HISTOIRE GÉNÉRALE DU MOYEN ÂGE

TROISIÈME PÉRIODE. — DEPUIS L'AVÈNEMENT DE PÉPIN-LE-BREF JUSQU'AU COMMENCEMENT DE LA QUERELLE DES INVESTITURES (752-1074)

 

CHAPITRE XXXVI. — LUTTE DES KHALIFES DE CORDOUE CONTRE LES ROIS CHRÉTIENS D'ESPAGNE. - DÉCADENCE ET DEMEMBREMENT DU KHALIFAT. - PROGRÈS DES ROYAUMES CHRÉTIENS (756-1073).

 

 

Abdérame s'affermit à Cordoue. — Son administration. Ses monuments. — Sa mort. — Hescham Ier. — Rois chrétiens d'Oviedo. — Révoltes sous Al-Hakkam. — Abdérame II le Victorieux. — Organisation des États chrétiens. — Soulèvement de Mouza et d'Hafsoun. — Règne d'Alphonse III. — Les Beni-Hafsoun. — Abdérame III le Grand. — Il étouffe la rébellion. — Succès et revers des chrétiens. — Relations extérieures d'Abdérame. — Sa magnificence, et ses monuments. — Règne paisible d'Al-Hakkam II. — Victoires de l'hadjeb Almanzor. — Décadence du khalifat de Cordoue. — Guerres civiles. — Déposition d'Hescham III, dernier ommiade. — Démembrement du khalifat. — Partage des États de Sanche, roi de Navarre. — Réunion de la Castille et des Asturies. — Règne de Ferdinand. — Prise de Cordoue par Abus-Abed. — Guerre de succession après la mort de Ferdinand. — Avènement d'Alphonse VI.

 

Le fondateur du khalifat de Cordoue était digne de sa fortune. Les malheurs de sa jeunesse avaient mûri son caractère ; à l'habileté et à la valeur il joignait la clémence, rare vertu au milieu des sanglantes discordes qui déchiraient l'empire musulman. A peine maitre de Cordoue, Abdérame se voit menacé de nouveau par Youzouf et Samar, partisans des Abassides. Il les défait et leur pardonne, chasse de Tolède les débris des vaincus, et marche contre Ala, wali d'Afrique, envoyé par le khalife d'Orient pour lui ôter le trône et la vie, Pendant qu'un de ses lieutenants va soumettre Tolède révoltée, Abdérame rencontre les Africains près de Séville et remporte une victoire complète. Le wali est tué dans l'actions et un audacieux émissaire ose suspendre devant le palais de la Mecque la tête d'Ale, conservée dans du sel et du camphre. Ce grand succès entraîne la prise de Sidonia ; mais les fugitifs, grossis par d'autres aventuriers maures, ne tardent pas à reparaître ; l'infatigable khalife les atteint, les écrase et reprend Séville. Pour mettre l'Espagne à l'abri de ces invasions, il fait croiser dans le détroit de Gibraltar la flotte arabe stationnée sur les côtes de la Catalogne, et en fait construire une nouvelle dans les ports de l'Andalousie (772).

Pendant la guerre d'Abdérame et de Youzouf, la Gaule narbonnaise, dégarnie de troupes musulmanes, était tombée au pouvoir de Pépin, fondateur de la dynastie carlovingienne[1]. Le khalife dirigea un corps d'armée contre les Chrétiens des Asturies pour les tenir en respect dans leurs montagnes ; mais il ne put empêcher les Francs de pénétrer dans la Catalogne et conclut avec Pépin un traité de paix. Plusieurs années après, Charlemagne, appelé par les émirs rebelles de Saragosse et de Huesca, passa les Pyrénées (778). On sait les résultats de cette expédition et le désastre de Roncevaux[2]. Toutefois, l'autorité de Charlemagne fut respectée sous son règne dans les Marches espagnoles. Après lui les princes indépendants de la Navarre et les comtes de Barcelone s'en partagèrent les lambeaux.

Abdérame Ier, délivré d'un fils de Youzouf qui s'était fait un parti puissant dans la province de Jaén, s'occupa de régler l'administration de ses États. De ce prince date l'établissement réel des Arabes en Espagne, si l'on entend par établissement non pas une conquête violente, non pas un état de choses précaire et mal défini, mais un gouvernement régulier et stable, appuyé sur la tolérance et la civilisation. L'Espagne, jusqu'alors annexée à l'Afrique et par là au khalifat de Damas, vécut de sa vie propre. Elle fut délivrée des ambitieux subalternes, et les tributs, payés du moins à un souverain national, furent rendus par lui à la circulation et augmentèrent la richesse publique[3].

Le royaume fut divisé en six gouvernements : Tolède, Mérida, Saragosse, Valence, Grenade et Murcie ; chaque gouvernement en quatre districts. Moyennant un paiement annuel de dix mille onces d'or, dix mille livres d'argent, dix mille chevaux, dix mille mulets, mille cuirasses, mille lances et mille épées, les Chrétiens d'Espagne obtinrent une charte de protection et la liberté civile la plus étendue[4]. Grâce aux travaux industrieux des Arabes, les plaines stériles se changèrent en jardins délicieux. On vit partout des ports, des routes, des canaux, des fontaines, des monuments de tout genre. Le commerce maritime entre l'Espagne et Constantinople prit un prodigieux accroissement[5]. Le khalife, qui aimait avec passion les arts et les sciences, ouvrit des écoles publiques, fonda des bibliothèques, établit dans son palais une académie de savants. Il confia aux maîtres les plus célèbres l'éducation de ses enfants, et voulut qu'ils apprissent non-seulement à gouverner les hommes, mais à les gouverner avec justice. Lui-même passe pour avoir été l'architecte de l'Aljama ou grande mosquée de Cordoue. « Le dôme, dont le minaret s'élevait à quarante brasses, était soutenu par mille quatre-vingt-treize colonnes de différents marbres, disposées en quinconce et formant trente-huit nefs en longueur et dix-neuf en largeur. L'entrée principale s'ouvrait par dix-neuf portes, auxquelles aboutissaient dix-neuf rues droites et régulières ornées de colonnes dans toute leur étendue, et coupées par trente-huit rues transversales semblables. L'édifice intérieur portait six cents pieds de long sur deux cent cinquante de large. Il était éclairé pendant les prières de nuit par quatre mille six cents lampes. On y brûlait dans l'année quatre mille livres d'huile, et cent vingt livres d'aloès et d'ambre[6]. »

Près de mourir, Abdérame convoqua les ministres, les conseillers du divan et les gouverneurs de provinces, et nomma pour son héritier Hescham, le plus jeune de ses fils. Il lui adressa publiquement de sages conseils où respire l'amour le plus pur de l'humanité et de la vertu, et expira après un règne de trente-deux ans (788). Quelque idée que nous nous fassions de sa magnificence et de sa gloire, il ne jouit pas d'un bonheur sans mélange. Le souvenir de sa patrie et de son enfance le poursuivait sur un trône étranger, et mêlait un peu d'amertume à ses plus grandes joies. Il avait fait venir un jeune palmier de Syrie, et l'avait planté dans la cour de son palais. C'était là, qu'échappant aux pompes royales, il allait tromper ses regrets et verser des pleurs au pied d'un arbre de son pays[7].

Le commencement du règne d'Hescham fut troublé par des révoltes. Ses deux frères, Abdallah et Soliman, cherchèrent 4t se rendre indépendants à Tolède et à Mérida. Vaincus tous deux, ils reçurent un généreux pardon, et Soliman plus opiniâtre vécut à Tanger dans un splendide exil. Après avoir comprimé le soulèvement d'un wali de Catalogne, le khalife fit publier la guerre sainte, L'armée musulmane fut partagée en deux corps ; l'un, sous la conduite d'Abdoul-Valed, pénétra dans la Gaule narbonnaise, battit Guillaume, comte de Toulouse, pilla plusieurs villes et revint chargé de butin. La part du khalife, qui était le cinquième, s'éleva à quarante-cinq mille dinars qu'il consacra à l'achèvement de la grande mosquée de Cordoue[8]. L'autre division fut envoyée contre le roi d'Oviedo, Alphonse II le Chaste, pupille et successeur de Bermudo. L'armée arabe, après d'inutiles ravages, tomba dans une embuscade près de Lodos en Galice. Les Espagnols l'enveloppèrent et en firent un grand carnage. C'est le premier succès important qui révèle l'existence du petit royaume des Asturies[9].

Hescham, par sa justice et sa bienfaisance, mérita le surnom d'Al-Radhy (le bon). Il mourut jeune encore en 796. Son fils et son successeur, Al-Hakkam (le savant), se trouva exposé à un double péril. Ses oncles renouvelèrent leurs prétentions au trône, dans le moment mémo où les Francs passaient les Pyrénées et se répandaient dans la Navarre, la Catalogne et l'Aragon. Charlemagne, irrité du pillage de la Narbonnaise et excité par les sollicitations d'Abdallah, avait chargé les comtes de la frontière d'user de représailles. Al-Hakkam marcha d'abord contre eux et les rejeta de l'autre côté des monts, puis livra bataille à ses oncles près de Murcie. Soliman fut tué. Abdallah s'enfuit à Tanger. Le khalife se montra généreux ; il appela auprès de lui les fils de son oncle et pourvut royalement à leur éducation.

Quoique le succès accompagnât ses armes, son caractère dur et impérieux excitait des troubles intérieurs qui le décidèrent à se délivrer de la guerre étrangère. Louis, fils de Charlemagne, appelé par le roi des Asturies et par le wali de Huesca, avait repris Tortose, Girone, Barcelone, et soumis les Iles Baléares ; de là, une suite de pillages réciproques, d'incursions, d'algarades, comme disaient les Arabes. Le khalife y mit un terme par la paix d'Aix-la-Chapelle où les deux souverains convinrent de respecter mutuellement leur territoire (810). Il conclut aussi une trêve avec Alphonse-le-Chaste, bien que le roi chrétien eût poussé jusqu'à Lisbonne ses courses audacieuses et eût vaincu les Arabes en plusieurs rencontres[10]. Ces traités augmentèrent le mécontentement : un complot tramé contre la vie du prince coûta la vie à trois cents conjurés et la rébellion de Tolède fut punie par le massacre des principaux habitants[11].

Cette excessive sévérité ne fit qu'agiter les esprits. A Cordoue même un nouvel impôt sur les douanes produisit une émeute, et le peuple en armes délivra ceux que le khalife envoyait au supplice. Al-Hakkam irrité s'élance à la tête de sa garde, écrase ou disperse la multitude, et se baigne dans le sang : « Non content de cette cruelle expédition, il bannit de ses États tous les habitants du faubourg insurgé et fit raser leurs demeures qu'il livra d'abord au pillage de ses soldats. Les malheureux proscrits passèrent en Afrique au nombre d'environ vingt mille ; quelques-uns s'établirent dans le royaume de Fez. D'autres, auxquels se joignirent quelques tribus berbères, allèrent piller Alexandrie et l'île de Crète où ils formèrent un établissement. Le reste enfin se mit à exercer la piraterie (815)[12]. »

Mais Al-Hakkam tomba dans une noire mélancolie qui se changea bientôt en une démence furieuse. A sa mort, arrivée en 822, son fils Abdérame, qui avait administré l'état pendant sa maladie, fut proclamé khalife. Le vieil Abdallah, toujours tourmenté de l'ambition de régner, tenta de nouveau la fortune et fut de nouveau vaincu. Les gouverneurs de Mérida et de Tolède, enhardis par la douceur d'Abdérame II, troublèrent aussi les premières années de son règne. Le khalife, enfin délivré des dissensions intestines, fit alliance avec l'empereur Michel-le-Bègue contre le khalife de Bagdad et ordonna une expédition maritime qui explora la Sardaigne, la Corse, et les côtes depuis Marseille jusqu'à lite de Candie (835). Mais pendant que ses flottes parcouraient la Méditerranée, les pirates scandinaves arrivaient sur les côtes de l'Espagne. Un détachement de leur armée qui avait débarqué à la Corogne fut repoussé par Ramire, fils de Bermudo, auquel Alphonse II avait résigné la couronne. Les Normands réunis n'en continuèrent pas moins leurs courses dévastatrices, arrivèrent en Portugal et pillèrent Lisbonne ; ils pénétrèrent même dans l'Andalousie, dévastèrent Cadix, Sidonie et un faubourg de Séville qu'ils vinrent attaquer en remontant le Guadalquivir avec cinquante-quatre vaisseaux. Ce ne fut qu'après plusieurs combats meurtriers que les Arabes parvinrent à chasser ces aventuriers audacieux (844).

La dernière année du règne d'Abdérame fut signalée par une brillante victoire que ses lieutenants remportèrent sur le roi des Asturies Ordogno, fils et successeur de Ramire[13] (851). On peut rapporter à la même période le commencement des royaumes de Navarre et d'Aragon et de la principauté de Catalogne. Deux descendants des ducs de Gascogne, Inigo Ariza et son frère Aznar, ayant eu quelques démêlés avec Pépin, fils de Louis-le-Débonnaire, firent révolter les Gascons ultérieurs et se formèrent des États indépendants dans la Navarre espagnole et dans une partie de l'Aragon (vers 831). Une autre famille française gouvernait à la fois la Gaule Narbonnaise et la Catalogne[14] sous les titres de ducs de Septimanie, marquis de Gothie et comtes de Barcelone[15]. Ainsi les chrétiens occupaient en 850 toute la frontière du Nord depuis l'embouchure du Douro jusqu'à celle de l'Ebre.

Le second Abdérame mourut en 852, regretté de ses peuples pour sa douceur et sa libéralité. Il fit ouvrir des chemins, construisit des châteaux et des mosquées, dota richement les écoles gratuites. Protecteur des savants, et savant lui-même, il faisait élever à ses frais trois cents orphelins dans la grande école de Cordoue. Sous le règne de Mohammed Ier, un de ses quarante-cinq fils, l'Espagne musulmane fut déchirée à la fois par les divisions intestines et par la guerre étrangère. Monza wali de Saragosse, Goth de naissance et chrétien renégat, se révolta, entraîna dans son soulèvement son fils wali de Tolède, et avec l'aide d'Ordogno, roi d'Oviedo, repoussa longtemps toutes les attaques du khalife ; Mohammed ne reprit Saragosse et Tolède qu'après la mort de Mouza en 871. Pendant cet intervalle une nouvelle descente des Normands[16] et une guerre sanglante contre Wifred II, comte de Barcelone, occupèrent successivement les armes arabes.

Mais une rébellion plus dangereuse fut excitée par un chef de bandits nommé Hafsoun, qui avait rassemblé une troupe nombreuse dans les montagnes de Ronea. Refoulé sur la frontière de l'Aragon, Hafsoun réunit une foule de Berbères et de Juifs africains que la guerre civile avait habitués au pillage. Attaqué enfin par le vaillant Al-Moundhir, fils de Mohammed, il fut défait et ses troupes taillées en pièces dans le fort de Rotalyehud. Mais il s'échappa, passa en Aquitaine, y leva des troupes et intéressa à sa cause Garcias Sanchez, comte de Navarre ; Al-Moundhir marcha contre eux et les vainquit complètement : Hafsoun et son allié restèrent sur le champ de bataille (857) ; la rébellion toutefois ne fut pas étouffée dans le sang de son auteur.

Pendant ces démêlés, les chrétiens des Asturies s'agrandissaient peu à peu ; soutenus par les habitants de la plaine auxquels ils étaient unis par le lien religieux, ils commençaient à soutenir le choc des Arabes en rase compagne et à se maintenir dans des villes où jusqu'alors ils n'avaient fait que des irruptions. Animés par l'enthousiasme, ils croyaient voir dans les combats saint Jacques monté sur un coursier blanc et encourageant par sa présence les guerriers du Christ[17]. Ordogno avait enrichi Oviedo des dépouilles de Salamanque et de Coda et avait habilement fomenté les divisions de l'ennemi commun. Le règne de son fils Alphonse III fut plus brillant encore (862). A peine délivré d'un usurpateur nommé Froila, Alphonse se vit attaqué par Mohammed qui avait envoyé toute sa flotte avec des troupes de débarquement pour descendre en Galice et pénétrer au sein des possessions chrétiennes ; mais cette flotte fut assaillie à l'embouchure du Minho par une affreuse tempête qui jeta tous les vaisseaux A la côte (865). Ce naufrage, qui détruisit la marine et presque toute l'armée du khalife, permit à Alphonse III de s'étendre au dehors. Possesseur de la Galice, de la Biscaye, des Asturies, de la province de Léon, du pays entre Douro et Minho, il y joignit Toro, Zamora, Salamanque, Burgos, augmenta ses forces en s'alliant aux rois de Navarre, envahit le Portugal, prit Coïmbre, pénétra jusqu'en Estramadure et vint même insulter Mérida (876).

Rappelé précipitamment par les attaques d'Al-Moundhir il revint défendre sa frontière. Après une guerre sans résultat, une trêve fut signée à Cordoue par un prélat espagnol qu'Alphonse avait envoyé comme ambassadeur au khalife (883). Ce fait montre que les chrétiens reconnais salent encore la supériorité du souverain musulman et ne traitaient point d'égal à égal. « Cependant leur puissance s'était considérablement s accrue. On trouve dès les premiers temps du règne d'Alphonse un Froila, comte de Galice, un Véla Ximénès, comte d'Alava, un Diego Rodriguez, comte de Castille, vassaux du roi, mais ayant dans leurs fiefs la juridiction seigneuriale, le ban des arrière-vassaux, enfin toute l'indépendance féodale dont jouissaient à la même époque en France les ducs d'Aquitaine ou les comtes de Flandre[18]. »

Mohammed, en paix avec les chrétiens des Asturies et avec Charles-le-Chauve, vit renaître sans pouvoir l'éteindre la rébellion d'Hafsoun. Son fils Al-Moundhir, qu'il avait associé à l'empire et qui lui succéda en 886, envoya une armée contre Kaleb-ben-Hafsoun. Ce chef audacieux, soutenu par les tribus berbères, par les chrétiens et par les Juifs, s'était emparé de Saragosse et de Tolède, et était sûr de trouver dans les Asturies des secours ou un asile. Hischem, lieutenant du khalife, se laissa tromper par la fourberie du fils d'Hafsoun. Al-Moundhir irrité punit sévèrement son ministre et marcha en personne contre le rebelle. Mais Rhnleb retranché dans Tolède brava tous les efforts du khalife, qui périt dans une escarmouche victime de sa valeur imprudente (889). La mort de es prince causa un deuil général ; son frère Abdallah fut proclamé à Cordoue dans les circonstances les plus difficiles. Mérida et Lisbonne se soulevaient : la province de Jen se déclarait pour les Beni-Hafsoun[19]. Le peuple même de Cordoue s'agitait, et pour comble de maux les deux oncles et le fils acné du nouveau khalife se liguaient contre lui. Abdallah consuma ses forces et son activité à combattre l'anarchie et à prévenir le démembrement de l'empire. Il triompha de son fils et des gouverneurs rebelles ; mais il échoua devant Tolède et eut à lutter contre la malveillance des imans qui excitaient le peuple à ne point acquitter les tributs. Les Musulmans rigides ne pouvaient lui pardonner d'entretenir des relations amicales avec le roi d'Oviedo[20] dont la neutralité était cependant si utile. D'ailleurs Alphonse était retenu dans ses États par l'ingratitude de son fils Gardas et des comtes espagnols qu'il avait menés tant de fois à la victoire. Abreuvé de chagrins et de dégoûts, il résigna la couronne à son fils qui ne la porta que trois ans (910-913).

Abdallah en mourant désigna pour son successeur son petit-fils Abdérame, au détriment de son fils le brave Almudafar, qui lui avait rendu d'importants services (912). Mais celui-ci donna l'exemple de la soumission et fut le premier à prêter serment d'obéissance au jeune prince, qui réunissait les plus brillantes et les plus solides qualités. Abdérame III tourna aussitôt ses armes contre les Béni-Hafsoun, et un si grand nombre de volontaires accoururent à son appel qu'on fut obligé, pour ne pas laisser les champs sans culture, de fixer le contingent de chaque province. Khaleb, hors d'état de tenir tête aux quarante mille hommes d'élite que le khalife conduisait contre lui, laissa son fils à Tolède avec une forte garnison et se retira vers le nord. Abdérame, après avoir soumis la province qui s'appela plus tard Vieille-Castille, se luit à la poursuite du rebelle, l'atteignit, le défit et le refoula dans les montagnes ; puis, laissant son oncle Almudafar poursuivre cette entreprise, il revint soumettre les insurgés de Jaén, d'Elvira et de Ronda, qu'il désarma par sa clémence. De retour à Cordoue (917), il lit équiper une flotte considérable pour protéger le commerce du Levant et les côtes de l'Andalousie contre les pirates africains. Reprenant alors son œuvre de pacification, il résolut, sur l'avis des Imans de l'Aljama, de violer la coutume d'Ali[21] à l'égard d'ennemis perfides qui ne méritaient aucun ménagement, et il poussa la guerre avec autant de vigueur que de persistance. Il vint en remontant l'Ebre assiéger Saragosse qui lui ouvrit ses portes ; Khaleb s'enfuit dans les Pyrénées. Tolède bloquée étroitement, fut prise par la famine après un long siège (927). Le fils de Khaleb réussit à s'échapper et continua quelques, années encore une guerre de partisans ; mais ses efforts, désormais sans importance, furent complètement étouffés en 944. Ainsi finit après quatre-vingts ans cette révolte opiniâtre qui dès-lors faisait prévoir par quelles mains serait détruit l'empire arabe.

A la faveur de cette longue guerre civile, les chrétiens s'étaient agrandis sans obstacle. Le petit domaine de Pélage était devenu un véritable royaume, et en 914 Ordogno II, successeur de Gardas, avait transféré d'Oviedo à Léon le siège du gouvernement. En même temps la Navarre se constituait. Garcias Ximénès, fils de Gardas Sanchez, prenait à Pampelune le titre de roi (858) qu'il transmettait à son fils Fortuit (880). Ce dernier, confirmé dans ses possessions par le démembrement de l'empire carlovingien à la diète de Tribur, se retira dans un monastère après un règne de vingt-cinq ans et résigna la couronne à son frère Sanche Ier (905). Sanche ajouta à ses petits États toute la province de la Rioja et quelques places de l'Aragon, et s'allia avec Ordogno H, qui avait emporté d'assaut la ville de Talavera et avait poussé jusque dans l'Estramadure ses incursions victorieuses. Abdérame III alors maitre de Saragosse, envoya contre les chrétiens son oncle Almudafar, qui rencontra et battit au val de Jonquéra l'armée combinée des rois de Navarre[22] et de Léon. Les troubles qui suivirent la mort d'Ordogno, l'usurpation de Froila, l'abdication volontaire, puis forcée d'Alphonse-le-Moine, permirent à Abdérame d'achever la réduction des Beni-Hafsoun. Ramire II, qui resta paisible possesseur du trône en 930, tourna contre les Musulmans l'ardeur inquiète de ses sujets. Allié du wali rebelle de Santarem, il pénétra jusqu'à Lisbonne, revint en traversant la Vieille-Castille, prit et pilla Madrid et insulta même les fortes villes de Saragosse et de Tolède (935). Le wali de cette dernière ville, envoyé contre lui, livra bataille aux Espagnols près de San-Estevan de Gormas. La victoire longtemps disputée resta aux chrétiens[23]. Abdérame irrité résolut de marcher en personne contre Ramire et fit publier la guerre sainte.

L'armée qui suivit la bataille de San-Estevan (939), le khalife vint assiéger Zamora à la tête de cent mille hommes. Apprenant que Ramire accourait avec toutes ses forces à la défense de cette place importante, il laissa une partie de ses troupes devant Zamora et marcha à sa rencontre. La bataille s'engagea dans les champs de Simancas près du confluent du Puiserga et du Douro, et se soutint jusqu'à la nuit avec un égal avantage. Les deux partis, animés par la présence et par l'exemple de leurs souverains, combattirent avec acharnement ; mais les Espagnols repassèrent le Douro pendant la nuit, abandonnant aux Arabes la plaine jonchée de morts. Au lieu de les poursuivre, Abdérame revint sur Zamora qu'il emporta d'assaut ; mais telle fut la résistance des assiégés que de leur propre aveu, les Arabes perdirent dans ces deux affaires près de cinquante mille hommes. Cette guerre sanglante amena une trêve de dix ans qui fut conclue en 942 et religieusement observée des deux côtés.

Abdérame profita de la tranquillité dont il jouissait pour étendre son influence en Afrique. La secte d'Ali avait renversé du trône de Fez la famille d'Édrys, qui régnait sur le Mogreb depuis la fondation du khalifat de Cordoue. Rétablis par les troupes d'Abdérame, les Edrissites lui firent hommage et le nom du khalife d'Espagne remplaça dans les prières et dans les actes celui du khalife d'Orient (950). A la même époque, Abdérame reçut une ambassade solennelle de l'empereur Constantin VII[24], qui lui demandait de renouveler alliance contre les Musulmans d'Asie. Le commerce était alors très-actif entre l'Espagne et la Grèce. Abdérame accepta ces offres, et sa marine soutint avec avantage une guerre navale dans les mers du levant contre celle de l'Égypte. A l'expiration de la trêve, Ordogno III, roi de Léon, Lit quelques incursions en Portugal et démantela Lisbonne. Mais son règne fut court ; et son frère Sanche-le-Gros, qui monta sur le trône en 955, ne pouvant être guéri dans ses états d'une hydropisie dont il était attaqué, demanda au khalife la permission de se faire traiter à Cordoue[25]. Abdérame lui fournit une escorte et l'accueillit gracieusement. Pendant l'absence de Sanche, le comte Fernand Gonzalez érigeait la Castille[26] en état indépendant et plaçait sur le trône de Léon, Ordogno-le-Mauvais, fils d'Alphonse-le-Moine. Abdérame confia une armée musulmane à son hôte dépossédé ; et Sanche, appuyé par l'utile diversion du roi de Navarre, son oncle (960), reconquit ses états et pardonna aux rebelles.

Les dernières années du glorieux règne d'Abdérame ne furent troublées que par la révolte de son plus jeune fils Abdallah. Le khalife qui avait associé à l'empire Al-Hakkam l'aîné de ses enfants, voulut prévenir par un exemple sévère les querelles si fréquentes de succession, et punit du dernier supplice la criminelle jalousie d'Abdallah. Le prince qui avait relevé la puissance du khalifat s'illustra aussi par sa magnificence et ses monuments. A trois milles de Cordoue, il fit construire en l'honneur de sa favorite, la ville, le palais et les jardins de Zehra (Al-Zohrah, la fleur). Il y employa vingt-cinq années de travail et deux cent vingt millions de notre monnaie. Le palais surtout était une merveille. Abdérame avait fait venir de Constantinople les sculpteurs et les architectes les plus habiles de son siècle : douze cents colonnes de marbre d'Espagne et d'Afrique, de Grèce et d'Italie, soutenaient ou décoraient les édifices. La salle d'audience était incrustée d'or et de perles, et des figures d'oiseaux et de quadrupèdes d'un prix Infini environnaient un grand bassin placé au centre. Parmi les nombreux pavillons de jaspe et d'albâtre, on distinguait celui du khalife formé par une galerie circulaire de colonnes en marbre blanc dont les chapiteaux étaient dorés. Dans le milieu jaillissait un jet de vif argent qui imitait tous les mouvements de l'eau et brillait aux rayons du soleil d'un éclat que l'œil ne pouvait soutenir[27]. La mosquée du palais, moins grande que celle de Cordoue, la surpassait en élégance et en richesses[28]. Le sérail d'Abdérame, en comptant ses femmes, ses concubines et ses eunuques noirs, était composé de six mille trois cents personnes ; et lorsqu'il allait à l'armée il était suivi de douze mille gardes à cheval portant des baudriers et des cimeterres garnis en or.

Cette splendeur donne une haute idée de la prospérité de l'Espagne sous le troisième Abdérame. Les meilleurs historiens évaluent les revenus du khalife à cent cinquante millions, somme qui au dixième siècle surpassait vraisemblablement la totalité des revenus de tous les monarques chrétiens, si l'on en excepte l'empereur de Byzance. Let fortunes privées étaient en rapport avec les richesses du prince[29]. Le commerce d'exportation suffisait à tous les besoins du luxe, et l'agriculture à la consommation journalière d'un peuple immense.

Abdérame III mourût en 961. Au comble de la fortune et de la gloire, il ne goûta jamais cette félicité tranquille à laquelle aspirait vainement le fondateur de sa dynastie. Un écrit de sa main trouvé après sa mort contenait ces mémorables paroles : « J'ai régné cinquante ans, adoré de mes sujets, craint de mes ennemis et estimé de mes alliés. Les richesses, les honneurs, le plaisir et la puissance ont exaucé tous mes vœux : rien ne semble avoir manqué pour rendre mon bonheur parfait : et cependant je n'ai compté que quatorze jours que l'inquiétude de la maladie n'ait point troublés. Que les hommes apprennent par mon exemple à estimer ce que valent le monde et ses plaisirs[30]. »

Si le repos, les arts de la paix, les nobles travaux de l'intelligence contribuent plus au bonheur de l'homme que l'éclat du luxe et le tumulte de la gloire, Al-Hakkam dut éprouver une félicité plus constante et plus parfaite que celle de son père. Quelques excursions du comte de Castille l'obligèrent, il est vrai, à des représailles où ses armes furent victorieuses. Il prit Zamora dont il fit raser les murailles, et accorda bientôt aux tuteurs du jeune Ramire III la prolongation de la trêve conclue avec son père Sanche (967)[31]. A part cette guerre passagère, le règne d'Al-Hakkam II s'écoula dans une paix profonde. Tous les Arabes, suivant son exemple et ses avis, se livrèrent aux professions utiles. Les grands de la cour, les chefs de l'armée, les commandants des provinces et des villes, les imans, les cadis cultivaient de leurs mains leurs jardins et leurs champs. L'agriculture, le commerce, l'exploitation des mines reçurent une activité nouvelle. Le khalife multiplia le nombre des auberges publiques où les voyageurs étaient reçus gratuitement. Il fut le protecteur le plus éclairé qu'eussent encore eu les lettres et les arts, sans en excepter les trois Abdérame[32]. Aucun sacrifice ne lui coûtait pour augmenter ses richesses scientifiques, et la grande bibliothèque de Cordoue, dont il donna la direction à son propre frère, contenait sous son règne six cent mille volumes. Al-Hakkam fonda aussi une université à Cordoue, et son nom, comme celui d'Auguste chez les Romains, marque le point le plus élevé de la civilisation des Arabes.

L'Empire perdit ce sage monarque en 976. Son fils, Hescham H, n'avait que dix ans, et la sultane mère appela au gouvernement, comme hadjeb on premier ministre, son secrétaire, Mohammed, surnommé Al-Manzor, l'invincible. Mohammed justifia ce choix par son génie et ses talents militaires : pendant vingt-deux ans il tint d'une main ferme les rênes de l'État, au nom du jeune khalife qui restait enfermé dans le sérail. Ardent, infatigable, passionné pour les grandes choses, il avait conçu le projet de détruire ou de soumettre les états chrétiens du Nord, et peut-être aurait-il réussi s'il n'eût été que général, et si les habitudes militaires des Arabes lui eussent permis de donner à ses opérations plus de suite et d'unité.

Al-Manzor commença par visiter les provinces et les places fortes, parcourir les frontières, exercer les troupes ; puis il publia la guerre sainte. Les circonstances étaient favorables. Ramire HI, parvenu à sa majorité, avait trouvé un concurrent redoutable dans Bermudo, fils d'Ordogno HI. La sanglante bataille de Monterosa n'avait fait qu'affaiblir les deux concurrents, et Bermudo, demeuré maitre du trône par la mort de Ramire, n'était pas encore suffisamment affermi (983). Dans plusieurs campagnes successives, Al-Manzor pénétra sans peine au cœur des états chrétiens, s'empara de presque tout le comté de Castille, de Salamanque, de Zamora, d'Astorga, tailla en pièces sur les bords de l'Ezla les troupes du roi de Léon, investit cette capitale, l'emporta d'assaut et la rasa complètement (978-984). Tournant ensuite ses armes contre la Catalogne, l'hadjeb attaqua le comte Borel qui gouvernait cette principauté sous la suzeraineté lointaine du roi carlovingien, le défit et le rejeta dans les montagnes ; Barcelone se rendit au vainqueur (986). Mais après le départ d'Al-Manzor,13orel, aidé par des secours que lui envoya le nouveau roi Hugues Capet, reprit sa capitale et le reste de ses états (988). Ce fut la dernière fois que Barcelone vit flotter dans ses murs l'étendard de l'Islam. Al-Manzor, forcé de retourner à Cordoue après chaque campagne et de licencier ses troupes, laissait aux vaincus le temps de réparer leurs pertes. Son impétuosité ne pouvait lasser la patience espagnole. Derrière lui les rangs se reformaient ; les villes sortaient de leurs ruines, et il trouvait à son retour de nouveaux ennemis et de nouveaux remparts.

Pendant qu'il poursuivait sans relâche et sans fruit cette guerre acharnée contre les chrétiens, les tribus berbères de l'Afrique, toujours perfides, toujours impatientes du joug arabe, se soulevaient de nouveau contre les Edrissites, vassaux du khalife de Cordoue. Leur révolte fut étouffée par la victoire décisive que remporta Abdel-Melek, fils aîné d'Al-Manzor, et l'autorité des Ommiades continua d'être reconnue à Fez et sur la côte africaine. Libre de ce côté, le tout-puissant ministre d'Hescham entra en Portugal, prit successivement Coïmbre, Lamego, Tuy, Braga, qu'il ruina de fond en comble, pénétra en Galice, et s'empara de Saint-Jacques-de-Compostelle, la cité sainte des Asturies. Les dépouilles de cette riche métropole allèrent orner les monuments de Cordoue. Les cloches furent suspendues, renversées, aux voûtes de la mosquée impériale, et servirent de lampes énormes pour éclairer les prières de nuit.

En 997, Al-Manzor était maitre de toutes les possessions chrétiennes jusqu'à l'Ebre et au Douro, et avait battu une nouvelle armée espagnole, sous les murs de Léon qu'il assiégeait pour la seconde fois. L'année suivante fut le terme de ses succès. Les princes chrétiens menacés d'une ruine complète tentèrent un effort désespéré. Bermudo, roi de Léon, Garcias III le Trembleur, roi de Navarre, Garcias-Fernandez, comte de Castille, rassemblèrent tous les hommes en état de porter les armes et vinrent camper près de Médina-Çœli, à Calatañazor[33]. L'impétueux hadjeb donna aussitôt le signal du combat qui dura tout le jour avec un acharnement furieux. La nuit laissa la victoire incertaine ; mais quand Al-Manzor retiré dans sa tente, blessé, affaibli, vit qu'il avait perdu ses principaux officiers et compta les morts de son parti, il fut pris d'un affreux désespoir, ordonna la retraite, puis, déchirant les appareils qui retenaient son sang, expira dans l'amertume du premier revers. Sa mort répandit un deuil universel, et, par un honneur insigne chez les Musulmans, on grava sur sa tombe les noms des cinquante victoires qu'il avait remportées.

Al-Manzor emporta avec lui la puissance et la gloire du khalifat d'Occident. Son caractère résume les traits les plus saillants et les plus nobles du caractère arabe. Généreux et juste, austère dans ses mœurs, fidèle à sa parole, il savait après la victoire épargner le sang des ennemis. Les Espagnols eux-mêmes ont rendu justice à sa mémoire : « Pour un Mahométan, dit Ferreras, il eut de grandes vertus morales. Les chrétiens qui combattaient sous ses drapeaux, recevaient une double paye, et s'il s'élevait quelque contestation entre un chrétien et un Musulman, il favorisait toujours le chrétien. » Il usait de son pouvoir et de sa fortune pour soulager les pauvres et les orphelins. Fier de sa première condition, il s'entourait de savants, les protégeait, et cultivait les lettres jusque sous la tente.

Par une rare modération, Al-Manzor, jaloux à l'excès de son autorité, avait cependant refusé de dépouiller d'un vain titre le khalife qu'il retenait en tutelle. Hescham H, à trente ans, était encore un enfant, occupé des jeux et des plaisirs du premier âge. Aussi l'autorité souveraine passa avec la charge de hadjeb, au fils aîné d'Al-Manzor, Abdel-Melek. Tant qu'il vécut, les Arabes et les Espagnols, fatigués par vingt ans de guerre, ne tentèrent aucune entreprise considérable, et l'Empire fut en paix. A sa mort (1008), son frère Abdérame, jeune homme frivole et incapable, s'insinua dans la faveur du khalife, et obtint d'être choisi pour succéder au trône. Hescham n'avait point d'enfants ; mais les membres de la famille d'Ommyah, blessés dans leurs droits, se soulevèrent. Mohammed, cousin du khalife, s'empara de Cordoue et de la personne d'Hescham et livra bataille à Abdérame dans les murs mêmes de sa capitale. Le fils d'Al-Manzor, abandonné par le peuple, tomba au pouvoir de Mohammed, qui le fit mettre en croix. Le vainqueur fit disparaître le khalife, qu'il retint dans une prison profonde, répandit le bruit de sa mort, lui fit faire de magnifiques funérailles, et fut proclamé sous le nom de Mahadi-Billah.

Mais Soliman, chef de la garde africaine, refusa de reconnaître le nouveau souverain. Il s'allia avec Sanche, comte de Castille, et gagna sur l'usurpateur la bataille de Quintos qui lui ouvrit les portes de Cordoue. A son exemple, Mohammed fugitif demanda des secours aux Chrétiens. Raymond, comte de Barcelone, lui envoya une troupe de braves Catalans qui mirent les Berbères en déroute. Soliman, après avoir pillé le palais de Zehra, se disposait à regagner l'Afrique avec les débris de ses troupes, lorsque Mohammed lui coupa la retraite. Les Africains réduits au désespoir reprirent l'avantage et forcèrent le khalife à s'enfermer dans Cordoue. Abandonné par les Catalans, menacé par le peuple, Mohammed montra tout- à-coup aux yeux de la multitude le malheureux Hescham qu'on croyait mort depuis longtemps. Replacé sur le trône, Hescham ordonna aussitôt le supplice de l'usurpateur, et la tête de Mohammed fut portée au bout d'une lance à Soliman, pour que cet exemple le fit rentrer dans le devoir.

Soliman, loin de céder, entraîna dans son parti Obeidallah, fils de la victime. La défaite et la mort de ce dernier ne diminuèrent pas l'audace des Berbères qui dévastèrent l'Andalousie et affamèrent la capitale. Soliman, par de magnifiques promesses, s'était assuré la neutralité des principaux walis ; il emporta Cordoue au premier assaut ; la garde d'Hescham périt sans pouvoir le sauver ; et le chef berbère, prenant le titre de khalife, livra Cordoue à la rapacité de ses soldats (1012). Il disposa de toutes les places en faveur de ses créatures, et distribua de vastes domaines aux six principales tribus berbères qui s'étalent réunies sous ses ordres. Mais bientôt, profitant du mécontentement général, Ali, gouverneur de Ceuta, débarqua à Alméria. Les villes empressées de se soustraire à la tyrannie des Africains lui ouvrirent leurs portes ; et Soliman, vaincu près de Séville, fut pris et décapité de la main même d'Ali. Celui-ci entra sans obstacle à Cordoue et monta sur le trône des khalifes (1017). Cependant, au milieu de la confusion générale, un arrière petit-fils du grand Abdérame s'était fait proclamer à Jaén, sous le nom d'Abdérame IV, et les mécontents s'étaient ralliés autour de lui. Ali, pour prévenir les suites de l'enthousiasme qui s'attachait au sang glorieux des Ommiades, se mit en campagne ; mais, au retour d'une expédition contre le wali d'Alméria, il fut étouffé dans le bain par ses domestiques. Sa mort ne fit que compliquer les incidents de cette lutte désastreuse. Les troupes élurent à sa place son frère, Alcasim, qui, à peine monté sur le trône, en fut expulsé par son neveu, Yahye, fils d'Ali. Yahye se rendit maitre de Cordoue ; Alcasim la reprit peu de temps après ; mais les habitants, irrités des excès commis par ses soldats le repoussèrent de leur ville. Alcasim fut livré à son neveu qui le fit enfermer dans un fort d'Afrique où il mourut (1022).

Dans l'intervalle de ces deux révolutions, les troupes d'Alcasim avalent livré bataille à Abdérame IV, près de Grenade. Ce prince, atteint d'une flèche lancée au hasard, périt au milieu de sa victoire, et sa mort trompa les espérances des amis de l'ordre, qui honoraient sa naissance et estimaient son caractère. On essaya pourtant de réparer sa perte en élisant à Cordoue un autre Abdérame, frère de Mahadi-Billah. Mais la fermeté du nouveau souverain, qui cherchait à réprimer la licence des gardes du palais, lui coûta la vie. Une troupe de conjurés, guidée par son parent Mohammed, pénétra dans son appartement et l'égorgea, après un règne de quarante-sept jours. Le meurtrier, proclamé aussitôt par une milice effrénée, ne tarda pas à être renversé par ceux-mêmes qui l'avaient élevé. Il s'enfuit de Zehra pendant la nuit avec ses trésors, et fut empoisonné par les avides serviteurs qui l'accompagnaient.

Alors Yahye reparut sur la scène. Depuis sa retraite à Algésiras, il s'était formé, sur les deux rives du détroit, un petit royaume qu'il gouvernait avec justice et modération. Ses partisans lui persuadèrent de reprendre la couronne qu'il avait un moment portée. Cordoue, livrée à la plus horrible anarchie, le reçut avec joie, et Yahye se montra digne de cet empressement. Pour rendre quelque force à l'Empire, il convoqua tous les walis des provinces afin qu'ils lui jurassent obéissance et fidélité ; mais la plupart refusèrent de se rendre à son appel, et Yahye, en marchant contre le wali de Séville, fut attiré dans une embuscade où il périt (1026). Il semblait qu'un destin fatal se plût à précipiter rapidement du trône tous ceux qui pouvaient remédier aux maux de l'Empire. Le choix du divan alla chercher dans son obscurité Hescham ; second fils de Mohammed Mahadi-Billah. C'était un homme doux et pacifique, incapable de soutenir ce périlleux honneur. En vain il essaya de ramener par la persuasion les différents walis qui s'étaient faits rois dans leurs provinces. La voie des armes ne lui réussit pas mieux ; de nouvelles négociations ne firent qu'irriter le peuple de Cordoue qui d'abord charmé de sa bienfaisance finit par accuser sa faiblesse[34]. La multitude attroupée demanda la déposition du khalife. Hescham rendit grâce au ciel, se dépouilla des ornements impériaux, quitta sur-le-champ le palais avec sa famille, et regagna la retraite qu'il avait quittée à regret (1031).

En lui s'éteignit la dynastie des Ommiades et le titre de khalife. Leur Empire, autrefois rival de celui de Charlemagne, était réduit alors à une capitale sans États : le reste de l'Espagne était partagé en huit ou neuf royaumes indépendants : à Murcie, Zohayr qui gouvernait aussi les îles Baléares (1010- 1015) ; à Badajoz, Abdallah (1010) ; à Grenade, le berbère Habouz (1013) ; à Saragosse, Almondhar (1014) ; à Valence, Abdelazis (1021) ; à Séville, le puissant Aboulcasim, vainqueur d'Yahye (1023) ; à Tolède, Ismayl (1026)[35]. Citons enfin les principautés de Carmona et d'Algésiras.

On peut s'étonner que pendant ce grand déchirement, les Espagnols qui avaient soutenu contre les plus puissants Ommiades une lutte héroïque, aient déposé les armes au moment même où la victoire semblait facile et certaine. Mais Al-Manzor leur avait fait de longues et douloureuses blessures ; et quand ils commencèrent à réparer leurs pertes, des guerres intestines vinrent consumer leurs forces et changer la face des états chrétiens. Dans le royaume de Léon, Alphonse V, fils et successeur de Bermudo, était monté sur le trône après une longue minorité. Il s'occupa surtout de rebâtir les églises et les monastères détruits par les infidèles, fit relever les fortifications de Léon et de Zamora, et mourut au siège de Viséo, en 1027, laissant sa couronne à son fils Bermudo III encore enfant. En Navarre, Sanche-le-Grand, qui succéda en l'an 1000 à Garcias-le-Trembleur, prépara la grandeur de sa maison par son mariage avec la sœur du comte de Castille et ensuite par la réunion de ce comté (1028). Une querelle de frontières ayant amené la guerre entre lui et Bermudo III, le jeune roi de Léon s'empara d'Astorga ; mais les évêques des deux partis interposèrent leur médiation, et la paix fut conclue à condition que Bermudo donnerait sa sœur en mariage à Ferdinand, second fils de Sanche. En cette occasion, le roi de Navarre abandonna à Ferdinand le comté de Castille qui fut érigé en royaume (1033).

Deux ans après Sanche mourut, et ses états furent partagés, selon ses vœux, entre ses trois fils. Gardas l’aîné eut la Navarre proprement dite ; mais ce royaume, resserré entre la France et les états chrétiens de Castille et d'Aragon, ne put s'étendre corme ces derniers aux dépens des peuples voisins. Ferdinand conserva la Castille ; Ramire, le troisième frère, eut avec le titre de roi, l'Aragon ou comté de bleu. Il donna bientôt quelque importance à son petit royaume par la réunion de Soprarbe et de Ribargos qui avaient été le partage d'un quatrième fils de Sanche-le-Grand ; mais il tenta vainement de s'agrandir au détriment du roi de Navarre, son frère, qui lui enleva ses états et les lui rendit généreusement.

Pendant ce temps, Ferdinand plus heureux joignait à la Castille le royaume de Léon. Attaqué par son beau-frère Bermudo III, il le vainquit à Fromista. Bermudo fut tué dans l'action, et sa mort mit fin à la ligne mâle des descendants de Pélage. Le conseil national mit la couronne des Asturies sur la tête de Ferdinand, et ce grand événement donna an roi de Castille une supériorité marquée (1087). Ce prince guerrier et entreprenant tourna aussitôt ses armes contre l'ennemi commun. Il passa le Douro près de Zamora et emporta d'assaut les villes de Zena et de Visée. Dans la campagne suivante, il réduisit Coïmbre par la famine. La guerre qu'il entreprit contre son frère Gardas fut moins glorieuse. La cause de leur différend est restée inconnue. Le résultat fut fatal à Garcias ; il périt dans un engagement qui eut lieu à quelques milles de Burgos (1054). Ferdinand usa de la victoire avec modération ; il fit cesser aussitôt les hostilités et permit que Sanche, fils de Gardas, montât sur le trône de Navarre. Quelque temps après, une troupe de Castillans et de Campeadores, commandés par le fameux Cid (Rodrigue de Vivar)[36] donna la victoire à l'émir de Saragosse sur le roi d'Aragon Ramire, qui perdit la vie dans ce combat (1068).

Après la déposition d'Hescham, le divan de Cordoue lui avait donné pour successeur Gehwar, homme rigide et respecté. A peine fut-il proclamé qu'il appela au divan les principaux citoyens, et ne se réserva que la présidence de cette assemblée, en qui résida le gouvernement. Il commença par rétablir l'ordre à Cordoue par sa politique ferme et adroite ; puis il essaya d'intervenir comme médiateur entre les différents rois ou émirs musulmans qui se faisaient une guerre acharnée. Mais ses offres furent dédaignées, et quand il voulut réduire par les armes quelques petits chefs indépendants, l'émir de Tolède, Ismayl, les prit sous sa protection, et envoya des troupes qui battirent plusieurs fois celles de Gehwar. Son fils et son successeur, Mohammed, n'avait ni ses vertus ni ses talents. En s'unissant avec l'émir de Séville contre celui de Tolède, il compromit encore par son humilité le vain titre de khalife, qui lui avait été transmis. La mort d'Aboulcasim et d'Ismayl ne put faire cesser la guerre, et les fils des deux rivaux, Aben-Abed et Al-Mamoun, continuèrent de se faire une guerre acharnée. Tous deux ambitionnaient la possession de Cordoue. Après quelques succès importants, Al-Mamoun vint mettre le siège devant cette ville. Mohammed effrayé appela à son secours l'émir de Séville, qui favorisé par une sortie des assiégés mit l'émir de Tolède en pleine déroute. Mais tandis que les troupes du khalife s'occupaient à piller le camp ennemi, l'infidèle Aben Abed entra dans Cordoue, ferma les portes, lit occuper les murailles par ses soldats et se saisit de Mohammed qui gisait mourant dans l'Alcazar. Le peuple gagné par les largesses d'Aben-Abed se soumit à ce nouveau maitre. Du khalifat de Cordoue il ne restait plus que le nom ; la trahison emporta ce dernier débris (1060).

Ferdinand Ier en mourant partagea ses États entre ses enfants malgré l'opposition de ses grands vassaux (1065). Sanche-le-Fort, l'aine, eut la Castille ; Alphonse, le royaume de Léon et d'Oviedo ; Garcias, la Galice et la portion conquise du Portugal. Deux filles, Urraque et Elvire, obtinrent la souveraineté de Zamora et de Toro. Mais Sanche, irrité d'un partage qu'il avait subi en frémissant, courut aux armes, dépouilla de ses états Alphonse qu'il jeta dans un cloître, et enleva la Galice à Garcias, qui se sauva auprès d'Aben-Abed. Alphonse ayant réussi à s'échapper, s'enfuit chez l'émir de Tolède Al-Mamoun, qui l'accueillit avec l'hospitalité la plus généreuse et la plus délicate. Quelque temps après, Sanche-le-Fort périt assassiné devant Zamora qu'il voulait enlever également à ses sœurs (1072). Comme il ne laissait point d'enfants, Alphonse fut rappelé par les seigneurs castillans ; mais avant de le reconnaître, ils exigèrent de lui le serment solennel qu'il n'avait point trempé dans le meurtre de Sanche. L'année suivante, il dépouilla de la Galice son frère Gardas qui voulait renouveler la guerre de succession, et resta seul possesseur de tous les domaines de son père Ferdinand, sous le nom d'Alphonse VI (1073).

 

 

 



[1] Voyez le chapitre XIX.

[2] Voyez chap. XX.

[3] Voyez L. VIARDOT, Essai sur les Arabes et les Mores d'Espagne, tome Ier.

[4] Joseph CONDE cité par L. Viardot, ibid.

[5] Armes de Cordoue et de Tolède, draps de Murcie, Soieries de Grenade, telles étaient les principales marchandises qui, vendues à Constantinople, faisaient affluer en Espagne les trésors de l'Orient.

[6] Joseph CONDE, cité par L. Viardot. Nous croyons intéressant d'indiquer ici l'état actuel de la mosquée d'Abdérame. « La cathédrale de Cordoue, dit le même écrivain, faite de l'ancienne Aljama est assez bien conservée dans sa partie principale. Ces colonnes rangées symétriquement, d'une seule pièce, unies, sans bases, peu élevées, mais délicates et sveltes, ressemblent assez pour l'effet au tronc des arbres d'une promenade publique ; mais les chrétiens, par des ouvrages intérieurs tels que le chœur et les chapelles des Saints, ont défiguré l'admirable simplicité de l'ouvrage arabe où respiraient l'unité de Dieu et l'horreur de l'idolâtrie. Toutefois on doit leur savoir gré d'avoir laissé subsister à côté des autels et des bénitiers de l'église, quelques vestiges du culte de la mosquée tels que les fontaines d'ablution, le Mirhab ou sanctuaire de médiation, petite retraite obscure dont les dalles de marbre sont creusées par les genoux des Musulmans ascétiques, et enfin les seuls ornements que présentaient les parois intérieures de l'édifice. Ce sont des versets du Koran gravés en lettres d'or sur le marbre blanc des murailles... et revêtus d'une fine mosaïque de cristal. » ibid., tome II, p. 127.

[7] L'histoire a conservé les vers d'Abdérame à son palmier. « Toi aussi, palme brûlante, tu es étrangère en ces lieux. Le doux zéphir des Algarves te balance et te caresse ; plantée dans un sol fertile, tu élèves la cime jusqu'au ciel, et pourtant tu verserais des larmes amères si tu pouvais sentir comme moi. Tu ne souffres pas les inquiétudes d'un sort agité, ni les pluies de douleur qui m'inondent sans cesse. J'ai arrosé de mes larmes les palmes que baigne l'Euphrate ; mais les palmes et le fleuve ont oublié mes peines depuis que les destins contraires et les cruels Abassides m'ont arraché aux doux objets de ma tendresse. A toi il ne te reste aucun souvenir de notre chère patrie. Moi, en pensant à elle, je pleure tristement. » Imité de la traduction de Jos. CONDE, par Louis VIARDOT, Ibid., p. 105, tom. II.

[8] Le pont de vingt-sept arches qui existe encore sur le Guadalquivir est un des monuments de son règne.

[9] Le patriotisme des écrivains espagnols exagère évidemment les succès d'Alphonse Ier, et de Froila. Rappelons seulement les noms d'Aurélio, de Silo et du traître Mauregat, qui régnèrent successivement pendant la minorité d'Alphonse II.

[10] Alphonse était l'allié de Charlemagne auquel il avait envoyé des ambassadeurs en 799. Il est probable qu'il se trouva compris nécessairement dans le traité de paix.

[11] Si l'on en croit Cardonne, ils étaient cinq mille que le khalife invita à un festin et fit égorger en trahison.

[12] M. VIARDOT, Ibid., chap. II. (Voyez aussi le chap. XXVII.)

[13] CARDONNE, tom. I, p. 281.

[14] Détachée définitivement de l'empire des khalifes en 801.

[15] Le premier comte héréditaire de Barcelone parait avoir été Wifred-le-Velu, en 864.

[16] Repoussés de nouveau, ils se dirigèrent sur les iles Baléares et sur la côte d'Afrique où ils réduisirent en cendres une foule de villes et de villages. CARDONNE, tom. I, p. 296.

[17] De là son surnom : Saint Jacques qui tue les Maures, Sant-Iago Matamoros. La fameuse église de Compostelle élevée en son honneur, fut pendant longtemps le but d'un pieux pèlerinage.

[18] L. VIARDOT, Essai sur les Arabes d'Espagne, tom. Ier, p. 79.

[19] On appelait ainsi Khaleb et ses frères.

[20] Aboulcasim, un des lieutenants de Khaieb, avait attaqué à l'improviste le royaume de Léon. Alphonse tailla son armée en pièces à Zamora après un combat acharné. Abdallah dépêcha aussitôt un de ses vizirs auprès d'Alphonse pour l'assurer qu'il n'avait pris aucune part à cette agression déloyale, et pour renouveler alliance avec lui contre le rebelle devenu leur ennemi commun.

[21] Cette coutume introduite par Ali, cousin de Mahomet, et qui portait son nom, défendait que dans la guerre entre Musulmans, on poursuivit l'ennemi au-delà d'un canton, qu'on le tuât hors du champ de bataille, et qu'enfin on bloquât les places plus de quelques jours. De cette manière les vaincus pouvaient aisément échapper ou réparer leurs pertes, et la guerre était éternelle. L. VIARDOT, Ibid. La suspension de cette coutume si respectée prouve aussi que le parti des Beni-Hafsoun se recrutait principalement parmi les dissidents et les sectaires.

[22] En 919, Sanche s'était retiré au même monastère que Fortun ; abandonnant le commandement des troupes à son fils Garcias II, mais se réservant le titre de roi qu'il garda jusqu'à sa mort (928). Garcias fut roi jusqu'en 970, et Sanche II Abarca, son Lis et son successeur, jusqu'en 994.

[23] Quelques historiens, trompés par la chronologie inexacte de Mariana, placent cette bataille après celle de Simancas. Rien n'est plus difficile que d'établir la suite et la vérité des faits, au milieu des témoignages contradictoires des chroniqueurs arabes et espagnols.

[24] Lorsque le député byzantin fut conduit à l'audience du khalife, plusieurs corps d'infanterie et de cavalerie richement équipés se rangèrent devant le palais. Les cours et les appartements qui conduisaient à la salle d'audience étaient tendus de riches étoffes d'un goût exquis et l'on y marchait sur des tapis de Perse de la plus grande beauté. Le khalife était assis sur son trône, les princes du sang étaient à ses côtés, et derrière eux les visirs et les grands officiers de la couronne. CARDONNE, tom. I, p.135.

[25] Le voyage de Sanche et l'habileté des médecins de Cordoue qui le guérirent sont attestés par toutes les chroniques espagnoles. Mais les historiens arabes qui sont parvenus jusqu'à nous n'en font point mention.

[26] Dans l'origine le nom de Castille (castella) désignait non pas une province déterrai-née, mais une suite de châteaux, qui n'étaient pas soumis aux Arabes. (D'ANVILLE, États de l'Europe, p. 188-170.) Le titre de comte de Castille ne remonte pas au-delà de neuvième siècle et subsiste jusqu'à l'année 1028. Ces coptes sont des vassaux turbulents, partageant leur obéissance conditionnelle entre les rois de Léon et de Navarre.

[27] Vers l'entrée principale du palais, il avait fait placer la statue de Zehra, afin de transmettre à la postérité une idée de ses formes élégantes et de sa beauté. Les Arabes auraient pu blâmer cette infraction au commandement du prophète qui pour éviter les dangers de l'idolâtrie interdit les images ; mais la richesse et le luxe des successeurs de Mahomet les disposaient à être moins sévères. Dans le khalifat d'Orient, on commença à cette époque à frapper la monnaie à l'effigie du souverain.

[28] Il ne reste aucun vestige de Medynat-al-Zohrah ; mais si l'on était tenté de révoquer en doute la description qu'en ont laissée les historiens arabes, la mesquita de Cordoue et l'al-hamra (Alhambra) de Grenade subsistent pour attester leur excessive et minutieuse fidélité.

[29] Abdérame III ayant donné un gouvernement au frère de son favori Ahmed-ben-Saïd, les deux frères se réunirent pour lui faire un présent à cette occasion. « Ce présent, accompagné de sers ingénieux et délicats, consistait, dit Aben-Chalican, en quatre cents livres d'or pur, quatre cent mille sequins en lingots d'argent, quatre cents livres d'aloès, cinq cents onces d'ambre, trois cents onces de camphre, trente pièces de toile d'or et de soie, cent dix fourrures de martes fines du Khorasan, quarante-huit caparaçons d'in' et de soie tissus à Bagdad, quatre mille livres de soie en pelotons, trente tapis de Perse, huit cents armures de bataille, mille boucliers, cent mille flèches, quinze chevaux arabes et cent chevaux espagnols avec leur harnais, quarante jeunes garçons et vingt jeunes filles esclaves. » Cité par L. VIARDOT, Essai sur les Arabes, tom. II, p. 99.

[30] Cité par CARDONNE, tom. Ier, p. 329-330.

[31] Sanche-le-Gros était mort cette année même empoisonné, à ce qu'on prétend, par le comte de Castille.

[32] Abdérame II aimait surtout la musique. Sa munificence attira de la province de Babylone Ali-Zériab, dont le nom est célèbre dans l'Asie, pour avoir été le maitre d'Isaac Moussoli, le plus grand musicien qui ait jamais existé en Orient. Ali-Zériab fixa sa résidence à Cordoue, et fut comblé de richesses et d'honneurs. Il forma plusieurs élèves qui égalèrent les musiciens les plus fameux de Bagdad.

[33] De là le proverbe espagnol : En Calatañazor perdio Almanzor el atambor : à Calatañazor, Al-Manzor perdit le tambour.

[34] Ce prince jugeait bien la situation de l'Empire quand il disait : « Dans la génération où nous vivons, il ne se trouve plus personne pour gouverner ou pour être gouverné. »

[35] Nous donnons ici les dates qui précisent la formation de ces différents états.

[36] Nous donnerons plus de détails sur ce chef d'aventuriers au chapitre LIII de la quatrième période.