HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXXVIII. — ÉTATS SLAVES ET SCANDINAVES DEPUIS LEUR ORIGINE JUSQU'À LA FIN DU ONZIÉME SIÈCLE.

 

 

Slaves septentrionaux. — Fondation de Kiew et de Novogorod. — Premiers aventuriers russes. — Leur origine suédoise. — Rurik. — Prise de Kiew, — Commerce et navigation des Russes. — Tentatives sur Constantinople. — Victoires et revers de Swiatoslaf. — Conversion des Russes sous Wladimir. — Règne et législation de Iaroslaf. — Slaves occidentaux. — Commencements de la Pologne. — Dynastie des Piast. — Conversion des Polonais. — Boleslas Chrobry. — Démêlés avec l'Allemagne. — Boleslas II. — Commencements de la Bohême. — Suite des princes issus de Borziwoy. — Constitution de la Bohème. — Slaves au nord de l'Elbe, — Ils sont soumis à l'empire germanique. — Leur révolte. — Slaves méridionaux. — Établissement du royaume des Bulgares. — Défaite de Nicéphore. — Règne de Siméon. — Destruction de ce royaume par Basile II. — Coup-d'œil sur les Slaves illyriens. — États scandinaves. — Conversion d'Harold Blaatand, roi de Danemark. — Canut-le-Grand. — Avènement des Estrithides. — Propagation du christianisme en Norvège, Olaf III. — Rois Lobdrokiens de Suède. — Le christianisme s'établit lentement en Suède. — Avènement de Stenkill.

 

Le grand déplacement des peuples germaniques qui au cinquième siècle envahirent et démembrèrent l'empire romain, entrains par contrecoup les migrations de la race slave[1]. Les tribus de cette race se mirent en marche dans des directions diverses ; mais nous n'avons que des données incertaines ou des traditions confuses sur leurs premiers établissements.

SLAVES SEPTENTRIONAUX. - RUSSIE (850-1054). — Il parait Cependant certain que les Slaves septentrionaux s'avancèrent au nord, forcèrent la population finnoise à se concentrer sur les bords de la Baltique ou dans les régions du pôle, et fondèrent, de 400 à 420, près du lac Illmen, une ville appelée de leur nom Slavensk. Vers la même époque, un mélange de peuples étrangers à la race slave, comme l'indique leur nom (Roxolans, Russes-Alains), bâtit Kiew, sur le Dniéper. Mais bientôt les Roxolans, chassés des rives de ce fleuve, suivirent an nord la trace des Slaves, s'unirent à eux et élevèrent en commun une nouvelle ville, Novogorod. Cette république se fit respecter de ses voisins et acquit en peu de temps une telle puissance qu'elle donna lieu au proverbe si connu : « Qui oserait s'attaquer à Dieu et à Novogorod-la-Grande ? »

Nous n'insisterons pas sur l'histoire des Slaves septentrionaux avant la fondation de l'empire russe[2]. Elle est simple et monotone comme celle de tous les peuples primitifs qui vivent ainsi qu'ont vécu leurs pères. A part les villes de Kiew et de Novogorod qui s'étaient enrichies par le commerce, les petits états slaves, pauvres et isolés, n'avaient point d'existence politique et subissaient sans cesse l'ascendant des pirates venus de la Scandinavie. Au sortir d'un banquet, les jeunes Northmands prenaient leurs armes, sonnaient du cor, montaient sur leurs navires et parcouraient tous les rivages qui promettaient du butin ou un établissement. La Baltique fut naturellement le théâtre de leurs premiers exploits maritimes ; ils descendirent sur la côte orientale et reçurent des tribus slaves ou finnoises, qui avoisinaient le lac Lagoda, un tribut de peaux d'écureuils blancs avec le nom de Varangiens ou de corsaires. Leur valeur et la supériorité de leur discipline inspirèrent la crainte aux naturels du pays. Tantôt appelés comme auxiliaires, tantôt chassés comme tyrans, les Varangiens jouèrent le même rôle parmi les Slaves que les Saxons parmi les Bretons, jusqu'au jour où un chef scandinave Rurik, plus habile ou plus heureux que les autres, fonda une dynastie qui régna sept cents ans.

Au moment de l'arrivée de Rurik, les Slaves septentrionaux étaient ainsi partagés. « Au nord, sur les bords de la Baltique, se trouvaient les Tchoudes et les Slaves proprement dits, chez qui s'élevait Novogorod — la nouvelle Holmgard des Northmands — ; plus bas, les Radimitches, sur la Soja, les Viatitches et les Mordouans, sur l'Oka. La Volhynie moderne était occupée par les Drewliens (peuples des forêts) ; les Doulèbes et les Boujaniens s'étendaient le long du Boug ; les Loutitches et les Tivertses avaient quelques établissements sur le Dniéper et allaient jusqu'à la mer et au Danube ; dans leur pays était Kiew, la grande ville du midi. Mais les Khosars, qui occupaient la Chersonèse Taurique et les contrées au nord du Pont-Euxin, avaient imposé tribut à tous ces peuples, excepté aux Tchoudes, aux Slaves proprement dits et aux Krivitches, leurs voisins à l'est. Les Khosars régnaient jusqu'au Volga, et derrière le Volga les Petchenègues menaçaient les Khosars d'une invasion redoutable. »

L'origine suédoise des Russes n'est point douteuse. Dès l'an 839, une ambassade grecque envoyée par Théophile à la cour de Louis-le-Débonnaire, amena des Russes qui, après s'être rendus de Novogorod à Constantinople avec des peines inouïes, demandaient à être reconduits par mer dans leur patrie. Un examen attentif fit reconnaître que ces étrangers étaient de la race des Northmands, dont les Francs commençaient déjà à redouter les pirateries, et ils furent retenus en otages. D'ailleurs le témoignage du moine Nestor et des historiens grecs se trouve confirmé par le nom de Rootzi ou Rootzolans que les Finnois et les Lapons donnent encore aujourd'hui aux Suédois[3]. Ce fut en effet du Rooslagen en Suède, que trois frères varangiens, Rurik, Sinéous et Trouvor arrivèrent sur les bords du lac Illmen en 850[4]. On les reçut comme des amis et des protecteurs, et on leur permit de bâtir des villes ou plutôt des campements pour eux et leurs compagnons. Rurik fonda la vieille ville de Ladoga sur le lac de ce nom ; Sinéous, Belozero sur le lac Blanc ; Trouvor, Isborsk dans le pays des Krivitches. A la mort de ses frères, Rurik hérita de leurs possessions et se sentit assez fort pour attaquer Novogorod. Wadime, le plus puissant citoyen de cette république, fut tué dans un combat, et Rurik punit les défenseurs de la liberté slave avec la cruauté d'un conquérant barbare. A l'exemple de tous les envahisseurs, il constitua autour de lui une forte aristocratie territoriale, distribua à ses boyards les domaines et les châteaux, et éleva le nom et la langue des Russes au-dessus du nom et de la langue des Slaves.

Cependant deux aventuriers, Askold et Dir, venus à la suite de Rurik, étaient allés chercher fortune au midi. Ils avaient entendu parler de Constantinople, la ville des Césars, Tzaragrad, et voulaient vendre leurs services aux Grecs, lorsqu'ils rencontrèrent sur leur chemin la grande ville de Kiew, fondée comme nous l'avons dit, par un mélange de Russes et d'Alains. Les Varangiens s'y arrêtèrent, l'affranchirent de la domination des Khosars et lui imposèrent la leur. Puis équipant une flottille, ils descendirent le Dniéper, se lancèrent hardiment dans la mer Noire et se firent respecter jusqu'à Constantinople.

Le génie industrieux des Northmands et la nécessité de suppléer aux ressources insuffisantes d'un pays froid et stérile avaient de bonne heure établi l'usage des voyages et des relations de commerce à travers la vaste étendue de l'ancienne Sarmatie. Déjà avant Rurik, les Northmands avaient enrichi la ville slave de Jan qu'ils avalent eu soin de se ménager comme entrepôt de commerce. De ce port situé à l'embouchure de l'Oder, les corsaires et les marchands arrivaient en quarante-trois jours aux côtes orientales de la Baltique, et les richesses des pays méridionaux ornaient, dit-on, les bois sacrés de la Courlande. Quand ils avaient franchi en été sur les eaux, en hiver sur la glace, la distance qui sépare Novogorod de la mer, les Russes descendaient les rivières qui tombent dans le Dniéper. Leurs canots étaient chargés d'esclaves, de fourrures, de miel, de peaux de bêtes, et les cargaisons déposées dans les magasins de Kiew. Au mois de juin des embarcations plus solides entraient dans le Dniéper ; arrivés aux cataractes du fleuve, les matelots étalent obligés de tramer par terre leurs navires sur un espace de six milles. Ils les réparaient ensuite dans les lies qui se trouvent à l'embouchure du fleuve, gagnaient l'entrée du Danube et de là, avec un bon vent, pouvaient arriver en moins de quarante heures sur le rivage de l'Anatolie et du Bosphore. Les Northmands revenaient alors avec du vin, du blé, de l'huile, les tissus de la Grèce et les épiceries de l'Inde.

Mais les récits merveilleux des négociants russes qui avaient admiré le luxe splendide de la cité des Césars enflammaient au retour la cupidité de leurs sauvages compatriotes. Aussi, dans une période de cent quatre-vingt-dix ans, les Russes essayèrent quatre fois de piller les trésors de Constantinople. En 865, Askold et Dir parurent sur les côtes de Trébizonde avec deux cents bateaux. Ces embarcations nommées par les Grecs Monoxyla se composaient du tronc d'un bette on d'un bouleau creusé ; mais sur cette base légère et étroite prolongée au moyen de planches jusqu'à soixante pieds de longueur, on élevait des bordages à la hauteur d'environ douze pieds. Ces navires sans pont avaient deux gouvernails et un mât ; ils marchaient à la rame et à la voile et portaient de quarante à soixante-dix hommes avec les armes nécessaires, et des provisions d'eau douce et de poisson salé. L'imprévoyance des empereurs n'avait fortifié ni l'embouchure du Dniéper, ni l'entrée du Bosphore. Les princes de Kiew passèrent donc sans obstacle et occupèrent le port de Constantinople, en l'absence de Michel l'Ivrogne. L'Empereur rependant parvint à rentrer dans sa capitale et fit exposer à la vénération des fidèles la tunique de la Vierge Marie. On attribua à sa protection une tempête qui détermina la retraite des Russes.

Rurik mourut en 879, laissant un jeune fils Igor, sous la tutelle d'Oleg. Celui-ci fit périr en trahison Askold et Dir, entra vainqueur à Kiew, et y fixa le siège du nouvel empire. Il soumit les puissantes tribus des Radimitches et des Drewliens, fit reculer les Khosars vers l'est, et attaqua l'empire Grec avec une flotte dont les historiens russes ont exagéré l'importance. Cette fois le Bosphore était défendu ; mais les Russes éludèrent cet obstacle, selon leur coutume, en traînant leurs embarcations par-dessus l'isthme[5]. Ils ravagèrent la campagne, forcèrent Léon-le-Philosophe à leur payer tribut et stipulèrent un traité de commerce (904).

Igor fut digne de son père et de son tuteur (913). Il écrasa les Drewliens rebelles, battit les Petchenègues, et tourna de nouveau vers Constantinople l'ardeur aventureuse de ses compagnons. Une nuée de barques porta les Russes sur les côtes du Pont et de la Bithynie (941). C'était le moment où l'empire était troublé par l'ambition de Romain Lécapenus et où les forces navales étaient occupées contre les Sarrasins. Cependant des brûlots habilement préparés incendièrent la flotte des Russes. Ceux qui échappèrent au feu grégeois furent égorgés par les paysans de la Thrace, et Igor regagna péniblement Kiew, après avoir perdu les deux tiers de son armée. Mais il reprit la guerre l'année suivante, soudoya des Petchenègues, s'avança dans la Chersonèse Taurique, et se fit payer le tribut promis à Oleg. Après avoir juré devant la statue du dieu Pérotin d'être l'allié fidèle de l'empire, il envoya les Petchenègues contre les Bulgares, ennemis des Grecs. Ainsi préludait l'ambition russe, qui depuis mille ans convoite Constantinople, et y régnera un jour, si l'on en croit l'inscription fatale de la statue d'airain, qu'on voyait au dixième siècle sur la place du Taurus. Mais à cette époque, les hommes du Nord formaient à peine une nation, et n'avaient pas le bras assez fort. Quand la jeunesse russe voulait emporter la ville, la sagesse des vieillards prêchait la modération : « Contentez-vous, disaient-ils, des magnifiques offres de César ; ne vaut-il pas mieux obtenir sans combattre l'or, l'argent, les étoffes de soie et tout ce qui est l'objet de nos désirs. Sommes-nous sûrs de la victoire ? Pouvons-nous conclure un traité avec la mer ? Nous ne marchons pas sur terre, nous flottons sur l'abîme des eaux, et la mort est également suspendue sur la tête de tous[6]. »

Cependant de lourds tributs pesaient sur les Slaves : les Drewliens se révoltèrent et assassinèrent Igor (945). Sa veuve Olga prit la régence au nom de son fils Swiatoslaf, et vengea la mort de son mari, avec la rude énergie des femmes scandinaves. Les Drewliens furent accablés par une guerre d'extermination. Swiatoslaf apporta sur le trône les goûts simples et belliqueux de ses pères (955). Couvert d'une peau d'ours, il se couchait ordinairement sur la terre, et une selle lui servait d'oreiller. Sa nourriture était grossière et se composait souvent de chair de cheval grillée à la hâte sur des charbons. La vie d'un tel homme fut un combat perpétuel. Après avoir attaqué et soumis les Viatitches, il dispersa les Khosars, effaça leur domination, et subjugua les peuples tartares, qui habitaient entre la mer Noire et la mer Caspienne. Une ambassade de l'empereur Nicéphore et de riches présents entraînèrent bientôt Swiatoslaf contre les Bulgares (967). Soixante mille hommes débarquèrent sur les côtes de la Mœsie, défirent les Bulgares, et ravagèrent tout le pays jusqu'au mont Hémus. Séduit par la beauté du climat, le prince varangien voulait se fixer à Preslaw, l'ancienne Marcianopolis. « Ici, disait-il, on m'apporte l'or, l'argent, le vin et les fruits de la Grèce. La Hongrie me fournit des chevaux, et je tire de la Russie du miel, de la cire et des esclaves. » Les bandes des Petchenègues, des Khosars et des Turcs accouraient en foule sous ses drapeaux. Swiatoslaf fit un pas en avant et arriva jusqu'à Andrinople. On le somma d'évacuer la province romaine : sa réponse fut dédaigneuse, et il ajouta que Constantinople devait s'attendre à voir bientôt son ennemi et son maitre.

Mais Jean Zimiscès renversa Nicéphore (969). Ses lieutenants, par la persuasion ou par la force, entrainèrent la défection des Petchenègues, et Swiatoslaf fut rappelé en apprenant que ses infidèles alliés assiégeaient dans Kiew, sa femme et ses enfants. Il se hâta de les chasser, partagea ses états entre ses trois fils, et retourna en Bulgarie pur en faire le siège de son empire. Zimiscès, après avoir délivré la Thrace, franchit les défilés de l'Hémus, avec une armée nombreuse et bien équipée. En deux jours il emporta Preslaw au son des trompettes et y tailla en pièces huit mille cinq cents Russes. Swiatoslaf affaibli se retira à Dristra sur les bords du Danube. Bloqué dans cette place il se défendit avec un courage désespéré et ne capitula qu'après un siège de soixante-cinq jours. Mais Zimiscès se garda de pousser à bout un ennemi encore redoutable. Il rétablit les anciens traités et fit distribuer vingt-deux mille mesures de blé dans le camp des vaincus. Les Russes, après un pénible voyage, regagnèrent l'embouchure du Dniéper ; ils n'avaient plus de vivres ; la saison était défavorable. Ils passèrent l'hiver sur la glace, et avant de regagner Kiew, Swiatoslaf fut surpris et accablé par les Petchenègues, qui firent une coupe de son crâne (973).

Ses trois fils Iaropolk, Oleg, Wladimir, se partagèrent l'empire. Mais Iaropolk ayant fait périr Oleg, Wladimir s'enfuit en Suède. En 980, il revint avec de nouveaux Varègues, auxquels il joignit plusieurs tribus slaves, assiégea son frère dans Rodna, et le tua en trahison. Devenu seul maitre de la Russie, Wladimir enleva la Gallicie aux Polonais, soumit les Bulgares du pays de Kasan, et acheva l'organisation de l'empire, en embrassant le christianisme. Jusqu'alors la nation russe plongée dans les ténèbres de l'idolâtrie, adorait Péroun le dieu de la foudre, dont la statue était ensanglantée par des sacrifices humains ; Swaitowid, le bon génie ; Tchernobog, le mauvais esprit ; Woloss, le dieu du bétail ; Stribog, le dieu des vents. Déjà cependant la foi chrétienne avait été portée à Kiew par des missionnaires grecs, et le patriarche Photius s'était vanté prématurément de la conversion des Russes. Mais la semence de l'Évangile tombait sur un sol ingrat et l'exemple d'Olga elle-même ne put triompher de l'habitude et de la superstition. A la majorité de Swiatoslaf, cette princesse s'était rendue à Constantinople, où l'empereur Constantin Porphyrogénète lui avait donné sur les fonts de baptême, le nom révéré d'Hélène. Sa suite, composée de plus de cent personnes, partagea sa conversion ; mais son fils craignit le mépris ou la défection de ses compagnons d'armes, et Wladimir dans les premières années de son règne, multiplia et décora avec zèle les monuments de l'ancien culte de la Russie. On vit mème, après sa guerre contre les Bulgares, deux chrétiens, Fédor et Ivan, immolés à Péroun. Toutefois il ne tarda pas à s'adoucir et comprendre la nécessité d'un culte moins grossier. Il prêta l'oreille aux controverses des Musulmans, des Juifs, des catholiques, des chrétiens grecs ; et sur l'avis de ses boyards se décida pour l'adoption du culte chrétien tel qu'il était pratiqué à Tzaragrad. Mais ce qui détermina ou hâta la conversion de Wladimir, ce fut son désir de s'allier à la sœur des empereurs Basile Il et Constantin VIII. Après avoir pris Théodosie et Kherson, il les menaça d'assiéger leur capitale, s'il n'obtenait la main de la princesse Anne. Ses vœux furent exaucés. L'évêque chrétien le baptisa et le maria en même temps à Kherson (988). Sur l'ordre du souverain, Péroun, le dieu du tonnerre, fut renversé et freiné dans les rues : son image informe fut chargée de coups de massue, par douze robustes barbares qui la jetèrent ensuite dans le Dniéper. Wladimir ayant déclaré par un édit que tous ceux qui refuseraient le baptême seraient traités en ennemis de Dieu et du prince, les rivières reçurent des milliers de Russes obéissants. Les ossements des deux frères de Wladimir furent purifiés par un baptême posthume, et-la génération suivante vit disparaître les derniers restes de l'idolâtrie.

Cette conversion eut des résultats immenses. En fondant des couvents et des écoles, le grand-duc prépara la civilisation de ses peuples, Il mit sous la protection de l'Église, les faibles, les pauvres et ceux qui exerçaient des professions utiles à l'humanité. Les évêques furent investis d'un droit juridictionnel qui avait pour but d'établir l'ordre dans la société et dans les relations civiles. Les mères durent envoyer leurs enfants aux écoles, et le prince fixa lui-même aux maltes une règle de conduite pleine de sagesse et de bon sens. La littérature des Grecs passa chez les Russes avec leur religion ; des artistes grecs embellirent les églises, et un commerce lucratif fit abonder à Kiew les richesses de l'Orient.

A la mort de Wladimir (1015), l'empire russe s'étendait du nord a l'ouest depuis la mer Glaciale et l'embouchure de la Dwina jusqu'au Niémen, au Dniester et au Boug, et en deçà de ce dernier fleuve jusqu'aux monts Krapaks a aux frontières de la Hongrie. Le christianisme lui avait donné un commencement de civilisation ; mais il lui manquait une législation complète ; il en fut redevable à Iaroslaf.

Swiatopolk, dont Wladimir avait suspecté la légitimité et puni la révolte, prétendit d'abord régner seul et s'empara de Kiew. Haï pour ses fratricides et pour son alliance avec les Polonais, il fut renversé par son frère Iaroslaf, prince de Novogorod (1019). Celui-ci prit le titre de Grand-Duc ; mais il fut vaincu par son frère Mstislaf, et contraint de partager avec lui. La paix conclue en 1026 dura dix ans, et la mort de Mstislaf laissa Iaroslaf seul héritier des états de Wladimir (1036). Ce règne est aussi glorieux au dehors qu'au dedans. Les Petchenègues viennent assiéger Kiew et sont taillés en pièces. Iaroslaf envahit la Lithuanie, envoie une flotte menacer Constantinople, soumet les Masoviens, marie trois de ses tilles au duc de Pologne, au roi de Norvège, au roi de France Henri Ier. Instruit et studieux, il fait traduire les livres grecs en langue slave, fonde une bibliothèque dans l'église de Sainte-Sophie à Kiew, multiplie les monastères, attire et récompense les artistes byzantins ; mais son véritable titre de gloire, ce sont ses lois. Ce Code, intitulé Rouskata pravada (vérités russes), partage la nation en trois classes, les boyards, les hommes libres, les esclaves. Il régularise la composition pour les meurtres et les coups, protège la propriété, proportionne les amendes pour vol à la valeur des objets volés, détermine les formes de la procédure et le nombre des témoins, règle les successions et les héritages. Certaines dispositions annoncent un esprit libéral : « — Si le mort ne laisse point après lui de vengeur, le meurtrier reconnu paiera quarante grivnas, que le mort soit russe, slave, homme de guerre ou de cour, marchand national ou étranger, et même fugitif d'Un autre pays. — Il faut sept témoins pour condamner un étranger. — Celui qui tirera son épée hors du fourreau, sans même en frapper personne, paiera un grivnas. — Le maitre qui dans un état d'ivresse a frappé un esclave innocent, lui doit la même composition qu'à un homme libre. »

Iaroslaf en mourant renouvela les causes de discorde par le partage qu'il fit de ses états (1054). Son fils Isiaslaf, auquel il avait laissé Kiew et le titre de grand-duc, ne put se maintenir contre la rivalité de son cousin et de ses frères. En même temps les Petchenègues devenaient plus hardis, et les Poloutzi on Comans s'établissaient au nord de la mer Noire.

SLAVES OCCIDENTAUX. - POLOGNE. - BOHÊME. - SLAVES AU NORD DE L'ELBE. — Les peuples slaves, qui habitaient originairement les vastes plaines à l'ouest de Kiew, furent d'abord appelés Leckes, du nom de leur premier chef Leck, qui s'établit, dit-on, vers 550, entre l'Oder et la Vistule, et fonda les villes de Gnezne et de Poznan (Posen). Ce n'est même qu'au milieu du dixième siècle que le nom de Polonais ou Poléniens apparaît dans l'histoire. Après l'extinction de la famille de Leck, les douze principaux waivodes s'emparèrent du pouvoir et partagèrent le pays conquis en douze palatinats. Au commencement du huitième siècle, les Leckes fatigués de cette oligarchie oppressive en revinrent à l'autorité d'un seul, et le waivode Cracus reçut le titre souverain de Krol. On lui attribue la fondation de Cracovie, qu'il enrichit des dépouilles des Austrasiens. Ses deux fils régnèrent peu, et sa fille Vanda sut défendre ses états et sa virginité contre les entreprises du Teuton Rutiger. Mais la mort de cette sage princesse fut le signal de l'anarchie. Un soldat obscur, Prémislas, sauva la nation et obtint en récompense l'autorité souveraine qui ne devait plus être partagée (750).

Un siècle sépare le règne de ce prince de l'avènement des Piast, et ce siècle est rempli dans les annales polonaises d'invraisemblances et de faits qui touchent au merveilleux. L'histoire de Piast lui-même offre peu de certitude. Il eut pour successeurs Semovit, Leck ou Lesko, Semomislas et enfin Micislas, le premier prince chrétien de la Pologne (962). C'est à partir de cette époque que la nation des Leckes prend une importance réelle et se mêle aux affaires de l'Allemagne et de la Russie. A la sollicitation de son épouse Dambrovka, sœur de Boleslas II, duc de Bohême, Micislas embrassa le christianisme déjà prêché aux Bohémiens par les apôtres des tribus slaves, Méthodius et Cyrille (966). Le pape Jean XIII envoya de nouveaux missionnaires, et Micislas eut recours à la force pour imposer sa croyance aux peuples idolâtres qu'il gouvernait. Sous Othon Ier, et grau aux soins d'Adelbert, évêque de Prague, des églises épiscopales furent établies à Gnezne et à Poznan. En l'an 1000, Othon III érigea l'église de Gnezne en archevêché et lui subordonna tes évêchés de Colberg, de Cracovie et de Breslau[7], en réservant Poznan à la métropole de Magdebourg.

Le christianisme chez les Polonais prit tout d'abord un grand caractère d'austérité. Ils commencèrent le carême à la Septuagésime, jeûnèrent le mercredi, et punirent par la perte des dents ceux qui n'observaient pas les jours d'abstinence. Cette rigueur s'accorde du reste avec les mœurs sauvages de ces peuples qui restèrent longtemps encore sans aucune culture de l'esprit. La constitution des Polonais assujettissait la masse de la nation à un esclavage avilissant, et les souverains, dont l'hérédité était devenue une loi invariable[8], gouvernaient leurs sujets avec un despotisme inflexible. « Quoique les ducs polonais se reconnussent vassaux et tributaires des empereurs d'Allemagne, on les vit plus d'une fois se soulever, revendiquer leur entière indépendance, et faire avec succès la guerre aux Allemands. Boleslas Chrobry (le brave), fils de Micislas Ier, profita des troubles qui suivirent la mort de l'empereur Othon III pour s'emparer des marches de Lusace et de Budissin, que l'empereur Henri II lui accorda depuis en fiefs. Le même prince, pour braver les Allemands, prit à la mort de Henri II la dignité royale. Micislas II, fils de Boleslas, après avoir ravagé cruellement les pays situés entre l'Oder, l'Elbe et la Saale, fut forcé d'abdiquer la royauté et de rendre aussi les provinces que son père avait enlevées à l'empire (1032)[9]. »

Un long interrègne (1034-1041) suivit la mort de Micislas II. Sa veuve Rixa, chassée avec son jeune fils Casimir, se retira en Allemagne, puis en France, où le prince détrôné se fit moine à l'abbaye de Cluny. Mais les Polonais écrasés par la tyrannie des nobles, en butte aux invasions des Bohémiens et des Russes, rappelèrent Casimir qui fut relevé de ses vœux par le pape. Couronné à Gnezne, le nouveau prince rétablit l'ordre, s'allia avec la Russie, chassa les Bohémiens, et mourut après, un règne pacifique de dix-huit ans (1058). Son fils Boleslas II, surnommé le Hardi, intervint dans les troubles de la Bohème, réprima la révolte des Prussiens, vainquit les Hongrois et rétablit Isiaslaf sur le trône de Russie. Le séjour de Kiew, la ville voluptueuse du Nord, le corrompit. Il prit en 1077 la dignité royale, opprima ses sujets, fut déposé par le pape Grégoire VII et alla mourir dans l'exil et la misère (1081).

Vers 550, les Tchèques, tribu slave, chassèrent les Marcomans des rives de la Moldau et des sources de l'Elbe où ils fondèrent la ville et la république de Prague. Cc pays, longtemps habité par les Gaulois Boïens de Sigovèse, avait retenu le nom de Boiohemum (Boii- Heim), et les Tchèques adoptèrent de banne heure cette ancienne désignation. On n'a sur cet état naissant que de vagues conjectures. Asservis par les Avares, les Tchèques furent délivrés sous le règne de Dagobert, par un marchand franc, nommé Samon, qui sut repousser et battre les Austrasiens (631), et qui parait avoir porté le titre de roi. Les historiens de la Bohème font grand bruit de la princesse Libussa et de son mari Prémislas qui fonda une dynastie de ducs dont la chronologie est fort incertaine jusqu'au neuvième Borziwoy. Ce prince, à l'instigation du chef des Moraves, Zwentibold, reçut le baptême des mains de Methodius et de Cyrille, vers l'an 894. Mais le christianisme fit peu de progrès en Bohème, et Spitignew, fils de Borziwoy, témoigna une profonde indifférence pour la religion nouvelle. Son frère Wratislas Ier fut un chrétien zélé et favorisa les prédications des missionnaires ; il laissa deux fils dont l'aîné, Wenceslas Ier surnommé le Saint, fut assassiné par le second, Boleslas Ier surnommé, le Cruel (936). Celui-ci persécuta les chrétiens avec une rigueur inouïe. Mais la toute puissante intervention d'Othon 1" le fit changer de conduite. Un évêché fut fondé à Prague et Boleslas dédia l'église métropolitaine au frère qu'il avait tué. Boleslas II (967-999) mérita le titre de Pieux, et c'est à partir de son règne que le christianisme devint en Bohème la religion dominante. Il défendit ses états contre les entreprises des Polonais et s'empara de Cracovie. La rivalité de ses trois fils, Boleslas III, Jaromir et Ulric, remplit la Bohème de troubles. Le dernier resta en possession du pouvoir (1012-1037) qu'il transmit sans opposition à son fils Brétishs. Spitignew il, successeur de Brétislas, régna peu de temps (1055-1061). Wratislas, frère de Spitignew, triompha des intrigues de Jaromir, évêque de Prague, battit Léopold, margrave d'Autriche, et gagna l'amitié de l'empereur Henri IV, qui à la diète de Mayence lui accorda la dignité royale (1086).

Jusqu'alors les ducs de Bohème avaient été les vassaux et les tributaires de l'empire germanique. Le tribut qu'ils devaient payer consistait en cinq cents marcs d'argent et en cent vingt bœufs. Ils exerçaient d'ailleurs chez eux tous les droits de souveraineté, jouissaient d'un pouvoir absolu, et prenaient rarement l'avis de leurs nobles. L'hérédité existait pour la maison régnante, mais avec l'usage des partages et sans qu'il y eut un ordre de succession permanent. Selon la coutume généralement suivie par les anciens peuples du 'nord et de l'orient de l'Europe, un des princes appelés au partage prenait le titre de Grand-Prince, et en cette qualité prétendait à une suprématie souvent méconnue. La majorité des habitants de la Bohème, artisans, laboureurs, domestiques, était soumise à une dure servitude. La vente des hommes se pratiquait dans ce pays, et le dixième en revenait au souverain.

Les tribus slaves qui habitaient nu nord de l'Elbe — Obotrites, Rhedariens, Wilzes, Havelliens, Sorabes, Daleminiens, Lusiziens, Milziens, etc. — avaient subi en tout ou en partie le joug de Charlemagne. Après la mort de ce prince, elles s'agitèrent plutôt pour s'affranchir que pour envahir les provinces carlovingiennes et s'attirèrent les armes de Louis-le-Germanique et de son fils Carloman, qui essayèrent de les rendre chrétiennes. Après la mort de Louis, les Slaves chassèrent les missionnaires de Corwey, chargés de leur prêcher l'Évangile et confondirent le culte de Saint Wit avec celui de Swantevit ou Swaitowid, leur principale divinité. Pour les contenir dans le devoir, les rois saxons introduisirent des colonies allemandes dans les pays slaves : Henri-l'Oiseleur créa après ses victoires les margraviats de Brandebourg, de Misnie et de Lusace, et Othon Ier fonda des deux côtés de l'Elbe les évêchés de Havelberg, de Brandebourg, de Meissen, de Mersebourg et de Zeitz. Mais les hauteurs et la dureté de Thierry, margrave de Brandebourg, irritèrent les Slaves, et ils tramèrent un soulèvement général qui éclata vers l'an 982. « Les évêchés, les églises et les couvents furent alors détruits et ces peuples retournèrent aux superstitions du paganisme. Ceux qui habitaient le Brandebourg, une partie de la Poméranie et du Mecklembourg, connus précédemment sous les noms de Wilzes et de Wélatahes, formèrent un système républicain et fédératif qui prit le nom de Luitiziens. Les Obotrites, au contraire, les Polabes et les Wagriens se décidèrent pour un gouvernement monarchique dont le principal siège fut dans le Mecklembourg. Ces derniers eurent des princes ou souverains dont quelques-uns portèrent le titre de rois des Venèdes. Des guerres longues et sanglantes entre les Allemands et les Slaves furent le résultat de ce grand soulèvement. Les Slaves défendirent leur liberté civile et religieuse avec un courage et une persévérance qui méritent d'être remarqués. Ils ne furent entièrement soumis et rendus au christianisme que depuis le douzième siècle, par les efforts soutenus des ducs de Saxe et des margraves de Brandebourg, et au moyen des croisades que les Allemands conduisirent dans leur pays[10]. »

SLAVES MÉRIDIONAUX. - BULGARES. - SLAVES-ILLYRIENS. — C'est une question encore indécise de savoir si les Bulgares appartenaient à la race tartare ou à la race slave. Leurs mœurs et leur tactique les rapprochaient des Turcs et des Hongrois ; leur langue était la même que celle des Slaves. Cette dernière circonstance autorise à penser que les Bulgares, originaires des bords du Volga, se mêlèrent de bonne heure aux peuples slaves qui habitaient entre le Dniéper et le Pruth, et jouèrent à leur égard le rôle des Russes chez les Slaves septentrionaux. Les Avares les tinrent longtemps sous leur joug, et la destruction des Gépides permit aux Bulgares d'avancer jusqu'au Danube. Après la mort du khan Man (626), ils recouvrèrent leur indépendance, et ne reconnurent plus d'autre autorité que celle de leur chef Couvrate. L'un des fils de Couvrate, Alezécus, alla chercher fortune en Italie, et en récompense des services qu'il avait rendus au duc de Bénévent s'établit avec sa tribu dans une partie du Samnium (comté de Molise). L'autre fils, Asparouk, passa le Danube avec la masse de la nation bulgare et dévasta les terres de l'empire grec. Constantin Pogonat s'engagea à payer à ces barbares un tribut déguisé sous le nom de solde annuelle, et leur abandonna les terres fertiles, mais alors désertes, des deux Mésies (679). Quelques années après, Justinien H confirma cette concession (688).

Ainsi fut fondé le royaume de Bulgarie qui, à l'époque de Charlemagne était borné au nord par le Dniester et les monts Krapacks, à l'est par la mer Noire, au sud par la chaîne de l'Hémus, à l'ouest par la Servie, le Danube et la Theiss. Sous le règne de Crumne, l'empereur d'Orient, Nicéphore, pénétra au centre de la Bulgarie et brûla la cour royale, sorte de ring semblable à celui des Avares. Mais ses ennemis se rallièrent et l'enfermèrent dans un défilé dont il était impossible de sortir. « Nous sommes perdus, s'écria Nicéphore ; il nous faudrait des ailes comme aux oiseaux. » Son camp fut brûlé, ses Grecs égorgés, lui- même périt, et son crâne devint la coupe du roi bulgare (811). Cependant les mœurs farouches de ce peuple furent adoucies par les progrès du commerce, la possession d'un pays cultivé et l'introduction du christianisme. Les nobles de Bulgarie furent élevés dans les écoles et le palais de Constantinople, et Siméon, jeune prince de la famille royale, apprit à connaitre Démosthène et Aristote. Il quitta la vie monastique pour devenir le chef des guerriers ; et sous son règne, qui dura plus de quarante ans (889-932), les Bulgares prirent rang parmi les nations civilisées. Siméon attaqua plusieurs fois les Grecs qui lui opposèrent les Turcs alors païens. Vaincu d'abord, il répara cet échec par une brillante victoire, battit et extermina la tribu des Serviens, dispersa les Grecs sur les bords de l'Achéloüs et vint assiéger Constantinople. La paix glorieuse qu'il dicta à Romain Lécapenus ne fut pas de longue durée. Les deux nations reprirent les armes à la mort de Siméon ; ses faibles successeurs se divisèrent, et au commencement du onzième siècle, Basile II mérita le surnom de Vainqueur des Bulgares. Il trouva dans le palais d'Achrida un trésor de dix mille livres pesant d'or et fit crever les yeux à quinze mille captifs. Le roi des Bulgares expira de douleur, et ce terrible exemple épouvanta ses sujets (1019). Resserrés dans un canton peu étendu, les débris de la nation attendirent patiemment le moment de la vengeance, et à la fin du siècle suivant ils se rendirent de nouveau redoutables à l'empire grec.

C'est à l'an 527 qu'on fixe l'apparition des Antes ou Slaves de la Mer-Noire, au nord de la Dacie. Comme les Bohémiens, les Moraves et les Bulgares, ils subirent la domination des Avares et s'affranchirent aussi en 626. Ils s'établirent alors sur les bords de la Save, et s'emparèrent de l'Illyrie intérieure avec l'agrément de l'empereur Héraclius. Habitués à vivre sous des huttes ou dans des cavernes, les Slaves-Illyriens détruisirent les villes de Narona, de Salone, de Scardona et d'Épidaure. Les fugitifs de Salons et d'Épidaure jetèrent les fondements de Spalatro et de Raguse qui, avec Trau, Zara, et quelques autres villes maritimes restèrent sous la protection des empereurs byzantins, et formèrent le Thème de Dalmatie. Le pays occupé par les Slaves se partagea en royaumes ou bannals de Dalmatie, d'Esclavonie, de Bosnie, de Servie et de Croatie. Ce dernier, qui était le plus puissant, se divisait lui-même en onze zoupanies, dont les forces réunies pouvaient monter à cent soixante mille hommes. Bientôt les Croates s'adonnèrent à la navigation et à la piraterie. Ils construisirent des brigantins sur le modèle des anciennes embarcations liburniennes et ravagèrent les côtes de l'Adriatique. Nous avons indiqué ailleurs les démêlés des Slaves-Illyriens avec la république de Venise. A la fin du dixième siècle, le royaume de Croatie perdit les îles et les places maritimes qui avaient fait sa force, et dès-lors son histoire offre peu d'intérêt.

ÉTATS SCANDINAVES. - DANEMARK. - NORVÈGE. - SUÈDE. — Jusqu'ici les Scandinaves ne nous sont connus que par leurs excursions extérieures et leur fanatisme religieux ; et ce sont les derniers peuples qui reçoivent par le christianisme la civilisation européenne. Dès les temps les plus reculés de leur histoire, nous trouvons chez eux des institutions qui ont beaucoup d'analogie avec celles des anciens Germains. Les Scandinaves délibéraient dans les festins, attribuaient aux femmes l'esprit prophétique, respectaient les compagnes de leur vie, baptisaient leurs enfants pour éviter les maléfices, célébraient avec pompe les funérailles des héros, comptaient le temps par nuits, s'animaient aux chants des poètes appelés par eux scaldes. A la fin du dixième siècle, cette race rude et énergique reçut, avec le bienfait de l'Évangile, celui des lettres et des arts. Le Danemark, la Suède et la Norvège, partagés auparavant entre plusieurs chefs, commencèrent à se policer et à se former en corps de monarchies.

Le Danemark apparaît le premier. Son roi Godefried est en guerre avec Charlemagne, et Harold fait alliance avec Louis-le-Débonnaire. C'est à cette époque (834) que les premières semences du christianisme sont portées dans les États scandinaves, par saint Anschaire, moine de Corbie et premier métropolitain de Hambourg. Sous Gorm-le-Vieux, Henri l'Oiseleur établit la marche de Sleswick, mais la conversion des Danois ne fut décidée que par Othon Ier. Harold Blaatand (à la dent bleue), qui est le premier roi en chef du Danemark[11], secourut Richard duc de Normandie contre Louis d'Outremer, exerça en Norvège une influence souveraine et affronta les armes d'Othon. Vaincu par ce prince, il consentit à se faire chrétien et reçut le baptême avec son fils Suénon, vers l'an 965. Suénon ne tarda pas à retourner au paganisme et chassa son père qui fut rétabli par le duc de Normandie. Roi à son tour (991), il se signala par la conquête de la Norvège et de l'Angleterre ; mais il se montra constamment hostile au christianisme. Son successeur Canut-le-Grand (1014-1036), réunit aussi les trois royaumes de Danemark, d'Angleterre et de Norvège, encouragea l'agriculture et le commerce, donna aux Danois un code criminel appelé Withenlog, propagea le christianisme en fondant des évêchés et des couvents, et se rendit en pèlerinage à Rome. Ses États furent démembrés après lui. Son fils Suénon fut chassé de la Norvège, et à la mort de son autre fils Hardicanut, qui régna sur le Danemark, l'Angleterre et l'Écosse secouèrent aussi le joug danois (1042). Comme Hardicanut ne laissait pas d'enfants, un prince norvégien Magnus s'empara même du Danemark.

Ici se termine l'ancienne dynastie des rois de ce pays connue sous le nom de Skioldungs, parce qu'une tradition fabuleuse la faisait descendre de Skiold fils prétendu d'Odin. On appelle Estrithides les rois qui régnèrent depuis Suénon II, fils d'Ulf, seigneur danois, et d'Estrith sœur de Canut-le-Grand. Ce prince s'étant soulevé contre le roi Magnus resta maitre du trône à la mort du Norvégien (1047) ; mais il se rendit célèbre par ses vices, fut l'ami d'Adalbert le confident dépravé de l'empereur Henri IV, et subit la honte d'une pénitence publique que lui imposa l'évêque de Roskild. Le règne de Suénon II se prolongea jusqu'en 1076.

En Norvège, ce fut le roi Olaf Tryggveson, arrière-petit-fils de Harold-Harfager, qui se déclara l'apôtre de son peuple (995) et entreprit de le convertir par la force. Il détruisit le temple de Hlada, fonda Drontheim dont il fit sa résidence, distribua aux convertis les biens de ceux qui refusaient le baptême, et imposa, à main armée, le christianisme à la province populeuse de Halgoland. L'Islande[12] et le Groenland[13] furent pareillement convertis par ses soins. Après la mort d'Olaf battu et tué par Suénon de Danemark (1000), trois comtes se partagèrent le pouvoir. En 1016, Olaf II, surnommé le Saint, rendit l'indépendance à la Norvège et continua la prédication du christianisme. Canut-le-Grand le chassa (1028), mais se montra comme lui zélé propagateur de la foi. Le fils d'Olaf II, Magnus, affranchit son pays, et fut un moment roi de Danemark. Son successeur, Harold HI, périt en combattant les Anglo-Saxons (1066) et laissa deux fils, Magnus II et Olaf III, qui régnèrent d'abord conjointement. Olaf, seul roi par la mort de son frère (1069), travailla à la civilisation de la Norvège, adoucit les mœurs, favorisa le commerce et apprit à ses sujets à préférer les ressources de l'agriculture aux résultats incertains des expéditions lointaines.

Les anciens rois de Suède, qui se prétendaient issus de Régnar Lodbrog, prenaient le titre de rois d'Upsal, du lieu de leur résidence. Les premiers qui aient quelque certitude historique sont Olaf H, roi de 033 à 964, et Éric VI, conquérant de la Finlande, de l'Estonie, de la Livonie et de la Courlande. Olaf III Skotkonung s'intitula roi de Suède et fut le premier roi en chef qui fit profession du christianisme et entreprit de le répandre dans ses États. Sigefroi d'York, envoyé en Suède par Ethelred, roi d'Angleterre, baptisa Olaf et toute sa famille (1001). Le roi fonda un évêché à Skara dans la Weitrogothie et bâtit la nouvelle Sigtuna, au moment où l'ancienne, celle d'Odin, venait d'être détruite par les Norvégiens (1008). La conversion des Suédois aurait été plus prompte si le zèle du roi Olaf n'avait été contenu par la diète suédoise, qui se décida pour une parfaite liberté de conscience. De là ce mélange bizarre des dogmes de l'un et de l'autre culte qui se maintint longtemps en Suède. Jésus-Christ y fut associé à Odin et la Freya des païens à la Vierge[14]. Amund Jacques, successeur d'Olaf (1026-1051), contribua de tous ses efforts aux progrès du christianisme. Avec Éround Gammel s'éteignit la dynastie des rois Lodbrokiens (1056). Stenkill, duc de Westrogothie, fut élu ; mais son fils Inge ne fut pas son successeur immédiat, et en 1067 la couronne passa à Haquin Ier, dit le Roux, qui régna douze ans. La Suède reste longtemps isolée et n'acquiert une véritable importance parmi les États du Nord qu'à partir du quatorzième siècle.

 

FIN DU PREMIER VOLUME

 

 

 



[1] Voyer le chapitre premier de la première période.

[2] Cette question, qui nous entraînerait hors des limites que nous nous sommes tracées, a été éclaircie par Schlœtzer, dans ses savants commentaires sur les Annales de Nestor.

[3] Un passage du livre de l'empereur Constantin Porphyrogénète (de Administrando imper., cap. 9) prouve que la langue russe différait essentiellement de la langue slavonne. Luitprand, au dixième siècle, appelle les Russes et les Normands iidem aquiloacres homines. C'est donc en Suède qu'il faut chercher le berceau de la nation russe, comme dans la Westphalie et la Hesse celui de la nation franque.

[4] L'année 862 est communément adoptée comme l'époque de la fondation de la monarchie russe. Mais Schlœtzer, par un examen plus attentif des Annales de Nestor, a prouvé que l'arrivée de Rurik doit être placée dix ou douze ans auparavant. (Comment., t. III, p. 8.)

[5] Les chroniques russes parlent de 80.000 hommes et de 2.000 barques ; mais le silence des Grecs fait naître des doutes raisonnables sur la vérité ou du moins sur l'importance de la tentative d'Oleg.

[6] NESTOR, cité par Lévesque, Histoire de Russie, tome I, p. 87.

[7] La Silésie, qui était alors une province de la Pologne, reçut avec elle les lumières de l'Évangile, et attribue sa conversion à un prêtre romain nommé Geoffroi, qui fut le premier évêque de Smogra, vers 966. C'est cet évêché qui fut plus tard transféré à Breslau. HENELII, Annal. siles. ad ann.

[8] VINCENT KADLUBEK, lib. I, ep. 1.

[9] KOCH, Tabl. des révolut., Périod. III, p. 134.

[10] KOCH, Tabl. des révolut., Périod. III, p. 130. Nous aimons à citer ce savant, dont les résumés sont aussi clairs qu'exacts.

[11] Ces rois en chef (oherhönig) ne doivent pas être confondus avec les autres petits rois (unterkönig) qu'on trouve dans les temps anciens par tout le nord. Ces derniers étaient subordonnés au roi en chef comme des espèces de vassaux. Les uns, qui commandaient à toute une province, s'appelaient fylskiskonung ; les autres, qui tenaient un moindre district, relevaient des précédents et prenaient le nom de hœradskonung. » Note de KOCH, Périod. III, p. 127.

[12] Les Normands avaient découvert et peuplé l'île d'Islande vers l'an 874, et ils y fondèrent un état républicain. Dans les années 996 et 1000, Olaf Ier y envoya des missionnaires chrétiens qui firent rapidement la conquête spirituelle du pays. Olaf II rendit les Islandais tributaires (1027), mais ils reprirent bientôt leur indépendance. Ce ne fut que dans les années 1261 et 1264 qu'ils furent soumis définitivement aux Norvégiens et que le gouvernement républicain de l'ile fut supprimé.

[13] Le Groenland fut découvert par un islandais fugitif, Éric-le-Roux, qui y forma les premiers établissements vers 982. Son fils Leif embrassa le christianisme pendant son séjour en Norvège. Assisté de quelques prêtres que le roi Olaf lui donna, il retourna au Groenland et y convertit son père et ses compatriotes. L'évêché de Garde y fut fondé, ainsi qu'un couvent eu l'honneur de saint Thomas. Soumis à un tribut par Olaf II (1025), le Groenland se rendit ensuite indépendant jusqu'au règne de Haquin V, qui le réunit de nouveau à la Norvège (1261). La connaissance des premiers colonies norvégiennes du Groenland se perdit au commencement du quinzième siècle. La découverte de Vinland (ile de Terre-Neuve) eut des résultats encore moins durables.

[14] KOCH, Tabl. des révolut., Périod. III, p. 128.