Abdérame s'affermit à
Cordoue. — Son administration. Ses monuments. — Sa mort. — Hescham Ier. —
Rois chrétiens d'Oviedo. — Révoltes sous Al-Hakkam. — Abdérame II le
Victorieux. — Organisation des États chrétiens. — Soulèvement de Mouza et
d'Hafsoun. — Règne d'Alphonse III. — Les Beni-Hafsoun. — Abdérame III le
Grand. — Il étouffe la rébellion. — Succès et revers des chrétiens. —
Relations extérieures d'Abdérame. — Sa magnificence, et ses monuments. —
Règne paisible d'Al-Hakkam II. — Victoires de l'hadjeb Almanzor. — Décadence
du khalifat de Cordoue. — Guerres civiles. — Déposition d'Hescham III,
dernier ommiade. — Démembrement du khalifat. — Partage des États de Sanche,
roi de Navarre. — Réunion de la Castille et des Asturies. — Règne de
Ferdinand. — Prise de Cordoue par Abus-Abed. — Guerre de succession après la
mort de Ferdinand. — Avènement d'Alphonse VI.
Le
fondateur du khalifat de Cordoue était digne de sa fortune. Les malheurs de
sa jeunesse avaient mûri son caractère ; à l'habileté et à la valeur il
joignait la clémence, rare vertu au milieu des sanglantes discordes qui
déchiraient l'empire musulman. A peine maitre de Cordoue, Abdérame se voit
menacé de nouveau par Youzouf et Samar, partisans des Abassides. Il les
défait et leur pardonne, chasse de Tolède les débris des vaincus, et marche
contre Ala, wali d'Afrique, envoyé par le khalife d'Orient pour lui ôter le
trône et la vie, Pendant qu'un de ses lieutenants va soumettre Tolède
révoltée, Abdérame rencontre les Africains près de Séville et remporte une
victoire complète. Le wali est tué dans l'actions et un audacieux émissaire
ose suspendre devant le palais de la Mecque la tête d'Ale, conservée dans du
sel et du camphre. Ce grand succès entraîne la prise de Sidonia ; mais les
fugitifs, grossis par d'autres aventuriers maures, ne tardent pas à
reparaître ; l'infatigable khalife les atteint, les écrase et reprend
Séville. Pour mettre l'Espagne à l'abri de ces invasions, il fait croiser
dans le détroit de Gibraltar la flotte arabe stationnée sur les côtes de la
Catalogne, et en fait construire une nouvelle dans les ports de l'Andalousie (772). Pendant
la guerre d'Abdérame et de Youzouf, la Gaule narbonnaise, dégarnie de troupes
musulmanes, était tombée au pouvoir de Pépin, fondateur de la dynastie
carlovingienne[1]. Le khalife dirigea un corps
d'armée contre les Chrétiens des Asturies pour les tenir en respect dans
leurs montagnes ; mais il ne put empêcher les Francs de pénétrer dans la
Catalogne et conclut avec Pépin un traité de paix. Plusieurs années après, Charlemagne,
appelé par les émirs rebelles de Saragosse et de Huesca, passa les Pyrénées (778). On sait les résultats de cette
expédition et le désastre de Roncevaux[2]. Toutefois, l'autorité de
Charlemagne fut respectée sous son règne dans les Marches espagnoles. Après
lui les princes indépendants de la Navarre et les comtes de Barcelone s'en
partagèrent les lambeaux. Abdérame
Ier, délivré d'un fils de Youzouf qui s'était fait un parti puissant dans la
province de Jaén, s'occupa de régler l'administration de ses États. De ce
prince date l'établissement réel des Arabes en Espagne, si l'on entend par
établissement non pas une conquête violente, non pas un état de choses
précaire et mal défini, mais un gouvernement régulier et stable, appuyé sur
la tolérance et la civilisation. L'Espagne, jusqu'alors annexée à l'Afrique
et par là au khalifat de Damas, vécut de sa vie propre. Elle fut délivrée des
ambitieux subalternes, et les tributs, payés du moins à un souverain
national, furent rendus par lui à la circulation et augmentèrent la richesse
publique[3]. Le
royaume fut divisé en six gouvernements : Tolède, Mérida, Saragosse, Valence,
Grenade et Murcie ; chaque gouvernement en quatre districts. Moyennant un
paiement annuel de dix mille onces d'or, dix mille livres d'argent, dix mille
chevaux, dix mille mulets, mille cuirasses, mille lances et mille épées, les
Chrétiens d'Espagne obtinrent une charte de protection et la liberté civile
la plus étendue[4]. Grâce aux travaux industrieux
des Arabes, les plaines stériles se changèrent en jardins délicieux. On vit
partout des ports, des routes, des canaux, des fontaines, des monuments de
tout genre. Le commerce maritime entre l'Espagne et Constantinople prit un
prodigieux accroissement[5]. Le khalife, qui aimait avec
passion les arts et les sciences, ouvrit des écoles publiques, fonda des
bibliothèques, établit dans son palais une académie de savants. Il confia aux
maîtres les plus célèbres l'éducation de ses enfants, et voulut qu'ils
apprissent non-seulement à gouverner les hommes, mais à les gouverner avec
justice. Lui-même passe pour avoir été l'architecte de l'Aljama ou grande
mosquée de Cordoue. « Le dôme, dont le minaret s'élevait à quarante
brasses, était soutenu par mille quatre-vingt-treize colonnes de différents
marbres, disposées en quinconce et formant trente-huit nefs en longueur et
dix-neuf en largeur. L'entrée principale s'ouvrait par dix-neuf portes,
auxquelles aboutissaient dix-neuf rues droites et régulières ornées de colonnes
dans toute leur étendue, et coupées par trente-huit rues transversales
semblables. L'édifice intérieur portait six cents pieds de long sur deux cent
cinquante de large. Il était éclairé pendant les prières de nuit par quatre
mille six cents lampes. On y brûlait dans l'année quatre mille livres
d'huile, et cent vingt livres d'aloès et d'ambre[6]. » Près de
mourir, Abdérame convoqua les ministres, les conseillers du divan et les
gouverneurs de provinces, et nomma pour son héritier Hescham, le plus jeune
de ses fils. Il lui adressa publiquement de sages conseils où respire l'amour
le plus pur de l'humanité et de la vertu, et expira après un règne de
trente-deux ans (788).
Quelque idée que nous nous fassions de sa magnificence et de sa gloire, il ne
jouit pas d'un bonheur sans mélange. Le souvenir de sa patrie et de son
enfance le poursuivait sur un trône étranger, et mêlait un peu d'amertume à
ses plus grandes joies. Il avait fait venir un jeune palmier de Syrie, et
l'avait planté dans la cour de son palais. C'était là, qu'échappant aux
pompes royales, il allait tromper ses regrets et verser des pleurs au pied
d'un arbre de son pays[7]. Le
commencement du règne d'Hescham fut troublé par des révoltes. Ses deux
frères, Abdallah et Soliman, cherchèrent 4t se rendre indépendants à Tolède
et à Mérida. Vaincus tous deux, ils reçurent un généreux pardon, et Soliman
plus opiniâtre vécut à Tanger dans un splendide exil. Après avoir comprimé le
soulèvement d'un wali de Catalogne, le khalife fit publier la guerre sainte,
L'armée musulmane fut partagée en deux corps ; l'un, sous la conduite
d'Abdoul-Valed, pénétra dans la Gaule narbonnaise, battit Guillaume, comte de
Toulouse, pilla plusieurs villes et revint chargé de butin. La part du
khalife, qui était le cinquième, s'éleva à quarante-cinq mille dinars qu'il
consacra à l'achèvement de la grande mosquée de Cordoue[8]. L'autre division fut envoyée
contre le roi d'Oviedo, Alphonse II le Chaste, pupille et successeur de
Bermudo. L'armée arabe, après d'inutiles ravages, tomba dans une embuscade
près de Lodos en Galice. Les Espagnols l'enveloppèrent et en firent un grand
carnage. C'est le premier succès important qui révèle l'existence du petit
royaume des Asturies[9]. Hescham,
par sa justice et sa bienfaisance, mérita le surnom d'Al-Radhy (le bon). Il mourut jeune encore en 796.
Son fils et son successeur, Al-Hakkam (le savant), se trouva exposé à un double
péril. Ses oncles renouvelèrent leurs prétentions au trône, dans le moment
mémo où les Francs passaient les Pyrénées et se répandaient dans la Navarre,
la Catalogne et l'Aragon. Charlemagne, irrité du pillage de la Narbonnaise et
excité par les sollicitations d'Abdallah, avait chargé les comtes de la
frontière d'user de représailles. Al-Hakkam marcha d'abord contre eux et les
rejeta de l'autre côté des monts, puis livra bataille à ses oncles près de
Murcie. Soliman fut tué. Abdallah s'enfuit à Tanger. Le khalife se montra
généreux ; il appela auprès de lui les fils de son oncle et pourvut
royalement à leur éducation. Quoique
le succès accompagnât ses armes, son caractère dur et impérieux excitait des
troubles intérieurs qui le décidèrent à se délivrer de la guerre étrangère.
Louis, fils de Charlemagne, appelé par le roi des Asturies et par le wali de
Huesca, avait repris Tortose, Girone, Barcelone, et soumis les Iles Baléares
; de là, une suite de pillages réciproques, d'incursions, d'algarades,
comme disaient les Arabes. Le khalife y mit un terme par la paix
d'Aix-la-Chapelle où les deux souverains convinrent de respecter mutuellement
leur territoire (810).
Il conclut aussi une trêve avec Alphonse-le-Chaste, bien que le roi chrétien
eût poussé jusqu'à Lisbonne ses courses audacieuses et eût vaincu les Arabes
en plusieurs rencontres[10]. Ces traités augmentèrent le
mécontentement : un complot tramé contre la vie du prince coûta la vie à
trois cents conjurés et la rébellion de Tolède fut punie par le massacre des
principaux habitants[11]. Cette
excessive sévérité ne fit qu'agiter les esprits. A Cordoue même un nouvel
impôt sur les douanes produisit une émeute, et le peuple en armes délivra
ceux que le khalife envoyait au supplice. Al-Hakkam irrité s'élance à la tête
de sa garde, écrase ou disperse la multitude, et se baigne dans le sang : « Non
content de cette cruelle expédition, il bannit de ses États tous les
habitants du faubourg insurgé et fit raser leurs demeures qu'il livra d'abord
au pillage de ses soldats. Les malheureux proscrits passèrent en Afrique au
nombre d'environ vingt mille ; quelques-uns s'établirent dans le royaume de
Fez. D'autres, auxquels se joignirent quelques tribus berbères, allèrent
piller Alexandrie et l'île de Crète où ils formèrent un établissement. Le
reste enfin se mit à exercer la piraterie (815)[12]. » Mais
Al-Hakkam tomba dans une noire mélancolie qui se changea bientôt en une
démence furieuse. A sa mort, arrivée en 822, son fils Abdérame, qui avait
administré l'état pendant sa maladie, fut proclamé khalife. Le vieil
Abdallah, toujours tourmenté de l'ambition de régner, tenta de nouveau la
fortune et fut de nouveau vaincu. Les gouverneurs de Mérida et de Tolède,
enhardis par la douceur d'Abdérame II, troublèrent aussi les premières années
de son règne. Le khalife, enfin délivré des dissensions intestines, fit
alliance avec l'empereur Michel-le-Bègue contre le khalife de Bagdad et
ordonna une expédition maritime qui explora la Sardaigne, la Corse, et les
côtes depuis Marseille jusqu'à lite de Candie (835). Mais pendant que ses flottes
parcouraient la Méditerranée, les pirates scandinaves arrivaient sur les
côtes de l'Espagne. Un détachement de leur armée qui avait débarqué à la
Corogne fut repoussé par Ramire, fils de Bermudo, auquel Alphonse II avait
résigné la couronne. Les Normands réunis n'en continuèrent pas moins leurs
courses dévastatrices, arrivèrent en Portugal et pillèrent Lisbonne ; ils
pénétrèrent même dans l'Andalousie, dévastèrent Cadix, Sidonie et un faubourg
de Séville qu'ils vinrent attaquer en remontant le Guadalquivir avec
cinquante-quatre vaisseaux. Ce ne fut qu'après plusieurs combats meurtriers
que les Arabes parvinrent à chasser ces aventuriers audacieux (844). La
dernière année du règne d'Abdérame fut signalée par une brillante victoire
que ses lieutenants remportèrent sur le roi des Asturies Ordogno, fils et
successeur de Ramire[13] (851). On peut rapporter à la même
période le commencement des royaumes de Navarre et d'Aragon et de la
principauté de Catalogne. Deux descendants des ducs de Gascogne, Inigo Ariza
et son frère Aznar, ayant eu quelques démêlés avec Pépin, fils de
Louis-le-Débonnaire, firent révolter les Gascons ultérieurs et se formèrent
des États indépendants dans la Navarre espagnole et dans une partie de
l'Aragon (vers
831). Une autre
famille française gouvernait à la fois la Gaule Narbonnaise et la Catalogne[14] sous les titres de ducs de
Septimanie, marquis de Gothie et comtes de Barcelone[15]. Ainsi les chrétiens occupaient
en 850 toute la frontière du Nord depuis l'embouchure du Douro jusqu'à celle
de l'Ebre. Le
second Abdérame mourut en 852, regretté de ses peuples pour sa douceur et sa
libéralité. Il fit ouvrir des chemins, construisit des châteaux et des
mosquées, dota richement les écoles gratuites. Protecteur des savants, et
savant lui-même, il faisait élever à ses frais trois cents orphelins dans la
grande école de Cordoue. Sous le règne de Mohammed Ier, un de ses
quarante-cinq fils, l'Espagne musulmane fut déchirée à la fois par les
divisions intestines et par la guerre étrangère. Monza wali de Saragosse,
Goth de naissance et chrétien renégat, se révolta, entraîna dans son
soulèvement son fils wali de Tolède, et avec l'aide d'Ordogno, roi d'Oviedo,
repoussa longtemps toutes les attaques du khalife ; Mohammed ne reprit
Saragosse et Tolède qu'après la mort de Mouza en 871. Pendant cet intervalle
une nouvelle descente des Normands[16] et une guerre sanglante contre
Wifred II, comte de Barcelone, occupèrent successivement les armes arabes. Mais
une rébellion plus dangereuse fut excitée par un chef de bandits nommé
Hafsoun, qui avait rassemblé une troupe nombreuse dans les montagnes de
Ronea. Refoulé sur la frontière de l'Aragon, Hafsoun réunit une foule de
Berbères et de Juifs africains que la guerre civile avait habitués au
pillage. Attaqué enfin par le vaillant Al-Moundhir, fils de Mohammed, il fut
défait et ses troupes taillées en pièces dans le fort de Rotalyehud. Mais il
s'échappa, passa en Aquitaine, y leva des troupes et intéressa à sa cause
Garcias Sanchez, comte de Navarre ; Al-Moundhir marcha contre eux et les
vainquit complètement : Hafsoun et son allié restèrent sur le champ de
bataille (857) ; la rébellion toutefois ne fut
pas étouffée dans le sang de son auteur. Pendant
ces démêlés, les chrétiens des Asturies s'agrandissaient peu à peu ; soutenus
par les habitants de la plaine auxquels ils étaient unis par le lien
religieux, ils commençaient à soutenir le choc des Arabes en rase compagne et
à se maintenir dans des villes où jusqu'alors ils n'avaient fait que des
irruptions. Animés par l'enthousiasme, ils croyaient voir dans les combats
saint Jacques monté sur un coursier blanc et encourageant par sa présence les
guerriers du Christ[17]. Ordogno avait enrichi Oviedo
des dépouilles de Salamanque et de Coda et avait habilement fomenté les
divisions de l'ennemi commun. Le règne de son fils Alphonse III fut plus
brillant encore (862). A peine délivré d'un usurpateur nommé Froila, Alphonse
se vit attaqué par Mohammed qui avait envoyé toute sa flotte avec des troupes
de débarquement pour descendre en Galice et pénétrer au sein des possessions
chrétiennes ; mais cette flotte fut assaillie à l'embouchure du Minho par une
affreuse tempête qui jeta tous les vaisseaux A la côte (865). Ce naufrage, qui détruisit la
marine et presque toute l'armée du khalife, permit à Alphonse III de
s'étendre au dehors. Possesseur de la Galice, de la Biscaye, des Asturies, de
la province de Léon, du pays entre Douro et Minho, il y joignit Toro, Zamora,
Salamanque, Burgos, augmenta ses forces en s'alliant aux rois de Navarre,
envahit le Portugal, prit Coïmbre, pénétra jusqu'en Estramadure et vint même
insulter Mérida (876). Rappelé
précipitamment par les attaques d'Al-Moundhir il revint défendre sa
frontière. Après une guerre sans résultat, une trêve fut signée à Cordoue par
un prélat espagnol qu'Alphonse avait envoyé comme ambassadeur au khalife (883). Ce fait montre que les
chrétiens reconnais salent encore la supériorité du souverain musulman et ne
traitaient point d'égal à égal. « Cependant leur puissance s'était
considérablement s accrue. On trouve dès les premiers temps du règne
d'Alphonse un Froila, comte de Galice, un Véla Ximénès, comte d'Alava, un Diego
Rodriguez, comte de Castille, vassaux du roi, mais ayant dans leurs fiefs la
juridiction seigneuriale, le ban des arrière-vassaux, enfin toute
l'indépendance féodale dont jouissaient à la même époque en France les ducs
d'Aquitaine ou les comtes de Flandre[18]. » Mohammed,
en paix avec les chrétiens des Asturies et avec Charles-le-Chauve, vit renaître
sans pouvoir l'éteindre la rébellion d'Hafsoun. Son fils Al-Moundhir, qu'il
avait associé à l'empire et qui lui succéda en 886, envoya une armée contre
Kaleb-ben-Hafsoun. Ce chef audacieux, soutenu par les tribus berbères, par
les chrétiens et par les Juifs, s'était emparé de Saragosse et de Tolède, et
était sûr de trouver dans les Asturies des secours ou un asile. Hischem,
lieutenant du khalife, se laissa tromper par la fourberie du fils d'Hafsoun.
Al-Moundhir irrité punit sévèrement son ministre et marcha en personne contre
le rebelle. Mais Rhnleb retranché dans Tolède brava tous les efforts du
khalife, qui périt dans une escarmouche victime de sa valeur imprudente (889). La mort de es prince causa un
deuil général ; son frère Abdallah fut proclamé à Cordoue dans les
circonstances les plus difficiles. Mérida et Lisbonne se soulevaient : la
province de Jen se déclarait pour les Beni-Hafsoun[19]. Le peuple même de Cordoue
s'agitait, et pour comble de maux les deux oncles et le fils acné du nouveau
khalife se liguaient contre lui. Abdallah consuma ses forces et son activité
à combattre l'anarchie et à prévenir le démembrement de l'empire. Il triompha
de son fils et des gouverneurs rebelles ; mais il échoua devant Tolède et eut
à lutter contre la malveillance des imans qui excitaient le peuple à ne point
acquitter les tributs. Les Musulmans rigides ne pouvaient lui pardonner
d'entretenir des relations amicales avec le roi d'Oviedo[20] dont la neutralité était
cependant si utile. D'ailleurs Alphonse était retenu dans ses États par
l'ingratitude de son fils Gardas et des comtes espagnols qu'il avait menés
tant de fois à la victoire. Abreuvé de chagrins et de dégoûts, il résigna la
couronne à son fils qui ne la porta que trois ans (910-913). Abdallah
en mourant désigna pour son successeur son petit-fils Abdérame, au détriment
de son fils le brave Almudafar, qui lui avait rendu d'importants services (912). Mais celui-ci donna l'exemple
de la soumission et fut le premier à prêter serment d'obéissance au jeune
prince, qui réunissait les plus brillantes et les plus solides qualités.
Abdérame III tourna aussitôt ses armes contre les Béni-Hafsoun, et un si
grand nombre de volontaires accoururent à son appel qu'on fut obligé, pour ne
pas laisser les champs sans culture, de fixer le contingent de chaque
province. Khaleb, hors d'état de tenir tête aux quarante mille hommes d'élite
que le khalife conduisait contre lui, laissa son fils à Tolède avec une forte
garnison et se retira vers le nord. Abdérame, après avoir soumis la province
qui s'appela plus tard Vieille-Castille, se luit à la poursuite du rebelle,
l'atteignit, le défit et le refoula dans les montagnes ; puis, laissant son
oncle Almudafar poursuivre cette entreprise, il revint soumettre les insurgés
de Jaén, d'Elvira et de Ronda, qu'il désarma par sa clémence. De retour à
Cordoue (917), il lit équiper une flotte
considérable pour protéger le commerce du Levant et les côtes de l'Andalousie
contre les pirates africains. Reprenant alors son œuvre de pacification, il
résolut, sur l'avis des Imans de l'Aljama, de violer la coutume d'Ali[21] à l'égard d'ennemis perfides
qui ne méritaient aucun ménagement, et il poussa la guerre avec autant de
vigueur que de persistance. Il vint en remontant l'Ebre assiéger Saragosse
qui lui ouvrit ses portes ; Khaleb s'enfuit dans les Pyrénées. Tolède bloquée
étroitement, fut prise par la famine après un long siège (927). Le fils de Khaleb réussit à
s'échapper et continua quelques, années encore une guerre de partisans ; mais
ses efforts, désormais sans importance, furent complètement étouffés en 944.
Ainsi finit après quatre-vingts ans cette révolte opiniâtre qui dès-lors
faisait prévoir par quelles mains serait détruit l'empire arabe. A la
faveur de cette longue guerre civile, les chrétiens s'étaient agrandis sans
obstacle. Le petit domaine de Pélage était devenu un véritable royaume, et en
914 Ordogno II, successeur de Gardas, avait transféré d'Oviedo à Léon le siège
du gouvernement. En même temps la Navarre se constituait. Garcias Ximénès,
fils de Gardas Sanchez, prenait à Pampelune le titre de roi (858) qu'il transmettait à son fils
Fortuit (880). Ce dernier, confirmé dans ses
possessions par le démembrement de l'empire carlovingien à la diète de
Tribur, se retira dans un monastère après un règne de vingt-cinq ans et
résigna la couronne à son frère Sanche Ier (905). Sanche ajouta à ses petits
États toute la province de la Rioja et quelques places de l'Aragon, et
s'allia avec Ordogno H, qui avait emporté d'assaut la ville de Talavera et
avait poussé jusque dans l'Estramadure ses incursions victorieuses. Abdérame
III alors maitre de Saragosse, envoya contre les chrétiens son oncle
Almudafar, qui rencontra et battit au val de Jonquéra l'armée combinée des
rois de Navarre[22] et de Léon. Les troubles qui
suivirent la mort d'Ordogno, l'usurpation de Froila, l'abdication volontaire,
puis forcée d'Alphonse-le-Moine, permirent à Abdérame d'achever la réduction
des Beni-Hafsoun. Ramire II, qui resta paisible possesseur du trône en 930,
tourna contre les Musulmans l'ardeur inquiète de ses sujets. Allié du wali
rebelle de Santarem, il pénétra jusqu'à Lisbonne, revint en traversant la
Vieille-Castille, prit et pilla Madrid et insulta même les fortes villes de
Saragosse et de Tolède (935). Le wali de cette dernière ville, envoyé contre lui, livra
bataille aux Espagnols près de San-Estevan de Gormas. La victoire longtemps
disputée resta aux chrétiens[23]. Abdérame irrité résolut de
marcher en personne contre Ramire et fit publier la guerre sainte. L'armée
qui suivit la bataille de San-Estevan (939), le khalife vint assiéger Zamora à la tête de cent
mille hommes. Apprenant que Ramire accourait avec toutes ses forces à la
défense de cette place importante, il laissa une partie de ses troupes devant
Zamora et marcha à sa rencontre. La bataille s'engagea dans les champs de
Simancas près du confluent du Puiserga et du Douro, et se soutint jusqu'à la
nuit avec un égal avantage. Les deux partis, animés par la présence et par
l'exemple de leurs souverains, combattirent avec acharnement ; mais les
Espagnols repassèrent le Douro pendant la nuit, abandonnant aux Arabes la
plaine jonchée de morts. Au lieu de les poursuivre, Abdérame revint sur
Zamora qu'il emporta d'assaut ; mais telle fut la résistance des assiégés que
de leur propre aveu, les Arabes perdirent dans ces deux affaires près de
cinquante mille hommes. Cette guerre sanglante amena une trêve de dix ans qui
fut conclue en 942 et religieusement observée des deux côtés. Abdérame
profita de la tranquillité dont il jouissait pour étendre son influence en
Afrique. La secte d'Ali avait renversé du trône de Fez la famille d'Édrys,
qui régnait sur le Mogreb depuis la fondation du khalifat de Cordoue.
Rétablis par les troupes d'Abdérame, les Edrissites lui firent hommage et le
nom du khalife d'Espagne remplaça dans les prières et dans les actes celui du
khalife d'Orient (950).
A la même époque, Abdérame reçut une ambassade solennelle de l'empereur
Constantin VII[24], qui lui demandait de
renouveler alliance contre les Musulmans d'Asie. Le commerce était alors
très-actif entre l'Espagne et la Grèce. Abdérame accepta ces offres, et sa
marine soutint avec avantage une guerre navale dans les mers du levant contre
celle de l'Égypte. A l'expiration de la trêve, Ordogno III, roi de Léon, Lit
quelques incursions en Portugal et démantela Lisbonne. Mais son règne fut
court ; et son frère Sanche-le-Gros, qui monta sur le trône en 955, ne
pouvant être guéri dans ses états d'une hydropisie dont il était attaqué,
demanda au khalife la permission de se faire traiter à Cordoue[25]. Abdérame lui fournit une
escorte et l'accueillit gracieusement. Pendant l'absence de Sanche, le comte
Fernand Gonzalez érigeait la Castille[26] en état indépendant et plaçait
sur le trône de Léon, Ordogno-le-Mauvais, fils d'Alphonse-le-Moine. Abdérame
confia une armée musulmane à son hôte dépossédé ; et Sanche, appuyé par
l'utile diversion du roi de Navarre, son oncle (960), reconquit ses états et
pardonna aux rebelles. Les
dernières années du glorieux règne d'Abdérame ne furent troublées que par la
révolte de son plus jeune fils Abdallah. Le khalife qui avait associé à
l'empire Al-Hakkam l'aîné de ses enfants, voulut prévenir par un exemple
sévère les querelles si fréquentes de succession, et punit du dernier
supplice la criminelle jalousie d'Abdallah. Le prince qui avait relevé la
puissance du khalifat s'illustra aussi par sa magnificence et ses monuments.
A trois milles de Cordoue, il fit construire en l'honneur de sa favorite, la
ville, le palais et les jardins de Zehra (Al-Zohrah, la fleur). Il y employa vingt-cinq années
de travail et deux cent vingt millions de notre monnaie. Le palais surtout
était une merveille. Abdérame avait fait venir de Constantinople les
sculpteurs et les architectes les plus habiles de son siècle : douze cents colonnes
de marbre d'Espagne et d'Afrique, de Grèce et d'Italie, soutenaient ou
décoraient les édifices. La salle d'audience était incrustée d'or et de perles,
et des figures d'oiseaux et de quadrupèdes d'un prix Infini environnaient un
grand bassin placé au centre. Parmi les nombreux pavillons de jaspe et
d'albâtre, on distinguait celui du khalife formé par une galerie circulaire
de colonnes en marbre blanc dont les chapiteaux étaient dorés. Dans le milieu
jaillissait un jet de vif argent qui imitait tous les mouvements de l'eau et
brillait aux rayons du soleil d'un éclat que l'œil ne pouvait soutenir[27]. La mosquée du palais, moins
grande que celle de Cordoue, la surpassait en élégance et en richesses[28]. Le sérail d'Abdérame, en
comptant ses femmes, ses concubines et ses eunuques noirs, était composé de
six mille trois cents personnes ; et lorsqu'il allait à l'armée il était
suivi de douze mille gardes à cheval portant des baudriers et des cimeterres
garnis en or. Cette
splendeur donne une haute idée de la prospérité de l'Espagne sous le
troisième Abdérame. Les meilleurs historiens évaluent les revenus du khalife
à cent cinquante millions, somme qui au dixième siècle surpassait
vraisemblablement la totalité des revenus de tous les monarques chrétiens, si
l'on en excepte l'empereur de Byzance. Let fortunes privées étaient en
rapport avec les richesses du prince[29]. Le commerce d'exportation
suffisait à tous les besoins du luxe, et l'agriculture à la consommation
journalière d'un peuple immense. Abdérame
III mourût en 961. Au comble de la fortune et de la gloire, il ne goûta
jamais cette félicité tranquille à laquelle aspirait vainement le fondateur
de sa dynastie. Un écrit de sa main trouvé après sa mort contenait ces
mémorables paroles : « J'ai régné cinquante ans, adoré de mes sujets,
craint de mes ennemis et estimé de mes alliés. Les richesses, les honneurs,
le plaisir et la puissance ont exaucé tous mes vœux : rien ne semble avoir
manqué pour rendre mon bonheur parfait : et cependant je n'ai compté que
quatorze jours que l'inquiétude de la maladie n'ait point troublés. Que les
hommes apprennent par mon exemple à estimer ce que valent le monde et ses
plaisirs[30]. » Si le
repos, les arts de la paix, les nobles travaux de l'intelligence contribuent
plus au bonheur de l'homme que l'éclat du luxe et le tumulte de la gloire,
Al-Hakkam dut éprouver une félicité plus constante et plus parfaite que celle
de son père. Quelques excursions du comte de Castille l'obligèrent, il est
vrai, à des représailles où ses armes furent victorieuses. Il prit Zamora
dont il fit raser les murailles, et accorda bientôt aux tuteurs du jeune
Ramire III la prolongation de la trêve conclue avec son père Sanche (967)[31]. A part cette guerre passagère,
le règne d'Al-Hakkam II s'écoula dans une paix profonde. Tous les Arabes,
suivant son exemple et ses avis, se livrèrent aux professions utiles. Les
grands de la cour, les chefs de l'armée, les commandants des provinces et des
villes, les imans, les cadis cultivaient de leurs mains leurs jardins et
leurs champs. L'agriculture, le commerce, l'exploitation des mines reçurent
une activité nouvelle. Le khalife multiplia le nombre des auberges publiques
où les voyageurs étaient reçus gratuitement. Il fut le protecteur le plus
éclairé qu'eussent encore eu les lettres et les arts, sans en excepter les
trois Abdérame[32]. Aucun sacrifice ne lui coûtait
pour augmenter ses richesses scientifiques, et la grande bibliothèque de
Cordoue, dont il donna la direction à son propre frère, contenait sous son
règne six cent mille volumes. Al-Hakkam fonda aussi une université à Cordoue,
et son nom, comme celui d'Auguste chez les Romains, marque le point le plus
élevé de la civilisation des Arabes. L'Empire
perdit ce sage monarque en 976. Son fils, Hescham H, n'avait que dix ans, et
la sultane mère appela au gouvernement, comme hadjeb on premier ministre, son
secrétaire, Mohammed, surnommé Al-Manzor, l'invincible. Mohammed justifia ce
choix par son génie et ses talents militaires : pendant vingt-deux ans il
tint d'une main ferme les rênes de l'État, au nom du jeune khalife qui
restait enfermé dans le sérail. Ardent, infatigable, passionné pour les
grandes choses, il avait conçu le projet de détruire ou de soumettre les
états chrétiens du Nord, et peut-être aurait-il réussi s'il n'eût été que
général, et si les habitudes militaires des Arabes lui eussent permis de
donner à ses opérations plus de suite et d'unité. Al-Manzor
commença par visiter les provinces et les places fortes, parcourir les
frontières, exercer les troupes ; puis il publia la guerre sainte. Les
circonstances étaient favorables. Ramire HI, parvenu à sa majorité, avait
trouvé un concurrent redoutable dans Bermudo, fils d'Ordogno HI. La sanglante
bataille de Monterosa n'avait fait qu'affaiblir les deux concurrents, et
Bermudo, demeuré maitre du trône par la mort de Ramire, n'était pas encore
suffisamment affermi (983). Dans plusieurs campagnes successives, Al-Manzor pénétra sans
peine au cœur des états chrétiens, s'empara de presque tout le comté de
Castille, de Salamanque, de Zamora, d'Astorga, tailla en pièces sur les bords
de l'Ezla les troupes du roi de Léon, investit cette capitale, l'emporta d'assaut
et la rasa complètement (978-984). Tournant ensuite ses armes contre la Catalogne,
l'hadjeb attaqua le comte Borel qui gouvernait cette principauté sous la
suzeraineté lointaine du roi carlovingien, le défit et le rejeta dans les
montagnes ; Barcelone se rendit au vainqueur (986). Mais après le départ
d'Al-Manzor,13orel, aidé par des secours que lui envoya le nouveau roi Hugues
Capet, reprit sa capitale et le reste de ses états (988). Ce fut la dernière fois que
Barcelone vit flotter dans ses murs l'étendard de l'Islam. Al-Manzor, forcé
de retourner à Cordoue après chaque campagne et de licencier ses troupes,
laissait aux vaincus le temps de réparer leurs pertes. Son impétuosité ne pouvait
lasser la patience espagnole. Derrière lui les rangs se reformaient ; les
villes sortaient de leurs ruines, et il trouvait à son retour de nouveaux
ennemis et de nouveaux remparts. Pendant
qu'il poursuivait sans relâche et sans fruit cette guerre acharnée contre les
chrétiens, les tribus berbères de l'Afrique, toujours perfides, toujours
impatientes du joug arabe, se soulevaient de nouveau contre les Edrissites,
vassaux du khalife de Cordoue. Leur révolte fut étouffée par la victoire
décisive que remporta Abdel-Melek, fils aîné d'Al-Manzor, et l'autorité des
Ommiades continua d'être reconnue à Fez et sur la côte africaine. Libre de ce
côté, le tout-puissant ministre d'Hescham entra en Portugal, prit
successivement Coïmbre, Lamego, Tuy, Braga, qu'il ruina de fond en comble,
pénétra en Galice, et s'empara de Saint-Jacques-de-Compostelle, la cité
sainte des Asturies. Les dépouilles de cette riche métropole allèrent orner
les monuments de Cordoue. Les cloches furent suspendues, renversées, aux
voûtes de la mosquée impériale, et servirent de lampes énormes pour éclairer
les prières de nuit. En 997,
Al-Manzor était maitre de toutes les possessions chrétiennes jusqu'à l'Ebre
et au Douro, et avait battu une nouvelle armée espagnole, sous les murs de
Léon qu'il assiégeait pour la seconde fois. L'année suivante fut le terme de
ses succès. Les princes chrétiens menacés d'une ruine complète tentèrent un
effort désespéré. Bermudo, roi de Léon, Garcias III le Trembleur, roi de
Navarre, Garcias-Fernandez, comte de Castille, rassemblèrent tous les hommes
en état de porter les armes et vinrent camper près de Médina-Çœli, à Calatañazor[33]. L'impétueux hadjeb donna
aussitôt le signal du combat qui dura tout le jour avec un acharnement
furieux. La nuit laissa la victoire incertaine ; mais quand Al-Manzor retiré
dans sa tente, blessé, affaibli, vit qu'il avait perdu ses principaux
officiers et compta les morts de son parti, il fut pris d'un affreux
désespoir, ordonna la retraite, puis, déchirant les appareils qui retenaient
son sang, expira dans l'amertume du premier revers. Sa mort répandit un deuil
universel, et, par un honneur insigne chez les Musulmans, on grava sur sa
tombe les noms des cinquante victoires qu'il avait remportées. Al-Manzor
emporta avec lui la puissance et la gloire du khalifat d'Occident. Son
caractère résume les traits les plus saillants et les plus nobles du
caractère arabe. Généreux et juste, austère dans ses mœurs, fidèle à sa
parole, il savait après la victoire épargner le sang des ennemis. Les
Espagnols eux-mêmes ont rendu justice à sa mémoire : « Pour un
Mahométan, dit Ferreras, il eut de grandes vertus morales. Les chrétiens qui
combattaient sous ses drapeaux, recevaient une double paye, et s'il s'élevait
quelque contestation entre un chrétien et un Musulman, il favorisait toujours
le chrétien. » Il usait de son pouvoir et de sa fortune pour soulager
les pauvres et les orphelins. Fier de sa première condition, il s'entourait
de savants, les protégeait, et cultivait les lettres jusque sous la tente. Par une
rare modération, Al-Manzor, jaloux à l'excès de son autorité, avait cependant
refusé de dépouiller d'un vain titre le khalife qu'il retenait en tutelle.
Hescham H, à trente ans, était encore un enfant, occupé des jeux et des
plaisirs du premier âge. Aussi l'autorité souveraine passa avec la charge de
hadjeb, au fils aîné d'Al-Manzor, Abdel-Melek. Tant qu'il vécut, les Arabes
et les Espagnols, fatigués par vingt ans de guerre, ne tentèrent aucune
entreprise considérable, et l'Empire fut en paix. A sa mort (1008), son frère Abdérame, jeune
homme frivole et incapable, s'insinua dans la faveur du khalife, et obtint
d'être choisi pour succéder au trône. Hescham n'avait point d'enfants ; mais
les membres de la famille d'Ommyah, blessés dans leurs droits, se
soulevèrent. Mohammed, cousin du khalife, s'empara de Cordoue et de la
personne d'Hescham et livra bataille à Abdérame dans les murs mêmes de sa
capitale. Le fils d'Al-Manzor, abandonné par le peuple, tomba au pouvoir de
Mohammed, qui le fit mettre en croix. Le vainqueur fit disparaître le
khalife, qu'il retint dans une prison profonde, répandit le bruit de sa mort,
lui fit faire de magnifiques funérailles, et fut proclamé sous le nom de
Mahadi-Billah. Mais
Soliman, chef de la garde africaine, refusa de reconnaître le nouveau
souverain. Il s'allia avec Sanche, comte de Castille, et gagna sur
l'usurpateur la bataille de Quintos qui lui ouvrit les portes de Cordoue. A
son exemple, Mohammed fugitif demanda des secours aux Chrétiens. Raymond,
comte de Barcelone, lui envoya une troupe de braves Catalans qui mirent les
Berbères en déroute. Soliman, après avoir pillé le palais de Zehra, se
disposait à regagner l'Afrique avec les débris de ses troupes, lorsque Mohammed
lui coupa la retraite. Les Africains réduits au désespoir reprirent
l'avantage et forcèrent le khalife à s'enfermer dans Cordoue. Abandonné par
les Catalans, menacé par le peuple, Mohammed montra tout- à-coup aux yeux de
la multitude le malheureux Hescham qu'on croyait mort depuis longtemps.
Replacé sur le trône, Hescham ordonna aussitôt le supplice de l'usurpateur,
et la tête de Mohammed fut portée au bout d'une lance à Soliman, pour que cet
exemple le fit rentrer dans le devoir. Soliman,
loin de céder, entraîna dans son parti Obeidallah, fils de la victime. La
défaite et la mort de ce dernier ne diminuèrent pas l'audace des Berbères qui
dévastèrent l'Andalousie et affamèrent la capitale. Soliman, par de
magnifiques promesses, s'était assuré la neutralité des principaux walis ; il
emporta Cordoue au premier assaut ; la garde d'Hescham périt sans pouvoir le
sauver ; et le chef berbère, prenant le titre de khalife, livra Cordoue à la
rapacité de ses soldats (1012). Il disposa de toutes les places en faveur de ses créatures, et
distribua de vastes domaines aux six principales tribus berbères qui
s'étalent réunies sous ses ordres. Mais bientôt, profitant du mécontentement
général, Ali, gouverneur de Ceuta, débarqua à Alméria. Les villes empressées
de se soustraire à la tyrannie des Africains lui ouvrirent leurs portes ; et
Soliman, vaincu près de Séville, fut pris et décapité de la main même d'Ali. Celui-ci
entra sans obstacle à Cordoue et monta sur le trône des khalifes (1017). Cependant, au milieu de la
confusion générale, un arrière petit-fils du grand Abdérame s'était fait
proclamer à Jaén, sous le nom d'Abdérame IV, et les mécontents s'étaient
ralliés autour de lui. Ali, pour prévenir les suites de l'enthousiasme qui
s'attachait au sang glorieux des Ommiades, se mit en campagne ; mais, au
retour d'une expédition contre le wali d'Alméria, il fut étouffé dans le bain
par ses domestiques. Sa mort ne fit que compliquer les incidents de cette
lutte désastreuse. Les troupes élurent à sa place son frère, Alcasim, qui, à
peine monté sur le trône, en fut expulsé par son neveu, Yahye, fils d'Ali.
Yahye se rendit maitre de Cordoue ; Alcasim la reprit peu de temps après ;
mais les habitants, irrités des excès commis par ses soldats le repoussèrent
de leur ville. Alcasim fut livré à son neveu qui le fit enfermer dans un fort
d'Afrique où il mourut (1022). Dans
l'intervalle de ces deux révolutions, les troupes d'Alcasim avalent livré
bataille à Abdérame IV, près de Grenade. Ce prince, atteint d'une flèche
lancée au hasard, périt au milieu de sa victoire, et sa mort trompa les
espérances des amis de l'ordre, qui honoraient sa naissance et estimaient son
caractère. On essaya pourtant de réparer sa perte en élisant à Cordoue un
autre Abdérame, frère de Mahadi-Billah. Mais la fermeté du nouveau souverain,
qui cherchait à réprimer la licence des gardes du palais, lui coûta la vie.
Une troupe de conjurés, guidée par son parent Mohammed, pénétra dans son
appartement et l'égorgea, après un règne de quarante-sept jours. Le
meurtrier, proclamé aussitôt par une milice effrénée, ne tarda pas à être
renversé par ceux-mêmes qui l'avaient élevé. Il s'enfuit de Zehra pendant la
nuit avec ses trésors, et fut empoisonné par les avides serviteurs qui
l'accompagnaient. Alors
Yahye reparut sur la scène. Depuis sa retraite à Algésiras, il s'était formé,
sur les deux rives du détroit, un petit royaume qu'il gouvernait avec justice
et modération. Ses partisans lui persuadèrent de reprendre la couronne qu'il
avait un moment portée. Cordoue, livrée à la plus horrible anarchie, le reçut
avec joie, et Yahye se montra digne de cet empressement. Pour rendre quelque
force à l'Empire, il convoqua tous les walis des provinces afin qu'ils lui
jurassent obéissance et fidélité ; mais la plupart refusèrent de se rendre à
son appel, et Yahye, en marchant contre le wali de Séville, fut attiré dans
une embuscade où il périt (1026). Il semblait qu'un destin fatal se plût à précipiter rapidement
du trône tous ceux qui pouvaient remédier aux maux de l'Empire. Le choix du
divan alla chercher dans son obscurité Hescham ; second fils de Mohammed
Mahadi-Billah. C'était un homme doux et pacifique, incapable de soutenir ce
périlleux honneur. En vain il essaya de ramener par la persuasion les
différents walis qui s'étaient faits rois dans leurs provinces. La voie des
armes ne lui réussit pas mieux ; de nouvelles négociations ne firent
qu'irriter le peuple de Cordoue qui d'abord charmé de sa bienfaisance finit
par accuser sa faiblesse[34]. La multitude attroupée demanda
la déposition du khalife. Hescham rendit grâce au ciel, se dépouilla des
ornements impériaux, quitta sur-le-champ le palais avec sa famille, et
regagna la retraite qu'il avait quittée à regret (1031). En lui
s'éteignit la dynastie des Ommiades et le titre de khalife. Leur Empire,
autrefois rival de celui de Charlemagne, était réduit alors à une capitale
sans États : le reste de l'Espagne était partagé en huit ou neuf royaumes
indépendants : à Murcie, Zohayr qui gouvernait aussi les îles Baléares (1010- 1015) ; à Badajoz, Abdallah (1010) ; à Grenade, le berbère Habouz (1013) ; à Saragosse, Almondhar (1014) ; à Valence, Abdelazis (1021) ;
à Séville, le puissant Aboulcasim, vainqueur d'Yahye (1023) ; à Tolède, Ismayl (1026)[35]. Citons enfin les principautés
de Carmona et d'Algésiras. On peut
s'étonner que pendant ce grand déchirement, les Espagnols qui avaient soutenu
contre les plus puissants Ommiades une lutte héroïque, aient déposé les armes
au moment même où la victoire semblait facile et certaine. Mais Al-Manzor
leur avait fait de longues et douloureuses blessures ; et quand ils
commencèrent à réparer leurs pertes, des guerres intestines vinrent consumer
leurs forces et changer la face des états chrétiens. Dans le royaume de Léon,
Alphonse V, fils et successeur de Bermudo, était monté sur le trône après une
longue minorité. Il s'occupa surtout de rebâtir les églises et les monastères
détruits par les infidèles, fit relever les fortifications de Léon et de
Zamora, et mourut au siège de Viséo, en 1027, laissant sa couronne à son fils
Bermudo III encore enfant. En Navarre, Sanche-le-Grand, qui succéda en l'an
1000 à Garcias-le-Trembleur, prépara la grandeur de sa maison par son mariage
avec la sœur du comte de Castille et ensuite par la réunion de ce comté (1028). Une querelle de frontières
ayant amené la guerre entre lui et Bermudo III, le jeune roi de Léon s'empara
d'Astorga ; mais les évêques des deux partis interposèrent leur médiation, et
la paix fut conclue à condition que Bermudo donnerait sa sœur en mariage à
Ferdinand, second fils de Sanche. En cette occasion, le roi de Navarre
abandonna à Ferdinand le comté de Castille qui fut érigé en royaume (1033). Deux
ans après Sanche mourut, et ses états furent partagés, selon ses vœux, entre
ses trois fils. Gardas l’aîné eut la Navarre proprement dite ; mais ce
royaume, resserré entre la France et les états chrétiens de Castille et
d'Aragon, ne put s'étendre corme ces derniers aux dépens des peuples voisins.
Ferdinand conserva la Castille ; Ramire, le troisième frère, eut avec le
titre de roi, l'Aragon ou comté de bleu. Il donna bientôt quelque importance
à son petit royaume par la réunion de Soprarbe et de Ribargos qui avaient été
le partage d'un quatrième fils de Sanche-le-Grand ; mais il tenta vainement
de s'agrandir au détriment du roi de Navarre, son frère, qui lui enleva ses
états et les lui rendit généreusement. Pendant
ce temps, Ferdinand plus heureux joignait à la Castille le royaume de Léon.
Attaqué par son beau-frère Bermudo III, il le vainquit à Fromista. Bermudo
fut tué dans l'action, et sa mort mit fin à la ligne mâle des descendants de
Pélage. Le conseil national mit la couronne des Asturies sur la tête de
Ferdinand, et ce grand événement donna an roi de Castille une supériorité
marquée (1087). Ce prince guerrier et
entreprenant tourna aussitôt ses armes contre l'ennemi commun. Il passa le
Douro près de Zamora et emporta d'assaut les villes de Zena et de Visée. Dans
la campagne suivante, il réduisit Coïmbre par la famine. La guerre qu'il
entreprit contre son frère Gardas fut moins glorieuse. La cause de leur
différend est restée inconnue. Le résultat fut fatal à Garcias ; il périt
dans un engagement qui eut lieu à quelques milles de Burgos (1054). Ferdinand usa de la victoire
avec modération ; il fit cesser aussitôt les hostilités et permit que Sanche,
fils de Gardas, montât sur le trône de Navarre. Quelque temps après, une
troupe de Castillans et de Campeadores, commandés par le fameux Cid (Rodrigue de
Vivar)[36] donna la victoire à l'émir de
Saragosse sur le roi d'Aragon Ramire, qui perdit la vie dans ce combat (1068). Après
la déposition d'Hescham, le divan de Cordoue lui avait donné pour successeur
Gehwar, homme rigide et respecté. A peine fut-il proclamé qu'il appela au
divan les principaux citoyens, et ne se réserva que la présidence de cette
assemblée, en qui résida le gouvernement. Il commença par rétablir l'ordre à
Cordoue par sa politique ferme et adroite ; puis il essaya d'intervenir comme
médiateur entre les différents rois ou émirs musulmans qui se faisaient une
guerre acharnée. Mais ses offres furent dédaignées, et quand il voulut
réduire par les armes quelques petits chefs indépendants, l'émir de Tolède,
Ismayl, les prit sous sa protection, et envoya des troupes qui battirent
plusieurs fois celles de Gehwar. Son fils et son successeur, Mohammed,
n'avait ni ses vertus ni ses talents. En s'unissant avec l'émir de Séville
contre celui de Tolède, il compromit encore par son humilité le vain titre de
khalife, qui lui avait été transmis. La mort d'Aboulcasim et d'Ismayl ne put
faire cesser la guerre, et les fils des deux rivaux, Aben-Abed et Al-Mamoun,
continuèrent de se faire une guerre acharnée. Tous deux ambitionnaient la
possession de Cordoue. Après quelques succès importants, Al-Mamoun vint
mettre le siège devant cette ville. Mohammed effrayé appela à son secours
l'émir de Séville, qui favorisé par une sortie des assiégés mit l'émir de
Tolède en pleine déroute. Mais tandis que les troupes du khalife s'occupaient
à piller le camp ennemi, l'infidèle Aben Abed entra dans Cordoue, ferma les
portes, lit occuper les murailles par ses soldats et se saisit de Mohammed
qui gisait mourant dans l'Alcazar. Le peuple gagné par les largesses
d'Aben-Abed se soumit à ce nouveau maitre. Du khalifat de Cordoue il ne
restait plus que le nom ; la trahison emporta ce dernier débris (1060). Ferdinand Ier en mourant partagea ses États entre ses enfants malgré l'opposition de ses grands vassaux (1065). Sanche-le-Fort, l'aine, eut la Castille ; Alphonse, le royaume de Léon et d'Oviedo ; Garcias, la Galice et la portion conquise du Portugal. Deux filles, Urraque et Elvire, obtinrent la souveraineté de Zamora et de Toro. Mais Sanche, irrité d'un partage qu'il avait subi en frémissant, courut aux armes, dépouilla de ses états Alphonse qu'il jeta dans un cloître, et enleva la Galice à Garcias, qui se sauva auprès d'Aben-Abed. Alphonse ayant réussi à s'échapper, s'enfuit chez l'émir de Tolède Al-Mamoun, qui l'accueillit avec l'hospitalité la plus généreuse et la plus délicate. Quelque temps après, Sanche-le-Fort périt assassiné devant Zamora qu'il voulait enlever également à ses sœurs (1072). Comme il ne laissait point d'enfants, Alphonse fut rappelé par les seigneurs castillans ; mais avant de le reconnaître, ils exigèrent de lui le serment solennel qu'il n'avait point trempé dans le meurtre de Sanche. L'année suivante, il dépouilla de la Galice son frère Gardas qui voulait renouveler la guerre de succession, et resta seul possesseur de tous les domaines de son père Ferdinand, sous le nom d'Alphonse VI (1073). |
[1]
Voyez le chapitre XIX.
[2]
Voyez chap. XX.
[3]
Voyez L. VIARDOT,
Essai sur les Arabes et les Mores d'Espagne, tome Ier.
[4]
Joseph CONDE
cité par L. Viardot, ibid.
[5]
Armes de Cordoue et de Tolède, draps de Murcie, Soieries de Grenade, telles
étaient les principales marchandises qui, vendues à Constantinople, faisaient
affluer en Espagne les trésors de l'Orient.
[6]
Joseph CONDE,
cité par L. Viardot. Nous croyons intéressant d'indiquer ici l'état actuel de
la mosquée d'Abdérame. « La cathédrale de Cordoue, dit le même écrivain, faite
de l'ancienne Aljama est assez bien conservée dans sa partie principale. Ces
colonnes rangées symétriquement, d'une seule pièce, unies, sans bases, peu
élevées, mais délicates et sveltes, ressemblent assez pour l'effet au tronc des
arbres d'une promenade publique ; mais les chrétiens, par des ouvrages
intérieurs tels que le chœur et les chapelles des Saints, ont défiguré
l'admirable simplicité de l'ouvrage arabe où respiraient l'unité de Dieu et
l'horreur de l'idolâtrie. Toutefois on doit leur savoir gré d'avoir laissé
subsister à côté des autels et des bénitiers de l'église, quelques vestiges du
culte de la mosquée tels que les fontaines d'ablution, le Mirhab ou
sanctuaire de médiation, petite retraite obscure dont les dalles de marbre sont
creusées par les genoux des Musulmans ascétiques, et enfin les seuls ornements
que présentaient les parois intérieures de l'édifice. Ce sont des versets du
Koran gravés en lettres d'or sur le marbre blanc des murailles... et revêtus
d'une fine mosaïque de cristal. » ibid., tome II, p. 127.
[7]
L'histoire a conservé les vers d'Abdérame à son palmier. « Toi aussi, palme
brûlante, tu es étrangère en ces lieux. Le doux zéphir des Algarves te balance
et te caresse ; plantée dans un sol fertile, tu élèves la cime jusqu'au ciel,
et pourtant tu verserais des larmes amères si tu pouvais sentir comme moi. Tu
ne souffres pas les inquiétudes d'un sort agité, ni les pluies de douleur qui
m'inondent sans cesse. J'ai arrosé de mes larmes les palmes que baigne
l'Euphrate ; mais les palmes et le fleuve ont oublié mes peines depuis que les
destins contraires et les cruels Abassides m'ont arraché aux doux objets de ma
tendresse. A toi il ne te reste aucun souvenir de notre chère patrie. Moi, en
pensant à elle, je pleure tristement. » Imité de la traduction de Jos. CONDE, par Louis VIARDOT, Ibid.,
p. 105, tom. II.
[8]
Le pont de vingt-sept arches qui existe encore sur le Guadalquivir est un des
monuments de son règne.
[9]
Le patriotisme des écrivains espagnols exagère évidemment les succès d'Alphonse
Ier, et de Froila. Rappelons seulement les noms d'Aurélio, de Silo et du
traître Mauregat, qui régnèrent successivement pendant la minorité d'Alphonse
II.
[10]
Alphonse était l'allié de Charlemagne auquel il avait envoyé des ambassadeurs
en 799. Il est probable qu'il se trouva compris nécessairement dans le traité
de paix.
[11]
Si l'on en croit Cardonne, ils étaient cinq mille que le khalife invita à un
festin et fit égorger en trahison.
[12]
M. VIARDOT, Ibid.,
chap. II. (Voyez aussi le chap. XXVII.)
[13]
CARDONNE, tom.
I, p. 281.
[14]
Détachée définitivement de l'empire des khalifes en 801.
[15]
Le premier comte héréditaire de Barcelone parait avoir été Wifred-le-Velu, en
864.
[16]
Repoussés de nouveau, ils se dirigèrent sur les iles Baléares et sur la côte
d'Afrique où ils réduisirent en cendres une foule de villes et de villages. CARDONNE, tom. I, p.
296.
[17]
De là son surnom : Saint Jacques qui tue les Maures, Sant-Iago Matamoros.
La fameuse église de Compostelle élevée en son honneur, fut pendant longtemps
le but d'un pieux pèlerinage.
[18]
L. VIARDOT, Essai
sur les Arabes d'Espagne, tom. Ier, p. 79.
[19]
On appelait ainsi Khaleb et ses frères.
[20]
Aboulcasim, un des lieutenants de Khaieb, avait attaqué à l'improviste le
royaume de Léon. Alphonse tailla son armée en pièces à Zamora après un combat
acharné. Abdallah dépêcha aussitôt un de ses vizirs auprès d'Alphonse pour
l'assurer qu'il n'avait pris aucune part à cette agression déloyale, et pour
renouveler alliance avec lui contre le rebelle devenu leur ennemi commun.
[21]
Cette coutume introduite par Ali, cousin de Mahomet, et qui portait son nom,
défendait que dans la guerre entre Musulmans, on poursuivit l'ennemi au-delà
d'un canton, qu'on le tuât hors du champ de bataille, et qu'enfin on bloquât
les places plus de quelques jours. De cette manière les vaincus pouvaient
aisément échapper ou réparer leurs pertes, et la guerre était éternelle. L. VIARDOT, Ibid.
La suspension de cette coutume si respectée prouve aussi que le parti des
Beni-Hafsoun se recrutait principalement parmi les dissidents et les sectaires.
[22]
En 919, Sanche s'était retiré au même monastère que Fortun ; abandonnant le
commandement des troupes à son fils Garcias II, mais se réservant le titre de
roi qu'il garda jusqu'à sa mort (928). Garcias fut roi jusqu'en 970, et Sanche
II Abarca, son Lis et son successeur, jusqu'en 994.
[23]
Quelques historiens, trompés par la chronologie inexacte de Mariana, placent
cette bataille après celle de Simancas. Rien n'est plus difficile que d'établir
la suite et la vérité des faits, au milieu des témoignages contradictoires des
chroniqueurs arabes et espagnols.
[24]
Lorsque le député byzantin fut conduit à l'audience du khalife, plusieurs corps
d'infanterie et de cavalerie richement équipés se rangèrent devant le palais.
Les cours et les appartements qui conduisaient à la salle d'audience étaient
tendus de riches étoffes d'un goût exquis et l'on y marchait sur des tapis de
Perse de la plus grande beauté. Le khalife était assis sur son trône, les
princes du sang étaient à ses côtés, et derrière eux les visirs et les grands
officiers de la couronne. CARDONNE, tom. I, p.135.
[25]
Le voyage de Sanche et l'habileté des médecins de Cordoue qui le guérirent sont
attestés par toutes les chroniques espagnoles. Mais les historiens arabes qui
sont parvenus jusqu'à nous n'en font point mention.
[26]
Dans l'origine le nom de Castille (castella) désignait non pas une
province déterrai-née, mais une suite de châteaux, qui n'étaient pas soumis aux
Arabes. (D'ANVILLE,
États de l'Europe, p. 188-170.) Le titre de comte de Castille ne remonte
pas au-delà de neuvième siècle et subsiste jusqu'à l'année 1028. Ces coptes
sont des vassaux turbulents, partageant leur obéissance conditionnelle entre
les rois de Léon et de Navarre.
[27]
Vers l'entrée principale du palais, il avait fait placer la statue de Zehra,
afin de transmettre à la postérité une idée de ses formes élégantes et de sa
beauté. Les Arabes auraient pu blâmer cette infraction au commandement du
prophète qui pour éviter les dangers de l'idolâtrie interdit les images ; mais
la richesse et le luxe des successeurs de Mahomet les disposaient à être moins
sévères. Dans le khalifat d'Orient, on commença à cette époque à frapper la
monnaie à l'effigie du souverain.
[28]
Il ne reste aucun vestige de Medynat-al-Zohrah ; mais si l'on était tenté de
révoquer en doute la description qu'en ont laissée les historiens arabes, la mesquita
de Cordoue et l'al-hamra (Alhambra) de Grenade subsistent pour
attester leur excessive et minutieuse fidélité.
[29]
Abdérame III ayant donné un gouvernement au frère de son favori Ahmed-ben-Saïd,
les deux frères se réunirent pour lui faire un présent à cette occasion. « Ce
présent, accompagné de sers ingénieux et délicats, consistait, dit
Aben-Chalican, en quatre cents livres d'or pur, quatre cent mille sequins en
lingots d'argent, quatre cents livres d'aloès, cinq cents onces d'ambre, trois
cents onces de camphre, trente pièces de toile d'or et de soie, cent dix
fourrures de martes fines du Khorasan, quarante-huit caparaçons d'in' et de
soie tissus à Bagdad, quatre mille livres de soie en pelotons, trente tapis de
Perse, huit cents armures de bataille, mille boucliers, cent mille flèches,
quinze chevaux arabes et cent chevaux espagnols avec leur harnais, quarante
jeunes garçons et vingt jeunes filles esclaves. » Cité par L. VIARDOT, Essai sur
les Arabes, tom. II, p. 99.
[30]
Cité par CARDONNE,
tom. Ier, p. 329-330.
[31]
Sanche-le-Gros était mort cette année même empoisonné, à ce qu'on prétend, par
le comte de Castille.
[32]
Abdérame II aimait surtout la musique. Sa munificence attira de la province de
Babylone Ali-Zériab, dont le nom est célèbre dans l'Asie, pour avoir été le
maitre d'Isaac Moussoli, le plus grand musicien qui ait jamais existé en
Orient. Ali-Zériab fixa sa résidence à Cordoue, et fut comblé de richesses et
d'honneurs. Il forma plusieurs élèves qui égalèrent les musiciens les plus
fameux de Bagdad.
[33]
De là le proverbe espagnol : En Calatañazor perdio Almanzor el atambor :
à Calatañazor, Al-Manzor perdit le tambour.
[34]
Ce prince jugeait bien la situation de l'Empire quand il disait : « Dans la
génération où nous vivons, il ne se trouve plus personne pour gouverner ou pour
être gouverné. »
[35]
Nous donnons ici les dates qui précisent la formation de ces différents états.
[36]
Nous donnerons plus de détails sur ce chef d'aventuriers au chapitre LIII de la
quatrième période.