HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

QUATRIÈME PÉRIODE. — DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES JUSQU'AU PONTIFICAT DE BONIFACE VIII (1074-1294)

 

CHAPITRE XXXIX. — LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'EMPIRE. - QUERELLE DES INVESTITURES. - GRÉGOIRE VII (1074-1085).

 

 

État de l'Église. — Caractère et influence d'Hildebrand. — Adalbert s'empare du pouvoir en Allemagne. — Querelle entre l'abbé de Fulde et l'évêque de Hildesheim. Trafic des abbayes. — Disgrâce d'Adalbert. — Concile de Mantoue. — Tyrannie de Henri IV. — Il échoue dans sa demande de divorce. — Proscription d'Othon de Nordheim. — Oppression des Saxons. — Intervention d'Alexandre II. — Dimes de Thuringe. — Avènement de Grégoire VII. — Guerre de Saxe. — Paix de Gozlar. — Soumission des Saxons. — Affaire du célibat des prêtres. — La simonie est condamnée. — Soumission de Henri IV. — Deuxième concile de Rome. — Commencement de la Querelle des Investitures. — Conciliabule de Worms. — Déposition de Henri IV. — Révolte générale. — Henri se fait absoudre à Canossa. — Il ne tient pas sa promesse. — Élection de Rodolphe. — Hésitations du pape. —Il se déclare enfin pour Rodolphe qui est tué. — Henri passe en Italie. — Siège et prise de Rome. — Il se fait couronner empereur. — Grégoire VII délivré par Robert Guiscard. — Affaires d'Allemagne. — Mort de Grégoire. — Coup-d'œil sur sa politique à l'égard du clergé et du pouvoir temporel.

 

La féodalité, en détruisant l'empire carlovingien et en le démembrant à son profit, avait attaché la souveraineté politique à la Propriété du sol et établi en principe qu'il n'y avait point de terre sans seigneur, ni de seigneur sans terre. L'Église était admise, il est vrai, à posséder, mais elle ne possédait qu'à la manière féodale. Les évêques, les abbés avaient un suzerain et des vassaux tenus comme ceux des laïques au service militaire : à titre de feudataires, ils recevaient l'investiture pour le temporel ; quant au spirituel, ils échappaient à la loi commune par le principe salutaire de l'élection. Mais la violences seule règle de la société féodale, troublait souvent l'Église dans la possession de ses domaines ; et lorsque la force était impuissante pour repousser la force, les laïques s'emparaient des dignités ecclésiastiques, parce que ces dignités donnaient la richesse et avec la richesse la puissance. Le succès de ces usurpations criminelles eut pour, résultat funeste d'exciter, la cupidité des prélats eux-mêmes. La simonie se glissa dans l'Église, et avec elle les scandales et les mœurs corrompues. Les prêtres prirent des femmes ou des concubines, et pourvurent par tous les moyens les enfants nés de ces unions illégitimes. L'argent dispensa d'avoir de l'instruction et des lumières. L'ignorance féodale envahit l'Église, seul dépôt de la science et de la civilisation. La grossièreté du clergé saxon avant la conquête de l'Angleterre par les Normands était devenue proverbiale. En France une foule d'évêchés et d'abbayes étaient occupés par des simoniaques. En Italie, deux chapelains du duc de Toscane, Godefroi, déclaraient hardiment qu'on pouvait acheter les évêchés sans simonie, pourvu qu'on ne donnât rien pour la consécration. D'autres allaient plus loin et affirmaient qu'il était permis d'acheter même l'ordination. En Allemagne surtout le désordre était au comble. « L'Église devenait héréditaire comme toute autre seigneurie, dit un écrivain moderne ; désormais plus d'élection libre, plus de force ni de gloire, et aussi plus de charité ; le bien des églises, jusque-là le bien des pauvres, n'était plus que la propriété d'un homme ; le dévouement au genre humain cédait la place à l'égoïsme de la famille. »

C'était entre l'Empereur et le pape que le débat devait s'ouvrir : l'un représentant de la féodalité et l'autre de l'Église. Mais les papes avaient les mains liées par la suprématie que les Césars d'Allemagne exerçaient sur eux[1]. Briser cette dépendance et réformer les abus qu'elle entretenait, tel fut le but constant du fameux Hildebrand. Fils d'un simple charpentier de Soana en Toscane, ou, selon d'autres, issu d'une noble famille romaine, Hildebrand avait été élevé sous les yeux de Laurent, archevêque d'Amalfi. Il entra de bonne heure à l'abbaye de Cluny et vint plusieurs fois à Rome pour les affaires de son ordre. Léon IX distingua son mérite et subit l'irrésistible influence de ses vertus et de son génie. Hildebrand en effet cachait dans un corps petit et chétif une âme intrépide et un esprit pénétrant. Ses mœurs étaient austères et sa vie irréprochable ; mais cette rigueur même lui donnait quelque chose d'âpre et d'emporté ; ses résolutions étaient promptes et violentes, et son caractère devint plus impérieux encore par un long exercice du pouvoir ; car il dirigea réellement l'Église sous cinq papes successifs avant d'arriver lui-même au souverain pontificat. Par ses conseils, Léon IX, dans deux conciles à Rome, déposa quelques évêques convaincus de simonie et quatre autres au concile de Reims en 1049. Sous Victor II, Hildebrand présida à titre de légat les synodes de Lyon et de Tours (1055), et frappa énergiquement les simoniaques. Après Étienne X, Il fit nommer Nicolas II et porta dès lors un coup indirect à l'autorité impériale. Dans le premier concile tenu par le nouveau pape à Rome en 1059, il fit rendre un décret qui, en réservant principalement aux cardinaux l'élection des pontifes, faisait passer pour un privilége personnel, émané de la cour de Rome, la prérogative dont l'empereur jouissait dans cette élection en vertu des droits de sa couronne[2]. Ce fut aussi Hildebrand qui engagea Nicolas II à traiter avec Robert Guiscard et à se faire du héros normand un vassal, un allié et au besoin un protecteur. Après la mort de Nicolas, les Romains envoyèrent au jeune roi d'Allemagne Henri IV la couronne et les ornements du patriciat, en lui demandant de désigner un pape. A la diète de Bâle, l'évêque de Parme fut nommé par le crédit du chancelier Guibert, principal ministre de l'impératrice Agnès de Poitou. Mais Hildebrand s'indigna ; il fit élire l'évêque de Lucques sous le nom d'Alexandre II, et le soutint avec l'aide du duc de Lorraine et des Normands. Bientôt la victoire lui testa, quand l'impératrice dépouillée de la régence par l'archevêque de Cologne, fut venue se jeter aux pieds d'Alexandre, et que le cardinal Pierre Damiens eut fait approuver en Allemagne le choix d'Hildebrand.

Agnès de Poitou, investie de la régence en vertu des dernières volontés de Henri III (1056), avait espéré se fortifier contre l'aristocratie allemande en créant elle-même de grands feudataires qui tournèrent bientôt contre elle : elle donna, à titre héréditaire, le duché de Souabe à Rodolphe de Rheinfelden son gendre, le duché de Carinthie avec la Marche de Vérone à Berthold de Zaringue, et disposa du duché de Bavière, que son mari lui avait donné, en faveur d'Othon comte de Nordheim. Mais le nouveau duc de Bavière s'entendit avec Hannon archevêque de Cologne, pour enlever à Agnès la tutelle de son fils. Hannon fit décider que l'évêque dans le diocèse duquel le roi résiderait, aurait la principale direction des affaires (1062). L'archevêque de Brême Adalbert fut chargé de l'éducation du jeune prince, et s'appliqua à flatter les passions de son élève, espérant le dominer plus facilement. Il lui fit faire ses premières armes, en le menant en Hongrie au secours du roi Salomon, contre Geysa son compétiteur, et bientôt après le fit déclarer majeur pour agir plus efficacement en son nom.

Un trait pourra nous peindre les mœurs violentes de l'époque. En 1063, pendant que le roi célébrait à Gozlar les fêtes de Noël, une grande dispute s'éleva entre l'abbé de Fulde et l'évêque de Hildesheim au sujet de la préséance. Les camériers des deux prélats étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque le duc de Bavière interposa son autorité. Mais la querelle ne fut que suspendue et éclata plus vivement à la Pentecôte suivante. Cette fois l'évêque prit ses mesures et fit cacher derrière l'autel le comte Ecbert avec plusieurs hommes d'armes. Dès que la discussion recommença, Ecbert s'élança sur les gens de l'abbé de Fulde. Un combat acharné s'engagea dans l'église même sans que la présence du souverain pût arrêter ces furieux. L'évêque montant à une place élevée animait ses champions, qui chassèrent enfin leurs adversaires et fermèrent les portes du sanctuaire. On se battit encore sur le parvis, et la nuit seule mit fin à la lutte. L'injustice acheva de décider ce procès déjà tranché par le glaive. L'évêque et le comte furent absous par le conseil du roi ; mais l'abbé fut condamné à payer une somme énorme et épuisa pour se racheter les richesses de son monastère[3].

Si le temple d'un Dieu de paix était arrosé de sang, il était encore plus souillé par la simonie. Adalbert et un jeune homme appelé Warner, qui plaisait au roi, trafiquaient effrontément des églises et s'attaquaient surtout aux abbés. « Ce sont, disaient-ils, les fermiers du fisc. » Adalbert distribua plusieurs abbayes aux archevêques de Mayence et de Cologne, aux ducs de Bavière et de Souabe, avant de s'en adjuger à lui-même. Il voulait prévenir leur résistance en leur donnant part au butin. Mais ses projets sur le monastère de Corbie échouèrent, et il ne recueillit que la honte d'une imposture bientôt démentie. A Laur, ses messagers furent mal accueillis. L'abbé de ce lieu cacha ses trésors et se prépara à repousser par la force les satellites de l'archevêque. Warner, non moins avide, se fit donner le monastère de Kirchberg, et comme les religieux avaient recours contre lui aux prières et aux jeûnes, il se vanta de les avoir rappelés ainsi à l'austérité de leur règle.

Mais la vente des dignités ecclésiastiques ne suffisait pas à remplir un trésor épuisé sans cesse par les prodigalités du roi. Adalbert imagina de le mener en Saxe et de le faire vivre lui et sa cour aux dépens des Saxons. Henri n'avait point de domaines dans cette province, et il exigea des provisions et des présents en vertu des coutumes féodales. Aussi les Saxons se lassèrent d'un séjour prolongé et ruineux, et refusèrent de rien fournir à moins qu'on ne les payât. La diète de Tribur entendit leurs plaintes. Les archevêques de Mayence et de Cologne, qui dominaient dans l'assemblée, contraignirent l'empereur à éloigner Adalbert, sous peine d'être déposé, et prirent en main la direction des affaires (1066).

Cependant en Italie, l'évêque de Parme, Cadalous, soutenait par l'argent et par les intrigues ses prétentions à la papauté. Godefroi, duc de Lorraine et de Toscane, après s'être montré le plus ardent défenseur d'Alexandre II, se renfermait dans une neutralité suspecte, et le conseil impérial se montrait disposé à revenir sur la décision de la diète d'Os-bore, qui avait condamné la nomination de Cadalous. L'archevêque de Cologne partit pour Rome, afin de défendre les droits de l'Empire, et de décider Alexandre à convoquer un concile qui prononçât sur cette importante affaire. Hildebrand répondit en montrant le décret de Nicolas II, et acheva de gagner la cause d'Alexandre au concile de Mantoue. Tous les évêques de Lombardie se réconcilièrent avec le pape légitime. Cadalous, unanimement condamné, termina ses jours dans une impuissante obscurité.

L'Église romaine était délivrée du schisme ; mais la simonie continuait à peser sur l'Allemagne. Henri, de sa propre autorité, vendait l'évêché de Bamberg, nommait un archevêque de Trèves, donnait l'abbaye de Richenau, moyennant mille livres d'argent, à un moine indigne qui avait fait fortune par l'usure. Il est vrai que quelquefois le clergé et le peuple réclamaient leur ancien droit d'élection. On vit l'intendant de l'église de Trèves jeter dans un précipice le prélat simoniaque nommé par le roi, et faire élire dans les formes usitées un nouvel archevêque. L'avoué du monastère de Richenau s'opposa par la force à l'installation du moine usurier. Mais ces tentatives isolées ne pouvaient prévaloir contre la corruption générale. Henri IV marchait à grands pas dans la voie du despotisme, et l'agrandissement de son pouvoir était aussi redoutable à la liberté des peuples qu'à l'indépendance de l'Église.

Le portrait que les historiens des deux partis nous ont laissé du caractère de ce prince se ressent de la passion qui les inspirait. Sans lui reconnaître toutes les qualités, ni lui attribuer tous les vices, on ne peut nier son activité, sa fermeté dans les disgrâces, sa valeur et même sa générosité naturelle. Mais une éducation funeste avait permis à ses passions de se développer sans frein. Il considérait ses droits et son pouvoir au point de vue de la loi romaine. Toute opposition à son autorité était à ses yeux un crime de lèse-majesté contre le successeur des Césars. Son amour pour le luxe et les plaisirs était extrême et ses mœurs licencieuses. Après avoir épousé, en 1066, Berthe, de l'illustre famille des marquis d'Ivrée, il la répudia pour vivre avec des concubines. Son aversion même alla si loin qu'il essaya de la faire tomber dans un piège tendu à son honneur, afin d'obtenir plus aisément le divorce. Frustré dans cet espoir, il s'entendit avec l'archevêque de Mayence, qui réclamait les dîmes de la Thuringe, malgré les privilèges des Thuringiens et les menaces du pape (1069). L'archevêque, en échange, lui promit son appui pour le divorce. Mais la diète de Worms évita de se prononcer, et renvoya l'affaire au prochain concile de Mayence. Dans l'intervalle, les Thuringiens prirent les armes pour résister aux injustes exigences de l'archevêque, s'unirent par un serment solennel et pillèrent les possessions du prélat. Henri agit mollement pour ne pas irriter le pape, dont il avait besoin ; le légat Pierre Damiens n'en fut pas moins inflexible. Au nom du pontife de Rome, il déclara que le divorce sollicité par le roi était un crime indigne d'un prince et d'un chrétien, et que s'il ne se rendait pas aux conseils de la raison, le pape aurait recours à la loi canonique, et refuserait de consacrer empereur[4] un homme, dont l'exemple pernicieux enseignait à trahir la foi et la justice. Sa vigoureuse éloquence entraîna l'assemblée qui rejeta la demande du roi.

Repoussé de ce côté, Henri retomba sur les Saxons. Il congédia l'archevêque de Cologne et rappela Adalbert. Il fixa sa résidence à Gozlar, fit construire des châteaux-forts en Saxe et en Thuringe, et força les habitants à y travailler par corvées. Une ligue puissante se forma coutre lui. Magnus fils du duc de Saxe, Othon de Nordheim duc de Bavière, et le margrave de Thuringe levèrent des troupes ; mais n'agissant pas de concert, ils furent accablés isolément. Magnus et le margrave de Thuringe furent jetés dans les fers. Othon de Nordheim, accusé par un misérable d'avoir conspiré contre la vie du roi, fut déclaré coupable de lèse-majesté et mis au ban de l'Empire. Son duché fut vendu à sou gendre, Welf, fils d'Azzo marquis d'Est, et ses terres livrées comme une proie aux amis du roi. Henri lui-même vint couronner cette œuvre de destruction, et força Othon à une résolution désespérée. Le proscrit rassemble trois mille hommes d'élite, se jette en Thuringe, brûle les métairies du fisc royal, et se fait jour à travers l'armée ennemie. Puis congédiant ses vassaux, il se retire dans la Saxe ultérieure et soutient quelque temps une guerre de partisans, vivant de rapines au fond des bois (1071).

Après avoir consommé la ruine d'Othon de Nordheim, et avoir dépossédé Berthold de Zaringue, Henri retourna contre les Saxons, augmenta les impôts, construisit de nouvelles forteresses, et y mit des garnisons qui avaient ordre de ravager les campagnes avec promesse de l'impunité. Ordulphe, duc de Saxe, venait de mourir. Henri, qui tenait en prison son Cils Magnus, déclara qu'il n'aurait la liberté qu'en renonçant au duché, son héritage ; et de plus, il confisqua au profit de la couronne les biens allodiaux de la maison de Billung.

Les Saxons, avant de recourir une seconde fois à la révolte ouverte qui leur avait mal réussi, préférèrent s'adresser au pape, dans lequel ils voyaient un protecteur naturel coutre l'oppression. Déjà Alexandre avait déposé, malgré le roi, un évêque de Constance nommé par Henri IV. Lorsque l'archevêque de Cologne et l'évêque de Bamberg arrivèrent à Rome, pour la levée des deniers qui étaient dus chaque année aux rois d'Allemagne, le pape, dirigé par Hildebrand, commença par leur reprocher d'avoir vendu les ordres sacrés, ou d'avoir communiqué avec les acheteurs. Puis, attaquant le roi lui-même dans un consistoire où assistaient les députés saxons, il cita Henri à comparaître devant lui pour se justifier des crimes dont il était accusé[5]. Cette démarche hardie, qui faisait prévoir les querelles futures, resta pour le moment sans effet. Henri dédaigna la sommation du pape, et la mort d'Alexandre II, arrivée au mois d'avril de cette même année 1078, le confirma dans ses projets tyranniques.

Un mois avant la mort du pontife, un concile avait été convoqué à Erfurth par l'archevêque de Mayence, au sujet des dîmes de Thuringe (10 mars). L'archevêque y vint avec un troupeau de rhéteurs, le roi avec une armée. Les abbés de Fulde et de Hersfeld, défenseurs des Thuringiens, demandèrent qu'au moins l'archevêque se contentât d'un quart et laissât les trois autres portions aux églises, à qui elles étaient assignées par l'usage et les canons. L'archevêque insista, et comme les Thuringiens se disposaient à en appeler à Rome, Henri IV déclara avec serment qu'il punirait de mort quiconque oserait le faire. « Alors l'abbé d'Hersfeld céda, et convint que dans ses dix églises qui avaient droit à la dîme, l'abbé prendrait deux parts, l'archevêque une troisième, et que dans les autres églises le partage se ferait par moitié entre l'archevêque et l'abbé. Celui-ci, dompté enfin, les Thuringiens désespérèrent et promirent de payer. L'abbé de Fulde voulut résister ; mais le roi le menaçant et lui interdisant le retour à son abbaye, il consentit. Le roi, sachant bien que tout cela ne plairait pas au pontife romain, finit en menaçant les abbés de sa colère si par eux-mêmes, par envoyés, ou par quelque autre moyen, ils accusaient le synode auprès du siège apostolique[6]. »

Mais Hildebrand allait y monter pour raffermir l'Église ébranlée dans sa base. Le jour même où l'on portait à Saint-Jean-de-Latran le corps d'Alexandre, tout le peuple, soudainement inspiré, se mit à crier que saint Pierre faisait Hildebrand pape. On l'enleva malgré sa résistance, on le revêtit des habits pontificaux, on le plaça sur la chaire épiscopale, après que les cardinaux eurent approuvé son élection par un acte authentique (22 avril). Mais cette approbation ne suffisait pas ; il fallait aussi celle de l'Empereur, aux termes mêmes du décret rendu à Horne sous Nicolas II. Aussi, pour ne laisser aucun prétexte au schisme, Hildebrand refusa d'être consacré jusqu'à ce que la décision du roi fût connue. Il écrivit même à Henri pour le supplier de ne point ratifier son élection, protestant qu'elle avait eu lieu contre son gré. L'Empereur, cédant aux clameurs des évêques allemands qui avaient appris à connaître l'inflexibilité du nouveau pape, et redoutant pour lui-même une sévérité qu'Hildebrand ne dissimulait pas[7], suspendit sa décision et fit partir un commissaire impérial chargé de demander compte aux Romains de leur élection tumultueuse. Hildebrand, qui s'était retiré à Albano pour échapper à l'enthousiasme populaire, gagna l'envoyé de Henri par sa soumission et la modération de son langage. L'Empereur se décida à confirmer l'élection, et l'évêque de Verceil, sou chancelier en Italie, assista de sa part à la cérémonie du couronnement. Hildebrand fut intronisé sous le nom de Grégoire VII.

La guerre de Saxe éclata au moment même où l'adversaire de Henri ceignait la tiare. L'Empereur, ayant appelé les grands de Saxe pour délibérer avec eux sur leurs affaires, les fit attendre tout le jour dans le vestibule de son palais. Le soir venu, il sortit sans leur donner audience. Cet outrage combla la mesure. Les princes confédérés levèrent soixante mille hommes, et, avant d'engager la lutte, publièrent un manifeste où ils exigeaient que Henri licenciât ses troupes ou les envoyât contre les Slaves ; qu'il démolit ses châteaux ; qu'il rendit à Othon de Nordheim son duché, et à Magnus la liberté ; qu'il cessât ses longues résidences en Saxe ; qu'il chassât ses conseillers et se réconciliât avec sa femme. Henri rejette ces ordres avec mépris. Aussitôt l'armée ennemie, commandée par Othon de Nordheim, marche sur Gozlar. Assiégé dans cette ville avec peu de monde, Henri se réfugie à Hartzbourg, gagne du temps en entamant des négociations trompeuses, passe dans la Hesse et sollicite vainement des secours de cette province. Les Saxons fortifient leur cause par l'alliance des Thuringiens, démolissent les châteaux élevés sur leur territoire, parlent en maîtres au congrès de Gerstingein, et forcent l'Empereur à mettre Magnus en liberté.

La révolte s'étendait rapidement. Rodolphe, duc de Souabe, abandonna le parti de l'Empereur, et refusa le combat singulier que Henri lui offrait. Celui-ci, privé de l'appui des Danois et des Slaves, sur lesquels il comptait, se rendit à Worms, dont les habitants lui avaient juré une fidélité inviolable, et essaya de désunir les princes allemands qui, à l'assemblée de Mayence, avaient parlé de le déposer. Sur leur refus de contribuer à la guerre de Saxe, il entra en campagne au milieu de l'hiver (février 1074), avec une armée de mercenaires turbulents et mal payés. Mais il trouva quarante mille Saxons campés sur les bords du Weser. Réduit à l'alternative de céder ou de combattre, il voulut du moins tenter la fortune. Ses troupes se dispersèrent. Alors il rompit son épée, consentit en frémissant aux conditions qui lui étaient dictées, et signa la paix à Gozlar, au milieu de ses ennemis triomphants.

Mais Henri, en quittant la Saxe, avait laissé à ses châtelains l'injonction d'entraver par tous les moyens la démolition des forteresses. Indignés de ces lenteurs, les Saxons détruisent Hartzbourg et dans leur fureur n'épargnent ni l'église ni les tombeaux. Ils en tirent le corps de Conrad frère de l'Empereur, le mutilent et laissent sans sépulture ses restes dispersés. Cette profanation détache de leur parti l'archevêque de Mayence, le duc de Souabe, et Berthold de Zaringue. Henri, sans s'arrêter à rechercher les coupables, recommence aussitôt la guerre, surprend les Saxons, les défait malgré la valeur d'Othon de Nordheim, et leur tue huit mille hommes. Tout le pays est mis à feu et à sang par les vassaux impériaux, auxquels Henri a promis la possession de la Saxe et de la Thuringe. Lassés de cette lutte désastreuse, les vaincus offrent de se soumettre et comparaissent à la diète de Gerstingein (22 octobre 1075). En entendant les plaintes, en voyant le sang et les ruines, les princes qui ont renoncé à soutenir les Saxons sont touchés de pitié. Ils refusent leur secours pour une seconde campagne, et forcent l'Empereur à se montrer clément. Mais la clémence de Henri cache un piège perfide. Il s'empare des chefs saxons, attirés par l'espérance d'une réconciliation sincère, emprisonne l'archevêque de Magdebourg, l'évêque de Halberstadt, Othon de Nordheim, le duc Magnus, son frère Hermann et les autres, et les traduit devant la diète de Goslar. Cette assemblée refuse de juger les captifs, mais reconnait pour successeur de Henri IV son fils Conrad, alors âgé de deux ans. L'Empereur l'emportait ; il avait détruit la confédération saxonne et assuré le trône à sa maison.

Cependant au milieu de sa joie éclata la voix toute puissante de Grégoire VII. L'attaque avait commencé pendant la guerre de Saxe. Le 14 mars 1074, au commencement du carême, Grégoire tint à Rome un concile et frappa le premier coup. Il fit décider que ceux qui entreraient dans les ordres sacrés par simonie seraient à l'avenir privés de ce ministère usurpé ; que ceux qui avaient donné de l'argent pour obtenir des évêchés les perdraient ; que ceux qui vivaient en concubinage ne pourraient ni célébrer la messe, ni servir à l'autel, et que, dans le cas où ils le prétendraient faire, le peuple n'assisterait pas à leurs offices. Ce dernier article surtout souleva une effroyable tempête. Tous les prêtres mariés, habitués à la longue faiblesse de l'Église romaine, frémirent en se voyant si rudement atteints, et demandèrent où le pape comptait trouver des anges pour gouverner les églises, puisqu'il dédaignait les hommes. Pour se justifier, ils citaient les Pères sans les comprendre : « Les sacrements, ecclésiastiques, disaient-ils, ont le même effet comme sacrements qu'ils soient conférés aux fidèles par des bons ou par des mauvais. Car l'Esprit-Saint les vivifie mystiquement, et les mérites des bons comme les péchés des mauvais n'en augmentent ni n'en diminuent la grâce[8]. » Mais Grégoire VII n'était pas homme à se contenter de cette interprétation commode. Pendant que Pierre Damiens parcourait les villes d'Italie en désignant les femmes des prêtres au mépris des fidèles, les évêques d'Allemagne, menacés de la censure apostolique, tenaient des synodes pour ordonner aux clercs de renoncer au mariage ou au sacerdoce. Ils rencontrèrent une résistance furieuse[9]. A Erfurth l'archevêque de Mayence, effrayé de l'opposition des clercs, leur promit d'obtenir du pape la révocation de sa sentence. A Passau l'évêque Altmann fut maltraité. A Constance l'évêque Othon fut tellement intimidé qu'il accorda de nouveau aux prêtres la permission de se marier[10]. Alors Grégoire VII mit l'interdiction en vigueur et eut recours au bras séculier[11]. En faisant appel à la ferveur populaire, il atteignit son but, mais par la violence. De toutes parts les laïques s'insurgèrent contre ces pasteurs indociles dont l'obstination les privait des offices divins. Non contents de les souffleter, de les outrager, ils se substituèrent à eux. « Ils baptisaient eux-mêmes leurs enfants, dit Sigebert de Gemblach, et se servaient de graisse au lieu du chrême et des huiles saintes. Ils empêchaient les prêtres mariés de donner le viatique aux mourants et de remplir le rite observé par l'Église dans les funérailles. Ils jetaient au feu les dîmes dues aux prêtres, foulaient souvent aux pieds le corps du Seigneur s'il était consacré par des prêtres mariés, et se faisaient un jeu de répandre sur la terre le sang de leur Dieu. »

Aussi les opinions des contemporains étaient divisées ; mais ceux qui jugeaient sainement les choses voyaient bien que ces désordres cesseraient dès que les prêtres se feraient respecter en revenant par la continence à la pureté de la primitive Église. Grégoire VII emporta de vive force l'obéissance des clercs, et s'il ne put extirper de son vivant un mal si profondément enraciné dans la société ecclésiastique, son esprit lui survécut[12], et l'usage du célibat finit par devenir une loi absolue et universelle. L'autre article du concile de Rome, celui qui était relatif à la simonie, touchait directement l'Empereur et le haut clergé allemand. C'était l'époque ou Henri IV venait d'appeler les foudres de l'Église contre les Saxons violateurs des tombeaux de Hartzbourg. Grégoire se contenta d'écrire aux chefs des confédérés pour les exhorter à une suspension d'armes ; mais il leur promit en même temps d'envoyer des légats en Allemagne pour travailler au rétablissement de la paix, et ajouta qu'il rendrait une exacte justice sans s'inquiéter des personnes. En effet, quatre légats arrivèrent bientôt en Allemagne ; mais Henri, qui était allé au-devant d'eux jusqu'à Nuremberg, fut traité en excommunié pour avoir vendu les dignités ecclésiastiques ; ils exigèrent qu'il fit pénitence et qu'il leur demandât l'absolution. Ils voulurent de plus tenir un concile. Tous les évêques s'y opposèrent sous prétexte que le pape seul pouvait le présider en personne, et qu'en son absence les archevêques de Brême et de Mayence étaient légats du Saint-Siège, eu vertu des privilèges accordés à leurs prédécesseurs par les papes. Les légats, avant de retourner en Italie, suspendirent l'archevêque de Brême ; mais Henri, alors engagé dans la guerre de Saxe et redoutant le mécontentement de Grégoire VII, combla les légats de présents, et leur remit une lettre où il témoignait une entière soumission et un profond repentir. Il avouait qu'il avait usurpé les biens ecclésiastiques et vendu les prélatures à des personnes indignes, et promettait de corriger les fautes de sa jeunesse et de suivre désormais les conseils du Saint-Père. Cette modération, dont rien ne garantissait la sincérité, fit peu d'impression sur Grégoire, qui marcha fermement dans sa voie.

An mois de février 1075, un second concile fut tenu à Rome, et le pontife défendit d'une manière absolue et générale, que désormais l'investiture des biens ecclésiastiques par la crosse et par l'anneau pût être faite par des laïques[13]. « Ce n'était pas, dit Koch, à la simple cérémonie de l'anneau et de la crosse qu'il en voulait. Il comptait enlever aux princes le droit de nommer, de confirmer et de déposer les prélats, comme aussi celui de recevoir leur foi et hommage, et d'en exiger les services militaires. Il rompait ainsi tous les liens par lesquels les prélats tenaient aux princes et les mettait dans une entière indépendance à leur égard[14]. Le pape, en supprimant les investitures, portait ses vues encore plus loin. Il cherchait à se soustraire, lui et ses successeurs, de même que tout l'état ecclésiastique, au pouvoir des rois d'Allemagne, en abolissant surtout le droit dont ces princes usaient depuis longtemps de nommer et de confirmer les papes. En effet, s'il parvenait à rendre le clergé indépendant des princes séculiers, il s'ensuivait, par une conséquence naturelle, que le pape, en sa qualité de chef suprême du clergé, ne devait plus dépendre des empereurs, et que l'Empereur, ne pouvant plus nommer ni investir aucun évêque, devait encore moins s'ingérer dans l'élection du pontife de Rome. »

Henri IV s'inquiéta peu de ce décret. Il donna l'évêché de Bamberg à un de ses favoris, mit en vente l'abbaye de Fulde, et voulut placer sur le siège de Cologne un chanoine de Gozlar que son incapacité et sa laideur rendaient indigne des fonctions pastorales. Au moment où il pressait l'élection, des légats du pape arrivèrent et le citèrent à comparaître à Rome le lundi de la seconde semaine du carême de l'année suivante 1076. Le roi, vainqueur des Saxons et se croyant tout-puissant, chassa les légats et ne craignit pas de convoquer les évêques à Worms pour déposer Grégoire VII.

Celui-ci était alors affligé par une grande tribulation. Le préfet de Horne, Cenci, avait ravagé les terres de l'Église. Irrité des excommunications du pape et gagné en secret par les partisans de Henri, il résolut de se venger. Pendant la nuit de Noël, au moment où Grégoire, revêtu de ses habits pontificaux, célébrait la messe dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, une troupe d'hommes armés pénètre jusqu'à l'autel, saisit le pape par les cheveux et l'enferme dans une maison fortifiée. Le peuple revenu de sa stupeur court aux armes, délivre Grégoire et pille durant plusieurs jours les possessions de Cenci, qui exerce sur les domaines de saint Pierre de sanglantes représailles. Peu après s'assembla à Worms le conciliabule de ce nom (23 janvier 1076). Le cardinal simoniaque Hugues-le-Blanc y lut une longue diatribe où il calomniait la jeunesse et l'élection de Grégoire. On produisit de prétendues lettres du sénat de Horne qui réclamait, disait-on, la déposition du pontife. L'évêque d'Utrecht déclara qu'il fallait opter entre le pape et le roi, et l'assemblée intimidée souscrivit à la condamnation du moine Hildebrand. Les évêques de la Lombardie et de la Marche d'Ancône s'associèrent à cette décision. Henri alors revint à Gozlar, et fit peser sur la Saxe et sur la Thuringe tous les maux d'un despotisme sans frein.

Au jour indiqué pour la comparution du roi à Rome, les députés impériaux se présentèrent avec la sentence de déposition conçue dans les termes les plus outrageants. Grégoire, sans s'émouvoir, prit l'avis du concile, et le lendemain répondit à la sentence par une autre ainsi formulée : « Saint Pierre, prince des apôtres, écoutez votre serviteur que vous avez nourri dès l'enfance et délivré jusqu'à ce jour de la main des méchants qui me haïssent parce que je vous suis fidèle. Vous m'êtes témoin, vous et la sainte Mère de Dieu, Saint Paul votre frère et tous les saints, que l'Église romaine m'a obligé malgré moi à la gouverner, et que j'eusse mieux aimé finir ma vie en exil, que d'usurper votre place par des moyens humains. Mais m'y trouvant par votre grâce et sans l'avoir mérité, je crois que votre intention est que le peuple chrétien m'obéisse, suivant le pouvoir que Dieu m'a donné à votre place de lier et de délier au ciel et sur la terre. C'est en cette confiance que pour l'honneur et la défense de l'Église, de la part de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit, et par votre autorité, je défends à Henri, fils de l'empereur Henri, qui par un orgueil inouï s'est élevé contre votre Église, de gouverner le royaume teutonique et l'Italie. J'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront ; et désormais il ne sera plus permis à qui que ce soit de le servir comme roi. Car celui qui veut porter atteinte à l'autorité de votre Église mérite de perdre la dignité dont il est revêtu ; et parce que ce prince a refusé d'obéir comme chrétien, et qu'il n'est pas revenu au Seigneur qu'il a quitté en communiant avec des excommuniés et en méprisant les avis que je lui ai donnés pour son salut, je le charge d'anathèmes en votre nom, afin que les peuples sachent même par expérience que vous êtes Pierre, que sur celte pierre le Fils du Dieu vivant a édifié son Église, et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle[15]. »

Cette déclaration jusqu'alors inouïe[16], fondée sur une idée fausse et exagérée de la puissance pontificale[17] et qui créait un précédent si dangereux, eût soulevé plus d'opposition que de faveur, si dans ce moment même la cause du pape n'eût été celle de l'Allemagne opprimée. Les ducs de Souabe, de Bavière, de Carinthie, appuyés par les évêques de Wurtzbourg et de Metz, se réunirent pour délibérer sur les infortunes de l'Empire ; les prélats qui avaient figuré au conciliabule de Worms, allèrent se faire absoudre à Horne ; l'évêque d'Utrecht, ennemi déclaré du pape, fut frappé d'une mort subite qui agit fortement sur l'imagination des peuples. Henri, voyant sa propre mère Agnès de Poitou, sa cousine Mathilde, veuve du duc de Lorraine et grande comtesse de Toscane, intimement unies aux intérêts du pape, espéra conjurer l'orage en relâchant l'archevêque de Magdebourg, le duc de Saxe et les autres prisonniers. Aussitôt qu'ils eurent des chefs, les Saxons, irrités par leurs souffrances, reprirent les armes. Mais les princes, pour prévenir le renouvellement de cette lutte inexpiable, indiquèrent une diète générale à Tribur (16 octobre).

Le patriarche d'Aquilée et l'évêque de Passau, légats du pape, s'y rendirent et évitèrent tout contact même indirect avec Henri, les amis de Henri, les prêtres mariés, les simoniaques. Après sept jours de délibération, qui furent consacrés au tableau exagéré des cruautés et des perfidies de l'Empereur, on proposa d'élire un autre souverain. Henri campé près d'Oppenheim fit tant par ses prières et ses instances que les princes allemands consentirent à un accommodement. On remit la connaissance du différend au pape qui serait prié de venir à Augsbourg, pour prononcer après examen dans une assemblée générale. Si Henri n'était pas absous dans un an et un jour à partir du moment de son excommunication, il ne serait plus roi. En attendant, il devait rompre avec les excommuniés, évacuer Worms, se retirer à Spire et ne plus se mêler des affaires publiques.

Dans sa retraite, le roi comprit qu'il obtiendrait plus facilement son absolution en allant au-devant du pape en Italie, qu'en attendant sa décision en Allemagne au milieu d'accusateurs et d'ennemis. Quelques jours avant Noël, il partit de Spire avec un mince cortège. Informé que les confédérés occupaient les défilés des Alpes, il fit un détour par la Bourgogne et obtint du comte de Savoie, eu lui cédant le Bugey, le passage du mont Cenis. Au milieu d'un hiver rigoureux, dans ces âpres montagnes hérissées de neige, Henri continua sa marche pénible pour arriver à temps. De son côté Grégoire VII s'était mis en route pour Augsbourg. En apprenant l'arrivée de l'empereur en Lombardie, et l'empressement avec lequel l'avaient reçu les évêques et les comtes italiens, le pape, incertain des véritables intentions de Henri, s'arrêta à Canossa, château inexpugnable[18] qui appartenait à la comtesse Mathilde. Cette princesse, que le pontife appelait sa fille et la fille de saint Pierre[19], mit à sa disposition les troupes et les richesses de ses domaines. Ce fut là qu'il attendit le pénitent.

D'abord arrivèrent les excommuniés qui avaient franchi les Alpes après mille dangers. Le pape les reçut sévèrement, leur reprochant leur obstination dans le mal ; puis il sépara les évêques, leur donna à chacun une cellule, leur interdit tout colloque et les condamna au jeûne. Les laïques furent traités chacun selon son âge, ses forces et la gravité de ses fautes. Quand tous eurent reçu l'absolution, Henri se présenta à son tour, demandant grâce par l'intercession de Mathilde. Grégoire se montra d'abord inflexible et répondit que la cause ne devait être jugée qu'à Augsbourg. Ensuite il consentit à l'absoudre, à condition que Henri lui enverrait ses ornements royaux et se reconnaîtrait désormais indigne d'être jamais ni roi ni empereur. Enfin, sur les instances du marquis d'Est et de l'abbé de Cluny, il lui permit d'entrer à Canossa, sans exiger de lui cette humiliante déclaration. Mais quand le roi, laissant dehors toute sa suite, eut pénétré dans la forteresse qui avait trois enceintes de murailles, on le fit demeurer dans la seconde sans aucune marque de dignité, nu-pieds, vêtu de laine sur la chair, et il passa tout le jour sans manger jusqu'au soir. Il resta de même le second et le troisième jour, en attendant l'ordre du pape. Les assistants étaient émus en voyant un si grand prince pleurer et gémir pendant ces longues et froides nuits de janvier. Beaucoup s'écriaient que ce n'était pas là une sévérité apostolique, mais la dureté d'un tyran farouche. La porte s'ouvrit enfin ; le pape donna audience à Henri et convint de le réconcilier avec l'Église, s'il souscrivait aux conditions suivantes : « Qu'il se soumettrait au jugement que le pape, en temps et lieu, rendrait sur les accusations intentées contre lui ; que soit qu'il fut maintenu dans sa dignité après s'être justifié, soit qu'il en fut privé après avoir été juridiquement convaincu, il ne chercherait jamais à se venger de ceux qui l'avaient accusé ; qu'il donnerait toute sûreté au pape pour aller en Allemagne et en revenir, afin d'y connaître de cette cause ; qu'il ne ferait en attendant aucun acte de souveraineté, et ne pourrait demander que les services nécessaires à l'entretien de sa maison ; qu'il chasserait Robert évêque de Bamberg, et les autres dont les conseils avaient causé sa chute ; qu'il serait désormais parfaitement soumis au pape, et qu'il consentirait à tout ce que celui-ci trouverait bon d'ordonner pour la réformation des abus qui s'étaient glissés dans l'Empire ; qu'enfin, s'il manquait à un seul de ces articles, son absolution dès lors serait nulle et que les seigneurs allemands auraient pleine liberté d'élire un autre roi. » L'acte fut dressé. Henri s'engagea par serment, et à ce prix l'excommunication fut levée (1077)[20].

Il sortit de Canossa absous, mais déjà parjure. Ce qui s'était passé après l'absolution n'était pas de nature à calmer les défiances de l'Aile-magne irritée. Le pape célébrant la messe, avait appelé le roi à l'autel, et sans se justifier par des moyens humains des crimes que lui avait imputés le conciliabule de Worms, il avait élevé l'hostie en disant : « Je veux que le Corps du Seigneur, que je vais prendre, soit aujourd'hui une preuve de mon innocence, et que Dieu me fasse mourir subitement, si je suis coupable. » Puis, il rompit l'hostie et en mangea une partie aux acclamations du peuple. Alors s'adressant à Henri, il l'invita à se justifier de la même manière. Le roi pâlit, hésita, et finit par dire que l'absence de ses accusateurs rendait inutile une preuve si extraordinaire de son innocence[21]. Cet aveu tacite d'une conscience troublée n'augurait rien de bon. Lorsque Henri reparut dans le nord de l'Italie, ce fut un déchainement universel. Les évêques de Lombardie, irrités des réformes de Grégoire VII, accusaient le pape de lèse-majesté ; les vassaux reprochaient au roi son abaissement volontaire et parlaient d'élire son fils à sa place. D'autre part, Mathilde venait de donner ses biens au Saint-Siège, et les princes allemands convoquaient une diète à Forcheim pour juger leur souverain. Henri, maltraité par les Italiens et cependant n'osant quitter l'Italie, demanda à Grégoire la permission de recevoir à Monza la couronne de fer. Le pape répondit qu'il lui avait rendu la communion de l'Église, mais non la royauté. Sur cette réponse, le roi déclara que tout était rompu, et à mesure qu'il déclama contre le pontife, il vit le nombre de ses partisans s'augmenter. Gré Boire, invité par les Allemands à venir à Forcheim, s'excusa sur ce que les troupes de Henri lui fermaient le passage, et pria les princes de pourvoir au bien public. La diète s'assembla, déposa Henri IV, et choisit pour roi Rodolphe, duc de Souabe, qui promit de respecter la liberté des élections ecclésiastiques et de ne pas rendre la couronne héréditaire dans sa maison. Il fut sacré à Mayence, douze jours après (27 mars 1077).

Mais Grégoire VII ne voulait pas la guerre. Il espéra la prévenir en se déclarant neutre, et en offrant sa médiation entre les deux rivaux. Les Allemands, les Saxons surtout, l'accusèrent de lenteur. « Votre zèle, lui écrivirent-ils, vous a engagé dans une route difficile où il est pénible d'avancer, mais honteux de reculer. Si vous ne croyez pas prudent de résister en face aux ennemis de l'Église, an moins ne détruisez pas ce que vous avez déjà fait. Exposés à la gueule des loups, pour avoir obéi au pasteur, nous sommes les plus malheureux des hommes, s'il faut nous défier du pasteur lui-même. » Grégoire ne Changea point de politique. Henri, rentrant en Allemagne, réduisit la Carinthie, força son adversaire à se retirer en Saxe, dévasta la Souabe, et alla prendre à Ulm ses quartiers d'hiver. L'année suivante se passa en hostilités sans résultat, terminées par une trêve d'un an. Mais en vain les conciles se succédèrent à Rome, pour rendre la paix à l'Empire et pour préparer les voies à une conférence qui déciderait entre Henri et Rodolphe. A l'expiration de la trêve, les deux compétiteurs se livrèrent une sanglante bataille qui resta indécise (août 1079). Rodolphe, affaibli, rentra en Saxe pendant que Henri ravageait de nouveau la Souabe, et transférait ce duché à Frédéric de Hohenstaufen. Cité devant les légats, à la diète de Ratisbonne, l'Empereur refusa d'y comparaître, et, déterminé à soutenir son droit par les armes, il vint camper à Fladenheim, sur l'Instrutt, dès le commencement de la campagne qüi

Il comptait surprendre les Saxons, ou da moins les séduire. Mais Rodolphe arriva en toute hâte, et une seconde bataille s'engagea aussi opiniâtre et aussi incertaine que la première (27 janvier 1080). Grégoire VII se décida alors. Dans un septième concile, tenu à Rome au mois de mars, il exposa ses griefs contre Henri, renouvela le décret d'excommunication et de déposition, se déclara ouvertement pour Rodolphe, et lui envoya une couronne d'or autour de laquelle était gravé ce vers :

Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho.

En même temps il promulgua, de la manière la plus absolue, la défense de l'investiture par les laïques[22], et excommunia les archevêques de Milan et de Ravenne, ainsi que l'évêque de Trévise.

Le pape avait fait un autre roi ; le roi voulut faire un autre pape. Il convoqua, à Brixen dans le Tyrol, les évêques d'Allemagne et d'Italie qui lui étaient dévoués : ils vinrent au nombre de trente. Là, Grégoire fut chargé d'injures et déposé comme faux moine et nécromancien (25 juin). Un excommunié, Guibert, archevêque de Ravenne, fut mis à sa place sous le nom de Clément III. Henri se prosterna devant lui, promettant de le mener à Rome pour recevoir de ses mains la couronne impériale. En attendant il continua la guerre en Allemagne, jeta un corps d'armée en Saxe, brûla Erfurth, et livra une troisième bataille à son rival sur les bords de l'Elster, non loin de Mersebourg (15 octobre). Othon de Nordheim, partisan de Rodolphe, fut vainqueur à l'aile qu'il commandait ; mais 'Godefroi de Bouillon, ami de l'Empereur, perça Rodolphe au bas-ventre avec le fer de la bannière impériale, dont il était porteur, et un cavalier abattit la main droite de l'anti-César. Les Saxons transportèrent à Mersebourg leur roi mourant, et lui élevèrent un tombeau magnifique.

Délivré de ce redoutable concurrent, Henri IV se prépara à passer en Italie où il n'avait pas à redouter de résistance sérieuse. Les Lombards avaient battu les troupes de la comtesse Mathilde, et le pape ne pouvait compter que sur les Normands conquérants de l'Apulie. Après avoir laissé à Frédéric de Hohenstaufen le soin de contenir les Saxons et les princes rebelles, il partit vers le commencement de mars 1081, et arriva sans obstacle à Vérone où il célébra les fêtes de Pâques. Il marcha ensuite sur Florence qu'il soumit, et de là sur Rome qui ferma ses portes et se montra prête à soutenir un siège. Intimidé par l'attitude énergique des habitants, manquant de provisions et harcelé par l'armée de Mathilde, l'Empereur regagna lentement la Lombardie, pendant que les princes allemands se donnaient pour roi Hermann de Luxembourg (9 août), qui défit Frédéric de Hohenstaufen et prit Augsbourg.

Cependant Henri, acharné à la perte du pape, revint sur Rome, et fit mettre le feu à quelques maisons voisines de Saint-Pierre, espérant s'emparer de la ville à la faveur du désordre (1082). Mais il ne prit que la cité Léonine et alla piller la Campanie où il passa l'hiver. Pendant la campagne suivante il essaya de gagner les Romains, en assurant qu'il n'était venu que pour se faire couronner empereur par Grégoire VII, et il offrit de s'en remettre à la décision du concile que le pape avait convoqué pour le mois de novembre. Grégoire parla avec tant d'éloquence dans cette assemblée, qu'il tira des larmes de tous les yeux et persuada les prélats de la justice de sa cause. Mais les Romains étaient fatigués. Ils ouvrirent enfin leurs portes, et le 21 mars 1084, les Allemands prirent possession du Vatican et du Janicule. Grégoire s'enferma avec ses principaux partisans dans le château Saint-Ange, où il attendit les secours que lui avait promis Robert Guiscard. Henri se hâta de faire sacrer et introniser son anti-pape Clément, et celui-ci, le jour de Pâques[23], mit la couronne impériale sur la tête de son protecteur. Mais le triomphe de Henri fut court. Il évita de se mesurer avec le héros normand qui accourait à la tête d'une armée formidable et remonta vers le Nord. Grégoire, délivré, renouvela l'excommunication contre l'Empereur, l'anti-pape et leurs adhérents ; puis il suivit Guiscard à Salerne[24].

La présence de l'Empereur était plus que jamais nécessaire en Allemagne. Il repassa les Alpes, laissant les Lombards aux prises avec les troupes de Mathilde. Après avoir repris la Souabe, il s'avança jusqu'à Mayence. A la suite d'une conférence inutile, les deux partis tinrent deux assemblées rivales. Celle de Quedlimbourg proclama l'infaillibilité du pape, et Hermann, qui avait prêté au Saint-Siège un serment formel de vasselage[25], prit le titre de roi des Romains, en souscrivant les actes de ce synode. A l'ouverture de la campagne, il se vit forcé de se retirer en Misnie ; mais la conduite imprudente de l'Empereur, à l'égard des Saxons, entraîna la noblesse du pays à une défection générale, et Henri accepta, malgré lui, la trêve que lui offrait son adversaire.

Ce fut pendant cette suspension d'armes que Grégoire VII mourut à Salerne (25 mai 1085), et ses dernières paroles répondirent à tous les actes de sa vie : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; voilà pourquoi je meurs en exil[26]. » Mais si ce pontife, dans son zèle altier et inflexible, ne douta jamais de lui-même, la postérité, qui est en droit de juger ses maximes et sa conduite, doit, tout en admirant ses vertus, signaler son ambition dominatrice. Il suffit, en effet, de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de sa politique, pour reconnaître que son but constant fut de soumettre toutes les couronnes à sa tiare, et de s'arroger, tant au spirituel qu'au temporel, une suprématie absolue.

Si Grégoire VII rompit les liens étroits qui attachaient le clergé aux princes, ce fut moins pour le rendre indépendant que pour le soumettre plus directement au Saint-Siège, afin de se servir de lui contre les puissances séculières. Non content de mettre en vigueur les fausses décrétales d'Isidore dont il refusait de produire les titres originaux, « il prétendit réunir en lui seul toute la plénitude de l'autorité ecclésiastique et épiscopale, pour ne plus laisser aux archevêques et aux évêques que la simple qualité de ses vicaires. Il sapa la juridiction des métropolitains et des évêques, en autorisant indistinctement toute appellation en cour de Rome, en se réservant exclusivement la connaissance des causes appelées majeures, et en y comprenant spécialement le droit de juger et de déposer les prélats. Cette dernière faculté avait toujours été réservée aux conciles provinciaux, qui l'exerçaient sous l'autorité et avec le concours du pouvoir séculier. Grégoire abolit cet usage, et s'attribua à lui seul le pouvoir de juger les évêques, soit en personne, soit par ses légats, à l'exclusion des assemblées synodales. Il se rendit maître de ces assemblées, et s'empara aussi du droit de convoquer les conciles généraux. En 1079, il prescrivit un nouveau serment que les évêques devaient lui prêter, et dont l'objet principal n'était pas l'obéissance canonique, mais cette foi et cet hommage-lige que les prélats prêtaient à leurs souverains, et que le pape, réclamait pour lui seul, afin qu'on l'aidât à défendre contre tout homme ce qu'il appelait les droits régaliens de Saint-Pierre[27]. » L'envoi des légats à latere devint plus fréquent. Les immenses pouvoirs dont ils étaient revêtus leur permirent d'attirer à eux la connaissance de toutes les affaires dans les provinces de leur délégation, au préjudice des métropolitains et des conciles provinciaux. Dans la suite, l'obligation imposée aux évêques de fournir à la subsistance des légats donna lieu à de fréquentes exactions de la part de ces derniers.

A l'égard des princes séculiers, le langage de l'adversaire de Henri IV fut également hautain et menaçant. Au commencement de son pontificat, il reprocha vivement au roi de France, Philippe Ier, ses scandales et ses simonies. « Efforce-toi, lui écrivait-il, de complaire à Saint-Pierre qui a dans son pouvoir ton royaume et ton âme, et qui peut te lier et absoudre dans le ciel comme sur la terre. » Il réprimanda le duc de Pologne Boleslas, qui s'était emparé du trésor d'Isiaslaf, grand prince de Russie ; et plus tard ce même Boleslas ayant fait périr Stanislas, évêque de Cracovie, non-seulement Grégoire le déposa en déliant ses sujets du serment de fidélité, mais encore il défendit aux évêques polonais de couronner désormais aucun roi sans le consentement du pape. Habile à interpréter à son profit des dispositions antérieures dont rien ne prouvait l'authenticité, il voulut engager les Français à lui payer le tribut d'un denier par maison, alléguant l'exemple de Charlemagne et prétendant que ce prince avait payé ce tribut et de plus avait offert à Saint Pierre la Saxe en fief comme ayant été conquise avec le secours de cet apôtre. « Dans une lettre qu'il adressa aux princes d'Espagne, il s'efforça de leur persuader que le royaume d'Espagne étant originairement la propriété du Saint-Siège, ils ne pouvaient se dispenser de lui payer une redevance de toutes les terres qu'ils enlèveraient aux infidèles. Il soutint à Salomon, roi de Hongrie, que le roi Etienne Ier, en recevant la couronne des mains du pape Sylvestre II, avait donné son royaume en toute propriété au Saint-Siège et qu'en vertu de cette donation ce royaume faisait partie du domaine de l'Église. Ce fut dans le même style qu'il écrivit au roi Geysa. Il enjoignit pareillement à Suénon, roi de Danemark, de remettre son royaume sous la puissance du Saint-Siège. Enfin, il n'accorda en 1076 la dignité royale à Dimitry Swinimir, duc de Croatie et de Dalmatie, que sous la condition expresse qu'il lui fit hommage de son royaume et qu'il s'engageât à payer au pape un tribut annuel de deux cents pièces d'or de Byzance[28]. » Il amena Bertrand, comte de Provence, à lui jurer foi et hommage au préjudice du vasselage qu'il devait à l'empire. Mais il fut moins heureux avec Guillaume-le-Conquérant, qui refusa de lui faire hommage de sa couronne.

Ce système d'empiètement sur la puissance temporelle fut suivi par la plupart des pontifes qui vinrent après lui ; et peut-être le plan de monarchie universelle rêvé par Hildebrand aurait pleinement réussi, si tous ses successeurs avaient eu l'étendue de son génie et la supériorité de ses vues. Quoiqu'il en soit, on ne peut nier que la concentration, même imparfaite, des deux pouvoirs entre les mains des papes, n'ait donné au moyen âge cette impulsion une et forte qui permit à la civilisation encore dans l'enfance de se développer plus librement.

 

 

 



[1] Les rois d'Allemagne, dit Koch, en leur qualité de rois d'Italie et d'empereurs romains, nommaient ou confirmaient les papes et investissaient les préfets de Rome. Ils envoyaient aussi tous les ans des commissaires à Rome pour la levée des deniers qui leur étaient dus. Les papes dataient leurs actes des années du règne de l'empereur et marquaient les monnaies de son nom.

[2] KOCH, Tabl. des révol., période IV, p. 151.

[3] LAMBERT D'ABCHAFFERBOURG, dans la Collection de Pistorius, t. I.

[4] C'était la coutume au moyen âge de n'appeler le roi de Germanie empereur qu'après sa consécration à Rome. Nous donnerons cependant à Henri IV le titre d'empereur dès le commencement de la Querelle des Investitures pour éviter toute incertitude.

[5] CONRAD. URSPERG. ad ann., 1073, p. 169. — OTHO DE FREYSING, Chronic., lib. VI, cap. III.

[6] LAMBERT D'ABCHAFFERBOURG, dans la Collection de Pistorius, t. I.

[7] S'il était vrai qu'Hildebrand eût déclaré d'avance à l'empereur et d'une manière positive qu'il ne laisserait point ses crimes impunis (ce qu'affirment plusieurs historiens), l'aveuglement de Henri serait inexplicable. Mais cette déclaration, qui justifierait pleinement Grégoire VII, ne se trouve pas dans les lettres de ce pape, et il reste démontré qu'en cette circonstance Hildebrand fit preuve d'une grande souplesse et évita de compromettre l'avenir de ses réformes.

[8] MATT. PARIS d'après Sigebert de Gemblach, ad ann. 1074.

[9] La loi du célibat, préconisée déjà par saint Augustin, avait été adoptée de bonne Genre par l'Église romaine qui chercha à l'introduire dans toutes les églises de sa communion. Mais elle y réussit mieux au midi qu'au nord ; et le nombre des prêtres mariés en Espagne et en Italie était comparativement beaucoup moindre qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, dans les royaumes de Danemark et de Suède. Les injonctions de plusieurs conciles avaient été vaines et les mœurs étaient restées plus fortes que les lois.

[10] Raoul de Diceto et Roger de Hoyeden, chroniqueurs du siècle suivant, indiquent bien l'effet que produisit en Angleterre l'injonction du célibat. Voyez aussi SPELMANN, concil. angliœ ad ann. 1076. On peut lire dans Mabillon les réclamations du clergé de Cambrai et de celui de Noyon contre le décret de Grégoire VII.

[11] Par lettres datées du 11 janvier 1075, le pape écrivit à Rodolphe duc de Souabe, et à Berthold duc de Carinthie, pour les engager à employer la force même, s'il le fallait absolument, afin de contraindre le clergé à obéir aux canons du concile de Rome. Fleury, qui cite ces lettres dans son Histoire ecclésiastique, fait remarquer que le pape y reconnaît lui-même la nouveauté de ce moyen.

[12] Le pape Urbain, un des successeurs immédiats de Grégoire VII, alla jusqu'à inviter les princes séculiers à rendre esclaves les épouses des prêtres, qui vivraient avec leurs maris après que ceux-ci auraient reçu les ordres sacrés. (Decret. GRATIAN, dist. 33, cap. 10.) En Danemark et en Suède le célibat des prêtres ne fut introduit que vers le milieu du treizième siècle. (Note de Koch.)

[13] Nous avons indiqué à la fin du chapitre XXVIII de quelle importance était pour les empereurs la sujétion des évêques et des prélats entre les mains desquels avait passé la plus grande partie du domaine royal. La garantie de cette sujétion était précisément l'investiture avec le serment de fidélité et d'hommage-lige. Or, dépouiller les empereurs du droit de disposer à leur gré des fiefs ecclésiastiques, c'était dans le fait leur enlever près de la moitié de l'empire.

[14] Il est vrai que sur ce point, Grégoire ne s'est jamais expliqué d'une manière claire ; mais les décisions synodales de ses successeurs ne laissent point de doute à ce sujet.

[15] PAUL. BERNRIEDENS. Vit. Greg. VII, ap. Muratori, script. rer. itat., t. III, p. 335.

[16] Novum est et omnibus retro seculis inauditum, etc. Ce sentiment est exprimé en termes formels par Thierry, évêque de Verdun (ap. Martenne, thes. antig., t. I), et par Othon, évêque de Freysingen (ap. Muratori, script., t. VI.).

[17] Dans une sentence postérieure publiée au mois de mars 1080, contre le même prince, Grégoire fonde son droit sur le raisonnement suivant : « Vous, pères et princes des apôtres, faites comprendre à tout le monde que si vous pouvez lier et délier dans le ciel, vous pouvez à plus forte raison enlever sur la terre les empires, les royaumes, les principautés, les duchés, les marquisats, les comtés et les possessions de tous les hommes, de quelque nature qu'elles puissent être. Vous avez très-souvent ôté à des indignes des patriarchats, des primaties, des archevêchés, des évêchés pour les donner à des personnes religieuses. Or, si vous jugez le spirituel, que ne ferez-vous pas du temporel et des dignités séculières ? et si vous jugez les anges qui dominent sur les princes les plus puissants et les plus orgueilleux, que ne pourrez-vous faire de leurs esclaves ? Que les rois et les princes du siècle apprennent combien vous êtes grands et quel est votre pouvoir ! Qu'ils craignent de mépriser les commandements de votre Église. Et vous, saint Pierre et saint Paul, exercez dès à présent votre jugement sur Henri, afin que tout le monde reconnaisse que ce n'est point par un effet du hasard, mais par votre puissance qu'il est tombé. » (LABBE, Concil., t. X, p. 383.) Nous n'avons pas besoin d'insister sur cette confusion d'idées qui tendait à annihiler tout pouvoir temporel et mettait en oubli la maxime évangélique que les puissances viennent de Dieu. Car si elles n'étaient établies, dit Fleury, que par l'orgueil humain, elles devraient être détruites et il ne faudrait plus d'autres juges et d'autres princes que les évêques.

[18] Il est situé à l'entrée des gorges de l'Apennin, près des sources de la Calpe et à quelques milles de Reggio.

[19] Quia si diligor uy diligo, écrirait-il à Mathilde, nullum mortalium mihi prœponi a vobis cognosco. (Voyez sur cette noble et pure affection les lettres de Grégoire VII, lib. I, 40 ; lib. II, 9, 50.)

[20] GREGOR. pap. epist., ap. Harduin, lib. IV, 12. — LAMB. D'ARCHAFFEND., ap. Piston, script. germ., t. I.

[21] LAMBERT D'ABCHAFFERBOURG, dans la Collection de Pistorius, t. I.

[22] « Si quelqu'un, empereur, roi, duc, marquis, comte, ou tout autre pouvoir séculier ose donner l'investiture des évêchés oui de toute autre dignité ecclésiastique, qu'il sache qu'il se trouve enveloppé dans les lieds de la même sentence. » LABBE, acta concilior., t. X.

[23] Le jour de Pâques tombait cette année le 31 mars. Nous avions d'abord adopté la date 1083 pour le couronnement de Henri IV. Après mûre comparaison des textes, nous avons dû retenir sur notre opinion et placer ce fait à l'année suivante.

[24] Voyez pour plus de détails le chapitre XXXVII (t. I, p. 521.)

[25] Il est conçu en ces termes : Fidelis ero ab bac bora beato Petro et ejus vicario Gregorio papœ per veram obedientium, et eo die quo ilium primitus videro fideliter per manus meas miles sancti Petri et illius efficiar. LABBE, act. concil., t. X, p. 279.

[26] OTHON FREYSING., Chronic., lib. VI, ap Muratori. script., t. VI. Ce témoignage d'un écrivain attaché aux empereurs ne peut être suspect. Cependant, si l'on en croit Sigebert de Gemblach, Grégoire VII serait mort en s'accusant d'injustice et en avouant qu'il avait été poussé par le diable, instigante diabolo.

[27] KOCH, Tabl. des révol., périod. IV, p. 158, d'après Pierre de Marca et le reçue des conciles de Labbe. Toutefois beaucoup de souverains retinrent le serment de foi et hommage qui ne devint obligatoire et ne fut étendu à tous les évêques indistinctement qu'à la fin du seizième siècle.

[28] KOCH, Tabl. des révol., périod. IV, p. 167.