple, la nécessité d'obtenir les deux tiers des voix entraîna ces longues vacances dont l'Église eut à souffrir jusqu'à l'institution du conclave par Grégoire X (1274).

[19] Par le traité signé entre ce gouverneur et la république qui l'appelait, on réglait scrupuleusement leurs devoirs réciproques, ainsi que la durée du pouvoir et la quotité du salaire de ce magistrat étranger. Les citoyens juraient de lui obéir, et il jurait de son côté d'unir l'impartialité au patriotisme. L'entretien de sa maison était à ses frais. Ni sa femme, ni son fils, ni son frère n'avaient la permission de l'accompagner ; durant l'exercice de ses fonctions, il n'avait le droit ni d'acheter une terre ni de contracter uni alliance, et il ne pouvait retourner avec honneur dans sa ville natale, sans avoir satisfait aux plaintes qu'on avait pu élever contre lui.

[20] Voyez le chapitre XLVIII.

[21] Voyez MURATORI, Antiq. Italic., t. III ; Dissert. 42.