Slaves septentrionaux.
— Fondation de Kiew et de Novogorod. — Premiers aventuriers russes. — Leur
origine suédoise. — Rurik. — Prise de Kiew, — Commerce et navigation des
Russes. — Tentatives sur Constantinople. — Victoires et revers de Swiatoslaf.
— Conversion des Russes sous Wladimir. — Règne et législation de Iaroslaf. —
Slaves occidentaux. — Commencements de la Pologne. — Dynastie des Piast. —
Conversion des Polonais. — Boleslas Chrobry. — Démêlés avec l'Allemagne. —
Boleslas II. — Commencements de la Bohême. — Suite des princes issus de
Borziwoy. — Constitution de la Bohème. — Slaves au nord de l'Elbe, — Ils sont
soumis à l'empire germanique. — Leur révolte. — Slaves méridionaux. —
Établissement du royaume des Bulgares. — Défaite de Nicéphore. — Règne de
Siméon. — Destruction de ce royaume par Basile II. — Coup-d'œil sur les
Slaves illyriens. — États scandinaves. — Conversion d'Harold Blaatand, roi de
Danemark. — Canut-le-Grand. — Avènement des Estrithides. — Propagation du
christianisme en Norvège, Olaf III. — Rois Lobdrokiens de Suède. — Le
christianisme s'établit lentement en Suède. — Avènement de Stenkill.
Le
grand déplacement des peuples germaniques qui au cinquième siècle envahirent
et démembrèrent l'empire romain, entrains par contrecoup les migrations de la
race slave[1]. Les tribus de cette race se
mirent en marche dans des directions diverses ; mais nous n'avons que des
données incertaines ou des traditions confuses sur leurs premiers
établissements. SLAVES SEPTENTRIONAUX. - RUSSIE (850-1054). — Il parait Cependant certain
que les Slaves septentrionaux s'avancèrent au nord, forcèrent la population
finnoise à se concentrer sur les bords de la Baltique ou dans les régions du
pôle, et fondèrent, de 400 à 420, près du lac Illmen, une ville appelée de
leur nom Slavensk. Vers la même époque, un mélange de peuples étrangers à la
race slave, comme l'indique leur nom (Roxolans, Russes-Alains), bâtit Kiew, sur le Dniéper.
Mais bientôt les Roxolans, chassés des rives de ce fleuve, suivirent an nord
la trace des Slaves, s'unirent à eux et élevèrent en commun une nouvelle
ville, Novogorod. Cette république se fit respecter de ses voisins et
acquit en peu de temps une telle puissance qu'elle donna lieu au proverbe si connu
: « Qui oserait s'attaquer à Dieu et à Novogorod-la-Grande ? » Nous
n'insisterons pas sur l'histoire des Slaves septentrionaux avant la fondation
de l'empire russe[2]. Elle est simple et monotone
comme celle de tous les peuples primitifs qui vivent ainsi qu'ont vécu leurs
pères. A part les villes de Kiew et de Novogorod qui s'étaient enrichies par
le commerce, les petits états slaves, pauvres et isolés, n'avaient point
d'existence politique et subissaient sans cesse l'ascendant des pirates venus
de la Scandinavie. Au sortir d'un banquet, les jeunes Northmands prenaient
leurs armes, sonnaient du cor, montaient sur leurs navires et parcouraient
tous les rivages qui promettaient du butin ou un établissement. La Baltique
fut naturellement le théâtre de leurs premiers exploits maritimes ; ils
descendirent sur la côte orientale et reçurent des tribus slaves ou
finnoises, qui avoisinaient le lac Lagoda, un tribut de peaux d'écureuils
blancs avec le nom de Varangiens ou de corsaires. Leur valeur et la supériorité
de leur discipline inspirèrent la crainte aux naturels du pays. Tantôt
appelés comme auxiliaires, tantôt chassés comme tyrans, les Varangiens
jouèrent le même rôle parmi les Slaves que les Saxons parmi les Bretons,
jusqu'au jour où un chef scandinave Rurik, plus habile ou plus heureux que
les autres, fonda une dynastie qui régna sept cents ans. Au
moment de l'arrivée de Rurik, les Slaves septentrionaux étaient ainsi
partagés. « Au nord, sur les bords de la Baltique, se trouvaient les
Tchoudes et les Slaves proprement dits, chez qui s'élevait Novogorod — la
nouvelle Holmgard des Northmands — ; plus bas, les Radimitches, sur la
Soja, les Viatitches et les Mordouans, sur l'Oka. La Volhynie moderne était
occupée par les Drewliens (peuples des forêts) ; les Doulèbes et les Boujaniens s'étendaient le
long du Boug ; les Loutitches et les Tivertses avaient quelques
établissements sur le Dniéper et allaient jusqu'à la mer et au Danube ; dans
leur pays était Kiew, la grande ville du midi. Mais les Khosars, qui
occupaient la Chersonèse Taurique et les contrées au nord du Pont-Euxin,
avaient imposé tribut à tous ces peuples, excepté aux Tchoudes, aux Slaves
proprement dits et aux Krivitches, leurs voisins à l'est. Les Khosars
régnaient jusqu'au Volga, et derrière le Volga les Petchenègues menaçaient
les Khosars d'une invasion redoutable. » L'origine
suédoise des Russes n'est point douteuse. Dès l'an 839, une ambassade grecque
envoyée par Théophile à la cour de Louis-le-Débonnaire, amena des Russes qui,
après s'être rendus de Novogorod à Constantinople avec des peines inouïes,
demandaient à être reconduits par mer dans leur patrie. Un examen attentif
fit reconnaître que ces étrangers étaient de la race des Northmands, dont les
Francs commençaient déjà à redouter les pirateries, et ils furent retenus en
otages. D'ailleurs le témoignage du moine Nestor et des historiens grecs se
trouve confirmé par le nom de Rootzi ou Rootzolans que les Finnois et les
Lapons donnent encore aujourd'hui aux Suédois[3]. Ce fut en effet du Rooslagen
en Suède, que trois frères varangiens, Rurik, Sinéous et Trouvor arrivèrent
sur les bords du lac Illmen en 850[4]. On les reçut comme des amis et
des protecteurs, et on leur permit de bâtir des villes ou plutôt des
campements pour eux et leurs compagnons. Rurik fonda la vieille ville de
Ladoga sur le lac de ce nom ; Sinéous, Belozero sur le lac Blanc ; Trouvor,
Isborsk dans le pays des Krivitches. A la mort de ses frères, Rurik hérita de
leurs possessions et se sentit assez fort pour attaquer Novogorod. Wadime, le
plus puissant citoyen de cette république, fut tué dans un combat, et Rurik
punit les défenseurs de la liberté slave avec la cruauté d'un conquérant
barbare. A l'exemple de tous les envahisseurs, il constitua autour de lui une
forte aristocratie territoriale, distribua à ses boyards les domaines
et les châteaux, et éleva le nom et la langue des Russes au-dessus du nom et
de la langue des Slaves. Cependant
deux aventuriers, Askold et Dir, venus à la suite de Rurik, étaient allés
chercher fortune au midi. Ils avaient entendu parler de Constantinople, la
ville des Césars, Tzaragrad, et voulaient vendre leurs services aux
Grecs, lorsqu'ils rencontrèrent sur leur chemin la grande ville de Kiew,
fondée comme nous l'avons dit, par un mélange de Russes et d'Alains. Les
Varangiens s'y arrêtèrent, l'affranchirent de la domination des Khosars et
lui imposèrent la leur. Puis équipant une flottille, ils descendirent le
Dniéper, se lancèrent hardiment dans la mer Noire et se firent respecter
jusqu'à Constantinople. Le
génie industrieux des Northmands et la nécessité de suppléer aux ressources
insuffisantes d'un pays froid et stérile avaient de bonne heure établi
l'usage des voyages et des relations de commerce à travers la vaste étendue
de l'ancienne Sarmatie. Déjà avant Rurik, les Northmands avaient enrichi la
ville slave de Jan qu'ils avalent eu soin de se ménager comme entrepôt de
commerce. De ce port situé à l'embouchure de l'Oder, les corsaires et les
marchands arrivaient en quarante-trois jours aux côtes orientales de la
Baltique, et les richesses des pays méridionaux ornaient, dit-on, les bois
sacrés de la Courlande. Quand ils avaient franchi en été sur les eaux, en
hiver sur la glace, la distance qui sépare Novogorod de la mer, les Russes
descendaient les rivières qui tombent dans le Dniéper. Leurs canots étaient
chargés d'esclaves, de fourrures, de miel, de peaux de bêtes, et les
cargaisons déposées dans les magasins de Kiew. Au mois de juin des
embarcations plus solides entraient dans le Dniéper ; arrivés aux cataractes
du fleuve, les matelots étalent obligés de tramer par terre leurs navires sur
un espace de six milles. Ils les réparaient ensuite dans les lies qui se
trouvent à l'embouchure du fleuve, gagnaient l'entrée du Danube et de là,
avec un bon vent, pouvaient arriver en moins de quarante heures sur le rivage
de l'Anatolie et du Bosphore. Les Northmands revenaient alors avec du vin, du
blé, de l'huile, les tissus de la Grèce et les épiceries de l'Inde. Mais
les récits merveilleux des négociants russes qui avaient admiré le luxe
splendide de la cité des Césars enflammaient au retour la cupidité de leurs
sauvages compatriotes. Aussi, dans une période de cent quatre-vingt-dix ans,
les Russes essayèrent quatre fois de piller les trésors de Constantinople. En
865, Askold et Dir parurent sur les côtes de Trébizonde avec deux cents
bateaux. Ces embarcations nommées par les Grecs Monoxyla se
composaient du tronc d'un bette on d'un bouleau creusé ; mais sur cette base
légère et étroite prolongée au moyen de planches jusqu'à soixante pieds de
longueur, on élevait des bordages à la hauteur d'environ douze pieds. Ces
navires sans pont avaient deux gouvernails et un mât ; ils marchaient à la
rame et à la voile et portaient de quarante à soixante-dix hommes avec les
armes nécessaires, et des provisions d'eau douce et de poisson salé. L'imprévoyance
des empereurs n'avait fortifié ni l'embouchure du Dniéper, ni l'entrée du
Bosphore. Les princes de Kiew passèrent donc sans obstacle et occupèrent le
port de Constantinople, en l'absence de Michel l'Ivrogne. L'Empereur
rependant parvint à rentrer dans sa capitale et fit exposer à la vénération
des fidèles la tunique de la Vierge Marie. On attribua à sa protection une
tempête qui détermina la retraite des Russes. Rurik
mourut en 879, laissant un jeune fils Igor, sous la tutelle d'Oleg. Celui-ci
fit périr en trahison Askold et Dir, entra vainqueur à Kiew, et y fixa le siège
du nouvel empire. Il soumit les puissantes tribus des Radimitches et des
Drewliens, fit reculer les Khosars vers l'est, et attaqua l'empire Grec avec
une flotte dont les historiens russes ont exagéré l'importance. Cette fois le
Bosphore était défendu ; mais les Russes éludèrent cet obstacle, selon leur
coutume, en traînant leurs embarcations par-dessus l'isthme[5]. Ils ravagèrent la campagne,
forcèrent Léon-le-Philosophe à leur payer tribut et stipulèrent un traité de
commerce (904). Igor
fut digne de son père et de son tuteur (913). Il écrasa les Drewliens rebelles, battit les
Petchenègues, et tourna de nouveau vers Constantinople l'ardeur aventureuse
de ses compagnons. Une nuée de barques porta les Russes sur les côtes du Pont
et de la Bithynie (941). C'était le moment où l'empire
était troublé par l'ambition de Romain Lécapenus et où les forces navales
étaient occupées contre les Sarrasins. Cependant des brûlots habilement
préparés incendièrent la flotte des Russes. Ceux qui échappèrent au feu
grégeois furent égorgés par les paysans de la Thrace, et Igor regagna
péniblement Kiew, après avoir perdu les deux tiers de son armée. Mais il
reprit la guerre l'année suivante, soudoya des Petchenègues, s'avança dans la
Chersonèse Taurique, et se fit payer le tribut promis à Oleg. Après avoir
juré devant la statue du dieu Pérotin d'être l'allié fidèle de l'empire, il
envoya les Petchenègues contre les Bulgares, ennemis des Grecs. Ainsi
préludait l'ambition russe, qui depuis mille ans convoite Constantinople, et
y régnera un jour, si l'on en croit l'inscription fatale de la statue
d'airain, qu'on voyait au dixième siècle sur la place du Taurus. Mais à cette
époque, les hommes du Nord formaient à peine une nation, et n'avaient pas le
bras assez fort. Quand la jeunesse russe voulait emporter la ville, la
sagesse des vieillards prêchait la modération : « Contentez-vous, disaient-ils,
des magnifiques offres de César ; ne vaut-il pas mieux obtenir sans combattre
l'or, l'argent, les étoffes de soie et tout ce qui est l'objet de nos désirs.
Sommes-nous sûrs de la victoire ? Pouvons-nous conclure un traité avec la mer
? Nous ne marchons pas sur terre, nous flottons sur l'abîme des eaux, et la
mort est également suspendue sur la tête de tous[6]. » Cependant
de lourds tributs pesaient sur les Slaves : les Drewliens se révoltèrent et
assassinèrent Igor (945). Sa veuve Olga prit la régence au nom de son fils Swiatoslaf, et
vengea la mort de son mari, avec la rude énergie des femmes scandinaves. Les
Drewliens furent accablés par une guerre d'extermination. Swiatoslaf apporta
sur le trône les goûts simples et belliqueux de ses pères (955). Couvert d'une peau d'ours, il
se couchait ordinairement sur la terre, et une selle lui servait d'oreiller.
Sa nourriture était grossière et se composait souvent de chair de cheval
grillée à la hâte sur des charbons. La vie d'un tel homme fut un combat
perpétuel. Après avoir attaqué et soumis les Viatitches, il dispersa les
Khosars, effaça leur domination, et subjugua les peuples tartares, qui
habitaient entre la mer Noire et la mer Caspienne. Une ambassade de
l'empereur Nicéphore et de riches présents entraînèrent bientôt Swiatoslaf
contre les Bulgares (967). Soixante mille hommes débarquèrent sur les côtes de la Mœsie, défirent
les Bulgares, et ravagèrent tout le pays jusqu'au mont Hémus. Séduit par la
beauté du climat, le prince varangien voulait se fixer à Preslaw, l'ancienne
Marcianopolis. « Ici, disait-il, on m'apporte l'or, l'argent, le vin et
les fruits de la Grèce. La Hongrie me fournit des chevaux, et je tire de la
Russie du miel, de la cire et des esclaves. » Les bandes des
Petchenègues, des Khosars et des Turcs accouraient en foule sous ses
drapeaux. Swiatoslaf fit un pas en avant et arriva jusqu'à Andrinople. On le
somma d'évacuer la province romaine : sa réponse fut dédaigneuse, et il
ajouta que Constantinople devait s'attendre à voir bientôt son ennemi et son
maitre. Mais
Jean Zimiscès renversa Nicéphore (969). Ses lieutenants, par la persuasion ou par la
force, entrainèrent la défection des Petchenègues, et Swiatoslaf fut rappelé
en apprenant que ses infidèles alliés assiégeaient dans Kiew, sa femme et ses
enfants. Il se hâta de les chasser, partagea ses états entre ses trois fils,
et retourna en Bulgarie pur en faire le siège de son empire. Zimiscès, après
avoir délivré la Thrace, franchit les défilés de l'Hémus, avec une armée
nombreuse et bien équipée. En deux jours il emporta Preslaw au son des
trompettes et y tailla en pièces huit mille cinq cents Russes. Swiatoslaf
affaibli se retira à Dristra sur les bords du Danube. Bloqué dans cette place
il se défendit avec un courage désespéré et ne capitula qu'après un siège de
soixante-cinq jours. Mais Zimiscès se garda de pousser à bout un ennemi
encore redoutable. Il rétablit les anciens traités et fit distribuer
vingt-deux mille mesures de blé dans le camp des vaincus. Les Russes, après
un pénible voyage, regagnèrent l'embouchure du Dniéper ; ils n'avaient plus
de vivres ; la saison était défavorable. Ils passèrent l'hiver sur la glace,
et avant de regagner Kiew, Swiatoslaf fut surpris et accablé par les
Petchenègues, qui firent une coupe de son crâne (973). Ses
trois fils Iaropolk, Oleg, Wladimir, se partagèrent l'empire. Mais Iaropolk
ayant fait périr Oleg, Wladimir s'enfuit en Suède. En 980, il revint avec de
nouveaux Varègues, auxquels il joignit plusieurs tribus slaves, assiégea son
frère dans Rodna, et le tua en trahison. Devenu seul maitre de la Russie, Wladimir
enleva la Gallicie aux Polonais, soumit les Bulgares du pays de Kasan, et
acheva l'organisation de l'empire, en embrassant le christianisme.
Jusqu'alors la nation russe plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie, adorait
Péroun le dieu de la foudre, dont la statue était ensanglantée par des
sacrifices humains ; Swaitowid, le bon génie ; Tchernobog, le mauvais esprit
; Woloss, le dieu du bétail ; Stribog, le dieu des vents. Déjà cependant la
foi chrétienne avait été portée à Kiew par des missionnaires grecs, et le
patriarche Photius s'était vanté prématurément de la conversion des Russes.
Mais la semence de l'Évangile tombait sur un sol ingrat et l'exemple d'Olga
elle-même ne put triompher de l'habitude et de la superstition. A la majorité
de Swiatoslaf, cette princesse s'était rendue à Constantinople, où l'empereur
Constantin Porphyrogénète lui avait donné sur les fonts de baptême, le nom
révéré d'Hélène. Sa suite, composée de plus de cent personnes, partagea sa
conversion ; mais son fils craignit le mépris ou la défection de ses
compagnons d'armes, et Wladimir dans les premières années de son règne,
multiplia et décora avec zèle les monuments de l'ancien culte de la Russie.
On vit mème, après sa guerre contre les Bulgares, deux chrétiens, Fédor et
Ivan, immolés à Péroun. Toutefois il ne tarda pas à s'adoucir et comprendre
la nécessité d'un culte moins grossier. Il prêta l'oreille aux controverses
des Musulmans, des Juifs, des catholiques, des chrétiens grecs ; et sur
l'avis de ses boyards se décida pour l'adoption du culte chrétien tel qu'il
était pratiqué à Tzaragrad. Mais ce qui détermina ou hâta la
conversion de Wladimir, ce fut son désir de s'allier à la sœur des empereurs
Basile Il et Constantin VIII. Après avoir pris Théodosie et Kherson, il les
menaça d'assiéger leur capitale, s'il n'obtenait la main de la princesse
Anne. Ses vœux furent exaucés. L'évêque chrétien le baptisa et le maria en
même temps à Kherson (988). Sur l'ordre du souverain, Péroun, le dieu du tonnerre, fut
renversé et freiné dans les rues : son image informe fut chargée de coups de
massue, par douze robustes barbares qui la jetèrent ensuite dans le Dniéper.
Wladimir ayant déclaré par un édit que tous ceux qui refuseraient le baptême
seraient traités en ennemis de Dieu et du prince, les rivières reçurent des
milliers de Russes obéissants. Les ossements des deux frères de Wladimir
furent purifiés par un baptême posthume, et-la génération suivante vit
disparaître les derniers restes de l'idolâtrie. Cette
conversion eut des résultats immenses. En fondant des couvents et des écoles,
le grand-duc prépara la civilisation de ses peuples, Il mit sous la
protection de l'Église, les faibles, les pauvres et ceux qui exerçaient des
professions utiles à l'humanité. Les évêques furent investis d'un droit
juridictionnel qui avait pour but d'établir l'ordre dans la société et dans
les relations civiles. Les mères durent envoyer leurs enfants aux écoles, et
le prince fixa lui-même aux maltes une règle de conduite pleine de sagesse et
de bon sens. La littérature des Grecs passa chez les Russes avec leur
religion ; des artistes grecs embellirent les églises, et un commerce
lucratif fit abonder à Kiew les richesses de l'Orient. A la
mort de Wladimir (1015),
l'empire russe s'étendait du nord a l'ouest depuis la mer Glaciale et
l'embouchure de la Dwina jusqu'au Niémen, au Dniester et au Boug, et en deçà
de ce dernier fleuve jusqu'aux monts Krapaks a aux frontières de la Hongrie.
Le christianisme lui avait donné un commencement de civilisation ; mais il
lui manquait une législation complète ; il en fut redevable à Iaroslaf. Swiatopolk,
dont Wladimir avait suspecté la légitimité et puni la révolte, prétendit
d'abord régner seul et s'empara de Kiew. Haï pour ses fratricides et pour son
alliance avec les Polonais, il fut renversé par son frère Iaroslaf, prince de
Novogorod (1019).
Celui-ci prit le titre de Grand-Duc ; mais il fut vaincu par son frère
Mstislaf, et contraint de partager avec lui. La paix conclue en 1026 dura dix
ans, et la mort de Mstislaf laissa Iaroslaf seul héritier des états de
Wladimir (1036). Ce règne est aussi glorieux au
dehors qu'au dedans. Les Petchenègues viennent assiéger Kiew et sont taillés
en pièces. Iaroslaf envahit la Lithuanie, envoie une flotte menacer
Constantinople, soumet les Masoviens, marie trois de ses tilles au duc de
Pologne, au roi de Norvège, au roi de France Henri Ier. Instruit et studieux,
il fait traduire les livres grecs en langue slave, fonde une bibliothèque
dans l'église de Sainte-Sophie à Kiew, multiplie les monastères, attire et
récompense les artistes byzantins ; mais son véritable titre de gloire, ce
sont ses lois. Ce Code, intitulé Rouskata pravada (vérités
russes), partage la
nation en trois classes, les boyards, les hommes libres, les esclaves. Il
régularise la composition pour les meurtres et les coups, protège la
propriété, proportionne les amendes pour vol à la valeur des objets volés,
détermine les formes de la procédure et le nombre des témoins, règle les
successions et les héritages. Certaines dispositions annoncent un esprit
libéral : « — Si le mort ne laisse point après lui de vengeur, le
meurtrier reconnu paiera quarante grivnas, que le mort soit russe, slave,
homme de guerre ou de cour, marchand national ou étranger, et même fugitif
d'Un autre pays. — Il faut sept témoins pour condamner un étranger. — Celui
qui tirera son épée hors du fourreau, sans même en frapper personne, paiera
un grivnas. — Le maitre qui dans un état d'ivresse a frappé un esclave
innocent, lui doit la même composition qu'à un homme libre. » Iaroslaf
en mourant renouvela les causes de discorde par le partage qu'il fit de ses
états (1054). Son fils Isiaslaf, auquel il
avait laissé Kiew et le titre de grand-duc, ne put se maintenir contre la
rivalité de son cousin et de ses frères. En même temps les Petchenègues
devenaient plus hardis, et les Poloutzi on Comans s'établissaient au nord de
la mer Noire. SLAVES OCCIDENTAUX. - POLOGNE. - BOHÊME. - SLAVES AU NORD DE L'ELBE. — Les peuples slaves, qui
habitaient originairement les vastes plaines à l'ouest de Kiew, furent
d'abord appelés Leckes, du nom de leur premier chef Leck, qui s'établit,
dit-on, vers 550, entre l'Oder et la Vistule, et fonda les villes de Gnezne
et de Poznan (Posen).
Ce n'est même qu'au milieu du dixième siècle que le nom de Polonais ou
Poléniens apparaît dans l'histoire. Après l'extinction de la famille de Leck,
les douze principaux waivodes s'emparèrent du pouvoir et partagèrent le pays
conquis en douze palatinats. Au commencement du huitième siècle, les Leckes
fatigués de cette oligarchie oppressive en revinrent à l'autorité d'un seul,
et le waivode Cracus reçut le titre souverain de Krol. On lui attribue
la fondation de Cracovie, qu'il enrichit des dépouilles des Austrasiens. Ses
deux fils régnèrent peu, et sa fille Vanda sut défendre ses états et sa
virginité contre les entreprises du Teuton Rutiger. Mais la mort de cette
sage princesse fut le signal de l'anarchie. Un soldat obscur, Prémislas,
sauva la nation et obtint en récompense l'autorité souveraine qui ne devait
plus être partagée (750). Un
siècle sépare le règne de ce prince de l'avènement des Piast, et ce siècle
est rempli dans les annales polonaises d'invraisemblances et de faits qui
touchent au merveilleux. L'histoire de Piast lui-même offre peu de certitude.
Il eut pour successeurs Semovit, Leck ou Lesko, Semomislas et enfin Micislas,
le premier prince chrétien de la Pologne (962). C'est à partir de cette époque que la nation des
Leckes prend une importance réelle et se mêle aux affaires de l'Allemagne et
de la Russie. A la sollicitation de son épouse Dambrovka, sœur de Boleslas
II, duc de Bohême, Micislas embrassa le christianisme déjà prêché aux
Bohémiens par les apôtres des tribus slaves, Méthodius et Cyrille (966). Le
pape Jean XIII envoya de nouveaux missionnaires, et Micislas eut recours à la
force pour imposer sa croyance aux peuples idolâtres qu'il gouvernait. Sous
Othon Ier, et grau aux soins d'Adelbert, évêque de Prague, des églises
épiscopales furent établies à Gnezne et à Poznan. En l'an 1000, Othon III
érigea l'église de Gnezne en archevêché et lui subordonna tes évêchés de
Colberg, de Cracovie et de Breslau[7], en réservant Poznan à la
métropole de Magdebourg. Le
christianisme chez les Polonais prit tout d'abord un grand caractère
d'austérité. Ils commencèrent le carême à la Septuagésime, jeûnèrent le
mercredi, et punirent par la perte des dents ceux qui n'observaient pas les
jours d'abstinence. Cette rigueur s'accorde du reste avec les mœurs sauvages
de ces peuples qui restèrent longtemps encore sans aucune culture de
l'esprit. La constitution des Polonais assujettissait la masse de la nation à
un esclavage avilissant, et les souverains, dont l'hérédité était devenue une
loi invariable[8], gouvernaient leurs sujets avec
un despotisme inflexible. « Quoique les ducs polonais se reconnussent vassaux
et tributaires des empereurs d'Allemagne, on les vit plus d'une fois se
soulever, revendiquer leur entière indépendance, et faire avec succès la
guerre aux Allemands. Boleslas Chrobry (le brave), fils de Micislas Ier, profita
des troubles qui suivirent la mort de l'empereur Othon III pour s'emparer des
marches de Lusace et de Budissin, que l'empereur Henri II lui accorda depuis
en fiefs. Le même prince, pour braver les Allemands, prit à la mort de Henri
II la dignité royale. Micislas II, fils de Boleslas, après avoir ravagé
cruellement les pays situés entre l'Oder, l'Elbe et la Saale, fut forcé
d'abdiquer la royauté et de rendre aussi les provinces que son père avait
enlevées à l'empire (1032)[9]. » Un long
interrègne (1034-1041)
suivit la mort de Micislas II. Sa veuve Rixa, chassée avec son jeune fils
Casimir, se retira en Allemagne, puis en France, où le prince détrôné se fit
moine à l'abbaye de Cluny. Mais les Polonais écrasés par la tyrannie des
nobles, en butte aux invasions des Bohémiens et des Russes, rappelèrent
Casimir qui fut relevé de ses vœux par le pape. Couronné à Gnezne, le nouveau
prince rétablit l'ordre, s'allia avec la Russie, chassa les Bohémiens, et
mourut après, un règne pacifique de dix-huit ans (1058). Son fils Boleslas II, surnommé
le Hardi, intervint dans les troubles de la Bohème, réprima la révolte des
Prussiens, vainquit les Hongrois et rétablit Isiaslaf sur le trône de Russie.
Le séjour de Kiew, la ville voluptueuse du Nord, le corrompit. Il prit en
1077 la dignité royale, opprima ses sujets, fut déposé par le pape Grégoire
VII et alla mourir dans l'exil et la misère (1081). Vers
550, les Tchèques, tribu slave, chassèrent les Marcomans des rives de la
Moldau et des sources de l'Elbe où ils fondèrent la ville et la république de
Prague. Cc pays, longtemps habité par les Gaulois Boïens de Sigovèse, avait
retenu le nom de Boiohemum (Boii- Heim), et les Tchèques adoptèrent de banne heure cette
ancienne désignation. On n'a sur cet état naissant que de vagues conjectures.
Asservis par les Avares, les Tchèques furent délivrés sous le règne de
Dagobert, par un marchand franc, nommé Samon, qui sut repousser et battre les
Austrasiens (631),
et qui parait avoir porté le titre de roi. Les historiens de la Bohème font
grand bruit de la princesse Libussa et de son mari Prémislas qui fonda une
dynastie de ducs dont la chronologie est fort incertaine jusqu'au neuvième
Borziwoy. Ce prince, à l'instigation du chef des Moraves, Zwentibold, reçut
le baptême des mains de Methodius et de Cyrille, vers l'an 894. Mais le
christianisme fit peu de progrès en Bohème, et Spitignew, fils de Borziwoy,
témoigna une profonde indifférence pour la religion nouvelle. Son frère
Wratislas Ier fut un chrétien zélé et favorisa les prédications des
missionnaires ; il laissa deux fils dont l'aîné, Wenceslas Ier surnommé le
Saint, fut assassiné par le second, Boleslas Ier surnommé, le Cruel (936). Celui-ci persécuta les
chrétiens avec une rigueur inouïe. Mais la toute puissante intervention
d'Othon 1" le fit changer de conduite. Un évêché fut fondé à Prague et
Boleslas dédia l'église métropolitaine au frère qu'il avait tué. Boleslas II (967-999) mérita le titre de Pieux, et
c'est à partir de son règne que le christianisme devint en Bohème la religion
dominante. Il défendit ses états contre les entreprises des Polonais et
s'empara de Cracovie. La rivalité de ses trois fils, Boleslas III, Jaromir et
Ulric, remplit la Bohème de troubles. Le dernier resta en possession du
pouvoir (1012-1037) qu'il transmit sans opposition
à son fils Brétishs. Spitignew il, successeur de Brétislas, régna peu de
temps (1055-1061). Wratislas, frère de Spitignew, triompha des intrigues de
Jaromir, évêque de Prague, battit Léopold, margrave d'Autriche, et gagna
l'amitié de l'empereur Henri IV, qui à la diète de Mayence lui accorda la
dignité royale (1086). Jusqu'alors
les ducs de Bohème avaient été les vassaux et les tributaires de l'empire
germanique. Le tribut qu'ils devaient payer consistait en cinq cents marcs
d'argent et en cent vingt bœufs. Ils exerçaient d'ailleurs chez eux tous les
droits de souveraineté, jouissaient d'un pouvoir absolu, et prenaient
rarement l'avis de leurs nobles. L'hérédité existait pour la maison régnante,
mais avec l'usage des partages et sans qu'il y eut un ordre de succession
permanent. Selon la coutume généralement suivie par les anciens peuples du
'nord et de l'orient de l'Europe, un des princes appelés au partage prenait
le titre de Grand-Prince, et en cette qualité prétendait à une suprématie
souvent méconnue. La majorité des habitants de la Bohème, artisans,
laboureurs, domestiques, était soumise à une dure servitude. La vente des
hommes se pratiquait dans ce pays, et le dixième en revenait au souverain. Les
tribus slaves qui habitaient nu nord de l'Elbe — Obotrites, Rhedariens,
Wilzes, Havelliens, Sorabes, Daleminiens, Lusiziens, Milziens, etc. — avaient
subi en tout ou en partie le joug de Charlemagne. Après la mort de ce prince,
elles s'agitèrent plutôt pour s'affranchir que pour envahir les provinces
carlovingiennes et s'attirèrent les armes de Louis-le-Germanique et de son
fils Carloman, qui essayèrent de les rendre chrétiennes. Après la mort de
Louis, les Slaves chassèrent les missionnaires de Corwey, chargés de leur
prêcher l'Évangile et confondirent le culte de Saint Wit avec celui de
Swantevit ou Swaitowid, leur principale divinité. Pour les contenir dans le
devoir, les rois saxons introduisirent des colonies allemandes dans les pays
slaves : Henri-l'Oiseleur créa après ses victoires les margraviats de
Brandebourg, de Misnie et de Lusace, et Othon Ier fonda des deux côtés de
l'Elbe les évêchés de Havelberg, de Brandebourg, de Meissen, de Mersebourg et
de Zeitz. Mais les hauteurs et la dureté de Thierry, margrave de Brandebourg,
irritèrent les Slaves, et ils tramèrent un soulèvement général qui éclata
vers l'an 982. « Les évêchés, les églises et les couvents furent alors détruits
et ces peuples retournèrent aux superstitions du paganisme. Ceux qui
habitaient le Brandebourg, une partie de la Poméranie et du Mecklembourg,
connus précédemment sous les noms de Wilzes et de Wélatahes, formèrent un
système républicain et fédératif qui prit le nom de Luitiziens. Les
Obotrites, au contraire, les Polabes et les Wagriens se décidèrent pour un
gouvernement monarchique dont le principal siège fut dans le Mecklembourg.
Ces derniers eurent des princes ou souverains dont quelques-uns portèrent le
titre de rois des Venèdes. Des guerres longues et sanglantes entre les
Allemands et les Slaves furent le résultat de ce grand soulèvement. Les
Slaves défendirent leur liberté civile et religieuse avec un courage et une
persévérance qui méritent d'être remarqués. Ils ne furent entièrement soumis
et rendus au christianisme que depuis le douzième siècle, par les efforts
soutenus des ducs de Saxe et des margraves de Brandebourg, et au moyen des
croisades que les Allemands conduisirent dans leur pays[10]. » SLAVES MÉRIDIONAUX. - BULGARES. - SLAVES-ILLYRIENS. — C'est une question encore
indécise de savoir si les Bulgares appartenaient à la race tartare ou à la
race slave. Leurs mœurs et leur tactique les rapprochaient des Turcs et des
Hongrois ; leur langue était la même que celle des Slaves. Cette dernière
circonstance autorise à penser que les Bulgares, originaires des bords du
Volga, se mêlèrent de bonne heure aux peuples slaves qui habitaient entre le
Dniéper et le Pruth, et jouèrent à leur égard le rôle des Russes chez les
Slaves septentrionaux. Les Avares les tinrent longtemps sous leur joug, et la
destruction des Gépides permit aux Bulgares d'avancer jusqu'au Danube. Après
la mort du khan Man (626), ils recouvrèrent leur indépendance, et ne reconnurent plus
d'autre autorité que celle de leur chef Couvrate. L'un des fils de Couvrate,
Alezécus, alla chercher fortune en Italie, et en récompense des services
qu'il avait rendus au duc de Bénévent s'établit avec sa tribu dans une partie
du Samnium (comté de Molise). L'autre fils, Asparouk, passa le Danube avec la
masse de la nation bulgare et dévasta les terres de l'empire grec. Constantin
Pogonat s'engagea à payer à ces barbares un tribut déguisé sous le nom de
solde annuelle, et leur abandonna les terres fertiles, mais alors désertes,
des deux Mésies (679).
Quelques années après, Justinien H confirma cette concession (688). Ainsi
fut fondé le royaume de Bulgarie qui, à l'époque de Charlemagne était borné
au nord par le Dniester et les monts Krapacks, à l'est par la mer Noire, au
sud par la chaîne de l'Hémus, à l'ouest par la Servie, le Danube et la
Theiss. Sous le règne de Crumne, l'empereur d'Orient, Nicéphore, pénétra au
centre de la Bulgarie et brûla la cour royale, sorte de ring
semblable à celui des Avares. Mais ses ennemis se rallièrent et l'enfermèrent
dans un défilé dont il était impossible de sortir. « Nous sommes perdus,
s'écria Nicéphore ; il nous faudrait des ailes comme aux oiseaux. » Son camp
fut brûlé, ses Grecs égorgés, lui- même périt, et son crâne devint la coupe
du roi bulgare (811).
Cependant les mœurs farouches de ce peuple furent adoucies par les progrès du
commerce, la possession d'un pays cultivé et l'introduction du christianisme.
Les nobles de Bulgarie furent élevés dans les écoles et le palais de Constantinople,
et Siméon, jeune prince de la famille royale, apprit à connaitre Démosthène
et Aristote. Il quitta la vie monastique pour devenir le chef des guerriers ;
et sous son règne, qui dura plus de quarante ans (889-932), les Bulgares prirent rang
parmi les nations civilisées. Siméon attaqua plusieurs fois les Grecs qui lui
opposèrent les Turcs alors païens. Vaincu d'abord, il répara cet échec par
une brillante victoire, battit et extermina la tribu des Serviens, dispersa
les Grecs sur les bords de l'Achéloüs et vint assiéger Constantinople. La
paix glorieuse qu'il dicta à Romain Lécapenus ne fut pas de longue durée. Les
deux nations reprirent les armes à la mort de Siméon ; ses faibles
successeurs se divisèrent, et au commencement du onzième siècle, Basile II
mérita le surnom de Vainqueur des Bulgares. Il trouva dans le palais
d'Achrida un trésor de dix mille livres pesant d'or et fit crever les yeux à
quinze mille captifs. Le roi des Bulgares expira de douleur, et ce terrible
exemple épouvanta ses sujets (1019). Resserrés dans un canton peu étendu, les
débris de la nation attendirent patiemment le moment de la vengeance, et à la
fin du siècle suivant ils se rendirent de nouveau redoutables à l'empire
grec. C'est à
l'an 527 qu'on fixe l'apparition des Antes ou Slaves de la Mer-Noire, au nord
de la Dacie. Comme les Bohémiens, les Moraves et les Bulgares, ils subirent
la domination des Avares et s'affranchirent aussi en 626. Ils s'établirent
alors sur les bords de la Save, et s'emparèrent de l'Illyrie intérieure avec
l'agrément de l'empereur Héraclius. Habitués à vivre sous des huttes ou dans
des cavernes, les Slaves-Illyriens détruisirent les villes de Narona, de
Salone, de Scardona et d'Épidaure. Les fugitifs de Salons et d'Épidaure
jetèrent les fondements de Spalatro et de Raguse qui, avec Trau, Zara, et
quelques autres villes maritimes restèrent sous la protection des empereurs byzantins,
et formèrent le Thème de Dalmatie. Le pays occupé par les Slaves se partagea
en royaumes ou bannals de Dalmatie, d'Esclavonie, de Bosnie, de Servie
et de Croatie. Ce dernier, qui était le plus puissant, se divisait lui-même
en onze zoupanies, dont les forces réunies pouvaient monter à cent soixante
mille hommes. Bientôt les Croates s'adonnèrent à la navigation et à la
piraterie. Ils construisirent des brigantins sur le modèle des anciennes
embarcations liburniennes et ravagèrent les côtes de l'Adriatique. Nous avons
indiqué ailleurs les démêlés des Slaves-Illyriens avec la république de
Venise. A la fin du dixième siècle, le royaume de Croatie perdit les îles et
les places maritimes qui avaient fait sa force, et dès-lors son histoire
offre peu d'intérêt. ÉTATS SCANDINAVES. - DANEMARK. - NORVÈGE. - SUÈDE. — Jusqu'ici les Scandinaves ne
nous sont connus que par leurs excursions extérieures et leur fanatisme
religieux ; et ce sont les derniers peuples qui reçoivent par le
christianisme la civilisation européenne. Dès les temps les plus reculés de
leur histoire, nous trouvons chez eux des institutions qui ont beaucoup
d'analogie avec celles des anciens Germains. Les Scandinaves délibéraient
dans les festins, attribuaient aux femmes l'esprit prophétique, respectaient
les compagnes de leur vie, baptisaient leurs enfants pour éviter les
maléfices, célébraient avec pompe les funérailles des héros, comptaient le
temps par nuits, s'animaient aux chants des poètes appelés par eux scaldes. A
la fin du dixième siècle, cette race rude et énergique reçut, avec le bienfait
de l'Évangile, celui des lettres et des arts. Le Danemark, la Suède et la
Norvège, partagés auparavant entre plusieurs chefs, commencèrent à se policer
et à se former en corps de monarchies. Le
Danemark apparaît le premier. Son roi Godefried est en guerre avec
Charlemagne, et Harold fait alliance avec Louis-le-Débonnaire. C'est à cette
époque (834) que les premières semences du christianisme sont portées dans
les États scandinaves, par saint Anschaire, moine de Corbie et premier
métropolitain de Hambourg. Sous Gorm-le-Vieux, Henri l'Oiseleur établit la
marche de Sleswick, mais la conversion des Danois ne fut décidée que par
Othon Ier. Harold Blaatand (à la dent bleue), qui est le premier roi en chef
du Danemark[11], secourut Richard duc de
Normandie contre Louis d'Outremer, exerça en Norvège une influence souveraine
et affronta les armes d'Othon. Vaincu par ce prince, il consentit à se faire
chrétien et reçut le baptême avec son fils Suénon, vers l'an 965. Suénon ne
tarda pas à retourner au paganisme et chassa son père qui fut rétabli par le
duc de Normandie. Roi à son tour (991), il se signala par la conquête de la Norvège et de
l'Angleterre ; mais il se montra constamment hostile au christianisme. Son
successeur Canut-le-Grand (1014-1036), réunit aussi les trois royaumes de Danemark,
d'Angleterre et de Norvège, encouragea l'agriculture et le commerce, donna
aux Danois un code criminel appelé Withenlog, propagea le
christianisme en fondant des évêchés et des couvents, et se rendit en
pèlerinage à Rome. Ses États furent démembrés après lui. Son fils Suénon fut
chassé de la Norvège, et à la mort de son autre fils Hardicanut, qui régna
sur le Danemark, l'Angleterre et l'Écosse secouèrent aussi le joug danois (1042). Comme Hardicanut ne laissait
pas d'enfants, un prince norvégien Magnus s'empara même du Danemark. Ici se
termine l'ancienne dynastie des rois de ce pays connue sous le nom de Skioldungs,
parce qu'une tradition fabuleuse la faisait descendre de Skiold fils prétendu
d'Odin. On appelle Estrithides les rois qui régnèrent depuis Suénon II, fils
d'Ulf, seigneur danois, et d'Estrith sœur de Canut-le-Grand. Ce prince
s'étant soulevé contre le roi Magnus resta maitre du trône à la mort du Norvégien
(1047) ; mais il se rendit célèbre par
ses vices, fut l'ami d'Adalbert le confident dépravé de l'empereur Henri IV,
et subit la honte d'une pénitence publique que lui imposa l'évêque de
Roskild. Le règne de Suénon II se prolongea jusqu'en 1076. En
Norvège, ce fut le roi Olaf Tryggveson, arrière-petit-fils de Harold-Harfager,
qui se déclara l'apôtre de son peuple (995) et entreprit de le convertir par la force. Il
détruisit le temple de Hlada, fonda Drontheim dont il fit sa résidence,
distribua aux convertis les biens de ceux qui refusaient le baptême, et
imposa, à main armée, le christianisme à la province populeuse de Halgoland.
L'Islande[12] et le Groenland[13] furent pareillement convertis
par ses soins. Après la mort d'Olaf battu et tué par Suénon de Danemark (1000), trois comtes se partagèrent le
pouvoir. En 1016, Olaf II, surnommé le Saint, rendit l'indépendance à la
Norvège et continua la prédication du christianisme. Canut-le-Grand le chassa
(1028), mais se montra comme lui zélé
propagateur de la foi. Le fils d'Olaf II, Magnus, affranchit son pays, et fut
un moment roi de Danemark. Son successeur, Harold HI, périt en combattant les
Anglo-Saxons (1066)
et laissa deux fils, Magnus II et Olaf III, qui régnèrent d'abord
conjointement. Olaf, seul roi par la mort de son frère (1069), travailla à la civilisation de
la Norvège, adoucit les mœurs, favorisa le commerce et apprit à ses sujets à
préférer les ressources de l'agriculture aux résultats incertains des
expéditions lointaines. Les
anciens rois de Suède, qui se prétendaient issus de Régnar Lodbrog, prenaient
le titre de rois d'Upsal, du lieu de leur résidence. Les premiers qui aient
quelque certitude historique sont Olaf H, roi de 033 à 964, et Éric VI,
conquérant de la Finlande, de l'Estonie, de la Livonie et de la Courlande.
Olaf III Skotkonung s'intitula roi de Suède et fut le premier roi en chef qui
fit profession du christianisme et entreprit de le répandre dans ses États.
Sigefroi d'York, envoyé en Suède par Ethelred, roi d'Angleterre, baptisa Olaf
et toute sa famille (1001). Le roi fonda un évêché à Skara dans la Weitrogothie et bâtit la
nouvelle Sigtuna, au moment où l'ancienne, celle d'Odin, venait d'être
détruite par les Norvégiens (1008). La conversion des Suédois aurait été plus prompte si le zèle du
roi Olaf n'avait été contenu par la diète suédoise, qui se décida pour une
parfaite liberté de conscience. De là ce mélange bizarre des dogmes de l'un
et de l'autre culte qui se maintint longtemps en Suède. Jésus-Christ y fut
associé à Odin et la Freya des païens à la Vierge[14]. Amund Jacques, successeur
d'Olaf (1026-1051), contribua de tous ses efforts
aux progrès du christianisme. Avec Éround Gammel s'éteignit la dynastie des
rois Lodbrokiens (1056).
Stenkill, duc de Westrogothie, fut élu ; mais son fils Inge ne fut pas son
successeur immédiat, et en 1067 la couronne passa à Haquin Ier, dit le Roux,
qui régna douze ans. La Suède reste longtemps isolée et n'acquiert une
véritable importance parmi les États du Nord qu'à partir du quatorzième
siècle. FIN DU PREMIER VOLUME
|
[1]
Voyer le chapitre premier de la première période.
[2]
Cette question, qui nous entraînerait hors des limites que nous nous sommes
tracées, a été éclaircie par Schlœtzer, dans ses savants commentaires sur les Annales
de Nestor.
[3]
Un passage du livre de l'empereur Constantin Porphyrogénète (de
Administrando imper., cap. 9) prouve que la langue russe différait
essentiellement de la langue slavonne. Luitprand, au dixième siècle, appelle
les Russes et les Normands iidem aquiloacres homines. C'est donc en
Suède qu'il faut chercher le berceau de la nation russe, comme dans la
Westphalie et la Hesse celui de la nation franque.
[4]
L'année 862 est communément adoptée comme l'époque de la fondation de la
monarchie russe. Mais Schlœtzer, par un examen plus attentif des Annales de
Nestor, a prouvé que l'arrivée de Rurik doit être placée dix ou douze ans
auparavant. (Comment., t. III, p. 8.)
[5]
Les chroniques russes parlent de 80.000 hommes et de 2.000 barques ; mais le
silence des Grecs fait naître des doutes raisonnables sur la vérité ou du moins
sur l'importance de la tentative d'Oleg.
[6]
NESTOR, cité par
Lévesque, Histoire de Russie, tome I, p. 87.
[7]
La Silésie, qui était alors une province de la Pologne, reçut avec elle les
lumières de l'Évangile, et attribue sa conversion à un prêtre romain nommé
Geoffroi, qui fut le premier évêque de Smogra, vers 966. C'est cet évêché qui
fut plus tard transféré à Breslau. HENELII, Annal. siles. ad ann.
[8]
VINCENT KADLUBEK, lib. I, ep.
1.
[9]
KOCH, Tabl.
des révolut., Périod. III, p. 134.
[10]
KOCH, Tabl.
des révolut., Périod. III, p. 130. Nous aimons à citer ce savant, dont les
résumés sont aussi clairs qu'exacts.
[11]
Ces rois en chef (oherhönig) ne doivent pas être confondus avec les
autres petits rois (unterkönig) qu'on trouve dans les temps anciens par
tout le nord. Ces derniers étaient subordonnés au roi en chef comme des espèces
de vassaux. Les uns, qui commandaient à toute une province, s'appelaient fylskiskonung
; les autres, qui tenaient un moindre district, relevaient des précédents et
prenaient le nom de hœradskonung. » Note de KOCH, Périod. III, p. 127.
[12]
Les Normands avaient découvert et peuplé l'île d'Islande vers l'an 874, et ils
y fondèrent un état républicain. Dans les années 996 et 1000, Olaf Ier y envoya
des missionnaires chrétiens qui firent rapidement la conquête spirituelle du
pays. Olaf II rendit les Islandais tributaires (1027), mais ils reprirent
bientôt leur indépendance. Ce ne fut que dans les années 1261 et 1264 qu'ils
furent soumis définitivement aux Norvégiens et que le gouvernement républicain
de l'ile fut supprimé.
[13]
Le Groenland fut découvert par un islandais fugitif, Éric-le-Roux, qui y forma
les premiers établissements vers 982. Son fils Leif embrassa le christianisme
pendant son séjour en Norvège. Assisté de quelques prêtres que le roi Olaf lui
donna, il retourna au Groenland et y convertit son père et ses compatriotes.
L'évêché de Garde y fut fondé, ainsi qu'un couvent eu l'honneur de saint
Thomas. Soumis à un tribut par Olaf II (1025), le Groenland se rendit ensuite
indépendant jusqu'au règne de Haquin V, qui le réunit de nouveau à la Norvège
(1261). La connaissance des premiers colonies norvégiennes du Groenland se
perdit au commencement du quinzième siècle. La découverte de Vinland (ile de
Terre-Neuve) eut des résultats encore moins durables.
[14]
KOCH, Tabl.
des révolut., Périod. III, p. 128.